Covid-19: des activistes redoutent une hausse des procédures lancées par des multinationales contre des Etats

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Des cabinets de droit international réfléchissent aux manières dont des entreprises lésées par les mesures d’urgence décidées par les gouvernements pour lutter contre le coronavirus pourraient exiger des réparations, révèle un rapport publié mardi.

Alors, ce « monde d’après » ? À lire le rapport publié par deux ONG ce mardi 19 mai, et qu’a lu Mediapart en exclusivité, il s’annonce tout aussi glaçant que « le monde d’avant », sur le front commercial en tout cas. Corporate Europe Observatory (CEO) et le Transnational Institute (TNI) ont épluché les analyses publiées sur les sites des cabinets d’affaires et consulté des alertes envoyées à certains de leurs clients. Leur verdict est sans appel : « Les avocats de ces cabinets exhortent les grandes entreprises à contester en justice les mesures prises dans l’urgence face à l’épidémie, afin de défendre leurs bénéfices. »

Le rapport cite notamment l’analyse d’un cabinet italien, ArbLit, publié dès le 26 mars 2020, alors que l’Italie comptait déjà plus de 8 000 morts de l’épidémie, et que le pire restait à venir. Trois juristes préviennent ce jour-là : les mesures prises par le gouvernement de Giuseppe Conte, « mises au point dans la précipitation et mal coordonnées, […] pourraient bien tomber dans le champ des plus de 70 traités bilatéraux d’investissement en vigueur entre l’Italie et d’autres États, ce qui prépare le terrain à des demandes de réparations de la part d’investisseurs privés étrangers contre l’Italie ».

Dans une alerte envoyée le 26 avril à ses clients, un autre cabinet, Ropes & Gray, écrit à peu près la même chose : « Quelle que soit leur légitimité, les mesures [prises par les États face au Covid-19 – ndlr] peuvent avoir un impact négatif sur l’activité des entreprises […]. En ce qui concerne les entreprises aux capitaux étrangers, les traités d’investissement peuvent constituer un solide instrument pour combler, ou éviter des pertes à venir liées aux actions des gouvernements face au Covid-19. »

Des habitants d'un quartier pauvre de Ciudad Delgado, au Salvador, puisent de l'eau gratuite,  le 8 avril 2020 © AFP - Marvin Recinos.
Des habitants d’un quartier pauvre de Ciudad Delgado, au Salvador, puisent de l’eau gratuite, le 8 avril 2020 © AFP – Marvin Recinos.

Au cœur de cet argumentaire figure l’ISDS (Investor-State Dispute Settlement), ce mécanisme qui autorise des multinationales étrangères à attaquer un État en justice, lorsqu’elles estiment que des actions entreprises par cet État minent leurs perspectives de profit. Les partisans de l’ISDS expliquent qu’il faut donner davantage de sécurité juridique aux entreprises étrangères, pour les encourager à investir dans le pays. Ses opposants dénoncent une justice pour super-riches, qui mine la capacité des États à légiférer au nom de l’intérêt général.

L’ISDS avait déjà provoqué un tollé au début des années 2010 lorsqu’il avait été intégré au défunt traité de libre-échange entre l’UE et les États-Unis (TTIP). Depuis, l’UE a concédé une refonte de ce mécanisme. Mais l’ISDS reste opérationnel aujourd’hui dans des centaines de traités commerciaux bilatéraux toujours en vigueur sur la planète. L’épidémie de Covid-19 pourrait venir le rappeler, dans des proportions inédites. Dans sa lettre du mois de mai, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) s’inquiétait déjà : « Bien que ces mesures soient prises dans l’intérêt général […], certaines d’entre elles, selon la manière dont elles sont prises, pourraient exposer des gouvernements à des procédures d’arbitrage international. »

À ce stade, aucune procédure n’a été lancée pour contester des mesures prises dans l’urgence, face au Covid-19. Mais le rapport de CEO et TNI fait l’inventaire de dix scénarios possibles, pour des actions en justice. Le premier d’entre eux porte sur l’eau, dans les pays où sa distribution est confiée à des opérateurs privés.

Alors que l’accès à l’eau est essentiel dans la lutte contre l’épidémie, notamment pour se laver les mains régulièrement, les autorités du Salvador ont exonéré les familles touchées par le virus du paiement de leurs factures d’eau, pour les mois à venir. En Bolivie, le gouvernement a redonné accès à l’eau aux ménages qui en étaient privés, faute d’avoir réglé leurs factures. Dans une note à ses clients, le cabinet Hogan Lovells écrit : « Les groupes qui assurent des services publics, dont beaucoup d’entre eux sont détenus par des investisseurs étrangers, ont vu leurs rentrées d’argent gelées. » Ce qui, poursuit le cabinet, « pourrait inciter des investisseurs étrangers à introduire un recours, selon les protections prévues par les traités d’investissement ».

Autre exemple détaillé dans le rapport : le gouvernement espagnol a réquisitionné une partie des hôpitaux gérés par le secteur privé, dans le cadre de son plan de lutte nationale contre le Covid-19. « Les investisseurs dans le secteur de la santé pourraient […] lancer des procédures pour expropriation indirecte, si le changement de direction ne s’est pas fait de manière volontaire »notent des juristes du cabinet Quinn Emanuel, qui ajoutent : « Si l’État ne rend pas le contrôle de l’hôpital à la fin de l’épidémie, ou si sa gestion a réduit de manière permanente la valeur de l’investissement, là encore les investisseurs peuvent aller en justice pour expropriation indirecte. »Dans la course au vaccin qui s’est ouverte, des laboratoires pourraient aussi être tentés de contester auprès de certains États le principe de « licence obligatoire » – lorsqu’un État décide d’autoriser tout laboratoire à produire des génériques sur son territoire sans le consentement du titulaire du brevet. Sur ce point, le rapport s’appuie sur les déclarations d’un avocat d’Alston & Bird, lors d’un séminaire en ligne, qui fait valoir le respect de la propriété intellectuelle (à partir de 27 min 48 s).

Ces cas de figure sont encore hypothétiques. Surtout, rien ne dit qu’en cas de litige, les États ne sortiront pas vainqueurs. Mais le débat ne fait, semble-t-il, que commencer. Des juristes et experts, dont le Belge Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, ont signé une tribune, le 6 mai, qui plaide pour un moratoire du mécanisme ISDS dans tout ce qui touche aux réponses sanitaires et économiques à l’épidémie.

Joint par Mediapart, le juriste italien Massimo Benedettelli, co-auteur de l’analyse pour le cabinet ArbLit évoquée en début d’article, conteste le fond de cette tribune pour un moratoire de l’ISDS : « Un “état de nécessité” ne doit pas être confondu avec un état d’exception, lorsque le pouvoir souverain ne connaît plus aucune limite, au moment de décider de ce qui doit être fait dans l’intérêt de la population. » « Si nous tirons la conclusion que la seule manière de répondre à la pandémie, et à la récession économique qui s’annonce, est de laisser libres les décideurs publics de faire tout ce qu’ils croient nécessaires de faire, ce serait un développement dangereux », assure-t-il.

De leur côté, les auteurs du rapport publié ce mardi exhortent les États à se retirer de ces traités bilatéraux qui contiennent encore l’ISDS.

Et si on avait une stratégie industrielle ?

Pour faire face au coronavirus et répondre, dans la durée, aux besoins essentiels. Les manquements frappent aujourd’hui là où nous avons alerté maintes fois. Clémentine Autain chronique la crise du Covid-19.

Comment est-il possible, à l’heure de la crise sanitaire, que nous n’ayons pas les moyens, dans la VIe puissance économique mondiale, de produire autant de masques, de gants ou de gel hydroalcoolique que de besoins ? Pourquoi en décembre 2018 avons-nous laissé l’entreprise Luxfer être délocalisée, cette usine qui produisait des bouteilles à oxygène dans le Puy-de-Dôme qui font maintenant cruellement défaut dans les hôpitaux ? Comment se fait-il que 100% du paracétamol disponible en France soit importé d’Asie, nous mettant face à une potentielle pénurie alors que nous luttons contre le Covid19 ? Quelle improbable stratégie de court terme a pu conduire l’État, il y a dix ans, à détruire les stocks de masques chirurgicaux et FFP2 ? Nous réalisons à quel point les choix d’hier nous mettent dans le mur en pleine crise sanitaire. Ce ne sont pas des questions de spécialistes mais bel et bien des enjeux majeurs de souveraineté et d’anticipation, qui nous concerne toutes et tous.

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 Crise sanitaire : « On a un petit aperçu de la médiocrité de l’État à faire face »

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À plusieurs reprises depuis le début du quinquennat, insoumis ou communistes, nous avons interrogé le gouvernement sur sa stratégie industrielle, en regrettant que, comme leurs prédécesseurs, les macronistes dilapident des entreprises détenues par l’État, soient incapables d’empêcher des délocalisations ou dérégulent l’économie réelle avec de nouvelles batteries de traités commerciaux internationaux. Le défaut de perspective industrielle digne de ce nom est notamment criminel du point de vue de la lutte contre le réchauffement climatique. Comment assurer la transition écologique indispensable si la puissance publique se dépossède de ses leviers industriels, ne sait pas intervenir intelligemment sur ce que l’on produit et comment on le produit ?

Parfois, j’ai eu l’impression de prêcher dans le désert. J’ai regretté, par exemple, que nous n’ayons pas réussi à enclencher une campagne de masse contre le CETA. Ce traité de libre-échange, sur lequel je m’étais engagé pour mon groupe à l’Assemblée nationale, inaugurait l’ère de textes bilatéraux signés à tout va, qui lamine notre souveraineté et, à la faveur de barrières douanières modifiées, organise une jungle de concurrence libre et non faussée. Autant de chèques en blanc signés aux multinationales. Sans grand débat public, ces textes comportant des milliers de pages touchent à notre vie quotidienne, de la santé aux services publics, en passant par la culture. Effrayant.

Le moment est venu de changer de stratégie. Le laisser-faire est une catastrophe. L’intérêt des grands groupes qui cherchent à dégager du profit n’est pas le bon guide pour satisfaire les besoins. En urgence, la France aurait déjà dû réquisitionner des usines pour produire ce dont les hôpitaux ont besoin pour soigner et abaisser rapidement le taux de mortalité. A moyen terme, il faut organiser la relocalisation de l’économie, en commençant par cesser de recourir à la production à l’autre bout du monde de produits que l‘on peut produire en France. Le temps est venu d’ouvrir le débat public sur nos besoins et de chercher à prévoir dans le temps le développement des moyens industriels pour y répondre. C’est un enjeu de santé publique, de responsabilité écologique, de souveraineté et donc de démocratie, de soutien à l’emploi dans notre pays. Nous ne pouvons pas laisser nos vies dans les mains des marchés financiers. Si nous continuons à mettre à mal tous nos moyens d’intervenir dans les choix de production, où allons-nous ? Nous irons de désastre en désastre. La crise du coronavirus pourrait être l’occasion de prendre la mesure des choix à opérer et d’engager une grande bifurcation de modèle économique et industriel.

Au moment où je termine ces lignes, je vois qu’Airbus a décidé de rouvrir partiellement ses usines…. L’urgence ? L’Airbus A320. L’entreprise aurait reçu 20.000 masques. Notre société ne tourne vraiment pas rond…

 

Clémentine Autain

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Le jeûne séquentiel, un « élixir de jeunesse », assure le docteur Frédéric Saldmann

, modifié à 

Frédéric Saldmann4:59
Le jeûne séquentiel, un « élixir de jeunesse » selon le docteur Frédéric Saldmann

Invité sur Europe 1, le docteur Frédéric Saldmann est venu parler du jeûne séquentiel et de ses bienfaits, à l’occasion de la sortie de son livre « On n’est jamais mieux soigné que par soi-même, la santé sans tabou », paru le 30 janvier aux éditions Plon. Selon l’expert, le jeûne séquentiel quotidien d’une dizaine d’heure permettrait au corps de se régénérer.

Le docteur Frédéric Saldmann a partagé au micro d’Europe 1 les secrets du jeûne séquentiel. Invité de l’émission « La bande d’Anne Roumanoff », pour la sortie de son livre On n’est jamais mieux soigné que par soi-même, la santé sans tabou, l’expert a partagé les secrets de cette pratique alimentaire. « Il s’est passé un événement fin 2019. Une étude scientifique est sortie sur le jeûne séquentiel. En fait, on a découvert l’élixir de jeunesse. Comment rajeunir de l’intérieur », explique le docteur. Le jeûne séquentiel, c’est-à-dire cesser de manger tous les jours à une certaine heure durant, au moins, 14 heures, serait bon pour la santé. C’est ce que Frédéric Saldmann explique de façon détaillée dans son nouvel ouvrage.L’idée est de passer de trois à deux repas par jour : « On dîne et on attend 13 heures le lendemain pour déjeuner. » La boisson est toutefois autorisée pendant la période à jeun, « de l’eau, du thé, du café », énumère-t-il. Et pour les débutants, pas d’inquiétude explique le docteur, il existe deux coupes-faims naturels :  « De l’eau avec de l’agar-agar » ou encore « manger un gâteau basse calorie avec de l’eau et de l’agar-agar », pour avoir l’impression de sortir de table.
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Lutter contre « l’obsolescence programmée du corps »

Selon le docteur Frédéric Saldmann, le jeûne séquentiel n’est rien de moins qu’une « révolution » :  « C’est comme si dans une vie on avait un nombre de repas à prendre. Manger, ce n’est pas rien, c’est faire travailler le foie, le rein, des hormones, des enzymes et à un moment donné, qu’est-ce qui se passe ? Le corps fatigue un petit peu. »

L’idée est donc d’économiser notre corps et les résultats sont bluffants selon le médecin. « Quand on pratique ce jeûne séquentiel on baisse l’inflammation du corps qui est la porte d’entrée de toutes les maladies.  On monte à fond l’immunité, débarrassée des cellules cancéreuses qu’on produit tous les jours, des virus, des bactéries et des toxiques aussi. En plus, on monte l’hormone de croissance anti-vieillissement jusqu’à 3.000 % (…)  On lutte contre notre obsolescence programmée. »

Selon l’expert, il faut trois mois au corps pour s’habituer à ce rythme de prise de repas. Attention toutefois, précise le médecin, ce régime n’est pas pour les enfants, les adolescents, les femmes enceintes et si contre indication médicale.

Par Olfa Ayed

Mondialisation capitaliste, eurocentrisme et immigration. Une prolétarisation du monde qui démasque le pseudo « postmodernisme »

[Première partie]

L’année 2019 a été marquée par des mouvements populaires sans précédents depuis des décennies dans de nombreux pays de la planète. De l’Algérie au Soudan en passant par le Liban, la France ou Haïti ces mouvements mettent en action des millions de manifestants. Dans la même année les coups d’Etat et offensives réactionnaires se sont multipliés, de même que les tentatives d’instrumentalisations et de détournements des grands mouvements populaires. La perception chronologique de ces luttes que diffusent les médias empêche de prendre la mesure des enjeux communs que signifient ces mobilisations. De même la prégnance d’une grille de lecture euro-centrique masque l’entrée dans une nouvelle séquence historique du système impérialiste mondial et la reprise de l’initiative populaire qui l’accompagne. Comment comprendre ce nouveau cycle de lutte ? Peut-on les relier à une base matérielle commune ? Sont-elles déconnectées des discours idéologiques dominants ? Etc.

Mondialisation capitaliste et prolétarisation du monde 

Les discours dominants sur la « mondialisation » et/ou la « globalisation » présentent celle-ci comme le résultat des progrès des sciences et des techniques mettant en interactions inédites les différents espaces de la planète. Les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication auraient, selon ce roman idéologique international mis en obsolescence les Etats-nation, rendu caduque les « grands récits » de l’émancipation (socialisme, anticolonialisme, anti-impérialisme, etc.) et abolit la lutte des classes. Un tel discours masque la nature de cette mondialisation et son origine. Loin d’être une conséquence logique des progrès techniques, la dite « mondialisation » est le résultat des stratégies des grandes puissances impérialistes de la triade (Etats-Unis, Union Européenne et Japon) pour le repartage du monde.

Nous ne sommes pas en présence d’une « mondialisation » mais d’une « mondialisation capitaliste » reproduisant et accentuant la division du monde en centres dominants et périphéries dominées à l’échelle mondiale et la polarisation des classes sociales dans chacun des pays. De nature capitaliste, ayant pour cause des décisions politiques et économiques précises (par le biais du G8, du FMI, de la Banque Mondiale, de l’Organisation Mondiale du Commerce, etc.) la « mondialisation » signifie une offensive généralisée contre tous les conquis sociaux et politiques des peuples depuis la fin de la seconde guerre mondiale, rendue possible dans le contexte de disparition des équilibres et des rapports de force issue de la seconde guerre mondiale et de la décolonisation. La disparition du monde bipolaire avec la fin de l’URSS a été perçue et analysée comme une opportunité par les classes dominantes pour débarrasser la logique capitaliste et impérialiste de toutes les concessions arrachées par les luttes populaires du vingtième siècle. Le projet de retour à une logique capitaliste et impérialiste « pure » est devenu le cri de ralliement de ces classes dominantes et l’ultralibéralisme en est la traduction économique. Les mouvements populaires massifs qui secouent la planète constituent, indépendamment de leur diversité et de la spécificité des déclencheurs nationaux, une tentative de s’opposer à cette contre-révolution programmée. Si les déclencheurs de chaque révolte sont spécifiques, les causalités sont, elles, largement communes : le refus de la paupérisation massive que suscite ladite « mondialisation ». La prise en compte de la base matérielle des révoltes actuelles est incontournable pour comprendre notre époque.

Loin d’être des seulement des mouvements pour la « démocratie », contre le « système » ou pour la « liberté », ces mouvements populaires massifs reflètent, selon nous, un mouvement sans précédent de prolétarisation du monde produite par cette « mondialisation ». Cette dernière se déploie en effet sous la logique de la disparition des entraves à la libre circulation des capitaux, à la destruction des obstacles à la liberté du commerce, à l’éradication des freins douaniers et des « pesanteurs » législative à la « libre concurrence ».  Derrière ces formules ressassées à longueur d’antenne dans nos médias se cache tout simplement une dérégulation généralisée ayant pour moteur la baisse des coûts de main d’œuvre comme mécanisme de hausse du taux de profit. Les pays dominés de la périphérie ont été « préparés » à ce processus par les plans d’ajustement structurel qui leur ont été imposé par le FMI et la Banque mondiale durant les trois dernières décennies. Pour accéder au crédit ces périphéries ont été contraintes de liquider leurs protections douanières, de libérer les prix, de privatiser les services publics, de facilité l’investissement étranger, etc. Les conséquences sont aujourd’hui évidentes : une désindustrialisation dans les centres impérialistes du fait des délocalisations massives et une prolétarisation dans les périphéries dominées avec comme point commun une paupérisation des classes populaires.

Seule la prégnance d’une vision euro-centriste entretenue par les médias dominants a pu faire apparaître ce vaste mouvement de redistribution des forces de travail comme étant le signe de la fin de la classe ouvrière et de la lutte des classes, comme la preuve de l’entrée dans une société postindustrielle, comme l’indicateur d’une mutation profonde du capitalisme. Or non seulement la classe ouvrière ne diminue pas mais elle augmente pour peu que le regard ne se centre pas seulement sur les centres impérialistes mais s’élargit à l’ensemble de la planète. Quelques chiffres suffisent à le démontrer : En 1950 la part des ouvriers de l’industrie travaillant dans un pays de la périphérie dominée était de 34%. Cette part est de 53% en 1980 et de 79%  en 2010 (soit en chiffre absolu 541 millions d’ouvrier contre 145 millions dans les pays du centre). Le transfert de main d’œuvre est encore plus important si on centre l’analyse sur le travail de manufacture : « 83% de la main d’œuvre de manufacture dans le monde vit et travaille dans les pays du Sud (1) » résume l’économiste John Smith. Et cette hausse de la part des pays de la périphérie s’est déployée sur fond d’une hausse  importante de la « main d’œuvre mondiale effective » entre 1980 et 2006 selon les propres chiffres du FMI (2). Celle-ci est passée de 1,9 milliard en 1980 à 3,1 milliards en 2006.

Dans son excellent ouvrage « Modernité, religion et démocratie. Critique de l’eurocentrisme, critique des culturalismes (3) », Samir Amin a synthétisé le lien entre le développement à un pôle de la planète et le sous-développement à un autre pôle. Cette polarisation mondiale du passé connaît aujourd’hui un nouvel âge se traduisant par une prolétarisation du monde. Dans le même temps où il accroît la classe ouvrière des pays périphériques, le capitalisme détruit les emplois agricoles de ces pays. L’ouverture des marchés et la libéralisation du commerce extérieur imposée par les plans d’ajustement structurel a ainsi fait chuter la part de l’emploi agricole dans la population active des pays périphériques de 73% en 1960 à 48% (4) en 2007. Hausse sans précédent du nombre de travailleurs industriels et hausse tout aussi impressionnante du nombre de chômeurs s’entassant à la périphérie des grandes agglomérations du fait de la destruction des agricultures et de l’exode rural qui en découle, sont les deux caractéristiques de la prolétarisation des pays périphériques dominés. Dans les pays du centre impérialiste la situation n’est guère meilleure. Contrairement au mythe d’une « économie de service » prenant le relais d’une « économie industrielle » la baisse des emplois industriels se traduit par un chômage structurel grandissant. Ici aussi nous sommes en présence d’une prolétarisation. D’Alger à Paris et de Khartoum à Beyrouth, des Gilets Jaunes aux Hiraks (5),  c’est cette prolétarisation qui se traduit dans les colères populaires massives de l’année 2019.

Les débats sur l’immigration, les politiques répressives qui les accompagnent et les drames humains qui en découlent sont au service de cette prolétarisation du monde. Les barrières à l’immigration sont d’une rigueur sans précédent dans l’histoire du capitalisme. La « surpopulation » des pays périphériques ne pouvant pas migrer vers les pays du centre s’accumule dans des bidonvilles géants (6) qui ne sont pas sans rappeler les descriptions des logements que faisait Engels en 1845 pour la classe ouvrière anglaise (7). Les restrictions à l’émigration visent à maintenir captive cette « surpopulation » afin qu’elle reste disponible pour les emplois de la délocalisation massive. Les fermetures armées des frontières ne reflètent aucune crainte d’un « grand remplacement » mais traduisent un calcul économique froid transformant la méditerranée et la frontière mexicaine en cercueils géants. Le comble du cynisme est atteint avec le discours sur « l’immigration choisie » qui n’est rien d’autre que le choix de vider les pays périphériques de leurs travailleurs qualifiés sans supporter les coûts de formation de cette force de travail complexe. Ici aussi les chiffres sont parlants comme en témoigne une étude de 2013 portant sur la « fuite des médecins africains » vers les Etats-Unis : « La fuite des médecins de l’Afrique subsaharienne vers les Etats-Unis a démarré pour de bon au milieu des années 1980 et s’est accéléré dans les années 1990 au cours des années d’application des programmes d’ajustement structurel imposé par […] le Fond Monétaire International  FMI) et la Banque mondiale (8). » Les médecins algériens ou moyen-orientaux dans les hôpitaux français témoignent du même processus en Europe.

« Fuite des cerveaux », hausse de la paupérisation au centre et encore plus à la périphérie, politiques migratoires restrictives et multiplications des assassinats institutionnels de masse en méditerranée et à la frontière mexicaine sont des facettes indissociables de ladite mondialisation. C’est ce que rappelait Fidel Castro à Durban en 1998 :

« La libre circulation du capital et des matières premières que l’on nous annonce doit également s’appliquer à ce qui doit impérativement continuer de dominer tout le reste : les êtres humains. Finis, ces murs maculés de sang comme celui que l’on est en train de construire le long de la frontière américano-mexicaine, où des centaines de personnes perdent la vie chaque année. Il faut mettre un terme à la persécution des migrants ! C’est la xénophobie qui doit cesser, pas la solidarité ! (9) »

De l’exploitation à la surexploitation 

La prolétarisation de la périphérie dominée ne lui a apporté aucune amélioration. La baisse du pouvoir d’achat des travailleurs des centres impérialistes ne s’est pas traduite par une hausse de celui des travailleurs de la périphérie mais par une hausse des profits. Elle signifie le passage d’une  exploitation  de la force de travail à une surexploitation ou encore le passage de la domination d’une forme de plus-value à une autre. Revenons sur ces concepts de Marx qui restent incontournables pour comprendre le monde barbare contemporain.

Marx, rappelons-le, considère que la force de travail est sous le capitalisme une marchandise qui comme toutes les autres a une valeur correspondant à la quantité de travail nécessaire à la production des biens permettant sa production et sa reproduction (nourriture, logement, vêtement, formation, etc.). Cette valeur a une expression monétaire qui est le salaire réel. Par ce salaire, le capitaliste achète le droit d’utiliser cette force de travail pour une certaine durée. Cette durée permet à la fois de produire l’équivalent du salaire de l’ouvrier et une survaleur (la plus-value) qui se transformera en profit au moment de la vente des marchandises produites. Chaque journée de travail se divise en conséquence en deux durées : le travail nécessaire (correspondant au salaire) et le surtravail (correspondant à la plus-value). L’intérêt du capitalisme est donc de maximiser le surtravail ou de minimiser le travail nécessaire. L’exploitation pour notre auteur désigne ce surtravail ou cette plus-value. Même quand le salaire est payé à son prix, il y a donc exploitation. Le second apport de Marx est d’avoir formalisé les moyens par lequel le capitaliste tente de maximiser le surtravail ou la plus-value. Il en étudie en particulier deux qu’il appelle « plus-value absolue » et « plus-value relative » La première est maximisée par l’allongement de la journée de travail et la seconde en augmentant la productivité des travailleurs.

Si Marx n’étudie longuement que ces deux formes, cela ne signifie pas qu’il n’y en a pas d’autres. Il s’en explique à de nombreuses reprises en précisant qu’il pose une hypothèse : celle que la force de travail est payée à sa valeur.  Autrement dit son objectif est d’analyser la logique du système capitaliste (indépendamment des formes concrètes qu’il prend dans tel ou tel pays ou à telle ou telle époque) et non le capitalisme réellement existant. Ce dernier n’hésite pas, à chaque fois que le rapport de force le lui permet, à faire baisser le salaire en dessous de la valeur de la force de travail c’est-à-dire en dessous du minimum nécessaire pour vivre dignement. « La grandeur du surtravail, souligne Marx, [ne pourrait s’allonger] que par la réduction du salaire du travailleur au-dessous de la valeur de sa force de travail. […] Or, quoique cette pratique joue un rôle des plus importants dans le mouvement réel du salaire, elle n’a aucune place ici où l’on suppose que toutes les marchandises, et par conséquent aussi la force de travail, sont achetées et vendues à leur juste valeur (10) ». Tout le chapitre 8 du volume premier du capital est consacré à des exemples concrets de situations où la force de travail est rémunérée en dessous de sa valeur avec en conséquence « l’épuisement et la mort précoce de cette force (11) ». Dans ces situations nous ne sommes plus en présence simplement d’une exploitation mais face à une surexploitation.

Parmi les exemples donnés par Marx, deux revêtent une actualité importante dans le contexte de mondialisation capitaliste actuel. Le premier est celui des forces de travail immigrées fortement touchées par la surexploitation et le second est celui des situations esclavagistes, coloniales et semi-coloniales dans lesquelles la surexploitation est la règle. Le premier exemple conduira Marx à insister sur l’importance pour les syndicats de « s’occuper avec le plus grand soin des intérêts des métiers les plus mal payés » afin de contrer la désunion des ouvriers « engendrée et perpétuée par la concurrence inévitable qu’ils se font les uns aux autres (12) ». Le second le mènera à une dénonciation de plus en plus virulente de l’esclavagisme et du colonialisme, ceux-ci constituant en quelque sorte l’idéal-type du capitalisme en matière de fixation du prix de la force de travail : « Quant aux capitaux investis dans les colonies, etc., ils sont d’autre part en mesure de rendre des taux de profit plus élevés parce qu’en raison du moindre développement le taux de profit y est d’une façon générale plus élevé et plus élevé aussi, grâce à l’emploi d’esclaves, de coolies, etc. (13). » rappelle Marx. Ces deux exemples soulignent l’inanité d’une lutte anticapitaliste qui exclurait de son programme la lutte contre les discriminations racistes qui touchent les travailleurs immigrés avec ou sans papier d’une part et l’internationalisme d’autre part.

En insistant dans son analyse de l’impérialisme sur son caractère parasitaire, Lénine reprend cette analyse de Marx pour un capitalisme devenu monopoliste. L’exportation des capitaux à la recherche d’un taux de profit maximum, explique l’auteur, conduit à l’émergence d’un comportement  « rentier » et parasitaire des propriétaires du capital :

« Le monopole de la possession de colonies particulièrement vastes, riches ou avantageusement situées, agit dans le même sens. Poursuivons. L’impérialisme est une immense accumulation de capital-argent dans un petit nombre de pays, accumulation qui atteint, comme on l’a vu, 100 à 150 milliards de francs en titres. D’où le développement extraordinaire de la classe ou, plus exactement, de la couche des rentiers, c’est-à-dire des gens qui vivent de la « tonte des coupons », qui sont tout à fait à l’écart de la participation à une entreprise quelconque et dont la profession est l’oisiveté. L’exportation des capitaux, une des bases économiques essentielles de l’impérialisme, accroît encore l’isolement complet de la couche des rentiers par rapport à la production, et donne un cachet de parasitisme à l’ensemble du pays vivant de l’exploitation du travail de quelques pays et colonies d’outre-mer (14). »

Les délocalisations à répétition en fonction des variations du coût du travail, les fermetures d’entreprises rentables mais ayant un taux de profit jugé non maximum, les pressions des plans d’ajustement structurel (pour alléger le cout du travail, diminuer la place de l’Etat et faire disparaître les obstacles à la circulation des capitaux), etc., qui caractérisent notre contemporanéité, sont une illustration de ce parasitisme désormais généralisé. Ces caractéristiques de la mondialisation capitaliste sont le signe d’un capitalisme centré non plus sur une simple exploitation mais sur une tendance à une surexploitation généralisée.  Pour être généralisée cette surexploitation n’en est pas moins inégale entre le centre impérialiste et les périphéries dominées. Dans son analyse du parasitisme de l’impérialisme, Lénine soulignait déjà que les surprofits tirés des colonies donnaient à la classe dominante une marge de manœuvre importante pour acheter la paix sociale par la redistribution de miettes quand le rapport des forces l’impose. C’est ce que rappelle Fidel Castro dans les termes suivants : « Dans un pays du Tiers-monde, l’exploitation a de bien plus terrible connotation que dans un pays capitaliste développé, parce que c’est précisément par peur de la révolution, par peur du socialisme que le capitalisme développé en est arrivé à des schémas de distribution qui, à un certain degré, se débarrassent des grandes famines qui étaient courantes dans les pays européens du temps d’Engels, du temps de Marx (15). »

Des trois formes de plus-values qu’aborde Marx, seuls deux sont désignées par un nom, à savoir la plus-value absolue pour celle obtenue par allongement de la durée du travail et plus-value relative pour celle issue d’une hausse de la productivité. La troisième est mentionnée à plusieurs reprises mais ne fait pas partie de l’analyse pour la raison évoquée plus haut d’une part. Nous l’appellerons plus-value de surexploitation obtenue par paiement de la force de travail en dessous de sa valeur. La mondialisation capitaliste actuelle tend à la généraliser pour un nombre grandissant de travailleurs dans les pays du centre impérialiste et encore plus intensément pour les travailleurs des périphéries dominées. A la domination de la plus-value absolue des débuts du capitalisme et à celle de la plus-value relative du capitalisme de maturité succède ainsi la plus-value de surexploitation du « capitalisme sénile » pour reprendre l’expression de Samir Amin (16). Le capitalisme semble ainsi achever un cycle et revenir au début de son émergence c’est-à-dire à la période où se réunissaient les conditions de son installation par la destruction barbare des civilisations indigènes des Amériques et l’esclavage, par le travail des enfants et la surexploitation des premiers prolétaires issus de la paysannerie dépossédée. Il semble retrouver une « forme pure », celle d’avant que l’organisation des travailleurs n’impose le passage de la surexploitation à l’exploitation c’est-à-dire n’impose le paiement de la force de travail à sa valeur.

La centralité de la politique de la frontière 

Le capitalisme mondialisé centré sur la plus-value de surexploitation fonctionne sur la base de chaînes de valeur mondiales. Un même produit final peut ainsi être le résultat de l’assemblement d’éléments provenant de plusieurs sites géographiques répartis sur plusieurs continents. Ce qui distingue les productions de la périphérie dominé et du centre impérialiste n’est pas une différence de productivité mais une différence de salaire. A productivité tendanciellement équivalente, la même force de travail sera payée différemment selon qu’elle est employée au centre ou à la périphérie. Les thèses expliquant les écarts salariaux comme résultat du différentiel de productivité sont tout simplement euro-centrique ou occidentalo-centrique c’est-à-dire qu’elles occultent la dimension mondiale des chaînes de valeur des principales industries ou encore qu’elles font disparaître ce qui caractérise essentiellement le capitalisme mondialisé : « le moteur fondamental qui délimite les contours de la mondialisation de la production [est] l’arbitrage mondial du travail (17) » résume l’économiste John Smith.

C’est à ce niveau qu’intervient la question des frontières et de la politique des frontières. Deux vecteurs existent en effet pour accéder à cette main-d’œuvre sous-payée : faire migrer la production vers la périphérie dominée ou faire migrer la main d’œuvre vers les pays du centre. « Les économies avancées peuvent accéder à la réserve mondiale de main d’œuvre grâce aux importations et à l’immigration (18) » résume le Fond Monétaire International. Avant la fameuse « mondialisation » (c’est-à-dire avant la nouvelle phase de la mondialisation qu’inaugure la disparition du monde bipolaire et de ses rapports de forces) c’est l’immigration qui était le vecteur principal et l’externalisation qui était le vecteur secondaire. Depuis c’est l’inverse. C’est en prenant en compte cette inversion que l’on peut saisir la logique de la politique des frontières :

1) Ouverture forcée des frontières pour les marchandises et les capitaux par la FMI, la banque mondiale, l’OMC et les pays du centre dominant à coup de Plans d’ajustement structurel-PAS, d’Accords de Partenariat Economique (les fameux APE de l’Union Européenne), de conditionnalités pour accéder à « l’aide », etc. ;

2) Ouverture des frontières pour les « cerveaux » sous la forme du discours sur « l’immigration choisie » articulé à une imposition de la conditionnalité d’une privatisation des services publics (principal employeur de ces « cerveaux » jusque-là) des PAS dans les pays de la périphérie dominée ;

3) Fermeture brutale et militaire des frontières conduisant aux crimes institutionnels de masse de la méditerranée et de la frontière mexicaine légitimée par la légende d’une « crise migratoire » ;

4) Gestion des rescapés de la fermeture des frontières au profit des secteurs économiques ne pouvant pas être délocalisés ou  externalisés par la production de « sans-papiers » contraint de vendre leur force de travail en dessous de sa valeur.

∞∞∞

La signification de la nouvelle phase de mondialisation capitaliste enclenchée par la mutation des rapports de forces découlant de la fin du monde bipolaire fait revenir le capitalisme à sa forme « pure » c’est-à-dire celle d’avant les conquis sociaux liés aux luttes sociales et aux luttes de libération (abolition de l’esclavage, lutte de libération nationale, droits sociaux des politiques nationalistes des pays de la périphérique dominée des deux premières décennies des indépendances) qui ont imposées tendanciellement une vente de la force de travail à sa valeur. La mondialisation capitaliste actuelle exprime la domination de la plus-value de surexploitation par le biais d’un arbitrage mondial du travail ou du salaire rendu possible par une politique de la frontière idoine. Le reste n’est qu’une conséquence logique : paupérisation massive au centre comme à la périphérie mais de manière inégale, transformation de la méditerranée et du Mexique en cimetière de masse, création d’une masse de nouveaux « errants » sous la forme des figures du « sans-papier »  ou du « réfugié ». C’est ce mouvement d’ensemble qui constitue la base des révoltes massives de l’année 2019. Pour qu’une telle régression soit possible, il fallait l’accompagner d’une offensive idéologique de grande ampleur. Ce fut la fonction de l’idéologie postmoderne que nous aborderons dans notre prochain papier. 

Saïd Bouamama

https://bouamamas.wordpress.com/2020/01/03/mondialisation-capitaliste-eurocentrisme-et-immigration-une-proletarisation-du-monde-qui-demasque-le-pseudo-postmodernisme-premiere-partie/


(1) John Smith, L’impérialisme au XXIème siècle, Editions critiques, Paris, 2019, p. 144.

(2) Fond Monétaire International, World Economic Outlook, avril 2007, p. 162.

(3) Samir Amin, Modernité, religion et démocratie. Critique de l’eurocentrisme, critique des culturalismes, Parangon, Paris, 2008.

(4) Bureau Internationale du Travail, Indicateurs Clés du Marché du Travail, Genève, 2007, chapitre 4.

(5) Le terme « Hirak » signifiant littéralement « mouvement » et l’auto-nomination que se sont donnés les mouvements populaires massifs dans plusieurs pays ayant comme une de leur langue l’arabe.

(6) Mike Davis, Le pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au bidonville global, La Découverte, Paris, 2007.

(7) Friedrich Engels (1845), La situation de la classe laborieuse en Angleterre. D’après les observations de l’auteur et des sources authentiques, Éditions sociales, Paris, 1960,

(8) Akhenaten Benjamin, Caglar Ozden, et Sten Vermund, Physician Emigration from Sub-Saharan Africa to the United States, PLOS Medicine, volume 10, n° 12, 2013, p. 16.

(9) Fidel Castro, discours au douzième sommet du mouvement des non-alignés du 2 septembre 1998http://www.fidelcastro.cu/es/discursos/discurso-pronunciado-en-la-primera-sesion-de-trabajo-de-la-xii-cumbre-del-movimiento-de, consulté le 1er janvier 2020 à 13 h 15.

(10) Karl Marx, Le Capital, livre 1, éditions du Progrès/éditions sociale, Paris, 1976, p. 306.

(11)Karl Marx, Le Capital, volume 1, op.cit., p. 258.

(12) Karl Marx et Friedrich Engels, Instructions pour les délégués du Conseil central provisoire de l’AIT sur les différentes questions à débattre au Congrès de Genève (3-8 septembre 1866)in Jacques Freymond, La Première Internationale: Recueil de documents, Volume 1, Droz, Paris, 1962, p. 34.

(13) Karl Marx, Le Capital, livre 3, éditions du Progrès/éditions sociale, Paris, 1976, p. 253.

(14)Lénine, L’impérialisme. Stade suprême du capitalisme, Editions sociales, Paris, 1945, p. 89.

(15) Fidel Castro, discours de clôture de la IVème Rencontre Latino-américaine et des Caraïbes du 28 janvier 1994http://www.fidelcastro.cu/fr/citas/28-janvier-1994-0, consulté le 3 janvier 2020 à 9 h 00.

(16) Samir Amin, Au-delà du capitalisme sénile, PUF/Actuel Marx, Paris, 2002.

(17) Mike Davis, Le pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au bidonville global, op. cit., p. 264.

(18) FMI, Perspectives de l’économie mondiale 2007, Washington, p. 180.

Mondialisation capitaliste, eurocentrisme et immigration Une prolétarisation du monde qui démasque le pseudo « postmodernisme »

Publié le 22 février 2020

[Deuxième partie]

Première partie : mondialisation-capitaliste-eurocentrisme-et-immigration-une-proletarisation-du-monde-qui-demasque-le-pseudo-postmodernisme/

Mondialisation capitaliste, eurocentrisme et immigration. Une prolétarisation du monde qui démasque le pseudo « postmodernisme »

La régression sociale que constitue la mondialisation est d’une ampleur inégalée depuis le nazisme. Elle marque une mutation des rapports de force héritée justement de la victoire contre celui-ci. Elle accompagne la disparition des équilibres issus de la seconde guerre mondiale avec son axe bipolaire « est/ouest » mais aussi ses dynamiques de luttes de libération nationale et pour un « nouvel ordre économique international » c’est-à-dire contre le néocolonialisme, d’oppositions aux guerres impérialistes, d’exigences d’un traitement égalitaire pour les composantes surexploitées des classes populaires (jeunes, femmes, immigrés et héritiers de l’immigration, etc.). Une telle régression n’a été possible qu’avec une préparation et un accompagnement idéologique de longue durée visant à perturber les repères théoriques et idéologiques des dominés de la planète. La galaxie des théories dites « postmodernes » fut, selon nous, le véhicule principal de ce combat pour réimposer l’hégémonie culturelle des classes dominantes.

L’Eurocentrisme

L’offensive idéologique qui accompagne la contre-révolution que constitue, la dite « mondialisation » ne pouvait être efficace qu’en s’appuyant sur des éléments de vérité c’est-à-dire sur des cécités et occultations antérieures au sein même des mouvements de lutte contre l’ordre dominant à l’échelle mondiale. Dénoncer ces occultations était une tâche nécessaire. Cette dénonciation fut cependant le prétexte d’une parcellisation de l’analyse et des luttes. Elle ne fut pas mise en œuvre pour appeler à une analyse plus large prenant en compte la dynamique mondiale du capitalisme mais pour présenter chacune des luttes comme séparée des autres. Le lien systémique entre elles était occulté. Parcellisation de l’analyse et des luttes constituent ainsi le tronc commun et le point d’aboutissement partagé de toute la galaxie postmoderne. Parmi les cécités et occultations ayant servi de base d’offensive à cette lutte idéologique se trouve l’eurocentrisme c’est-à-dire une lecture de l’histoire confondant l’universalisme tronqué du capitalisme né en Europe et universalisme réel. Dans le passé cela a conduit pêle-mêle à l’idée d’une colonisation humanitaire pouvant s’opposer à la colonisation barbare du capitalisme, à la thèse de la mission civilisatrice de « gauche » (encore vivace dans le discours de nombreuse ONG « d’aide au développement »), à celle de « l’intégration » des immigrés (c’est-à-dire à une lecture de leurs conditions d’existence référée à leurs caractéristiques culturelles et non à leurs conditions matérielles d’existence et les inégalités qui les caractérisent), à la justification contemporaine ou à l’inaction face aux guerres impérialistes (au prétexte de lutte contre la barbarie ou contre un « tyran » dans un pays du sud de la planète), etc.

Au cœur de l’erreur euro-centrique se trouve, selon nous, la non prise en compte ou la sous-estimation du caractère mondial du capitalisme et ce dès ses premiers pas. Ce mode de production né en Europe a comme caractéristique nous rappelle Aimé Césaire d’être « une forme de civilisation qui […] se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes (1) ». Immanuel Wallerstein utilise lui la métaphore du cancer soulignant le développement exponentiel par métastases, sans autres limites que la mort, qui spécifie le capitalisme (2). La mondialisation capitaliste est une tendance existant dès le début du capitalisme du fait de la concurrence entre capitaux à des fins de maximisation du profit. La destruction des civilisations amérindiennes, l’esclavage, la colonisation, le néocolonialisme et la mondialisation actuelle, ne sont que des formes successives de cette logique d’expansion imposées par les mutations du rapport des forces. Dès l’aube du capitalisme celui-ci polarise le monde en un centre dominant et des périphéries dominées faisant de la pauvreté à un pôle la condition de l’amélioration des conditions d’existence à un autre, du sous-développement ou plus exactement du mal-développement des périphéries la condition du « développement » du centre, de la guerre dans les pays du Sud la condition de la paix dans les pays du Nord, etc. « La polarisation est une constante depuis l’origine du capitalisme. Mais dire que c’est une constante n’est pas dire qu’elle a vêtu une forme inchangée. Elle est passée par des étapes avec des formes adaptées au développement du capitalisme et au résistances des peuples à ses effets » résume Samir Amin (3). La polarisation en classes à l’intérieur de chaque pays et la polarisation à l’échelle mondiale reflète ainsi une même constante et une même logique du système capitaliste.

La sous-estimation euro-centrique de cette polarisation mondiale a conduit la « gauche » dans les pays du Nord à une sous-estimation de l’impérialisme (et en conséquence de l’internationalisme comme nécessité incontournable) issu du fonctionnement cancéreux du capitalisme. Il a fallu ainsi attendre qu’un pays européen (la Grèce) soit touché par les mécanismes de la dette impérialiste pour que ce thème et ce combat se diffuse alors que la dette et les plans d’ajustement structurel qui l’ont accompagnés avaient déjà depuis plusieurs décennies ravagés la quasi-totalité des pays de la périphérie dominée. Il a fallu également attendre que le capitalisme prenne la forme contemporaine de la « délocalisation » des entreprises vers la périphérie pour que l’on entende parler de « mondialisation » alors que celle-ci plongeait déjà depuis des décennies les pays périphériques dans la misère.

La même sous-estimation conduit aujourd’hui aux thèses postmodernistes du remplacement de l’impérialisme par « l’empire ». Cet « empire » qui remplacerait l’impérialisme serait caractérisé par la prédominance du « travail immatériel » sur le « travail industriel » qui serait elle-même le signe du passage de la société industrielle à la société postindustrielle : « Dans la dernière décennie du XXe siècle, écrit Antonio Negri, le travail industriel a perdu son hégémonie, et c’est le « travail immatériel » qui a émergé à sa place, c’est-à-dire un travail qui crée des produits immatériels : le savoir, l’information, la communication, les relations linguistiques ou émotives (4) ». Cette approche limite son regard aux pays dominants du centre et occulte l’existence d’une division internationale du travail concentrant la production industrielle dans les pays de la périphérie. Elargissons le regard à l’échelle planétaire et le tableau d’ensemble se transforme pour faire apparaître une prolétarisation du monde et un travail industriel largement dominant. La thèse postmoderne de l’Empire porte une négation des relations inégalitaires entre le centre dominant et les périphéries dominées. Celles-ci seraient remplacées par une réalité mondiale unique :

« Dans l’actuelle phase impériale, il n’y a plus d’impérialisme – ou, quand il subsiste, c’est un phénomène de transition vers une circulation des valeurs et des pouvoirs à l’échelle de l’Empire. De même, il n’y a plus d’État-nation : lui échappent les trois caractéristiques substantielles de la souveraineté – militaire, politique, culturelle –, absorbées ou remplacées par les pouvoirs centraux de l’Empire. La subordination des anciens pays coloniaux aux États-nations impérialistes, de même que la hiérarchie impérialiste des continents et des nations disparaissent ou dépérissent ainsi : tout se réorganise en fonction du nouvel horizon unitaire de l’Empire. La subordination des anciens pays coloniaux aux Etats-nations impérialistes, de même que la hiérarchie impérialiste des continents et des nations disparaissent ou dépérissent ainsi : tout se réorganise en fonction du nouvel horizon unitaire de l’Empire. (5)

Une telle analyse fait disparaître les notions de « classes » et de « nations » qui céderaient la place à un nouveau « sujet historique » appelé « multitude » qui serait devenue la « classe globale » remplaçant la « classe ouvrière » qui serait le propre de la phase antérieure du capitalisme, la société industrielle. Cette « multitude » définie comme « la totalité des individus qui travaillent et produisent sous la loi du capital (6) » se caractérise pour ces deux auteurs par la diversité extrême en opposition avec les concepts de « classe » et/ou de « peuple » postulant une certaine homogénéité. Comme le fait remarquer Samir Amin une telle lecture n’est qu’un retour à l’individu de l’idéologie libérale : « son fondement est que les nations sont en voie de disparition, et à leur place, l’individu est devenue l’agent actif dans l’histoire. Ça c’est une vision idéaliste qui ne correspond à rien. C’est l’idéologie libérale tout simplement, qui a cours aujourd’hui (7). » Ce qui disparaît au passage en effet n’est rien que moins que l’idée de classe sociale d’une part et celle de « nation dominée » d’autre part. Cette « disparition » entraîne logiquement avec elle la lutte des classes et la lutte anti-impérialiste d’autre part. A la place il ne reste que la lutte de multiples groupes sociaux juxtaposés sans aucune articulation avec un même système de domination, celui du capitalisme mondialisé.

La segmentation généralisée du prolétariat mondialisé

La galaxie des théories postmoderne a réussi à s’imposer en s’appuyant sur des cécités et occultations antérieures des forces de « gauche ». Elle met ainsi en avant la diversité et la hiérarchisation des situations d’exploitations et/ou de domination et leur occultation par une grande partie des forces de « gauche ». La critique est pertinente mais la conclusion tirée est erronée. La mise en concurrence des forces de travail a toujours été une constante du capitalisme dès sa naissance. Elle utilise pour ce faire tous les facteurs possibles et imaginables : le sexe, l’origine, l’âge, etc. Racisme, sexisme et âgisme sont de ce fait, non des tares morales mais des modes de gestion de la force de travail. Il en découle une segmentation du travail et des statuts et une stratification des exploités. L’approche essentialiste de la classe sociale ou du capitalisme a largement freinée la prise en compte des dominés parmi les dominés. Il n’y a jamais eu de classe ouvrière ou de capitalisme homogène. La première a toujours été constituée de plusieurs niveaux d’exploitation (discriminations sexistes, racistes ou âgistes) et le second a toujours juxtaposé certaines formes d’exploitation au centre dominant et d’autres dans les périphéries dominées (esclavagisme, engagisme, différentiel de droit du travail et de conditions d’existence entre le centre et la périphérie).

La nouvelle phase de mondialisation capitaliste actuelle n’apporte rien de nouveau sur le fond. Elle ne fait que pousser à l’extrême la logique de mise en concurrence des forces de travail et avec elle la segmentation des travailleurs (Entre les pays du centre et les pays de la périphérie, entre les pays de la périphérie, au sein des pays du centre, etc.). La mondialisation capitaliste est une séquence historique de généralisation de la segmentation. Elle suscite logiquement une série de conséquences pouvant donner l’apparence d’une juxtaposition de situations d’exploitation sans lien systémique. Pour ne prendre que l’exemple de la situation française, la même logique de segmentation généralisée des travailleurs conduit au volant permanent de travailleurs sans-droit que constituent les « sans-papiers », à l’exacerbation des discriminations racistes qui assignent les immigrés et leurs enfants français à certains segments du marché du travail, à une multiplication des statuts pour l’ensemble des travailleurs, etc. Loin de constituer une « multitude » ces différentes catégories sont toutes le résultat de la concurrence exacerbée entre travailleurs qui caractérise notre séquence historique.

La conséquence des approches postmodernistes est l’abandon de la lutte pour l’unification des dominés c’est-à-dire de la prise de conscience d’être en opposition avec un même système d’exploitation stratifiant pour mieux exploiter, hiérarchisant pour mieux se reproduire et s’étendre. L’unité d’exploitation n’a jamais signifié son unicité. Si dans le passé et encore aujourd’hui l’aspect unitaire est fallacieusement utilisé pour masquer et/ou sous-estimer et/ou euphémiser la surexploitation spécifiques de certains segments, la galaxie postmoderne inverse simplement la logique (qui reste de ce fait tout aussi fallacieuse) en affirmant l’absence d’aspect unitaire au prétexte de la diversité des situations d’exploitations. En lieu et place du combat pour faire reculer le chauvinisme, le racisme, le sexisme, etc., il est proposé à chacun des groupes sociaux concernés de se percevoir (et de percevoir l’oppression spécifique qui est la sienne) comme spécifiques par essence et non plus par construction historique et politique. Ce qui disparaît au passage c’est la dimension, systémique du capitalisme qui est à dimension commune à tous les segments du prolétariat mondialisé. Ce faisant c’est une des tâches essentielles posées à nos luttes qui est évacuée, celle que Samir Amin résume comme suit : « comment articuler les luttes segmentaires dans une stratégie de combat ample et généralisé ? (8) »

La réponse à cette question ne peut pas être la négation des luttes segmentaires, de leur importance et de leur légitimité. De même qu’il était complètement farfelue d’appeler les esclaves à s’insurger contre le capitalisme sans prendre en charge concrètement le combat pour l’abolition, il est complètement hallucinant d’exiger des victimes de la discrimination racistes ou sexistes d’occulter leurs oppressions spécifiques au prétexte de la lutte contre le capitalisme. L’unification des victimes d’un même système d’exploitation passe inévitablement, non par l’occultation des oppressions spécifiques, mais au contraire par la lutte contre elles. Il ne s’agit pas ici d’appeler à une « solidarité » extérieure mais à la conscience de l’existence d’un même système d’exploitation et de domination. Marx posait ainsi comme suit la question : « Dans les États-Unis du nord de l’Amérique, toute velléité d’indépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que l’esclavage souillait une partie du sol de la République. Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri (9). » Dans un autre texte Karl Marx souligne les effets concrets de la négation des oppressions spécifiques ou de leur renvoie à un statut secondaire et négligeable :

« Chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qu’il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les Blancs pauvres vis-à-vis des Nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande ». (10)

Il en est de même sur le plan international. Les carences d’internationalisme ne favorise pas la lutte des classes nationales mais l’affaiblisse. L’oppression et l’exploitation impérialiste des périphéries dominées renforce la force du capitalisme et rend plus difficile son renversement. Ici aussi, il ne s’agit pas d’une solidarité morale extérieure mais d’une prise de conscience systémique. Voici comment Marx pose la question de l’intérêt pour la classe ouvrière anglaise de l’indépendance de l’Irlande en reconnaissant au passage ses erreurs d’analyses antérieures : « Pendant longtemps, j’ai cru qu’il était possible de renverser le régime irlandais grâce à la montée de la classe ouvrière anglaise. J’ai toujours défendu ce point de vue dans le New York Tribune. Or une analyse plus approfondies m’a convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise ne fera jamais rien tant qu’elle ne se sera pas défaite de l’Irlande. C’est en Irlande qu’il faut placer le levier. Voilà pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général (11). » Il en est de même aujourd’hui sur la question de l’indépendance des dits « DOM », du Franc CFA ou de la présence militaire française en Afrique.

A la prolétarisation du monde correspond donc la nécessité de rompre avec le fatras de théorisations postmodernistes qui obscurcissent l’intelligence des enjeux de notre séquence historique et des luttes qu’elle exige.

Saïd Bouamama

https://bouamamas.wordpress.com/2020/01/23/mondialisation-capitaliste-eurocentrisme-et-immigration-une-proletarisation-du-monde-qui-demasque-le-pseudo-postmodernisme-deuxieme-partie/

(1) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, Paris, 2004, p. 9.

(2) Immanuel Wallerstein, L’occident, le capitalisme et le système-monde moderne, Sociologie et sociétés, volume 22, n°1, printemps 1990, pp. 15-52.

(3) Demba Moussa Dembelé, Samir Amin, Intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud (entretien avec Samir Amin), CODESRIA, Dakar, 2011, p. 39.

(4) Toni Negri, Traversées de l’Empire, L’Herne, Paris, 2011, p. 53.

(5) Toni Negri, L’Empire stade suprême de l’impérialisme, Le Monde Diplomatique, janvier 2001, p. 3.

(6) Michael Hardt et Toni Negri, Multitude. Guerre et Démocratie à l’âge de l’Empire, La Découverte, Paris, 2004, p. 133.

(7) Demba Moussa Dembelé, Samir Amin, Intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud (entretien avec Samir Amin), op. cit., p. 36.

(8) Samir Amin, Au sujet des thèses de Michael Hardt et d’Antonio Negri. Multitude ou prolétarisation ?, http://www.medelu.org/Au-sujet-des-theses-de-Michael, consulté le 23 janvier 2020 à 11h30

(9) Karl Marx, Le Capital, livre 1, éditions du Progrès/éditions sociale, Paris, 1976, p. 292.

(10) Karl Marx, lettre à Siegfried Mayer et August Vogt du 9 avril 1870, in Marx-Engels, Correspondance, tome X, éditions sociales, Paris, 1984, p. 345.

(11) Karl Marx, lettre à Friedrich Engels du 10 décembre 1869, Correspondance, tome X, éditions sociales, Paris, 1984, pp. 232-233.

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Avec près de 600 millions d’euros levés, les startups françaises démarrent en force l’année. @Getty Images

Chaque mois, les Echos START recense les plus grosses levées de fonds réalisées par les startups françaises.

Nous avons réalisé ce TOP 10 des plus grosses levées de fonds de janvier 2020, grâce à la “base des deals” de nos confrères de Capital Finance. Avec près de 600 millions d’euros levés en ce début d’année, les startups françaises démarrent en force l’année. En comparaison, la French Tech avait levé 248 millions d’euros en janvier 2019. 2020, année riche ?

1- EcoVadis, la plateforme de notation de la RSE qui s’internationalise : 180 millions d’euros

Née en 2007, EcoVadis a développé une plateforme permettant aux sociétés d’évaluer la responsabilité sociétale (RSE) de leurs fournisseurs sur différents indicateurs : respect de l’environnement et conditions de travail, notamment.

Jeudi 9 janvier, l’entreprise française a annoncé avoir levé 180 millions d’euros, une somme qu’elle doit à CVC Growth Partners, la branche growth Equity de CVC Capital Partners. En 2016 déjà, la jeune pousse avait levé 30 millions d’euros auprès de Partech Ventures.

EcoVadis compte aujourd’hui 60.000 clients dans 155 pays différents et “connaît une croissance annuelle de 40% par an sur les cinq dernières années” informe le communiqué de presse. En France, la plateforme collaborative travaille avec de nombreux groupes du CAC 40. L’Oréal, Axa, Alstom, Nestlé et Heineken ou encore LVMH (propriétaire du groupe Les Echos) figurent parmi ses clients.

Avec cette nouvelle levée de fonds, EcoVadis mise sur une meilleure implantation aux États-Unis et en Asie et promet de recruter 200 salariés à travers le monde (la société en compte 600) en 2020.

2- ManoMano, le spécialiste du bricolage et du jardinage, à la conquête de l’Europe : 125 millions d’euros

Depuis son lancement en 2013, ManoMano, spécialiste de la vente en ligne de produits de bricolage et de jardinage n’a cessé de grossir. En l’espace de six ans, la startup a levé en tout 311 millions d’euros et cette année, l’entreprise tape fort avec 125 millions d’euros levés, de quoi lui donner une longueur d’avance sur le marché européen.

En 2019, les ventes chez nos voisins européens représentaient un tiers de ces 620 millions d’euros de chiffre d’affaires de la plateforme.

Aujourd’hui, ManoMano revendique plus de 3 millions de références, plus de 3,5 millions de clients actifs à travers l’Europe et 370 employés dans six pays d’Europe. Depuis peu, le site internet est membre du Next40, l’indice français des startups qui pourraient se transformer en licornes.

3- Qonto, la néobanque bientôt établissement bancaire : 104 millions d’euros

Qonto vient de réaliser une levée de fond spectaculaire pour une Fintech française de 104 millions d’euros. Ce succès repose sur des investisseurs fidèles et sur de nouveaux actionnaires comme le géant chinois Tencent.

À LIRE AUSSI : ARTICLE : Le retail, nouveau secteur phare pour les startups du French Tech 120

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Grâce à cette augmentation de capital, Qonto pourra se transformer en un véritable établissement bancaire et cela à l’échelle européenne. Pour mener à bien cet objectif ambitieux, la jeune pousse prévoit de recruter une centaine de personnes, de quoi atteindre le nombre symbolique de 300 salariés. Aujourd’hui, la jeune pousse compte 65.000 PME clientes dans toute l’Europe, mais espère doubler ce nombre d’ici fin 2020.

Depuis début 2019, son chiffre d’affaires  a été multiplié par quatre et son implantation chez nos voisins européens s’est largement renforcée.

4 – LumApps, l’Intranet qui facilite la vie de bureau  : 63 millions d’euros

Depuis sa création en 2012, LumApps propose aux entreprises un Intranet “intelligent, social et mobile”, pensé pour informer et fédérer les collaborateurs. En ce début d’année, l’entreprise a levé 63 millions d’euros auprès d’investisseurs historiques comme Bpifrance ou Idinvest Partners.

Grâce à ces nouvelles ressources, LumApps aura les moyens de perfectionner son interface, voire de l’enrichir grâce à l’intelligence artificielle et le machine learning. Elle prévoit aussi de doubler le nombre de ses salariés (pour atteindre environ 400 salariés) et réfléchit à de possibles fusions et acquisitions.

La jeune pousse réalise plus de 50% de son chiffre d’affaires aux États-Unis. Décidée à conquérir le monde, l’entreprise investit le continent asiatique, et prévoit d’ouvrir des bureaux en Allemagne, au Canada et à Singapour. Début 2020, elle revendique plus de 260 clients (comme Airbus, Auchan ou Colgate), 4 millions d’utilisateurs et vise les 10 millions d’ici 2022.

5 – Lydia Solutions, l’app pour rembourser ses potes : 40 millions d’euros

Lancée en 2013, l’application de paiement mobile a bien grandi. Il s’agit désormais d’une interface qui permet de réaliser tous ses paiements via Lydia et non plus via une application bancaire.

Aujourd’hui, 25% des Français entre 18 et 30 ans possèdent un compte Lydia, avance la Fintech. La startup revendique d’ailleurs plus de 3 millions d’utilisateurs, dont la plupart sont français.

L’arrivée du chinois Tencent dans son capital lui a permis de lever 40 millions d’euros en ce début d’année. Grâce à cette somme, Lydia pourra accélérer son implantation sur le marché des services financiers et conquérir le coeur d’autres pays d’Europe.

Pour devenir “le Paypal de la nouvelle génération mobile”, entre 50 et 100 nouvelles recrues pourraient rejoindre la jeune pousse qui compte déjà 90 salariés.

6- Eyevensys, la biotech qui vous aide à y voir plus clair :  27 millions d’euros

Eyevensys, fondé en 2008, créée des solutions ophtalmologiques non invasives et durables pour traiter les maladies oculaires et ainsi répondre aux limitations des solutions actuelles telles les opérations ou les injections dans l’oeil. Développée par la docteure Francine Behar-Cohen et co-dirigée par Patricia Zilliox, la biotech parisienne fait partie des 3% des startups dirigées exclusivement par des femmes. A ce deuxième tour de fonds s’invitent Boehringer Ingelheim Venture Fund, Global Health Sciences Fund et Pureos Bioventures pour une somme totale de 27 millions d’euros.

Avec ces nouveaux fonds récoltés, la startup peut ainsi commencer la deuxième phase clinique de son produit aux Etats-Unis. En plus de son produit phare, la startup développe deux autres produits pour traiter des maladies dégénératives de l’oeil telles la rétinite pigmentaire, et la dégénérescence maculaire liée à l’âge.

7- HomeLoop, l’OpenDoor français qui révolutionne le marché de l’immobilier :  20 millions français

La proptech française, créée en 2016, propose de racheter et de revendre les biens immobiliers de ses clients. Elle s’occupe de tout le processus, de l’offre d’achat générée par un algorithme à la signature de la vente, offrant ainsi un service rapide, fiable, sécurisé et adapté au client.

À LIRE AUSSI : ARTICLE : Logement : devenez un propriétaire pépère grâce à ces startups

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Avec un volume de biens supérieur à 18 millions d’euros en 2019, la jeune pousse ambitionne de passer les 100 millions d’euros en 2020 grâce à cette nouvelle levée de fonds entièrement financée par Crescendix. Actuellement présente en Ile-de-France, à Lille et à Nantes, HomeLoop compte bien s’étendre à d’autres grandes villes françaises.

8- Euralis Semences, un des leaders mondiaux des semences : 20 millions

La filiale du groupe coopératif agricole français Euralis créée en 1950 est une des plus grosses sociétés une des plus grosses de semences européennes. Ses cultures phares, le maïs, le tournesol, le colza, le sorgho et le soja, réparties sur plus de 3,3 millions d’hectares, font d’elle un des leaders mondiaux en la matière. La filiale travaille avec 1.150 professionnels de l’agriculture, à tous les niveaux, de la recherche jusqu’à à la commercialisation.

Euralis Semences se tourne vers la Russie avec cette nouvelle levée de 20 millions d’euros menée par ses actionnaires Unigrains et Sofiprotéol, pour un projet de construction d’une usine de production de semences. Leur but : doubler les quantités de semences vendues chaque année en Russie d’ici 2025. Un beau projet pour la filiale qui enregistre un chiffre d’affaires de 210 millions d’euros pour son activité 2018-2019, un chiffre en hausse de 8 %, et un bénéfice opérationnel à 29 millions d’euros, également en hausse.

9- ValueState, les experts de l’investissement hôtelier : 25 millions d’euros

ValueState, fondée en 2010, est spécialisée dans les investissements immobiliers et la gestion d’hôtels franchisés. Son portefeuille se constitue d’une dizaine d’hôtels entre 3 et 5 étoiles se situant principalement en centre-ville, à Paris, Lyon, Marseille ou encore Courchevel et Chambéry. La société immobilière compte déjà plus de 535.000 clients.

ValueState jusqu’ici soutenue par des family offices vient de lever 25 millions d’euros grâce au soutien de trois nouveaux actionnaires minoritaires, Idia Capital Investissement, Bpifrance et Socadif Capital Investissement. Avec ce capital au compteur, ValueState compte doubler son chiffre d’affaires pour 2025.

10- Alderaan Biotechnology, la biotech qui veut battre le cancer : 18,5 millions

La biotech parisienne fondée en 2017 par Advent France Biotechnology (AFB) et deux professeurs spécialisés en immunologie, a su lever 18,5 millions d’euros auprès des fonds pan-européens Medicxi Ventures et AFB. La startup développe actuellement deux solutions, une pour le traitement des cancers du foie, du sein et des ovaires et l’autre pour les cancers de la cerveau, du cou et des reins.

À LIRE AUSSI : ARTICLE : Bricolage : Mon Coach Brico, Hemea et Bricoco, 3 startups à suivre

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Cette levée va permettre à la biotech de continuer à développer les solutions avec pour objectif d’atteindre les premiers essais cliniques avant 2022 pour sa première solution. La startup compte cinq membres, ses deux fondateurs chercheurs à l’hôpital Saint-Louis à Paris et à l’Institut Paoli Calmette à Marseille ainsi que son dirigeant Arnaud Foussat.

PAR LÉA TAIEB ET ALIX PUBLIE

La nouvelle financiarisation de la fourchette et de la fourche ?

 

Chambres d’agriculture France

La nouvelle financiarisation de la fourchette et de la fourche ?

La pénétration d’acteurs non agricoles dans la sphère agricole est un phénomène étudié de longue date, et qui a trouvé un écho particulièrement important depuis la crise économique et financière de 2007-2008. Une nouvelle forme de financiarisation de l’agriculture et de l’alimentation a récemment fait son apparition et pourrait, à terme, bouleverser certains équilibres dans la gouvernance des systèmes alimentaires.

DÉFINITIONS

chapitre 1

[1] Clapp, J. (2019). The rise of financial investment and common ownership in global agrifood firms. Review of International Political Economy, 1-26.

chapitre 2

[1] Valoral Advisors (2018). Global food & agriculture investment outlook.

[2] Par exemple, 93 % de ces investissements concernent des exploitations agricoles dans la région Océanie.

[3] Magnan, A. (2015). The financialization of agri-food in Canada and Australia: Corporate farmland and farm ownership in the grains and oilseed sector. Journal of Rural Studies, 41, 1-12.

L’étude de l’évolution de la financiarisation de l’agriculture s’est souvent concentrée sur les achats de terres agricoles (« land-grabbing ») et la présence de fonds spéculatifs sur les marchés à termes agricoles. Mais un nouveau type d’acteur, principalement représenté par les fonds d’investissement, semble émerger dans la sphère agricole et alimentaire. Or, cette discrète évolution de la financiarisation des systèmes alimentaires prend une ampleur de plus en plus croissante sur ces dix dernières années avec l’introduction de ces fonds d’investissement ou de sociétés de gestion d’actifs (« asset managment ») dans la propriété des entreprises et des exploitations agricoles.

1 – Quand les fonds d’investissements dictent les choix des IAA

Certaines de ces sociétés, qui ont d’ailleurs fait récemment irruption dans l’actualité sociale telles que la multinationale BlackRock, détiennent des parts non négligeables dans le capital de grandes entreprises agroalimentaires et sont capables de peser dans les décisions stratégiques de ces entreprises.  Dans un article [1] publié dans la Revue of International Political Economy, l’économiste canadienne Jennifer Clapp étudie le poids de ces sociétés dans le capital social de plusieurs firmes multinationales de l’agroalimentaire (FMNA) telles que Coca-Cola, Nestlé ou Danone, mais également de firmes situées à l’extrême amont de la chaîne de valeur agroalimentaire comme DuPont, Bayer ou Monsanto (Graphique).

La valeur des fonds gérés par BlackRock (première société de gestion d’actifs à l’international) et directement liées au secteur agroalimentaire sur l’année 2018 a atteint près de 1,5 milliards de dollar au second semestre 2018, ceci à travers les différentes prises de participation dans l’actionnariat des 20 premières FMNA. Les autres fonds d’investissement du top 5 mondial que sont Vanguard, State Street, Capital Group et Fidelity ne sont pas en reste non plus, avec parfois une détention des parts actionnariales qui dépasse les 10 % comme dans le cas de Capital Group avec la société d’agrochimie DuPont. DuPont, qui a fusionné en décembre 2015 avec un autre géant de l’agrochimie, Dow Chemicals, et dont Capital Group détient également 4 % du capital.

Ces prises de participation croisées de ces sociétés de gestion d’actifs, et leur présence conjointe dans l’actionnariat des FMNA, révèlent des mécanismes et des stratégies d’influence qui pèsent sur les décisions de ces firmes. Si les récentes opérations de fusions-acquisitions dans le secteur de l’agrochimie (Dow-Dupont, Bayer-Monsanto, ChemChina-Syngenta) ont été justifiées par la conjoncture des marchés et le besoin de restructurer le secteur, les fonds de gestion d’actifs ont eu une influence considérable dans ces opérations de concentration. Dans le cadre d’une stratégie concertée de ces fonds pour accroître la valorisation des entreprises dans lesquelles ils détiennent des parts (valorisation qui va conditionner le versement de dividendes aux actionnaires que sont les clients des fonds de gestion), elles peuvent peser de tout leur poids dans les votes des assemblées générales. Par exemple, la part cumulée des cinq premiers fonds d’investissement dans des sociétés comme Dupont et CF Industries dépassent les 30 %, ce qui est suffisant pour obliger un directoire à composer avec les représentants de ces sociétés et de leurs intérêts.

2 – La finance proche des champs

Le contrôle actuel exercé par les fonds d’investissement sur les entreprises agroalimentaires est le fruit d’une orientation stratégique visant à saisir réelle une opportunité de diversification des portefeuilles d’actifs, et d’investissement dans un secteur d’avenir dont la rentabilité suit un sentier de croissance stable sur le long terme à l’échelle mondiale : croissance de la demande mondiale, utilisation des nouvelles technologies, émergence de nouvelles tendances de consommation. Le nombre de fonds spécialisés dans le secteur agroalimentaire est ainsi passé de 38 à 530 entre 2005 et 2018, pour une capitalisation totale de 83 milliards de dollars d’actifs contre 18 milliards de dollars en 2010 [1]. Si ces investissements se concentrent dans des entreprises de l’agroalimentaire ou de l’agrochimie, les exploitations agricoles sont également de plus en plus ciblées par ces sociétés, jusqu’à représenter le maillon de la chaîne de valeur alimentaire le plus attractif dans certaines régions pour ces capitaux [2]. D’après le Rapport 2018 de Valoral Advisors, le nombre de fonds dédiés uniquement aux investissements dans les exploitations agricoles s’élevaient à 145 en 2017 contre 17 en 2005, principalement centré sur l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud et l’Océanie. 60 % de ces fonds sont orientés vers des exploitations en grandes cultures [3], et prennent souvent la forme de la création d’une agro-holding qui détient les terres pour les louer ensuite à des agriculteurs, tout en leur fournissant les intrants, l’itinéraire technique et en gérant la commercialisation de la production.

Ces formes de financiarisation émergentes dans les systèmes agricoles et alimentaires posent de nombreux enjeux pour le devenir des agriculteurs dans cette nouvelle décennie qui s’ouvre. Faut-il s’adapter, adopter ou résister à ce nouveau mode de financement ? Existe-t-il un risque de perte de contrôle de l’appareil de production agricole ? D’autant plus que ces entreprises sont toujours plus concentrées en amont comme en aval… Des questions, essentielles, mais qui semblent encore très éloignées des débats politiques, en France comme dans l’Union européenne.

La Lettre économique des Chambres d’agriculture du mois de janvier 2020 – Quentin MATHIEU –  l’APCA

https://www.pleinchamp.com/actualites-generales/actualites/la-nouvelle-financiarisation-de-la-fourchette-et-de-la-fourche