Très coûteux, polluant et inefficace : l’absurdité française du chauffage électrique

ENERGIE

PAR NOLWENN WEILER 13 DÉCEMBRE 2016

Plus de neuf millions de logements français sont chauffés à l’électricité, soit autant que dans tout le reste de l’Europe ! Engagée pour absorber la production du parc nucléaire français, la systématisation du chauffage électrique affiche un bilan catastrophique. Radiateurs et convecteurs, peu onéreux à l’installation, s’avèrent très chers à l’usage. Les factures flambent, la précarité énergétique aussi, sans compter les tensions provoquées sur le réseau électrique et un bilan carbone déplorable. Nous sommes à un point de rupture : pour éviter les blackouts, faut-il construire de nouveaux réacteurs nucléaires ou investir massivement dans la rénovation thermique des logements ?

Absurde. Le mot revient en boucle quand on évoque le chauffage électrique avec des spécialistes de l’énergie. D’abord parce que de la production à la consommation, il est d’un rendement très médiocre : pour pouvoir consommer 1 kWh d’électricité en chauffage, il faut dépenser 3 kWh d’énergie. Les premiers kWh se perdent dès la production. Dans les réacteurs nucléaires, qui assurent près des trois quarts de la production française d’électricité, 70% de l’énergie issue de la fission de l’uranium est « gâchée » en chaleur dans les tours de refroidissement. En témoignent les énormes panaches qui s’échappent de nos centrales. D’autres kWh se perdent au fil du réseau de distribution. Si les oiseaux aiment se poser sur les fils électriques, c’est parce qu’ils sont chauds…

Quand on se chauffe au bois, au fioul ou au gaz, l’énergie ne peut se perdre en trajet puisqu’elle est produite sur place, au sein de l’immeuble ou de la maison, via une chaudière ou un poêle. On consomme directement la chaleur qui est produite, contrairement aux centrales nucléaires qui vont transformer de la chaleur en électricité qui sera ensuite retransformée en chaleur par votre radiateur. Le chauffage électrique est en plus coûteux : la facture des consommateurs qui se chauffent au gaz naturel est deux fois moindre, quand ceux qui utilisent le bois paient jusqu’à quatre fois moins cher. Reste que le bois émet davantage de pollution aux particules, ce qui pose la question de son usage intensif en zone urbaine déjà polluée par le trafic automobile.

« Le chauffage électrique est facile à installer, pour un faible investissement initial, précise Anne Lefranc, de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Mais il est plus cher en coût global, si on intègre les factures d’électricité. Avec un confort qui peut-être moindre. » Pourtant, 30% de la population française se chauffe via des radiateurs électriques, soit 9,5 millions de foyers. Un record en Europe ! Jusqu’en 2013, année de la mise en place de la réglementation thermique (dite « RT 2012 »), 80% des logements neufs étaient affublés de ce que l’on appelle vulgairement des « grille-pains » [1].

Taillé sur mesure pour EDF, les promoteurs et les bailleurs

Pourquoi cette passion française pour les radiateurs électriques ? Elle est liée au programme nucléaire, lancé dans les années 1970, alors que les coûts du pétrole s’envolaient. « On avait visé d’emblée des quantités d’électricité dont on ne voyait pas du tout qui allait les consommer », se souvient André Marquet, ex-ingénieur de recherche à EDF dans le documentaire « Chauffage, le piège électrique » [2]. Les radiateurs électriques n’équipent alors que 10% des habitations. Leur part va dépasser les 45% pendant la décennie suivante ! « Il fallait créer un marché pour absorber la sur-production d’électricité, poursuit Joël Vormus, directeur adjoint du réseau pour la transition énergétique (Cler). On a donc inventé le chauffage électrique. » Pour vanter ses avantages, et vendre un maximum de kWh, EDF lance une grande campagne : avec lui, les plantes revivent, les odeurs s’évanouissent, les enfants s’enrhument moins l’hiver, tout le monde est plus heureux [3].

Le grand électricien n’est pas le seul à bénéficier de l’engouement généralisé pour le chauffage électrique. Pour les promoteurs immobiliers et les bailleurs, c’est aussi une aubaine : le coût d’installation est jusqu’à dix fois moins cher que celui d’une chaudière assortie de tuyaux et radiateurs [4]. « À Paris, par exemple, dans les bâtiments Haussmanniens, les propriétaires ont volontiers remplacé des chauffages centraux par des systèmes électriques », ajoute Joël Vormus. La plupart des personnes qui les utilisent sont des locataires, souvent dans le parc privé, parfois dans le parc public. « Les bailleurs en ont installé partout, simplement parce que ce ne sont pas eux qui paient les factures », regrette le médiateur national de l’énergieJean Gaubert.

Un immense surcoût collectif

Chargé de gérer les litiges entre les distributeurs d’énergie et les consommateurs, Jean Gaubert affirme qu’« il y a un lien évident entre le chauffage électrique et la précarité énergétique. Comme il coûte cher, en dehors de son installation, les ménages en difficulté se retrouvent avec un poids en plus ». 10% des ménages français, soit 5,5 millions de personnes sont en situation de précarité énergétique : elles peinent à payer leurs factures et ont froid chez elles. L’augmentation annoncée du coût de l’électricité risque de rendre leur situation encore plus compliquée [5].« Le chauffage électrique est onéreux pour tous les Français, même ceux qui se chauffent autrement, note Joël Vormus. Pour acheminer les grosses quantités d’électricité dont ont besoin nos millions de radiateurs, il faut surdimensionner le réseau de distribution (câbles, transformateurs…). Ce coût est supporté par l’ensemble des consommateurs d’électricité. Cela représente 40 à 50% du prix du kWh, pour tout le monde. »

À cet énorme coût collectif – auquel il faudrait ajouter celui des déchets nucléaires – s’ajoute le risque de black-out, une grande coupure de courant dans toute une région du pays. Quand en hiver autour de 19h, les 9,5 millions de foyers chauffés à l’électricité allument ou augmentent les radiateurs, le réseau voit rouge. Et plus la température extérieure diminue, plus la situation est tendue. Une baisse de 1°C entraine un besoin de 2 400 mégawatts supplémentaires, soit la production de deux réacteurs nucléaires, rappelle le Réseau de transport d’électricité (RTE), qui gère le réseau public haute-tension.

Cinq réacteurs nucléaires rien que pour les radiateurs

« Nous sommes le seul pays du monde à avoir une pointe électrique à 19h, soupire Marc Jedliczka, du réseau Négawatts. Ailleurs en Europe, elle a lieu à midi, quand les entreprises tournent et que l’activité augmente pour fournir les déjeuners. Le pic français de 19h est largement supérieur au pic européen de midi. La différence, due au chauffage, peut aller jusqu’à 5 GW, l’équivalent de cinq réacteurs nucléaires » [6]. Pour faire face à la demande hivernale, la France importe de l’électricité de ses voisins européens, avec un risque de saturation des interconnexions en cas de pic trop élevé, comme cela a été le cas en 2012, lors d’un épisode particulièrement froid [7].

Cette année, la situation est particulièrement délicate, en raison des nombreux arrêts de réacteurs nucléaires demandés par l’Autorité de sureté (ASN) et qui s’échelonnent jusqu’à fin janvier. « Nous n’avons jamais été dans une situation aussi critique, pense Marc Jedliczka. Il y a un vrai risque de black-out s’il fait trop froid. » « Les appréhensions sont réelles, confirme Anne Lefranc, de l’Ademe. Le ministère de l’Environnement et l’Ademe viennent de lancer une campagne sur les éco-gestes, invitant les gens à faire attention, par exemple en limitant la température intérieure à 19°C. »

« Une catastrophe du point de vue des émissions de CO2 »

Pour être absorbé, et que chacun dispose d’électricité chez soi malgré la forte demande, ce pic de consommation requiert le secours des centrales thermiques du pays, qui fonctionnent au fioul, au gaz ou au charbon. Affirmer que l’électricité française n’émet pas de gaz à effet de serre n’est donc pas vraiment exact… Pour la période 2000-2004, l’Ademe et EDF annonçaient des émissions moyennes de 180g par kWh électrique de chauffage domestique ; contre 195g pour le gaz naturel et 310g pour le fuel. Mais depuis l’ouverture totale du marché de l’électricité en 2007, le contenu CO2 du chauffage électrique a explosé : nous sommes passés à plus de 500g par kWh !

Pourquoi une telle envolée ? « À chaque instant, le gestionnaire du réseau (RTE) se fournit sur le marché européen avec le kWh le moins cher disponible », répondent les experts de Global Chance, une association de scientifiques spécialisés sur les questions énergétiques. Peu importe s’il provient de centrales qui brûlent de la lignite, combustible fossile qui émet beaucoup de CO2. « Le chauffage électrique devient une catastrophe du point de vue des émissions de CO2. L’impact aurait été 2 à 3,5 fois moindre si on avait installé des chaudières à gaz plutôt que des convecteurs dans les maisons [8] ! »

Arnaud Montebourg vole au secours des radiateurs électriques

Les radiateurs électriques « nouvelle génération », à inertie ou infrarouges, peuvent-ils améliorer la situation ? Ils peuvent détecter une présence dans la pièce ou l’ouverture d’une fenêtre pour adapter leur niveau de chauffe. Ils « diffusent une chaleur plus confortable, assure Thomas Paysant Le Roux, responsable de l’espace info énergie « Les sept vents du Cotentin ». On a tendance à moins chauffer. Mais les systèmes vraiment performants peuvent coûter jusqu’à 2 000 euros pièce, ce qui réduit sensiblement leur intérêt, puisqu’on se rapproche du coût d’une chaudière ou d’un poêle à bois. » Plusieurs experts soulignent par ailleurs que les baisses de consommation annoncées par les constructeurs sont erronées. Résultat, selon Joël Vormus, « les chauffages bas de gamme importés constituent encore l’essentiel du marché ».

Il est d’autant plus difficile pour les consommateurs de s’y retrouver que les radiateurs électriques échappent à l’étiquetage énergétique, pourtant accolé sur tous les appareils ménagers, et sur tous les systèmes de production d’énergie – chaudière, poêle à bois ou pompe à chaleur – partout en Europe. Pour Joël Vormus, qui a participé aux discussions organisées sur le sujet par la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), le lobby électrique est intervenu, soutenu par le ministère du Redressement productif que dirigeait alors Arnaud Montebourg.

« Yves Le Camus, secrétaire général du groupe Muller, leader français du chauffage électrique mural aux côtés d’Atlantic, reconnaît que les fabricants de convecteurs ont bénéficié, sur ce dossier, d’oreilles attentives au ministère du Redressement productif, de la DGEC mais aussi du côté de Matignon et de l’Élysée », relève le journaliste du Moniteur Eric Leysens dans un article publié en octobre 2013. « Les autres pays européens n’ont rien trouvé à y redire, parce que pour eux, le chauffage électrique n’est pas vraiment un sujet, remarque Joël Vormus. Seule l’Angleterre a protesté, avançant des risques de distorsion de concurrence, mais sans résultat pour le moment. »

La rénovation énergétique à la traîne

« Avant de changer le système de chauffage, il faut rénover l’habitat, rappelle Anne Le Franc. C’est la manière la plus efficace de faire chuter une consommation énergétique. » « Il ne faut pas gérer la pointe, ajoute Marc Jedliczka du réseau Négawatts. Il faut la supprimer. On n’y parviendra qu’en rénovant les logements. En même temps, on réduira les émissions de gaz à effet de serre, on rendra les gens solvables, on leur rendra la vie quotidienne plus agréable, et on créera des emplois. »

Pour encourager les travaux, des aides publiques ont été mises en place : crédit d’impôt, aides de l’Agence nationale de l’habitat (anah), éco-prêts à taux zéro, subventions des régions et des départements, TVA à 5,5%… Mais divers acteurs du secteur estiment que cette pléthore de critères et d’interlocuteurs risque, tout simplement, de perdre en route une partie des consommateurs.

« Il faut organiser une convergence des dispositifs, et simplifier les démarches. Il faudrait aussi responsabiliser les acteurs du bâtiment. En France, nous avons une obligation de moyens, mais jamais de résultat », critique Joël Vormus. Les artisans n’ont pas de comptes à rendre sur l’efficacité des travaux engagés. Autre problème : l’absence d’incitation du côté des bailleurs privés, qui empêche toute amélioration de confort et d’économie d’énergie pour les locataires, majoritaires parmi les personnes chauffées à l’électricité. « Pour beaucoup de propriétaires, la rénovation énergétique est un gros mot, dit Jean Gaubert, le médiateur de l’énergie. Certains d’entre eux sont âgés, tout cela leur semble compliqué. L’intérêt leur échappe complètement alors que l’entretien d’un bien immobilier est toujours intéressant. D’autres enfin font des calculs d’Harpagon. »

« Personne ne vérifie jamais rien une fois que les travaux sont faits ! »

Marc Jedliczka regrette de son côté que le programme français de rénovation thermique soit si peu ambitieux. L’état du parc de logements est pourtant problématique : plus de 40% des habitations françaises sont classées entre « E » et « I », ce qui signifie qu’elles consomment de 231 à 330 kWh/m2/an, quand une maison efficace en consomme 50, voire 15 pour un habitat passif ! Prenant pour exemple les critères de l’Anah, qui exige une baisse de consommation énergétique de 25% pour subventionner des travaux de rénovation, Marc Jedliczka s’interroge :« Pourquoi ne pas exiger directement 50% d’économie d’énergie, voire plus ? Pourquoi se contenter de faire passer les bâtiments de la classe E à la classe D ? Faisons les choses plus sérieusement, et efforçons nous de faire passer tous les logements aux classes B ou A, avec une suppression des chauffages électriques. »

En Allemagne, les banques sont tenues de proportionner leurs offres de prêts aux objectifs thermiques des travaux : plus on est ambitieux, moins on paie d’intérêts.« Un expert indépendant est chargé d’évaluer le sérieux des travaux envisagés, détaille Marc Jedliczka. Et il repasse en fin de chantier vérifier que tout a été bien fait. Si ce n’est pas le cas, l’artisan revient gratuitement. L’efficacité est évidemment toute autre qu’en France, où personne ne vérifie jamais rien une fois que les travaux sont faits ! »

« La rénovation énergétique est la seule solution sérieuse et durable pour répondre à la déstabilisation du réseau électrique causée par le chauffage, conclut Joël Vormus.Mais au lieu de se concentrer sur ce volet, on prévoit d’augmenter les moyens de production, en construisant de nouveaux réacteurs nucléaires. C’est prendre le problème à l’envers, encore une fois. » En octobre 2015, le PDG d’EDF Jean-Bernard Lévy a annoncé la construction d’une quarantaine de nouveaux réacteurs d’ici 2050 [9].

Nolwenn Weiler

Photo : CC Joost Vandenweghe

Notes

[1La RT 2012 ne supprime pas tout type de chauffage électrique. Les pompes à chaleur (PAC) y ont en effet acquis une très bonne place, sous la pression des lobbys. Si la qualité, et l’efficacité énergétique des PAC est très variable, elles restent cependant moins gourmandes en énergie que les radiateurs électriques dotés d’une résistance.

[2Chauffage, le piège électrique, de Stéphane Manier et Raphaël Rouyer, 2015.

[3À propos des campagnes de promotion en faveur du chauffage électrique, voir cet article du site Terra Eco.

[4Avec des radiateurs à 50 euros ou 100 euros, on peut équiper une maison pour 1 000 à 2 000 euros.

[5Un rapport sénatorial publié en 2012 annonce une hausse du coût de l’électricité de 50% d’ici 2020.

[6Un historique des courbes de charge journalière du réseau électrique français est disponible ici.

[7Le pic record de la France (65 millions d’habitants) a été de 100 GW le 7 février 2012 à 19h00, celui de l’Allemagne (80 millions d’habitant) de 84 GW le 7 décembre 2013 à 17h00, soit un appel de puissance par habitant 50% plus élevé en France.

[8Voir Les cahiers de Global chance, septembre 2008.

[9Lire cet article du Monde, à propos du programme de relance nucléaire d’EDF.

Alep : faux et usage de faux

DÉCRYPTAGE

Par Luc Mathieu , Veronika Dorman , Hala Kodmani et Pauline Moullot 16 décembre 2016 à 20:36 (mis à jour à 20:46)

Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi.
Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi. Photo George Ourfalian. AFP

La chute d’Alep-Est a-t-elle été accueillie par des scènes de liesse dans les quartiers Ouest? Les rebelles ont-ils empêché les civils de fuir la ville ? Poutine et Al-Assad ont-ils vraiment lutté contre Daech ? «Libé» trie le vrai du faux dans la grande guerre de l’intox en Syrie.

La Syrie est le théâtre terrible d’une guerre physique dévastatrice, mais aussi d’une guerre médiatique redoutable. Une guerre de mensonges, d’infos bidonnées et de propagande. Une guerre de mots, d’images et de vidéos. Les partisans de l’axe Damas-Moscou-Téhéran y excellent, mais les rebelles et leurs défenseurs utilisent les mêmes armes, à une échelle différente, moins massive. Tentative de décryptage des intox et exploration des zones grises de la post-vérité.

Les rebelles d’Alep sont-ils des terroristes ?

Il y a des jihadistes, mais ils sont très largement minoritaires sur un total de plus de 5 000 rebelles. Le groupe le plus radical est le Jabhat Fatah al-Sham, anciennement le Jabhat al-Nusra, la filiale syrienne d’Al-Qaeda. Dans les quartiers Est d’Alep, ses combattants étaiententre 150 et 250 lors du début du siège de la ville cet été, selon des ONG syriennes. Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’ONU en Syrie, avance, lui, le nombre de 900 jihadistes du Fatah al-Sham. «Le problème du Fatah al-Sham est qu’ils sont très visibles, explique un directeur d’ONG syrienne qui coordonne ses opérations depuis Gaziantep, en Turquie. Ils donnent l’impression d’être plus nombreux qu’ils ne le sont réellement. Dès qu’ils arrivent quelque part, ils mettent des drapeaux, montent des check-points : ils s’affichent.» Les commandants du Fatah al-Sham affirment qu’ils ne sont plus engagés dans le jihad international et ne souhaitent pas commettre des attentats hors de la Syrie. Mais les services de renseignements occidentaux n’y croient pas. Ils considèrent que la filiale syrienne d’Al-Qaeda est particulièrement dangereuse et reste déterminée à frapper des pays ou des intérêts occidentaux.

Le reste de la rébellion d’Alep-Est est formé de groupes de l’Armée syrienne libre (ASL) ou qui en sont issus. Ces groupes se sont créés à partir de la fin 2011 en regroupant des soldats qui désertaient l’armée syrienne et des civils. Leur objectif n’a pas varié depuis : ils veulent chasser Bachar al-Assad du pouvoir et sont de farouches opposants de l’Etat islamique. La plupart ont reçu financements et armements de différents Etats, dont la Turquie, les Etats-Unis ou la France. Parmi ces rebelles figurent entre autres Fastaqim, une faction qui n’est active que dans la région d’Alep, Faylaq al-Sham et Jabhat Shamiya, une coalition de brigades. Les islamistes du groupe Nourredine al-Zenki sont aussi présents. La majorité de ces rebelles sont originaires de la région. S’ils sont présents autour d’Alep, les salafistes d’Ahrar al-Sham ne sont pas dans les quartiers qui étaient assiégés. Installé dans la ville en 2013, l’Etat islamique (EI) en a été chassé début 2014 par une coalition de groupes rebelles. Certains d’entre eux, tel Nourredine al-Zenki, sont par ailleurs engagés au côté de l’armée turque dans des combats contre l’EI à quelques kilomètres à l’est d’Alep. Et s’apprêtent à lancer une offensive contre Al Bab, principal fief de l’EI dans la région.

Poutine et Al-Assad luttent-ils contre l’EI?

Non. Pour la simple raison que les jihadistes de l’Etat islamique ne sont pas présents à Alep-Est. Pourtant, lorsque Vladimir Poutine a lancé l’opération armée en Syrie, le 30 septembre 2015, sous couvert d’une invitation formelle du président Bachar al-Assad à intervenir (contrairement aux Occidentaux, qui ont fait une fois de plus œuvre d’ingérence illégitime, selon Moscou), «l’objectif militaire [n’était qu’]un soutien exclusivement aérien des forces armées syriennes dans leur combat contre l’EI», avait déclaré le chef de l’administration présidentielle, Sergueï Ivanov.

Mais dès le premier jour des frappes, les analystes qui se basent sur des sources ouvertes, tels Bellingcat, ont relevé que les informations délivrées par le ministère russe de la Défense ne correspondaient pas à la réalité du terrain. Selon l’Institute for the Study of War, un think tank basé à Washington, sur près de 150 frappes russes entre le 30 septembre et le 3 octobre, seule une quarantaine ont visé des sites où se trouvaient les combattants de l’EI. Le reste était dirigé contre l’opposition à Bachar al-Assad et quelques-unes contre le Front al-Nusra. Dès le début, le ministère russe de la Défense a choisi de communiquer massivement sur ses opérations, en publiant des vidéos des frappes. Ainsi 43 d’entre elles sont rendues publiques dans les quinze premiers jours. Officiellement, l’Etat islamique a été ciblé 30 fois. Mais seules 36 des 43 localisations ont été confirmées et… l’EI n’a été ciblé qu’une seule fois, selon le think tank Atlantic Council.

Accusé de désinformation par la coalition menée par les Etats-Unis, le ministère russe de la Défense change de stratégie et n’insiste plus sur les cibles de l’EI. Officiellement, la plus grande partie des frappes filmées vise désormais des «combattants» et des «terroristes». Et, de fait, il apparaît que l’Etat islamique n’est pas la cible privilégiée de l’armée russe. Au fil des semaines, l’information délivrée par les autorités russes apparaît de moins en moins fiable. Les briefings au ministère de la Défense se multiplient mais aucun chiffre n’est communiqué, ni sur le nombre exact de frappes russes ni sur la nature des cibles.

Lancée le 15 novembre, l’offensive contre Alep-Est a en outre renforcé l’EI ailleurs dans le pays. Au moins de manière temporaire. Le 11 décembre, les jihadistes ont ainsi réussi à s’emparer à nouveau de Palmyre, d’où ils avaient été chassés neuf mois plus tôt. La cité historique était mal défendue, l’essentiel des forces syriennes d’élite étant mobilisé sur le front d’Alep. Les soldats russes avaient eux aussi quitté Palmyre. Les soldats syriens ont fui devant l’offensive des jihadistes qui ont récupéré des armes lourdes dans les stocks du régime. Depuis, ils ont continué à avancer.

Le «dernier hôpital d’Alep» a-t-il existé ?

«Le dernier hôpital d’Alep»… l’information serait tellement fausse que les soutiens de Poutine se permettent d’ironiser. Ayant l’impression d’avoir lu si souvent que le dernier hôpital d’Alep avait été bombardé, ils remettent en question l’existence même des bombardements à Alep. «C’est intéressant mais le « dernier hôpital d’#Alep » a été « détruit » 15 fois en 6 mois. Record absolu !» a tweeté par exemple un dirigeant du Parti de gauche le 13 décembre. Un rapport de 2016 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur les attaques contre les systèmes de santé dans le monde révèle pourtant que la Syrie compte le plus grand nombre d’attaques menées sur des infrastructures de santé. Depuis le début de l’année, de nombreux articles ont en effet relaté par exemple que «les deux plus grands hôpitaux d’Alep ont été bombardés» fin septembre, que «le plus grand hôpital d’Alep a été détruit» en octobre, ou encore que «l’un des derniers hôpitaux d’Alep-Est a été détruit» en novembre. En fait, les hôpitaux sont régulièrement et systématiquement ciblés. L’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) a dénombré 117 attaques sur des infrastructures médicales d’Alep entre mars 2011 et novembre 2016. Depuis le début du conflit, plus de 750 membres des personnels médicaux seraient morts en Syrie, selon l’organisation.

Et si l’on a l’impression que les hôpitaux sont régulièrement détruits, ce n’est pas parce que c’est un complot, mais parce qu’un même hôpital a pu être bombardé plusieurs fois, détruit, remis en service et de nouveau bombardé. En avril, 14 infrastructures ont été ciblées à Alep. Du 28 avril au 1er mai, les hôpitaux d’Alep ont été bombardés sans discontinuer pendant quatre jours. Le 3 octobre, l’hôpital M10 a été bombardé pour la troisième fois en une semaine. Ce qui explique simplement pourquoi entre le 28 septembre et le 3 octobre, plusieurs articles ont relaté des bombardements sur cet hôpital. Un rapport de Médecins sans frontières (MSF) sur les bombardements sur l’hôpital d’Al-Quds, le 27 avril, explique bien que l’hôpital a été mis hors service mais a pu rouvrir partiellement vingt jours plus tard.

Pour des questions de sécurité, les hôpitaux sont désormais qualifiés par des noms de code (la lettre M, suivie d’un numéro) mais ces infrastructures sont en fait des hôpitaux de fortune. «Il y a toujours la possibilité de soigner les malades, mais les équipes sont parties aux sous-sols pour se protéger», explique le docteur Ziad Alissa, président d’UOSSM France. L’organisation affirme aussi que certains hôpitaux, bombardés plusieurs fois, ont été annoncés détruits ou mis hors service alors que les équipes s’étaient réfugiées au sous-sol, «pour se protéger» et «ne plus être pris pour cible». Il n’y avait plus à Alep-Est qu’une quinzaine de médecins et d’infirmières ces derniers jours. Les deux derniers hôpitaux encore en service ont été détruits en novembre. Le communiqué de l’OMS explique toutefois que «quelques services de santé sont encore accessibles» : ce qui ne veut pas dire que les hôpitaux n’ont pas été bombardés.

Les rebelles ont-ils retenu des civils ?

Oui, assurent les Nations unies. «Certains civils qui tentent de s’enfuir sont apparemment bloqués par des groupes armés de l’opposition, notamment le front Fatah al-Sham», a ainsi affirmé le 9 décembre Rupert Colville, le porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Et d’ajouter : «Au cours des deux dernières semaines, le front Fatah al-Sham et les brigades Abou Amara ont apparemment enlevé et tué un nombre inconnu de civils qui avaient demandé aux groupes armés de quitter leur quartier afin d’épargner la vie de la population.» Toujours à Alep-Est, la faction Nourredine al-Zenki a, de son côté, indiqué en début de semaine qu’elle avait demandé à des civils de ne pas quitter leur quartier assiégé, les passages vers les zones contrôlées par le régime n’étant pas sûrs à cause des combats. Le matin du 30 novembre, des familles qui tentaient de fuir ont été tuées dans la Vieille Ville par des tirs d’artillerie. Le bombardement a fait 45 morts et des dizaines de blessés, selon les secouristes de la défense civile, les Casques blancs. Des vidéos du carnage ont été diffusées sur les réseaux sociaux.

Y a-t-il eu des scènes de liesse à Alep-Ouest ?

Les images d’une foule célébrant la «libération» de la partie rebelle d’Alep proviennent de la télévision officielle syrienne. Le plan serré de la caméra sur quelques dizaines de manifestants est un procédé connu pour amplifier l’importance d’une protestation ou en l’occurrence, d’une liesse populaire. «Comme vous, je n’ai vu et entendu ces manifestants qu’à la télévision», nous dit un habitant d’Alep-Ouest contacté par le biais de l’application WhatsApp. Son immeuble, proche de la ligne de front, a été touché par un obus tiré par les rebelles et le dernier étage du bâtiment a été détruit. «Bien sûr que nous sommes soulagés par la fin des combats, dit le sexagénaire, mais pas au point de faire la fête dans la rue. Pas après tout ce qu’on a vécu…» Depuis 2012, les quartiers Ouest d’Alep, contrôlés par les forces gouvernementales, ont été régulièrement frappés par des bombardements qui ont fait des centaines de victimes.

Les chrétiens d’Orient protégés par Poutine ?

Cet argument de la protection des chrétiens d’Orient est abondamment utilisé par Damas et Moscou depuis le début du conflit en Syrie. Outre qu’il s’inscrit parfaitement dans la rhétorique de la lutte contre l’islamisme conquérant et le jihadisme, dont les deux pays se vantent d’être les champions, chacun a instrumentalisé la protection de cette communauté à sa manière.

Le régime de Bachar al-Assad, issu lui-même de la minorité alaouite, s’est présenté comme le défenseur de toutes les «minorités» syriennes face à la majorité sunnite qui voudrait les écarter. Exhiber des hommes d’Eglise devant les ambassadeurs occidentaux et les caméras est une tradition politique très courue à Damas. «Ces patriarches sont tous politisés. Ils sont d’ailleurs désignés par Al-Assad qui leur consent toutes sortes d’avantages personnels», rappelle Samira Moubayed, représentante en France de l’organisation Syriens chrétiens pour la paix. Opposée au régime, la chrétienne damascène raconte comment «les services de sécurité entretiennent la peur chez les chrétiens en leur disant que les islamistes vont venir les tuer tandis qu’ils répriment les opposants chrétiens, comme les autres».

Pour la Russie, après des années d’athéisme d’Etat, se positionner en protectrice des chrétiens du Moyen-Orient est redevenu un argument de sa diplomatie. Elle reprend à son compte un rôle délaissé par l’Occident et lui permet de pousser ses pions dans la région. Sergueï Lavrov, son ministre des Affaires étrangères, en est l’un des principaux promoteurs. En mars 2015 à Genève, en marge d’une réunion de l’ONU, il avait fustigé le «génocide» des chrétiens d’Orient, comme le font les sites d’information prorusses qui parlent de «massacres». Une manière d’amplifier la menace pour mieux faire ressortir l’importance de son rôle protecteur. L’argument est porteur en France où la défense des chrétiens de Syrie et du Liban est une tradition historique. Et où tous les gouvernements doivent affirmer leur engagement en ce sens.

Une guerre pour le pétrole et le gaz ?

Cette idée, qui revient en particulier dans la rhétorique des mouvements d’extrême gauche, anticapitalistes et anti-impérialistes, apparaît comme un héritage idéologique des guerres d’Irak de 1991 et 2003, menées par les Etats-Unis. Tout comme ils ont renversé Saddam Hussein pour s’emparer de son pays qui abrite la quatrième plus grande réserve de brut au monde, les Occidentaux voudraient la chute d’Al-Assad qui résisterait à leurs convoitises. La comparaison ne tient pas. Le sous-sol syrien ne contient plus que des quantités insignifiantes de pétrole. La production dans le pays atteint à peine 30 000 barils par jour, soit dix fois moins que la consommation quotidienne. L’essentiel des importations vient d’Irak ou d’Iran, deux alliés du régime. C’est l’EI qui contrôle la région pétrolifère la plus importante autour de Deir el-Zor, dans l’est du pays. Les Russes ont accusé à plusieurs reprises la Turquie et les pays occidentaux d’acheter ce pétrole à l’EI. «Des tankers acheminaient du pétrole de Daech à plusieurs pays de l’UE», avait révélé l’ambassadrice de Russie à Bruxelles, avant de revenir sur ses affirmations. «Personne ne se bat pour des réserves de pétrole de quelque 2 milliards de barils de brut en Syrie», estime le consultant Moiffak Hassan. Ce dernier fait valoir en revanche l’importance du territoire syrien, un couloir clé pour des oléoducs et gazoducs arabes et iraniens vers l’Europe. «Un enjeu essentiel pour la Russie qui tient à maintenir ses parts de marché du gaz et la dépendance de l’Europe vis-à-vis d’elle face à ses rivaux, le Qatar et l’Iran, qui possèdent les deux plus grandes réserves de gaz au monde.» De plus, la Russie, via Soyuzneftgaz, a signé en 2013 un accord avec la Syrie, sans passer par le processus habituel d’appel d’offres, pour explorer l’offshore syrien. Si l’on veut donc parler de l’enjeu des hydrocarbures dans la guerre en Syrie, il implique surtout les intérêts de la Russie. Pas ceux des pays occidentaux.

L’ONU embarquée dans une intox russe?

Une vidéo de quelques minutes où Eva Bartlett, une journaliste«indépendante», est censée démonter «la rhétorique des médias traditionnels sur la Syrie» a été vue des centaines de milliers de fois. Russia Today (RT), la chaîne d’information financée par Moscou (lire page 4), l’a diffusée sur tous ses canaux, dans plusieurs langues. Sur le site francophone de RT, la vidéo avait été vue vendredi près de 600 000 fois. Une version diffusée sur Facebook comptait plus de 2,5 millions de vues. Bartlett y répond à un confrère norvégien lors d’une conférence de presse.

Elle affirme notamment que les médias ne sont pas crédibles car leurs seules sources viennent d’activistes, voire de «terroristes», que les images de victimes sont manipulées, que les habitants d’Alep n’ont jamais vu de Casques blancs – qui sont de toute façon des «terroristes» (ils ont été pressentis pour recevoir le prix Nobel de la paix) – et enfin que les élections (organisées dans les zones contrôlées par le régime) montrent que la population soutient massivement Bachar al-Assad. Le tout, avec le logo de l’ONU en fond. Ce qui fait le succès de cette vidéo, et lui donnerait sa légitimité, c’est que la conférence a tout l’air d’être organisée par les Nations unies. Ce qui n’est absolument pas le cas.

L’événement s’est bien tenu dans une salle de l’ONU mais a été organisé par la Mission permanente de la république syrienne aux Nations unies, l’équivalent de son ambassade qui, à ce titre, a le droit d’utiliser les salles de presse de l’ONU sans aucun contrôle de l’organisation. Kristoffer Ronneberg, le journaliste qui a interpellé Bartlett, s’y est rendu car l’ambassadeur de Syrie à l’ONU était attendu et a posé une question, «choqué par le manque de nuance dans la présentation» d’Eva Bartlett. Il a maintenant l’impression d’être devenu, à son insu, «une petite pièce dans une grande guerre de propagande». D’autant que Bartlett, qui se présente comme une journaliste indépendante écrit régulièrement sur Russia Today et des sites conspirationnistes et prorusses. Sur son site, elle soutient ouvertement le régime syrien.

Luc Mathieu , Veronika Dorman , Hala Kodmani , Pauline Moullot