L’Empire US, vers l’internationale totalitaire en chantant [5/8]

Le 26 août 2014 – Source entrefilets

Jérôme Bosch
Jérôme Bosch

Comme disait l’autre, les étasuniens sont des gens vraiment formidables, pour peu que l’on puisse faire abstraction des morceaux de cervelles d’enfants qui pendouillent à leur parka. Et si eux-mêmes y arrivent parfaitement, c’est que leur ascension en tant qu’hyper-puissance mondiale s’est accompagnée d’une descente dans une pathologie à mesure. Pathologie de la domination mêlant messianisme, exceptionnalisme (version américanisée de l’élitisme israélien), ivresse de puissance et, surtout, inculpabilité. Une pathologie protéiforme terrifiante lorsqu’elle ronge l’âme d’un Empire disposant d’une capacité technologique et d’une puissance de feu inégalés dans l’Histoire de l’humanité, le tout dissimulé sous les paillettes hollywoodiennes et le vernis d’une machine de propagande qui le font passer pour vertueux. Décryptage.

Le Christ aux Limbes, vers 1525 (suiveur de Jérôme Bosch)

Violence permanente

Au risque de nous répéter –risque parfaitement assumé car il est pour nous cri par l’écrit–, il faut dire et redire encore que les États-Unis ont été parmi les principaux pourvoyeurs d’atrocités à travers le monde depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, que ce soit directement ou par supplétifs interposés. Vietnam, Cambodge, Panama, Nicaragua, Salvador, Guatemala, Chili, Pérou, Iran, Somalie, RDC et Serbie sont quelques-uns des pays qui ont eu à affronter dans un passé récent la machine de guerre US, ou ses commandos d’assassins et autres spécialistes du coup d’état.

Ces vingt dernières années, les seuls massacres de masse commis sur la planète l’ont été par l’Empire. Sa projection de violence, au besoin à l’aide de sa milice globalisée qu’est l’Otan, n’a fait que gagner en intensité avec les tueries à grande échelle et l’emploi méthodique de la torture (Irak / so called War on Terror) ; les guerres d’occupation (Afghanistan) ; les regime change ou tentative de (Libye / Syrie / Ukraine) ; les campagnes systématisées d’assassinats extrajudiciaires (Yémen-Pakistan) ; les boucheries à grande échelle et les épurations ethniques par supplétifs interposés (Liban 2006 / Palestine 2002-2006-2008-2012-2014).

Tout cela sous couvert de lutte contre le communisme, puis contre le terrorisme ou, encore, en vertu de fumeux concepts d’inspiration droit-de-l’hommistes comme le devoir de protéger, pour rendre vertueuses des guerres d’hégémonie ou pour le pétrole.

Cet océan de barbarie, de violence à grande échelle et d’assassinats plus ou moins ciblés – auquel il faut encore ajouter l’établissement d’un goulag électronique globalisé par la NSA et ses clones–, n’entament pourtant en rien l’image que l’Empire assassin-espion a de lui-même, ou que ses admirateurs ont de lui. C’est-à-dire d’une vertueuse nation de défenseurs de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme.

A cela deux raisons principales : une pathologie de la domination qui empêche toute culpabilité ou introspection au sein de l’Empire, et bien sûr une formidable machine de propagande dont le grand œuvre est une inversion quasi complète de la réalité avec réécriture en temps réel de l’Histoire.

De la pathologie de la domination

Pour évoquer cette pathologie de la domination, nous allons largement piller un texte admirable de l’écrivain américain Norman Pollack.

Et tout d’abord son constat que nous partageons sans réserve lorsqu’il dit : «Gaza symbolise où nous en sommes : l’éradication des aspirations humaines par des forces de procuration, ici Israël, là l’Ukraine, résidus fascistes de la Seconde Guerre mondiale (…). Le fait est là. Où que l’on regarde, on ne voit que les destructions et les souffrances humaines dues à ceux que nous soutenons, alors que, pendant ce temps, les USA agissent, de leur côté, pour mettre en place l’architecture militaire d’un modèle global dévoué au commerce, à  la finance, et au pouvoir, avec son industrie de guerre fonctionnant à plein régime

Pour expliquer ce que nous nommons habituellement l’inculpabilité de l’Amérique au regard de ses innombrables crimes, Pollack avance l’idée de bulle solipsiste, c’est-à-dire l’enfermement des États-Unis dans une perception du monde dans laquelle il n’y a pour le sujet pensant d’autre réalité que lui-même. Une bulle «qui entoure et engaine l’Amérique, avec ses caractères respectivement associés de xénophobie et d’ethnocentrisme, la peur de l’étranger, la relation dichotomique du nous-eux fondant l’idéologie de l’Exceptionnalisme. Et ses conséquences : un autoritarisme prépondérant, structurellement enraciné dans la personnalité américaine, ayant beaucoup à voir avec la rigidité, qui unifie et intègre l’élaboration de la politique actuelle du gouvernement des USA

Aux origines du mal, Pollack renvoie à cette version ultime du capitalisme sur la base de laquelle l’Amérique a été fondée : «Un capitalisme qui cherche et promeut la création d’une uniformité politico-culturelle de la personne humaine nécessaire à l’installation de la discipline sociale (1). (…) Et tout cela en continuant par ailleurs de battre le tambour de la guerre, des interventions, de la supériorité et de l’infériorité dans la hiérarchie des nations.»

Ce dernier point renvoyant à la fameuse théorie de l’exceptionnalisme américain reprise par Obama, et qui offre d’ailleurs un inquiétant miroir au concept délirant de Peuple élu israélien.

Pollack a encore raison lorsqu’il dénonce le fait que la récente polémique opposant Obama à Clinton s’est exercée «dans un bocal hermétiquement fermé». Tous deux n’étant que des fauteurs de guerre,  les deux visages d’une même tête pilotée par le complexe militaro-industriel étasuniens (2).

Et Pollack en vient ensuite à sa sentence : «Irak, Afghanistan, Ukraine, Gaza, tout exhibe une arrogance systématique, qui fournit une couverture utile à ce que je considère être une carence morale, imperméable à la souffrance humaine, jouissant de l’auto-indulgence de la nation. (…) Froideur et rigidité, nous sommes au-delà de ça [la culpabilité face à nos crimes], protégés culturellement, institutionnellement, et politiquement de toute introspection (du retour sur soi) sur les faits que nous commettons ou omettons

«L’opinion publique dominée par un égrégore ?»

Ce constat fait, on ne peut qu’être consterné par le suivisme européen d’un tel Empire nihiliste, par cette fascination et cette croyance en l’Amérique d’Hollywood propagée par la plus formidable machine à enfumer jamais conçue. Machine qui réussit le tour de force de convertir au fantasme d’un Empire vertueux des esprits que l’on peine pourtant à soupçonner d’idiotie.

Dans un billet intitulé L’opinion publique est dominée par un égrégore, Pascal Roussel s’interroge alors sur cette uniformité de la pensée en se demandant si «en Europe et aux États-Unis, le monde politique et les grands médias qui couvrent les questions financières ou géopolitiques ne sont pas collectivement sous l’influence malfaisante d’un égrégore ? – concept désignant un esprit de groupe, une entité psychique autonome ou une force produite et influencée par les désirs et émotions de plusieurs individus unis dans un but commun. Cette force vivante fonctionnerait alors comme une entité autonome– La position atlantiste poussant alors les autres pays à se radicaliser.»

Et, souligne-t-il, «l’Histoire a montré qu’une opinion publique dominée par un même esprit de groupe peut rapidement se retrouver confrontée à une guerre qu’elle n’a pas souhaitée

Où nous en sommes

Or c’est bien là où nous en sommes avec la crise ukrainienne, où l’on a vu l’alignement complet de tous nos médias sur la grande hystérie antirusse voulue par Washington. Avec, en point d’orgue, la fumeuse accusation sans preuve mais néanmoins globale contre Poutine suite au crash MH17, et dont on est à peu près sûr aujourd’hui qu’il a été abattu (pour une opération false flag ou par erreur) par l’armée ukrainienne.

Tout cela nous menant donc à la possibilité d’une guerre à grande échelle que sans doute peu de peuples souhaitent vraiment in fine.

C’est l’aboutissement de deux décennies de formatage complet de la pensée dans les médias occidentaux où, là aussi, les opinions, les sensibilités, les divergences d’analyses restent confinées dans un bocal hermétiquement clos où domine l’alignement complet sur le narratif messianique de Washington, à ses axes du mal à géométrie variable, à son pseudo-devoir d’ingérence sélectif à souhait, à sa stigmatisation soudaine de méchants dictateurs qu’il est tout à coup vertueux de renverser après les avoir soutenus durant des décennies.

Il aura par exemple fallu plus de deux ans à la so called grande presse bobo-atlantiste française pour commencer à admettre les abominations commises par les djihadistes de Syrie ; et c’est seulement depuis l’avènement de État islamique en Irak et au Levant (EIIL), et de ses carnages contre les minorités, que nos héroïques médias commencent à retrouver quelques vertus à Bachar al-Assad en tant que moindre mal sur la scène locale, comme par hasard là encore sous l’impulsion de Washington.

«Qui paie commande»

La question de Pascal Roussel est donc pertinente.

Toute cette élite politico-médiatique occidentale est-elle, en quelque sorte, hypnotisée, contaminée par cet égrégore ? Pourquoi pas ?

Si l’on considère, et Dieu sait si nous avons de bonnes raisons de le faire, que le Système néolibéral américaniste représente ce qui peut se rapprocher le plus de l’avènement du Mal absolu – avec le triomphe de ses faux prophètes et son âge des ténèbres –, qu’il incarne peut-être ainsi le réveil de la Bête immonde dont les 99% sentent de plus en plus nettement le souffle brûlant sur leur nuque, alors oui, on peut admettre que cet égrégore puisse en être une émanation tangible.

Plus prosaïquement, on doit aussi considérer que les grands médias, télévisuels en particulier, obéissent à des lignes éditoriales simplement dictées par le Système puisque c’est lui qui les finance à coups de généreuses subventions et de publicité, et que comme dit l’adage, «qui paie commande».

L’effet de troupeau, la complicité ou la couardise de nos élites politico-médiatiques faisant le reste pour nous conduire, sous l’aiguillon de l’égrégore peut-être, vers l’internationale totalitaire en chantant.

(1) C’est ce qu’observe aussi l’historien Arnold Toynbee lorsqu’il dit que «la civilisation occidentale ne vise à rien moins qu’à l’incorporation de toute l’humanité en une grande société unique, et au contrôle de tout ce que, sur terre, sur mer et dans l’air, l’humanité peut exploiter grâce à la technique occidentale moderne ».

(2) Soulignons toutefois que cette confiscation de la démocratie au profit d’un simulacre d’oppositions à l’intérieur d’un cadre strictement régulé par le Système n’est pas une spécificité américaine. Comme nous l’avons détaillé dans notre essai Pourquoi notre hyper-Titanic va couler, «l’avènement de la société libérale interdit en effet l’alternative. Les divergences de pures formes, qui opposent ce que l’on nomme les «sensibilités politiques», se discutent à l’intérieur du statu quo qu’elle impose. C’est à cela que se réduit l’opposition. Dans une société qui prétend pourvoir de manière satisfaisante aux besoins du plus grand nombre, l’opposition n’a en effet plus aucune raison d’être, elle est même une menace pour la collectivité.» Ainsi, lorsque certains pensent se montrer réalistes en affirmant qu’en France, par exemple, «la gauche est un sous-programme de la droite pour gruger les pauvres», ils sont à mi-chemin de la vérité dont l’équation réelle est: «Gauche et droite sont des sous-programmes du Système pour gruger tout le monde». Pour crédibiliser la farce, le Système prend toutefois soin de favoriser le développement stérile de quelques mouvements extrémistes sur ses marges, mouvements dont la fonction est alors d’absorber le mécontentement le plus radical, de le contrôler et de le maintenir dans l’impasse politique permanente. Quant aux personnalités ou mouvements réellement antiSystèmes qui tenteraient tout de même d’émerger, toutes les composantes agréées du Système se retrouvent alors pour faire bloc et les diffamer afin de les éjecter de l’échiquier (cf. Dieudonné, Alain Soral etc…).

A suivre : Contre l’abolition de l’homme [6/8]

L’esprit du 11 janvier et la danse macabre de la laïcité

|  Par christian salmon

Manuel Valls vole « en défense de l’esprit du 11 janvier ». Mais cet esprit s’est mué en une mêlée confuse, une danse macabre avec son cortège de masques grimaçants, de postures héroïques et de dénonciations. Et le tour de passe-passe s’opère: la restriction des libertés au nom de la défense de la liberté, les déclarations bellicistes au nom de la paix, une laïcité sacralisée et instrumentalisée. Décryptage.

« L’esprit du 11 janvier » tombé sur des millions de manifestants rassemblés à la mémoire des victimes des attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de Vincennes s’est mué en une mêlée confuse, une danse macabre avec son cortège de masques grimaçants, de postures héroïques et de dénonciations. Des lendemains de l’attentat, marqués par une authentique émotion collective, aux manifestations qui ont suivi – spontanées au début puis scénarisées par les médias et les autorités –, de l’éclosion virale et transmédiale des #jesuisCharlie à la Pentecôte de « l’esprit du 11 janvier », une brand line est censée fédérer sous une même ligne marketing les effets confus, ambigus, de l’événement.

Chacun, homme politique, journaliste, internaute, trouve son compte à cette aspiration attentionnelle, au débat actuel autour de l’essai d’Emmanuel Todd, ostracisé avant même sa publication, transformé dans un surprenant tête-à-queue en hérésie, en blasphème contre « l’esprit du 11 janvier ». L’affaire Charlie continue ainsi à déployer ses pièges et ses masques. Elle déchaîne les passions jusqu’à New York, le temps de la remise du prix du courage à l’hebdo satirique « héroïsé » au même titre que les pompiers du 11-Septembre. Charlie Hebdo, aussi français que le Gaulois Astérix, mastérisé, scénarisé, transformé en une histoire américaine.

1. Une affaire Charlie

En France, c’est ce qu’on appelle depuis Voltaire et Zola une « affaire », un imbroglio de sens, une intrigue qui questionne les grands enjeux collectifs : la justice, la nation, la laïcité, la religion, l’antisémitisme (Critique et affaires de blasphème à l’époque des Lumières, ouvrage collectif dirigé par Ph. Roussin, Éd. Honoré Champion, Paris, 1998).

Qu’est-ce qui fait qu’un événement collectif devient une « affaire » ? Ni la gravité de l’événement, ni le nombre de victimes n’y suffisent. Entre juillet et octobre 1995, la France a été touchée par huit attentats terroristes à la bombe qui ont fait huit morts et près de 200 blessés, sans que cela ne déclenche ni manifestations massives ni grand débat national. En revanche, les « affaires » qui ont marqué l’histoire de France (l’affaire Calas, l’affaire du chevalier de La Barre, l’affaire Dreyfus…) ont été économes en vies humaines mais elles exemplifiaient de grands enjeux. C’est le cas de Charlie qui synthétise toutes les frayeurs françaises, et tous les impensés : l’identité, l’islam, la laïcité, la République, le terrorisme, l’impensé colonial, les banlieues, la mondialisation… Et comme ce fut le cas de l’affaire Dreyfus, elle le fait de manière chaotique, convulsive : procès d’intention, anathème, excommunication.

Que le premier ministre écrive une tribune pour répondre au livre d’un intellectuel, c’est tout à la fois un aveu et un symptôme. Un aveu : en prenant « la défense de l’esprit du 11 janvier », le premier ministre fait valoir ses droits d’auteur, c’est un aveu de paternité. Un symptôme : gouverner ce n’est plus agir, c’est contrôler les perceptions. Le travail des marketeurs du pouvoir est de regrouper les gens. Il ne s’agit pas de visibilité, il s’agit d’engagement : faire fusionner des visions du monde contradictoires, des idéaux qui s’excluent, des attentes inconciliables.

11 janvier 2015, place de la République, à Paris.
11 janvier 2015, place de la République, à Paris. © Thomas Haley

« L’esprit du 11 janvier » permet de détourner dans un consensus les forces centrifuges, les inégalités et les tensions qui travaillent la société. Benjamin Stora le soulignait avant Emmanuel Todd au cours du live de Mediapart : « L’absence de la jeunesse des banlieues [dans les manifestations], une France invisible qui ne se reconnaissait pas dans le roman national en train de s’écrire »… La manif du 11 janvier occulta le temps d’un dimanche ensoleillé cet « apartheid territorial, social, ethnique » qui règne en France, selon les mots de Manuel Valls.

2. Une Pentecôte à l’envers

À la faveur de la mobilisation générale décrétée par le gouvernement, c’est une véritable opération de passe-passe qui s’est jouée. La restriction des libertés au nom de la défense de la liberté, les déclarations bellicistes au nom de la paix et de la civilisation, la stigmatisation de l’ennemi intérieur et de la cinquième colonne au nom de l’unité nationale, une laïcité sacralisée et instrumentalisée contre l’islam, l’accoutumance par la voie des sondages aux mesures d’exception, telles que le renforcement des contrôles policiers, et les mesures de surveillance au nom même de la défense de la liberté d’expression. Pendant que Manuel Valls prône le droit absolu de tout dire en toute impunité, il fait voter une loi instaurant la surveillance générale.

Confusion

« L’esprit du 11 janvier », disons-le, n’éclaire rien du tout. Il crée de la confusion. C’est une Pentecôte à l’envers qui n’apporte pas la connaissance mais l’ignorance. Qui ne révèle pas un sens caché, mais ne fait que répéter les symptômes sécuritaires observés aux États-Unis après le 11-Septembre. Augmentation du budget militaire, « Patriot Act » à la française, chauvinisme et intolérance, instrumentalisation de l’émotion collective à des fins de réélection…

Régis Debray a eu raison d’alerter dans un article de la revue Médium (avril-juin 2015), reproduit dans Mediapart, sur les dangers d’un « maccarthysme démocratique ». « Presse, radios, télés ont fait flotter un moment dans le pays, relayés par le gouvernement qui les relayait (la boucle classique), une suspicion généralisée, certains lançant une chasse aux traîtres équivoques ou déclarés. L’intolérant prêchant la tolérance, c’est comme le pas de liberté pour les ennemis de la liberté : un grand classique. Plus embêtant semble la bonne conscience conférée par l’inconscience. »

On est en guerre, entend-on de plus en plus souvent ! Et comme dans toute guerre, on sacralise à tour de bras. On frontiérise les consciences. À chacun son sacré (sacrer veut bien dire séparer). On frappe le débat public d’alignement. D’un côté les va-t-en-guerre, de l’autre les Munichois. Ici on recrute pour la laïque, là on enrôle pour le djihad ! Ici, les combattants de la laïcité, là, les objecteurs de banlieue. L’ordre et la transgression, la laïcité et la religion échangent leur place. L’impertinence transformée en objet d’adoration. De tous côtés, on brandit l’intouchable.

Le 11 janvier 2015 à Paris.Le 11 janvier 2015 à Paris. © Thomas Haley

3. Le totem de la liberté d’expression

La liberté d’expression est en passe de devenir le nouveau totem d’une société liberticide. Le droit au blasphème, une injonction d’État. Au fronton de cette République inégalitaire, liberticide, et très peu fraternelle, une nouvelle devise est en passe de remplacer l’ancienne : « Liberté ». « Laïcité ». « Blasphème ». Un miroir aux alouettes pour nos étourneaux laïques ! Rappelons à ceux qui l’ignorent que le mot blasphème n’a pas d’équivalent en arabe, c’est le terme « injure » qui en tient lieu.

« On sait bien, écrivait Michel Foucault dans sa leçon inaugurale au Collège de France, qu’on n’a pas le droit de tout dire, qu’on ne peut pas parler de tout dans n’importe quelle circonstance, que n’importe qui enfin ne peut pas parler de n’importe quoi. Tabou de l’objet. Rituel de la circonstance. Droit exclusif et privilégié du sujet qui parle. »

On a là trois types d’interdits qui se croisent pour former une toile qui enveloppe les discours possibles. Dans quelle société humaine les discours, les publications ont-ils été soumis à un plus grand contrôle que la nôtre ? Le droit d’expression comme tous les droits n’est pas absolu. Il est encadré par des lois qui le protègent mais en fixent aussi les limites. Pas de liberté d’expression sans la butée de la responsabilité. Les livres ont commencé à avoir un auteur parce qu’ils pouvaient être poursuivis. Le droit d’auteur n’est pas seulement le salaire de l’écrivain, il instaure sa responsabilité pénale. À ceux qui ignorent que la liberté d’expression est tout sauf un droit naturel mais un combat historique, avec des avancées et des reculs, on ne saurait trop conseiller la lecture de l’ouvrage de Gisèle Sapiro, La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France, XIXe-XXIe siècle (Éd. du Seuil, 2011).

Toute l’œuvre de Michel Foucault en témoigne : le langage n’est pas un élément transparent et neutre, un fleuve tranquille dont on ne saurait perturber le cours par des interdits, où les tensions se dénoueraient et la politique s’apaiserait. Le marché des échanges discursifs, plus encore que les autres marchés, est inégalitaire, soumis à des situations de monopole. Car ce qui s’y joue, ce n’est pas la délibération harmonieuse des intérêts bien compris mais la jungle des désirs et des pouvoirs, une guerre des récits qui n’a fait que s’intensifier avec la mondialisation des échanges et la révolution numérique.

4. Le précédent de l’affaire Rushdie

L’affaire Rushdie, que l’on cite souvent comme un précédent de l’attentat contre Charlie Hebdo, fut un événement inaugural. Elle a enregistré notre entrée dans un monde sauvage où les échanges discursifs n’étaient plus régulés au sein d’espaces linguistiques limités ou de cultures homogènes, mais dans le vaste monde sans frontières d’internet. Ce monde où s’opposaient des cultures qui s’ignoraient, des épistémès qui appartenaient à des siècles différents. L’affaire Rushdie n’était pas le produit d’un choc de civilisations, mais d’un conflit d’interprétations, la rencontre postmoderne entre deux épistémès : l’une théologico-politique, qui ne connaît que le texte sacré, et l’autre laïque qui conçoit la cohabitation de plusieurs types de textes, non seulement le texte sacré et le texte profane, mais aussi toutes sortes de textes aux statuts cognitifs très différents, et divers genres littéraires.

Parmi les malentendus nombreux qu’a fait lever la campagne internationale en faveur de Rushdie, il faut retenir deux erreurs de catégorie qui éclairent rétrospectivement le débat autour de Charlie Hebdo. La première concerne le statut de l’auteur et la nature de sa faute, la seconde porte sur les Versets sataniques, « un chant d’amour à l’émigration », qui fut brûlé par des émigrés…

5. Liberté d’expression ou de création

Pendant la campagne internationale en faveur de Salman Rushdie, nombreux sont ceux qui ont pris sa défense au nom de la liberté d’expression, avec l’argument : un écrivain peut tout dire et il a même droit au blasphème. Ce qui revenait à faire le jeu de l’accusation et à nier l’idée même d’un espace littéraire propre, d’un langage de fiction qui n’a pas les mêmes implications pénales ou morales qu’une opinion politique ou religieuse exprimée dans l’espace public.

Salman Rushdie en 2012.Salman Rushdie en 2012. © (dr)

C’est une banalité de la théorie littéraire, mais il a fallu le rappeler pendant dix ans. Il y a dans un roman quelque chose qui ne relève pas des opinions de son auteur. S’il est une chose que la fatwa contre Rushdie nous a appris en effet, c’est l’importance de certains repères théoriques. Les distinctions entre auteur, narrateur et personnages, qui étaient des ponts aux ânes des études littéraires, connaissaient à la faveur de la fatwa une actualisation brutale et même sidérante pour la pensée. Pour avoir organisé plusieurs débats sur ces questions avec Salman Rushdie dans des théâtres encerclés par la police et sous la garde rapprochée des hommes du GIGN, je peux témoigner de cette sensation d’incrédulité. Nous mettions un pied dans l’inconnu : parler de littérature sous la protection de la police ! Dans quelle fiction étions-nous tombés ?

On reconnaît les grandes œuvres au trouble qu’elles sèment dans les esprits parce qu’elles ont pour enjeu non pas la transgression explicite, obscène, des interdits et des tabous, mais un changement de perception, un bouleversement de la sensibilité. Elles s’efforcent obscurément de chercher « de nouveaux angles pour pénétrer la réalité » et luttent pour une autre hiérarchie des sens, d’autres modes de subjectivation… C’est à ce titre qu’il faut les défendre. C’est ce pourquoi nous avions créé le Parlement international des écrivains au début des années 1990, non seulement pour porter secours aux écrivains et aux artistes qui, en Algérie ou en Iran, étaient menacés de mort par les groupes fondamentalistes, mais pour faire reconnaître un droit non écrit, le droit à la fiction, le droit à la littérature.

Michel Foucault proposait de distinguer les interdits qui frappent un contenu explicite (« la série religieuse des mots blasphématoires »), des interdits frappant des formes de langage perçues comme transgressives « non pas dans leur sens, non pas dans leur matière verbale mais dans leur jeu ». Sous cette catégorie, comment ne pas reconnaître, de Sade à Joyce et à Rushdie, de Rabelais à Céline et à Genet, la place déniée, la place sans droit de la littérature. La fatwa qui a frappé Rushdie ne sanctionnait pas un délit d’opinion (sa défense ne relevait donc pas de la défense de la liberté d’expression) mais un roman ; non pas seulement le roman de Rushdie, mais le genre romanesque en soi. Pas de Rushdie sans Boulgakov, Kafka, Sterne, Rabelais…

6. « Les Versets sataniques », un chant d’amour à l’émigration

Si comme l’écrit Gilles Deleuze, l’une des fonctions de la fiction est d’inventer « un peuple qui manque », c’est bien à la naissance d’un peuple que nous assistons dans Les Versets sataniques. Un peuple d’immigrés écartelés entre le côté de Londres et le côté de Bombay, un peuple d’hommes traduits, parce qu’ils ont été « déplacés au-delà de leur origine », et chez qui les valeurs, les identités se révèlent poreuses avant de se mélanger et de se contaminer : Bombay se post-modernise pendant que Londres se créolise.

Les Versets sataniques sont le premier grand roman carnavalesque de l’ère post-moderne. Il y a dans l’œuvre de Rushdie une mise en abyme de l’identité, que ce soit l’identité nationale, l’identité religieuse, l’identité ethnique, c’ est-à-dire les fondamentaux du fondamentalisme, de tous les fondamentalismes. C’est contre ce trouble « grotesque » de l’identité que la fatwa contre Rushdie a recruté ses adeptes, et pas seulement à Téhéran.

Dès les premières pages des Versets Sataniques, la chute d’avion sur Londres qui est, plutôt qu’une métaphore, une figure libre de la chute dans le temps occidental mais aussi de la chute métaphysique et de l’expulsion d’un monde théo-centré, se trouve au point de départ d’une expérience qui déclenche une nouvelle répartition des notions du Bien et du Mal, un émiettement plutôt qu’un rejet massif des valeurs traditionnelles qui se maintiennent à l’état de souvenirs, de fétiches, de déchets, de clichés et qui vont être emportées, déplacées, déformées dans le grand tourbillon de formes, de valeurs et d’affects qui constitue le carnaval rushdien. L’expérience à laquelle sont soumis les émigrés de Rushdie est au double sens du mot une expérience d’élargissement ; expulsion, exil, expatriation, mais aussi dilatation, accroissement et même élongation comme ce pauvre Chamcha qui (à l’opposé du Samsa de La Métamorphose) se met à grandir démesurément, à se métamorphoser en bouc avec cornes et sabots.

Nouveau monde

Le roman faisait de l’exil l’expérience décisive qui permet une nouvelle exploration du réel, la découverte d’un nouveau monde. Comment entrer, comment pénétrer, dans un monde absolument ouvert ? Comment venir au monde quand on appartient à plusieurs mondes ? Comment naître quand on est un migrant ? Comment s’incarner et se singulariser dans un monde où toutes les identifications sont équivalentes et également possibles ? Le roman reconstituait la vision du monde d’un immigré, il explorait les conflits et les contradictions dont l’immigration est porteuse, et surtout le bouleversement de sensibilité qu’elle implique : les changements de perception, les nouveaux rapports au temps et à l’espace mais aussi au corps, à la sexualité, à la culture, à la religion…

Le roman de Rushdie se voulait « un chant d’amour à l’émigration », au métissage, au baroquisme de la vie moderne. Et c’est ce travail formel, structural, qui était visé par la fatwa, non pas le droit au blasphème dont se gargarisaient les médias mais le droit d’inventer des mondes possibles.

7. La relativité romanesque et l’hospitalité créatrice

Lorsque nous avons créé avec le Parlement des écrivains le réseau de villes refuges pour accueillir les écrivains menacés de mort dans leur pays, nous utilisions toutes sortes de métaphores. Pour Wole Soyinka, c’était un écosystème qui permettait de transplanter dans un sol propice des semis, des plans menacés par la désertification. Pour Jacques Derrida, qui en a fait un livre – Cosmopolites de tous les pays encore un effort ! –, c’était un laboratoire d’une citoyenneté nouvelle, d’une nouvelle hospitalité. Édouard Glissant les appelait « les villes refuges des voix du monde ». Sous l’influence de Deleuze, nous parlions d’agencements, de trouer l’espace européen d’ambassades de la diversité humaine.

La liberté d’expression que nous avons à défendre ne saurait être discriminante ou offensante. Ceux qui se parent de l’une et de l’autre pour stigmatiser et exclure moins une religion qu’une culture, ne doivent pas compter sur la compréhension ou la complicité des écrivains. Dans l’article qu’il fit pour défendre Salman Rushdie, Le Jour où Panurge ne fera plus rire, Milan Kundera écrivait : « Insistons à ce propos : il n’y a pas de place pour la haine dans l’univers de la relativité romanesque. Le romancier qui écrit un roman pour régler ses comptes (que ce soient des comptes personnels ou idéologiques) est voué à un naufrage esthétique total et assuré. »

Et Kundera de souligner les paradoxes de la relativité dans le roman de Rushdie : la modernité occidentale y est observée avec scepticisme, le portrait de l’imam émigré bénéficie d’une compréhension presque respectueuse, les gauchistes apparaissent aussi frivoles que la frivolité qu’ils dénoncent, etc. Avant de conclure : « Personne n’a raison et personne n’a entièrement tort dans cet immense carnaval de la relativité qu’est cette œuvre. »

Dans un autre passage du même article, Kundera racontait comment sa conception de la laïcité s’était transformée sous le communisme et comment un certain athéisme triomphant lui était apparu ridicule au contact de ses compatriotes chrétiens opprimés : « J’ai été élevé comme athée et je m’y suis plu jusqu’au jour où dans les années les plus noires du communisme, j’ai vu des chrétiens brimés. Du coup, l’athéisme provocateur et enjoué de ma première jeunesse s’est envolé telle une niaiserie juvénile. Je comprenais mes amis croyants et emporté par la solidarité et l’émotion je les accompagnais parfois à la messe. »

On aimerait que certains de nos laïcs « provocateurs et enjoués » tiennent de tels propos à l’égard des musulmans..

Jean Tirole ou le triomphe de la bêtise calculée (Paul Krugman)

Paul Krugman rappelle que la théorie libérale suppose une « atomicité » des acteurs sur le marché c’est à dire qu’ils sont tous d’une dimension comparable, aucun d’entre eux n’est suffisamment puissant pour fausser à son profit le fonctionnement « libre » du marché. Ce présupposé est pris en compte dans tous les modèles économiques. Or l’économie réelle mondialisée actuelle est aux antipodes de cette atomicité, elle se compose d’oligopoles extrêmement puissants, peu nombreux qui se concurrencent entre eux, s’entendent plus ou moins implicitement et certains se retrouvent souvent dans le « dilemme du prisonnier » à savoir que leurs intérêts individuels les font agir à l’encontre de l’intérêt collectif. Il n’y a pas de modèle mathématique de l’oligopole c’est à dire que ces conglomérats ne répondent à aucune règle ou prévision de l’économie. Des barbares, des gangsters qui prennent le pouvoir partout (ndl non dite par PK). Que devient JT avec son tableau noir et son gilet beige clair face à cela ? Il fait « comme si », comme si le marché était atomisé. Ce qui lui permet de continuer à mettre en équation des hypothèses sans lien avec la réalité la tête dans son tableau noir comme une autruche encensée (encensée bien sûr, tout est bon qui permet de masquer la vérité), … la bêtise calculée.  Même si la photo de JT fut affichée en 20m de haut sur la façade du capitole de Toulouse.

economie · politique Jean Tirole

Nous vous proposons aujourd’hui, la traduction de la tribune que l’économiste américain Paul Krugman, Prix Nobel en 2008, a consacré au Prix Nobel d’économie 2014 : l’économiste français Jean Tirole. Sous un titre qui peut apparaître sans doute un peu trop provocateur, l’analyse de Krugman semble très pertinente. Vous pouvez retrouver ici le texte original.

Occupé par des activités de la vie réelle, j’arrive en retard pour évoquer la contribution du nouveau Prix Nobel d’Economie Jean Tirole, sur laquelle de nombreuses personnes se sont déjà penchées. Il me semble cependant que je pourrais encore avoir quelque chose d’utile à dire sur les apports réels de la « Nouvelle Organisation Industrielle », dont Jean Tirole est la figure de proue, qui consistent à rendre plus sûr l’adoption de stratégies stupides, pour le plus grand bénéfice de l’économie.

Qu’est-ce que je veux dire par là? Avant la nouvelle « Organisation Industrielle », les économistes, qui écrivaient à propos de la concurrence pure et parfaite et du monopole, reconnaissaient, s’ils étaient honnêtes, que la plus grande partie de l’économie réelle prenait la forme d’un oligopole, c’est-à-dire d’une compétition entre un faible nombre de concurrents, mais ils n’allaient pas beaucoup plus loin et se bornaient à effectuer des signes de la main en guise d’avertissement. Pourquoi? Parce qu’il n’existait pas un modèle général de l’oligopole.

Et il n’en existe toujours pas. Quand vous avez un petit nombre de concurrents, de manière à ce que chacun puisse avoir une influence significative sur les prix, beaucoup de choses peuvent se produire. Ils peuvent s’entendre entre-eux, même implicitement si une loi antitrust existe, mais quelles sont les limites de l’entente, et pourquoi et quand peut-elle parfois se briser? Nous aimons à penser que les entreprises cherchent à maximiser leurs profits, mais qu’est-ce que cela signifie lorsque les interactions d’un petit groupe créent des situations de « dilemme du prisonnier » ?

Et pourtant vous souhaitez modéliser l’économie, en pensant à ces choses, et ces choses ne sont parfois pas modélisables sans évoquer la concurrence imparfaite. C’était le cas dans mon propre domaine d’étude du commerce, où le fait d’essayer de modéliser le rôle des rendements croissants revenait à prendre en compte le fait que les rendements croissants internes aux entreprises devaient conduire à briser la concurrence parfaite.

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Paul Krugman

Avant l’arrivée de la « nouvelle organisation industrielle », les sciences économiques avaient pris l’habitude de mettre ces questions à l’écart. Les rendements croissants, une cause du commerce ? Vous ne pouvez pas traiter ce sujet car nous ne disposons pas d’une théorie de la concurrence imparfaite, ce qui revenait à supposer que tout était basé sur la question de l’avantage comparatif. (Onze Harry Johnson a écrit un papier plus ou moins triomphant sur ce sujet.) Les investissements en « Recherche et Développement » et le pouvoir de marché temporaire qui en résulte, une source de progrès technologique? Non, nous ne pouvons pas l’étudier.

L’apport de la « nouvelle organisation industrielle », ne constitue pas tant une solution qu’une attitude. Non, nous ne disposons pas d’un modèle général d’oligopole – mais pourquoi ne pas raconter de telles histoires et regarder où elles «conduisent ? Nous pouvons simplement supposer l’établissement de prix ou de quantité non coopératifs ; oui, les entreprises réelles vont probablement trouver des moyens de s’entendre, mais nous pourrions apprendre des choses intéressantes en travaillant sur les cas où elles ne le font pas. Nous pouvons faire des hypothèses absurdes sur les goûts et la technologie qui mènent à une version docile de la concurrence monopolistique; non, les marchés réels ne fonctionnent pas comme cela, mais pourquoi ne pas utiliser cette version pour réfléchir aux rendements  croissants dans le commerce et la croissance?

Fondamentalement, la « nouvelle organisation industrielle » a permis de raconter des histoires plutôt que de prouver des théorèmes, et a de ce fait rendu possible l’évocation de problèmes et de modèles qui avaient été exclus par les limites de la concurrence parfaite. C’était, je peux vous le dire par expérience, profondément libérateur. Bien sûr, il y eut une phase ultérieure où les choses se sont trop libérées – quand un étudiant diplômé et intelligent pouvait produire un modèle pour justifier quoi que ce soit. Cela sonnait l’heure du travail empirique! Mais à ce moment-là, l’essentiel avait été accompli.

Paul Krugman

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De Phnom Penh à La Havane

Publié le 15 mai 2015 par « entre les lignes entre les mots »

(De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Eduardo Cienfuegos – La Bodeguita del Medio – Rue Empredaro La Complaciente – La Havane 12 Mai 2015)

Chers lecteurs, nous sommes attablés Edouardo et moi à la terrasse de la Bodeguita del Médio, à La Havane, table célèbre où sont venus bien avant nous Salvador Allende, Ernest Hemingway, Pablo Neruda et bien d’autres. Et qu’y faisons-nous à la Bodeguita ? Bien sûr, siroter des mojitos mais aussi attendre d’en savoir plus concernant la visite présidentielle française. Rencontrera-t-il Fidel ? Mais revenons d’abord un peu en arrière.

Rappelez-vous ! C’était il y a presque 50 ans, le 1° Septembre 1966. Peut-être quelques-uns d’entre vous, encore adolescents ou jeunes gens, se souviennent avoir entendu ce soir-là à 20 heures, devant le petit écran noir et blanc de l’ORTF, le discours du Général De Gaulle, Président de la République Française, aux côtés du Prince-Président Norodom Sihanouk, retransmis de Phnom Penh, au Cambodge.

Nous étions alors au début de ce qui fut appelé plus tard la Guerre du Vietnam, prolongement de la Guerre d’Indochine, guerre du Vietnam ou les États-Unis du Président Kennedy, puis du Président Johnson tentaient d’écraser la lutte de libération nationale et de réunification du Vietnam, au prétexte de l’endiguement communiste.

Et que contenait ce discours de Phnom Penh, discours qui fit date et impressionna le monde, tenu à quelques centaines de kilomètres seulement des campagnes vietnamiennes que les bombardiers américains commençaient à défolier, des villes du Nord Vietnam sous les tapis de bombes ?

Il contenait ce qui aurait toujours dû être la position de la France.

L’indépendance totale tout d’abord, y compris vis-à-vis de ses alliés. Nous vous avons soutenu en 1962, lors de la crise des fusées à Cuba, mais aujourd’hui, en 1966, nous quittons le commandement intégré de l’OTAN, commandement intégré qui mettait la force militaire française sous commandement américain en cas de guerre en Europe.

Le soutien au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Nous avons pour cela accepté l’indépendance de l’Algérie, au terme de huit ans de guerre dans laquelle nous avait jeté l’irresponsabilité des gouvernements SFIO et radicaux de la IVe République.

La volonté de détente internationale et le rejet de la politique des blocs et de la guerre froide, le non-alignement. Le fait que la France a ses propres intérêts et qu’elle choisit elle-même sa vision du monde, par exemple en ayant reconnu, premier pays occidental, la République Populaire de Chine en 1964.

50 ans ont passé, chers lecteurs, et ces principes, indépendance, refus de l’alignement et de la logique des blocs, reconnaissance des peuples à disposer d’eux-mêmes et au droit de vivre dans les formes politiques qu’ils se sont donnés, détente internationale, ces principes, que sont-ils devenus ?

Arrivé hier soir à l’aéroport José-Marti de La Havane, François Hollande, accompagné non plus comme le Général par son Ministre de la Culture, André Malraux, l’auteur des Conquérants et de La voie royale, mais par sa préposée à la Culture, Fleur Pèlerin en quête d’achat de tee-shirts à l’effigie de Che Guevara, François Hollande termine ce soir sa visite à Cuba par un entretien et un dîner avec le Président Raul Castro, après y avoir dialogué avec différents milieux et signé des accords économiques.

C’est la première visite d’un chef d’Etat français à La Havane depuis l’indépendance de Cuba en 1898. Mais surtout, c’est à noter, la première depuis l’embargo unilatéral décrété par les Etats-Unis au lendemain de la révolution cubaine en 1959. Et s’il a fallu tant attendre, c’est que l’heure n’était pas venue, avait dicté Washington. À vos ordres ! Pas question, avant que l’autorisation n’en soit donnée, de franchir le « rideau de bambou » et de pénétrer dans le « goulag tropical », selon la terminologie officieuse de nos dirigeants, terminologie toujours reprise avec délectation dans le caquetage psittacidé de nos médias.

Le blocus est levé ! François Hollande débarque escorté d’une importante délégation patronale du Medef, pour des partenariats, c’est le mot qu’ils affectionnent, en agronomie, en industrie hôtelière et touristique, en industrie pharmaceutique…

Après avoir serré dans ses bras à Ryiad tous les émirs de la péninsule arabique et pudiquement détourné les yeux de leurs exécutions en place publique, François Hollande, avec tout le tact dont il est coutumier, s’entretiendra ce soir des Droits de l’Homme avec le Président cubain. Et puisque Barack est d’accord, il pourra prendre la pose photo avec Fidel. La pause café, pas encore. Chaque chose en son temps ! Aux inquiets de son entourage, car il y en a, de préciser, était-ce nécessaire : « Je n’ai aucune filiation avec le Che ».

La dure réalité est là. Enserrés dans leur atlantisme, les dirigeants de notre pays, de Sarkozy à Hollande, fervents pioupious du commandement intégré de l’OTAN, engagés à fond dans les manœuvres secrètes pour l’élaboration du Grand Marché Transatlantique, suivistes dans toutes les provocations américaines vis-à-vis de la Russie, nos dirigeants n’ont plus qu’une seule marge de manœuvre, celle de la surenchère, pire, quelquefois malencontreuse aux yeux de Washington. On l’a vu avec la Syrie, avec le soutien à Nétanyahou et sur le dossier du nucléaire iranien.

Oui, 50 ans ont passé. N’allez pas voir là, nostalgie. Mais plutôt travail d’élucidation : connaître le passé pour mieux comprendre le présent. Et par exemple, tenter de comprendre pourquoi et comment le chef de l’Etat d’aujourd’hui n’est plus qu’un représentant de commerce et encore, sur un terrain de prospection étroitement balisé par l’oncle Sam. Dans ce registre, reconnaissons-lui cependant du talent. Dans ce domaine tout ne provient pas d’HEC et de l’ENA. Il y a aussi la fibre personnelle.

Jean Casanova, 12 mai 2015

Comment fonctionne la compréhension ?

Publié sur Thot cursus par Julie Trevily ; Créé le mardi 14 avril 2015

Comment fonctionne la compréhension ?
Expérimentations pour les jeunes – CEA


Quel que soit le niveau d’études, les apprenants sont souvent déroutés par l’aspect théorique. Ils ne s’aperçoivent de l’importance de la théorie que lorsqu’on leur demande de réaliser une action concrète ou quand leur manque de culture générale les met en difficulté.

L’approche systémique dans la transmission du savoir permet d’améliorer différents aspects de l’assimilation.

Une vision systémique parfois plus constructive

Au contact des élèves, on note fréquemment l’absence de méthodologie d’apprentissage, ce qui influe sérieusement sur la compréhension même du sujet. Il existe de très nombreuses méthodes d’apprentissage différentes, adaptées au mode de perception de l’apprenant (visuel, auditif, srciptural), chacun doit trouver la sienne.

En revanche, toutes ces formes ont un ancrage commun que peu d’apprenants utilisent : la compréhension globale. Pour pouvoir fixer une grande quantité d’informations dont certaines relèvent du détail!, il est nécessaire de proposer des points d’ancrage.

Le plan du cours sert à cela, l’enseignant le sait lui, mais l’apprenant y voit souvent davantage un outil à l’usage des professeurs. Une fois qu’il a compris que l’ossature constituée par le plan est aussi celle qui permet, d’entrée de jeu, d’avoir le schéma complet du cours, d’en comprendre les articulations et finalement d’en apprendre une partie, il se sent rassuré.

Comprendre la systémique d’un cours, c’est aussi pour un apprenant s’offrir la possibilité de répérer les points d’incompréhension, d’incohérence, d’illogique, voire d’alogique. Cette approche est particulièrement intéressante dans le cadre de matières sans réelle application terrain et dont l’évaluation se fait à l’oral, sans repère matériel spécifique.

Développer le sens de l’analyse

Pour les matières plus opérationnelles qui ont des mécanismes de validation (ca fonctionne ou pas) clairement identifiés, il s’agit moins d’apprendre par coeur que de pouvoir réaliser ou reproduire une action. Comprendre comment ça fonctionne permet alors d’isoler des sous-tâches ou des jalons qui garantissent une progression intéressante.

Cette phase de compréhension ne se matérialise pas nécessairement par une action, elle peut se transformer en une analyse détaillée qui met en exergue les causes et conséquences dans la réalité. Elle peut aussi passer par une pédagogie de l’expérience qui permet aux apprenants d’appliquer aussitôt au terrain la théorie, pour la transformer en compétences concrètes. Cela offre une possibilité d’identifier les difficultés et d’enclencher une boucle de rétroaction favorisant l’apprentissage.

Parmi les outils utiles pour décortiquer un cours, on peut citer les cartes mentales, organigrammes ou autres représentations graphiques plus ou moins illustrées (modélisation graphique). Comprendre comment ça fonctionne, c’est aussi réfléchir à pourquoi ça ne fonctionne pas. C’est aussi étudier le fonctionnement normal pour repérer l’endroit où ça bloque et proposer des solutions pour régler la question. Cela favorise donc l’inventivité, la réactivité, l’adaptabilité aux éléments.

La fierté devant le succès

Le fait qu’un objet (ou une théorie) fonctionne est aussi un moyen de se mettre en confiance, à tout âge et à tout niveau d’expertise. Demander à un petit enfant de faire un moulin à vent en papier en est une belle preuve : si la roue ne tourne pas lorsqu’on souffle dessus, toute la déception du monde se reflète dans ses yeux. Si la roue file au vent, alors le succès rend fier comme Artaban l’apprenti-ingénieur.

Des apprenants en difficulté ou en manque de confiance (voire les deux) sortiront grandis de cette expérience, pour peu qu’elle soit contrôlée. L’objectif étant de faire du renforcement et non l’inverse, la progression pourra être plus ou moins jalonnée par l’enseignant afin d’accroître le niveau de difficulté.

Illustration : CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives)

Références

Méthodologie du travail universitaire – Apprendre à apprendre – Université de Lille
http://crl.univ-lille3.fr/apprendre/methodologie_universitaire.html

Apprenez à apprendre !, Mémoire – Doctissimo
http://www.doctissimo.fr/html/psychologie/mag_2002/mag0517/ps_5464_apprendre.htm

John Dewey, une pédagogie de l’expérience – Emmanuelle Rozier – Cairn Info
http://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2010-2-page-23.htm

L’utilité des schémas pour apprendre vos cours ! – Memodroit
http://memodroit.fr/lutilite-des-schemas-pour-apprendre-vos-cours-de-droit

Expériences en vidéo – CEA
http://www.cea.fr/jeunes/mediatheque/videos/experiences