Comprendre le TAFTA en 8 étapes

  • Alors que le TAFTA entre ce lundi dans sa dixième phase de négociations, 8 étapes pour comprendre la nature de ce traité de libre-échange entre l’Union Européenne et les Etats-Unis discuté à huis clos et les arguments de ses détracteurs.

    1. Pourquoi tant de noms… pour un seul sujet ?

    La multitude d’acronymes dont est affublé le TAFTA annonce sans doute la complexité du sujet.  TTIP, PTCI, TAFTA, ZLET, GMT… Tous désignent ce traité bilatéral entre Union européenne et Etats-Unis.

    Son nom officiel est “TTIP”, pour Transatlantic Trade and Investment Partnership, ou, en français, le Partenariat Transatlantique de Commerce et d’Investissement (PTCI). Pourtant, les opposants au traité ont confisqué le nom en amenant les premiers le sujet dans le débat public : c’est la raison pour laquelle il est qualifié de TAFTA, pour Transatlantic Free Trade Agreement (comprendre : Accord de libre-échange transatlantique), un terme considéré plus représentatif de l’enjeu de ces négociations.

    D’autres opposants, et plus spécifiquement l’extrême gauche, qualifient quant à eux ce traité de Grand Marché Transatlantique (GMT), mais c’est encore le nom TAFTA qui reste le plus utilisé, et qui est maintenant employé jusque sur le site de la Commission européenne.

    Pourquoi compliquer quand ce n’est pas nécessaire ? Ne suffit-il pas de s’en tenir aux définitions ? : TAFTA veut dire TransAtlantic Free Trade Agreement, où agreement se traduit par « accord » donc le sigle TAFTA désigne un traité, terme très précis en droit international. TTIP veut dire Transatlantic Trade and Investissement Partnersheap, partnersheap se traduit par « partenariat » c’est à dire un mode de fonctionnement commun, terme plus global qui n’implique pas forcement la signature d’un traité. PTCI veut dire : Partenariat Transatlantique pour le Commerce et l’Investissement, traduction française de TTIP. GMT veut dire Grand Marché Transatlantique soit la zone géographique dans laquelle s’exercent les règles du traité TAFTA. ZLET veut dire Zone de Libre Echange Transatlantique soit, la aussi, une zone géographique dans laquelle s’exercent les règles du traité TAFTA, très peu utilisé. JMF

    2. Quelle est l’utilité d’un tel traité ?

    L’objectif de cet accord de libre-échange transatlantique est – comme le nom TAFTA l’indique – d’instituer une zone de libre-échange et d’investissement entre les Etats-Unis et l’Union Européenne et de créer ainsi un marché commun aux règles simplifiées pour les 820 millions de consommateurs européens et américains. Cette gigantesque zone de libre-échange représenterait à elle seule près de de 50 % du PIB mondial.

    Pour ce faire, le traité devrait “réduire les formalités administratives coûteuses et coordonner les règlementations techniques pour les rendre plus efficaces”, c’est-à-dire supprimer les droits de douane (pourtant déjà faibles, de l’ordre de 2 à  5 % pour une grande majorité des secteurs), les dispositifs de protectionnisme nationaux mais, surtout, converger vers des normes communes pour faciliter la libre-circulation (80 % des bénéfices économiques du traité découleraient de cette convergence).

    Les droits de douanes sont très différents dans certains secteurs dont le secteur agricole ou ils peuvent atteindre 50% à l’entrée en Europe (Blé tendre) contre 1,64% à l’entrée aux états-unis. Leurs suppression équivaudrait à un raz de marée sur l’économie agricole européenne avec pour conséquences la destruction des paysages, un exode rural massif, la disparition de pans entiers de l’économie agricole… JMF

    Selon les partisans du traité, l’édiction de ces nouvelles règles aurait des débouchés économiques extrêmement bénéfiques pour les deux parties :

     D’après une étude du Center for Economic Policy Research commandée par la Commission européenne, la signature de cet accord permettrait une croissance économique de 119 milliards d’euros par an pour l’Union européenne et de 95 milliards d’euros par an pour les Etats-Unis, soit une augmentation de 0.5 % et de 0.4 % des PIB respectifs d’ici à 2027.

    Aucune prévision sérieuse ne se permettrait d’annoncer une variation si faible dans un délai  si long. JMF

    Selon un document de la Commission européenne, d’après un des scénarios les plus ambitieux, « le TAFTA pourrait augmenter de plusieurs millions le nombre d’emplois dans l’exportation »

    Il y a 27 millions de chômeurs en Europe (!!?). JMF

    En filigrane de ces promesses de croissance économique se dessine surtout la volonté de créer un bloc économique puissant pour faire face à la concurrence des pays émergents, et plus particulièrement la Chine. Ce traité transatlantique permettrait ainsi à l’”Occident” de conserver l’influence que lui procurait naguère l’OMC : fixer dès maintenant les normes des produits et services échangés dans le monde permettrait d’imposer des standards occidentaux.

    Sur le papier, donc, tout semble parfait pour les pays signataires… Alors pourquoi le TAFTA rencontre-t-il une opposition si farouche ?

    Les politiques de blocs ont toujours débouché sur des guerres. Il faut ajouter que la constitution du bloc occidental s’accompagnerait, en l’occurrence, d’une colonisation économique de l’Europe par les états-unis, d’un transfert de pouvoir considérable des états vers le secteur privé, de la fin des processus démocratiques. Tout ne semble pas si parfait que cela. JMF

    3. Pourquoi les négociations sont-elles à huis clos ?

    Pour parvenir à un accord sur le traité, les Etats-Unis et l’Union Européenne discutent encore de ses modalités. Lancées officiellement le 17 juin 2013, les négociations se poursuivront lors d’un dixième cycle dès ce lundi 13 juillet, qui à l’instar des réunions précédentes, ne devrait pas échapper à la règle du huis clos.

    Dès l’amorce des négociations, en 2013, les 28 pays membres ont délégué à l’UE la mission de négocier pour eux les termes du contrat, en s’appuyant sur un document composé de 46 articles. Ce document initial n’a été rendu disponible qu’au bout d’un an, attisant les inquiétudes d’un traité négocié secrètement puis imposé au dernier moment sans que soit pris le temps de consulter la société civile.

    Pour justifier de cette opacité, les négociateurs de la Commission de Bruxelles avancent pourtant un argument qui fait sens : négocier avec les Etats-Unis nécessite de ne pas dévoiler d’entrée de jeu toutes ses cartes, un peu à la façon d’une partie de poker.

    Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, justifiant du secret dans les négociations pour le TAFTA.

    Comparativement aux Etats-Unis, où seuls les négociateurs du traité ont accès aux informations, ceux de l’Union Européenne affichent une volonté nette de communiquer sur le sujet. Sur le site de la Commission européenne, on trouve ainsi une multitude de documents consacrés au TAFTA : les positions de Bruxelles sur le traité y sont dûment expliquées.

    Mais ces “gages de bonne foi” sont loin de suffire aux yeux des opposants au traité. Les documents disponibles, s’ils établissent les grandes lignes des négociations, sont avares de détails. Les opposants au TAFTA craignent que le secret des négociations dissimule une « partie de poker », non pas entre les Etats-Unis et l’Union Européenne, mais entre multinationales et société civile… et que le second joueur n’ait pas vraiment été convié à la partie. Cette crainte a été attisée par la tenue de réunions préparatoires aux négociations où étaient conviées les “parties prenantes” : sur 130 de ces réunions, 119 d’entre elles se sont soldées par des rencontres avec des entreprises et/ou lobbys industriels. Soit 11 réunions avec des représentants de la société civile incluant ONG et syndicats.

    C’est ce point essentiel des négociations qui cristallise les inquiétudes des opposants : le secret. En l’absence d’informations concrètes, tout est envisageable.

    Le TAFTA, une négociation sous le sceau du secret.  © Vs Heidelberg Photos

    4. Les chiffres avancés sont-ils réalistes ?

    Comme toujours dans le cadre du TAFTA, l’absence de documents précis rend difficile de répondre à ce genre de questions de façon chiffrée et sans extrapoler. Les chiffres avancés le sont sur la base d’études faites a priori, à l’aide de modèles économiques prenant en compte certaines variables d’ajustement.

    La commission européenne se base sur l’étude “Reducing Transtlantic Barriers to Trade and Investment, An Economic Assessment” du Centre for Economic Police Research pour affirmer que l’accord pourrait générer un surplus de croissance de 119 milliards d’euros par an pour l’UE.

    Mais à en croire Maxime Vaudano, auteur du très complet ouvrage Docteur TTIP et mister TAFTA,  cette affirmation “est erronée : selon le scénario le plus favorable de l’étude, le PIB de l’Union européenne aura augmenté de 119 milliards d’euros en 2027 […]. Pour simplifier, à rythme constant, cela nous ramène à un gain annuel de 11.9 milliards d’euros – moins de 0.1 % du PIB européen. […] Pire : dans le scénario le moins optimiste du CEPR, jugé plus réaliste par de nombreux experts , on retombe à 68 milliards d’euros de gains de PIB.

    Quant aux emplois évoqués par certains, la Commission européenne se montre prudente : “les modèles standards utilisés par les économistes pour analyser ce type d’accord ne permettent pas de quantifier le nombre d’emplois qui seront créés “, précise-t-elle dans un document intitulé Coup de projecteur sur l’analyse économique. Ainsi, sur les quatre études commandées par la Commission européenne, une seule d’entre elle conduite par Bertelsmann/ifo (2013) se risque à donner un chiffre : plus de 2 millions d’emploi pourraient être créés dans l’ensemble des pays de l’OCDE.

    Difficile de mesurer, à ce stade, si la libre concurrence sera plus génératrice que destructrice d’emplois. Mais les traités de libre-échange antérieurs ne vont pas particulièrement dans le sens du TAFTA. En 1994, l’instauration du NAFTA (traité de libre-échange nord américain) entre Etats-Unis et Mexique, censément vertueux, avait un bilan plutôt négatif, à en croire l’Economic Policy Institute : les Etats-Unis auraient ainsi perdu plus d’un million d’emplois entre 1993 et 1999.

    L’ouverture des marchés américains aux grandes entreprises devrait pourtant  bénéficier à de nombreux secteurs : “les produits métalliques (hausse des exportations de 12 %), les aliments transformés (+ 9 %), les produits chimiques (+ 9 %), les autres produits manufacturés (+ 6 %), les autres équipements de transport (+ 6 %) et surtout les véhicules à moteur (+ 40 %)”, selon le document de la Commission. Mais à l’inverse, il n’est pas donné de chiffres pour des secteurs qui pourraient souffrir, dans l’Union européenne, des mesures mises en place, à commencer par l’agriculture, potentiellement impactée par un coup de production bien plus faible aux Etats-Unis.

    5. Pourquoi faire converger les normes ?

     La convergence des normes est une des clés de voûte du TAFTA. Les normes encadrent de nombreux pans de la vie des citoyens européens et américains : sanitaire, alimentaire, consommation, propriété intellectuelle, environnement, travailleurs, etc.

    Des Etats-Unis à l’Europe, ces normes diffèrent. L’objectif du TAFTA est donc de les harmoniser pour deux raisons :

    • La simplification des échanges transatlantiques : établir des normes communes pourrait faciliter l’importation et l’exportation de produits. Il ne serait, dès lors, plus nécessaire d’ajuster les productions en fonction des pays. Certaines entreprises, comme le secteur automobile, poussent en ce sens : une fois la taille des pare-chocs, les ceintures, les normes des crash-tests, etc. soumis aux mêmes règles, il ne serait plus nécessaire de penser une production en deux fois.
    • La création de standards mondiaux : après l’échec des accords de Doha en 2006, Etats-Unis et Union Européenne craignent de se voir supplanter par les puissances émergentes (Chine, Inde, Brésil, etc.). En établissant des normes communes, les deux plus grandes économies mondiales imposeraient de facto leurs règles à l’ensemble du monde, plutôt que de se voir contraintes de respecter celles du marché chinois, bien en deça des nôtres sur le plan sanitaire ou environnemental.

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Si l’imposition de normes communes peut, à l’image de la réglementation REACH sur les produits toxiques, jouer un rôle positif à l’échelle mondiale, la crainte majeure reste celle d’un nivellement par le bas. Les normes imposées par les Etats ne confinent pas qu’à des buts économiques, mais témoignent de choix de société : l’interdiction des OGM, du gaz de schiste, le refus du poulet chloré ou du boeuf aux hormones… Autant de règles que la grande majorité des Européens ne veulent pas voir remises en question.

Face aux protestations, la Commission européenne se veut rassurante. D’autant que l’accord Ceta signé en 2014 entre le Canada et l’Europe, qui préfigure le TAFTA, a conservé l’interdiction du boeuf aux hormones. L’Union européenne était restée intransigeante sur ce point, tant ces sujets sont susceptibles de conduire à une opposition au traité lors du vote final au Parlement européen.

  • 6. Et le service public ?

     “Le projet transatlantique prévoit un important chapitre de libéralisation des services. Les Etats-Unis et l’Europe s’engageront lors de sa signature à réduire les entraves à la libre concurrence dans le maximum de secteurs, en mettant fin aux éventuels monopoles d’Etat et aux règles barrant l’accès aux opérateurs étrangers”, écrit Maxime Vaudano dans son ouvrage “Docteur TTIP et Mister TAFTA”. Avant de préciser que le traité introduit la notion américaine de “liste négative”, qui rend tous les services libéralisables, sauf ceux qui sont explicitement exclus.

    Dès lors, tout secteur qui n’est pas explicitement exclu pourra être concerné par l’accord, qu’il s’agisse de l’éducation, de la la santé, du régime des retraites, ou de l’eau, par exemple. D’où les inquiétudes légitimes des secteurs concernés. D’autant qu’une clause dénommée “clause à effet de cliquet” empêcherait tout service ayant été libéralisé de revenir dans le giron du secteur public. Par exemple, comme lorsque la ville de Paris, peu satisfaite du service fourni par Suez et Veolia, a décidé de remunicipaliser son eau.

    Autre problème : l’accord pourrait imposer une “obligation de neutralité économique”. Au nom de la concurrence “libre et non faussée”, les services privés pourraient ainsi demander les mêmes subventions que les services publics. Et en cas de litige, il reviendrait aux fameux tribunaux d’arbitrage privés, les ISDS, de trancher.

    Le TAFTA, un cheval de Troie, à en croire ses opposants.  © Greesefa

    7. ISDS : les Etats, des justiciables comme les autres ?

     Il s’agit probablement de la mesure la plus controversée de ce traité : le mécanisme de règlement des différends investisseurs-Etats (RDIE), ou « Investor-State Dispute Settlement » (ISDS), aura pour objectif de régler les différends commerciaux découlant de la mise en place du TAFTA. Il pourra ainsi régler des litiges entre Etats et entreprises, obligeant les premiers, le cas échéant, à dédommager les seconds. Si un gouvernement vient à changer les règles qu’il a lui même instaurées, il doit logiquement compenser l’entreprise évoluant, dès lors, dans un environnement juridique économiquement instable.

    L’ISDS est une instance d’arbitrage temporaire. Chaque litige est tranché par trois juges, nommés spécifiquement pour l’occasion : l’un est nommé par l’attaquant, l’autre par le défenseur et enfin le troisième par la structure qui abrite l’arbitrage, comme par exemple le Centre international de réglement des différends sur l’investissement (Cirdi), organe dépendant de la Banque mondiale, dont les juges sont des professeurs de droit ou des avocats d’affaire.

    L’ISDS plutôt que la justice des Etats

    L’argument avancé par les partisans de l’ISDS est double : non seulement les décisions sont rendues plus rapidement, évitant le blocage du dossier mais, surtout, les entreprises ne font pas forcément confiance aux justices locales pour trancher en leur faveur.

     Ce que nous disent les précédents

    Le TAFTA est loin d’être le premier traité à instaurer l’ISDS. De nombreux accords bilatéraux ont déjà recours à ces tribunaux privés. Force est d’ailleurs de constater que le nombre de plaintes reste peu élevé, compte tenu du nombre d’accords permettant l’instauration de ce genre d’instances, mais son chiffre est en augmentation constante : d’une cinquantaine de cas avant 2000, il y en aurait eu plus de cinq cent entre 2000 et 2013.

    Si ces tribunaux n’ont pas la possibilité de faire changer les lois, ils pourraient néanmoins avoir un effet dissuasif sur les Etats, amenés à faire des choix politiques par peur d’amendes extrêmement coûteuses, et plus particulièrement en période de récession économique.

    C’est exactement ce qui s’est passé lorsque l’Uruguay a voulu instaurer une législation anti-tabac. L’entreprise PhilipMorris (CA : 70 milliards d’euros) a alors attaqué devant la Cirdi l’Uruguay (PIB : 48 milliards d’euros). Le verdict est attendu pour la fin de l’année. De la même façon, lorsque l’Etat australien a voulu instaurer un paquet de cigarettes neutre pour prévenir la consommation de tabac, la British American Tobaco a alors menacé l’Etat australien de lui réclamer des sommes colossales, en espérant faire renoncer le gouvernement. Sans succès : les paquets neutres ont été instaurés en 2012. La British American Tobaco adepuis attaqué l’Etat en justice pour obtenir un retrait de la loi et une compensation chiffrée en mlilliards de dollars. La procédure est toujours en cours d’instruction. Depuis, l’Australie refuse l’implémentation de clauses d’arbitrage dans ses accords bilatéraux.

    Dans le cadre du TAFTA, c’est d’ailleurs le rôle que pourrait avoir l’Allemagne. Suite à la décision d’Angela Merkel d’arrêter l’exploitation d’énergie nucléaire, après la catastrophe de Fukushima au Japon, l’entreprise Vatenfall, s’estimant lésée, lui réclame 3,7 milliards d’euros. Le jugement n’a pas encore été rendu, mais l’opinion publique, choquée, s’est emparée du problème, et le gouvernement Merkel a d’ores et déjà annoncé s’opposer à l’inclusion des ISDS dans le TAFTA.

    En France, une action similaire aurait par exemple pu être intentée à l’Etat lorsque, face à la pression publique, le gouvernement de Nicolas Sarkozy avait rétro-pédalé et interdit l’exploitation des gaz de schiste sur le sol français : les entreprises lésées auraient tout à fait pu demander un arbitrage de ce type.

    Des citoyens méfiants

    Face aux interrogations suscitées par les tribunaux d’arbitrage, la Commission européenne a lancé en mars 2014 une consultation publique. Cette dernière a recueilli plus de 150 000 réponses. Le 13 janvier dernier, la Commission a publié les résultats de cette consultation et constaté une très forte opposition citoyenne (près de 93 % des réponses, essentiellement pré-définies et envoyées via des plateformes d’organisations opposées au projet) aux tribunaux privé.

    La Commission avait alors identifié, après avoir étudié 3000 réponses jugées utiles au débat et envoyées par des citoyens, des organisations professionnelles, des syndicats et des cabinets d’avocats (450), quatre sujets prioriaires : la protection du droit des Etats à réguler ; la coordination des justices nationales et des tribunaux privés ; le fonctionnement des ISDS et l’indépendance des arbitres ; et la possibilité de mettre en place un appel aux jugements rendus par ces tribunaux… jusqu’ici impossible.

    Les tribunaux d’arbitrage ont, depuis, été au centre des débats au Parlement européen, qui s’est prononcé pour une réflexion sur le TAFTA après qu’un amendement – jugé peu contraignant par l’opposition – a annoncé vouloir « remplacer le système RDIE par un nouveau système de règlement des litiges entre investisseurs et États, soumis aux principes et contrôle démocratiques, où les affaires éventuelles seront traitées dans la transparence par des juges professionnels indépendants, nommés par les pouvoirs publics, en audience publique, et qui comportera un mécanisme d’appel, dispositif qui garantira la cohérence des décisions de justice et le respect de la compétence des juridictions de l’Union européenne et de ses États membres et qui évitera que les objectifs de politique publique soient compromis par des intérêts privés. »

    8. Quel agenda pour le TAFTA ?

     Envisagé depuis 2009, et lancé officiellement depuis 2013, la version finale du TAFTA n’a pas encore de date arrêtée. Le 8 juillet dernier, le Parlement européen a voté son soutien au Traité transatlantique (436 pour, 241 contre et 31 abstentions), qu’il devra néanmoins approuver ou rejeter une fois le traité finalisé.

     Un accord vivant

    Dans l’absolu, le TAFTA, devrait cependant être validé sous la forme d’un « living agreement » (accord vivant), c’est-à-dire un accord qui puisse continuer d’évoluer en même temps que les secteurs économiques qui le concernent ou ceux qui pourraient être créés.

    Une perspective qui inquiète particulièrement les opposants au TAFTA : une fois l’accord voté, il deviendrait alors possible de remettre sur la table, plus discrètement et sans consultation publique, les sujets auxquels l’opinion est réfractaire : OGM, poulet au chlore, etc.

     Ratifier le traité

    Aux Etats-Unis, c’est le congrès qui aura la charge de valider ou non le traité. La procédure sera en revanche beaucoup plus délicate en Europe : le TAFTA devra tout d’abord être ratifié par les 28 chefs d’Etat du Conseil de l’Union européenne (à hauteur de 55 % des pays représentant au moins 65 % de la population européenne) avant d’être présenté au Parlement européen. Si le traité passe, il devra encore être validé indépendamment par chacun des 28 Etats membres de l’UE sous la forme d’un vote au parlement. Autant dire que le traité est loin d’être signé, d’autant qu’un parti tel Syriza en Grèce, fortement opposé au TAFTA, pourrait stopper, à lui seul, l’ensemble de la procédure.

     Et l’opposition ?

    Reste le rôle des opposants, qui s’organisent avec l’intention de rejouer le scénario qui avait prévalu pour le traité ACTA. La très forte mobilisation publique à l’encontre de ce traité négocié à huis clos avait conduit le Parlement européen à le rejeter très majoritairement.

    En l’absence, à nouveau, d’une véritable transparence sur le dossier, les opposants ont bien compris qu’il faudra mobiliser rapidement et efficacement le public, et par extension les élus, lorsque le contenu du TAFTA sera révélé. En attendant, leur rôle consiste à ouvrir le débat et à questionner un projet dont il est difficile d’appréhender tous les méandres : données personnelles, règles de la finance, transition energétique sont autant de problématiques concernées par le traité transatlantique.

Pierre Ropert

Thème(s) : Information| Economie| Géopolitique| Etats-Unis| traité| Union Européenne| TAFTA| Traité transatlantique| TTIP

Site(s) recommandé(s)

Vous pourrez également trouver une liste complète des documents officiels ou ayant fuités à cette adresse :
Le blog de Maxime Vaudano, journaliste des « Décodeurs » au Monde.fr, sur le TTIP/TAFTA. Le blog suit régulièrement les avancées du traité :
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Multinationales

8 propositions pour le nouvel instrument international contraignant sur les sociétés transnationales (STN) et les droits humains

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2015/07/29/8-propositions-pour-le-nouvel-instrument-international-contraignant-sur-les-societes-transnationales-stn-et-les-droits-humains/

Les feuilles mortes

Quelle beauté, mais quand même, Prévert fait fort dans la nostalgie. A la fin du poème j’ai un cafard de trois tonnes. Il y a l’évocation du passé et ce coup violent de réaliser que le poème fait partie des émotions de mon passé qui s’est éloigné …

« Oh, je voudrais tant que tu te souviennes,
Des jours heureux quand nous étions amis,
Dans ce temps là, la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Tu vois je n’ai pas oublié.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi,
Et le vent du nord les emporte,
Dans la nuit froide de l’oubli.
Tu vois, je n’ai pas oublié,
La chanson que tu me chantais…
C’est une chanson, qui nous ressemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Nous vivions, tous les deux ensemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Et la vie sépare ceux qui s’aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit.
Et la mer efface sur le sable,
Les pas des amants désunis.
Nous vivions, tous les deux ensemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Et la vie sépare ceux qui s’aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit.
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis… »

Quelques interprétation de et autour de cette chanson ou de sa transposition en anglais (Jacques Prévert, Joseph Kosma, Johnny Mercer), au hasard de ré-écoutes récentes.

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Un triptyque : « autumn prelude », « autumn leaves », « autumn echo ».

Charles Llyod à la flute, Keith Jarret au piano, Cecil McBee à la contrebasse et Jack DeJohnette à la batterie.

Une interprétation et deux recompositions. Des instrumentistes très inspirés, des dialogues brillants. Un hommage vibrant. Une très belle séquence…

Cd Charles Lloyd Quartet : Dream Weaver, Atlantic 1966

LiveConversationsDeux pianos

Dado Moroni et Enrico Pieranunzi pour une visite à la fois rythmique, fortement ombrée au début, puis illuminée, de cet air si connu et permettant toujours les surprises.

Cd Moroni & Pieranunzi : Live conversations, enregistré en octobre 2005, Abeat

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Lorsque les musicien-ne-s jouent plusieurs soirées d’affilée ou dans un temps proche, elles et ils se laissent aller à explorer plus longuement certains thèmes ou à « pousser » certaines improvisations. C’est le cas en l’espèce. Un « Autumn Leaves » de plus de 26 minutes, ouvert par un solo du pianiste (Keith Jarrett). Variations et reprises du thème seul puis, c’est la partie que je préfère, en trio avec une fois encore, un accord intime avec le contrebassiste (Gary Peacock) et le batteur (Jack DeJohnette). Quitte à paraître iconoclaste, dans bien des morceaux de ce coffret, c’est pour moi, Jack DeJohnette qui offre les séquences les plus intenses musicalement. Quoiqu’il en soit un trio légendaire à écouter et réécouter.

Cd Keith Jarrett : At The Blue Note, premier set du samedi 4 juin 1994, ECM coffret du 6 Cd

R-2577927-1291404852.jpegBarney Wilen (saxophones ténor et soprano), Mal Waldron (piano), Stafford James (contrebasse) et Eddie Moore (batterie). Fermez les yeux et écoutez ce beau saxophone et ce trio qui nous projettent dans les univers sonores de Prévert-Kosma…

Cd : Barney Wilen with Mal Waldron Trio : Movies Themes from France, enregistré en octobre 1989, Timeless 1990

MI0003637733Une version studio, dans un coffret dédié à des concerts. Ahmad Jamal (piano), Israel Crosby (contrebasse) et Vernel Fournier (batterie). Une version singulière transfigurée par le batteur.

Dans un coffret de 5 Cd Ahmad Jamal Trio : The classic 1958-1962 recordings, Jazz dynamics

Didier Epsztajn

«La crise grecque ne fait que commencer»

Publié le 14/07/2015 à 08:03 par La dépêche du midi
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Gabriel Colletis, prof de sciences économiques à Toulouse 1-Capitole, et conseiller de Syriza.

«La crise grecque ne fait que commencer»

Que pensez-vous du 3e plan d’aide accordé à la Grèce ?

C’est un véritable désastre. La Grèce ne va pas sortir de la zone euro, ce qui aurait été une catastrophe notamment pour les importations, mais le prix à payer est complètement exorbitant. Ce plan va provoquer une récession très grave. Les mesures acceptées, comme l’objectif d’excédent budgétaire à 3,5 % à 2018 est inatteignable. Pour cela, il fait écraser la dépense publique et augmenter les impôts. Quant au fonds de privatisation de 50 milliards, même si l’état vend tout, il n’a pas assez de biens pour parvenir à ce montant. Le pays va s’enfoncer dans une misère noire. La crise grecque ne fait que commencer. Le psychodrame va s’amplifier. ça finira par exploser.

Pourquoi Tsipras et son gouvernement ont-ils finalement accepté ce plan, alors que jusque-là ils rejetaient une telle austérité ?

Parce que le système financier est en état de banqueroute complète. Les banques sont totalement illiquides et ne peuvent plus prêter et les caisses de l’état sont vides. Il y a un vent de panique au sein de l’équipe gouvernementale. Mais, en acceptant ce plan ils sacrifient l’avenir de la Grèce qui doit se préparer à une récession énorme. Ce n’est pas sûr que le Parlement grec, et particulièrement les députés de Syrisa, entérine ce plan. Plan qui sera sans doute voté grâce aux voix de la droite.

Comment l’opinion publique, qui s’est prononcée par référendum contre un plan d’austérité, peut-elle comprendre l’acceptation d’un tel accord par Tsipras ?

L’opinion est complètement déconcertée. Les Grecs, pourtant attachés à l’Europe, vont devenir antieuropéens et cela va faire le lit des nationalistes xénophobes. Cela fera tache d’huile ailleurs en Europe, tout comme l’explosion sociale. On vient d’assister à un revirement incroyable : jeudi 9 juillet, la Grèce fait une proposition qui fait état de concessions importantes. Le 10 juillet tout le monde est preneur et le lendemain, les Allemands disent qu’ils ne voient pas les choses comme ça. Il y a alors eu un alignement de toute la zone euro sur le diktat allemand. Grâce à sa puissance économique, l’Allemagne à une puissance financière qui lui permet de contrôler les instruments de la zone euro. Voilà à quoi on a assisté.

Dans cette affaire, l’Europe n’a donc eu aucune considération sociale ?

Aucune. Et beaucoup de gens, écœurés de ces considérations uniquement monétaires et financières, vont s’en détourner. C’est le début de la fin de l’Europe actuelle. Il faut mettre sur pied une Europe du développement avec des critères économiques et sociaux sinon d’autres pays vont s’en défaire au profit d’un dangereux repli sur eux-mêmes.

Ce plan ne sonne-t-il pas la fin de Tsipras et de Syriza ?

Je crois bien que oui. Si demain le plan est voté avec des voix de la droite et sans une partie de celles de Syriza, Tsipras n’aura plus de majorité. Je ne vois pas comment il pourra gouverner. Il devra alors démissionner et provoquer de nouvelles élections législatives. L’erreur de Tsipras est de ne pas avoir, au lendemain de la victoire de Syriza, décidé d’un moratoire sur la dette. Des discussions auraient alors été tout de suite engagées et des solutions plus équilibrées auraient été trouvées plus facilement».

Croquis de Suzanne et Marguerite

 

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Fusain 352

Accès aux croquis :

Les croquis qui sont présentés ici appartiennent à différents carnets retrouvés dans une malle à l’occasion d’un déménagement. Ils ont été réalisés par Marguerite ou Suzanne Triadou sans qu’il m’ait été possible d’attribuer chaque croquis à l’une ou l’autre des deux sœurs. L’un des croquis est daté du 17 Août 1931, un autre porte l’inscription « Vendredi 4 », il représente des bateaux donc, sans doute, réalisé l’été. En cherchant entre Juillet et Août 1930 et 1931, seul le 4 Juillet 1930 fut un Vendredi.
Les familles Triadou et Ferradini étaient amies, elles habitaient Cahors et Toulouse, il leur arrivait de passer des moments ensemble à Aguessac dans l’Aveyron ou à Arcachon. La famille Triadou se composait de Jeanne Duranc-Triadou et Pierre Triadou, mère et père de Marguerite, Suzanne et Jean-Louis Triadou. La famille Ferradini se composait de Madeleine Cabantous-Ferradini et Robert Ferradini, mère et père de Christiane Ferradini et Pierre Ferradini. Cette recherche a été, pour moi, l’occasion d’explorer les lieux, les situations et chaque trait de dessin. J’ai ainsi fait un voyage dans le temps à la rencontre de ma famille, ma mère et mon père (ces inconnus). Manifestement des gens heureux, proches de la nature et passant des vacances extrêmement agréables sur les plages désertes d’Arcachon durant les étés 1930-31. Ces croquis montrent un genre de vie, un bonheur de vivre, ils sont le reflet d’espoirs, d’une confiance dans l’avenir, d’un temps passé, d’un temps révolu …
Pour faciliter la lecture j’ai regroupé les croquis par rubriques : Activités, Arcachon, Aguessac, Animaux, Paysages, Végétation, Silhouettes, Visages. Toutefois, certaines pages ont un nom qui leur est propre parce qu’elles évoquent un sujet particulier : « Enfants bleus », « Maison d’Aguessac », « Coquillages », « Le cordonnier », … Les croquis montrés ici ne sont qu’une part de l’ensemble, je me suis efforcé de choisir les plus représentatifs des préoccupations du moment et de l’art des dessinatrices.
On peut trouver des dessins au crayon ou au fusain mais également à l’encre et au lavis. Le style de dessin est variable, tantôt au trait, tantôt les traits sont complétés d’à-plats. Tantôt le dessin est sûr et montre une grande maîtrise, tantôt moins… L’une des deux sœurs dessinerait mieux que l’autre ? Ont-elles progressé avec le temps ? Il s’agit de carnets de croquis apparemment destinés à l’apprentissage. On y trouve souvent plusieurs croquis par feuille, parfois dans des sens différents. On trouve également des croquis non achevés. Dans un souci de lisibilité, il m’est arrivé d’isoler un croquis de la page ou il se trouvait.
Je ne connais pas toutes les personnes qui apparaissent. Je donne, ci-dessous, les noms et images de celles que je connais et que le lecteur pourra rechercher dans les croquis.
Jean-Michel Ferradini, Février 2014.

Elevage : la politique du sparadrap

|  Par martine orange

Depuis des mois, les éleveurs n’arrivent plus à vivre de leur production. La chute des cours et la pression de la grande distribution sont les dernières manifestations d’une crise structurelle. Le modèle d’élevage défendu depuis les années 60 reposant sur l’endettement, la course au volume, la mécanisation à outrance, est à bout de souffle. Le gouvernement n’a aucune réponse réelle à donner.

Les vieilles recettes de la communication politique sont épuisées. En annonçant le chiffre magique de 600 millions d’euros d’aide aux éleveurs, le gouvernement espérait bien éteindre rapidement la révolte des agriculteurs. Les premiers barrages qui étaient apparus à Caen ou à Saint-Malo ont été levés mercredi soir après l’annonce gouvernementale. Ceux de Lyon, en Auvergne ou dans le Poitou ont été levés le lendemain. Mais les manifestations et les violences sporadiques continuent partout.

« Si les agriculteurs ont décidé de lever les barrages, c’est en raison d’une certaine fatigue. Ils sont là depuis lundi. Mais ils sont toujours aussi déterminés. Leur position est : « on lève pour l’instant mais on réfléchit pour la semaine prochaine » », expliquait à Mediapart Loïc Guines, président de la FDSEA 35, l’antenne syndicale régionale de la FNSEA en Ille-et-Vilaine, de retour du barrage de Saint-Malo mercredi soir. « Ce qu’ils ont entendu du gouvernement ne les satisfait pas. »

Xavier Beulin, le président de la FNSEA, le syndicat majoritaire qui cogère la politique agricole française depuis les années 1960, s’était montré tout aussi dubitatif quelques heures auparavant. « Hier soir, le gouvernement était encore incapable de donner un chiffre. Ce matin, il a trouvé 600 millions d’euros. Mais dans les mesures annoncées, il y avait déjà beaucoup de dispositifs actés, comme le CICE, des allègements de charges. Nous attendons des mesures nouvelles, portant à la fois sur l’allègement des normes, la restructuration des dettes des agriculteurs, et de meilleurs contrats avec les distributeurs », expliquait-il.

« Nous ne voulons pas d’autres subventions. Ce que nous demandons, c’est de pouvoir vivre de notre travail, d’obtenir un juste prix pour nos productions », dit Loïc Guines. Vivre de son travail : cette revendication est devenue le mot d’ordre du mouvement des agriculteurs. Le discours est nouveau et paraît prendre de court la FNSEA, qui a fait de la distribution d’aides et de subventions son fonds de commerce pendant des années. Cette évolution est saluée par tous les autres syndicats agricoles, qui demandent depuis longtemps des réflexions approfondies sur la politique agricole française.

© Reuters

Car cette révolte des éleveurs n’est pas que la énième manifestation du monde agricole, prenant d’assaut routes, préfectures, ou centres des impôts. Elle est aussi l’expression d’un monde en détresse, pris dans un modèle agricole à bout de souffle, face à un pouvoir politique empêtré dans ses contradictions. Décryptage.

  • Comment est née cette crise ?  

Le gouvernement ne peut pas feindre la surprise. Depuis des semaines, les connaisseurs du monde agricole ont multiplié les alarmes pour prévenir que la situation devenait explosive dans le monde agricole. Les exploitations pratiquant l’élevage sont quasiment toutes dans le rouge et les agriculteurs sont à bout, avaient-ils averti.

De nombreux facteurs se sont additionnés au cours des derniers mois, créant un déséquilibre profond du marché, des surproductions et des baisses de prix. Le premier était attendu et redouté. À partir du 1er avril, les quotas laitiers, qui régissaient la politique laitière européenne depuis 1984, ont été supprimés. Depuis cette disparition, les principaux pays producteurs comme l’Allemagne et la France ont choisi de se discipliner et ont abaissé leur production (de 2 % pour la France, de 1,6 % pour l’Allemagne) afin de maintenir les cours. Mais d’autres ont au contraire augmenté leur volume de production, de façon parfois spectaculaire. La Hongrie a ainsi augmenté sa production de 8,2 %, la Tchéquie de 3,7 %, la Lituanie de 2,4 %, selon les statistiques européennes. La guerre du lait va bientôt commencer.

Ces hausses de production interviennent à un moment où le marché laitier était déjà en déséquilibre, en raison d’abord de l’embargo contre la Russie à la suite du conflit ukrainien. L’arrêt des exportations des produits agricoles européens, décrété par Moscou à l’été 2014, a chamboulé le marché européen. Toutes les productions des ex-pays de l’Est exportées vers la Russie ont été réorientées vers l’Europe continentale. Cela a commencé par les pommes, puis le lait et la viande. Cette arrivée massive de produits, fabriqués à des prix moins élevés, a provoqué des surproductions et des baisses de prix. D’autant que dans le même temps, la Chine, présentée comme l’eldorado du marché mondial laitier, a diminué elle aussi ses importations laitières en raison de ses difficultés économiques. Pour l’Europe, la baisse est de plus de 30 % fin juin par rapport à l’année 2014.

Résultat ? Le cours de la poudre de lait a baissé de plus de 10 % en quelques mois. Tous les pays, à commencer par l’Europe, mais aussi la Nouvelle-Zélande ou l’Australie, qui avaient augmenté leurs productions en vue de répondre à la demande chinoise, se retrouvent en difficulté. Selon Gérard Calbrix, économiste de l’association de la transformation laitière, cité par Les Échos, « rien ne permet de prévoir une amélioration du marché mondial avant l’été 2016 ».

Les difficultés du marché laitier se sont répercutées par contrecoup sur le marché de la viande bovine, déjà mal en point. Afin de limiter les surproductions et d’endiguer la chute des cours, les producteurs de lait ont sacrifié des vaches laitières. Ce bétail, considéré comme de moins bonne qualité, est vendu à des prix très bas. Il est entré en concurrence avec d’autres productions et a engorgé le marché de la viande, déjà malmené alors que la consommation baisse. Depuis le début de l’année, les cours de la viande n’ont donc cessé de baisser et les éleveurs, en concurrence avec d’autres producteurs mondiaux qui n’ont pas les mêmes coûts de production et pas toujours les mêmes obligations sanitaires et environnementales, vendent à perte.

  • Que demandent les agriculteurs ?

Tous les responsables agricoles se réfèrent à l’accord du 17 juin. Le gouvernement avait réuni à cette date une table ronde avec toutes les organisations agricoles, les industriels de l’agroalimentaire et la grande distribution afin d’établir un accord-cadre. Selon cet accord, le prix du bœuf comme celui du porc devaient augmenter de 5 centimes par kilo par semaine, jusqu’à ce qu’il atteigne un prix permettant de couvrir les coûts de production. La fédération nationale bovine estimait que le seuil minimum devait être autour de 4 euros le kilo, alors que les prix des marchés ne dépassaient pas les 3,6 euros.

Alors que le mouvement de révolte prenait de l’ampleur, le ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll a demandé la semaine dernière au médiateur  des relations commerciales, Thierry Amand, d’établir un rapport d’étape pour vérifier l’application de cet accord. Selon le médiateur, cet accord n’a été que partiellement mis en œuvre, chaque acteur l’appliquant au mieux de ses intérêts. Dans les abattoirs, des hausses ont été appliquées mais sans jamais aller jusqu’aux 5 centimes prévus, dans « des proportions variables selon les régions d’abattage et les catégories d’animaux abattus ».

Cette analyse est contestée par les professionnels du secteur. Le président de la Fédération nationale de l’industrie et du commerce en gros des viandes (FNICGV), assure que l’accord est respecté. Le Syndicat national des industries de la viande (SNIV) affirme de son côté que les abattoirs continueraient d’augmenter les prix payés aux éleveurs, mais sans aller immédiatement jusqu’au niveau fixé en juin, pour rester « dans la limite » de leurs moyens. Tous mettent en avant les difficultés actuelles de leur profession, qui doit faire face au dumping social des abattoirs allemands et espagnols.

La grande distribution, qui représente 54 % des débouchés du marché, a officiellement accepté les hausses. Mais si « les distributeurs ne se sont pas frontalement opposés à la hausse », ils « n’ont pas forcément joué un rôle dynamique en ce sens », précise le rapport.  Avant d’ajouter : « De nombreux distributeurs se seraient ainsi fournis auprès d’abatteurs-découpeurs ayant remporté les marchés en cassant les prix par des approvisionnements auprès d’éleveurs contraints de brader leurs bêtes. »

Aucun nom n’est cité dans le rapport. « Mais nous allons enquêter sur le terrain pour vérifier l’application de l’accord », a prévenu Xavier Beulin. Sur le terrain, les éleveurs eux ne peinent pas à donner des noms. Pêle-mêle, ils ciblent le groupe Bigard, qui détient 40 % du marché de l’abattage en France, connu pour vendre de la viande sous le nom de Charal, des industriels comme Fleury-Michon ou Cochonou, les enseignes de distribution Carrefour ou Auchan.

Qui gagne de l’argent ?

Il y a un mystère sur le marché de la viande : officiellement, personne n’y gagne de l’argent. C’est l’analyse, en tout cas, qu’a livrée  Philippe Chalmin, président de l’Observatoire de la formation des prix, devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale le 8 juillet dernier. Selon lui, toute la chaîne est mal en point. Les éleveurs sont « structurellement déficitaires et n’arrivent plus à couvrir leurs coûts de production ». Les abatteurs se disent à la peine, préfèrent fermer et aller faire abattre les bêtes en Allemagne, comme l’a illustré la faillite de Gad. La grande distribution, cette grande miséreuse qui permet pourtant de faire des milliardaires en une génération, aurait des marges négatives dans ses rayons boucherie comme dans la boulangerie. « Le seul bénéficiaire du système, finalement, est le consommateur mais qui ne s’en rend pas compte, car ses modes de consommation ont changé », a soutenu Philippe Chalmin lors de son audition.

Evolution des prix de la viande à la consommation
Evolution des prix de la viande à la consommation © Insee
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Les statistiques de l’Insee disent autre chose. Le prix du bœuf, acheté à l’éleveur, référencé sur l’indice 100 en 2005, est à 105 en mai 2015. En d’autres termes, le prix d’achat du bétail est resté le même sur dix ans. Même s’il y a de bonnes années, les éleveurs ont été dans l’incapacité de répercuter l’augmentation de leurs coûts de production et d’obtenir une hausse durable sur une longue période. Pourtant, sur la même période, les prix de la viande bovine à la consommation ont augmenté de plus de 35 %, toujours selon les chiffres de l’Insee.

Ces différences d’appréciation illustrent l’opacité qui règne sur la filière de la viande, marché qui n’a jamais été réputé pour sa transparence. De nombreuses structures du monde agricole – abattage, transformation – prospèrent dans ce brouillard. Derrière l’appellation commode de coopérative, qui permet de ne pas rendre de comptes, se sont construits parfois des géants de la transformation du lait (Lactalis par exemple) ou de la viande (Bigard).

Une chose est sûre : à chaque étape – marchand de bestiaux, abattage, grossiste, etc. –, chacun prend sa dîme. « Nous ne touchons même pas l’équivalent de 10 % du prix final. Autrefois, dans les bonnes années, il a été possible d’aller jusqu’à 15 %. Aujourd’hui ce n’est même plus envisageable », dit Loïc Guines. « La seule façon d’obtenir un prix correct qui rémunère notre travail est de faire des produits de qualité et de passer par les circuits courts », raconte Michel Noirault, éleveur de charolais dans le Poitou. En passant par des circuits courts, les éleveurs peuvent obtenir des prix 30 à 50 % plus élevés que les prix du marché et le consommateur, lui, paie moins cher. Mais ces circuits ne sont pas encore très développés. « Cela demande beaucoup de temps et d’énergie, de nouvelles connaissances pour mettre ces systèmes en place », dit Michel Noirault. De plus, de nombreux abattoirs municipaux ont disparu, les  professionnels de la découpe se font rares, ce qui complique encore l’instauration de ces circuits parallèles.

Les débouchés les plus aisés restent donc la grande distribution et la restauration collective. Arrivées à saturation, les grandes enseignes se sont lancées à partir du milieu des années 2000, à l’initiative de Leclerc, dans une guerre des prix et des parts de marché. Dans cette bataille, la viande figure comme un produit d’appel pour attirer la clientèle. Elles exigent donc des prix toujours plus bas, toujours plus racoleurs.

Difficile de résister quand les enseignes du coin, qui ont désormais un quasi-monopole sur le marché du fait de la disparition des commerces traditionnels, exigent des prix bradés, en agitant la menace d’aller s’approvisionner ailleurs. Le rapport de force est encore un peu déséquilibré depuis la loi LME (loi de modernisation de l’économie) en 2008. La notion de vente à perte a disparu, les marges avant, arrière, etc. subsistent toujours. Les grandes enseignes ont le droit de s’installer librement dans les centre-villes, détruisant un peu plus le tissu commercial traditionnel, et ont eu le droit de regrouper leurs forces d’achat. « Ils sont quatre [Carrefour, Casino-Intermarché, Auchan système U, Leclerc – ndlr] à acheter sur le marché de la viande. Eux, ils ont le droit de se regrouper. Par contre, quand deux coopératives veulent s’allier pour discuter des contrats de vente ou commercialiser ensemble leurs produits, elles n’ont pas toujours le droit de le faire », relève Loïc Guines.

Le rapport de force n’est guère meilleur dans la restauration collective. Le moins-disant est la règle des acheteurs de ces groupes de restauration collective, comme Sodexho ou Elior, qui ont fait une razzia sur toutes les cantines scolaires, hôpitaux, administration…, comme il l’est chez McDonald’s ou Quick. Une grande partie de leur approvisionnement est importée. Et quand ils achètent auprès des éleveurs français, ils exigent des alignements sur les prix les plus bas, en faisant miroiter les volumes.

  • Le modèle est-il encore viable ?

La colère, le désespoir, le dégoût dominent chez les éleveurs. « Qu’est-ce qui justifie de ne pas gagner sa vie grâce à son travail ? On aligne les heures, les jours, et on a le droit de vendre à perte. Il n’y a pas un système qui peut subsister avec une telle destruction de valeur », dit Michel Noirault.

La révolte est d’autant plus grande chez les éleveurs qu’ils ont le sentiment d’avoir été les élèves appliqués de la modernisation agricole, d’avoir suivi à la lettre les règles prescrites par la politique agricole commune, sous les encouragements des politiques français et de leur syndicat. Fortement incités par les primes distribuées dans le cadre de la PAC (130 euros par vache, de 50 à 175 euros par taureau ou par bœuf), ils se sont agrandis, modernisés. De 50 vaches, ils sont passés à 100, de 100 hectares, ils sont allés à 200 hectares.

Entre le foncier et les équipements mécaniques rendus nécessaires pour faire face aux agrandissements, les exploitations agricoles sont devenues d’une intensité capitalistique extrême, comparable aux industries manufacturières. Les exploitants se sont lourdement endettés pour mener cette transformation. Les banques, Crédit agricole en tête, les structures coopératives très liées à la FNSEA, ont fait les avances. En contrepartie, celles-ci les ont poussés à faire toujours plus de volume, à obtenir toujours plus de rendement. Le Crédit agricole allant jusqu’à lier ses prêts à l’obligation de recourir aux tourteaux de soja et de maïs plutôt qu’à l’herbe, afin d’augmenter les volumes de production.

Tout cela a accru encore les coûts fixes. Entre les frais financiers, les charges d’alimentation dépendant de cours mondiaux, les produits phytosanitaires, les frais de culture, la nécessité de se mettre aux normes, les paysans ont plus de 70 % de charges fixes quasiment incompressibles, s’ils veulent garder ce modèle. Des charges toujours en augmentation, mais dont ils ne peuvent plus répercuter les hausses dans les prix de vente.

Dans l’espoir d’amortir les coûts fixes, les éleveurs se sont lancés dans une course au volume, au raccourcissement du temps. De même que l’industrie avicole a mis au point les poulets industriels élevés en six semaines, les éleveurs vendent du bœuf de 21 mois, qui voit rarement l’herbe et encore moins la prairie, afin d’obtenir une plus grande rotation. « Le marché est encombré par ces bœufs de 21 mois dont personne ne veut », dit Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne, le deuxième syndicat agricole très opposé à la ligne de la FNSEA. « Ce que nous connaissons, c’est une crise du productivisme. Il y a trop de lait, de viande. Il faut réduire la production et revenir à des modes de production plus raisonnables, plus respectueux de la nature », dit-il.

La grande majorité des éleveurs est très loin de cette analyse. Tous, cependant, arrivent au constat qu’ils sont dans une impasse. La course au volume, qu’ils ont assumée au prix d’une surcharge de travail, d’une pénibilité accrue, les a menés au bord du gouffre. Beaucoup se sentent à la limite de tout. Ils n’arrivent même plus à vivre de leur travail. Les primes de la PAC qui assuraient il y a encore l’essentiel des revenus d’exploitation ne suffisent plus désormais pour absorber les hausses des charges fixes et la baisse des prix de vente. « En 2013, 50 % des éleveurs de porc de la région étaient encore au-dessus de zéro, ils ne sont plus que 15 % en 2015. Les éleveurs de bovins perdent, eux, tous de l’argent. Les producteurs de lait gagnent à peine 15 000 euros par an, c’est à peine 1 000 euros par mois pour un travail 7 jours sur 7 », dit Loïc Guines. Plus de 200 000 exploitations sont surendettées et parfois au bord de la faillite.

Certains ont jeté l’éponge. Les autres abandonnent l’élevage pour les cultures céréalières beaucoup moins contraignantes et plus rémunératrices. Entre 2000 à 2010, 34 % d’exploitations laitières et 27 % des exploitations de vaches à viande ont disparu, selon les chiffres du ministère de l’agriculture.

  • Que propose le gouvernement ?

Dans l’urgence,  Stéphane Le Foll a annoncé 600 millions d’aides, essentiellement sous forme d’allègement de charges, de cotisations sociales. Il propose aussi de monter une cellule avec le médiateur du crédit pour venir au secours des éleveurs surendettés. Au-delà, sa grande idée est de soutenir le label français, en renforçant l’étiquetage, en obligeant les collectivités locales à acheter français, en promouvant la qualité française à l’étranger. « Lors de la réunion du comité viande, il nous a été annoncé que le gouvernement allait soutenir la qualité de viande à l’étranger. Il nous a été dit qu’Harlem Désir [secrétaire d’État aux affaires européennes – ndlr] était parti en Grèce pour y trouver des marchés pour les éleveurs français, et que les ambassadeurs étaient mobilisés pour faire la promotion de la viande française », raconte Laurent Pinatel, mi-goguenard, mi-affligé.

En gros, le gouvernement, confronté à une crise structurelle majeure, choisit la politique du sparadrap. Aucune ligne ne se dégage à  court terme pour comprendre les dysfonctionnements majeurs de la filière, ou à long terme sur le modèle agricole qu’entend défendre la France à l’avenir. Ainsi, une nouvelle fois, le gouvernement a décidé de fermer les yeux sur les pratiques opaques de la grande distribution, dont il faudra bien un jour faire le bilan tant les destructions de valeur s’enchaînent sur son passage. De même, il n’a pas soufflé un seul mot sur la politique de distribution des aides de la PAC, réclamée par de nombreux paysans avec la suppression des quotas laitiers.

« Il ne s’agit pas demander plus de subventions. 10 milliards d’euros [dans les faits 11,5 milliards – ndlr], cela suffit largement. Mais de savoir comment on les répartit », dit Laurent Pinatel de la Confédération paysanne. Est-il logique de continuer à subventionner les grands céréaliers comme ils le sont aujourd’hui ? Ne faut-il pas faire qu’une seule prime pour l’élevage, que ce soit laitier ou pour la viande ? Ne faut-il pas plafonner les aides au-delà d’un certain nombre d’hectares ou de bêtes ?

Mais pour cela, le gouvernement doit avoir une vision de l’agriculture, dire ce qu’il entend défendre, le modèle de la ruralité qu’il souhaite promouvoir, combien de paysans il souhaite à l’avenir. La crise structurelle que connaît l’élevage français peut être le moment pour remettre tout à plat. Mais pour l’instant, le président de la République et le premier ministre, qui se sont emparés du dossier, tiennent un discours fait d’ambigüité et de faux-semblants, d’injonctions paradoxales, entretenant l’idée que tout peut continuer comme avant.

La main sur le cœur, ils vantent la qualité française, en jouant sur l’image d’Épinal de la paysannerie française, pour l’instant d’après, parler d’une agriculture exportatrice, en concurrence sur les marchés mondiaux très volatils et fortement concurrentiels. De même, ils prônent l’instauration de revenus complémentaires grâce à la diversification, apportant leur soutien notamment aux projets de méthanisation. En creux, cela signifie la multiplication des fermes à 1 000 vaches, une culture industrielle hors sol de grand volume,  polluante et dégradant la nature, de très faible qualité. Et dans le même temps, François Hollande ne cesse de parler de l’urgence climatique, de la nécessité de mener une transition énergétique et environnementale, de retrouver un mode de consommation plus respectueux des hommes et de la nature. Qui croire ? Le François Hollande du matin ou celui de l’après-midi ? Au vu des enjeux, il serait temps de joindre les actes à la parole, d’engager l’agriculture dans un modèle durable.

Le tweet de Jean-François Kahn – Elle est de taille, la vraie information du jour

Publication: 06/06/2013 14h58 CEST Mis à jour: 09/06/2013 17h42 CEST
KAHN TAILLE

Il n’y en a, aujourd’hui, que pour quelques skinheads tarés qui, aujourd’hui comme hier, n’en sont pas à un crime abominable près. En revanche, sur cette autre information de taille, énorme même, pas un seul gros titre dans les grands quotidiens, aucune ouverture de journaux télévisés: le FMI vient de reconnaître solennellement que le fameux « plan de sauvetage » de la Grèce du 11 mai 2010 accumula tant d’erreurs qu’il provoqua une catastrophe. Jean-François Kahn

Or, à l’époque, vous en souvenez-vous, Nicolas Sarkozy ayant proclamé que c’était lui, et lui seul, qui avait eu l’idée de cette solution miracle, l’annonce en fut accueillie par une standing ovation quasi générale.

Jean-François Copé se fendit d’un communiqué, qui mérite de figurer dans les manuels d’histoire, « grâce à l’impulsion décisive de Nicolas Sarkozy, un accord salvateur a été trouvé. Le président a, une nouvelle fois, fait preuve de sa capacité d’entraînement et de détermination pour sauver la Grèce et l’ensemble de la zone euro! ».

Comme j’avais osé (car je sévissais encore dans le journalisme) souligner l’absurdité et la dangerosité de ce montage (assorti d’une potion qui ne pouvait qu’achever la Grèce), on me jeta évidemment à la figure l’accusation d’anti-sarkozysme primaire.

Réfléchissons-y: au lieu d’isoler, puis d’étouffer, un départ de feu, on avait décidé d’européiser l’incendie. Mais il fallait applaudir. Pour affronter une crise de la dette, on s’endettait ; pour garantir des emprunts, on empruntait ; on combattait l’incendie en l’arrosant d’essence. Mais il fallait applaudir.

Pourquoi cet enthousiasme? Parce qu’on avait transformé une citrouille en carrosse. On avait sorti du chapeau mieux qu’un lapin blanc, un « Fonds européen de stabilité financière » doté de 450 milliards d’euros. Fastoche! Vous êtes étranglé financièrement, vous ne pouvez plus payer vos fournisseurs ou votre loyer: vous n’avez qu’à créer un « Fonds de stabilité ». Pas plus compliqué que ça. Le déficit de la Sécu? Mais c’est trop bête, il suffit de créer un « Fonds de stabilité »!

Triomphe du théorème du Sapeur Camembert: on lui demande de combler un trou dans la cour d’une caserne. Pour ce faire, il a besoin de terre. Pour l’obtenir, il creuse un trou. Grâce à quoi, il comble cette béance, mais il y a toujours un trou.

En fait, les sommes évoquées n’existaient pas (tous les pays concernés étant en déficit), elles étaient « potentielles », « virtuelles », elles avaient pour fonction, comme la force de frappe, de dissuader toute velléité de s’en servir. Mais comme, en fait, il a fallu s’en servir, elles se révéleront insuffisantes et on ne cessera de creuser d’autres trous. (En conséquence de quoi, l’Europe est aujourd’hui menacée d’une explosion de la bulle constituée par cette accumulation d’obligations et de bons du Trésor).

Au moins l’intention était-elle généreuse? Tu parles! Il s’agissait de voler au secours de nos banques les plus encombrées d’obligations souveraines grecques (ce qui, d’ailleurs, n’empêcha pas un semi défaut!). Et, en prime, on prêta à 6% ce qu’on empruntait à 3%.

Enfin, et surtout, les mesures d’austérité imposées à la Grèce (sans qu’on ne l’oblige, en revanche, à faire payer ses armateurs, à taxer son Eglise orthodoxe et à diminuer ses dépenses d’armements dont nous profitons largement) provoquèrent une telle récession que le manque à gagner dépassa très largement les économies obtenues grâce aux sacrifices exigés de la fraction la moins favorisée de la population. Et, là encore, les trous se creusèrent.

Rappelons que les socialistes et le MoDem approuvèrent cette folie.

Sarkozy va-t-il reconnaître sa responsabilité, esquisser une autocritique? Les socialistes vont-ils regretter leur assentiment? Les médias qui affichèrent un tel enthousiasme vont-ils admettre leur erreur? Va-t-on se demander comment on a pu cautionner une telle foutaise?
Qui le croit?

Lire aussi » Crise grecque : Lagarde reconnaît les erreurs… de DSK

Le tweet de Jean-François Kahn, qu’est-ce-que c’est? Jusqu’ici l’écrivain et co-fondateur de Marianne était resté à l’écart du Web et des réseaux sociaux, mais il fallait se lancer!

Depuis novembre dernier, Jean-François Kahn publie chaque jour un court texte sur Le HuffPost, également relayé sur son compte Twitter.

Pour le suivre sur Twitter: @JF_Kahn.

Jean-François Kahn a récemment publié L’invention des Français, du temps de nos folies gauloises chez Fayard et Comment s’en sortir chez Plon.