Commerce international, lobbies d’affaires et projet politique européen: une conversation avec Pierre Defraigne

Pierre Defraigne est un personnage intéressant à rencontrer en cette période de négociations commerciales transatlantiques. Ancien directeur de cabinet d’Etienne Davignon puis de Pascal Lamy, deux commissaires importants l’un dans les années 80 et l’autre dans les années 2000, et ex-directeur aux relations Nord-Sud puis Directeur général adjoint de la Direction Générale au Commerce de la Commission Européenne, professeur d’économie hier à l’Université de Louvain et aujourd’hui au Collège d’Europe, et à Sciences-po Paris, il dirige actuellement la fondation Madariaga1, un think-tank très étroitement lié au Collège d’Europe de Bruges.

Intrigués par ses prises de position vigoureuses contre le TTIP, nous l’avions rencontré en décembre 2014 pour un échange informel et ouvert sur cette question, mais aussi plus largement sur l’état du projet européen et l’impact du lobbying des entreprises à Bruxelles. Ce premier entretien nous avait donné envie de revenir avec un micro et des questions plus précises pour une seconde conversation, début janvier 2015, dont voici le compte rendu.

1La Fondation Madariaga-Collège d’ Europe est principalement financée par le Collège d’Europe, ainsi que par la Fondation américaine C.S. Mott. Elle organise des séminaires et conférences sur les relations EU-Chine avec une contribution de la Mission chinoise auprès de l’Union Européenne. Voir http://www.madariaga.org/images/stories/madariaga%20activities%20report%202013.pdf (link is external)

CEO: M. Defraigne, pourriez-vous vous présenter en quelques mots?

Mon intérêt principal est la gouvernance de l’Eurozone comme étape vers un modèle européen commun. Du coup, je m’intéresse à la dimension géopolitique de l’Europe, car je crois qu’on ne peut pas séparer le modèle de la puissance. Par ailleurs j’ai un intérêt très vif pour la Chine, qui je crois est la vraie raison de faire l’Europe aujourd’hui.

CEO: C’est-à-dire?

Le fait nouveau du 21ème siècle, c’est le changement des rapports économiques et géopolitiques avec l’Asie, principalement la Chine et peut-être un jour l’Inde. Ce qui met fin à deux siècles d’hégémonie occidentale, d’abord principalement européenne et puis principalement nord-américaine.

La première question est vraiment de savoir si on va vers un monde multipolaire ou si on veut reconstituer une bipolarité comme du temps de la guerre froide. La deuxième question est celle de la gestion d’un monde multipolaire: soit principalement par le droit, à travers le multilatéralisme, soit principalement par le rapport de forces, à travers un équilibre stratégique.

Pour moi, la Chine est l’enjeu majeur. D’abord la Chine a un modèle différent du nôtre, mais qui s’avère très fructueux en termes de croissance et de développement. De plus, la montée de la Chine, et la convergence Nord-Sud qu’elle constitue et amplifie, posent le problème de la course aux ressources et de la dégradation du climat. C’est bien le fait majeur de notre temps.

Un second fait majeur de notre temps pourrait être l’intégration politique de l’Europe. L’intégration économique de l’Europe ne signifie pas grand chose. C’est le passage à une Europe politique qui fera la différence. Pour le moment, l’Europe est simplement une super union douanière et monétaire, un espace économique où entreprises et Etats sont mis en compétition.

CEO: Vous pensez donc que le projet Européen n’a pas encore atteint le stade politique.

Exactement. Je pense qu’on s’évertue de toutes les façons à lui donner cette coloration, par exemple en mettant en avant un modèle social européen qui n’a pas encore de réalité. On parle de l’Europe comme d’une puissance civile, ce qui n’a aucun sens. Le soft power en soi n’existe pas. Il n’existe que si l’on dispose en outre d’une capacité stratégique, et que l’on décide avec raison qu’au lieu de se servir de cette capacité, on joue sur l’influence gagée sur la puissance. C’est tout à fait différent de n’avoir qu’un soft power, car la puissance est indivisible.

L’Europe institutionnelle ne reconnait pas qu’en fait le modèle et la puissance restent à construire. Est-ce l’idée de la «self-fulfilling prophecy» (prophétie auto-réalisatrice)? On utilise un vocabulaire qui est en avant de la réalité pour la faire avance. Pourquoi pas? Certains disent que c’est la méthode Coué. Moi je suis plus constructif, je pense, disons, que c’est l’hommage que le vice rend à la vertu. C’est-à-dire qu’on ne peut pas le faire, mais on admet que c’est ce qu’il faut faire. C’est déjà bien!

CEO: Cela rejoint une des choses dont nous parlions la dernière fois, le fait que les institutions Européennes souffrent de l’absence d’une opinion publique européenne qui serait la caractéristique nécessaire à leur entrée dans un âge proprement politique. Quelles en sont selon vous les conséquences?

Le terrain est occupé par les milieux économiques qui sont pour partie Européens et pour partie globaux.

Leurs poids sur les institutions est considérable. L’absence du citoyen européen fait d’ailleurs que c’est lui qui devient le facteur d’ajustement comme travailleur-consommateur.

CEO: Et pas encore citoyen…

Il est objet mais pas encore sujet de son Histoire. Nous sommes donc dans une phase très délicate et dangereuse de la construction européenne.

CEO: Lors de notre dernier entretien, vous nous aviez dit que la Commission en était arrivée à percevoir sa véritable «constituency» (électorat) comme étant les milieux d’affaires. C’est une accusation assez grave. Pourriez-vous développer ce point?

Ce n’est pas une accusation. Je ne me vois pas dans le rôle d’un avocat général! Je fais une analyse qui est presque fonctionnelle. Un pouvoir cherche une légitimité. La légitimité vient d’abord de sa mission, inscrite dans le droit; elle vient ensuite de son analyse et des propositions qu’elle fait à partir de son analyse; et puis elle vient enfin d’une «constituency».

Qu’est-ce que les institutions européennes ont trouvé comme «constituency» pour faire avancer l’intégration économique, puisque c’est de cela dont nous parlons? Elles ont trouvé forcément ceux qui en bénéficient en premier lieu, c’est à dire les grandes entreprises qui jouent sur les économies d’échelle. Les autres suivent. Les gouvernements dans cette affaire ne poussent pas à l’intégration; les gouvernements y résistent, en essayant de ne concéder de la souveraineté qu’au compte-gouttes. Ils sont donc quelque part mal placés pour jouer les contrepouvoirs à l’influence des grands milieux d’affaires sur l’intégration économique de l’Europe.

Il y a donc de facto une collusion systémique entre la Commission et les milieux d’affaires, avec pour justification avancée l’intérêt du consommateur, qui est la manière dont le citoyen européen est présent comme enjeu dans le circuit de décision européen.

CEO: Vous nous avez dit en vous présentant que vous aviez été le chef de cabinet d’Etienne Davignon. Or celui-ci a joué un rôle majeur dans ce que vous venez de décrire, notamment par la création d’un lobby important, la Table Ronde européenne des industriels, dont il faut souligner l’influence importante et l’alliance de fait avec la Commission Delors pour justement relancer le projet politique européen, alors bloqué, par l’économie. On peut voir ce développement comme une sorte de pari devant mener, comme conséquence des responsabilités économiques partagées, au politique. Nous sommes aujourd’hui face à un échec de ce pari. Quelle conscience y avait-il de ces dangers à l’époque?

Ce projet Delors de marché unique avait le caractère d’un pari. L’idée que les choses allaient s’enclencher, qu’on allait créer une spirale vertueuse vers l’intégration politique en commençant par une intégration par le haut à partir du monde des affaires et qu’immédiatement, on aurait sa contrepartie, qui était, dans le plan Delors, le dialogue social, et donc un contre-pouvoir syndical. A partir de ce dialogue, on imaginait un partage équitable des gains de productivité entre capital et travail. Ceci aurait amené à une politisation de tout le débat européen, qui se serait déplacé de l’économie vers le social, puis du social vers le politique.

Je crois que, ce faisant, nous n’avons vu venir ni l’élargissement à l’Est, ni la globalisation. Personne n’a vu que l’on essayait de faire un marché unique alors même que la révolution technologique et la libéralisation commerciale et financière, allaient changer la donne. La globalisation a créé une pression sur les facteurs immobiles ou «territorialisés» que sont le travail non qualifié et les services publics. L’hétérogénéité de l’Europe élargie a accru la pression de la globalisation à l’intérieur. De la sorte, l’équilibre entre économique et social n’a pas été réalisé.

Je crois que c’est en cela que le pacte «Davignon-Delors» n’a pas abouti. On peut le qualifier ainsi dans la mesure où la note qui a permis à Delors de partir dans la voie du marché intérieur venait de Davignon et de ses services. En partant de l’expérience Davignon de politique industrielle, assez réussie avec l’acier et le programme Esprit, nous nous sommes dit qu’il fallait passer d’une approche sectorielle vers quelque chose de plus horizontal. Davignon avait pensé au marché intérieur comme plateforme de relance de l’Europe. Cette idée a été saisie par Delors qui a magistralement transformé l’essai. L’idée a en effet été soutenue par la Table Ronde Européenne des industriels. Mais, je dois vous dire que pour ma part, je voyais plutôt cette dernière comme le chœur antique. Ils répétaient ce que nous disions et ils trouvaient cela très bien, en partie parce qu’ils n’avaient pas d’autre idée : les grands patrons peuvent exceller dans la stratégie de leur entreprise, mais ils ont rarement une vision politique de même profondeur.

CEO: Mais ils répercutaient ces idées auprès des capitales nationales…

Tout à fait exact. Cela a été un levier d’influence majeur vis-à-vis des capitales qui du coup se retrouvaient un peu «provincialisées» si elles n’entraient pas dans le grand dessein de la Commission.

L’Europe de Delors a donc pris la direction du marché intérieur. A mon avis, on a alors fait trop de cas d’une formidable campagne lancée contre Bruxelles pour qu’on ne fasse pas du marché intérieur une «forteresse Europe». Cette pression essentiellement anglo-saxonne nous a forcés au désarmement de la préférence communautaire. En partie parce que dans la constituency industrielle plus large, au-delà de la Table Ronde, il y avait une grande partie d’intérêts non-Européens. C’est une constituency hybride, mixte, qui n’a jamais cessé de l’être et que l’on retrouve dans Business Europe. Personnellement, je crois que la Table Ronde industrielle européenne n’a pas gardé le statut qui était le sien. Elle avait, du temps de Davignon et de Delors, un statut de «visiteur du soir». Elle est devenue une machine, maintenant dépassée par l’octopus des lobbies mixtes américains et européens. Bien sûr, elle est dedans, mais elle n’est plus l’acteur dominant. Hélas. Je dis hélas car ce qui manque le plus à l’Europe pour le moment, ce ne sont pas seulement les citoyens, bien sûr, mais c’est aussi une vraie constituency industrielle et financière authentiquement européenne. C’est notre tragédie et TTIP est le produit de cette mixité d’intérêts économiques qui pèse sur l’Europe.

CEO: Avant d’en venir au TTIP, et en lien avec ce qui précède, se pose la question des moyens dont disposent aujourd’hui les institutions européennes, que ces moyens soient idéologiques, politiques, humains et financiers. Le budget des institutions se réduit…

C’est heureux, pour l’usage qu’on en fait! Ce n’est pas moi qui vais pleurer sur le budget européen ; trop de mauvaise dépense agricole et pas assez de recherche! En revanche l’Eurozone a besoin d’un vrai budget de solidarité.

CEO: D’accord. Pour parler des autres moyens: comment d’après vous la culture interne des institutions a-t-elle évolué au cœur des deux dernières décennies? Les institutions, et la Commission en particulier, contiennent-t-elle encore une vraie diversité d’opinions et d’expertises?

La réponse à la seconde question est non. C’est la vraie difficulté de la Commission: l’expertise est éminente, mais il y a un défaut de pluralisme dans l’analyse économique et dans le débat politique interne au Collège.

Les services de la Commission Européenne au départ étaient peuplés de juristes et d’économistes dont certains avaient la culture de l’intervention d’Etat efficace, notamment les Français avec le Commissariat du Plan qui a été important dans le dessein de la CECA1. Il y avait une influence CECA comme il y avait, quelque part, plus modeste, une influence Euratom2 où là aussi les pouvoirs publics jouaient un rôle.

Ceci se heurtait parfois à l’ordolibéralisme allemand. Mais il y a eu convergence et ce qui dominait en définitive, c’était le droit. La CEE a d’abord été l’Europe du droit, celle des juristes. Ce sont eux qui ont fait que nous ne sommes jamais revenus en arrière. L’effet de cliquet est attribuable à cette dominance des juristes dans la construction. Puis le rôle des juristes a été réduit. La montée en puissance des économistes, eux-mêmes de plus en plus néolibéraux de par leur recrutement, a modifié le cours de l’intégration.

Cette dominante de l’économisme est exprimée par le rôle de la DG EcFin3 qui suit l’avènement de la zone euro. Elle est devenue le Saint-Office de la Commission.

CEO : De Beaulieu (périphérie de Bruxelles) au Charlemagne (bâtiment le plus proche du siège central de la Commission).

Exactement. Ces dernières décennies, la DG EcFin a été dirigée par des Commissaires qui n’ont pas acquis le statut qu’avaient à un moment donné un Raymond Barre, ou un Ortoli. Voilà des hommes qui pouvaient, quand ils allaient au Conseil, s’imposer aux Ministres des Finances par leur poids personnel. C’était des hommes que l’on écoutait car ils avaient une éminence intellectuelle et une personnalité forte et du coup, ils avaient une autorité véritable sur leurs services. Par la suite, les Commissaires sont devenus un peu l’otage de leurs services, eux-mêmes en prise directe avec les directeurs nationaux du Trésor, qui sont en fait les véritables dirigeants de l’Eurogroupe, en interaction avec leurs collègues de la Banque Centrale. Ce duo « Directeur du Trésor/Banquier Central » entraîne la DG EcFin dans son sillage et cela a changé le rapport politique à l’intérieur de la Commission. La DG EcFin est devenue la DG de référence sur beaucoup de dossiers. Mais elle tire son autorité, non de sa pensée propre, mais de sa proximité avec les thèses dominantes dans le Comité économique et monétaire, avec les directeurs du Trésor et notamment ceux des pays qui comptent, c’est à dire essentiellement l’Allemagne. Et encore l’Allemagne, et toujours l’Allemagne.

En face de cette évolution interne, ce qui a fait défaut, finalement, c’est un contrepoids politique au niveau de la Présidence de la Commission. Là, je pense qu’il y a eu avec Barroso une carence de vision qui est sans précédent.

CEO: On aurait pourtant pu penser que Barroso se satisfaisait très largement d’évolutions comme l’instauration du Semestre européen4 puisqu’il s’est félicité publiquement des nouveaux pouvoirs de la Commission. Vous nous dites que ces nouveaux pouvoirs appelaient la nécessité d’un contre-pouvoir. Est-ce le cas?

Je crois qu’il y a un piège dans ces nouveaux pouvoirs. J’ai qualifié à l’époque le traité d’«usine à gaz». Je mettrais là-dedans également le Semestre de printemps et le 6-pack et 2-pack. Je crois que compte tenu de la méfiance foncière qui règne entre Etats Membres, on n’a pu se mettre d’accord que sur des règles et on a fait de la Commission le notaire. Un notaire vétilleux et intrusif. On lui a aussi confié la fonction d’huissier de justice.

CEO: Tout pour plaire.

Exactement. La Commission a cru qu’elle tirerait son autorité de… disons, même si c’est excessif, sa rigueur dans l’obéissance aux directives des Etats. Je pense qu’elle a perdu sa capacité de définir un bien commun européen et ainsi d’en faire l’alternative ou le contrepoids d’un compromis entre les Etats. On est ici au cœur de la problématique européenne. C’est clair qu’il y a toujours deux approches. On part soit d’un idéal de bien commun, soit des positions dominantes entre les Etats qui comptent, pour aboutir à un compromis. Quel est l’écart entre l’idéal de bien commun et le compromis réalisé? Certains diront que c’est une question théorique sans intérêt puisque ce qui compte, c’est le rapport de forces et c’est ce qui est fait à la fin de la journée. Il serait pourtant bon qu’on mesure mieux cet écart. Que le grand public, le citoyen, réalise qu’en fait, on n’aboutit, à travers la méthode intergouvernementale, qu’à des à-peu-près et des solutions bancales, tardives, insuffisantes qui sont à l’origine des malheurs des gens, par rapport à ce que l’on pourrait faire si l’on était dans un univers plus objectif, plus rationnel du point de vue du bien commun européen. Je crois que cet écart-là n’a pas été mis en évidence par la Commission Barroso. Elle n’en a pas eu la capacité politique.

CEO: Une dernière question sur la Commission, dont vous venez de rappeler à quel point la dimension politique avait fait défaut sous Barroso. Nous avons maintenant la Commission Juncker dont les premières déclarations insistaient lourdement sur cette question. On voit cependant aujourd’hui que le Secrétariat Général est le grand gagnant de la réorganisation des services de la Commission, avec des postes de vice-présidents qui en sont très dépendants. N’est ce pas là aller dans le sens opposé du but déclaré par Juncker?

Dans cette salle, il y a quelques mois, Etienne Davignon disait quelque chose de très juste: il faut que le Secrétariat Général et le service juridique redeviennent des services pour la Commission et pas seulement pour le Président. Je crois que c’est fondamental.

A priori Jean-Claude Juncker a, lui, une véritable dimension politique. Mais est-ce que la structure des Vice-Présidents renforce le caractère présidentiel ou au contraire rétablit un équilibre au sein du collège? L’expérience nous le dira. Laissons faire cette expérience. Les personnalités vont se révéler. Certains Vice-Présidents seront plus faibles que leurs Commissaires. La machine va fonctionner dans la réalité avec certains Vice-Présidents qui rempliront leur rôle, d’autres qui seront court-circuités et un équilibre de fait va s’instaurer.

CEO: Vous avez écrit un article qui se nommait «Europe ou TTIP, il faut choisir». Êtes-vous toujours de cette opinion-là et, si oui, pourquoi?

Plus que jamais. Je pense qu’on ne peut pas poursuivre deux lièvres à la fois. Le lièvre «Europe» est trop difficile à traquer pour qu’avec le même fusil, on puisse tirer le lièvre atlantique. Il faut finir le marché unique et on est dans la partie difficile, stratégique, du marché unique: l’énergie, la finance, les télécommunications, le numérique, les industries de défense, les services financiers, etc. Il faut revoir la politique agricole commune, qui est à la fois une avancée et en même temps une impasse. Donc il y a un travail énorme d’intégration à faire! Nous devons avoir une politique de l’énergie unifiée, ce qui implique automatiquement une politique étrangère. Or, pour avoir une politique étrangère, il faut une défense européenne. Bref, pour avoir une capacité je dirais à la fois de développement propre de l’Europe et de projection dans le monde, il faut parfaire l’unité de l’Europe, c’est à dire l’unité politique. Quand on met tant de choses ensemble, on ne s’en sort plus sans un gouvernement politique de l’Europe. Aller se mettre une négociation avec les Américains sur le dos au même moment, ce n’est pas jouable.

Les Américains sont unis. Ils sont nos protecteurs. Ils ont une seule monnaie, nous en avons huit. Ils ont une politique de l’énergie, nous en avons plusieurs. Ils dominent toutes les technologies les plus avancées. La négociation est donc une négociation foncièrement asymétrique. L’idée de faire un bloc entre l’Europe et les Etats-Unis par rapport au reste du monde apparaît comme une alliance du passé pour empêcher l’avènement d’un ordre international nouveau plus équilibré et, à la fois, je l’espère, plus multipolaire et multilatéral. Je crois qu’on ne va pas dans cette direction quand on fait une alliance avec les Etats-Unis. L’on joue avec le feu. Pour l’Europe et pour l’équilibre géopolitique du monde! C’est une double erreur pour l’Europe, je crois, de s’être engagée dans cette voie-là.

CEO: Pourquoi, selon vous, s’est-on engagé «dans cette voie-là»? Qui défend le TTIP et pour quel intérêt?

Il y a plusieurs facteurs. Il y a toujours eu ce tropisme atlantique très fort chez certains Etats à commencer par le Royaume-Uni et dans certains milieux de la Commission qui pensent que c’est la vocation normale de l’Europe que d’être un sous-ensemble de l’ensemble Atlantique, c’est incontestable. Ils ne voient pas l’incompatibilité foncière entre un modèle européen et un «marché intérieur transatlantique», pour reprendre le mot de Karel De Gucht.

Il y a l’idée des Allemands selon lesquelles, faute de demande en Europe, il faut développer des exportations ailleurs et ils ont repéré quelques créneaux pour eux aux Etats-Unis. Comme ils sont la nation qui compte, puisque l’Allemagne est la nation créancière, ils sont en mesure de faire passer le message que leurs intérêts d’exportations, compte tenu de leur spécialisation internationale très particulière, doivent être pris en considération par les Etats débiteurs. Cela a joué beaucoup.

Il y a aussi l’effet domino de la série de zones de libre échange négociées depuis quelques années par les Etats-Unis et par l’Europe. Ils se sont dit: «Tiens, finalement, pourquoi ne pas faire cela entre nous?» Ce sont des réactions de négociateurs. C’est une logique étrange. Les négociateurs désertent le terrain stratégique pour céder à une culture finalement assez corporatiste.

Il y a sans doute enfin, à ne pas négliger, l’effet «CNN» qui donnait à Barroso et à De Gucht une certaine visibilité, leur moment de gloire. Leur heure de gloire était de lancer la négociation. Est-ce qu’il y aura une heure de gloire qui conclura la négociation? J’ai un doute absolu sur ce moment-là.

CEO: Vous nous aviez parlé des normes de l’Union Européenne comme de politiques publiques qui ne devraient pas rentrer dans le champ des négociations commerciales. Quel est donc votre jugement sur le volet de la coopération réglementaire au sein du TTIP?

C’est une question absolument fondamentale. Les normes et les standards, et, d’une manière générale, la régulation en matière de services, ne sont pas d’abord des outils de politique commerciale. Cela renvoie à un projet de société, mais aussi à des rapports de force entre Etats Membres et forcément, derrière, des intérêts industriels particuliers, je n’en disconviens pas. Mais il s’agit bien d’abord d’une législation à l’usage des Européens: travailleurs, consommateurs, épargnants, etc.

Ramener ces législations à un obstacle aux échanges est terriblement réducteur. Ce n’est pas un tarif, ce n’est pas un quota. Certes, cela a un impact sur les échanges. Mais il faudrait alors agir avec une extrême finesse pour déterminer ce qui, dans une norme, un standard, une réglementation, relève du projet collectif de l’Etat ou contient des éléments de protection d’une industrie particulière dans un Etat.

Ce travail-là est un travail extraordinairement ingrat. Personnellement, je n’ai rien contre l’idée qu’on ait des accords techniques avec les Américains, et avec d’autres, sur des rapprochements de normes, comme le cas classique que l’on invoque tout le temps avec raison, des tests de crashs automobiles. Pourquoi pas. Et qu’on ait une procédure de reconnaissance mutuelle, pourquoi pas ? Personnellement, j’ai tout de même une certaine réserve sur la reconnaissance mutuelle; c’est qu’on fait cela entre pays qui se ressemblent, mais cela a un effet très discriminant par rapport aux pays moins développés qui ne peuvent pas offrir les mêmes garanties. C’est une nouvelle barrière Nord-Sud. Il faut se rappeler ça. Il y a tout de même, avec une coalition règlementaire transatlantique, une diversion de commerce, pour reprendre les mots de Jacob Viner, le grand théoricien des zones de libre échange et des unions douanières. Il mettait cela en évidence pour les tarifs et les quotas. Mais en réalité, cela joue encore plus fort pour les réglementations. Car les réglementations, normes et standards, signifient que oui ou non, vos exportations entrent ou pas. Cet aspect-là doit être vraiment pris en compte, même quand on négocie un simple accord technique.

CEO: Qui, d’après vous, va bénéficier le plus du TTIP, s’il devait être signé?

Je n’en sais rien, tant que je n’ai pas vu 28 études sur les économies nationales. Parce que ne nous nous trompons pas, l’Europe ça existe. Mais quand il s’agit de commerce extérieur, ça existe pour définir le régime commercial des importations. En matière d’exportations et d’attraction de l’investissement étranger, les 28 Etats Membres sont en concurrence! Donc il faut, qu’on le veuille ou non, faire l’inventaire des coûts-bénéfices de TTIP au niveau des 28 Etats. Si nous avions un budget communautaire qui répartit, qui redistribue les gains obtenus par un pays pour compenser les pertes subies par un autre, comme c’est le cas des Etats fédérés aux USA, on pourrait ne considérer que l’ensemble. Mais ici non! À ce moment-là, si on disposait d’une approche analytique, qui est très difficile à faire d’ailleurs, on verrait tout de suite qu’il y a des pays qui vont bénéficier et d’autres qui vont perdre. Car il y aura une divergence accrue. Je trouve qu’obtenir une croissance très faible, on parle de 0,5 points de croissance après 12 ans si on mène toute la négociation à bien, au prix d’accroitre les divergences déjà préoccupantes au sein de l’Eurozone, est à mon sens un jeu très dangereux pour la cohésion de l’Union Européenne.

CEO: La Commission a fait des efforts de transparence et de dialogue par rapport aux négociations. Est-ce que vous pensez qu’ils sont à la hauteur des enjeux?

Franchement, je ne crois pas que dans le cadre d’une négociation commerciale, on puisse facilement résoudre le problème de la transparence. Une négociation commerciale est par construction secrète. On ne montre pas aux négociateurs d’en face sa ligne rouge. On ne fait pas ca. Sinon, on n’a pas besoin de négociations, on va d’emblée à la solution sur une ligne minimaliste. Il faut un secret, c’est dans la nature de la négociation.

Mais cela signifie aussi que l’on ne peut pas régler cette question de la convergence réglementaire par une négociation commerciale. Il faut créer un cadre institutionnel. Mais cela a-t-il du sens de construire un cadre institutionnel avec les Etats-Unis? Allons-nous mettre le Congrès des Etats-Unis et le Parlement Européen côte à côte pour arriver à avoir des débats?

Le vice fondamental de TTIP, c’est qu’on veut faire avec un outil, la politique commerciale, très étroit et très spécifique, un projet de marché intérieur qui va bien au-delà des frontières des échanges commerciaux.

CEO: Quelle est votre opinion sur le CETA?

Je ne vois aucune différence de nature entre le CETA et le TTIP. Ce sont forcément les mêmes schémas. Je pense par exemple que sur un point très précis qui est la clause d’arbitrage, elle n’a pas sa place dans le CETA, pas plus que dans le TTIP. Cela me paraît évident. Le Canada est un pays civilisé, l’Europe aussi. On ne doit pas court-circuiter nos systèmes juridictionnels par des arbitrages privés. Mais pour le reste, je crois que les inconvénients que l’on retrouve dans le TTIP sont moindres dans le CETA parce que simplement, le Canada est un petit partenaire qui s’ajuste à nous, plus que nous nous ajustons à lui. Quand nous passons aux négociations avec l’Amérique, nous jouons avec plus fort que nous. Ce qui me laisse pantois, c’est l’argument tartarinesque5 selon lequel il ne faut pas aller à la négociation avec l’Amérique dans un esprit défaitiste. Je pense que là nous touchons au comble de l’absurde!

CEO: L’héroïsme des charges de cavaleries contre les mitrailleuses…

Oui. On est vraiment dans l’anecdotique et la caricature.

CEO: Le commerce UE-Etats-Unis sera-t-il modifié par la ratification de l’accord avec le Canada (CETA) compte tenu de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA)?

Les règles d’origine rendent cela assez difficile. Il y aura une tentation de le faire. Il y aura des détournements inévitables. Je crois que simplement, cela va encore compliquer les choses.

Les règles d’origine sont le talon d’Achille de tous ces accords bilatéraux. On dépasse là la question du TTIP. C’est la grande faiblesse du bilatéral par rapport au multilatéral. On additionne les couches de règles d’origine et finalement, n’y retrouvent leurs petits que les toutes grandes entreprises multinationales qui ont des départements spécialisés pour rendre tout cela compatible. Les PME dans cette affaire sont éjectées du système. D’ailleurs, je trouve assez culotté de maintenant venir avec le discours que les PME seront les grands bénéficiaires de TTIP ou de CETA. C’est évident qu’il y aura des PME qui vont gagner. On les connaît déjà et ce sont celles-là qu’on va pousser en avant. Mais on ne verra pas et on ne voudra pas voir la masse des PME qui vont souffrir.

CEO: Beaucoup se fait au nom des PME au niveau européen, y compris par Business Europe…

Je voudrais sur cette distinction entre multinationales et PME souligner quelque chose d’important, à mon avis d’essentiel. On revient à la discussion sur le poids de la pensée néoclassique/néolibérale au sein de la Commission Européenne, et notamment sur le refus de principe de centrer la politique économique sur une croissance redistributive. Du coup on fait le choix de privilégier de facto une croissance inégalitaire. Si ces économistes néolibéraux de la DG EcFin avaient un peu de culture, c’est à dire avaient étudié sérieusement l’histoire économique et l’histoire de la pensée économique, peut-être auraient-ils rencontré dans leurs lectures la distinction que font Braudel et d’autres entre le capitalisme et l’économie de marché. Cette distinction à mon avis est fondatrice de toutes les politiques qu’on doit suivre au niveau européen. Il ne s’agit pas, dans mon esprit en tout cas, de les opposer l’un à l’autre en disant que l’économie de marché est bien et le capitalisme est mal. Mais ce sont des systèmes différents même s’ils sont profondément imbriqués les uns dans les autres. Mais il y en a un qui domine: c’est le capitalisme. Donc, si vous n’avez pas une vision très claire de la manière dont vous allez réguler le capitalisme, vous ferez toujours des PME quelque part les dindons de la farce. Ne pas même percevoir ce problème, y compris à travers des grilles de lecture très technocratiques comme la concurrence parfaite, la concurrence imparfaite, et s’imaginer que cela pourrait évacuer la tension foncière entre multinationales et PME, ce n’est pas convaincant ! L’Europe fait ce qu’elle peut en matière de concurrence. Elle peut aligner un tableau de chasse, mais elle est assez défensive dans l’ensemble. Cette politique n’a pas les effets forts qu’on attendait.

Personnellement, je crois que ce dont l’Europe a besoin, c’est d’une politique industrielle à laquelle la politique commerciale, la politique de concurrence, la politique d’innovation et de recherche, seraient asservies. Si nous voulons réindustrialiser l’Europe, et lui donner sa place dans la nouvelle division internationale du travail, il faut utiliser des outils beaucoup plus puissants. Il faut des politiques actives, pas seulement faire de l’intégration passive notamment dans l’énergie et le numérique. Il faudrait davantage assujettir la finance à l’économie réelle. Cela demanderait évidemment une Europe politique, un pouvoir politique. Un Exécutif avec un pouvoir discrétionnaire, et non plus simplement, une gouvernance par les règles.

CEO: Cela veut-il dire que vous soyiez en faveur du rétablissement de la préférence communautaire?

Non, mais je regrette qu’on ait cédé trop facilement à la polémique «forteresse Europe». Je pense que nous avons été un peu complaisants avec les pays tiers sur ce point. Je crois que nous avons commis une erreur encore plus grave avec l’article 63 du traité sur la libéralisation obligatoire des flux de capitaux avec les pays tiers. Je pense que nous n’aurions pas du inscrire cela dans le traité. C’est bien d’avoir la libéralisation irréversible des flux de capitaux à l’intérieur, mais c’est grave d’en faire un élément constitutionnel des relations avec le reste du monde. Quand je pense à la préférence communautaire, je pense à une politique industrielle active. Je pense que nous avons besoin de groupes industriels européens, ce qui implique aussi des groupes financiers européens, parce que l’Europe, reste, beaucoup plus que l’on ne le pense, un puzzle et un kaléidoscope industriel. Il n’y a quasiment pas de vrais groupes Européens. Et même au niveau de la banque, on voit la fragmentation du système bancaire. Donc quand je pense à une préférence communautaire, je pense à une politique industrielle et financière active.

CEO: Tout ceci supposerait que le politique soit en mesure de reprendre la main, or depuis le début de cet entretien nous faisons plutôt le constat du contraire. Une fois posé le constat de la domination des intérêts économiques sur les mécanismes de décision des institutions, on remarque que les projets futurs de l’Union Européenne, comme le CETA et le TTIP, n’ont pas du tout pour objet de rétablir la prééminence du politique mais bien au contraire de le contraindre toujours plus avant.

Absolument.

CEO: Hélas, les causes premières de l’hostilité publique contre le projet politique européen, à savoir la capture de l’Union par les milieux économiques, n’ont été ni décrites ni remises en cause lors des dernières élections européennes, ni par la Commission Juncker. Pensez-vous donc que le projet politique européen, quelles qu’en soient les manifestations, puisse survivre encore longtemps à ces forces centrifuges et si oui, à quelles conditions?

Je vais faire la distinction entre une approche philosophique et une approche, disons, anthropologique de votre question.

Au plan philosophique, c’est tout à fait clair que nous sommes confrontés depuis longtemps à ce que certains ont appelé le problème du désencastrement du capitalisme par rapport à la société. C’est la «grande transformation» analysée par Polanyi. Cela ne fait que se renforcer avec la globalisation. Donc on peut s’inquiéter et se dire que la capacité du politique de reprendre la main se détériore. Il y a là une perte de pouvoir et un donc danger réel pour la démocratie. Sur le plan des principes, je suis de cette école qui pense que le sens profond de la construction européenne, c’est de rétablir un équilibre avec entre marché et politique, entre capitalisme et démocratie par la régulation. Bref, il faut reprendre la main et recréer la possibilité de régulation à l’intérieur et de négocier une régulation multilatérale à l’extérieur. Pour moi, c’est fondamental. C’est ma perspective de philosophie politique.

Cela étant, quand je regarde le vécu des gens aujourd’hui, d’un point de vue anthropologique, je suis frappé d’une espèce de consensus, un peu inquiétant par certains égards, sur le fait que les gens s’en remettent au capitalisme plutôt qu’au politique. C’est quelque chose d’étrange à observer. Il y a 20 ans que j’écris sur la globalisation et je suis arrivé à la conclusion que la convergence Nord-Sud à laquelle nous assistons est davantage le produit du capitalisme que celui des choix politiques. Finalement, on aurait sans doute préférer que la convergence soit née des politiques de développement, des politiques de préférence commerciale, de la coopération entre les Etats. Mais qu’est-ce que nous constatons? En fait, on a sous-traité le travail de convergence Nord-Sud aux firmes globales qui, à travers la chaine de valeur ajoutée, sont occupées à intégrer le monde via l’économie mondiale. Elles le font dans leur propre intérêt d’abord et pas du tout dans l’intérêt des gens. Mais il se trouve que la globalisation par le marché a fait entrer la Chine et d’autres dans le circuit. Donc, je me dis, voilà quelque chose que quelque part, les gens ont intégré : ils voient que la mondialisation, c’est dangereux, mais qu’il y a un bon côté, et que ça marche. On ne peut pas ignorer cette intuition de l’opinion qui est assez partagée. Ce qui est terrifiant, c’est de ne pas voir – ou de ne pas vouloir voir – qu’à l’intérieur de nos sociétés, cette mondialisation, avec en outre le progrès technologique, et avec la déstabilisation de nos institutions sociales – aussi bien la famille que la sécurité sociale – aboutit à aggraver les inégalités. Je crois que ce refus de voir la question des inégalités internes, qui sont déjà bien reparties et qui menacent la classe moyenne de déclassement, est très grave.

Avec Pascal Lamy, cela remonte à il y a quinze ans, on a tenté de lancer ce débat dans la Commission sur la montée des inégalités, comme un défi européen. Sans succès. Je veux dire qu’à l’époque dominait encore dans l’inconscient du Collège la thèse de la «trickle-down growth», l’effet de ruissellement: ne vous préoccupez pas du partage du gâteau, faites-le grandir et tout le monde y trouvera son compte. Tout cela a été authentifié par une certaine pensée sociale-libérale du type Rawls. Les gens qui ne prenaient pas les inégalités au sérieux n’étaient pas seulement la droite radicale. Je pense par exemple au rôle qu’a joué l’ancien Premier Ministre Bérégovoy quand il était Ministre des finances: il s’est fait champion de la dérégulation financière pour faire de Paris une place financière continentale en Europe. Donc, les inégalités alors n’intéressaient pas grand monde. Mais c’est une idée qui maintenant commence à faire son chemin. Là, je remercie des gens comme Piketty et Stiglitz qui, chacun à leur manière, posent le problème et viennent avec des solutions. Et je crois que ce débat est ouvert et c’est là-dessus qu’il faut maintenant, à mon sens, jouer : remettre la distribution des revenus et des patrimoines au cœur de la politique économique européenne.

CEO: Mais qui peut jouer?

Voilà… Je pense que l’on doit construire une citoyenneté européenne sur une certaine préférence pour l’égalité, car je crois que la préférence pour l’égalité est inhérente à la démocratie. On ne fait pas une démocratie avec des écarts de richesse excessifs. Il faut que les gens aient un sentiment d’appartenance à une même famille. Si on a clivé la société, on a une cassure qui interdit l’exercice effectif de la démocratie.

Quand je vois aux Etats-Unis, quand je vois au Royaume Uni, que près de la moitié des gens, ceux qui en ont le plus besoin, ne vont plus voter, je m’interroge sur le caractère démocratique de ces pays. Nous devons penser à cela en Europe. Je ne suis pas un égalitariste, loin de là. Je pense qu’une préférence pour l’égalité n’exclut pas qu’on ait un souci d’encourager des élites. Une société a besoin d’élites. Une démocratie a besoin d’élites. La question est de savoir sur quoi vous fondez les élites. Est-ce que c’est sur la rente? Ou est-ce que c’est sur l’effort? L’entreprise? Le savoir? Le rayonnement moral? Il y a une révolution culturelle dont l’Europe a besoin. Il faut faire coïncider cette aspiration qui est encore très confuse, très embryonnaire à la citoyenneté avec une aspiration à la justice qui est la condition de la liberté pour les plus vulnérables et les plus faibles.

CEO: En 2001, un groupe de rap français (Lunatic) sortait un album important, «Mauvais Œil». Les paroles de l’une des chansons disaient «Ils ont leur paradis fiscaux, nous, à défaut, on impose nos lieux de non-droit». A votre avis, quelle direction doit prendre la citoyenneté européenne ?

C’est une excellente formule et je suis content que vous parliez des paradis fiscaux, qui sont des zones de non-droit, en effet, mais protégées par des lois. Il y a un détournement de la puissance publique dans une série de pays. C’est en cela qu’une régulation européenne seule peut rétablir l’équilibre. Les petits pays qui jouent les passagers clandestins dans la fiscalité font de nous les otages des grandes entreprises et des grandes fortunes. L’harmonisation de l’impôt sur les grandes entreprises et sur les gros patrimoines est la première étape du recentrage du modèle européen sur la justice et la solidarité.

1Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier

2ou CEEA, Communauté Européenne de l’Energie Atomique

3Direction Générale aux Affaires Economiques et Financières

4Le Semestre européen, le «Six-pack» et le «Two-pack» sont des nouveaux outils de coordination des politiques économiques et budgétaires nationales au sein de l’Union Européenne.

5. Tartarin de Tarascon est un personnage littéraire imaginé par Alphonse Daudet, célèbre pour ses rodomontades et ses exploits fictifs.

Après Charlie, le risque d’un maccarthysme démocratique

20 avril 2015 | Par Régis Debray
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«Que retenir de cette commotion nationale?», demande Régis Debray, en introduction du dossier que consacre sa revue Médium aux attentats de janvier. Réponse du philosophe : «Que dans un monde où tout se sait, se voit et s’interprète de travers, la condition de survie d’une laïcité d’intelligence s’appelle civilité». Nous remercions Médium d’autoriser Mediapart à reprendre cette réflexion stimulante.

Cet article de Régis Debray introduit la dernière livraison de la revue Médium qu’il a fondée et qu’il dirige. Son n° 43 (avril-juin 2015) est consacré à l’événement « Charlie ».

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Notre dernière Fête de la Fédération a réveillé un certain sacré républicain. C’est heureux. Il se trouve que ce sacré, pour beaucoup de gens de par le monde, est sacrilège. C’est malheureux.

Commençons par notre bonheur – celui d’une communion laïque. Ce sacré retrouvé n’a pas été avoué, mais vécu dans l’émotion fusionnelle qui est son signe distinctif. Le mot aurait sans doute fait hurler les joyeux drilles de Charlie Hebdo. Il fait peur à une classe dirigeante aux vues courtes qui s’interdit de le prononcer parce qu’elle assimile, avec un esprit faussement positif (quand l’illustre inconnu appelé Auguste Comte a tout dit sur cette affaire), sacralité à bondieuserie, autorité à oppression et transcendant à surnaturel. Aussi arrive-t-il aux incroyants de faire du sacré comme Monsieur Jourdain de la prose et c’est tant mieux. Il est à son meilleur à l’état sauvage, sans prendre la pose, sans uniforme, barrette ou col dur.

Agglutinant, transcendant, hors-marché, indérogeable et insécable : pas un seul de ses paramètres qui n’ait éclaté à l’œil nu dans cette semaine, non de juillet 1790, mais de janvier 2015, nous rappelant à quel point son émergence, séculière épiphanie, constitue un invariant de l’histoire des collectifs. Le sacré n’est pas une substance transcendante qui nous tombe du ciel. C’est nous, au ras des pâquerettes, qui l’inventons et le réinventons en tant que de besoin quand les coutures craquent et qu’il y a panique à bord. C’est le réflexe vital d’une âme collective en manque d’esprit de corps.

Ainsi, dans le vide symbolique creusé par le culte du chiffre, l’assassinat sur son lieu de réunion d’une rédaction symbolisant plus que d’autres le génie national (ou l’une de ses plus notoires composantes) a déclenché le salubre ressourcement. Un dedans agressé du dehors se tourne instinctivement vers son au-dessus ou son en deçà. Ces réveils en sursaut gonflent de joie les autochtones – « le sacré, ça créé », comme dit Robert Damien, lacanien méconnu – et d’inquiétude les allogènes derrière la porte. Non sans motif. Une refondation du nous a par nature un caractère belliqueux : le eux d’en face n’aura qu’à bien se tenir. Le choc mobilisateur suscite une envie de guerre, à la fois pour exorciser la peur et remembrer ce qui menaçait de partir en morceaux.

Guerre à Saddam Hussein, guerre au Calife. Au terrorisme, aux barbares, à la cinquième colonne. Tous sur le pont. Ainsi, à une même commande intime, chaque société apporte une réponse conforme au gène fondateur qu’elle tient de son histoire. Après le 11 septembre, les démocrates nord-américains resserrent la toile en remplissant les temples et les églises ou par des prières collectives dans la rue : retour aux sources théologiques d’un peuple élu par sa manifest Destiny. Après le 7 janvier, les républicains français ressortent Voltaire, la gaudriole et la Bastille, se requinquent aux pieds de la statue de la République, Liberté, Égalité, Fraternité : retour aux sources idéologiques d’un peuple qui s’est coupé de Dieu en coupant la tête au Roi. De chacun selon ses capacités, à chacun selon son point d’accroche.

D’où vient le problème ? D’un grand fédérateur qui est aussi un grand diviseur. Il nous faut partager un dedans qui nous coupe largement du dehors. Cinq millions d’enthousiastes contre un milliard de réfractaires.

Côté mise en scène, des paradoxes ostensibles. Inutile d’y revenir. L’ami Bernard Maris, qui ne supportait plus l’européisme et souhaitait que la France sorte de l’euro, n’a sans doute pas pu garder son sérieux, là-haut, en voyant M. Junker et les têtes molles de l’establishment bruxellois défiler derrière son nom. Des criminels de guerre venant à Paris condamner un acte de guerre (ils font mille fois mieux à leurs frontières) ; des pétromonarques infligeant mille coups de fouet à un blasphémateur et venant prôner la tolérance ; des CRS ex-SS acclamés par les petits-enfants de Mai 68 ; des mal-pensants se jetant dans les bras des bien-pensants ; des autorités religieuses portant le deuil des bouffeurs de curés, d’imams et de rabbins ; des déboulonnés à genoux devant leurs déboulonneurs et l’hebdo libertaire promu journal officiel. Ces facéties une fois rappelées, allons au vif du sujet.

Qu’est-ce qu’une chose sacrée ? Une chose dont on ne peut pas rire. Qu’avons-nous sacralisé, confusément, à l’emporte-pièce ? L’idée qu’on peut rire de toute chose. Sauf des rieurs, bien entendu, surtout quand la mort les a plus qu’héroïsés : sacralisés. Aussi avons-nous dû, passée l’émotion où le « Je suis Charlie » jaillissait spontanément, histoire de soigner notre maladie identitaire, psalmodier le mantra de ralliement face à des journalistes à qui les on ne la fait pas pour les assurer qu’on était vraiment du bon côté, liberté ou religion, répétez s’il vous plaît – [Il y a deux espèces de journalistes : les gentils, qui vous tendent une perche pour que vous ne ratiez pas le train de l’histoire, et les méchants qui vous incitent au pire pour vous faire tomber du train.]

Presse, radios, télés ont fait flotter un moment dans le pays, relayés par le gouvernement qui les relayait (la boucle classique), une suspicion généralisée, certains lançant une chasse aux traîtres équivoques ou déclarés. Apparition d’un maccarthysme démocratique. L’intolérant prêchant la tolérance, c’est comme le pas de liberté pour les ennemis de la liberté : un grand classique. On est blasé. Plus embêtant semble la bonne conscience conférée par l’inconscience.

Le différentiel des regards

Il n’est pas anormal que l’inconscient religieux qui structure les communautés politiques [voir ma Critique de la raison politique ou l’Inconscient religieux, Gallimard, 1981], échappe à la claire conscience d’une démocratie laïque qui s’imagine avoir renoncé à toute pollution ou pulsion « religieuse » parce qu’elle donne à ce mot l’acception cléricale, institutionnelle et monothéiste qui nous aveugle au surgissement du sacré. De fortes têtes sans Dieu ni maître qui récusent les religions établies – et même toute espèce de religion – n’en restent pas moins capables d’un recueillement dont la manifestation, aux yeux du simple observateur, ne diffère nullement de celui des croyants. On ne connaît pas de civilisation, fût-elle officiellement athée, et surtout quand elle l’est, qui n’ait son point de sacralité (l’Union Soviétique ayant poussé le hiératisme aux dernières extrémités).

Charlie Hebdo s’interdit, bien heureusement, le nez crochu et l’accent yiddish. L’esprit Charlie a le mauvais goût très sûr, il respecte la sacralité d’Auschwitz en soutenant qu’il est interdit d’interdire. Chacun trouve intolérable ou ridicule le sacré de son voisin sans prendre garde au sien propre, qui va de soi. Nous tenons, par exemple, pour licite l’injure faite aux Prophètes et illicite l’injure faite aux croyants, condamnée chez nous par la loi. Il est un autre univers où c’est l’inverse. L’intégriste musulman s’interdit d’offenser Moïse ou le Christ, mais injurie allégrement les Juifs et les Chrétiens. Si on était plus raisonnable, je veux dire mieux informé de la déraison politique, on ne devrait parler que de l’économie du sacré, comment il se distribue ici ou là, par quels mots et gestes, avec quelle échelle d’intensités (il y a du plus et du moins et l’échelle est mobile). L’ignorance entretient les malentendus. Tenter d’éclaircir ces zones d’ombre sert la cause de la paix. C’est à quoi aurait pu servir, notamment, l’enseignement du fait religieux dans toutes les écoles de France.

La guerre des images n’est pas nouvelle. Elle a exacerbé notre XVIe siècle et la guerre de religions entre catholiques et protestants, où la bataille des caricatures a fait rage de part et d’autre. Elle revient en force, mais décuplée par l’immédiateté et l’ubiquité numérique. L’actualité est devenue une immense accumulation d’images. Sans elles, il n’y a plus d’histoires à raconter et donc plus d’intérêt. Un blanc. La preuve : dix-sept morts en France, couverts d’images, live et différé, c’est « une tragédie historique » (Le Point), un carnage de portée mondiale ; le même jour, dix-sept morts au Nigeria, une petite nigériane s’étant fait exploser dans la foule, c’est un mince entrefilet en page 21. Ne parlons pas des deux cent mille morts du Congo, ni du génocide d’hier au Guatemala. Pas vu, pas pris. La vieille loi du mort-kilomètre doit céder la place à celle du mort-image.

Nos djihadistes de banlieue, étrangers à la lecture, y compris du Coran, obsédés de selfies avantageux, vivent dans le monde des vidéos et de YouTube. Nous aussi, en un sens. Le buzz est devenu iconique, non discursif, et encore moins dialectique. Le passage de la graphosphère à la vidéosphère fait d’un joli dessin, une grenade dans la foule et une jolie phrase, un petit caillou dans l’eau. « Porter la plume dans la plaie », comme le disait le vieil Albert Londres ? Non, c’est le feutre qui fait mal.

La transmission numérique instantanée aux quatre coins du globe d’un dessin à charge, et qui n’a pas besoin de traduction, met le « cartooning » en première ligne des conflits de civilisation, dans les troupes de choc, bien en avant des réservistes de l’écrit, trop lents à la détente et longs à digérer, trop compliqués d’accès pour faire flash et boum dans le quart d’heure, surtout là où domine l’illettrisme. Le choc en retour est d’autant moins prévisible que les regards ne sont pas de même nature selon les latitudes. Une image, pour nous, représente ; il y a du jeu entre elle et la chose, et elle est jeu elle-même. C’est le regard esthétique, le nôtre, qui n’apparaît en Europe qu’au Quattrocento. Pour d’autres, l’image présente. Et donc déstabilise ou agresse. En particulier, dans le monde islamique, qui a commencé par la Renaissance et s’est poursuivi par le Moyen Âge, quand le monde chrétien, plus chanceux, a fait l’inverse.

Ce regard naïvement affectif, ultra-susceptible, effaré, effarant, cultuel et non culturel, c’est notre lointain passé. Ailleurs, c’est le présent. Et le drame de l’image instantanée c’est d’effacer à la fois l’histoire et la géographie de ceux qui les émettent comme de ceux qui les reçoivent ; c’est d’effacer le différentiel des regards et de nous faire croire que nous vivons tous à la même époque parce que nous évoluons dans un même espace. Comme s’il n’y avait pas des stades de développement et six siècles d’écart entre l’hégire et le calendrier grégorien, comme si le XXIe siècle ne côtoyait pas en beaucoup d’endroits le XVe, comme si la charia et l’ordinateur ne pouvaient cohabiter (l’un appelant souvent l’autre). Une même horloge, deux temporalités. Une même planète, deux chronologies. « Voici l’ère des hommes doubles », lançait Aragon-Belmondo dans Pierrot le Fou. Ajoutons : et d’un village global en petits morceaux. Ce qui change la donne du commerce des esprits et des images.

Caricatures de Mahomet, décapitations en direct. Aucun rapport entre une ironie et une horreur, entre de l’encre et du sang, sauf l’efficacité symbolique.

On ne sait pas si les dessinateurs danois ont pensé aux effets qu’auraient leurs dessins à cinq mille kilomètres de distance. On peut être sûr en revanche que les communicants de Daech savaient ce que déclencherait le film de leurs boucheries : l’intervention militaire américaine, évidemment dans leur intérêt. Avoir pour ennemi déclaré « l’Amérique », acolytes européens compris, c’est ce que peut rêver de mieux un insurgé, un terroriste, dans cette région du monde.

Opération réussie : manque encore l’envoi de troupes au sol, mais pour le reste, la « coalition internationale » a fait ce qu’elle devait, pour tomber dans le panneau.

Guerres asymétriques

La publication (longtemps retardée) de la photo du massacre de My Laï, en mars 1968, a déclenché aux États-Unis les premières grandes manifestations anti-guerre. Retrait massif d’assentiment. Le Pentagone avait rapporté cent soldats communistes au tapis ; le photographe placé là pour célébrer l’héroïsme des boys avait fait, lui aussi, son travail. C’était en fait plus de trois cents civils, femmes, enfants et vieillards abattus, amoncelés sur une route. Les moyens de propagande se sont alors retournés contre la finalité de cette propagande. D’où les précautions prises depuis, journalistes et cameramen embedded. Chacun sait que la première victime d’une guerre est la vérité. Des images conçues pour encenser et légitimer la guerre ont fini par précipiter la paix. Ambivalence, réversibilité. De même des images conçues par des gentils pour détendre l’atmosphère peuvent déboucher sur de méchantes guerres.

Point d’images, point d’opinion. Indifférence, distraction, obéissance. C’est l’avantage des opérations aériennes et furtives : les « dégâts collatéraux » restent invisibles, et s’il y a prises de vues, elles sont air-sol et non sol-air, puis soigneusement filtrées. Pour qui n’est pas devant son écran opérationnel, au fin fond de l’Arizona, les drones frappent sans retour d’image, en catimini. Tant pis pour les participants à la noce de mariage ou les enfants rentrant de l’école tout à côté de la cible ou à sa place. Ces non-vus ne feront jamais des victimes dignes de compassion et de solidarité. L’émotion – colère, deuil, soif de vengeance – fermentera sur place, c’est du moins ce qu’on espère. Ces sentiments invisibles ne vont pourtant pas sans retombées voyantes. Le non-vu réagit à distance et en différé.

Asymétrie du révoltant, asymétrie des soucis.

Incohérence. On défend le pluralisme et traque le fanatisme à l’intérieur, mais on ruine le pluralisme et étend le fanatisme à l’extérieur. Destruction des États centraux, ensauvagement des sociétés, soulèvements tribaux, haines communautaires, expulsions et massacres des chrétiens d’Orient suite aux croisades d’une hyper puissance chrétienne. Dans cette partie du monde, les zones qu’on pourrait dire de « laïcité », toute relative qu’elle ait pu être, disparaissent l’une après l’autre avec notre aide active. Dans le contre-productif, difficile de faire mieux.

L’ère numérique oblige à « tout repenser ». En nous donnant le spectacle de ce qui change, l’histoire nous aide à discerner ce qui ne change pas. Et les lois fondamentales, qui président à la prise de corps d’un collectif peuvent se qualifier d’immuables. Il n’en reste pas moins qu’un changement de médiasphère oblige à modifier les modes d’administration de ce qui demeure et doit demeurer. La liberté d’expression – gardons la formule malgré tout ce qu’elle a d’abusif – fait partie des fondamentaux de la République, mais l’expression de cette liberté ne peut plus être ce qu’elle était du temps de Voltaire, des diligences et de la marine à voile, quand il y a une parabole à chaque balcon des tours et que chaque habitant du 9/3 a les antipodes au bout des doigts.

Plantu a ceci de différent avec Daumier, il est branché en direct sur la planète ; il est maître de ses émissions, non de sa réception ; il s’adresse à ses compatriotes du Monde à qui le siècle des Lumières et leur éducation permettent le deuxième degré. À Tunis, à Casa ou à Alger le premier degré a toutes les chances de primer, pour ne pas parler des contrées Yémen, Pakistan, Afghanistan où peu savent lire, mais où tous peuvent voir. Il n’y a plus de coupe-feu entre ici et là-bas. Les Occidentaux ont perdu leur périmètre de sécurité. Le dehors est dedans, le dedans est dehors. Il y a migration, donc intrication, donc friction, et il faut faire avec.

Nous partageons un appartement collectif où les cloisons sont minces et où on entend et voit ce qui se passe dans la pièce d’à-côté, mais sans un règlement de copropriété clairement établi. Chaque locataire a ses sanctuaires et le sacré n’est pas d’humeur partageuse. Voyez, en Inde, Ayodya, et en Palestine, Hébron : la cohabitation de nos intouchables respectifs, à touche-touche, est la chose la plus difficile du monde, névralgique et criminogène. Elle appelle une force d’interposition, étrangère aux parties en conflit, que les souverainetés nationales ne tolèrent que rarement (à Hébron, le Finlandais est mis sur la touche, et Ayodya, inexistant). À défaut de quoi on ne s’en sort que par des gentleman’s agreements.

Comme il y a une politesse minimale entre voisins de palier, qui rend la coexistence possible, un minimum de politesse s’impose entre civilisations juxtaposées et de plus en plus imbriquées. Ce qui ne va jamais sans efforts d’hypocrisie de part et d’autre, que ce soit dans une famille, un quartier, une entreprise ou un pays, pour éviter de lancer à la figure de l’autre ce qu’on pense réellement de lui, sinon c’est la guerre de tous contre tous. Qui dit citoyenneté, mondiale ou locale, sans penser civilité, mondiale ou locale, parle pour ne rien dire. Sinon le pire. Il ne s’agit pas, pour avoir la paix, d’éviter les émeutes et les assassinats, de baisser culotte devant l’obscurantisme majoritaire. Le mot de respect est détestable s’il veut dire intimidation et soumission à ceux qui pensent aller au paradis en nous égorgeant. Il est estimable si on le reconduit à son étymologie : respicere, y regarder à deux fois.

Plus généralement, civilité veut dire : réciprocité dans le respect ou plus trivialement échange de bons procédés. Dans la commission Stasi, je fus le premier à réclamer une loi, et non une simple directive, interdisant le port de signes religieux ostentatoires dans nos enceintes scolaires (non à l’extérieur, bien sûr). Non par intolérance. Parce que l’espace scolaire est chez nous une enceinte à re-sacraliser, à placer hors société civile, comme une mosquée en pays musulman. Les athées enlèvent leurs chaussures au moment d’y pénétrer, les tenants du Très-Haut peuvent bien enlever leur voile, leur croix ou leur kippa en entrant dans nos écoles. Donnant-donnant. Nous respectons chez nous vos façons de faire, vous respectez chez nous les nôtres. Quoi qu’on puisse penser par ailleurs, dans son for privé.

La civilité en milieu numérique

Il n’est pas facile de faire refleurir une République laïque dans un monde chaque jour moins républicain qu’hier, où beaucoup qui se disaient Maghrébins se disent désormais Musulmans, où les Israéliens se disent Juifs et les Indiens, Hindous ; où s’effondre la barrière séparant le religieux du politique, celle qu’avaient clairement posée les fondateurs, en Égypte, Nasser, en Israël, Ben Gourion, en Turquie, Atatürk ou en Inde, Nehru ; où les moyens techniques de transparence gomment les frontières entre public et privé ; où les déplacements massifs de population du Sud au Nord et d’Est en Ouest introduisent les façons de penser du XVe siècle dans les métropoles du XIXe ; où les États perdent leur centralité et parfois même tout pouvoir (en Orient, sous les coups de l’Occident intrusif, en Occident, sous les coups d’une société civile tribalisée).

Il n’y a pas de laïcité là où il n’y a pas encore ou plus d’État. Son avènement a toujours été lié à la naissance ou renaissance d’une puissance publique. À vrai dire, on a eu tort d’en faire une abstraction amovible et baladeuse. D’un adjectif, on a fait indûment un substantif. L’adjectif requiert un sujet, le dépositaire de l’intérêt général. Supprimer ou diminuer ce dernier et vous verrez revenir une cohue de fanatiques. Le fondamentalisme marchand fait cercle avec son vis-à-vis, le fondamentalisme religieux.

Ne faisons pas de Charlie un héritier de Charlemagne par la main gauche, écrasant de son mépris et de son ignorance ceux qui sont au-delà du limes. Ce serait imprudent. Quatre millions de bons citoyens dans les rues de l’hexagone, justement fiers de l’être, et ne croyant plus que dans l’incroyance, c’est admirable, oui. Mais un milliard de croyants qui ne pensent pas comme nous, ce n’est pas à dédaigner. Et comment combattre avec succès ce qu’on ne s’est pas soucié de comprendre ? La question, je crois, réveille Mr. George Bush en pleine nuit, mais un peu tard.

Si l’estime de soi devient mépris des autres, le ressourcement, encellulement et la fierté, arrogance, on court au pire : « La maladie des cercles fermés », l’un des quinze maux de la Curie romaine pointés par le pape François. Puissent les soutiens inconditionnels d’une liberté d’expression, qui n’est jamais et nulle part inconditionnelle ni absolue – et moins encore en France, voir notre Code pénal qui aligne, pour ainsi dire, nos délits de liberté et ils sont nombreux –, sortir de l’hexagone et s’en aller traîner leurs basques sur d’autres Continents où règnent d’autres affectivités populaires. Le ressenti des autres ne saurait à aucun titre faire loi chez nous. La pudeur là-bas n’a pas à chasser la gaudriole ici, pas plus que le rapport au Prophète comme chef de famille et totem identitaire, notre relation décontractée, désamorcée, au bon Dieu comme option facultative, une parmi beaucoup d’autres.

On peut seulement se rappeler que lorsqu’un joueur insulte sa mère ou sa sœur, Zidane lui donne illico un coup de tête (fatal). Le pape argentin, non-violent mais Latin de naissance, le redisait dernièrement à des journalistes : « Si un grand ami dit du mal de ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing » (La Croix, 16 janvier 2015). En d’autres termes, le droit à l’insolence et au blasphème n’en fait pas un devoir à remplir n’importe où, n’importe quand ni envers n’importe qui. On peut réveiller sans écorcher, déranger sans humilier, dessiller sans viser au plexus.

C’est pourquoi Plantu, qui sait jusqu’où ne pas aller trop loin, doit être félicité quand il tempère son « il faut oser » par « il faut être responsable ». Fine tuning. Rire n’est pas ricaner. Encourageons-le à élaborer une pédagogie de l’humour, qui pourrait en faire une politesse, non du désespoir mais d’une espérance.

PS : Le passage auquel on ne cesse d’appeler d’une laïcité d’incompétence à une laïcité d’intelligence – dont l’enseignement du religieux comme un fait objectif serait la meilleure démonstration – se heurte à une certaine incompétence ou inintelligence des autorités chargées de la faire respecter. Qu’une très belle et unanime célébration de notre République laïque se soit donné pour point d’orgue conclusif une cérémonie religieuse est assez étonnant, mais peut se comprendre dans le cadre de l’hommage aux victimes juives de la prise d’otages de Vincennes. La façon dont elle s’est déroulée, sur les écrans et au vu de tous, a de quoi laisser perplexe le plus sobre des Républicains.

Rappelons donc la règle protocolaire, inhérente à notre République que nous avons vu s’éclipser sur notre écran le soir d’un glorieux Dimanche. Le 11 janvier 2015.

Un Président dans ses fonctions ne porte pas plus une kippa dans une synagogue, la calotte des juifs pratiquants, qu’il ne tourne ses mains vers le ciel dans une mosquée ou qu’il se signe devant la croix dans une église. Il porte un simple chapeau, en signe de respect. C’est l’ancien président Sarkozy, le communautariste, qui a initié cette entorse démagogique et antirépublicaine (comme l’assistance au dîner du CRIF), entérinée par son successeur. Le général de Gaulle allait à la messe en privé sans photographe. L’a-t-on jamais vu communier ?

Un lieu de culte fait partie du territoire de la République française, dont le Président élu est l’autorité la plus élevée, et, à ce titre, toujours le dernier arrivé. Il est attendu, mais il n’attend pas. Encore moins dans la rue avec un signe religieux ostentatoire sur le crâne, poireautant après l’arrivée d’un chef de gouvernement étranger (qui le fait attendre et ne met, lui, son insigne qu’à l’intérieur de la synagogue). C’était au premier ministre Valls d’accueillir Bibi, et, ensuite, dans un deuxième temps, au président du Consistoire d’accueillir le Président.

Passons sur un drapeau d’État brandi au vu de tous dans un établissement religieux et la transformation d’une cérémonie supposée cultuelle en quasi meeting électoral, ce qu’interdit formellement la loi de séparation. Nous sommes un État de droit. C’est l’ambassade d’Israël, territoire israélien, qui aurait dû accueillir et célébrer le chef politique de ce pays.

On peut s’étonner qu’aucun commentateur attitré de ces manifestations – l’inculture laïque n’ayant d’égale que l’inculture religieuse de nos coryphées médiatiques – n’ait relevé cette inversion d’une norme séculaire. Ne parlons pas de nos ministres en fonction ignorant des contraintes propres à leur ministère. Le niveau professionnel est à la baisse, ce qui arrive partout où la vocation tourne au métier.

Ne rions pas du protocole. C’est une chose grave, où se joue l’essentiel.

Nous savons que toutes les images sont à interpréter, même s’il est toujours plus difficile de déconstruire un visuel qu’un discours. Celui-là aurait intérêt à ne pas tourner la difficulté. Il en irait pour la République de son image, au-dedans comme au-dehors.

Le Parlement européen fait tanguer la clause d’arbitrage du TTIP

Publié le : 20/04/2015 – 10:46; Mis à jour le : 20/04/2015 – 12:40; Amérique et Europe

La moitié des commissions du Parlement européen ont repoussé le dispositif de règlement des différends du traité, laissant augurer d’une majorité incertaine.

Quelques jours avant l’ouverture du 9ème cycle de négociation entre l’UE et les États-Unis sur le traité transatlantique, les eurodéputés ont durci leur position sur le traité commercial entre l’UE et les États-Unis (TTIP).

Les 14 et 16 avril, 6 des 14 commissions parlementaires qui contribuent au projet de résolution du Parlement européen ont rendu leurs avis sur l’état d’avancement des négociations.

Et l’opposition des députés européens notamment au mécanisme d’arbitrage prévu dans le TTIP apparait de plus en plus forte. Le dispositif censé protéger les investissements en proposant un recours à des tribunaux privés en cas de conflit entre une entreprise privée et un État cristallise les critiques.

« La moitié des commissions du Parlement européen saisies pour avis ont rejeté le dispositif de l’ISDS » s’est félicité l’eurodéputé vert Yannick Jadot, vice-président de la commission du commerce international.

6 commissions opposées à l’arbitrage

Les commissions des Affaires économiques et monétaires, des Affaires juridiques, de l’Emploi, de l’Environnement, des Pétitions et des Affaires constitutionnelles se sont opposées au mécanisme d’arbitrage dans leur projet d’avis, alors même que le Parlement est dominé par la famille politique du PPE, favorable au TTIP et à l’arbitrage.

« Les positions des commissions des Affaires juridiques et de celle des Affaires économiques sont très importantes car ces commissions sont les garantes de la position juridique du Parlement européen » s’est réjoui Yannick Jadot. D’autres commissions comme celle de l’Industrie et des Affaires étrangères se sont cependant prononcées en faveur de l’arbitrage.

En commission des Affaires juridiques, une des commissions jugées le plus compétentes sur la question de l’ISDS, le projet d’avis de l’eurodéputé PPE allemand Axel Voss, initialement en faveur de l’ISDS a finalement été largement amendé par les Verts, les socialistes et la gauche radicale (GUE), donnant lieu à une version finale « anti-ISDS ». Un volte-face qui a poussé le rapporteur PPE à demander le retrait de son nom de l’avis, selon les informations d’EurActiv.

Les avis de différentes commissions ne sont pas contraignants, mais viendront enrichir le rapport de la commission Commerce international, qui devrait être voté le 28 mai, avant d’être adopté en plénière à Strasbourg pendant la session parlementaire de juin.

Vote décisif

Et au total 898 amendements ont déjà été déposés sur ce projet de rapport, porté par le président de la commission du commerce international et rapporteur sur le TTIP, le socialiste allemand Bernd Lange.

« Les amendements […] montrent qu’il existe quatre domaines principaux qui divisent actuellement les députés. Il s’agit de la protection des données, des services qui pourraient être ouverts aux fournisseurs américains, de la durabilité environnementale et des dispositions sur la protection des investisseurs » a-t-il déclaré.

Le Parlement européen, s’il ne dispose pas officiellement d’une place à la table des négociations du traité transatlantique, menées par la Commission européenne, devra cependant adopter l’accord final, une fois les négociations terminées.

Ce pouvoir de ratification, dont disposent également les différents Parlements nationaux des États membres, donne un poids non négligeable au rapport de la commission du Commerce international, qui constituera un état des lieux des lignes rouges des élus européens, notamment sur la question de l’arbitrage.

Opposition grandissante

« Ces différents votes confortent la position du rapporteur Lange qui affirme qu’il n’est pas nécessaire d’avoir recours au mécanisme d’arbitrage dans le cadre d’accords commerciaux conclus avec des pays dont les systèmes commercial et judiciaire sont robustes et équivalents à celui de l’UE, ce qui inclut évidemment les États-Unis et le Canada » explique Yannicke Jadot.

Le rapport Lang écarte en effet le concept même d’arbitrage en cas de différend entre investisseurs et État, affirmant que « le règlement des différends entre États et le recours aux juridictions nationales sont les moyens les plus appropriés en cas de litige relatif aux investissements ».

L’adoption d’un rapport rejetant le mécanisme d’arbitrage lors du vote du mois de juin n’est cependant pas acquise. « Mais c’est aujourd’hui du domaine du possible que le rapport soit adopté, même si le vote sera forcément serré dans les deux cas » reconnait l’eurodéputé vert.

Et les opposants à l’ISDS se retrouvent maintenant dans la quasi-totalité de l’échiquier politique du Parlement européen. Dans une tribune commune publiée dans le Monde, plusieurs eurodéputés français de l’extrême gauche au centre ont appelé la France à repousser ce mécanisme « opaque et biaisé qui affaiblit [les] systèmes juridiques ».

Alternative

« Nous sommes satisfaits de voir que la position sociale-démocrate devient petit à petit la position majoritaire » se félicite-t-on du côté du gouvernement français à l’issue de la semaine de votes.

>>Lire : Naissance d’un front franco-allemand contre l’arbitrage dans le cadre du TTIP

Le gouvernement français défend en effet, avec l’Allemagne, l’éventualité d’autres options de règlement des différends entre investisseurs et États, dont la mise en place d’un mécanisme d’appel, l’encadrement plus strict des recours abusifs de la part du secteur privé ou encore la mise en place d’une cours permanente dédiée à l’arbitrage.

Des propositions sur lesquelles la Commission européenne reste prudente. « Je pense que c’est une bonne idée, mais cela ne peut se faire demain. Pour l’ISDS, il faut l’envisager à court terme, en attendant que cette cour permanente voie le jour » a déclaré la commissaire européenne au Commerce Cecilia Malmström, dans une interview à Blastingnews.

>>Lire : Première consultation publique sur le partenariat transatlantique

La Commission européenne prépare cependant pour le mois de mai des propositions visant à améliorer le dispositif d’arbitrage, sans pour autant le remettre en cause.
Prochaines étapes:

28 mai: vote en commission du Commerce international
9 juin: vote prévu en séance plénière du Parlement européen à Strasbourg

EurActiv.fr
Cécile Barbière; Rubriques: Commerce & Industrie; Personnes: Cecilia Malmström; Yannick Jadot; Thèmes: TTIP

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Zoe Konstantopoulou, Commission de vérité sur la dette publique en Grèce

Discours de la présidente du Parlement grec, Zoe Konstantopoulou, à la session inaugurale de la Commission de vérité de la dette publique
Publié le 6 avril 2015 | Poster un commentaire

Messieurs et Mesdames, nous vous remercions de votre présence à l’événement d’aujourd’hui qui est d’importance historique et marque le début du remboursement d’une vraie dette : celle de dire la vérité et de rendre des comptes au peuple et à la société grecque sur comment a-t-elle été créée et gonflée, la dette qui est suspendue au-dessus des têtes des citoyens et des jeunes générations. La dette publique qui est utilisée comme instrument de chantage et d’asservissement, comme moyen de soumission, dans des conditions qui n’ont rien à voir avec l’objectif statutaire européen de prospérité des peuples et des sociétés, des conditions qui, au lieu de garantir, de servir les principes œcuméniques de démocratie, d’égalité, d’équité, de respect des droits de l’homme et des libertés ainsi que de progrès social, produisent le rétrécissement des espaces démocratiques, des discriminations, des exclusions, de la misère et la crise humanitaire.

La dette ne constitue pas un signe des temps. Elle est le résultat d’actes et d’omissions, de contrats d’emprunt aux conditions léonines et aux effarants taux d’intérêt, d’actes et de gestions financières, mais aussi de contrats marqués par la corruption, qui ont catapulté la dette et dont témoigne foule de dossiers se trouvant au Parlement et à la Justice.

La dette n’est pas incontestable. Tant qu’elle n’est pas contrôlée et de-codifiée, tant qu’elle n’est pas analysée, demeure suspendue la question : quel pourcentage et quelle part est éventuellement légitime et laquelle est illégitime, illégale ou odieuse ? Cette question impitoyable hante, ces dernières années, la conscience collective et s’est cristallisée dans la revendication qui reflète le droit démocratique de ceux qui sont appelés à payer la dette, de connaître comment celle-ci a été créée, en quoi consiste leur dette, mais aussi de pouvoir se défendre et résister contre l’obligation de la rembourser et revendiquer son effacement.

Le contrôle de la dette n’est pas seulement un droit démocratique des citoyens, il est aussi un droit souverain des peuples.
Il est en même temps un devoir institutionnel de l’État même selon le Droit de l’Europe Unie. C’est-à-dire, il constitue une obligation internationale du pays, selon l’expression chère à ceux qui font mention des obligations internationales du pays, seulement quand il s’agit des obligations financières et oublient que les obligations internationales supérieures du pays sont celles qui concernent la démocratie, la transparence, les droits et les libertés de l’homme ainsi que tout ce qui fait la vie digne d’être vécue.

La dette ne se résume pas en profits et pertes, mais concerne des vies humaines.

Des milliers de vies humaines qui ont été perdues afin de payer la dette, des millions des vies humaines qui ont été meurtries et broyées, je veux rappeler aujourd’hui cinq êtres humains appartenant à différentes générations.

La petite fille, fille d’immigrée, élève à l’école primaire, qui en Décembre 2013 a perdu sa vie à cause des gaz toxiques d’un brasier improvisé dans une maison sans électricité où elle vivait depuis des mois avec sa mère.

Le garçon de 19 ans qui, l’été de 2013, a perdu sa vie en essayant d’éviter le contrôle des billets dans un bus.

Les deux jeunes, de 20 et 21 ans, étudiants à Larissa, qui en mars 2013, sont eux aussi morts des gaz d’un brasier.

Enfin, Dimitris Hristoulas, le pharmacien retraité qui, il y a trois ans jour pour jour, a mis fin à sa vie devant le monument au Soldat Inconnu juste devant le Parlement, refusant que son existence soit avilie à tel point qu’il soit obligé de chercher sa nourriture dans les ordures.

La Commission de vérité de la dette publique constitue une dette envers ces hommes aussi.

La Commission de vérité de la dette publique, créée par le Parlement grec, est un instrument précieux, que le Parlement met au service de la société et de la démocratie. Un instrument de vérité. Un instrument de réparation de l’injustice. Un instrument de dignité, de défense sociale et démocratique, de contestation et de résistance contre des choix qui tuent la société. Un instrument de réveil des peuples, des sociétés et des directions européennes. Un instrument de solidarité.

La présence aujourd’hui de toute la direction de l’État, du Président de la République, du Premier ministre du pays, des ministres, des vice-présidents du Parlement, des représentants du pouvoir judiciaire et des autorités indépendantes, reflète la volonté que l’audit commence et aille jusqu’au bout.

La préparation scientifique, l’expérience et le désintéressement des hommes et femmes qui se sont empressé-e-s de répondre à l’invitation, de contribuer avec leurs connaissances et leur travail à cet effort, constitue une garantie de succès.

Je veux remercier tout spécialement ceux et celles qui ont répondu à cet appel et les scientifiques et les experts qui sont venus tout de suite de l’étranger, mais aussi ceux qui sont venus de Grèce. Je voudrais aussi mettre en exergue le soutien spontané des scientifiques, des gens d’esprit et des mouvements sociaux de tout le monde, ce qui nous oblige à garder ce processus initié aujourd’hui ouvert et vivant.

Messieurs et Mesdames, je vous annonce la Décision numéro 1448 de la Présidente du Parlement, du 4 avril 2015, par laquelle est constituée la Commission Spéciale du Parlement des Grecs pour la recherche de la vérité concernant la création et le gonflement de la dette publique, l’audit de la dette et la promotion de la collaboration internationale du Parlement avec le Parlement européen, les Parlements d’autres pays et des organismes internationaux en matière de dette, ayant comme objectif de sensibiliser et activer la société, la communauté internationale et l’opinion publique internationale. Cette Commission on l’appellera Commission de vérité de la dette publique. Je veux remercier spécialement Sofia Sakorafa qui a accepté d’être responsable des relations de cette Commission avec le Parlement européen et les Parlements nationaux. Je veux aussi remercier spécialement Éric Toussaint qui a accepté tout de suite de coordonner le travail scientifique de l’équipe internationale. Je veux remercier beaucoup les services du Parlement et spécialement le Service scientifique et le Bureau de budget du Parlement, qui vont assister la Commission, en constituant des équipes de travail. Par cette introduction, j’appelle à la tribune afin qu’il adresse son salut à cette session inaugurale de la Commission de vérité de la dette publique, le Président de la République Mr. Prokopis Pavlopoulos.

Zoé Konstantopoulou, 5 avril 2015
Traduction du grec : Yorgos Mitralias

publié sur le site du CADTM