Appel à désarmer les criminels climatiques !

Ne laissons pas les ultra-riches et leurs multinationales détruire la planète

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Cet été nous avons vécu une succession de catastrophes climatiques : canicules, sécheresses extrêmes, mégafeux. Les restrictions d’eau ont touché l’ensemble du territoire. Orages, tornades, inondations ont également causé des dégâts parfois mortels.

Dans le même temps, nous avons assisté, avec colère, à l’indécence des ultra-riches. Bernard Arnault (LVMH), Vincent Bolloré, Martin Bouygues, François Pinault (Kering) ou Patrick Pouyanné (Total) ont multiplié les trajets de loisir ou de confort dans leur jet privé ou leur méga-yacht, et, en pleine pénurie d’eau, des dérogations ont permis l’arrosage des golfs.

Alors que la planète brûle, le séparatisme des riches est inacceptable. Un milliardaire comme Bernard Arnault émet près de 9000 tonnes d’équivalent CO2 [1] par an, soit les émissions moyennes d’un Français sur 1870 ans [2]. Le patrimoine financier de 63 milliardaires français émet quant lui au moins autant de CO2 que celui de 49% de la population [3]. Des multinationales comme Total engrangent des superprofits et continuent d’investir massivement dans de nouveaux projets d’énergies fossiles avec le soutien des banques.

En annonçant la « fin de l’abondance », Emmanuel Macron exhorte les Français·e·s à se serrer la ceinture et à faire preuve de sobriété. En même temps, il refuse obstinément de s’attaquer aux super pollueurs et aux profiteurs de crise. Président des ultra-riches, il a multiplié les cadeaux fiscaux en creusant les inégalités. Résultat : les 5 premières fortunes de France ont doublé leur richesse depuis la crise du Covid, et possèdent autant que les 40% les plus pauvres [4].

Les crimes climatiques des ultra-riches sont pourtant loin d’être anecdotiques. Ils sont le symbole d’une société d’hyper-consommation, d’un mode de vie détruisant la planète et du refus de contribuer au bien commun. Des mesures fiscales et coercitives s’imposent pour mettre hors d’état de nuire les criminels climatiques et financer la bifurcation écologique.

Alors que les catastrophes écologiques s’accélèrent, faisons cesser les crimes climatiques des ultra-riches et de leurs multinationales. Agissons ensemble : investissons et bloquons les sièges de leurs entreprises, les halls d’embarquement de leurs jets privés, les quais d’amarrage de leurs yachts, les greens de leurs terrains de golfs…

Signez l’appel !

Notes
[1] https://theconversation.com/private-planes-mansions-and-superyachts-what-gives-billionaires-like-musk-and-abramovich-such-a-massive-carbon-footprint-152514
[2] https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-du-climat-2022/pdf/chiffres-cles-du-climat-2022-integral.pdf
[3] https://www.oxfamfrance.org/wp-content/uploads/2022/02/rapport_milliardaires_carbone220222.pdf
[4] https://www.oxfamfrance.org/communiques-de-presse/la-fortune-des-milliardaires-a-davantage-augmente-depuis-le-debut-de-la-pandemie-quen-une-decennie/

https://blogs.mediapart.fr/attac/blog/150922/appel-desarmer-les-criminels-climatiques
https://france.attac.org/se-mobiliser/criminels-climatiques/article/appel-a-desarmer-les-criminels-climatiques

Onze fausses pistes sur le climat (+ autres textes)

  • Michael Lowy : Onze fausses pistes sur le climat
  • Daniel Tanuro : Du charbon dans le Green deal – l’Union européenne, la crise climatique, l’énergie
  • Face à l’urgence sociale et écologique, construire une large convergence 

On trouve dans les divers discours sur le climat un grand nombre de lieux communs, mille fois répétés sur tous les tons, qui constituent des fausses pistes, qui conduisent, volontairement ou pas, à ignorer les vrais enjeux, ou à croire à des pseudo-solutions. Je ne me réfère pas ici aux discours négationnistes, mais à ceux qui se prétendent « verts » ou « soutenables ». Ce sont des affirmations de natures très diverses : certaines sont des vraies manipulations, des fake news, des mensonges, des mystifications ; d’autres sont des demi-vérités, ou un quart de vérité. Beaucoup sont pleines de bonne volonté et de bonnes intentions – matériel dont est pavé, comme l’on sait, la route vers l’enfer. C’est d’ailleurs sur cette route que nous nous trouvons : si l’on continue avec le business as usual -même peint en vert – d’ici quelques décennies nous nous trouverons dans une situation bien pire que la plupart des cercles de l’enfer décrits par Dante Alighieri dans sa Divine Comédie.

Les onze exemples suivants ne sont que quelques-uns de ces lieux communs à éviter.

Il faut sauver la planète.
On le rencontre partout : dans des panneaux, dans la presse, dans les magazines, dans les déclarations de dirigeants politiques, etc.

En fait, c’est un non-sens : la planète Terre n’est nullement en danger ! Quelque soit le climat, elle continuera tranquillement à tourner autour du soleil dans les prochains millions d’années. Ce qui est menacé par le réchauffement global, ce sont des multiples formes de vie sur cette planète, y compris la notre : l’espèce Homo Sapiens.

« Sauver la planète » donne la fausse impression qu’il s’agit de quelque chose qui nous est extérieur, qui se trouve quelque part ailleurs, et qui ne nous concerne pas directement. On ne demande pas aux gens de s’inquiéter pour leur vie, ou celle de leurs enfants, mais pour une vague abstraction, « la planète ». Pas étonnant que les personnes les moins politisées réagissent en se disant : je suis trop occupée avec mes problèmes pour m’inquiéter de « la planète ».

Faites un geste pour sauver la planète
Ce lieu-commun, infiniment rassasié, est une variante de la formule antérieure.

Il contient une demi-vérité : il faut que chacun contribue personnellement à éviter la catastrophe. Mais il véhicule l’illusion qu’il suffit d’accumuler les « petits gestes » – éteindre les lumières, fermer le robinet, etc – pour éviter le pire. On évacue ainsi – consciemment ou pas – la nécessité de profonds changements structurels dans le mode de production et consommation actuel ; changements qui mettent en question les fondements même du système capitaliste, fondé sur un seul critère : la maximisation du profit.

L’ours polaire est en danger
C’est une photo qu’on trouve partout, répétée à satiété : un pauvre ours polaire qui essaye de survivre au milieu de blocs de glace à la dérive. Certes, la vie de l’ours polaire – et de beaucoup d’autres espèces des régions polaires – est menacée. Cette image peut susciter la compassion de quelques âmes généreuses, mais pour la plupart de la population, c’est une affaire que ne les concerne pas.

Or, la fonte des glaces polaires est une menace non seulement pour le brave ours polaire, mais à terme, pour la moitié, sinon plus, de l’humanité qui vit dans des grandes villes au bord de la mer. La fonte des immenses glaciers du Groenland et l’Antarctique peut faire monter le niveau de la mer de quelques dizaines de mètres. Or, il suffit de quelques mètres pour que des villes comme Venise, Amsterdam, Londres, New York, Rio de Janeiro, Shanghai, Hong-Kong soient submergées. Certes, cela ne va pas arriver l’année prochaine, mais les scientifiques ne peuvent que constater que la fonte de ces glaciers s’accélère… Il est impossible de prévoir à quelle rapidité elle aura lieu, beaucoup de facteurs sont pour le moment difficiles à calculer. En mettant en avant uniquement le pauvre ours polaire, on occulte qu’il s’agit d’une affaire terrifiante qui nous concerne tous…

Le Bangladesh risque de souffrir beaucoup avec le changement climatique
Il s’agit d’un semi-vérité, pleine de bonne volonté : le réchauffement global va affecter surtout les pays pauvres du Sud, qui sont les moins responsables des émissions de CO2. C’est vrai que ces pays seront les plus atteints par les catastrophes climatiques, les ouragans, la sécheresse, la réduction des sources d’eau, etc. Mais il est faux que les pays du Nord ne seront pas affectés, dans une très grande mesure, par ces mêmes dangers : n’a t-on pas assisté à des terribles incendies de forêts aux USA, au Canada, en Australie ? Les vagues de chaleur n’ont elles pas fait de nombreuses victimes en Europe ? On pourrait multiplier les exemples.

Si l’on entretient l’impression que ces menaces ne concernent que les peuples du Sud, on ne pourra mobiliser qu’une minorité d’internationalistes convaincus.  Or, tôt ou tard c’est l’ensemble de l’Humanité qui sera confrontée à des catastrophes sans précédent. Il faut expliquer aux populations du Nord que cette menace pèse sur eux aussi, très directement.

Vers l’année 2100, la température risque de monter à 3,5 degrés (au-dessus de la période pré-industrielle).
C’est une affirmation qui se trouve, hélas, dans beaucoup de documents sérieux. Cela me semble une double erreur :

Du point de vue scientifique : on sait que le changement climatique ce n’est pas un processus linéaire : il peut connaître des « sauts » et des accélérations soudaines. Beaucoup de dimensions du réchauffement ont des rétroactions, dont les conséquences sont imprévisibles Par exemple : les incendies de forêts émettent des énormes quantités de CO2, qui contribuent au réchauffement, intensifiant ainsi les incendies de forêts. Il est par conséquent très difficile de prévoir ce qui se passera dans 4 ou 5 années. Comment prétendre prévoir à un siècle de distance ?

Du point de vue politique : à la fin du siècle, nous serons tous morts, ainsi que nos enfant et petits enfants. Comment mobiliser l’attention et l’engagement des gens pour un avenir qui ne les concerne pas, ni de près, ni de loin ? Il faudrait donc s’inquiéter pour les générations à venir ? Noble pensée, longuement argumentée par le philosophe Hans Jonas : notre devoir moral envers ceux ne sont pas encore nés. Une petite minorité de gens très respectables pourrait être touché par cet argument. Pour le commun des mortels, ce qui se passera en 2100 n’est pas une affaire qui l’intéresse beaucoup.

En 2050, nous allons atteindre la neutralité carbone.
Cette promesse de l’Union Européenne et de divers gouvernements en Europe et ailleurs ne relève pas de la demi-vérité, ni de la naïve bonne volonté : c’est une pure et simple mystification. Pour deux raisons :

À la place de s’engager maintenantimmédiatement,pour les changements urgents exigés par la communauté scientifique (le GIEC) pour les 3 à 4 prochaines années, nos gouvernants promettent des merveilles pour 2050. C’est évidemment beaucoup trop tard. D’ailleurs, comme les gouvernements changent toutes les 4 ou 5 années, quelle garantie pour ces engagements fictifs dans 30 années ? C’est une façon grotesque de justifier l’inaction présente par une vague promesse lointaine.

En outre, la « neutralité carbone » ne signifie pas une réduction drastique des émissions,bien au contraire ! C’est un calcul trompeur fondé sur les offsets, les « mécanismes de compensation » : l’entreprise XY continue à émettre du CO2, mais plante une forêt en Indonésie, censée absorber l’équivalent de ce CO2 – si elle ne prend pas feu. Les ONG’s écologiques ont déjà suffisamment dénoncé la farce des offsets, je n’insiste pas. Mais cela montre la parfaite mystification contenue dans la promesse de « neutralité carbone ».

Notre banque (ou entreprise pétrolière, etc) finance les énergies renouvelables et participe ainsi à la transition écologique.
Ce lieu-commun du green-washing relève lui aussi de la tromperie et de la manipulation. Certes, les banques et multinationales investissent aussi dans les énergies renouvelables, mais des études précises d’ATTAC et autres ONG’s ont montré qu’il s’agit d’une petite – parfois minuscule – partie de leurs opérations financières : le gros continue d’aller vers le pétrole, le charbon, le gaz… C’est une simple question de rentabilité et de compétition pour des parts de marché.

Tous les gouvernements « raisonnables » – contrairement à Trump, Bolsonaro et cie – jurent aussi, sur tous les tons, qu’ils se sont engagés dans la transition écologique et les énergies renouvelables. Mais des qu’il a un problème de fourniture d’une énergie fossile – le gaz récemment, à cause de la politique russe agressive – on se réfugie dans le charbon, en réactivant les centrales électriques à lignite, où on implore la (sanglante) famille royale d’Arabie Saoudite d’augmenter la production de pétrole.

Les beaux discours sur la « transition écologique » occultent une désagréable vérité : il ne suffit pas de développer les énergies renouvelables. Tout d’abord,  celles-ci sont intermittentes : le soleil ne brille pas toujours en Europe du Nord… Certes, des avancées techniques existent sur ce terrain, mais elles ne peuvent pas tout résoudre. Et surtout, les renouvelables exigent des ressources minières qui risquent de s’épuiser. Si le vent et le soleil sont des biens illimités, ce n’est pas du tout le cas des matériaux nécessaires pour les utiliser (lithium, terres rares, etc). Il faudra donc envisager une réduction de la consommation globale d’énergie, et une décroissance sélective : mesures inimaginables dans le cadre du capitalisme.

Grâce aux techniques de capture et séquestration du carbone, on évitera la catastrophe climatique.
C’est un argument de plus en plus utilisé par les gouvernements, et qu’on trouve même dans certains documents sérieux (p.ex. du GIEC). C’est l’illusion d’une solution technologique « miracle », qui sauverait le climat, sans besoin de changer quoi que ce soit dans notre mode de production (capitaliste) et dans notre mode de vie. 

Hélas, la triste vérité c’est que ces techniques miraculeuses de capture et séquestration du carbone atmosphérique sont loin d’être une réalité. Certes, quelques tentatives ont eu lieu, quelques projets sont en cours ici ou là, mais pour le moment on ne peut pas dire que cette technologie soit efficace et opérationnelle. Elle n’a pas encore résolu les difficultés ni de la capture, ni de la séquestration (dans des régions souterraines imperméables à des fuites). Et il n’y a aucune garantie que à l’avenir elle pourra le faire.

Grâce à la voiture électrique, on va réduire substantiellement des émissions de gaz à effets de serre.
C’est encore un exemple de demi-vérité : certes, les,voitures électriques sont moins polluantes que les thermiques (à la gazoline ou au diesel), et donc moins ruineuses pour la santé des habitants des villes. Cependant, du point de vue du changement climatique, leur bilan est bien plus mitigé. Elles,émettent moins de CO2, mais contribuent à un désastreux « tout à l’électricité ». Or, l’électricité, dans la plupart des pays est produite avec… des énergies fossiles (charbon ou pétrole). Les émissions réduites des voitures électriques sont « compensées » par l’augmentation des émissions résultant de la plus grande consommation d’électricité. En France, l’électricité est produite par l’énergie nucléaire, une autre impasse. Au Brésil, ce sont les mega-barrages destructeurs de forêts et donc responsables d’un bilan carbone peu reluisant.

Si l’on veut réduire drastiquement les émissions, on ne peut pas échapper à une réduction significative de la circulation des voitures privées, grâce à la promotion de moyens de transport alternatifs : transports publics gratuits, zones piétonnes, voies cyclables. La voiture électrique entretient l’illusion qu’on peut continuer comme avant, en changeant de technologie.

C’est par des mécanismes de marché, comme les taxes carbone, ou les marchés de droits d’émission, ou encore l’augmentation du prix des énergies fossiles, qu’on arrivera à réduire les émissions de CO2.
Chez des écologistes sincères, c’est une illusion : dans la bouche des gouvernants, c’est encore une mystification. Les mécanismes de marché ont partout démontré leur parfaite inefficacité à réduire les gaz à effets de serre. Ce sont non seulement des mesures anti-sociales, qui veulent faire payer aux classes populaires le prix de la « transition écologique », mais surtout elles sont incapables de contribuer substantiellement à une limitation des émissions. L’échec spectaculaire des « marchés de carbone » institués par les accords de Kyoto en sont la meilleure démonstration.

Ce n’est pas par des mesures « indirectes », « incitatives », fondées sur la logique du marché capitaliste, qu’on pourra mettre un frein à la toute puissance des énergies fossiles, qui font marcher le système depuis deux siècles. Il faudra, pour commencer, exproprier les monopoles capitalistes de l’énergie, créer un service public de l’énergie, qui aura pour objectif la réduction drastique de l’exploitation des fossiles.

Le changement climatique est inévitable, on ne peut que s’adapter
On trouve ce genre d’assertion fataliste dans les médias et chez des « responsables » politiques. Par exemple, Monsieur Christophe Béchu, ministre de la transition écologique du nouveau gouvernement Macron, déclarait récemment : « Puisqu’on n’arrivera pas à empêcher le réchauffement climatique, quels que soient nos efforts, il faut qu’on parvienne à limiter ses effets tout en s’y adaptant ».

C’est une excellente recette pour justifier l’inaction, l’immobilisme, et l’abandon de tout « effort » pour tenter d’éviter le pire. Or, les scientifiques du GIEC ont bien expliqué que si le réchauffement a en effet déjà commencé, il est encore possible de ne pas dépasser la ligne rouge des 1,5 degrés – à condition de commencer immédiatement à réduire de forme très significative les émissions de CO2.

Certes, il faut tenter de s’adapter. Mais si le changement climatique devient incontrôlable et s’accélère, « l’adaptation » n’est qu’un leurre. Comment s’« adapter » à des températures de 50° ?

On pourrait multiplier les exemples. Tous mènent à la conclusion que si l’on veut éviter le changement du climat, il faut changer le système, c’est à dire le capitalisme, et le remplacer par une autre forme de production et de consommation. C’est ce que nous appelons Ecosocialisme.Mais c’est le sujet d’un autre texte…

Michael Lowy
https://blogs.mediapart.fr/michael-lowy/blog/270822/onze-fausses-pistes-sur-le-climat

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Du charbon dans le Green deal – l
’Union européenne, la crise climatique, l’énergie

Les phénomènes météorologiques récents envoient un message très clair : si les gouvernements continuent à ne (presque) rien faire, le réchauffement aura des conséquences de plus en plus catastrophiques.

Sur le plan écologique et sur le plan social : le changement climatique approfondit les inégalités, les travailleurs/euses et les populations pauvres en sont les principales victimes, et ils/elles seront de plus en plus nombreux à le payer de leur vie.

La catastrophe, en fait, nous y sommes déjà
La température n’a augmenté « que » de 1,2°C et cela suffit à multiplier et intensifier des sécheresses, des vagues de chaleur, des pluies torrentielles, des tempêtes etc. Pas besoin d’être climatologue pour imaginer l’impact de +1,5°C… D’ailleurs, les spécialistes le disent : les projections des modèles sous-estiment la réalité. Tout va plus vite qu’annoncé !

Les sommets sur le climat (COP) de Paris et de Glasgow ont fixé pour objectif le maintien du réchauffement au-dessous de 1,5°C. C’est le seuil au-delà duquel la Terre risque de devenir une « planète étuve », plus chaude de 5°C. Une planète qu’Homo sapiens n’a jamais connue. Des régions accueillant aujourd’hui deux milliards de gens deviendront inhabitables, la chute de la biodiversité s’accélèrera et la survie même de notre espèce sera menacée.

Au fil des 26 COP, les gouvernements ont tellement tergiversé qu’il ne reste plus guère de temps pour agir : la barre du 1,5°C sera franchie bien avant 2040. Pour l’empêcher, il faudrait que les émissions mondiales de gaz à effet de serre diminuent de 45 à 50% d’ici 2030. Il faudrait en plus que les émissions et les absorptions « anthropiques » de gaz carbonés s’équilibrent en 2050 [1] (« zéro carbone net »).

L’urgence est maximale, mais les politiques sont en-dessous de tout
Dans le meilleur des cas, si tous les engagements et toutes les vagues promesses de réduction d’ici 2030 étaient tenues, le réchauffement serait de 2,4°C. En ajoutant les promesses encore plus vagues de réduction d’ici 2050 il serait – peut-être – limité à +2,1°C. Mais cela resterait trop. Beaucoup trop. On va dans le mur.

Pourquoi les gouvernements n’ont-ils rien fait (ou presque) pendant trente ans, alors qu’ils savaient ? Parce que leur priorité est de soutenir les profits des entreprises dans la concurrence et que la croissance capitaliste qui en découle est basée sur les énergies fossiles. Les besoins sociaux et l’écologie sont des « variables d’ajustement ».

Pour sauver le climat, il faudrait en priorité cesser de brûler du pétrole, du charbon et du gaz naturel. En effet, ces « combustibles fossiles » dégagent beaucoup de CO2 et ce gaz est le plus préoccupant des gaz à effet de serre, car il s’accumule dans l’atmosphère. La concentration atmosphérique en CO2 a augmenté de 50% depuis la Révolution industrielle. Elle est sans précédent depuis 14 millions d’années.

L’urgence et le bon sens imposeraient d’utiliser moins d’énergie, d’abandonner les productions inutiles et de remplacer les fossiles par des renouvelables (elles sont sans danger et suffisent largement à satisfaire nos besoins) [2]. On dit que cette « transition énergétique » est en cours mais c’est un leurre : en trente ans, la part des fossiles dans le « mix énergétique » mondial n’a baissé que de 4% (86% en 1992, 82% en 2021) !

Les renouvelables ne remplacent pas les fossiles : il s’y ajoutent. Pourquoi ? Parce que le secteur énergétique est aux mains d’énormes multinationales très puissantes dont les investissements gigantesques sont financés par les banques, que tout ce petit monde refuse de renoncer à la poule aux oeufs d’or fossile, et que les gouvernements sont au service de ces gens-là.

Les gouvernements relancent les fossiles
Alors que la sécheresse fait des ravages, il faudrait démultiplier les efforts, amplifier cent fois les timides mesurettes climatiques déjà prises, leur donner un contenu social et solidaire – afin qu’une majorité de la population y adhère. Les gouvernements font l’inverse : ils relancent les fossiles !

Avec son « Green deal », l’Union Européenne se vante de mener la bonne politique climatique. C’est faux : l’engagement de l’UE à réduire ses émissions de 55% d’ici 2030 est inférieur à l’effort de 65% que lui dicte sa responsabilité historique dans le réchauffement [3]. De plus, le « bon élève » fait comme la Chine, la Russie, les USA : lui aussi, il relance les fossiles.

Récemment, les Pays-Bas, la Pologne, la Tchéquie, l’Italie, l’Autriche ont décidé d’accroître la part du charbon dans la production électrique. L’Allemagne augmente sa production de lignite. La France envisage de rouvrir sa dernière centrale à charbon (fermée en mars dernier).

La Commission menace : ceux qui, dans le cadre du Green deal, auront reçu l’aide du Fonds de la Transition Juste pour organiser la reconversion des travailleurs des secteurs « sales » devront rembourser. On verra ce qu’il en est, car l’argent a été distribué…

Il n’y a pas que la relance des fossiles : alors que la sécheresse menace le refroidissement des centrales (et que la guerre en Ukraine illustre la dangerosité du nucléaire !), Macron décide de construire jusqu’à 14 nouveaux réacteurs EPR (en ignorant les alternatives de l’ADEME), la Belgique renonce à fermer deux des siens et l’Allemagne reporte sa dénucléarisation…

La guerre n’explique pas tout
Les tensions autour de la guerre d’agression de l’impérialisme russe ne suffisent pas à expliquer ce changement de cap. Un indice parmi d’autres : la « taxonomie européenne » – la décision grotesque de définir le gaz et le nucléaire comme des énergies « vertes » – a été concoctée en 2021, bien avant l’invasion de l’Ukraine.

L’infléchissement des politiques énergétiques a commencé plus tôt. En 2019, les importations européennes de gaz de schiste étasunien (par tankers, donc avec un surcroît d’émissions par rapport aux gazoducs) avaient triplé par rapport à l’année précédente.

A la fin (?) de la pandémie, la concurrence a redoublé, les chaînes d’approvisionnement étaient désorganisées. C’est alors que le Green deal est devenu de moins en moins vert. Au quatrième trimestre de 2021, les émissions de l’UE étaient 8% supérieures à leur niveau du quatrième trimestre de 2019 (avant la pandémie). Principaux responsables : les transports, les mines, et les producteurs d’électricité. Envolées, les promesses de « relance verte » !

A présent, la guerre tombe à pic pour freiner les politiques écologiques qui gênent les capitalistes. Deux exemples : 1°) ce n’est pas pour économiser l’énergie que le parlement européen, en juin 2022, a exempté les constructeurs de voitures de luxe de l’obligation de bannir le moteur thermique au-delà de 2035 ; 2°) dans le cadre de la nouvelle PAC, 3% des terres agricoles devaient être dédiées au maillage écologique (objectif : 10% e  2030). Les lobbies prétendent que cet objectif compromet la « sécurité alimentaire », du fait des tensions sur les exportations de grain ukrainien. Or, cet argument ne tient pas debout : 32% des céréales produites dans l’UE servent à fabriquer des agrocarburants (et 46% à nourrir du bétail)… Nous pourrions tous manger à notre faim, sans hausse des prix et sans abandon des sanctions contre la Russie.

En dehors d’un écosocialisme, pas de salut
Revenons aux entorses au Green deal. Selon la Commission, elles sont temporaires, et à com-penser ultérieurement. Mais comment ? Le CO2 émis en sus des projections restera dans l’atmosphère, menaçant d’éloigner encore plus l’UE – et le monde – du 1,5°C maximum. Qu’à cela ne tienne : les fanatiques de l’accumulation, qui ont réponse à tout, plaideront pour que ce CO2 soit balayé sous le tapis à coups de « compensation carbone » et de technologies d’apprentis-sorciers, genre bioénergie avec capture-séquestration du carbone [4].

Comment lutter ? Les exemples des voitures de luxe et du maillage écologique mettent en lumière le fond du problème : la concurrence pour le profit entraîne la tendance à produire toujours plus, et c’est cette logique infernale du capitalisme qui empêche de prendre la crise climatique à bras-le-corps dans l’intérêt des gens et de la nature. En-dehors d’une politique qui exproprie l’énergie, la finance et l’agrobusiness pour bâtir une société du temps libéré, une société qui prend soin, qui produit moins, qui travaille moins, qui partage les ressources, qui produit pour les besoins humains réels démocratiquement déterminés, il n’y a pas de salut. En-dehors d’un éco-socialisme, il n’y a pas de salut.

[1] On peut augmenter les absorptions naturelles de carbone par une meilleure gestion des sols, une extension des forêts, ou d’autres moyens.
[2] L’urgence et le bon sens imposeraient aussi de changer de remplacer l’agrobusiness par l’agroécologie et d’adopter un plan public d’adaptation à la part inévitable du réchauffement, mais cet article est centré sur la politique énergétique.
[3] De plus, il est assorti d’une taxe à l’importation qui impose aux pays du Sud de payer le prix du carbone correspondant, non à leur la responsabilité historique dans le réchauffement (s’ils en ont une) mais à celle de l’UE.
[4] La compensation carbone consiste en divers artifices tels que la plantation d’arbres pour compenser les émissions. Le Bioénergie avec capture-séquestration remplace les fossiles par de la biomasse, capte le CO2 émis et le stocke sous terre. Elle nécessite d’énormes su-perficies consacrées aux cultures énergétiques, au détriment de l’alimentation, de l’eau et de la biodiversité.

Daniel Tanuro
Ecrit pour Mouvements, la revue du Mouvement Ouvrier Chrétien de Bruxelles (Belgique).
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article63798

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Face à l’urgence sociale et écologique, construire une large convergence

La hausse des prix rend de plus en plus difficile la vie quotidienne de la grande majorité de la population. Les mesures prises par le gouvernement aboutissent à une baisse des revenus réels, alors même que le patrimoine des plus riches et les dividendes versés aux actionnaires ne cessent de croître et que de nouveaux cadeaux fiscaux pour les employeurs sont déjà programmés. De plus, le gouvernement prévoit de nouvelles attaques frontales contre la protection sociale que ce soit sur la question des retraites ou sur l’assurance-chômage, et contre les services publics.

À cette injustice sociale se combine l’inaction du gouvernement face à la crise climatique, dont les événements dramatiques de cet été sont l’illustration emblématique. Cette inaction ne fait que renforcer les inégalités puisqu’elle permet au plus riches de continuer leur mode de consommation, alors même qu’il est le plus destructeur des écosystèmes, et à la plupart des entreprises, en particulier les plus grandes, de continuer à privilégier la logique du profit au dépend du respect des impératifs écologiques.

Dans cette situation, nos organisations syndicales, associations et forces politiques ont décidé d’entamer des échanges afin de construire ensemble un processus de mobilisation populaire pour mettre en échec la politique sociale et climatique menée par le gouvernement et pour imposer les changements nécessaires. Dans ce cadre, nous nous associons d’abord aux mobilisations syndicales déjà prévues les 22 et 29 septembre et à toutes celles qui vont avoir lieu dans les secteurs professionnels et les territoires. Et nous nous reverrons le 12 septembre pour décider ensemble d’éventuelles initiatives communes.

Signataires : Alternative, ATTAC, CGT, Confédération paysanne, Convergence services publics, Copernic, EELV, FSU, Génération.s, LFI-NUPES, MAN, NPA, OXFAM, Solidaires, PCF, PS, UNEF

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article63799

Les nuits de Montpellier


par Florian Guérin & François Valégeas , le 22 août

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Les nuits en ville sont un terrain d’observation des transformations sociales et urbaines. Compte rendu d’enquête d’étudiant.es dans un Montpellier sous couvre-feu.

Introduction

Comment les institutions régulent-elles la vie sociale lorsqu’elle a lieu la nuit ? Depuis mars 2020, la France vit sous un régime d’exception – l’état d’urgence – adopté dans le contexte de crise sanitaire lié à la Covid-19. Se succèdent ainsi des périodes de confinement et de couvre-feu, pendant lesquelles les pratiques festives nocturnes sont particulièrement ciblées. Cette mesure de police avait été utilisée dans notre histoire récente, avec une visée sécuritaire et politique, lors de la guerre d’Algérie (entre 1955 et 1963) puis durant les événements en Nouvelle-Calédonie (quelques jours en 1985, 1986 et 1987), et les émeutes dans certains quartiers populaires (2005). La gestion des nuits sous ce type de régime est largement appréhendée avec un objectif sécuritaire, niant les spécificités de cette temporalité particulière. De nombreux travaux scientifiques – depuis les travaux de Cauquelin (1977) – ont ainsi porté sur les questions sécuritaires et d’éclairage urbain.

En effet, durant la nuit, se développe un autre rapport aux sens (Guérin, Hernandez, 2017), aux normes sociales (Rancière, 1981) et à la ville (Challéat, 2011). Des résistances politiques s’y développent (à l’exemple du mouvement Nuit Debout en 2016-2017). Mais les nuits urbaines contemporaines évoluent : de « dernière frontière de la ville » (Melbin, 2987), la nuit est progressivement « colonisée » par des éléments urbains diurnes. Le développement des loisirs au sein des villes européennes à partir des années 1990 a amené les chercheur.ses à s’intéresser plus en détail à ces nuits urbaines : la nuit est ainsi considérée comme un espace et une temporalité culturellement et économiquement productifs, dynamisant d’anciens espaces industriels ou centraux. Mais l’espace urbain de la nuit est également contracté et fragmenté, et fait l’objet d’expériences différenciées selon des rapports socio-économiques, racisés, générationnels et de genre. Par ailleurs, le contenu du temps libre varie selon les catégories sociales, ainsi que selon les territoires (les infrastructures urbaines et leur accessibilité plus importante en zone urbaine dense) (Boisard, 2013). Les travaux mettent notamment l’accent sur la manière dont sont qualifiées et gérées les pratiques nocturnes et leurs éventuelles nuisances associées, un phénomène social qui éclaire la désynchronisation des rythmes sociaux entre eux et avec les temporalités urbaines (Guérin, 2017).

Notre essai revient sur ces questionnements à partir d’une enquête de terrain qui a impliqué des étudiant.es en urbanisme dans plusieurs quartiers montpelliérains pendant 6 mois (de septembre 2020 à février 2021) – dans le cadre d’un atelier universitaire lié au programme de recherche « Smartnights ». La méthodologie mise en œuvre visait à analyser les décalages entre espaces vécus, perçus et conçus (Lefebvre, 1974), et notamment à travailler sur les représentations sociales appliquées à l’espace et la compréhension des conflits d’usages, au plus près du terrain. Les étudiant.es ont articulé observations sensibles de l’espace, enquêtes auprès d’habitant.es et acteurs institutionnels ou associatifs, analyse de projets urbains… Le regard sur les nuits urbaines était donc double. Il s’agissait d’appréhender la nuit comme temporalité singulière, mais aussi de l’appréhender comme révélatrice de dynamiques sociales et urbaines passant « sous les radars » de l’analyse urbaine diurne.

Montpellier, « la ville où le soleil ne se couche jamais »JPEG - 94.8 koFigure 1 : Communication de la ville de Montpellier, 2010

Au travers d’une enquête de terrain, l’objectif était d’analyser les usages nocturnes des quartiers péricentraux de Montpellier pour mettre en lumière les changements sociaux et urbains d’une ville en pleine transformation (croissance démographique, projets urbains et de transports importants, développement touristique, etc.).

À Montpellier, l’appréhension par les pouvoirs publics de la nuit se résume ainsi en deux approches qui peuvent paraître antagonistes :

Une logique de marketing urbain, depuis une quinzaine d’années, où les nuits montpelliéraines sont mobilisées afin d’attirer des étudiant.es (Figure 1). Montpellier est en effet un pôle universitaire très ancien, structurant en Occitanie, et qui fait l’objet d’une reconfiguration importante depuis 2008 au travers d’une Opération Campus ;

Une logique de résorption des conflits nocturnes, avec des campagnes de sensibilisation sur les bruits liés aux activités festives et une approche sécuritaire.

Pris dans le mouvement du néolibéralisme urbain – cette ère de l’entrepreneurialisme urbain visant à créer les conditions nécessaires à l’attraction des investisseurs, entreprises et classes sociales privilégiées (Harvey 2010) – les édiles des métropoles françaises (dont Montpellier) misent sur l’attractivité de leur territoire. Les politiques d’aménagement et l’événementiel sont des leviers privilégiés de captation des flux et des capitaux. Ce mouvement passe par le réaménagement des espaces publics (réaménagement de la place de la Comédie et des faubourgs centraux à Montpellier, par exemple), le développement des activités commerciales et de projets urbains et immobiliers de prestige (tels le quartier Port Marianne et le projet Ode à la Mer) et l’amélioration de l’accessibilité au centre-ville (développement du réseau de tram, piétonisation). La nuit fait partie de ces « politiques d’attractivité », au travers de stratégies de mise en tourisme qui s’orientent vers une montée en gamme.

Cependant, au-delà de certains espaces dédiés à la fête, la municipalité de Montpellier ne développe pas de vision stratégique nocturne coordonnée sur le territoire, tel que l’indique un acteur du renouvellement urbain de ces quartiers péricentraux : « La nuit n’a pas été une problématique en tant que telle, en tant que matière première. On ne s’est jamais vraiment posé la question, si ce n’est par l’urgence […] l’attractivité de l’Écusson [le centre historique] est liée à sa vie nocturne de par la présence des consommateurs de bars, de restaurants, de sorties théâtrales et de l’Opéra, ce qui crée une dynamique […] Mais en termes d’aménagements spécifiques, je ne sais pas. Si ce n’est… à part l’éclairage public ». Il existe ainsi une géographie très différenciée des politiques de la nuit à Montpellier entre un hyper-centre qui focalise l’attention et fait l’objet d’une stratégie d’animation urbaine et de mise en valeur (Figure 2), et des périphéries dans lesquelles la nuit est mise en sourdine. Néanmoins, cette temporalité spécifique est gérée de manière segmentée pour régler ce qui apparaît être des « problèmes », dans une perspective sécuritaire de résorption des conflits nocturnes ou d’actes de délinquance. Notre analyse souligne donc l’intensification urbaine des activités se déroulant durant les temps dits « secondaires », considérés comme moins investis, creux et a priori improductifs. C’est le cas de la nuit mais aussi du dimanche, de la pause-déjeuner ou des vacances estivales.

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Figure 2 : Mises en lumière du patrimoine historique montpelliérain, photos P.-F. Vautrin, 2020

Les nuits, révélatrices des fragmentations et des changements urbains et sociaux

Au sein des quartiers proches du cœur historique (faubourgs historiques), la nuit est un support de dynamiques de « gentrification » et de « studentification » plus ou moins avancées. La gentrification désigne « un processus de (re-)valorisation économique et symbolique d’un espace, qui s’effectue […] à travers la concurrence entre différents acteurs et groupes sociaux inégalement dotés pour son appropriation et sa transformation » (Chabrol et al., 2016). Le processus articule ainsi la transformation de la composition sociale d’un quartier, une transformation urbaine du tissu, du bâti et de l’offre immobilière et commerciale.

Dans le quartier populaire en renouvellement urbain de Gambetta-Figuerolles, la gentrification s’opère le long d’un gradient qui associe transformations sociales (arrivée de populations plus diplômées et plus jeunes) et urbaines (ravalements de façades, modification de la typologie des logements, traitement de l’espace public, mutations commerciales, etc.) liées entre autres aux opérations de réaménagement urbain menées par la Mission Grand Cœur (Figure 3). Les étudiant.es ont cependant constaté in situ les « remplacements », les « départs forcés » de certains groupes sociaux ou activités, avec une « violence » ressentie qui leur semble parfois inexorable (tels les musiciens gitans de la place Candolle, l’occupation de squats ou le développement d’activités culturelles dans des friches).

Les nuits urbaines, marquées par des pratiques importantes de l’espace public, deviennent l’objet de conflits entre habitant.es ancrées et nouvel.les arrivant.es, ou avec les forces de l’ordre. Les nuisances et faits divers sont relayés par les journaux locaux, entraînant des interventions policières elles aussi médiatisées et des demandes de sécurité de la part de certain.es habitant.es.

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Figure 3 : Rénovation de la rue du Faubourg du Courreau entre 2014 et 2020, I. Gorbatoff et Google Street View, 2021

Dans les quartiers Boutonnet et Beaux-Arts, qui se situent entre l’Ecusson et les principaux sites universitaires, cette dynamique de gentrification se double d’un phénomène de « studentification » (Smith, 2005), faisant référence à des transformations physiques, socio-économiques et culturelles engendrées par l’afflux d’étudiant.es. Elles sont favorisées à Montpellier par l’Opération Campus depuis 2008 : des résidences étudiantes de plus ou moins grand standing y sont implantées par des opérateurs privés et la part des logements loués par des propriétaires privés à des étudiant.es s’accroît. Cela se traduit aussi par une modification de l’offre commerciale, notamment de nuit avec la transformation de bars de quartier en bars étudiants ou, par exemple, la multiplication de fast-foods. Le phénomène touche aussi le quartier de Figuerolles ; ainsi, le bar historique de la « Pleine Lune », symbole de ce quartier populaire, a été récemment transformé en un bar aux horaires plus limités (ouvert uniquement en soirée), et accueillant fréquemment des soirées étudiantes.

Le nouveau quartier Port-Marianne concentre ces tendances, en étant à la fois attractif pour les étudiants et les jeunes actifs. Les promoteurs du projet valorisent une image de quartier « smart », « écolo », « durable », qui passe par des mises en scène architecturales et une mise en lumière spécifique (Figure 4). En marge de ce quartier aux prix de l’immobilier les plus élevés de la ville, le Marché du Lez est une polarité nocturne développée par le directeur d’une société de promotion immobilière (implantée sur le site) en lien – comme l’expliquent les étudiant.es – « avec l’opérateur immobilier GGL, quelques grands noms de la gastronomie locale et plusieurs street-artistes reconnus ». Cet espace se développe depuis 2019 avec la réalisation d’un roof-top et l’implantation de Halles proposant des stands aux saveurs variées. Recevant des critiques positives, cet espace est aussi perçu comme réservé aux « bobos », avec un décor artificiel reproduisant un passé idéalisé et une gamme de prix plus élevée que la moyenne, dans un lieu seulement accessible en automobile.

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Figure 4 : Nuits à Port Marianne, photo P.-F. Vautrin, 2020

De fait, une réalité saute aux yeux : cette logique d’embourgeoisement sectorisée fait face à la précarisation accrue d’autres secteurs urbains. Il en est ainsi des quartiers prioritaires de la politique de la ville, tel le quartier de la Cité Gély ou celui du Petit-Bard qui – d’après les étudiant.es – « se caractérisent aujourd’hui par l’un des taux de pauvreté les plus importants de la métropole. Bien que de nombreux efforts ont été fait en faveur de la mixité sociale et que la politique de la ville vise une déconcentration de la pauvreté sur l’ensemble de la métropole, ces efforts sont toujours insuffisants […] Les quartiers de la Mosson et du Petit-Bard ont en effet un taux de pauvreté deux fois supérieur au reste de la ville ». Ces espaces constituent des freins aux logiques de gentrification, notamment du fait des logements sociaux qui empêchent une revalorisation foncière trop importante.

Les étudiant.es ont pointé que l’opération de rénovation urbaine du Petit Bard avait mis en avant trois objectifs : « créer de la mixité », « désenclaver » et « sécuriser » (Berry-Chikhaoui, Medina, 2018 ; Ben Ayed, Bentiri, 2020). Dans cette perspective, les nuits urbaines ont avant tout été pensées comme des moments d’incivilités et de délinquance potentielle. Le projet urbain en cours tend ainsi à évincer les occupations nocturnes en diminuant la surface d’espace public, installant des éclairages intenses et caméras de vidéosurveillance, supprimant les recoins ou « résidentialisant » (par des fermetures des espaces communs avec des clôtures et digicodes) (Figures 5 et 6). D’un point de vue urbain, la volonté de réguler et d’organiser les usages du quartier s’est traduite par deux figures fortes : la clôture et la voiture. La clôture pour réglementer et gérer, la voiture qui remplace des usages existants. Même si le terme n’est pas mobilisé par les acteurs, les logiques de la prévention situationnelle (l’intégration de la sécurité dans la conception de l’espace) sont à l’œuvre (Gosselin, 2015).

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Figure 5 : Marché sur la cour Guillaume Apollinaire, étude pré-opérationnelle, In Situ, 2009

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Figure 6 : Résidentialisation de la cour Guillaume Apollinaire, photo A. Martzloff, 2021

Or, cette gestion préventive dans ces quartiers populaires laisse dans l’ombre le fait que la nuit est aussi une ressource pour des populations parmi les plus défavorisées. Elles ont amené à une réorganisation des pratiques « indésirables » dans les marges du Petit Bard, qu’elles soient légales (commerces ou snacks) ou illégales (revente de drogues illégales). L’histoire récente du quartier est de plus marquée par des fêtes importantes (notamment lors d’événements religieux tel que la rupture du jeûne lors du ramadan) ou des mobilisations telle l’occupation de la « Maison pour tous » du quartier durant plus de 2 mois (en 2010) pour exiger un relogement des ménages touchés par les opérations de rénovation urbaine (Berry-Chikhaoui, Medina, 2018).

Les espaces publics nocturnes constituent donc des refuges pour les jeunes du Petit-Bard ou de Figuerolles qui y trouvent des moments de respiration hors de logements régulièrement sur-occupés. De même, les nuits s’avèrent être des temporalités cruciales dans le quartier des Beaux-Arts et Boutonnet et pour des populations marginalisées (sans-domiciles, jeunes isolés) qui y trouvent des ressources comme les maraudes organisées par des associations, ou des lieux d’accueil de nuit institutionnels ou non (squats). Leurs pratiques et regroupements ne sont d’ailleurs pas sans causer des conflits avec d’autres habitant.es.

Dans ces nuits populaires, se joue une redéfinition des positions : des catégories parfois invisibilisées ou dominées sont mises en lumière par certains marquages de l’espace et des temps urbains qui peuvent constituer des pratiques de résistance face aux changements sociaux et urbains qui déstabilisent les espaces de vie.

Des conflits nocturnes à la régulation de la polychronie urbaine : dans l’ombre des politiques urbaines

Les transformations socio-urbaines de Montpellier induisent une diversité d’usages ayant lieu simultanément de nuit, mais avec des objectifs et intérêts différenciés, ce qui se traduit en conflits entre celles et ceux qui dorment, qui s’amusent et qui travaillent, ainsi qu’entre les résident.es et les habitant.es informel.les et marginalisé.es (suivant la typologie d’usages des nuits du géographe Gwiazdzinski, 2005). L’analyse montre que les politiques urbaines (qu’elles soient menées par les pouvoirs publics ou des coalitions d’acteurs diversifiés) tendent à invisibiliser, réguler voire enrayer les pratiques nocturnes jugées « indésirables ».

Il en est ainsi du Street-art qui fait la renommée du quartier des Beaux-Arts (Figure 7). Avec la montée en gamme du quartier, certain.es habitant.es mettent en cause certaines formes artistiques (le tag), valorisant au contraire d’autres formes plus institutionnelles (les fresques murales) qui ont d’ailleurs été bien souvent à l’origine de leur choix résidentiel. Selon un résident interrogé, « ce qui aurait plutôt tendance à gêner certaines personnes c’est plus ce qui va être tags sur les portes, sur les fenêtres…  ».

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Figure 7 : Quartier des Beaux-Arts, photos C. Rabin et C. Brueyre, 2020

La présence de lieux d’accueil de personnes sans domicile, tels les squats disséminés dans le secteur des Beaux-Arts, est à l’origine de tensions avec des nouveaux résidents. Par exemple, le squat des Archives – situé dans les locaux des anciennes Archives Départementales – a accueilli jusqu’à 220 personnes, dont 23 enfants et est géré depuis fin 2016 par le collectif LuttopiaSuite à des débats intenses entre soutiens à cette occupation, résident.es hostiles et acteurs institutionnels, un accord de relogement a été trouvé et le lieu a été libéré le 31 mars 2021.

Des logiques similaires se retrouvent au sein du quartier de Figuerolles, suite à l’implantation d’activités culturelles dans une friche artistique et artisanale (la « Friche à Mimi ») au début des années 2000. Un projet immobilier récent a mis fin à ces activités transitoires, avec la construction de résidences de logements. Cela a fait l’objet d’une mobilisation locale composée d’artistes et de résidents que l’on peut apparenter à une première « génération de gentrifieurs » (Collet, 2015). Les tensions autour de la friche à Mimi montrent que la gentrification est bien un processus, marqué par l’implication d’acteurs publics ou privés, et de générations d’habitant.es qui pèsent sur son devenir.

Les conflits se multiplient donc dans la confrontation entre les participants à ces logiques de transformations urbaines. La présence dans les espaces publics nocturnes de revendeurs de drogues fait l’objet d’une médiatisation croissante. À la suite de plaintes et demandes croissantes de la part de résident.es, la mairie a multiplié les caméras de vidéosurveillance et installé un poste mobile de police municipale. Comme l’expliquent les étudiant.es : « Ce poste est avant tout là pour sécuriser les commerces et les usagers, mais un policier s’interroge sur le fait qu’ils ne règlent pas forcément les problèmes : « Ne déplaçons-nous pas le problème ailleurs ? […] Nous savons que ça se passe à la Cité Gély, n’est-il pas préférable de centraliser les trafics ? »  ». Reflet de dynamiques sociétales structurelles, ce phénomène joue sur l’image nocturne du quartier pour les résidents, mais participe à la vie festive de nombreux usagers intégrés socialement – ce qui reste souvent absent des débats.

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Figure 8 : Nuits à Figuerolles, photo K. Rabaste, 2020

Il en est de même au sein du nouveau quartier Port-Marianne valorisé de nuit par les éclairages monumentaux. Un sentiment d’insécurité se développe la nuit au sein des nombreux espaces végétalisés appréciés pour les promenades diurnes. Une habitante indique ainsi que : «  souvent très tard dans la nuit, ils [des jeunes] font énormément d’aller-retour en moto, à toute vitesse et c’est très bruyant  ». Rodéos urbains, nuisances sonores et déchets des usagers nocturnes semblent participer à la dégradation du quartier selon certain.es résident.es.

Les vulnérabilités socio-économiques diurnes sont donc directement rendues visibles dans l’espace public de nuit, se souciant peu des frontières invisibles établies par les gentrifieur.ses souhaitant maîtriser leur voisinage (Margier, 2017). Une problématique de légitimité se dessine alors pour celles et ceux considéré.es comme indésirables en ville la nuit, tels les travailleur.ses du sexe, les trafiquant.es de drogue ou encore les artistes de rue non officiels, qui tou.tes, en occupant l’espace public, génèrent une image de la ville non valorisable pour l’action publique. Il en est de même concernant la jeunesse stigmatisée dans ses usages festifs de la ville nocturne car elle s’approprie des espaces publics pour partager des émotions en commun, au lieu d’espaces marchands réservés aux loisirs nocturnes.

Les nuits urbaines – peut-être plus que tout autre temporalité – sont donc soumises à un ensemble de tensions et de conflictualités, liées aux formes de régulation croissantes (à visée plus ou moins sécuritaires) de pratiques diversifiées (perçues comme plus ou moins légitimes). Les pratiques festives sont réprimées, au profit de normes liées à la convivialité, et ce malgré leur mobilisation dans le cadre de démarches de marketing urbain. Plus largement, les nuits urbaines sont marquées par de fortes inégalités sociales (entre travailleurs et consommateurs de la nuit), de genre (vulnérabilité des femmes dans l’espace public nocturne), ou d’exclusion (sans-abris). Elles sont révélatrices de rapports de domination, mais peuvent aussi constituer des temporalités-refuges pour certaines catégories exclues de l’espace public diurne. En cela, les nuits urbaines doivent être appréhendées comme une question éminemment politique (Guérin, 2019).

Ces questionnements mettent en lumière la nécessité de prendre en compte la chronotopie urbaine dans les formations universitaires, la ville et la cité étant sans cesse embarquées dans des dynamiques temporelles qui s’entrechoquent, en termes de simultanéité-succession-durée (l’ordre des événements) et de passé-présent-futur (l’élaboration consciente de l’ordre temporel). Ils mettent aussi au défi les enseignant.es-chercheur.es pour dépasser les représentations sociales considérant l’urbaniste comme un expert technocratique rationalisant l’espace sous forme de plans. De nombreux travaux (Dreyfus, 1976 ; Lefebvre, 1974 ; Valegeas, 2016 ; Adam, Comby, 2020) montrent que la rationalisation technique et la normalisation de l’espace urbain sont un moyen d’asservir les citadin.es, de discipliner leurs comportements au profit d’un ordre social dominant.

Lors de nos séances avec les étudiant.es, des débats ont émergé autour de l’intérêt de travailler sur la nuit dans une formation en urbanisme, considérée par certain.es à la fois comme une problématique « mineure » et un questionnement plus « théorique » que « professionnel ». Acculturés à un habitus de l’urbaniste diurne travaillant pour des producteurs eux-mêmes diurnes, les étudiant.es ne saisissaient pas l’utilité d’envisager la ville la nuit. Cela fait écho à la réflexion du géographe Luc Bureau se demandant « ce qu’il se passerait si la pensée sur la ville, l’urbanisme au sens large, se pratiquait sous le signe de la nuit plutôt que dans l’atmosphère affairiste et utilitaire du jour », mettant par là-même en avant la créativité et le rêve pour dessiner une ville humaine, poétique, faite « de visages, de paroles, de promenades, de cachettes, de rencontres et de fêtes » (Bureau, 1997, p. 99). Travailler sur les nuits, c’est aussi emprunter des chemins de traverse pour analyser les catégories et outils des politiques urbaines.

par Florian Guérin & François Valégeas, le 22 août

les écologistes contre la modernité

Ferghane Azihari :

Johan Rivalland

Contrairement aux idées reçues, développement ne rime pas nécessairement avec pollution incontrôlable et régression. Bien au contraire, nous montre Ferghane Azihari.

Les Ecologistes contre la modernité

Publié le 28 août 2022

Par Johan Rivalland.

La modernité peut-elle être jugée responsable de l’essentiel de nos maux en matière d’écologie ? Ceux qui le prétendent perdraient-ils de vue l’amélioration évidente de nos conditions de vie au cours des derniers siècles et les avancées des progrès techniques ?

Contrairement aux idées reçues, développement ne rime pas nécessairement avec pollution incontrôlable et régression. Bien au contraire, nous montre Ferghane Azihari – rejoignant en cela un Johan Norberg qui démontrait dans un brillant essai de 2017 que Non, ce n’était pas mieux avant – le développement est par de nombreux aspects source de progrès, notamment à travers le rôle joué par le progrès technique parvenant ainsi à résoudre ou atténuer un certain nombre d’obstacles ou de difficultés que peuvent rencontrer les sociétés humaines.

Dans la préface, il remarque d’ailleurs à juste titre qu’il est infiniment plus rare de voir des personnes fuir la modernité pour rejoindre des pays qui connaissent la pauvreté matérielle que l’inverse. Et il remarque aussi que la pollution tue cinquante fois plus en Afrique subsaharienne qu’en Europe occidentale. Ce qui devrait laisser songeurs ceux qui affirment, si sûrs de leur fait, que le capitalisme serait la source essentielle de nombre de nos maux.

Ce qu’a permis la civilisation industrielle

De fait, s’habituant au confort que l’on connaît, on oublie rapidement la multitude des maux à bout desquels l’ère moderne est parvenue (et qu’à vrai dire nous n’avons pas vécus pour la plupart). Il est donc d’autant plus facile de critiquer et de condamner, faisant fi des efforts conséquents et de la persévérance qu’ont nécessité l’atteinte de tels résultats. Une forme d’ingratitude qui s’assimile davantage à de l’aveuglement ou à des formes de nostalgie irrationnelle, mues très souvent par une forte dose d’ignorance.

« L’ironie veut que ceux qui assignent les plus humbles aux vertus de la misère soient toujours les plus opulents », constate Ferghane Azihari, notant que la protection de l’environnement est un « produit de luxe », que les partisans de la décroissance, d’inspiration rousseauiste, sont toujours prêts à magnifier, « assumant le sacrifice d’une partie de l’humanité sur l’autel d’une nature déifiée », quitte à recourir à des régimes autoritaires, si nécessaire. Les coupables désignés continuant d’être, outre le capitalisme, l’Occident et – chose nouvelle – l’Homme lui-même, destructeur de la Terre.

À travers un certain nombre de rappels historiques, Ferghane Azihari nous livre notamment une intéressante évocation documentée de ce qu’était vraiment la vie des nomades (cités en modèle par un certain nombre d’écologistes) avant l’ère néolithique. Malthusianisme, tueries inter et intra-groupes, infanticides routiniers (surtout des filles), épuisement des ressources de la nature les contraignant à migrer et éliminer les plus faibles… Une autre réalité que celle que veulent bien nous dépeindre les partisans du mythe du bon sauvage. Ces pratiques ont disparu avec l’arrivée de l’agriculture, qui a constitué un véritable tournant à bien des égards, dont on trouve pourtant des détracteurs, même s’ils sont très minoritaires, y compris parmi les décroissants.

Mais surtout – en rappelant ce qui pourrait sembler une évidence, à savoir que « la richesse fait le bien-être » (ce qui n’est pas contradictoire avec l’idée que « l’argent ne fait pas le bonheur »), et que la civilisation industrielle a bel et bien amélioré à plus d’un titre notre condition (espérance de vie, alphabétisation, santé, alimentation, mortalité maternelle et infantile, pauvreté, temps et conditions de travail, violence, loisirs, libertés, et même… environnement), du moins celle de l’immense majorité de l’humanité (ce qui ne signifie évidemment pas que tout est parfait, bien loin de là) – il montre que l’écologisme constitue quant à lui une régression :

« L’écologie s’éloigne de l’altermondialisme traditionnel qui s’indigne de la pauvreté des pays du Sud. En les assignant à la misère perpétuelle, ne devient-elle pas un néocolonialisme ? Alors que le développement était hier partagé par tous, il devient la « source du mal », comme le martèle Serge Latouche » (dans un colloque au nom tristement évocateur : « Défaire le développement, refaire le monde »).

Comme nous avons déjà eu l’occasion de l’évoquer, l’ignorance tue. L’idéologie aussi. Et Ferghane Azihari montre que l’ère pré-industrielle n’a en réalité pas grand-chose à envier à la révolution industrielle, y compris en matière de travail des enfants et de temps ou de conditions de travail, pour lesquels les débuts de notre légitime indignation datent du moment où justement nous étions en passe de pouvoir les éradiquer, et que la pénibilité ne constituait plus la norme de toujours.

Ainsi qu’il le relève :

« C’est le paradoxe de Tocqueville : les peuples ne se révoltent que lorsque leur situation s’améliore. »

Combattre les idées reçues

Car sur de très nombreux points, les rappels historiques qu’effectue non sans raison Ferghane Azihari avec un grand souci de documentation et de précision, replacent clairement les faits dans leur contexte.

Quelles étaient les réelles conditions de vie des Européens avant la révolution industrielle (et même après), qui le sait encore ? Qu’en est-il des types et des niveaux de pollutions ou de toxicité que connaissaient (et que connaissent toujours dans certains endroits du monde) les gens aussi bien dans les villes que dans leur foyer ? Quelle était la réelle qualité de l’eau pendant de nombreux siècles ? Sur ces questions et bien d’autres encore, beaucoup seraient surpris. Mesurant ainsi l’immensité des progrès accomplis.

Nos sociétés n’ont jamais été aussi saines, montre l’auteur. En déplaise à certains pourfendeurs de la société industrielle, du capitalisme, et de nos modes de vie. Or, c’est bien le développement qui a permis et permet encore les progrès fantastiques réalisés, tant en termes de santé que de pollution, d’espérance de vie, ou même de violence et de guerres (aussi contre-intuitif cela peut-il sembler, et données à l’appui).

De même, qui sont réellement les pays les plus pollués (les statistiques officielles le prouvent là aussi) ? De très loin les pays dont le développement est encore peu avancé, la plupart du temps en raison de guerres, de pouvoirs corrompus ou de non-respect du droit de propriété dissuasif en termes de prises d’initiative et de création. Et inversement.

Quant au traitement des déchets, au recyclage, à la diminution des nuisances de manière générale, force est de constater qu’ils progressent au rythme de la technique et des connaissances scientifiques, à condition de ne pas se trouver ralentis par les pressions issues de l’idéologie et de ne pas perdre de vue les progrès qu’ils ont permis.

Le cas du plastique est jugé symbolique, à cet égard, par Ferghane Azihari, qui écrit ceci :

« Hier vénéré pour la sécurité alimentaire et la protection antimicrobienne qu’il procurait, il est désormais décrié par les écologistes occidentaux. Ces derniers demandent son éradication pour sauver les océans. Ils ignorent cependant que, si les pays riches sont les principaux producteurs de plastique, les déchets retrouvés dans les fleuves, les rivières et les océans proviennent, hélas, des pays en voie de développement, qui n’ont pas encore les moyens de se doter des infrastructures appropriées pour recycler, enfouir ou incinérer leurs déchets. »

On constate les mêmes excès en matière de changement climatique, d’attitudes face au nucléaire, de craintes liées à la surpopulation ou à la surconsommation. Là encore, plutôt que de se fonder sur les faits, les progrès des techniques et de la connaissance, ou de tirer des leçons des importantes erreurs d’appréciation répétées en termes de prévisions largement erronées, les mêmes s’accrochent à leurs illusions et persistent dans leurs erreurs, pour ne pas dire leur idéologie.

Le rôle de la propriété privée, reconnue dès Aristote en opposition à Platon, est à ce titre bien mis en exergue. La propriété implique la responsabilité et le sens de la mesure. Ce que ne permet pas toujours, loin de là, le collectivisme.

« Le piètre bilan environnemental du collectivisme est connu. Toutefois, nous n’en entendons guère parler chez ceux qui appellent à la fin du capitalisme sans lui opposer de concurrent crédible. »

L’auteur prend l’exemple de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, sur laquelle il s’était rendu et où il avait pu recueillir le témoignage de certains zadistes, pour montrer en quoi prétendre vivre en excluant l’idée de propriété mène à des résultats peu probants. De même qu’en ce qui concerne la gestion des forêts, des ressources marines ou des espèces en voie de disparition, pour lesquelles il montre que l’absence de propriété ou de gestion au moins en partie privée, comme du temps des chasseurs cueilleurs, mène aux résultats inverses de ceux recherchés. Sans même compter le manque de connaissances sur les réalités historiques (« On estime que 99 % des espèces ayant un jour vécu sur Terre ont disparu ») et scientifiques (théories de l’évolution).

La Nature déifiée

Dans des développements et démonstrations là encore bien nourris, Ferghane Azihari passe en revue un certain nombre de contradictions des écologistes, au sujet desquels Jean de Kervasdoué donnait à l’un de ses ouvrages le titre évocateur de Ils croient que la Nature est bonne.

Or, l’être humain est bel et bien l’une des composantes de la Nature. Et il est faux de penser que tout ce qui vient de lui s’oppose à elle. De même que des milliers d’années de sa présence, outre des tas d’autres évolutions, ont nécessairement conduit à ce que la Nature sauvage telle qu’on peut la concevoir en théorie ne soit plus du tout la même que celle qu’elle a pu être.

De fait, toute la surface terrestre est anthropisée, tant et si bien que de très nombreux endroits considérés comme sauvages sont en réalité issus d’aménagements humains. Parfois de manière étonnante, comme dans l’exemple du – au départ contesté – lac du Der-Chantecoq, situé au cœur de la région Champagne-Ardenne, dont l’auteur rappelle qu’il s’agit du plus grand lac artificiel de France, « devenu un passage obligé des migrateurs de printemps et d’automne » et dont il est probable que son rétablissement en tant que paysage de bocage en contrarierait plus d’un.

Même l’Amazonie n’est pas vierge d’interventions humaines depuis des milliers d’années, par exemple dans la sélection d’espèces d’arbres.

De fait, « la nature est amorale et anomique […] D’autant que le « sauvage » est souvent une fiction que nous projetons sur nos artifices ». Cette idée va à l’encontre de la vision que tentent d’imposer ou de faire valoir les tenants du biocentrisme, parmi lesquels les antispécistes et leur éthique bioégalitariste, dangereuse lorsqu’on connaît la virulence des fléaux multiples et répétés de la nature (dont Ferghane Azihari en rappelle quelques-uns bien concrets et extrêmement mortels). Qui pourraient mener, si on applique avec rigueur ces principes, tout simplement au dépérissement de l’humanité.

Le chemin de l’autoritarisme

C’est vers des formes de tyrannie que semblent vouloir nous mener bon nombre d’écologistes. Ramener la population à un milliard d’habitants pour l’un (Yves Cochet), pourquoi pas 100 millions pour tel autre (Arne Naess), stériliser des populations à leur insu en empoisonnant des sources d’eau (Paul Ehrlich en 1968), instaurer des tickets de rationnement, renoncer à concevoir des enfants ou concevoir un permis de procréer, ainsi qu’un certain nombre de militants le promeuvent… Le désastre de la politique de l’enfant unique en Chine n’a pas suffi, certains sont toujours prêts à aller loin dans la démesure tant ils croient en leur cause, et à prescrire des mesures répressives despotiques. Le tout, bien entendu, en employant un vocabulaire châtié ne les assimilant aucunement à des dictateurs potentiels.

La période du confinement a d’ailleurs donné bien des idées à certains, qui souhaitent s’en inspirer en proposant de véritables programmes d’action n’ayant pas grand-chose à envier à ceux qu’a pu engager naguère l’Union soviétique. Dans ces conditions, on comprend à quel point ils haïssent à la fois le capitalisme, mais aussi le libéralisme. Un avant-goût de l’imagination à l’œuvre nous a d’ailleurs été offert à travers la très officielle Convention citoyenne et ses propositions déjà parfois très « inspirées ». Quant à l’usage décomplexé de la violence contre les biens, promue par certains (Andréas Malm), elle a d’ores et déjà commencé.

Mus par l’Envie

En définitive, Ferghane Azihari se pose la question de ce qui motive tous ces gens à aller si loin alors même qu’ils savent pertinemment vers quelles régressions humaines cela nous mènerait ; et qu’ils sont pétris de contradictions et de discours dissonants.

La recherche de l’argent, du pouvoir, d’une forme de religion, ainsi que certains l’analysent ?

Plutôt de l’Envie, selon lui. Dont l’origine résiderait dans une détestation des inégalités, une haine des riches et des possédants, de manière générale de ceux qui ont réussi. Un dérivé du marxisme d’autrefois étendu à l’Homme en général.

À l’inverse, Ferghane Azihari nous propose de relever le défi écologique – à notre portée – par le biais des sociétés entreprenantes, créatives et ouvertes sur le monde, dans le respect de la dignité humaine et des libertés.

Ferghane Azihari, Les écologistes contre la modernité, Presses de la Cité, octobre 2021, 240 pages.

Les nuits de Montpellier

par Florian Guérin & François Valégeas ,

le 22 août 2022

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Les nuits en ville sont un terrain d’observation des transformations sociales et urbaines. Compte rendu d’enquête d’étudiant.es dans un Montpellier sous couvre-feu.

Introduction

Comment les institutions régulent-elles la vie sociale lorsqu’elle a lieu la nuit ? Depuis mars 2020, la France vit sous un régime d’exception – l’état d’urgence – adopté dans le contexte de crise sanitaire lié à la Covid-19. Se succèdent ainsi des périodes de confinement et de couvre-feu, pendant lesquelles les pratiques festives nocturnes sont particulièrement ciblées. Cette mesure de police avait été utilisée dans notre histoire récente, avec une visée sécuritaire et politique, lors de la guerre d’Algérie (entre 1955 et 1963) puis durant les événements en Nouvelle-Calédonie (quelques jours en 1985, 1986 et 1987), et les émeutes dans certains quartiers populaires (2005). La gestion des nuits sous ce type de régime est largement appréhendée avec un objectif sécuritaire, niant les spécificités de cette temporalité particulière. De nombreux travaux scientifiques – depuis les travaux de Cauquelin (1977) – ont ainsi porté sur les questions sécuritaires et d’éclairage urbain.

En effet, durant la nuit, se développe un autre rapport aux sens (Guérin, Hernandez, 2017), aux normes sociales (Rancière, 1981) et à la ville (Challéat, 2011). Des résistances politiques s’y développent (à l’exemple du mouvement Nuit Debout en 2016-2017). Mais les nuits urbaines contemporaines évoluent : de « dernière frontière de la ville » (Melbin, 2987), la nuit est progressivement « colonisée » par des éléments urbains diurnes. Le développement des loisirs au sein des villes européennes à partir des années 1990 a amené les chercheur.ses à s’intéresser plus en détail à ces nuits urbaines : la nuit est ainsi considérée comme un espace et une temporalité culturellement et économiquement productifs, dynamisant d’anciens espaces industriels ou centraux. Mais l’espace urbain de la nuit est également contracté et fragmenté, et fait l’objet d’expériences différenciées selon des rapports socio-économiques, racisés, générationnels et de genre. Par ailleurs, le contenu du temps libre varie selon les catégories sociales, ainsi que selon les territoires (les infrastructures urbaines et leur accessibilité plus importante en zone urbaine dense) (Boisard, 2013). Les travaux mettent notamment l’accent sur la manière dont sont qualifiées et gérées les pratiques nocturnes et leurs éventuelles nuisances associées, un phénomène social qui éclaire la désynchronisation des rythmes sociaux entre eux et avec les temporalités urbaines (Guérin, 2017).

Notre essai revient sur ces questionnements à partir d’une enquête de terrain qui a impliqué des étudiant.es en urbanisme dans plusieurs quartiers montpelliérains pendant 6 mois (de septembre 2020 à février 2021) – dans le cadre d’un atelier universitaire lié au programme de recherche « Smartnights ». La méthodologie mise en œuvre visait à analyser les décalages entre espaces vécus, perçus et conçus (Lefebvre, 1974), et notamment à travailler sur les représentations sociales appliquées à l’espace et la compréhension des conflits d’usages, au plus près du terrain. Les étudiant.es ont articulé observations sensibles de l’espace, enquêtes auprès d’habitant.es et acteurs institutionnels ou associatifs, analyse de projets urbains… Le regard sur les nuits urbaines était donc double. Il s’agissait d’appréhender la nuit comme temporalité singulière, mais aussi de l’appréhender comme révélatrice de dynamiques sociales et urbaines passant « sous les radars » de l’analyse urbaine diurne.

Montpellier, « la ville où le soleil ne se couche jamais »JPEG - 94.8 koFigure 1 : Communication de la ville de Montpellier, 2010

Au travers d’une enquête de terrain, l’objectif était d’analyser les usages nocturnes des quartiers péricentraux de Montpellier pour mettre en lumière les changements sociaux et urbains d’une ville en pleine transformation (croissance démographique, projets urbains et de transports importants, développement touristique, etc.).

À Montpellier, l’appréhension par les pouvoirs publics de la nuit se résume ainsi en deux approches qui peuvent paraître antagonistes :

Une logique de marketing urbain, depuis une quinzaine d’années, où les nuits montpelliéraines sont mobilisées afin d’attirer des étudiant.es (Figure 1). Montpellier est en effet un pôle universitaire très ancien, structurant en Occitanie, et qui fait l’objet d’une reconfiguration importante depuis 2008 au travers d’une Opération Campus ;

Une logique de résorption des conflits nocturnes, avec des campagnes de sensibilisation sur les bruits liés aux activités festives et une approche sécuritaire.

Pris dans le mouvement du néolibéralisme urbain – cette ère de l’entrepreneurialisme urbain visant à créer les conditions nécessaires à l’attraction des investisseurs, entreprises et classes sociales privilégiées (Harvey 2010) – les édiles des métropoles françaises (dont Montpellier) misent sur l’attractivité de leur territoire. Les politiques d’aménagement et l’événementiel sont des leviers privilégiés de captation des flux et des capitaux. Ce mouvement passe par le réaménagement des espaces publics (réaménagement de la place de la Comédie et des faubourgs centraux à Montpellier, par exemple), le développement des activités commerciales et de projets urbains et immobiliers de prestige (tels le quartier Port Marianne et le projet Ode à la Mer) et l’amélioration de l’accessibilité au centre-ville (développement du réseau de tram, piétonisation). La nuit fait partie de ces « politiques d’attractivité », au travers de stratégies de mise en tourisme qui s’orientent vers une montée en gamme.

Cependant, au-delà de certains espaces dédiés à la fête, la municipalité de Montpellier ne développe pas de vision stratégique nocturne coordonnée sur le territoire, tel que l’indique un acteur du renouvellement urbain de ces quartiers péricentraux : « La nuit n’a pas été une problématique en tant que telle, en tant que matière première. On ne s’est jamais vraiment posé la question, si ce n’est par l’urgence […] l’attractivité de l’Écusson [le centre historique] est liée à sa vie nocturne de par la présence des consommateurs de bars, de restaurants, de sorties théâtrales et de l’Opéra, ce qui crée une dynamique […] Mais en termes d’aménagements spécifiques, je ne sais pas. Si ce n’est… à part l’éclairage public ». Il existe ainsi une géographie très différenciée des politiques de la nuit à Montpellier entre un hyper-centre qui focalise l’attention et fait l’objet d’une stratégie d’animation urbaine et de mise en valeur (Figure 2), et des périphéries dans lesquelles la nuit est mise en sourdine. Néanmoins, cette temporalité spécifique est gérée de manière segmentée pour régler ce qui apparaît être des « problèmes », dans une perspective sécuritaire de résorption des conflits nocturnes ou d’actes de délinquance. Notre analyse souligne donc l’intensification urbaine des activités se déroulant durant les temps dits « secondaires », considérés comme moins investis, creux et a priori improductifs. C’est le cas de la nuit mais aussi du dimanche, de la pause-déjeuner ou des vacances estivales.

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Figure 2 : Mises en lumière du patrimoine historique montpelliérain, photos P.-F. Vautrin, 2020

Les nuits, révélatrices des fragmentations et des changements urbains et sociaux

Au sein des quartiers proches du cœur historique (faubourgs historiques), la nuit est un support de dynamiques de « gentrification » et de « studentification » plus ou moins avancées. La gentrification désigne « un processus de (re-)valorisation économique et symbolique d’un espace, qui s’effectue […] à travers la concurrence entre différents acteurs et groupes sociaux inégalement dotés pour son appropriation et sa transformation » (Chabrol et al., 2016). Le processus articule ainsi la transformation de la composition sociale d’un quartier, une transformation urbaine du tissu, du bâti et de l’offre immobilière et commerciale.

Dans le quartier populaire en renouvellement urbain de Gambetta-Figuerolles, la gentrification s’opère le long d’un gradient qui associe transformations sociales (arrivée de populations plus diplômées et plus jeunes) et urbaines (ravalements de façades, modification de la typologie des logements, traitement de l’espace public, mutations commerciales, etc.) liées entre autres aux opérations de réaménagement urbain menées par la Mission Grand Cœur (Figure 3). Les étudiant.es ont cependant constaté in situ les « remplacements », les « départs forcés » de certains groupes sociaux ou activités, avec une « violence » ressentie qui leur semble parfois inexorable (tels les musiciens gitans de la place Candolle, l’occupation de squats ou le développement d’activités culturelles dans des friches).

Les nuits urbaines, marquées par des pratiques importantes de l’espace public, deviennent l’objet de conflits entre habitant.es ancrées et nouvel.les arrivant.es, ou avec les forces de l’ordre. Les nuisances et faits divers sont relayés par les journaux locaux, entraînant des interventions policières elles aussi médiatisées et des demandes de sécurité de la part de certain.es habitant.es.

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Figure 3 : Rénovation de la rue du Faubourg du Courreau entre 2014 et 2020, I. Gorbatoff et Google Street View, 2021

Dans les quartiers Boutonnet et Beaux-Arts, qui se situent entre l’Ecusson et les principaux sites universitaires, cette dynamique de gentrification se double d’un phénomène de « studentification » (Smith, 2005), faisant référence à des transformations physiques, socio-économiques et culturelles engendrées par l’afflux d’étudiant.es. Elles sont favorisées à Montpellier par l’Opération Campus depuis 2008 : des résidences étudiantes de plus ou moins grand standing y sont implantées par des opérateurs privés et la part des logements loués par des propriétaires privés à des étudiant.es s’accroît. Cela se traduit aussi par une modification de l’offre commerciale, notamment de nuit avec la transformation de bars de quartier en bars étudiants ou, par exemple, la multiplication de fast-foods. Le phénomène touche aussi le quartier de Figuerolles ; ainsi, le bar historique de la « Pleine Lune », symbole de ce quartier populaire, a été récemment transformé en un bar aux horaires plus limités (ouvert uniquement en soirée), et accueillant fréquemment des soirées étudiantes.

Le nouveau quartier Port-Marianne concentre ces tendances, en étant à la fois attractif pour les étudiants et les jeunes actifs. Les promoteurs du projet valorisent une image de quartier « smart », « écolo », « durable », qui passe par des mises en scène architecturales et une mise en lumière spécifique (Figure 4). En marge de ce quartier aux prix de l’immobilier les plus élevés de la ville, le Marché du Lez est une polarité nocturne développée par le directeur d’une société de promotion immobilière (implantée sur le site) en lien – comme l’expliquent les étudiant.es – « avec l’opérateur immobilier GGL, quelques grands noms de la gastronomie locale et plusieurs street-artistes reconnus ». Cet espace se développe depuis 2019 avec la réalisation d’un roof-top et l’implantation de Halles proposant des stands aux saveurs variées. Recevant des critiques positives, cet espace est aussi perçu comme réservé aux « bobos », avec un décor artificiel reproduisant un passé idéalisé et une gamme de prix plus élevée que la moyenne, dans un lieu seulement accessible en automobile.

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Figure 4 : Nuits à Port Marianne, photo P.-F. Vautrin, 2020

De fait, une réalité saute aux yeux : cette logique d’embourgeoisement sectorisée fait face à la précarisation accrue d’autres secteurs urbains. Il en est ainsi des quartiers prioritaires de la politique de la ville, tel le quartier de la Cité Gély ou celui du Petit-Bard qui – d’après les étudiant.es – « se caractérisent aujourd’hui par l’un des taux de pauvreté les plus importants de la métropole. Bien que de nombreux efforts ont été fait en faveur de la mixité sociale et que la politique de la ville vise une déconcentration de la pauvreté sur l’ensemble de la métropole, ces efforts sont toujours insuffisants […] Les quartiers de la Mosson et du Petit-Bard ont en effet un taux de pauvreté deux fois supérieur au reste de la ville ». Ces espaces constituent des freins aux logiques de gentrification, notamment du fait des logements sociaux qui empêchent une revalorisation foncière trop importante.

Les étudiant.es ont pointé que l’opération de rénovation urbaine du Petit Bard avait mis en avant trois objectifs : « créer de la mixité », « désenclaver » et « sécuriser » (Berry-Chikhaoui, Medina, 2018 ; Ben Ayed, Bentiri, 2020). Dans cette perspective, les nuits urbaines ont avant tout été pensées comme des moments d’incivilités et de délinquance potentielle. Le projet urbain en cours tend ainsi à évincer les occupations nocturnes en diminuant la surface d’espace public, installant des éclairages intenses et caméras de vidéosurveillance, supprimant les recoins ou « résidentialisant » (par des fermetures des espaces communs avec des clôtures et digicodes) (Figures 5 et 6). D’un point de vue urbain, la volonté de réguler et d’organiser les usages du quartier s’est traduite par deux figures fortes : la clôture et la voiture. La clôture pour réglementer et gérer, la voiture qui remplace des usages existants. Même si le terme n’est pas mobilisé par les acteurs, les logiques de la prévention situationnelle (l’intégration de la sécurité dans la conception de l’espace) sont à l’œuvre (Gosselin, 2015).

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Figure 5 : Marché sur la cour Guillaume Apollinaire, étude pré-opérationnelle, In Situ, 2009

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Figure 6 : Résidentialisation de la cour Guillaume Apollinaire, photo A. Martzloff, 2021

Or, cette gestion préventive dans ces quartiers populaires laisse dans l’ombre le fait que la nuit est aussi une ressource pour des populations parmi les plus défavorisées. Elles ont amené à une réorganisation des pratiques « indésirables » dans les marges du Petit Bard, qu’elles soient légales (commerces ou snacks) ou illégales (revente de drogues illégales). L’histoire récente du quartier est de plus marquée par des fêtes importantes (notamment lors d’événements religieux tel que la rupture du jeûne lors du ramadan) ou des mobilisations telle l’occupation de la « Maison pour tous » du quartier durant plus de 2 mois (en 2010) pour exiger un relogement des ménages touchés par les opérations de rénovation urbaine (Berry-Chikhaoui, Medina, 2018).

Les espaces publics nocturnes constituent donc des refuges pour les jeunes du Petit-Bard ou de Figuerolles qui y trouvent des moments de respiration hors de logements régulièrement sur-occupés. De même, les nuits s’avèrent être des temporalités cruciales dans le quartier des Beaux-Arts et Boutonnet et pour des populations marginalisées (sans-domiciles, jeunes isolés) qui y trouvent des ressources comme les maraudes organisées par des associations, ou des lieux d’accueil de nuit institutionnels ou non (squats). Leurs pratiques et regroupements ne sont d’ailleurs pas sans causer des conflits avec d’autres habitant.es.

Dans ces nuits populaires, se joue une redéfinition des positions : des catégories parfois invisibilisées ou dominées sont mises en lumière par certains marquages de l’espace et des temps urbains qui peuvent constituer des pratiques de résistance face aux changements sociaux et urbains qui déstabilisent les espaces de vie.

Des conflits nocturnes à la régulation de la polychronie urbaine : dans l’ombre des politiques urbaines

Les transformations socio-urbaines de Montpellier induisent une diversité d’usages ayant lieu simultanément de nuit, mais avec des objectifs et intérêts différenciés, ce qui se traduit en conflits entre celles et ceux qui dorment, qui s’amusent et qui travaillent, ainsi qu’entre les résident.es et les habitant.es informel.les et marginalisé.es (suivant la typologie d’usages des nuits du géographe Gwiazdzinski, 2005). L’analyse montre que les politiques urbaines (qu’elles soient menées par les pouvoirs publics ou des coalitions d’acteurs diversifiés) tendent à invisibiliser, réguler voire enrayer les pratiques nocturnes jugées « indésirables ».

Il en est ainsi du Street-art qui fait la renommée du quartier des Beaux-Arts (Figure 7). Avec la montée en gamme du quartier, certain.es habitant.es mettent en cause certaines formes artistiques (le tag), valorisant au contraire d’autres formes plus institutionnelles (les fresques murales) qui ont d’ailleurs été bien souvent à l’origine de leur choix résidentiel. Selon un résident interrogé, « ce qui aurait plutôt tendance à gêner certaines personnes c’est plus ce qui va être tags sur les portes, sur les fenêtres…  ».

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Figure 7 : Quartier des Beaux-Arts, photos C. Rabin et C. Brueyre, 2020

La présence de lieux d’accueil de personnes sans domicile, tels les squats disséminés dans le secteur des Beaux-Arts, est à l’origine de tensions avec des nouveaux résidents. Par exemple, le squat des Archives – situé dans les locaux des anciennes Archives Départementales – a accueilli jusqu’à 220 personnes, dont 23 enfants et est géré depuis fin 2016 par le collectif LuttopiaSuite à des débats intenses entre soutiens à cette occupation, résident.es hostiles et acteurs institutionnels, un accord de relogement a été trouvé et le lieu a été libéré le 31 mars 2021.

Des logiques similaires se retrouvent au sein du quartier de Figuerolles, suite à l’implantation d’activités culturelles dans une friche artistique et artisanale (la « Friche à Mimi ») au début des années 2000. Un projet immobilier récent a mis fin à ces activités transitoires, avec la construction de résidences de logements. Cela a fait l’objet d’une mobilisation locale composée d’artistes et de résidents que l’on peut apparenter à une première « génération de gentrifieurs » (Collet, 2015). Les tensions autour de la friche à Mimi montrent que la gentrification est bien un processus, marqué par l’implication d’acteurs publics ou privés, et de générations d’habitant.es qui pèsent sur son devenir.

Les conflits se multiplient donc dans la confrontation entre les participants à ces logiques de transformations urbaines. La présence dans les espaces publics nocturnes de revendeurs de drogues fait l’objet d’une médiatisation croissante. À la suite de plaintes et demandes croissantes de la part de résident.es, la mairie a multiplié les caméras de vidéosurveillance et installé un poste mobile de police municipale. Comme l’expliquent les étudiant.es : « Ce poste est avant tout là pour sécuriser les commerces et les usagers, mais un policier s’interroge sur le fait qu’ils ne règlent pas forcément les problèmes : « Ne déplaçons-nous pas le problème ailleurs ? […] Nous savons que ça se passe à la Cité Gély, n’est-il pas préférable de centraliser les trafics ? »  ». Reflet de dynamiques sociétales structurelles, ce phénomène joue sur l’image nocturne du quartier pour les résidents, mais participe à la vie festive de nombreux usagers intégrés socialement – ce qui reste souvent absent des débats.

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Figure 8 : Nuits à Figuerolles, photo K. Rabaste, 2020

Il en est de même au sein du nouveau quartier Port-Marianne valorisé de nuit par les éclairages monumentaux. Un sentiment d’insécurité se développe la nuit au sein des nombreux espaces végétalisés appréciés pour les promenades diurnes. Une habitante indique ainsi que : «  souvent très tard dans la nuit, ils [des jeunes] font énormément d’aller-retour en moto, à toute vitesse et c’est très bruyant  ». Rodéos urbains, nuisances sonores et déchets des usagers nocturnes semblent participer à la dégradation du quartier selon certain.es résident.es.

Les vulnérabilités socio-économiques diurnes sont donc directement rendues visibles dans l’espace public de nuit, se souciant peu des frontières invisibles établies par les gentrifieur.ses souhaitant maîtriser leur voisinage (Margier, 2017). Une problématique de légitimité se dessine alors pour celles et ceux considéré.es comme indésirables en ville la nuit, tels les travailleur.ses du sexe, les trafiquant.es de drogue ou encore les artistes de rue non officiels, qui tou.tes, en occupant l’espace public, génèrent une image de la ville non valorisable pour l’action publique. Il en est de même concernant la jeunesse stigmatisée dans ses usages festifs de la ville nocturne car elle s’approprie des espaces publics pour partager des émotions en commun, au lieu d’espaces marchands réservés aux loisirs nocturnes.

Les nuits urbaines – peut-être plus que tout autre temporalité – sont donc soumises à un ensemble de tensions et de conflictualités, liées aux formes de régulation croissantes (à visée plus ou moins sécuritaires) de pratiques diversifiées (perçues comme plus ou moins légitimes). Les pratiques festives sont réprimées, au profit de normes liées à la convivialité, et ce malgré leur mobilisation dans le cadre de démarches de marketing urbain. Plus largement, les nuits urbaines sont marquées par de fortes inégalités sociales (entre travailleurs et consommateurs de la nuit), de genre (vulnérabilité des femmes dans l’espace public nocturne), ou d’exclusion (sans-abris). Elles sont révélatrices de rapports de domination, mais peuvent aussi constituer des temporalités-refuges pour certaines catégories exclues de l’espace public diurne. En cela, les nuits urbaines doivent être appréhendées comme une question éminemment politique (Guérin, 2019).

Ces questionnements mettent en lumière la nécessité de prendre en compte la chronotopie urbaine dans les formations universitaires, la ville et la cité étant sans cesse embarquées dans des dynamiques temporelles qui s’entrechoquent, en termes de simultanéité-succession-durée (l’ordre des événements) et de passé-présent-futur (l’élaboration consciente de l’ordre temporel). Ils mettent aussi au défi les enseignant.es-chercheur.es pour dépasser les représentations sociales considérant l’urbaniste comme un expert technocratique rationalisant l’espace sous forme de plans. De nombreux travaux (Dreyfus, 1976 ; Lefebvre, 1974 ; Valegeas, 2016 ; Adam, Comby, 2020) montrent que la rationalisation technique et la normalisation de l’espace urbain sont un moyen d’asservir les citadin.es, de discipliner leurs comportements au profit d’un ordre social dominant.

Lors de nos séances avec les étudiant.es, des débats ont émergé autour de l’intérêt de travailler sur la nuit dans une formation en urbanisme, considérée par certain.es à la fois comme une problématique « mineure » et un questionnement plus « théorique » que « professionnel ». Acculturés à un habitus de l’urbaniste diurne travaillant pour des producteurs eux-mêmes diurnes, les étudiant.es ne saisissaient pas l’utilité d’envisager la ville la nuit. Cela fait écho à la réflexion du géographe Luc Bureau se demandant « ce qu’il se passerait si la pensée sur la ville, l’urbanisme au sens large, se pratiquait sous le signe de la nuit plutôt que dans l’atmosphère affairiste et utilitaire du jour », mettant par là-même en avant la créativité et le rêve pour dessiner une ville humaine, poétique, faite « de visages, de paroles, de promenades, de cachettes, de rencontres et de fêtes » (Bureau, 1997, p. 99). Travailler sur les nuits, c’est aussi emprunter des chemins de traverse pour analyser les catégories et outils des politiques urbaines.

par Florian Guérin & François Valégeas, le 22 août

Les clés du cancer

Dr Laurent Schwartz Une perçée historique dans la compréhension de la maladie.

Écrit par le cancérologue Dr Laurent Schwartz, ce livre présente une nouvelle compréhension de la maladie: en abordant le cancer comme une maladie métabolique (tel le diabète), on peut mettre en place des traitements complémentaires susceptibles de freiner la maladie, la stabiliser et améliorer la qualité de vie. Découvrir les clés du cancer
« Le cancer est une simple fermentation du sucre ». La cellule n’arrive pas à digérer le sucre et comme elle n’arrive pas à le digérer, elle grossit, se divise et métastase. Traiter cette mauvaise digestion du sucre, c’est traiter le cancer. Qui le sait ? Dans son livre Les clés du Cancer, le Dr Laurent Schwartz dévoile la percée historique de la recherche en cancérologie, qui ouvre la voie à de nouveaux traitements. Des traitements simples et non toxiques venant épauler les traitements classiques. Car aujourd’hui, en dépit des moyens énormes engagés dans la lutte contre le cancer, cette maladie reste la première cause de mortalité chez l’homme et la deuxième chez la femme. « Aujourd’hui, grâce aux travaux des physiciens et mathématiciens, nous pensons avoir compris le cancer ».C’est un vrai coup de théâtre car de nouveaux acteurs arrivent : les physiciens et les mathématiciens. Ils viennent d’un monde totalement différent de celui des biologistes et des médecins : le monde de la médecine a son langage et sa spécialité, celui de la physique parle avec des équations. Nous n’avons plus de séparation avec d’un côté les bonnes cellules et de l’autre côté les mauvaises cellules. La physique nous parle d’énergie, d’électrons, de protons et de neutrons. Elle nous donne une autre façon de voir le cancer, la biologie et le vieillissement. Avec cette grille de lecture totalement physique, le cancer devient une conséquence d’un excès d’électrons dans la cellule. Cela implique des conséquences révolutionnaires : les traitements sont possiblement là, et bon marché, avec un autre modèle économique.

Une maladie simple appelle un traitement simple … et pourtant oublié ! Les nouveaux acteurs en cancérologie sont multiples. Il y a évidemment les anticorps que nous propose l’industrie pharmaceutique qui peut-être apporteront quelque chose d’important. Mais il y a aussi d’anciennes molécules, certaines de plus de 100 ans comme :– Le Bleu de méthylène – 1876- L’acide lipoïque – 1960- L’hydroxycitrate – 1960- Et d’autres composés qui corrigent le fonctionnement de nos centrales cellulaires, les mitochondries. « Ces anciennes molécules sont potentiellement très efficaces contre le cancer ; en tout cas c’est ce que nous montrent les essais faits sur les cellules et les souris. » Dans Les clés du cancer, le Dr Laurent Schwartz déroule le récit passionnant des découvertes de son équipe. Il présente une nouvelle compréhension du cancer, avec des pistes de traitement et des conseils de mode de vie.
Télécharger l’extrait « Les clés du cancer » 
 Les clé du cancerDr Laurent Schwartz19,90 €Une nouvelle compréhension de la maladie.Les principes du traitement métabolique.

L’ordre néolibéral s’effondre… la suite dépend de nous

 Idéologie économiqueNéo-libéralismePolitique économique

Le néolibéralisme n’est peut-être pas mort, mais il n’est plus l’idéologie incontestée de notre époque. Cela laisse une grande ouverture pour ceux qui, à gauche, veulent voir un ordre politique et économique fondé sur la démocratie et la solidarité plutôt que sur la recherche effrénée du profit.

Source : Jacobin Mag, J. C. Pan, Gary Gerstle
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Un piéton passe près des vestiges de la Packard Motor Car Company à Détroit, Michigan, 2008. (Spencer Platt / Getty Images)

Interview de Gary Gerstle par J. C. Pan

Un mouvement apolitique devient un ordre politique lorsque ses prémisses commencent à sembler inéluctables. Dans les années 1950, les Républicains ont plié face à la réalité politique et ont soutenu les programmes de protection sociale du New Deal ; dans les années 1990, les Démocrates ont soutenu le zèle dérégulateur de Ronald Reagan.

Mais comme l’historien Gary Gerstle l’affirme dans son nouveau livre, The Rise and Fall of the Neoliberal Order : America and the World in the Free Market Era (Montée en puissance et déclin de l’ordre néolibéral : l’Amérique et le monde à l’ère du marché libre, livre non traduit en français), aucun ordre politique n’est à l’abri du pouvoir déstabilisant des crises économiques.

Pour Gerstle, la stagflation [Situation d’une économie qui souffre simultanément d’une croissance économique faible ou nulle et d’une forte inflation. Cette situation est souvent accompagnée d’un taux de chômage élevé, contredisant ainsi les conclusions du keynésianisme et de son carré magique de Kaldor, NdT] des années 1970 a sapé l’ordre du New Deal tout comme la Grande Dépression avait contribué à le faire naître. Et aujourd’hui, dans l’ombre de la Grande Récession de 2008-9, avec une inflation qui s’emballe et une pandémie qui continue de se répandre partout dans le monde, l’ordre néolibéral semble vaciller. Que pourrait-il donc arriver ensuite ?

Jen Pan a posé cette question à Gerstle et à beaucoup d’autres dans une émission récente du Jacobin Show, en série sur YouTube et en podcast. Lors de leur conversation, qui a été éditée pour plus de clarté et pour des questions de longueur, Pan et Gerstle se demandent en quoi Donald Trump et Bernie Sanders sont des symptômes, l’un de droite, l’autre de gauche de la débâcle néolibérale, de quelle manière la Nouvelle Gauche a involontairement contribué à la montée du néolibéralisme, et pourquoi selon lui, « le capitalisme n’est pas aux commandes » en cette période tumultueuse.

J. C. Pan : Quand vous parlez d’un ordre politique, vous avez quelque chose de très spécifique en tête . Qu’est-ce qui distingue un ordre politique de, disons, un mouvement politique ou une idéologie politique ? Et quels ont été les principaux ordres politiques aux États-Unis ?

Gary Gerstle : Un ordre politique est une constellation d’institutions soutenues par un parti politique, impliquant des réseaux de décideurs et de gens cherchant à définir ce qu’est le bien vivre en Amérique. Il s’agit en politique d’une structure qui permet à un mouvement de gagner en autorité et en pouvoir pendant une longue période de temps.

Lorsque Steve Fraser et moi-même avons écrit au sujet de l’ordre du New Deal, qui a vu le jour dans les années 1930 et 1940 et s’est effondré dans les années 1960 et 1970, nous avons fait valoir que pour un ordre politique, un test clé consiste à savoir s’il peut contraindre le parti antagoniste, en l’occurrence ici le parti républicain, à jouer selon les règles du parti démocrate. En d’autres termes, certaines croyances fondamentales deviennent si profondément établies, si hégémoniques, qu’elles définissent le terrain de jeu. Ainsi, lorsqu’un président républicain a été élu pour la première fois en vingt ans en 1952, la grande question était de savoir s’il allait détricoter le New Deal. Il ne l’a pas fait ; il a préservé les principaux piliers du New Deal, notamment les droits des travailleurs, la sécurité sociale et un impôt progressif sur les revenus pouvant aller au-delà de 90 % pour les plus riches.

Qu’est-ce qui oblige un parti d’opposition à se plier aux règles du parti dominant ? La réponse est : un ordre politique. Tout le monde en Amérique n’est pas obligé d’user de ce langage — mais si vous voulez être élu, si vous voulez avoir une influence politique au sein de la structure dominante de la politique aux États-Unis, alors il vous faut le parler.

En fait, le signe que l’autorité autrefois exercée par un ordre politique se désintègre se constate lorsque des voix autrefois cantonnées à la périphérie deviennent des voix dominantes.

L’ordre néolibéral est né avec le parti républicain dans les années 1970 et 1980. Selon moi, il est devenu un ordre lorsque Bill Clinton, dans les années 1990, y a entraîné le parti démocrate. Clinton a sans doute fait plus que [Ronald] Reagan lui-même pour promouvoir les principes de l’ordre néolibéral : volonté de déréglementation, glorification de la mondialisation et l’idée qu’il devrait y avoir des marchés libres partout. C’est cela qui indique que la mouvance politique du néolibéralisme est parvenue à s’établir en tant qu’ordre, avec le pouvoir de définir le terrain de la politique américaine.

Actuellement nous sommes en train de vivre ce que je considère être la fin de l’ordre néolibéral. Cela ne veut pas dire que la philosophie du néolibéralisme va disparaître. Après tout, la sécurité sociale existe toujours, mais pas l’ordre du New Deal. Des éléments de la pensée néolibérale continueront cependant pendant encore longtemps à imprégner la vie américaine.

Mais l’ordre néolibéral n’a plus le pouvoir de contraindre au consentement, de contraindre au ralliement, de définir les paramètres de la politique américaine. Jacobin n’aurait pas l’influence qu’il a s’il avait émergé en 1995 ou 1996. Bernie Sanders était un acteur totalement insignifiant de la politique américaine dans les années 1990 et la première décennie du XXIe siècle, et voilà que tout d’un coup ses idées comptent beaucoup. Trump est également la preuve du déclin de l’ordre néolibéral. Dans les années 1990, il était lui aussi un président inimaginable.

En fait, le signe que l’autorité autrefois exercée par un ordre politique se désintègre se constate lorsque des voix autrefois cantonnées à la périphérie deviennent des voix dominantes.

J. C. Pan : Je veux rester sur cette question du passage de la frange vers le centre, car cela aussi fait partie de l’histoire du néolibéralisme. Quelles étaient les conditions politiques et économiques qui ont permis aux idées de gens comme Milton Friedman de passer de la marginalité à la majorité ?

Gary Gerstle : Je suis fasciné par ces moments où des idées que l’on croyait reléguées à la périphérie pour toujours se libèrent et deviennent soudain très importantes dans le discours politique dominant. Dans la politique américaine des XXe et XXIe siècles, ces idées s’échappent généralement de la périphérie et entrent dans le courant dominant à cause d’une crise économique majeure.

Si on remonte aux années 1930, c’est la Grande Dépression qui a permis aux penseurs et aux politiciens du New Deal de s’imposer en tant que discours dominant. La récession des années 1970 n’a pas été aussi extrême que la Grande Dépression, mais la souffrance économique était réelle et intense ; un monde qui avait plutôt bien fonctionné montrait, en termes économiques, des signes d’effondrement.

Je situerais les origines des nouveaux ordres économiques à ces moments de crise économique.

La boîte à outils keynésienne qui avait tant fait pour gérer le capitalisme — pour le garder en vie tout en prenant en compte le bien public — ne fonctionnait plus. Quelque chose qui n’était pas censé se produire s’est produit : la stagflation. (L’inflation n’était pas supposée croître en même temps que le chômage ; les deux étaient censés fonctionner en rapport inverse l’un de l’autre). Une crise pour laquelle n’existait pas de solution facile a submergé le monde industrialisé. Ce moment précis de crise économique a permis à des idées bien articulées mais marginales de se faire entendre.

La crise de l’ordre néolibéral s’est produite dans le sillage de la grande récession de 2008-9, et c’est également cela qui a permis à des idées qui étaient restées marginales de s’imposer dans le courant dominant avec beaucoup de vigueur. Je situerais les origines des nouveaux ordres économiques à ces moments de crise économique.

J. C. Pan : Vous soulignez que le néolibéralisme n’est pas seulement un nouveau type de conservatisme. En fait, vous affirmez que les idées de la Nouvelle Gauche et même des figures anti-establishment comme Ralph Nader ont contribué à légitimer l’ordre néolibéral. Comment des valeurs que nous associons aujourd’hui à des attitudes dites progressistes — cosmopolitisme, multiculturalisme et libération personnelle — sont-elles devenues si centrales dans l’ordre néolibéral ?

Gary Gerstle : Ce point est sujet à controverse ; on m’a déjà opposé quelques objections, et je m’attends à ce qu’il y en ait d’autres. Je dis cela en tant que membre de la Nouvelle Gauche du début des années 1970.

Je ne considère pas uniquement le néolibéralisme comme un moyen pour les élites d’enchaîner les masses et de saper leurs droits démocratiques. C’est certainement un élément du néolibéralisme — privilégier la propriété, en particulier le capital, plus que toute autre considération. Mais à mon avis, si nous voulons comprendre pourquoi ces idées sont devenues populaires aux États-Unis, nous devons également voir comment les idées néolibérales ont pu se greffer aux idées libérales traditionnelles du XVIIIe et du début du XIXe siècle, aux idées de liberté et d’émancipation.

Ces libéraux classiques croyaient sincèrement en un type de liberté dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Ils voyaient un monde écrasé par les monarchies, les aristocraties et les élites, où les gens ordinaires n’avaient aucune chance. Ils ont porté un message d’émancipation : il s’agissait de renverser les aristocraties et les monarchies, libérer le talent de l’individu de toute contrainte et permettre aux gens de travailler dur et d’être récompensés pour cela.

Ce n’est pas une conception erronée de la liberté ; c’est une notion de liberté profondément attrayante. Et elle est profondément ancrée dans la pensée et la mythologie de la vie américaine, associée à la révolution américaine du XVIIIe siècle, qui faisait partie de ce mouvement visant à renverser l’aristocratie et la monarchie.

Ce rêve appartenant au libéralisme classique s’est avéré très efficace pour libérer les forces du capitalisme aux États-Unis et en Europe. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, de nouvelles voix ont commencé à surgir, se faisant appeler socialistes et communistes, et disant : « Hé, attendez une minute, la liberté que le libéralisme classique offre est une liberté contrefaite ; elle permet simplement au capitalisme de se libérer et privilégie les élites capitalistes ». Les socialistes et les communistes ont pris sur eux de redéfinir la liberté de manière à ce qu’elle profite aux travailleurs plutôt qu’aux élites et sont ainsi devenus certains des mouvements les plus puissants et les plus populaires du vingtième siècle.

Stewart Brand prenant la parole en 2010. (Wikimedia Commons)

Mais quand on en est arrivés aux années 1960, l’oppression des gens ordinaires était perçue comme étant non seulement l’œuvre des élites capitalistes, mais aussi celle du gouvernement. Les États étaient devenus trop forts et trop puissants, comme en Union soviétique. Au cœur de l’idéologie de la Nouvelle Gauche se trouve la notion selon laquelle « le système » — une alliance de sociétés privées et d’organismes de réglementation étatiques — prive les gens de leur liberté.

Aux yeux de nombreux Néo-gauchistes, même les agences du New Deal créées pour réguler le capital étaient devenues la proie d’intérêts privés. Elles ne réglementaient plus le pétrole, l’acier ou d’autres entreprises dans l’intérêt public ; les régulateurs servaient les intérêts des entreprises et du capital. C’est ainsi qu’est apparu, dans le cadre de la Nouvelle Gauche, un antiétatisme et un renforcement de l’individu et de sa conscience aux détriment de toutes les grandes structures, publiques et privées, susceptibles de limiter indûment sa liberté.

Une fois qu’on est entré dans ce schéma de pensée, on commence à voir comment une intersection entre certaines idées de la Nouvelle Gauche et les néolibéraux pourrait être possible. Cela ne veut pas dire qu’ils ont fusionné, et je ne prétends pas que la Nouvelle Gauche s’est vendue. Il ne s’agit pas non plus de faire valoir que les gens prétendraient être une chose et au plus profond d’eux-mêmes en seraient une autre. Il s’agit plutôt de montrer comment les détracteurs des structures établies de la gauche ont émergé de telle sorte qu’ils ont pu entrer en dialogue avec des gens de l’autre côté de l’échiquier politique.

L’une des façons concrètes dont cela s’est manifesté a été la révolution informatique. Le rêve d’Apple, de Steve Jobs et de Stewart Brand — qui était un hippie et a écrit l’une des bibles du hippie-dom, le Whole Earth Catalog [Les Whole Earth Catalogs proposaient toutes sortes de produits à la vente, mais ne vendaient directement aucun de ces produits. Il pronait le Do it yourself, NdT] — était de libérer l’individu de toutes les structures d’oppression. C’est ainsi que la Nouvelle Gauche commence à contribuer au développement et au triomphe final de la pensée néolibérale.

J. C. Pan : Cette tension est illustrée par les années Clinton, qui montrent comment les personnes situées à gauche du centre peuvent défendre des notions de liberté personnelle tout en étant culturellement très différentes des conservateurs. Que s’est-il passé pendant les années Clinton pour renforcer l’ordre néolibéral ?

Gary Gerstle : La révolution informatique et le techno-utopisme qui lui est associé y sont pour quelque chose. Tant de données seraient générées — tellement de connaissances relatives aux marchés seraient disponibles instantanément partout dans le monde en appuyant sur une touche — que les interventions gouvernementales dans l’intérêt public n’étaient plus nécessaires.

C’est ce qui explique ce que je considère comme l’un des textes législatifs les plus extraordinaires adoptés par les Démocrates au XXe siècle : la loi sur les télécommunications de 1996, qui permet essentiellement à la révolution Internet de s’affranchir de toute réglementation publique sérieuse [Cette loi, qui comprend près de quatre-vingts mesures, définit un cadre règlementaire pour l’ouverture à la concurrence de plusieurs segments de marché. Sont plus particulièrement concernés les services de téléphonie locale et longue distance, la distribution de télévision par le câble, la radiodiffusion, les services en ligne et la fabrication d’équipements, NdT].

Les États-Unis ont une riche tradition de réglementation publique des médias, concernant notamment le téléphone, la radio et la télévision. L’information étant considérée comme vitale pour une démocratie, il était nécessaire de réglementer d’une manière ou d’une autre les institutions qui fournissaient ce système d’infrastructure.

C’est une partie de l’héritage du New Deal de Franklin Roosevelt.

Bill Clinton joue sur le saxophone que lui a offert le président russe Boris Eltsine lors d’un dîner privé en Russie, le 13 janvier 1994. (Wikimedia Commons)

Il existait également une doctrine appelée Fairness Doctrine, mise en place à la fin des années 1940, qui stipulait que si la télévision ou la radio diffusait un point de vue politique controversé, elle devait accorder un temps égal à l’autre partie. Reagan l’a supprimée dans les années 1980, et Clinton et son administration n’ont rien fait pour la rétablir. Et quand il s’est agi de rédiger un projet de loi qui permette de relever le défi de cette révolution technologique, ils ont abandonné la tradition de la régulation des médias qui avait été si centrale pour le parti démocrate pendant la majeure partie du siècle précédent. Cela est dû en partie à leur techno-utopisme.

L’autre facteur est la chute du communisme et de l’Union soviétique, un effondrement spectaculaire que personne n’avait vu venir. Il a eu deux effets majeurs. Tout d’abord, il a ouvert le monde entier à la pénétration capitaliste avec une ampleur qui n’avait pas existé depuis avant la Première Guerre mondiale. D’un seul coup, tous ces marchés dans des pays qui étaient restés à l’écart du développement capitaliste sont devenus le terrain de jeu de l’expansion capitaliste où ils étaient des proies faciles. Cela a alimenté un sentiment de hubris selon lequel l’Occident avait gagné — que le capitalisme libéral n’avait pas de rival sérieux dans le monde, que son plus grand antagoniste avait été vaincu.

Pour la Gauche, cela a entraîné une crise de l’analyse marxiste, puisque la tentative la plus ambitieuse d’instaurer le socialisme avait échoué spectaculairement. Ne sachant pas comment réorganiser l’économie sur une base socialiste, les gens ont commencé à définir leur tendance de gauche en termes alternatifs. Les années 90 ont été marquées par un intense développement de la pensée cosmopolite.

L’un des points que j’aborde dans mon livre est que cette pensée cosmopolite est une chose avec laquelle un monde globalisé et néolibéral est très à l’aise. Cela ne veut pas dire que les gens de gauche qui luttaient pour la libération étaient eux-mêmes des néolibéraux, mais cette consonance a néanmoins renforcé la légitimité des idées néolibérales, qui avaient elles-mêmes une composante cosmopolite.

J. C. Pan : Quand la fin du néolibéralisme a-t-elle commencé, et quels sont les facteurs de ce déclin ?

Gary Gerstle : Il y a toujours des fissures dans un ordre politique. Les ordres politiques sont des formations complexes. Ils réunissent des institutions et des groupes d’intérêt qui partagent le même point de vue sur certaines questions clés mais pas sur d’autres. Il y a donc toujours des points de tension, et des divergences possibles.

George Bush a, je pense, préparé le terrain pour la crise du néolibéralisme de deux manières. Il a mené une politique du logement bon marché, qui, dans son esprit, était destinée à accroître l’accès des minorités à la propriété aux États-Unis. Parce qu’il n’était pas disposé à utiliser de l’argent réel pour cela — dans la mesure où c’est une chose qu’il ne pouvait réaliser qu’en étendant la dette et en octroyant des prêts hypothécaires à des personnes qui s’étaient auparavant vu refuser ceux-ci par les banques — il les a donc voués à l’échec. Encore une fois, ce phénomène a pu se produire en raison de l’utopisme entourant la révolution technologique.

L’ordre néolibéral a contraint tous les acteurs du champ politique à se conformer à un certain nombre de croyances et de règles, ce qui n’est manifestement pas le cas aujourd’hui.

Bush a également essayé de reconstruire l’Irak sur une base néolibérale. Il a jeté aux orties les plans que les États-Unis avaient utilisés pour reconstruire l’Allemagne et le Japon après la Seconde Guerre mondiale et a principalement confié le travail de reconstruction à des sociétés privées, pour la plupart basées aux États-Unis. Par l’intermédiaire de ses agents en Irak, il a également démantelé l’ensemble de l’infrastructure de l’économie irakienne, mettant en œuvre une thérapie de choc qui, selon les néolibéraux, était la seule façon de traiter les États hypertrophiés qui n’avaient pas réussi à se développer économiquement. Cette expérience néolibérale a été brutale pour les Irakiens ; elle a conduit à une guerre civile et a ruiné la côte de popularité de Bush.

La combinaison de la politique irakienne de Bush et de la crise du logement qui a conduit à la Grande Récession a convaincu de nombreux Américains de reconsidérer plus sérieusement le type d’économie politique dans lequel ils s’étaient engagés par le biais de leurs dirigeants politiques.

La contestation s’est développée lentement. Mais au cours des années 2010, les manifestations ont été relativement exceptionnelles, commençant par le Tea Party à droite et Occupy Wall Street, puis Black Lives Matter à gauche. Il y avait une réémergence du socialisme à gauche et un puissant protectionnisme ethno-nationaliste incarné par Donald Trump à droite. L’élection de 2016 a provoqué un choc. Les deux personnes les plus puissantes et les plus importantes de cette élection, Donald Trump et Bernie Sanders, étaient d’importantes figures politiques inimaginables à l’apogée du néolibéralisme. C’est lors de cette élection que j’ai décidé d’écrire ce livre.

L’ordre néolibéral a contraint tous les acteurs du champ politique à se conformer à un certain nombre de croyances et de règles, ce qui n’est manifestement pas le cas aujourd’hui. Cela ne signifie pas que le socialisme arrive, mais cela signifie que l’orthodoxie et le pouvoir de la pensée néolibérale ont souffert.

J. C. Pan : L’ordre du New Deal se définissait par une sorte de compromis entre le capital et le travail, tandis que l’ordre néolibéral représentait le triomphe du capital sur le travail, ce qui s’est traduit par un transfert massif de richesses vers les classes supérieures. Il va de soi que les capitalistes auraient tout intérêt à préserver l’ordre néolibéral, bien plus que celui du New Deal. Voyez-vous des signes de formation d’autres ordres politiques ? Ou pensez-vous que le capital peut réussir à faire revivre l’ordre néolibéral ?

Gary Gestle : Les capitalistes vont-ils faire tout ce qu’ils peuvent pour conserver leur richesse et leurs privilèges ? Absolument. Mais il n’est pas certain qu’ils y parviennent. Une partie de la leçon de l’ordre du New Deal est que certaines circonstances vont inciter le capital à accepter les compromis qu’il ne souhaite peut-être pas, mais qu’il se sent néanmoins obligé d’accepter, comme étant la meilleure des options auxquelles ils sont confrontés. Une question importante se pose aujourd’hui : qu’est-ce qui va semer la peur au sein du capital ? Qu’est-ce qui les incitera à faire des compromis ?

Un facteur important est la réémergence du mouvement ouvrier. Nous en voyons des signes, mais pas encore au point de pouvoir contrôler les classes supérieures. Cependant, la révolte ouvrière des années 1930 a eu des débuts très modestes.

Une question importante se pose aujourd’hui : qu’est-ce qui va semer la peur au sein du capital ? Qu’est-ce qui les incitera à faire des compromis ?

Je viens de faire une chronique du nouveau livre de Thomas Piketty, réel plaidoyer optimiste en faveur de l’égalité et de la possibilité de la concrétiser au XXIe siècle. Je pense qu’il est trop optimiste parce qu’il néglige ce qu’il a si brillamment exposé dans son premier livre, Le capital au XXIe siècle : et qui est que la Première et la Deuxième Guerre mondiale ont provoqué une catastrophe que le capital ne pouvait pas contrôler. De cette catastrophe est née, selon lui, une formidable avancée de la politique sociale-démocrate et de la politique libérale de gauche, qui ont régné en maître depuis les années 1940 jusqu’aux années 1970.

De toute évidence, nous ne voulons pas qu’une catastrophe de l’ampleur de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale vienne à nouveau bouleverser nos vies — même si la crise climatique et la pandémie nous obligent à reconnaître que de telles catastrophes ne sont pas impossibles — mais les crises économiques peuvent se développer à un point tel que les capitalistes ne parviendront plus à en contrôler les conséquences.

Je ne considère pas ce moment comme un moment où le capitalisme est aux commandes, gérant les choses dans son intérêt. L’issue de notre crise actuelle pourrait-elle être la réémergence d’un ordre néolibéral, privilégiant profondément le capital, d’ici la fin des années 2020 ? Oui, c’est une possibilité. Mais ce n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Je pense que nous sommes dans une phase de transition, d’inflexion, et nous ne savons pas vraiment ce que sera la physionomie du monde dans cinq ou dix ans.

Non seulement nous ne devons pas présumer du triomphe du capital, mais nous devrions aussi nous rendre compte que c’est un des moments où ceux qui ont d’autres propositions pour réorganiser l’économie, pour réorganiser la politique, doivent se lever et se battre pour ce en quoi ils croient.

CONTRIBUTEURS

Gary Gerstle est professeur d’histoire américaine à l’université de Cambridge et chroniqueur pour le Guardian. Son livre le plus récent s’intitule The Rise and Fall of the Neoliberal Order : America and the World in the Free Market Era.(Montée en puissance et déclin de l’ordre néolibéral : l’Amérique et le monde à l’ère du marché libre, livre non traduit en français)

J. C. Pan est co-animateur du Jacobin Show et a écrit pour New RepublicDissentNation et d’autres publications.

Source : Jacobin Mag, J. C. Pan, Gary Gerstle, 12-07-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

La grande désillusion : Rêves libéraux et réalités internationales – John Mearsheimer

Un extrait du livre de John Mearsheimer de 2018 (dont le fond reste terriblement d’actualité).

Source : The National Interes, John J. Mearsheimer
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Note de l’éditeur : Ceci est un extrait du nouveau livre The Great Delusion : Liberal Dreams and International Realities (La grande désillusion : Rêves libéraux et réalités internationales) de John Mearsheimer.

L’hégémonie libérale est une stratégie ambitieuse par laquelle un État vise à transformer autant de pays que possible en démocraties libérales à son image, tout en favorisant une économie internationale ouverte et en mettant en place des institutions internationales. En substance, l’État libéral cherche à diffuser ses propres valeurs le plus largement possible. Mon objectif dans ce livre est de décrire ce qu’il se passe lorsqu’un État puissant poursuit cette stratégie au détriment de la politique fondée sur l’équilibre des pouvoirs.

Nombreux sont ceux qui, en Occident, tout particulièrement au sein des élites de la politique étrangère, considèrent l’hégémonie libérale comme étant la politique judicieuse que les États devraient adopter de manière systématique. La propagation de la démocratie libérale dans le monde est considérée comme éminemment sensée, tant d’un point de vue moral que stratégique. Tout d’abord, elle est considérée comme un excellent moyen de protéger les droits humains, qui sont parfois gravement violés dans les États autoritaires. Et parce que cette politique soutient que les démocraties libérales ne veulent pas se faire la guerre, elle constitue en fin de compte une clé permettant de transcender le réalisme et de favoriser la paix internationale. Enfin, les partisans de cette politique affirment qu’elle contribue à protéger le libéralisme à l’intérieur du pays en éliminant les États autoritaires qui, autrement, pourraient aider les forces illibérales qui sont toujours présentes dans un État libéral.

Ce credo officiel est erroné. Les grandes puissances sont rarement en mesure de mener une politique étrangère libérale à grande échelle. Tant qu’il en existe deux ou plus sur la planète, elles n’ont guère d’autre choix que de prêter une attention particulière à leur positionnement dans l’équilibre mondial des forces et d’agir selon les impératifs du réalisme. Les grandes puissances de tous bords se soucient grandement de leur survie et, dans un système bipolaire ou multipolaire, elles courent toujours le risque d’être attaquées par une autre grande puissance. Dans ces circonstances, les grandes puissances libérales dissimulent généralement leur comportement intransigeant sous une rhétorique libérale. Elles tiennent un discours libéral et agissent comme des réalistes. Si elles adoptent des politiques libérales qui vont à l’encontre de la logique réaliste, elles finissent invariablement par le regretter. Mais il arrive qu’une démocratie libérale soit confrontée à un rapport de force si favorable qu’elle est en mesure de mener une politique hégémonique libérale. Le plus probable est que cette situation se produise dans un monde unipolaire, dans lequel la grande puissance unique n’a pas à s’inquiéter d’être attaquée par une autre grande puissance puisqu’il n’y en a pas. Alors, dans la plupart des cas, ce pôle libéral unique laissera tomber le réalisme et adoptera une politique étrangère libérale. Les États libéraux sont dotés d’une mentalité de croisade qu’il est difficile de juguler.

Parce que le libéralisme valorise le concept de droits inaliénables ou naturels, les libéraux engagés sont fortement interpellés par les droits de pratiquement tous les individus de la planète. Cette logique universaliste constitue une puissante motivation pour inciter les États libéraux à s’impliquer dans les affaires des pays qui violent gravement les droits de leurs citoyens. Pour aller encore plus loin, la meilleure façon de s’assurer que les droits des étrangers ne soient pas bafoués est de les faire vivre dans une démocratie libérale. Cette logique mène tout droit à une politique active de changement de régime, dans le cadre de laquelle l’objectif est de renverser les autocrates et de les remplacer par des démocraties libérales. Les libéraux ne se dérobent pas face à cette tâche, principalement parce qu’ils ont souvent une grande confiance dans la capacité de leur État à faire de l’ingénierie sociale, tant sur le plan domestique qu’à l’extérieur du pays. La création d’un monde où ne régneraient que des démocraties libérales est également considérée comme un gage de paix internationale, qui non seulement éliminerait la guerre, mais réduirait considérablement, voire anéantirait le double fléau de la prolifération nucléaire et du terrorisme. Elle représente finalement un moyen idéal de protéger le libéralisme chez soi.

Hormis cet enthousiasme, l’hégémonie libérale n’atteindra pas ses objectifs, et son échec aura inévitablement un coût énorme. L’État libéral finira très probablement par mener des guerres sans fin, ce qui augmentera plutôt que de réduire le niveau de conflit dans la politique internationale et aggravera donc les problèmes de prolifération et de terrorisme. En outre, et c’est pratiquement certain, le comportement militariste de l’État finira par menacer ses propres valeurs libérales. Le libéralisme à l’étranger conduit à l’illibéralisme chez soi. Enfin, même si l’État libéral parvenait à atteindre ses objectifs — instaurer la démocratie à proximité et au loin, favoriser les échanges économiques et créer des institutions internationales — il n’engendrerait pas la paix.

La clé pour comprendre les limites du libéralisme est de reconnaître sa relation avec le nationalisme et le réalisme. Ce livre porte en définitive sur ces trois ismes et sur la manière dont ils interagissent pour affecter la politique internationale.

Le nationalisme est une idéologie politique extrêmement puissante. Il s’articule autour de la division du monde en une grande variété de nations, qui sont de redoutables unités sociales, chacune dotée d’une culture distincte. Pratiquement toutes les nations préféreraient avoir leur propre État, mais toutes ne le peuvent pas. Et pourtant, nous vivons dans un monde presque exclusivement constitué d’États-nations, ce qui signifie que le libéralisme ne peut que coexister avec le nationalisme. Les États libéraux sont aussi des États-nations. Il ne fait aucun doute que le libéralisme et le nationalisme peuvent coexister, mais lorsqu’ils s’affrontent, le nationalisme l’emporte presque toujours.

L’influence du nationalisme sape souvent une politique étrangère libérale. Par exemple, le nationalisme met l’accent sur l’autodétermination, ce qui signifie que la plupart des pays résisteront aux efforts d’une grande puissance libérale qui voudrait interférer dans leur politique intérieure — ce qui, bien sûr, est précisément la finalité de l’hégémonie libérale. Ces deux ismes s’affrontent également sur la question des droits individuels. Les libéraux estiment que tout le monde a les mêmes droits, quel que soit le pays dans lequel on vit. Le nationalisme est une idéologie fondamentalement individualiste, ce qui signifie qu’il ne considère pas les droits comme inaliénables. En réalité, la grande majorité des gens dans le monde ne se soucient guère des droits des individus dans d’autres pays. Ils sont bien plus préoccupés par les droits de leurs concitoyens, et même cet engagement a des limites. Le libéralisme surestime l’importance des droits individuels.

Le libéralisme n’est pas non plus à la hauteur du réalisme. Au fond, le libéralisme part du principe que les individus qui composent une société ont parfois de profondes divergences sur ce qui constitue le bien vivre, et que ces divergences peuvent les conduire à essayer de s’entretuer. Un État est donc nécessaire pour garantir la paix. Mais il n’existe pas d’État mondial pour maintenir les pays sous contrôle lorsqu’ils ont des désaccords profonds. La structure du système international est anarchique, et non hiérarchique, ce qui explique que le libéralisme appliqué à la politique internationale ne puisse pas fonctionner. Les pays n’ont donc guère d’autre choix que d’agir selon le principe de l’équilibre des forces s’ils espèrent survivre. Il existe toutefois des cas particuliers pour lesquels un pays est si bien protégé qu’il peut s’affranchir de la realpolitik et mener des politiques véritablement libérales. Les conséquences en sont presque toujours fâcheuses, en grande partie parce que le nationalisme vient contrecarrer la croisade libérale.

Mon propos, formulé en quelques mots, est le suivant : le nationalisme et le réalisme l’emportent presque toujours sur le libéralisme. Notre monde est en grande partie défini par ces deux puissants ismes, et non par le libéralisme. Il y a cinq cents ans, l’univers politique était incroyablement hétérogène ; il comptait des cités-États, des duchés, des empires, des principautés et toutes sortes d’autres entités politiques. Ce monde a cédé la place à un globe peuplé presque exclusivement d’États-nations. Bien que de nombreux facteurs soient à l’origine de cette grande transformation, deux des principales forces motrices du système étatique moderne sont le nationalisme et la politique d’équilibre des puissances.

L’adhésion américaine à l’hégémonie libérale

Ce livre est également animé du souci de comprendre la politique étrangère américaine récente. Les États-Unis, pays profondément libéral sont sorti de la guerre froide en étant de loin l’État le plus puissant du système international. 1 L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 les a placés dans une position idéale pour mener leur politique d’hégémonie libérale. 2 L’establishment américain dans le domaine de la politique étrangère s’est lancé dans cette politique ambitieuse sans trop d’hésitation, et avec un optimisme débordant quant à l’avenir des États-Unis et du monde. Au début, du moins, le grand public partageait cet enthousiasme.

L’esprit du temps (zeitgeist) a été immortalisé dans le célèbre article de Francis Fukuyama, « La fin de l’histoire ? », publié juste au moment où la guerre froide touchait à sa fin. 3 Selon lui, le libéralisme a vaincu le fascisme dans la première moitié du vingtième siècle et le communisme dans la seconde, et maintenant il ne reste plus d’alternative crédible. Le monde devait finir par être intégralement composé de démocraties libérales. Selon Fukuyama, ces nations ne devaient pratiquement plus connaître de différends significatifs, et les guerres entre grandes puissances devaient cesser. Le plus grand problème auquel les gens seraient confrontés dans ce nouveau monde, a-t-il avancé, pourrait bien être l’ennui.

À l’époque, on pensait également que la généralisation du libéralisme mettrait un terme à la politique d’équilibre des puissances. La dure rivalité en matière de sécurité qui a longtemps caractérisé les relations entre grandes puissances disparaîtrait, et le réalisme, qui, pendant longtemps a été le paradigme intellectuel dominant en matière de relations internationales, serait relégué aux oubliettes de l’histoire. « Dans un monde où règne la liberté, et non la tyrannie », a affirmé Bill Clinton alors qu’il faisait campagne pour la Maison Blanche en 1992, « le raisonnement cynique de la pure et unique stratégie de puissance ne tient tout simplement pas la route. Il est mal adapté à une nouvelle ère dans laquelle les idées et les informations sont diffusées dans le monde entier avant même que les ambassadeurs ne puissent prendre connaissance de leurs câbles. »

Il est fort probable qu’aucun président récent n’a endossé la mission de généralisation du libéralisme avec plus d’enthousiasme que George W. Bush, qui a déclaré dans un discours en mars 2003, deux semaines avant l’invasion de l’Irak : « Le régime irakien actuel a montré que le pouvoir de la tyrannie pouvait répandre la discorde et la violence au Moyen-Orient. Un Irak libéré peut montrer que la liberté a le pouvoir de transformer cette région vitale, en apportant espoir et progrès dans la vie de millions de personnes. Les intérêts de l’Amérique en matière de sécurité, et la foi de l’Amérique en la liberté, pointent dans la même direction : un Irak libre et pacifique. » Plus tard, au cours de cette année-là, le 6 septembre, il a proclamé : « La progression vers la liberté est la vocation de notre époque ; c’est celle de notre pays. Depuis les Quatorze Points [Les « quatorze points de Wilson » est le nom donné au programme du traité de paix par le président des États-Unis Woodrow Wilson pour mettre fin à la Première Guerre mondiale et reconstruire l’Europe dans un discours retentissant, le 8 janvier 1918 devant le Congrès des États-Unis, NdT] jusqu’aux Quatre Libertés [la liberté d’expression ; la liberté de religion ; la liberté de vivre à l’abri du besoin ; la liberté de vivre à l’abri de la peur, telles que présentées comme fondamentales par Franklin D. Roosevelt en 1941, NdT], en passant par le discours de Westminster [discours d’Obama devant les deux chambres du parlement britannique, 2011, dans lequel il a mis l’accent sur les défis qu’affronte le monde contemporain en général, et le monde occidental en particulier, NdT], l’Amérique a mis sa puissance au service de ces principes.

Nous croyons que la liberté est le dessein de la nature ; nous croyons que la liberté est le sens de l’histoire. Nous croyons que l’épanouissement et l’excellence de l’homme passent par l’exercice responsable de la liberté. Et nous croyons que la liberté — celle qui nous importe — ne nous est pas réservée, mais qu’elle est un droit et un devoir pour toute l’humanité. »

Quelque chose a mal tourné. La vision que la plupart des gens ont de la politique étrangère américaine aujourd’hui, en 2018, est radicalement différente de ce qu’elle était en 2003, et a fortiori au début des années 1990. C’est le pessimisme, et non l’optimisme, qui prédomine dans la plupart des analyses portant sur les résultats obtenus par l’Amérique pendant ses années passées loin du réalisme. Du temps des présidents Bush et Barack Obama, Washington a joué un rôle clé en semant la mort et la destruction dans le grand Moyen-Orient, et rien ne prouve que ce chaos va s’arrêter de sitôt. La politique américaine envers l’Ukraine, motivée par la logique libérale, est la principale responsable de la crise actuelle entre la Russie et l’Occident. Depuis 1989, les États-Unis ont été en guerre deux années sur trois et ont mené sept guerres différentes. Cela ne devrait pas nous surprendre. Contrairement à la sagesse dominante en Occident, une politique étrangère libérale n’est pas une clé de coopération et de paix, mais bien celle de l’instabilité et du conflit.

Dans mon livre, je me suis attaché à la période comprise entre 1993 et 2017, alors que les administrations Clinton, Bush et Obama, chacune aux commandes de la politique étrangère américaine pendant huit ans, étaient pleinement engagées dans la poursuite de l’hégémonie libérale. Bien que le président Obama ait manifesté quelques réserves à l’égard de cette politique, celles-ci ont peu compté dans la manière dont son administration a concrètement œuvré à l’étranger. Je ne prends pas en compte l’administration Trump pour deux raisons. Premièrement, au moment où je terminais ce livre, il était difficile de déterminer à quoi ressemblerait la politique étrangère du président Trump, même s’il ressort clairement de son discours pendant la campagne de 2016 qu’il reconnaît que l’hégémonie libérale a été un échec cuisant et qu’il aimerait abandonner certains des éléments clés de cette stratégie. Deuxièmement, il y a de bonnes raisons de penser que la montée en puissance de la Chine et la résurgence de la puissance russe ayant remis la politique des grandes puissances sur la table, Trump n’aura finalement pas d’autre choix que de s’orienter vers une grande stratégie empreinte de réalisme, même si ce faisant, il rencontre une résistance considérable dans son pays.

John J. Mearsheimer est le titulaire distingué de sciences politiques de la chaire R. Wendell Harrison de l’université de Chicago. Parmi ses nombreux ouvrages figurent The Tragedy of Great Power Politics et Conventional Deterrence.

Image : Flickr / Département de la défense des États-Unis

Source : The National Interes, John J. Mearsheimer, 05-10-2018

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Rodéos urbains : la condamnation de l’État pour inaction peut-elle faire tache d’huile ?


SOCIÉTÉ
POLICE ET JUSTICE

Rodéos urbains : la condamnation de l'État pour inaction peut-elle faire tache d'huile ?
Une Marseillaise a fait condamner l’État pour inaction concernant les rodéos sauvages
PHOTOPQR/LA PROVENCE/MAXPPP

Coup de frein

Propos recueillis par Vincent Geny

Publié le 16/08/2022 à 12:30

  • Une solution face au fléau ? Tandis que le gouvernement promet des moyens supplémentaires face à la multiplication des rodéos urbains, un cas à Marseille pourrait inspirer les riverains confrontés à ces nuisances. Une habitante a en effet réussi à faire condamner l’État pour inaction. Pour Simon Dubois, spécialiste en droit public, cette victoire pourrait inspirer d’autres victimes de ces troubles.

Un exemple à suivre dans la lutte contre les rodéos urbains ? En novembre 2021, Nathalie Lafon, une habitante des quartiers nord de Marseille, a fait condamner l’État pour inaction contre les rodéos urbains, avec un collectif d’autres riverains, et obtenu 10 000 euros de dommages et intérêts.

À LIRE AUSSI : Rodéos urbains : le pessimisme et l’impuissance des maires face au phénomène en expansion

Interrogée par le Journal du Dimanche, le 14 août, la plaignante indique qu’à la suite de cette condamnation « il y a eu d’énormes ­opérations, avec un avion pour repérer les rodéos et des équipes au sol. (…) Maintenant, quand j’appelle le 17, le ton a changé. Ils interviennent tout de suite ». Pour savoir si cette affaire peut faire jurisprudence, Marianne a posé trois questions à Simon Dubois spécialiste en droit public.

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Marianne : Nathalie Lafon, victime de nuisance a assigné en août 2017 la préfecture de police des Bouches-du-Rhône au tribunal administratif. Comment motiver une telle demande ?

Simon Dubois : En règle générale, le ministère de l’Intérieur et les préfets sont responsables du maintien de l’ordre public. Dès lors qu’il y a des troubles, ils ont la responsabilité d’en prévenir les causes. S’ils persistent et que l’État ne fait rien, il est possible d’engager sa responsabilité pour leur demander d’agir et d’y mettre un terme. L’État peut dire qu’il ne peut rien y faire. Il peut aussi rester silencieux auquel cas on estime qu’il s’agit d’une décision implicite de rejet. Et, même si cette décision est explicite, un particulier peut l’attaquer devant le tribunal administratif car seules des décisions peuvent faire l’objet d’une saisine de cette juridiction. Le juge va devoir constater l’existence du trouble et vérifier si l’État a pris les mesures nécessaires pour prévenir les nuisances ou les faire cesser. Si ce n’est pas le cas, sa responsabilité est engagée et il peut être condamné à indemniser le préjudice subi par la personne et même être enjoint à prendre les mesures adéquates.

L’été fut malheureusement riche en faits divers concernant les rodéos urbains. La décision du tribunal administratif peut-elle faire tache d’huile et entraîner une multiplication des saisies à ce sujet ?

Précisons qu’il ne suffit pas qu’une personne passe à moto en faisant du bruit pour que l’on puisse établir une carence de la part de l’État. Les nuisances doivent être régulières et d’une importance suffisante pour susciter des préjudices sonores ou même olfactifs. Il faut aussi, comme l’a fait cette dame, demander d’abord des comptes à la préfecture.

« Si trois gamins se réunissent à mobylette une fois dans le mois, on ne peut pas imposer de couvre-feu et interdire les motos dans la ville. »

Les faits divers impliquant des rodéos se multipliant, on peut imaginer que des habitants décident de faire justice eux-mêmes, entraînant un risque à l’ordre public. L’État pourrait aussi être attaqué sur ce point. À mon sens, la décision du tribunal peut totalement susciter de nouvelles saisines un peu partout dans le pays.

Concrètement, dans le cas marseillais, à quoi est tenu l’État désormais ? Peut-il être à nouveau condamné si la victime estime qu’il manque encore à ses devoirs ?

D’un point de vue juridique, l’État est tenu à une obligation de résultat. Tout désordre doit être prévenu et s’il n’y parvient pas, il reviendra au juge, en cas de nouvelle saisine, d’estimer s’il a fait assez ou non. Si les autorités sortent des avions et multiplient les moyens comme autour de chez cette dame à Marseille et que les rodéos se poursuivent, le tribunal devra trancher.

À LIRE AUSSI : Pétition, bagarre, œufs et boules Quies… Le calvaire des riverains face aux rodéos urbains

L’État a pour mission de maintenir l’ordre public, sans toutefois être tenu à l’impossible. Depuis l’arrêt Benjamin du Conseil d’État, en 1933, il existe un principe de proportionnalité sur les moyens employés par l’État pour assurer la tranquillité. En clair, les pouvoirs publics doivent prendre les mesures suffisantes pour enrayer les troubles, sans trop en faire. Par exemple, si trois gamins se réunissent à mobylette une fois dans le mois, on ne peut pas imposer de couvre-feu et interdire les motos dans la ville car cette décision sera attaquée et annulée vu qu’elle va trop loin.

Vieillir sans effacement ou relégation, sans disparaitre

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Une remarque préalable : je reprends sans difficulté le vocable utilisé « vieille » étant moi-même un « vieux », avec ou sans guillemets.

« Nous ne tolérerons plus notre effacement ni le fait d’être reléguées dans un coin comme des poids morts. Nous ne nous laisserons plus traiter comme des non-personnes qui sont juste un fardeau. » (Début du« Manifeste de la femme plus âgée », traduit et publié en 1976 dans Nouvelles féministes, journal de la Ligue du droit des femmes)

Dans leur éditorial, Vieilles, où seront-nous ?, Clothilde Palazzo-Crettol, Farinaz Fassa, Marion Repetti et Vanina Mozziconacci abordent entre autres, le cumul des discriminations subies par les vieilles, leur prétendue inactivité, l’image construite de ces vieilles dames, le travail des femmes « minoré à tel point qu’il en est devenu un arrière-plan, un soubassement qui ne se remarque pas et sur lequel peuvent s’appuyer et se détacher les activités masculines », leur travail bénévole, l’importance du travail gratuit lors des confinements.
« Ne plus participer officiellement à la production ou à la reproduction condamne ainsi les vieilles à la disparition en tant que sujet collectif. Quel retournement stupéfiant : la déprise comme expression de réaménagement de sa vie n’est plus un horizon, et l’activation devient une obligation ! »

Les autrices parlent de sujettes actives, de discours médiatiques, de symbole d’une altérité radicale, de nouvel espace de relégation pour les femmes. Elles assument donc l’usage de « vieilles » et de « veillardes », une forme de femmage. Elles discutent de dissimulation des âges, de répulsion, d’inutilité sociale, de valorisation du corps, de non-fécondité, de non désirabilité…

Des articles et des questionnements, « La clé de voûte de la réflexion se départit d’une lecture de la vieillesse construite sur l’image de la colline : une augmentation de soi durant la jeunesse qui permettrait de s’arracher à la nature et de se construire comme sujettes autonomes, à laquelle succéderaient la plénitude de l’âge mûr et la décrépitude inéluctable de l’avancée vers la mort », la croyance « selon laquelle la vieillesse est un problème dont les individu·e·s sont responsables », l’insignifiance ou la trop grande visibilité, la place assignée et refusée, la réduction des personnes âgées à l’assujettissement ou au déficit.

Les autrices abordent les politiques socio-sanitaires, les traitements comme « objet de soin, désexualisées ou victimes d’injustice », les questions de sexualité, de corps comme « comme source de soins à donner, et de dégoût lorsqu’il s’agit de s’occuper des linges souillés », l’irruption dans le foyer « d’une personne étrangère à leur intimité », la violence « symbolique du système de genre, de jeunisme et des normes de classe », les résistances à la déprise imposée « en tant que vieilles ET femmes », la production de savoirs sur et non avec, les représentations, les processus de ressaisissements de soi…

« Les articles montrent aussi ce qu’il faut de liberté pour remettre en cause les normes de beauté, de sexualité ou d’âge, et pour proposer des images de vieilles différentes de celles que le regard dominant renvoie. Ils proposent donc un regard transformé »

Sommaire
Edito
Clothilde Palazzo-Crettol, Farinaz Fassa, Marion Repetti et Vanina Mozziconacci : Vieilles, où serons-nous ?
Grand angle
Toni Calasanti et Neal King (trad. Marion Repetti) : Vieillissement réussi, âgisme et persistance des rapports d’âge et de genre
Marion Braizaz, Kevin Toffel et Angélick Schweizer : Vieillir face au cancer : invisible sexualité des femmes
Paul Hobeika : Le patriarcat d’outre-tombe. Veuvage, réversion et recomposition des rapports sociaux de sexe à l’âge de la retraite
Nathalie Burnay et Amélie Pierre : Itinéraires et vécus différenciés dans le secteur de l’aide à domicile en Belgique francophone
Lisa Buchter, Mina Guinchard et Annie Le Roux : Remettre les vieilles de la marge au centre avec une recherche participative
Lorine Dumas et Juliette Rennes : Inventer un autre regard sur l’avancée en âge. Vieillissement corporel, féminisme et arts plastiques depuis les années 1970
Champ libre
Annick Anchisi : Au fil des corps, apprendre de l’expérience. Parcours d’une infirmière sociologue
Parcours
Isabelle Cambourakis, éditrice féministe. Publier des textes au « pouvoir de mobilisation ». Entretien réalisé par Lucile Ruault
Sofía Mauricio Bacilio
, leadeuse historique des travailleuses domestiques au Pérou. « Une pandémie de précarisation des travailleuses domestiques ». Entretien réalisé et traduit par Laura Carpentier-Goffre
Comptes rendus
Collectifs
Les Jaseuses : Collectif de chercheur·e·s féministes. Faire de la recherche une constellation critique, autoréflexive et sororale.
Femmages
Andrée Michel : Féminisme international contre le militarisme et la guerre. Par Jules Falquet
bell hooks
, féministe africaine-américaine révolutionnaire. Par Nassira Hedjerassi

Je choisis de mettre l’accent sur certains thèmes abordés dans ce numéro passionnant sur un sujet peu abordé et des personnes que la société ne souhaite plus voir.

« vieillissement réussi », un discours néolibéral faisant reposer les risques et les contraintes sur les seul·es individu·es, une responsabilité personnelle de chaque personne sur son corps vieillissant, dans la négation des rapports sociaux (âge, genre, etc). Le premier article traite des stratégies sexuées « pour un vieillissements réussi », la transformation de l’apparence corporelle, les marques sociales de la vieillesse, les idéaux de la virilité et de la beauté, la réinscription d’inégalités d’âge et de genre, les regards sur le vieillissement, ce qui est valorisé et ce qui est stigmatisé, la perte d’attractivité comme base d’exclusion, l’invisibilité sexuelle des femmes et « ce qui les désigne comme vieilles », Les injonctions pour détourner l’attention des « rapports sociaux », le refus de la vieillesse « comme un moment différent et important de la vie » (pour celles et ceux qui sont encore en vie, faut-il le préciser).

J’ai été notamment intéressé par l’article « Vieillir face au cancer : invisible sexualité des femmes », l’intériorisation des rôles sexuels, le tabou des pratiques sexuelles des personnes vieillissantes, la dépréciation sexuelle des femmes, les représentions sociales du cancer, la participation des personnels de soins au processus d’invisibilisation des expériences corporelles différenciées des femmes et des hommes vieillissants, la réticence à aborder la sexualité, les représentations homogénéisantes, l’accent mis sur l’érection, et l’acte pénétratif, la question de la fertilité et de la conservation de gamètes, la non-prise en compte des désirs et des plaisirs féminins. Les autrices et l’auteur avancent quelques pistes d’actions, recherches, collaborations, formation et accompagnement des professionnel·les, la déconstruction de l’invisibilité des personnes vulnérables, les valeurs « féministes » contre objectifs de rentabilité…

Dans l’article suivant, au titre évocateur : Le patriarcat d’outre-tombe, l’auteur discute de veuvage, de réversion, de recomposition des rapports sociaux à l’âge de la retraite, des effets des moindres rémunérations des femmes, du sens social des retraites et des pensions de réversion, « Si les pensions de réversion défient les catégorisations usuelles des droits sociaux, c’est que la logique de leur création et de leur attribution suit avant tout l’ordre du genre ». Les pensions de réversion sont des « pensions destinées aux femmes », l’auteur aborde la dépendance conjugale, la réversion comme une forme de rétribution du travail domestique, l’action publique et cet instrument genré, la hiérarchisation des droits en fonction du sexe, le contrôle des bénéficiaires, les conditions difficiles d’accès aux droits…

« Le processus de vieillissement résulte d’une combinaison entre les processus structurels, culturels et interactionnels », les vécus du vieillissement ne peuvent être abordés sans prendre en compte les inégalités sociales multiples. « il s’agit de comprendre comment l’apparition de formes de vulnérabilité nées d’accidents de la vie engendrant une prise en charge institutionnelle se vit différemment en fonction des parcours de vie, mais aussi en fonction du genre et des contextes sociaux et culturels des bénéficiaires ». Deux autrices interrogent le secteur d’aide à domicile en Belgique francophone, les logiques genrées des parcours de dépendance nécessitant le recours à l’aide, l’ouverture à la concurrence marchande et ses effets, la très forte féminisation de ce secteur professionnel (et la place importante des temps partiels), l’aide reposant non sur les familles mais sur les femmes de ces familles, le travail informel de celles-ci.

Les autrices expliquent que l’entrée dans l’aide à domicile n’est pas anodin, que les femmes et les hommes le vivent différemment. Elles parlent d’enjeu genré, de perception de la fragilité, « Vieillir ne fait pas disparaître les cadres normatifs et les appartenances sociales, mais recompose les identités sociales et les attachements symboliques au cœur de processus de vulnérabilité complexes », de modèles plus ou moins conviviaux, du sentiment de mal-être, de dévalorisation vécue, d’atteinte à l’intégrité de la personne, de silence, de capacité « à composer, à bricoler, à négocier avec les affres de la vie »…

Je souligne l’article Remettre les vieilles de la marge au centre avec une recherche participative, tant par sa méthodologie, que pour ses analyses et ses pistes de transformation. Les autrices discutent d’enjeux théoriques et méthodologiques, « lutter contre la domination épistémique dans la RAP [recherche action participative] en train de sa faire », de praxis intégrant le projet politique féministe au projet scientifique, de savoirs situés et de réflexivité, de contexte de la recherche, de mise en lumière de « qui prend soin de qui, de quoi, et quel travail est invisibilisé », de partage d’analyses, de manque de prise en compte « des mécanismes d’autocensure de la parole des femmes dans des assemblées mixtes », des outils pour analyser les rapports sociaux, de matérialisation du prisme de genre, de production de connaissances, de visibilité des processus de reproduction des normes…

Arts plastiques et autres regards sur l’avancée en âge. Dans un univers fortement masculinisé, les autrices interrogent les conventions et les différences, les limites assignées à la « féminité », l’apparition de corps féminins et les processus de perturbation visuelle. Contre l’injonction de jeunesse éternelle, elles soulignent quelques artistes, la fusion du nu féminin et de l’autoportrait masculin au travail, la mise en cause du « sujet regardant (masculin) et sujet regardé (féminin) », les schèmes narratifs et iconographiques des « ages de la vie », des autoportraits, l’usage de la photographie pour « faire exister la vieillesse comme partie significative de la vie », les corps âgés en mouvement, la mobilisation par des femmes de « leur propre corps comme outil, support ou modèle ». Un article richement illustré de tableaux et de photos.

Sans m’y attarder, je signale d’autres articles très intéressants, un parcours d’une infirmière sociologue, un entretien avec Sofía Mauricio Bacilio : « Une pandémie de précarisation des travailleuses domestiques », le femmage de Jules Falquet à Andrée Michel…

Nouvelles questions féministes : Vieilles (in)visibles
Coordination : Farinaz Fassa, Vanina Mozziconacci, Clothilde Palazzo-Crettol, Marion Repetti
https://nouvellesquestionsfeministes.ch/2022a/
Editions Antipodes, Lausanne 2022, 234 pages

Didier Epsztajn