En attendant « Godot la croissance »

La politique d’austérité des gouvernements de la zone euro rapproche le risque de récession

La conjoncture économique dans la zone euro est marquée par la récession et la déflation. La baisse des prix constatée sortie usine pour les biens industriels est en lui-même l’indicateur de la surproduction. La politique d’austérité accentue la contraction du marché final et conduit à une baisse des investissements, à la montée du chômage et à une nouvelle crise financière et économique.

La politique budgétaire oriente l’action sur les dépenses publiques dans le sens d’une énorme baisse de 21 milliards d’euros. Du jamais vu. Elle se décompose en :

  • –7,7 milliards pour l’Etat sous la forme d’une baisse du pouvoir d’achat des fonctionnaires et la réduction de leur nombre sauf pour l’Education nationale (+ 9400 postes) et, dans une moindre mesure, pour la Justice et l’Intérieur ; et une diminution du service de la dette (amortissement + intérêts) permise par la faiblesse des taux de l’intérêt. Les marchés financiers prêtent à des taux d’intérêt « réels » – grosso modo la différence entre le taux nominal et le taux d’inflation – négatifs.

  • -3,7 milliards pour les collectivités territoriales, baisse qui aura un impact récessif sur les investissements publics et se traduira par la dégradation des conditions de vie des populations qui alimentera leur colère sourde. Les jacqueries sont probables. Dans le même temps, le Bâtiment-Travaux Public s’installe dans la récession.

  • -9,6 milliards pour la Sécurité Sociale dont 3,2 milliards pour la branche maladie. Il est prévu d’économiser 890 millions sur les dépenses hospitalières alors que les hôpitaux sont déjà dans une situation difficile. Des fermetures, des regroupements sont envisagés au détriment du droit fondamental à la santé. Là encore le gouvernement alimente le ressentiment. Comme s’il avait décidé de jouer le vote Front National. Le vote des députés sur la modulation des allocations familiales devrait permettre de rapporter 700 millions. Il est vrai que cette branche de la Sécurité sociale est une branche rapportée. Elle fait plutôt partie de la politique familiale. Mais remettre en cause son caractère universel peut permettre – on entend déjà le Medef – d’élargir cette décision aux autres allocations.

Du côté de la politique fiscale, les recettes sont espérées à la hausse, de 5,6 milliards, malgré une baisse de l’impôt sur les sociétés, de 2,3 milliards, résultat à la fois de la baisse des marges des entreprises et du CICE, du crédit d’impôt compétitivité emploi. Autant dire que cette baisse de l’imposition des entreprises ne profitera ni à l’emploi ni à l’investissement. Le destin du Pacte de Responsabilité suivra le même chemin. Les « cadeaux aux entreprises » ne font pas partie de la solution pour sortir de la crise actuelle. Il faut souligner, pour montrer l’inanité de telles mesures, que les rentrées de cet impôt auront baissé, entre 2013 et 2015, de 14 milliards d’euros. Le CICE comme le Pacte sont des purs produits de l’idéologie libérale mêlée aux intérêts à court terme du patronat.

Sur quoi compte le gouvernement pour augmenter les rentrées fiscales ? Sur l’impôt sur le revenu des ménages d’abord. Malgré la suppression de la première tranche qui devrait coûter 3,5 milliards, la hausse devrait être de 570 millions. Une mesure démagogique que cette suppression. Elle conduira à un approfondissement des inégalités faute d’une réforme fiscale de grande ampleur. Ensuite et surtout sur la TVA, soit 4,8 milliards prévus. Si les ménages continuent de consommer. Sinon, il faut s’attendre à une hausse du taux de cet impôt injuste.

Quels moteurs de la croissance ?

L’hypothèse de croissance du gouvernement, socle des prévisions budgétaires, est de 1% pour 2015. Un objectif qui apparaît ambitieux alors que l’économie française connaît un taux d’augmentation du PIB qui ne décolle pas du zéro, pour les trois premiers trimestres 2014. Les moteurs de la croissance sont tous grippés.

L’investissement des entreprises continue de diminuer faute d’incitation. Les enquêtes de l’INSEE montrent que l’entreprise est sensible à l’évolution de son marché. Si ce dernier n’est pas orienté à la hausse, il n’est pas question d’augmenter le nombre de machines. La hausse doit être importante pour déclencher la décision d’investir. Des capacités de production restent inemployées. Les machines ne tournent pas à 100% de leur possibilité.

La consommation des ménages, qui a tiré la très faible croissance jusqu’ici, devrait stagner au mieux. Seul l’industrie du luxe connaît une augmentation de ses marchés, un révélateur de l’approfondissement des inégalités. Ce système inégalitaire est un facteur désormais structurel de la crise actuelle. Le chômage qui touche tous les secteurs, la baisse du pouvoir d’achat programmée expliquent la possible stagnation de la consommation des ménages. L’INSEE a aussi constaté que la pauvreté s’enracine et que les pauvres deviennent encore plus pauvres. Leur nombre… a diminué en 2012 (dernier chiffre connu) passant de 8,7 à 8,5 millions représentant 14%de la population. La mesure de cette pauvreté monétaire est fixée, par convention, à 60% du revenu médian. Or, entre 2011 et 2012 ce revenu médian a diminué de 1662 euros par mois à 1645. Cette baisse provoque une « intensification de la pauvreté » pour reprendre les termes de l’INSEE.

L’économie française peut-elle compter sur le dernier moteur, les exportations ? Que nenni ! Les prévisions de hausse des échanges mondiaux ont été revues à la baisse et la désindustrialisation ne peut pas permettre d’envisager une place plus importante sur le marché mondial pour les entreprises françaises.

Au total, et au mieux, c’est une croissance zéro qui est la plus vraisemblable pour 2015. L’environnement de la zone euro n’est, quant à lui, pas porteur. L’économie allemande vient de s’apercevoir qu’elle dépendait, pour sa croissance, des autres pays de la zone et de l’Union Européenne. Les marchés en dehors de l’Union sont en train de se raréfier. Les sanctions contre Poutine et la baisse (relative) de la croissance en Chine provoquent la diminution des exportations allemandes. Il apparaît, en plus, que l’économie allemande a vu l’accumulation du capital ralentir, son avenir dépend de sa capacité à innover.

Les politiques mises en œuvre ne changent pas pour autant. Elles restent inscrites dans l’idéologie libérale. L’OCDE qui a apporté un satisfecit au gouvernement français pour sa politique « qui va dans le bon sens » propose d’aller encore plus loin dans la « libération du marché du travail » et dans les « réformes structurelles ». Traduction : suppression du droit du travail et du droit de la Sécurité sociale pour permettre plus de croissance en diminuant le coût du travail. Une politique qui a déjà les preuves de sa nocivité dans les pays de l’Europe du Sud en instaurant une récession profonde sans réussir ni à baisser les déficits ni la dette.

La compétitivité dont on nous rebat les oreilles est un facteur supplémentaire de possible éclatement de la zone euro. Elle oppose les pays les uns aux autres pour que chacun gagne des parts de marché sur les autres. Elle ne permet pas la définition de politiques communes. Or, le problème de l’Europe est d’abord un problème politique.

Comment lutter contre la déflation ?

La crise systémique dans laquelle se débattent tous les pays provoque une panne, celle de la prévision. « L’économie mondiale 2015 » du CEPII et « L’économie française 2015 »1 de l’OFCE ne s’y risquent pas. L’intérêt de ces ouvrages est plutôt du côté de leurs dossiers.

Il est révélateur qu’ils n’utilisent pas le terme de « déflation » malgré l’évidence mais celui de « lowflation », une faible inflation. Une présentation positive mais loin de la réalité du monde.

Pourtant, même la BCE a pris conscience de ce nouveau contexte. Mario Draghi a changé de politique monétaire, contournant tous les traités. Ironiquement, il s’abrite derrière l’objectif fixé du taux d’inflation soit 2%. Or la zone euro en est loin. Il en a conclu que la BCE devait mener une politique monétaire expansive en ouvrant les vannes du crédit et en diminuant le taux directeur à 0,15% soit un taux jamais vu. Il prête massivement aux banques mais cette création monétaire n’alimente pas le circuit économique. Les capitaux restent confinés dans la sphère financière. Pour deux raisons. Du côté des banques, la crainte du risque de faillite des entreprises et du côté des capitalistes la volonté de se désendetter.

La crise financière menace. Les « stress tests » des banques et leur résultat positif sauf pour les banques italiennes, espagnoles, grecques, n’ont aucun sens. Même si les capitaux propres ont augmenté, elles sont à la merci d’un retournement sur les marchés financiers. La semonce de la semaine du 20 octobre où les Bourses ont décroché devrait faire réfléchir. De même que la chute – mis à part le cacao – des cours de toutes les matières premières, au plus bas depuis 2009, devrait susciter des réactions au lieu de se voiler la face et croire que tout s’arrangera par on ne sait quelle grâce.

La déflation se poursuivra si aucune politique économique ne vient la contrecarrer. La récession sera plus profonde que celle de 2008-2009. La crise de l’euro pourrait mener à son éclatement.

Une politique de relance, de justice fiscale, de renouveau des services publics et qui met à l’ordre du jour la lutte contre la mutation climatique et la crise écologique est nécessaire. Pour permettre d’abord la sortie de la récession. Ensuite de combattre tous les éclatements sociaux et, enfin, de construire des alternatives qui redonnent une légitimité à l’action politique. Un début de solution à la crise politique profonde. Cette crise est alimentée par le démantèlement de la forme sociale de l’Etat mais aussi par l’incapacité du capitalisme de dessiner une sortie de sa crise, de renouer avec la croissance. C’est un signe de faillite de ce mode de production. Le signe que le monde est en train de basculer…

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2014/11/29/la-politique-dausterite-des-gouvernements-de-la-zone-euro-rapproche-le-risque-de-recession/

Nicolas Béniès

1 Les deux ouvrages aux éditions La Découverte/Repères.

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Un exemple de privatisation sauvage.

La scandaleuse privatisation de l’aéroport de Toulouse-Blagnac

28 novembre 2014 | Par Laurent Mauduit

Pour la première vraie privatisation du quinquennat Hollande, Emmanuel Macron veut céder l’aéroport de Toulouse-Blagnac à un groupe chinois implanté dans des paradis fiscaux et à un groupe canadien radié pour dix ans par la Banque mondiale, pour des faits graves de corruption. Enquête sur une cession qui a tout de l’affaire d’État.

Depuis que François Hollande l’a promu ministre de l’économie, Emmanuel Macron s’est fait une spécialité de multiplier les provocations en sortant chaque jour de sa hotte un nouveau projet concocté au préalable dans les cénacles patronaux ou dans les milieux de la haute finance dont il vient. Remise en cause des 35 heures, gel des salaires, déréglementation du droit du travail, agression contre les professions réglementées comme celle d’avocat : le successeur d’Arnaud Montebourg multiplie les annonces de nouveaux projets.

À toutes ces provocations, il va falloir bientôt ajouter un scandale, voire une affaire d’État. Sur décision d’Emmanuel Macron, l’aéroport de Toulouse-Blagnac pourrait être partiellement privatisé dans les prochains jours au profit d’un consortium sino-canadien. Or l’un des groupes, dénommé SNC-Lavalin Inc., a fait l’objet en 2013 de la plus grave sanction prise par la Banque mondiale pour des faits de corruption. L’autre est implanté dans une myriade de paradis fiscaux, dont les îles Vierges et les îles Caïman.

Pour l’heure, l’affaire n’a fait que peu de bruit, n’alimentant que quelques articles modestes ici ou là. Elle est pourtant d’une considérable importance.

À cela, il y a une première raison. C’est la première fois, depuis que François Hollande a accédé à l’Élysée en mai 2012, qu’une véritable privatisation, fût-elle partielle, est engagée. Jusque-là, des cessions de 2 ou 3 % du capital de certaines entreprises publiques avaient été mises en œuvre afin de permettre à l’État, de plus en plus impécunieux, de boucler ses fins de mois. Mais jamais le contrôle même d’entreprises publiques n’avait été cédé, au terme d’une privatisation.

Or, dans le cas présent, c’est bien de cela dont il s’agit. Alors que l’aéroport de Toulouse-Blagnac était jusqu’à présent contrôlé à hauteur de 60 % par l’État, 25 % par la chambre de commerce et d’industrie de Toulouse, 5 % par le conseil général du département, 5 % par la Ville de Toulouse et 5 % par la Région, l’État a décidé de se retirer. Le 18 juillet 2014, le Journal officiel a révélé qu’un appel d’offres international serait lancé. « Cette cession portera dans un premier temps sur 49,99 % du capital et comportera également une option de vente par l’État de sa participation résiduelle au capital », pouvait-on lire. En clair, les candidats au rachat qui seront choisis pourront disposer sous trois ans d’une option sur 10,1 % du capital, et contrôler ainsi largement plus de la majorité du capital de la société.

Pourquoi donc l’État engage-t-il une privatisation ? À tout le moins, cela aurait souffert d’être discuté, d’autant que l’aéroport de Toulouse-Blagnac, le sixième français, a un rôle économique stratégique, compte tenu notamment des implantations voisines des sites d’Airbus. De plus, il affiche une très belle santé économique, réalisant bon an mal an des profits de l’ordre de 10 millions d’euros.

Et pourtant, non ! L’ancien associé gérant de la banque Rothschild qu’est Emmanuel Macron ne s’est guère soucié de l’intérêt général et a choisi de mener la privatisation tambour battant de ce « bijou de famille » – selon l’expression qui a fait florès, au plus fort des controverses suscitées par les premières privatisations, en 1986-1988. Un débat aurait été d’autant plus impérieux qu’Emmanuel Macron est visiblement saisi d’une fringale de privatisation, puisque après Toulouse, ce sera ensuite le tour des aéroports de Nice puis de Lyon d’être vendus à l’encan.

Mais dans le cas de cette privatisation, ce sont surtout les modalités retenues et la procédure choisie qui apparaissent comme le plus choquant. Au début, rien que de très normal. Au terme du premier tour de l’appel d’offres, huit candidats au rachat se sont mis sur les rangs. Puis, pour le second tour, il n’est plus resté que quatre consortiums pour présenter une offre.

La plus grave sanction de la Banque mondiale

Le premier candidat au rachat est Aéroports de Paris, allié à Predica, la filiale assurances du Crédit agricole. Le deuxième candidat est le groupe d’infrastructure Vinci, associé à la filiale spécialisée de la Caisse des dépôts, CDC infrastructures, et une filiale d’EDF dénommée EDF Invest. Le troisième candidat est Cube, un fonds d’investissement spécialisé dans les infrastructures, associé à Natixis, la banque d’investissement de BPCE. Et le quatrième candidat est un consortium un tantinet mystérieux comprenant le groupe canadien SNC-Lavalin Inc. (un concurrent d’Alstom dans le domaine des transports, mais aussi présent sur le secteur du BTP) et un groupe chinois, dénommé Friedmann Pacific Investment Group.

Dans un premier temps, on pouvait penser que la compétition se jouerait entre les deux premiers candidats, qui présentent l’avantage d’être adossés à des groupes publics et d’avoir dans leur tour de table des groupes qui ont un véritable savoir-faire. Quitte à privatiser, autant que le joyau reste dans la grande galaxie du public et soit entre les mains de professionnels du secteur ! Quitte à privatiser, autant, de surcroît, que cela contribue à créer des « champions » nationaux.

L’une de ces deux solutions était d’autant plus probable que les deux autres candidats semblaient avoir assez peu de chances d’être retenus. Dans le cas de l’alliance Cube-Natixis, parce qu’ils ont pour double handicap de ne pas avoir de racine dans la sphère publique et de ne pas avoir de compétence aéroportuaire. Quant au quatrième candidat, il apparaît parfaitement infréquentable.

Selon les informations que Mediapart est parvenu à recueillir, la structure de tête du groupe chinois est détenue par un oligarque dénommé Poon Ho Man et son épouse Christina, et se nomme Capella Capital Limited, une holding immatriculée aux îles Vierges britanniques. Cette holding de tête a pour filiale à 100 % une société dénommée Friedmann Pacific Investiment Holdings Limited, dont le pays d’immatriculation est inconnu : cette dernière société aurait elle-même une filiale dénommée Friedmann Pacific Asset Management Limited, immatriculée également aux îles Vierges britanniques.

Ce serait cette dernière société qui serait alliée au groupe canadien pour faire une offre pour l’aéroport de Toulouse. Cette même société aurait elle-même une autre filiale dénommée China Aircraft Leasing Groups Holdings Limited, implantée aux îles Caïman, qui a fait récemment l’acquisition de quatre Airbus et qui envisagerait d’en acquérir d’autres.

Quant au groupe canadien qui fait partie du même consortium, SNC-Lavalin Inc, on a tôt fait de savoir ce qu’il faut en penser. Il suffit d’aller sur le site internet de la Banque mondiale (c’est ici) pour y apprendre que la banque lui a imposé la plus grave sanction jamais prononcée dans l’histoire de l’institution pour des faits graves de corruption.

Sous le titre « La Banque mondiale radie SNC-Lavalin Inc. et ses filiales pour dix ans » et le sous-titre « la plus longue période d’exclusion jamais fixée dans un règlement de la Banque mondiale », voici ce que l’on peut lire dans un communiqué en date du 17 avril 2013 : « Le Groupe de la Banque mondiale annonce ce jour la radiation de SNC-Lavalin Inc. – en plus de ses 100 filiales – pour une période de 10 ans, suite à une faute professionnelle commise par cette société dans le cadre du Projet de construction du pont multifonctionnel du fleuve Padma et d’un autre projet financé par la Banque. SNC-Lavalin Inc. est une filiale du Groupe SNC-Lavalin, une société canadienne dont elle représente plus de 60 % des opérations. Cette radiation s’inscrit dans le cadre d’un Accord de règlement négocié entre la Banque mondiale et le Groupe SNC-Lavalin, à l’issue d’une enquête menée par la Banque mondiale sur des allégations de complot de corruption impliquant SNC-Lavalin Inc. et des fonctionnaires au Bangladesh. »

Le communiqué ajoute : « Alors que l’enquête suivait son cours, une autre faute professionnelle commise par SNC-Lavalin Inc. a été portée à l’attention de la Vice-présidence de l’Intégrité de la Banque mondiale en rapport avec le Projet de transport et d’électrification rurale au Cambodge, financé par la Banque (…). La faute commise par SNC-Lavalin incluait un complot visant à verser des pots-de-vin et à faire de fausses déclarations dans le cadre de la soumission à un appel d’offres pour des contrats financés par la Banque, et ce en violation des directives de la Banque mondiale concernant la passation des marchés. »

Avec un tel groupe sur les rangs, blacklisté par la Banque mondiale jusqu’en 2023, il semblait donc acquis que le quatrième candidat au rachat n’aurait aucune chance de voir son offre aboutir.

Entourloupe devant la commission

Et pourtant si ! Jouant des coudes pour que les groupes publics soient écartés et que le sulfureux candidat sino-canadien soit retenu, c’est l’exploit d’Emmanuel Macron : il a tout fait pour que le candidat imprésentable puisse remporter la compétition. Et pour cela, la procédure a dérogé aux usages habituels.

C’est la Commission des participations et des transferts (CPT), autrefois dénommée Commission de privatisation, qui a la haute main sur la décision puisque le ministre de l’économie ne peut rien décider sans son avis conforme. Ordinairement, tous les candidats passent devant elle pour défendre leur offre, et c’est traditionnellement un mardi qu’elle se réunit en séance pour arrêter son avis.

Mais cette fois, les choses se sont déroulées différemment. Dimanche 23 novembre, tous les candidats au rachat ont appris qu’ils seraient précipitamment reçus les uns après les autres par la CPT dès le lendemain, le lundi 24 novembre. Tous, sauf un, le consortium sino-canadien qui, lui, serait reçu le mardi 25.

Les trois premiers candidats au rachat ont aussitôt flairé l’entourloupe. Ils se sont pris à penser qu’on allait amuser la galerie et sauver les apparences en les faisant défiler devant la CPT mais que la décision était déjà prise et que ce serait le groupe sino-canadien qui l’emporterait. Et c’est effectivement comme cela que les choses se sont passées. Mardi 25, après la présentation par le consortium sino-canadien de son offre, le directeur de l’Agence des participations de l’État, Régis Turrini (l’ancien directeur des fusions-acquisitions du groupe Vivendi) a informé les sept membres de la CPT que sa recommandation allait au groupe sino-canadien.

Pour la petite histoire, Régis Turrini, selon nos informations, a enrôlé comme conseil dans cette affaire le cabinet d’avocats BGDS, créé par Antoine Gosset-Grainville, l’ancien collaborateur de François Fillon comme celui de Jean-Pierre Jouyet – il était d’ailleurs présent au célèbre déjeuner entre les deux hommes. De son côté, la Caisse des dépôts s’est entourée du conseil de Frédéric Salat-Baroux, le gendre de Jacques Chirac.

La recommandation du patron de l’Agence des participations de l’État n’est en vérité pas surprenante de la part de ce haut fonctionnaire qui a fait une bonne partie de sa carrière dans le privé, et qui a été durant des années l’un des plus proches collaborateurs de Jean-René Fourtou. Mais l’important est ailleurs : si Régis Turrini a défendu cette recommandation, c’est probablement parce que le ministre de l’économie lui en a donné l’instruction.

L’affaire était en vérité cousue de fil blanc depuis le début. Pour une raison sur laquelle il n’est pas inintéressant de s’arrêter. Si le consortium sino-canadien avait voulu faire acte de candidature pour devenir l’exploitant d’un aéroport de Toulouse restant dans le giron public, cela aurait été impossible, car le droit public n’aurait pas permis que la société canadienne, sanctionnée pour des faits graves de corruption, se mette sur les rangs. Mais dans le cas d’une privatisation, c’est le droit privé qui l’emporte. Pour écarter a priori le groupe canadien, il aurait donc fallu – ce qui est habituellement la règle – que le cahier des charges de l’appel d’offres contienne une disposition écartant des candidats ayant fait l’objet de sanctions similaires.

Or, dans le cas présent, le cahier des charges (on peut le télécharger ici) ne contient aucune clause restrictive de ce type : avec le recul, les autres candidats ne doutent pas que cette omission n’est sûrement pas le fruit du hasard. Emmanuel Macron a donc tout fait pour imposer ce choix sino-canadien, sans doute parce qu’il vit avec l’obsession qu’il faut administrer la preuve aux marchés financiers que la France est un pays décidément très accueillant. Même au point de vendre des actifs très rentables à des groupes mal famés ?

L’affaire, pourtant, n’est pas totalement bouclée. Car la CPT doit donc encore rendre son avis – ce sera chose faite dans les heures ou les jours qui viennent. Ordinairement, cette commission (dont on peut consulter ici la composition) n’est guère courageuse et se plie aux moindres desiderata du patron de Bercy. C’est si vrai que dans sa longue histoire, la commission n’a fait de la résistance qu’une seule fois, dans le cas de la privatisation de Thomson-CSF, qu’Alain Juppé voulait brader en 1996 pour 1 franc symbolique. Résultat : pour cette seule fois, la commission avait rendu un avis défavorable.
Lire aussi

Bertrand Schneiter est connu notamment pour avoir présidé l’Établissement public de financement et de restructuration (EPFR), l’établissement public auquel Christine Lagarde avait donné ses instructions pour lancer l’arbitrage en faveur de Bernard Tapie. À la tête de cet organisme avant qu’il n’ait à gérer ce scandale, Bertrand Schneiter a été invité le 3 septembre 2008 par la commission des finances de l’Assemblée nationale à expliquer aux députés comment fonctionnait l’EPFR, avant qu’il ne soit emporté dans la tourmente Tapie. Et lors de cette audition (on peut la consulter ici), le haut fonctionnaire avait eu cette formule : « Je n’ai jamais demandé quelque instruction que ce soit à quelque ministre que ce soit. » Le voici de nouveau au pied du mur…

Quoi qu’il en soit, c’est une privatisation scandaleuse qui est en passe d’aboutir. Dans le cas d’une autre privatisation sous le précédent quinquennat, Arnaud Montebourg avait eu des termes sévères, à l’occasion d’un entretien vidéo avec Mediapart.
« http://www.dailymotion.com/video/xc3ehe_montebourg-sur-la-privatisation-de_news »
Montebourg sur la privatisation de France… par Mediapart

Il s’agissait du projet de privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions, que Nicolas Sarkozy voulait conduire à bien au profit de ses amis Alain Minc et Stéphane Courbit. Arnaud Montebourg avait alors estimé qu’il s’agissait « de brigandage politique ». L’expression pourrait resservir aujourd’hui…

L’économie toxique

Introduction à l’ouvrage : L’économie toxique, spéculation, paradis fiscaux, lobby, obsolescence programmée…
Publié le 14 novembre 2014
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Avec l’aimable autorisation de M éditeur

Notre système économique pourrait beaucoup mieux fonctionner. Son inefficacité se révèle surtout par les inégalités sociales, qui ne cessent de s’accentuer, et par la détérioration de notre environnement. Pourtant, avec l’état toujours plus avancé de la science, avec la démocratie qui, après des années d’existence, devrait atteindre une plus grande maturité, avec l’information qui peut aujourd’hui se diffuser plus facilement que jamais, on pourrait croire que notre espèce a en main tout ce qu’il faut pour améliorer considérablement son sort. Ce qui ne semble pas survenir, hélas. Nous savons très bien que tant la science, la démocratie et l’information deviennent rapidement l’otage de grands intérêts financiers qui détournent tout à leur avantage. Les populations du monde en arrivent ainsi à accepter des pratiques économiques qui ne s’appliquent pas dans leur intérêt. Mais elles les tolèrent, parce qu’elles existent tout simplement, et parce qu’on est parvenu à faire croire qu’elles sont inévitables.

Nous nous sommes donné le défi d’examiner ces pratiques économiques, qui sont parfaitement courantes, sur lesquelles on a presque cessé de réfléchir tant elles font partie de notre paysage, mais qui demeurent fondamentalement nocives. Si elles persistent, c’est que des individus en tirent avantage. Seulement, ces avantages sont loin d’être partagés, et se transforment même en travers et en nuisance pour toutes les autres citoyennes.

Il existe selon nous un important hiatus entre l’acceptation de ces pratiques et leurs effets foncièrement négatifs. Le fait de les connaître, d’en révéler l’absurdité et les conséquences ravageuses encouragera, nous l’espérons, une certaine réflexion, en attendant leur éventuelle élimination, si une réflexion semblable est un jour partagée à une très grande échelle.

Les choix économiques nuisibles, mis en œuvre et encouragés par les gens qui nous gouvernent, sont, hélas, abondants. Dans ce livre, nous nous sommes limités à dix d’entre eux, qui nous paraissent particulièrement significatifs, à défaut d’être exhaustifs.

Nous avons donc retenu :

• L’enseignement d’une pensée unique en économie. Le choix des départements d’économie dans les universités d’enseigner l’économie néoclassique aux dépens de toute autre vision, rend très difficiles les débats nécessaires, voire fondamentaux, permettant de développer une conception plus inclusive de cette matière. Comment peut-on envisager que l’économie s’adapte aux besoins du plus grand nombre si son enseignement reste figé et exclusif ?

• La spéculation, son morcellement, ses conséquences. L’immense marché des produits dérivés, le plus important de tous les marchés, montre à quel point les paris sur l’avenir occupent une place démesurée dans notre économie. On spécule sur les aliments, les ressources naturelles et même sur des catastrophes à venir. Ce qui maintient l’économie sur un fil et affecte particulièrement les pauvres et la classe moyenne, lorsque les crises – inévitables – se succèdent.

• La création de la monnaie par les banques privées. Lors de la crise de 2007-2008, il a été possible de constater l’immense pouvoir de certaines banques, tellement puissantes que les États ont été contraints de les empêcher de faire faillite, malgré leurs erreurs et leur irresponsabilité. Pourtant, c’est aux banques que l’on donne le pouvoir de créer la monnaie. Est-ce donc une solution encore envisageable pour l’avenir ?

• Les paradis fiscaux. Alors que nous nous efforçons de maintenir des États de droit, nous donnons à une minorité le moyen de leur échapper, grâce aux paradis fiscaux. Ces refuges fiscaux permettent à certaines gens et aux grandes entreprises de se soustraire à l’impôt, de profiter de législations de complaisance, voire de multiplier les fraudes. Pourtant peu d’actions sont prises pour limiter les dégâts qu’ils provoquent.

• Le lobbyisme comme mode de gouvernement. La démocratie accorde en principe une valeur égale à toute citoyenne. Or, le lobbyisme permet à certains individus liés à l’entreprise un accès privilégié aux décisionnaires et aux élues. Pour y arriver, les lobbyistes déploient des moyens financiers considérables. Avec un impressionnant retour sur l’investissement, le lobbyisme crée un rapport de force considérable et disproportionné au profit des entreprises

• L’exploitation sans limites des énergies fossiles. Plutôt que d’envisager un virage déterminé en faveur des énergies renouvelables, la plupart des pays occidentaux continuent à favoriser l’exploitation des énergies fossiles, même si celles-ci sont de plus en plus polluantes et difficiles d’accès. Les conséquences sur l’environnement sont considérables.

• L’étalement urbain. Sous le prétexte d’économiser, en offrant des maisons moins chères, les banlieues s’étalent sur de grands territoires, ce qui rend difficile l’organisation du transport en commun, accapare de bonnes terres et nous rend dépendants de l’automobile. Cela se fait sans planification, aux dépens d’une organisation sociale qui gagnerait beaucoup à bien densifier le logement.

• La baisse de revenu des ménages. La tendance économique de ces dernières années a été de donner toujours plus aux actionnaires, aux dépens des salariées, qui doivent vivre avec des revenus moindres. Ce partage déséquilibré demeure l’un des fondements de cette société inégalitaire qui est la nôtre. Or, ces inégalités sont non seulement inacceptables, mais elles paralysent un progrès social pourtant indispensable.

• L’obsolescence programmée. Beaucoup de produits sont conçus avec une durée de vie limitée, de façon à relancer constamment la consommation. Cette pratique coûte très cher aux ménages et favorise le gaspillage à haute échelle.

• La quête constante de la croissance. Peut-on encore envisager une croissance sans fin alors que plusieurs des ressources sur lesquelles nous avons basé notre développement sont épuisables ? L’obsession de la croissance est l’un des plus grands obstacles qui empêchent de voir l’économie autrement.

Aucune de ces activités n’est absolument nécessaire et pourtant, elles sont mises en œuvre avec constance, aux dépens d’un équilibre qui assurerait une meilleure qualité de vie. Notre objectif dans chacun des chapitres est de démontrer comment elles demeurent nocives, de révéler les failles dans leur justification et de proposer des solutions de remplacement.

Nous cherchons à poursuivre notre travail accompli dans un livre précédent, Sortir de l’économie du désastre, austérité, inégalités, résistances1, dans lequel nous avons voulu démystifier l’économie et montrer les failles du système. Nous considérons toujours que la science économique est aujourd’hui prise dans un carcan idéologique, qui rend contestables ses prétentions scientifiques et qui l’empêche de trouver des solutions efficaces aux problèmes multiples auxquels nous faisons face. Elle s’enferme dans des discours trop souvent hermétiques, accumule des chiffres et des tableaux qui la rendent rébarbative, ce qui l’abandonne complètement aux expertes.

Il nous semble pourtant essentiel de démocratiser l’économie afin que les choix en ce domaine demeurent collectifs et que le débat public soit enrichi. Ce livre soutenu par le Réseau pour un discours alternatif sur l’économie est une modeste contribution en ce sens.

Bernard Élie (professeur d’économie à l’université du Québec) et Claude Vaillancourt (romancier essayiste québecois, président d’Attac au Québec) : Introduction à l’ouvrage : L’économie toxique, spéculation, paradis fiscaux, lobby, obsolescence programmée…, M Éditeur, Saint-Joseph-du-Lac (Québec) 2014, 148 pages

Réserves de devises et d’or

Réserves de devises et d’or, diminuées de leur dette extérieure totale (publique et privée), d’après les données de 2010 du CIA Factbook.
Les réserves de change servent aux banques centrales pour lutter contre la spéculation et, éventuellement, de contrepartie aux dettes. Cette carte montre l’aptitude des pays du monde à rembourser leurs dettes. Plus c’est rouge plus c’est mauvais, plus c’est vert plus c’est bon. Dit autrement : Plus la monnaie d’un pays inspire confiance, plus cela donne au pays en question la possibilité de survivre en situation de faillite outre-passée.

Photo : Réserves de devises et d'or, diminuées de leur dette extérieure totale (publique et privée), d'après les données de 2010 du CIA Factbook.<br /><br /><br /> Les réserves de change servent aux banques centrales pour lutter contre la spéculation et, éventuellement, de contrepartie aux dettes. Cette carte montre l'aptitude des pays du monde à rembourser leurs dettes. Plus c'est rouge plus c'est mauvais, plus c'est vert plus c'est bon. Dit autrement : Plus la monnaie d'un pays inspire confiance, plus cela donne au pays en question la possibilité de survivre en situation de faillite outre-passée.
Situation à laquelle il faudrait remédier ? Surement, sans doute, peut-être … Mais ce n’est absolument pas le sujet. Les décisions qui en découleraient impliqueraient de tels changements dans les sociétés (en rouge) et de tels renoncements qu’aucun pouvoir politique ne pense y survivre. La suggestion qui proposerait d’expliquer aux peuples la vérité et, avec eux, de mettre en œuvre les changements nécessaires parait comme une utopie d’un très haut niveau d’abstraction. Beaucoup d’intérêts s’y opposent. Et donc, tous les discours entendus, toutes les décisions prises dans le monde le sont en prenant cette situation comme base à pérenniser. Le spectateur qui prend cela comme filtre comprend peut-être mieux.

Bernard Stiegler

Comment, en prison, la philosophie s’est-elle imposée à vous ?

Je me suis d’abord dit que j’allais faire ce dont j’avais toujours rêvé : écrire des romans. Puis je me suis aperçu que je n’avais rien à dire : ce que j’écrivais était très mauvais. J’ai alors voulu étudier les œuvres et faire de la poétique et de la linguistique. Granel, qui avait obtenu l’autorisation de me rendre visite et de me porter des livres, m’a proposé de m’inscrire à l’université, et d’abord de préparer un examen pour pouvoir y entrer. Au cours des premiers mois de cellule, j’ai compris que ce qui était intéressant était de ne pas parler – d’écouter ce qui se faisait entendre dans ce silence. J’ai fait une grève de la faim pour obtenir une cellule individuelle et, au bout de trois semaines, l’administration a cédé. Quand on fait silence, « ça » commence à parler. Et c’est là seulement que l’on dit des choses intéressantes. C’est dans cette situation que, pour la première fois, je me suis mis à étudier – avec passion. En prison, on décuple ses capacités de travail. Une fois passé l’examen d’entrée, je me suis mis à lire Saussure, mais aussi ses critiques, notamment Derrida, et c’est ainsi que j’ai rencontré la philosophie.

Principe de précaution ?

L’université de Sherbrook cherche à découvrir les raisons de la disparition des hirondelles. Elle cherche en particulier à mesurer l’influence des néonicotinoïdes (Produits pesticides utilisés par l’agriculture intensive) sur la disparition de certains diptères (insectes volants qui servent d’aliment aux hirondelles).
C’est à dire que pour l’instant on n’a pas fait de recherches sur l’impact de ces produits. On commence par mettre le produit en vente et on laisse le soin aux services publics d’en mesurer les dégâts. L’important c’est qu’en attendant on ramasse de l’argent. Me direz-vous : en Europe ça ne serait pas possible à cause du principe de précaution. Pourtant, en Europe, il n’y a pas plus d’hirondelles.
http://www.usherbrooke.ca/medias/nouvelles/actualites/actualites-details/article/22209/

 

De la croyance en politique

 par Bernard Stiegler.

Voici la conférence mythique de Bernard Stielger… Où le philosophe, non sans audace et avec brio, s’attaque au problème du discrédit généralisé engendré par les élus. Sous le regard de la psychanalyse et des sciences sociales, celui-ci décrit avec minutie les effets ravageurs d’une politique d’abandon des citoyens, devenus les « boucs-émissaires » de la révolution conservatrice.

Conférence audio prononcée le 19 mars 2011 par Bernard Stiegler au palais de Justice de Paris devant l’association française des juges pour enfants :

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Bernard Stiegler est philosophe, directeur de l’Institut de recherche coordination acoustique musique (Ircam).

 En ce début du XXIe siècle, la liquidation des singularités induit à la fois la totale perte de confiance des prolétarisés et la mécréance calculatrice et avérée des puissants, toujours plus hégémoniques et arrogants, chaque jour davantage tentés de discréditer tous corps de métiers et, par là même, de jeter l’opprobe sur l’ensemble des citoyens.

Le scepticisme qui s’est manifesté lors des élections européennes ne fut que l’un des résultats les plus lamentables de la mécréance politique qui ravage le monde contemporain. Cet effondrement de la croyance en politique a une histoire, qu’il faut désormais analyser.

Après que la révolution industrielle eut transformé en prolétaires les ouvreurs de monde qu’étaient, à leur manière, et à l’écart des clercs, les ouvriers – ceux qui opèrent avec leur main- d’œuvre, les travailleurs et les producteurs en général -, le XXe siècle a accompli la mondialisation du capitalisme en imposant la prolétarisation du consommateur. Ce prolétariat total, exproprié de tout savoir, qu’il s’agisse de ses savoir-faire ou de ses savoir-vivre, est à présent condamné à une vie-sans-savoirs, c’est-à-dire sans saveurs. Il est jeté dans un monde insipide, et parfois immonde : à la fois économiquement, symboliquement et libidinalement misérable.

Comme celle du producteur, la prolétarisation du consommateur affecte toutes les couches sociales, bien au-delà de la « classe ouvrière ». Elle conduit à l’état de consomption qui résulte de la captation et du détournement de l’économie libidinale par les technologies du marketing : l’exploitation rationnelle de la libido par les moyens industriels épuise l’énergie qui la constitue.

Or la collectivité politique étant constituée par sa « philia » (par l' »amicalité » qui lie ceux qui la composent) est de part en part libidinale. Autrement dit, la consomption tend à liquider le processus d’individuation politique qui caractérisait l’Occident depuis que les poètes géomètres et législateurs, fondateurs des cités de la Grèce ancienne, penseurs dits présocratiques, interrogeaient cette individuation comme le mystère de l’Un et du Multiple, politisaient ainsi le monde en le pensant, et le pensaient en le trans-formant, c’est-à-dire en légiférant, affirmant ainsi le pouvoir des idées.

Une politique est-elle donc encore possible aujourd’hui qui ne serait pas essentiellement une lutte, un « polemos », selon le langage d’Héraclite (vers 576-vers 480 av. J.-C.) contre l’épuisement tendanciel des ressources existentielles, temporelles et sapientielles hors desquelles paraît impossible quelque individuation psychique et collective que ce soit – y compris, peut-être, au-delà de ou par-delà toute politique ?

La société de contrôle, au sens du philosophe Gilles Deleuze (1925-1995), comme mise en œuvre des technologies du calcul qui permettent l’absorption de l’existence par les impératifs industriels de la production, poursuit et complique la rationalisation telle que la décrivit le sociologue allemand Max Weber (1864-1920). Pour développer son analyse du « Beruf » comme « vocation à gagner de l’argent » (« le système capitaliste a besoin de ce dévouement à la vocation de gagner de l’argent »), Weber rappelle que l’ouvrier, dès lors que l’on augmente son salaire, travaille moins : il choisit de prendre son temps.

L’ouvrier qui ouvre est d’abord tourné vers ce temps libre et social que l’on appelait autrefois l' »otium ». S’il gagne plus d’argent, il diminue son temps de travail pour exister dans la liberté de son temps, et non seulement survivre et sub-sister, ce qui contredit « l’esprit du capitalisme ». Il faut donc baisser son salaire pour l’obliger à travailler : telle est la paupérisation qui accompagne inévitablement la prolétarisation.

Avec le fordisme comme nouveau modèle industriel aussi bien que politique, le producteur doit devenir, au début du XXe siècle et aux Etats-Unis, un consommateur. Cette nouvelle rationalité apparaît d’autant plus nécessaire que la Grande Dépression des années 1930 exprime les fameuses « contradictions du capitalisme ». C’est ainsi que le marketing devient roi, entamant le processus de prolétarisation du consommateur.

Cependant, la prolétarisation généralisée, comme appauvrissement des existences aussi bien que des subsistances, imposée à toutes les individualités, psychiques ou collectives, qu’il s’agit de soumettre à une pression permanente en vue de les particulariser et de les désingulariser, finit par engendrer un effondrement de la raison, si l’on entend par « raison » ce qui constitue le motif de vivre des âmes qu’Aristote appelle « noétiques » et qu’il qualifie aussi de « politiques » dans la mesure où elles sont ainsi tournées vers et enclines à la « philia ». Ce motif, Aristote (vers 384-vers 322 av. J.-C.) le nomme « theos » : il est par excellence l’avènement de l’onto-théologico-politique.

La rationalisation prolétarisante du producteur, qui passe par la transformation du « logos » en « ratio », est ce qui, concrétisant la « mort de Dieu », substitue à la question de la croyance celle de la confiance. Et c’est pourquoi le dollar exprime tout de la pensée de l’homme politique américain Benjamin Franklin (1706-1790), dont les sermons guident l’analyse de Weber, par cet énoncé inscrit sur le billet vert : « In God we trust », la croyance (belief) étant devenue, selon les sermons de Franklin, légitimement calculable, ce qui est sa transformation en ce que l’on appellera dès lors la confiance.

Tel est le fruit de ce nouvel état d’esprit en quoi consiste le développement du capitalisme et qui nécessite, comme le montre Weber, une « confiance absolue en ses innovations » et le règne du trust. Le capitalisme est l’invention permanente – et littéralement fascinante – de nouveaux modes de production et de consommation qu’il faut développer contre la tradition, et qui supposent le développement d’une confiance intégralement calculable qui vient se heurter à la croyance.

Cependant, en ce début du XXIe siècle, la liquidation des singularités et la destruction tendancielle de l’économie libidinale qui en résulte, et que chacun pressent, ne serait-ce que par dénégation, induit à la fois la totale perte de confiance des prolétarisés et la mécréance calculatrice et avérée des puissants, toujours plus hégémoniques et arrogants.

Le discrédit généralisé répond dès lors à la prolétarisation totale et menace le système capitaliste en son cœur même : le développement rationnel de la confiance entraîne la destruction rationnelle de toute croyance – c’est-à-dire de tout avenir. Tel est le nihilisme, face auquel Friedrich Nietzsche (1844-1900), contrairement à tant de clichés, en appelle à une autre croyance. « Et si vous deviez gagner la mer, vous autres émigrants, ce qui vous y pousserait, vous aussi, serait encore une croyance », écrit-il dans Le Gai Savoir.

Aujourd’hui, la souffrance est terriblement éprouvée par tous et partout de la mécréance et du discrédit, qui n’a pu advenir comme évidence (il aura fallu un siècle, comme Nietzsche l’annonça) qu’à partir du moment où la libido, le désir au sens freudien, et non simplement l’intérêt au sens webérien, est devenue l’objet du calcul en vue de son exploitation systématique.

Aussi nécessaire que puisse apparaître de nos jours une interrogation en retour du théologico-politique, la nouvelle question de la croyance en politique est donc moins un retour au religieux qu’un retour de ce qui aura été refoulé à travers la mort de Dieu : la question de la consistance en tant que ce qui, n’existant pas, ne peut pas faire l’objet de calcul, en tant que ce qui maintient distincts, mais non opposés, motif et « ratio ». La question de ce qui, comme existence tournée vers le consistant qui n’existe pas, compose (avec) l’incalculable : « Il faut qu’il y ait dans le poème un nombre tel qu’il empêche de compter », écrit le poète et dramaturge Paul Claudel (1868-1955), et il n’y a pas que Dieu qui, bien que n’existant pas, consiste. Il y a aussi l’art, la justice, les idées en général. Les idées n’existent pas : elles ne font que consister. Telle est leur force, leur pouvoir, comme dit Freud. Tel est le pouvoir du savoir, du sapide, de la sapience.

Dieu étant mort, le diable est encore vivant, et, comme trust ingérant et éliminant toute croyance, il risque de ruiner à jamais l’inéluctable devenir-industriel du monde. Il s’agit cependant et d’abord de ne pas diaboliser ce diable. Mais il s’agit de combattre l’hégémonie de la confiance calculante, qui est autophage et ne peut qu’engendrer le discrédit. Car si la mort de Dieu, c’est-à-dire la révélation de son inexistence, n’est pas inévitablement l’annulation de la question de la consistance, avec le développement de l’esprit du capitalisme, le devenir calculable de ce qui projetait, comme existences (comme singularités), les consistances (les idées, les savoirs et leurs pouvoirs), ce devenir, sans cet avenir dont il n’est pas automatiquement synonyme, est ce qui tend à réduire ces consistances en cendres : les cendres de subsistances inexistantes et inconsistantes. Insipides.

Telle est la consomption, qu’il faut combattre, comme hégémonie de l’économique, en interrogeant à nouveaux frais la croyance en politique.

Cette question est ce qui peut dire oui au devenir, mais à la condition d’y distinguer un avenir avec lequel ce devenir ne coïncide évidemment pas d’emblée. La confusion des deux est précisément la mécréance porteuse du discrédit. C’est ce qui a fait sombrer la classe politique tout entière dans ce cynisme honteux qui réduit la modernité à une pure gestion de la nécessité de s’adapter aux pouvoirs sans savoirs du calcul. Or la croyance ne peut jamais consister qu’en la projection dans et vers ce qui se tient par-delà tout horizon adaptatif et comme ce qui, procédant du pouvoir des idées, est le motif de toute invention véritable, c’est-à-dire de toute ouverture (œuvre, mains d’œuvres) d’un avenir tout aussi possible qu’indéterminé.

La question de la croyance en politique doit alors revisiter et distinguer, mais sans les opposer, l' »otium » et le « negotium », en mettant au cœur de la question politique la culture définie comme culte de cette distinction qui n’oppose pas mais qui compose sans renoncer. Il ne s’agit en aucun cas de ghettoïser la culture dans une « politique culturelle », nationale ou européenne, voire mondiale (onusienne), patrimoniale ou « hypermoderniste », dont l' »exception » ou la « diversité » seraient la bonne conscience ou la conscience malheureuse : à l’âge du capitalisme culturel, la politique doit devenir avant toute autre tâche une politique des singularités, pour l’invention d’un nouvel âge industriel, et comme une écologie de l’esprit.