Discours de Zoe Konstantopulou contre le 3e mémorandum le 14 août 2015 « Messieurs du gouvernement, vous n’avez pas le droit de placer sur les épaules du pays un nouvel emprunt, en acceptant le paiement d’une dette illégale. »

Mesdames et Messieurs les députés, chers collègues, pour commencer, je voudrais attirer votre attention sur le fait que le projet de loi introduit devant le Parlement – ‘introduit’, ici, est à prendre aussi bien au sens propre qu’au sens figuré1 – est inconstitutionnel pour les motifs invoqués dans les exceptions d’inconstitutionnalité déposées par le Syriza le 7 novembre 2012, que j’ai eu l’honneur de présenter et dont je soumets une copie aux Actes de la Chambre ; le 14 novembre 2013, que j’ai eu l’honneur de présenter et dont je soumets une copie aux Actes de la Chambre ; le 30 mars 2014, motifs que j’ai eu l’honneur de présenter pour le compte du groupe parlementaire du Syriza et dont je soumets une copie aux Actes de la Chambre, mais aussi pour les raisons invoquées par le Premier Ministre de Grèce, Alexis Tsipras lors de son discours du 14 décembre 2010, discours dont je dépose une copie aux Actes de la Chambre, ainsi que lors du discours du Premier Ministre, monsieur Alexis Tsipras, prononcé lors de la séance d’adoption du Deuxième Mémorandum de la Loi 4046 de 2012, dont je remets une copie aux Actes de la Chambre, pour les raisons évoquées par le Premier Ministre, M. Alexis Tsipras, lors de son allocution du 23 février 2012, dont je soumets une copie aux Actes de la Chambre, pour les raisons évoquées par le Premier Ministre, M. Alexis Tsipras, lors de son discours prononcé à l’occasion du vote de ratification du Programme à Moyen Terme, dont je soumets une copie aux Actes de la Chambre, lors des débats sur les mesures d’urgence d’application des Lois 4046, 4093 et 4127, dont je soumets une copie aux Actes de la Chambre, de la loi 4224 de 2013 dont je remets une copie aux Actes de la Chambre, et enfin de la Loi 4254 de 2014 dont je remets une copie aux Actes de la Chambre.

Mesdames et messieurs les députés, chers collègues, nous sommes non pas ce que nous disons, mais ce que nous faisons.

Nous sommes chaque mot de la Constitution, s’il ne nous passe pas par la tête de violer les plus sacrées des garanties constitutionnelles protégeant la démocratie, la liberté, la dignité, les droits, le fonctionnement parlementaire, l’indépendance nationale, la souveraineté populaire.

Nous sommes les défenseurs de la démocratie du peuple, de la société et de la souveraineté populaire et du principe selon lequel tout pouvoir tire sa source du peuple et s’exerce pour le peuple, comme le prévoit la Constitution, si ce pouvoir que nous avons reçu du peuple, nous le lui rendons, et si nous honorons le verdict populaire tel qu’il s’est exprimé avec 37 % de la confiance au programme social anti-mémorandum du SYRIZA, mais aussi avec le monumental 61,3 % du NON aux chantages et aux mémorandums lors du référendum du 5 juillet.

« Nous serons originaux », a déclaré le Premier Ministre, et il a empli de sentiments de joie, d’élévation et de dignité chacune et chacun de nous, et il a gonflé les voiles de l’espoir pour les jeunes générations. Nous faisons preuve d’originalité, si nous restons effectivement cohérents, après les élections, avec tout ce que nous avons dit pendant la campagne et non si, petit à petit, ou au contraire avec une rapidité déconcertante, nous nous muons en défenseurs de tout ce que nous avons combattu avec constance depuis des années.

Il n’y a rien d’original, pour un gouvernement, à ramener des mémorandums en soutenant que c’est là la seule et unique voie de salut pour le pays ; cela, tous les gouvernants précédents l’ont déjà fait.

Il n’y a rien d’original, pour un gouvernement qui amène avec lui des mémorandums, à viser à ce que leurs clauses échappent si possible au débat ; cela, tous les gouvernants précédents l’ont déjà fait.

Il n’y a rien d’original à présenter les mémorandums sous la forme de textes de centaines de pages, en un seul, deux ou trois articles, afin que leurs dispositions particulières ne soient pas soumises au vote ; cela, tous les gouvernants précédents l’ont déjà fait.

Il n’y a rien d’original à déposer à la dernière minute de monstrueux amendements, longs de plusieurs pages, qui constituent à eux seuls de véritables projets de lois ; cela, tous les gouvernements précédents l’ont déjà fait.

Il n’y a rien d’original à voir les promoteurs des dispositions législatives les plus assassines pour la société taxer quiconque les combat de populisme et d’irresponsabilité ; cela, tous les gouvernements précédents l’ont déjà fait.

Il n’y a rien d’original pour un gouvernement qui promeut les mémorandums à accuser quiconque leur résiste d’immaturité politique et d’infantilisme, de se conduire comme des gamins et de s’adonner à des jeux d’enfants – combien de fois M. Samaras n’a-t-il pas qualifié notre groupe parlementaire de « conseil de classe » et notre Président, Alexis Tsipras, de « représentant des élèves au Conseil » ? Cette rhétorique est d’ailleurs chère à nos démolisseurs venus de l’étranger, telle Mme Lagarde qui, après le « the game is over » de M. Tusk2, déclarait : « il est temps que les adultes prennent la parole », sous-entendant ainsi que le Premier Ministre de Grèce, voire le peuple grec lui-même, est mineur.

Il n’y a rien d’original, enfin, à ce que ceux-là même qui apportent les mémorandums s’efforcent de rejeter sur ceux qui résistent l’accusation de trahison et de collaboration avec l’ennemi. Combien de fois n’a-t-on entendu M. Samaras et M. Venizelos3 évoquer une « cinquième phalange », lorsqu’ils s’adressaient tantôt à nous – alors que nous étions le 1er parti d’opposition – tantôt, pour M. Venizelos, au sein même de son propre parti ?

Et malheureusement, nous n’avons pas fait preuve d’originalité avec cette dernière tactique, pas originale du tout, mais la plus vulgaire de toutes. Adoptée désormais ouvertement, elle le fut d’abord à mots couverts et sournoisement, puis par la suite, sans vergogne, et elle a atteint son paroxysme avec l’attaque dirigée directement contre tous ceux, parmi les députés du Syriza, qui persistent à défendre nos positions, inscrites dans notre programme, nos engagements communs, nos principes communs et nos annonces de campagne, par leur diabolisation en tant que collaborateurs de Schaüble ou que braqueurs de banques.

Ce qui est véritablement original, pour toute l’Europe, c’est de voir le premier gouvernement de gauche – avec pour colonne vertébrale un parti de gauche -, sorti vainqueur des élections avec pour mandat de débarrasser le pays des mémorandums, remettre le mandat populaire dans les mains de la Troïka, avec les clefs du pays et du Parlement, les biens et richesses nationaux et la souveraineté nationale, et s’efforcer en même temps d’éliminer, comme de vulgaires obstacles ou des poids morts, les ministres, représentants parlementaires, membres de la Présidence du Parlement, présidents de commissions du parlement qui tentent d’empêcher cela.

Mesdames et messieurs les députés, camarades du Syriza, il ne vous suffit pas de dire « nous n’adoptons pas le mémorandum », quand vous adoptez, soutenez et votez la suppression des tous derniers remparts garantissant le fonctionnement parlementaire, et la façon dont cela s’est fait, ces derniers jours, fut vraiment terrifiante ; je vous confesse que j’ai eu honte, quand j’ai entendu M. Mardas4 adopter le stratagème que lui avait suggéré M. Venizelos : rebaptiser ce projet de loi – qui consistait en la ratification d’un accord – en prétendu « projet de loi relatif au régime des retraites ». Ainsi, nous ne votons pas un mémorandum ? Nous votons donc un projet de loi portant sur les retraites ?…

Il ne vous suffit pas de dire « le mémorandum n’est pas notre choix », quand vous choisissez d’adopter, sans discussion préalable, des dispositions inconstitutionnelles, a fortiori des dispositions portant sur des réductions des pensions de retraite.

Il ne vous suffit pas de dire « le SYRIZA a des principes, des organes, des procédures », quand rien de cela n’est respecté et quand vous savez pertinemment qu’hier déjà, sans décision d’aucun des organes du Syriza en la matière, quatre des membres du groupe parlementaire SYRIZA, s’associant avec les forces du mémorandum, ont tenté – qui plus est, en apposant de façon mensongère la signature d’un cinquième membre, M. Mitropoulos – de contourner la Présidente du Parlement, elle-même membre du Syriza, et les quatre présidents des commissions compétentes pour débattre de ce projet de loi. Si cela n’est pas une tentative de coup parlementaire, alors je ne saurais comment le qualifier.

Il ne vous suffit pas de dire que le SYRIZA a des principes, il ne vous suffit pas de dire que le Syriza a des principes, des organes, des procédures quand, sans décision d’aucun des organes du SYRIZA, et au mépris de toutes les décisions des organes collections, des députés, rapporteurs, représentants parlementaires du SYRIZA se présentent et prennent position au nom du parti de façon absolument contraire à nos positions collégialement définies, et il ne suffit aucunement que cela corresponde à la volonté du gouvernement car notre parti, le SYRIZA, a des positions claires sur les relations entre parti, groupe parlementaire, gouvernement, sur les rapports entre gouvernement et Parlement, etc. et sur le rôle de garant que remplissent les organes dans le contrôle du pouvoir. Ces positions ont été présentées lors de l’allocution de notre Président le 28 juin 2013 à la Chanée, avec pour axe principal le renforcement du rôle de contrôle du Parlement face au pouvoir exécutif, allocution dont je soumets la copie aux Actes de la Chambre, et que je vous remercie de bien vouloir enregistrer.

Mesdames et messieurs les députés, nous sommes non pas ce que nous disons, mais ce que nous faisons. Et aujourd’hui je veux être ce que je crois être le plus apte à faire, peut-être parce que c’est ce à quoi j’ai choisi de consacrer ma vie : la défense, des êtres victimes d’attaques, d’injustices, de ceux dont l’existence même, les droits, la dignité ou la liberté sont menacés ; la défense de principes et de valeurs quand ceux-ci sont bafoués, la défense de la vérité quand elle est écornée et déformée, la défense de mes camarades quand ils subissent des attaques cannibales, de Panaghiotis Lafazanis5, Nadia Valavani6, Yanis Varoufakis7, Tassos Koronakis8, de chacun et chacune de ceux qui ont subi cette impitoyable attaque ; la défense du peuple, la défense des biens publics sur lesquels louchent, à l’instant où je vous parle, les vautours du totalitarisme européen ; la défense de la richesse publique, la défense de l’intérêt public qui lui aussi est bafoué, et à ce titre, l’intervention de l’ex ministre des Finances, M. Varoufakis, est significative, relativement à la suppression de procédures qui permettraient de lutter efficacement contre l’évasion fiscale.

Aujourd’hui, je ne défendrai plus le Premier Ministre, car il m’a lui-même convaincue que je dois cesser de le faire, lorsqu’il a qualifié publiquement de « surréaliste », c’est-à-dire d’une forme de fantasme, de folie, de quelque chose de cet acabit, comme le soutiennent certaines publications, le fait que j’affirme le soutenir tout en refusant de voter ce que lui-même a été contraint de signer par le chantage. Il a ajouté qu’il n’est pas un gamin et qu’il dispose d’autres moyens de défense.

Bien sûr, le Premier Ministre a mésestimé le fait que, en soutenant sa personne, je ne soutiens pas seulement le camarade et l’ami cher, le chef du parti auquel j’appartiens, mais aussi le Premier Ministre du pays et le capital politique du premier Premier Ministre de gauche, du plus jeune aussi, un capital politique dont je pensais et pense encore qu’il n’avait personnellement aucun droit de le réduire à néant, car ce capital politique représente les attentes et l’espoir d’un peuple tout entier pour quelque chose de différent, pour une lueur, pour le progrès, la cohérence, la dignité.

Je suis meurtrie et attristée par le choix d’Alexis Tsipras d’ajouter son nom à la liste des premiers ministres des mémorandums, par son choix de laisser jeter en pâture aux chiens ceux de ses camarades qui ont exprimé leur désaccord avec lui, son choix de ne pas accepter d’être soutenu par la Présidente du Parlement à qui il avait personnellement accordé sa confiance, en pleine connaissance de ce que je fais et dis, et du fait que je ferais preuve d’originalité en respectant tout ce que j’avais déclaré avant les élections, chose que j’ai toujours cru qu’il le ferait lui-même, et d’accepter le soutien – comme ils prétendent le soutenir – depuis si longtemps, depuis de si longs mois, mais de façon particulièrement intense ces dernières semaines, des représentants du plus ancien, du plus corrompu des régimes collusifs, mais aussi des nouvelles recrues des aspirants à la collusion, de Monsieur Kouris [propriétaire du journal « Avriani »], de l’« avrianisme » à l’ancienne à M. Periodista [bloggeur] aux accointances notoires, qui feignent de soutenir le Premier Ministre, par la diabolisation et la prise à partie, la psychiatrisation et les attaques cannibales contre des membres du Syriza et moi-même en tant que Présidente du Parlement. Face à ceux-là, je me défendrai moi-même, mon parcours, ma dignité, mon existence, nonobstant le fait que ceux qui, par leur fonction institutionnelle, avaient le devoir de le faire, quand bien même je ne le leur aurais pas demandé à maintes reprises au cours des derniers mois, ne l’ont pas fait.

Messieurs du gouvernement, vous n’avez pas le droit – et c’est la dernière occasion pour vous d’endosser cette responsabilité – de placer sur les épaules du pays un nouvel emprunt, en acceptant le paiement d’une dette illégale. Le Premier Ministre de Grèce, au lendemain du chantage, nous a demandé, à nous tous qui croyions qu’il existait des alternatives, de lui soumettre des propositions. Un mois s’est écoulé depuis lors. J’avais alors déclaré clairement que je croyais qu’il existait des alternatives. J’avais dit, alors, que le Parlement avait créé des alternatives : il a créé la Commission de Vérité sur la Dette Publique qui effectue un audit de la dette, obligation de tout pays placé sous mémorandum, conformément au règlement 472 en vertu duquel le présent projet de loi est introduit. Et personne n’a daigné me dire pour quelle raison l’avis de cette Commission, qui aboutit à la conclusion que cette dette est illégale, odieuse, et insoutenable n’a pas été placé au premier plan, n’est pas devenu la bannière de la revendication du gouvernement. Personne ne m’a expliqué pourquoi, alors que l’avis de la commission et le fonctionnement même de cette commission sont salués par les organes compétents de l’ONU, le gouvernement fait comme si tout cela n’existait pas. Personne ne m’a répondu, pour quelle raison, alors qu’il est fait mention de cet avis dans le rapport récent de la Commission Nationale des Droits de l’Homme, qui souligne que le peuple grec ne peut supporter encore d’autres mesures d’austérité qui constituent une violation des droits de l’homme, on ne le mentionne même pas, on ne s’y réfère nulle part. Personne ne m’a expliqué pour quelle raison, alors que depuis le 25 juin, la Conférence des Présidents, sur requête de 55 députés du Syriza, a décidé de débattre de cet avis en assemblée plénière, discussion qui permettrait d’ouvrir un nouveau débat au niveau international – nous avons de très nombreux alliés dans le monde entier – cela constituerait en soi un évènement mobilisateur de forces pour le soutien du gouvernement en vue d’une meilleure solution que cette abomination, personne ne m’a répondu pour quelle raison, jusqu’à aujourd’hui, le gouvernement n’a pas demandé, n’a pas suggéré une date de débats. Je l’ai également demandé dans ma dernière lettre au Premier Ministre, le 31 juillet 2015, où je répondais à sa requête de fermer le parlement jusqu’au 16 août 2015, date à laquelle le parlement aurait été fermé ; si je n’avais été convaincue par les assurances du Premier Ministre que rien ne serait débattu au Parlement, j’aurais fait pression afin qu’avant-hier, le Parlement débatte de cet avis-là [ndlt : de la Commission de Vérité sur la Dette] et non pas du Troisième Mémorandum. Je n’ai pas de réponse quant à la raison pour laquelle, alors qu’il existe un avis de la Commission du Bureau de la Comptabilité Générale portant sur une exigence de la Grèce atteignant, selon les calculs les plus modérés, la somme de 340 milliards d’euros [au titre des réparations de Guerre], et c’est une commission créée par M. Staïkouras [ndlt : ministre adjoint des finances du gouvernement Samaras], il ne s’agit pas de la commission créée par le gouvernement Syriza-ANEL, personne ne me dit pourquoi cette exigence n’a pas été inscrite au budget, personne ne m’a expliqué les raisons du rejet de ma requête demandant que ma lettre, qui dénonçait une violation du fonctionnement démocratique, soit communiquée à mes homologues et Premiers Ministres ; elle a été implicitement rejetée, puis elle a été rejetée par écrit par le Président de la République, lequel, en contradiction avec ce que prévoient les institutions, a déclaré que mon avis concernant la violation du fonctionnement démocratique constitue mon point de vue strictement personnel. Mais c’est le Président de la République, et non la Présidente du Parlement, qui a écrit deux essais sur les violations de la légalité démocratique par les mémorandums…

Tout cela, et bien d’autres choses encore, comme le recours aux forums compétents, aussi bien du Conseil de l’Europe que de l’Europe et de l’ONU, ont constitué des propositions alternatives, et je n’ai obtenu aucune réponse quant aux motifs pour lesquels elles ont été rejetées.

Je n’ai toujours pas de réponse, et je ne veux pas croire que la raison en soit l’attachement obsessionnel à ce qu’avait dit, selon moi de façon tout à fait sommaire, l’actuel ministre de l’Économie, M. Stathakis, à savoir que seulement 5% de la dette serait prétendument odieuse ; les conclusions des commissions établissent qu’il n’en est rien et que nous sommes en droit de réclamer l’annulation totale de la dette ; je ne veux pas croire ce que j’ai entendu de la propre voix du ministre, à savoir que nous ne parlons finalement plus de chantage, mais de décision stratégique du gouvernement et d’un véritable choix.

Mesdames et messieurs les députés, chers collègues, il s’agit bien ici du Troisième Mémorandum, ce que nous ne sommes en rien habilités à voter, et quiconque vote pour cela sait pertinemment, pour toutes les raisons que je vous ai exposées, pour toutes nos références mais surtout pour toute sa relation vécue avec les mouvements de revendication de protection des biens publics, Skouries, Elliniko, les aéroports qui sont bradés, a fortiori irrévocablement, les organismes portuaires, et chaque beauté, chaque coin de notre terre, avec la DEH, l’ADMIE, chacune et chacun de nous sait pertinemment pourquoi nous n’avons pas le droit de voter ce mémorandum. Mesdames et messieurs les députés, le jour se levant, j’aimerais que nous puissions tous dire qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar, que nous nous sommes réveillés et que rien de tout ce que nous avons vécu de si traumatisant et douloureux n’était réel. Malheureusement, il n’en va pas ainsi. Mais cela nous intime l’obligation de nous battre, non pas pour donner raison au(x) cauchemar(s), mais pour ce pour quoi, à travers le temps, nous nous sommes toujours battus : pour que les rêves prennent leur revanche.

Zoe Konstantopoulou

discours prononcé à l’aube du 14 août 2015 un peu avant le vote du troisième mémorandum imposé à la Grèce


Traduit du grec par Marie-Laure Veilhan

http://cadtm.org/Messieurs-du-gouvernement-vous-n

1 [ndlt : en grec : « eisagomeno » signifie « introduit », mais aussi « importé de l’étranger »]

2 Donald Tusk est président du Conseil européen depuis le 1ᵉʳ décembre 2014.

3 Venizelos est un des dirigeants du PASOK.

4 Mardas est membre du gouvernement d’Alexis Tsipras. Il provient de la droite (hors Syriza).

5 Panaghiotis Lafazanis, un des leaders de la plate-forme de gauche dans Syriza, ministre de l‘énergie démissionné par Alexis Tsipras car il s’est opposé à l’accord du 13 juillet 2015. P. Lafazanis conduit l’Unité populaire qui réunit depuis le 21 août 2015 les 25 députés qui ont quitté Syriza, la plate-forme de gauche et d’autres forces de la gauche radicale.

6 Nadia Valavani, vice-ministre des finances qui a démissionné du gouvernement le 15 juillet car elle était opposée à l’accord du 13 juillet 2015. Nadia Valavani est connue pour son action courageuse dans la résistance à la dictature des colonels (1967-1974).

7 Yanis Varoufakis ex ministre des finances du gouvernement Tsipras

8 Tassos Koronakis, ex secrétaire général de Syriza.

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Pour un sommet internationaliste du Plan B

21 août 2015. Position de Raoul Marc Jennar :

Depuis quelques mois, je me suis clairement exprimé, à travers mes articles et en réponse aux commentaires qu’ils ont suscités, à la fois sur ma position par rapport à l’Union européenne, sur la vanité de toute tentative de la réformer de l’intérieur et donc sur la nécessité d’en sortir et sur l’absence consternante d’une alternative de gauche à la dictature de l’UE. J’ai déploré, notamment dans Politis, les ambiguïtés du Parti de gauche dans la résolution adoptée lors de son congrès de juillet. Aujourd’hui, je découvre un éditorial signé par Eric Coquerel, un des rares fondateurs du Parti de Gauche non contaminé par la culture eurolâtre du PS.

Il a fallu du courage à Eric pour dépasser les ambiguïtés du dernier congrès du PG, formuler l’analyse lucide qui consiste à reconnaître à propos du PG, que « envisager, ne fut-ce que comme moyen de pression, de sortir de l’euro, ne fait pas partie de ses scénarios dominants » et lancer cette proposition d’un sommet international sur un plan B.

Il est impérieux de proposer une alternative crédible, donc réfléchie, à l’Union européenne. Muni d’un plan B, qui ne soit pas exclusivement franco-français, nous offrirons non seulement une alternative internationaliste et de gauche, mais nous redonnerons au peuple de gauche, en France et dans bien d’autres pays, l’espérance dont le PS et ses équivalents ont cessé d’être porteurs. Un tel plan B est l’outil indispensable de la reconquête, dans la formidable bataille des idées que nous inflige l’oligarchie.

J’ai quitté le PG notamment à cause de ses ambiguïtés sur l’Union européenne. Mais je soutiens totalement l’idée d’un tel sommet et je suis prêt à y apporter ma contribution, en toute indépendance. Voici le texte de Coquerel, daté du 18 août. Il constitue, à mes yeux, l’événement de la rentrée, à gauche.

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 » Le 3ème mémorandum imposé à la Grèce en échange d’un nouveau prêt de 86 milliards d’Euros a donc été adopté à la fois par le parlement Grec et par les pays de l’Eurogroupe. Nous l’avons analysé dès sa sortie : il est pire que celui soumis au vote du référendum du 5 juillet. Il est même pire que les mémorandums précédents contre lesquels la victoire de Syriza s’était bâtie. Il va donc accroître l’austérité dans une Grèce sous perfusion, privée de tout moyen de relancer son activité économique. Impossible dans ces conditions d’éviter l’aggravation de la récession.

Jusqu’au bout les responsables allemands auront menacé de ne pas valider l’accord. Comme s’ils faisaient un cadeau mirifique à la Grèce. Pour justifier ce jeu de massacre, des responsables de l’Eurogroupe auront, la mine grave, expliqué que « les sommes prêtées sont conséquentes ». Que dire quand on sait que l’évasion fiscale coûte 1000 milliards d’euros aux peuples de l’UE sans émouvoir un instant ses mêmes instances dirigeantes ?

Les sommes en jeu n’expliquent donc pas la rigidité de l’Eurogroupe vis à vis de la Grèce  : il s’agit de questions politiques. Il leur fallait punir et humilier le gouvernement de la gauche radicale en Grèce coupable de s’être opposé six mois durant à l’ordo-libéralisme et d’avoir indiqué la possibilité d’une nouvelle voie en Europe. Il fallait non seulement l’amener à la capitulation mais réclamer de lui qu’il fasse au moins mine de se soumettre à la logique politique de ses vainqueurs. D’où cette phrase dans l’accord reconnaissant dans la politique menée par Athènes les seules raisons de la situation du pays. Toute proportion gardée, les procès de Moscou ont eu recours à de pareilles méthodes…

Il fallait aussi placer la Grèce en situation de rembourser les intérêts et les créances des financiers. C’est d’ailleurs, une fois encore, à cela que servira la quasi-totalité des 86 milliards peut-être prêtés. Nous disons « peut-être » car comme le montre l’analyse de Romaric Godin dans un de ses excellents articles pour la Tribune , l’Eurogroupe peut à tout moment interrompre le goutte à goutte…

Derrière l’accord, il y aussi des promesses d’affaires juteuses. L’obligation faite à la Grèce de privatiser plusieurs secteurs la contraint à brader (le couteau sous la gorge on ne vend jamais très cher) des pans entiers et rentables de son économie pour le bonheur de grands groupes et/ou puissances étrangères : électricité, eau, aéroports ou encore les ports du Pirée ou de Thessalonique,etc…. Les deux derniers exemples sont éclairants. Le tourisme dans les îles fait des 14 aéroports régionaux privatisés des opérations extrêmement rentables. On s’étonnera à peine que la mise ait été raflée par l ’entreprise allemande Fraport pour seulement 1,2 milliard d’euros.

Quant au port d’Athènes, il est le premier au monde en terme de trafic maritime (et le 10ème toutes catégories)… Derrière cet accord c’est donc un véritable dépeçage de la Grèce en cours : un colonisation de fait.

Alexis Tsipras a du compter sur les voix de son opposition pour faire passer son plan au parlement, de plus en plus de députés de Syriza lui ayant fait défaut. On aura compris pourquoi. Ce sont les mêmes raisons qui avaient poussé, le 13 juillet, le PG à demander aux parlementaires français de voter contre, bientôt suivi par les partis de l’autre gauche en France et la plupart en Europe. Le bilan, on l’a vu, est en effet catastrophique. Il l’est aussi d’un point de vue démocratique puisque l’accord voté revient sur le mandat du gouvernement Syriza. Pour le moment, Alexis Tsipras garde dans son pays encore un crédit certain. Il est en effet, justement, considéré comme un responsable politique honnête dans un milieu largement corrompu. La colère du peuple grec se tourne davantage vers les pays jugés les plus responsables de cette situation, l’Allemagne évidemment en tête. Cela ne durera sans doute pas quand les conséquences concrètes de ce 3ème mémorandum se feront sentir dans un pays déjà exsangue. La bonne nouvelle c’est qu’au sein de Syriza, le débat a lieu. L’heure de la résignation n’a pas sonné pour l’autre gauche grecque. On suivra donc attentivement son congrès en septembre.  Et il serait étonnant que la magnifique résistance du peuple grec contre la Troïka tout au long de ces six mois se soit évaporée. Difficile d’en dire plus aujourd’hui, mais incontestablement la question grecque n’est pas derrière mais devant nous. L’irresponsabilité économique du 3ème mémorandum laisse de toutes façons le problème entier.

Pour autant, nous ne ferons pas dans la langue de bois : pour l’autre gauche européenne cette défaite est une rude nouvelle. Les avancées des uns sont en effet des points d’appui pour tous les partis de l’autre gauche en Europe. La superbe résistance du gouvernement Tsipras constituait un tremplin pour Podemos en Espagne dès les prochaines législatives et pour nous ensuite. Et ainsi de suite. Sa capitulation est donc une mauvaise nouvelle. Elle le sera encore plus si nous ne sommes pas capable d’en tirer des leçons et, donc, des propositions.

C’est pourquoi nous mettons aujourd’hui sur la table un sommet du plan B.

Cette proposition part d’un constat : l’échec de Tsipras vient, justement, de l’absence de plan B. En entrant dans les négociations sans plan crédible de sortie de l’Euro-Mark au cas où l’Eurogroupe n’accepterait aucun compromis, les négociateurs grecs se mettaient, malgré leur ténacité et le soutien toujours plus massif de leur peuple, en grande difficulté. Yanis Varoufakis l’a très bien expliqué depuis. L’échec de Tsipras, c’est celle d’une ligne qui espère réformer l’UE, même radicalement, en tablant in fine sur le bon vouloir des autres pays européens. Si on considère le rapport de force en défaveur de la Grèce (seulement 14ème pays de l’UE sur le plan économique, la Grèce compte en outre beaucoup sur les importations), Tsipras et ses négociateurs ont d’ailleurs plutôt bien joué cette phase en tablant au maximum sur les contradictions internes à l’UE et en recherchant l’appui de la France. En mobilisant aussi son peuple comme l’a montré le référendum.

Toute cette période a eu l’immense mérite de déciller les yeux à beaucoup sur l’intransigeance de Mme Merkel et des pays satellites de l’Allemagne. Mais également sur la réalité de l’UE. Je devrais plutôt dire sa fiction. Il s’avère en effet que derrière la façade de  l’UE, la géopolitique entre les puissances européennes reste prédominante. Et dans cette tectonique européenne c’est l’Allemagne qui impose ses vues. On ne construit en réalité pas l’UE mais une Europe allemande. Avant juillet, affirmer cette vérité vous valait d’être traité de germanophobe, aujourd’hui elle est monnaie courante. Or comprendre la situation à laquelle vous devez faire face est déjà la base pour espérer la transformer. Parler d’Europe allemande n’est pas pointer du doigt une nation tout entière mais l’ordo-libéralisme que promeuvent ses dirigeants au nom des intérêts de son électorat et plus précisément de ses possédants : celle d’un Euro fort et d’une politique monétariste propre à assurer la croissance allemande par une politique d’exportation agressive tout en rassurant ses rentiers. Et parce que les traités de l’UE sont conçus pour cette politique, on a la confirmation que rien ne sera possible dans le cadre actuel. On ne peut réformer, il faut agir pour casser ce carcan. C’est la condition même pour sortir les peuples européens de l’ornière austéritaire et relancer un projet coopératif entre eux.

En se privant de tout recours au plan B, confronté à un terrible blocus financier de son pays, Alexis Tsipras ne pouvait espérer même ébrécher le mur. Mais force est de constater que le gouvernement grec a été bien seul dans ce qui reste à ce jour la première tentative d’un gouvernement européen de résister à l’Europe austéritaire. A l’inverse, face à lui l’oligarchie était, elle, bien unie. Alors que l’enjeu était grand pour les peuples d’Europe, nous n’avons jamais été plus de quelques milliers a manifester notre solidarité au cours de la période. Pire, nous n’avons pas été en capacité d’aider M. Tsipras sur le fond, sur les négociations, sur les solutions à trouver, sur la manière d’échafauder un plan B crédible aux yeux du peuple et dont les conséquences ne menacent pas d’être pires que la soumission. Le PGE aurait pu jouer ce rôle. Il n’a pas été en capacité de le faire, sans doute parce qu’envisager, ne serait-ce que comme moyen de pression, de sortir de l’Euro ne fait pas partie de ses scénarios dominants.

L’heure est venue pourtant de tourner la page. Depuis plusieurs années le PG travaille sur un scénario « plan A/plan B » (à savoir : l’action d’un gouvernement mixant désobéissance/négociation avec les traités pour transformer radicalement l’UE – le plan A, avec celui de sortie de l’Euro en cas d’intransigeance en face – le plan B). Depuis les conclusions de notre forum de juin 2010 animé par Jacques Généreux (« gouverner face aux banques ») qui en traçaient déjà les perspectives sans le nommer, jusqu’à la plateforme de notre Congrès de juillet dernier précisant encore davantage ce que pourrait être ce scénario, en passant par les différentes déclarations de Jean-Luc Mélenchon et les travaux de notre commission économie animée par Guillaume Etiévant, le PG a largement contribué à le populariser.

Aujourd’hui des responsables politiques européens l’évoquent clairement (tels Yanis Varoufakis ou Oskar Lafontaine). Il faut donc travailler à le crédibiliser toujours plus. Mais on ne peut le faire chacun dans notre coin. Notre vision du plan B est internationaliste. Il ne s’agit pas de s’en tirer au mieux dans chacun de nos pays en comptant sur les marges de manœuvre plus ou moins fortes que sa puissance économique, son poids démographique lui donnent. Bien sûr, il est plus aisé de concevoir un plan B en France en sachant que le chantage qui a été exercé sur la Grèce serait moins efficace vis-à-vis de la 2ème puissance économique de l’UE. Mais à l’inverse, il sera beaucoup moins facile aux partisans de ce scénario que nous sommes d’accéder au pouvoir pour le réaliser si un à un nos partenaires de l’autre gauche en capacité de gouverner finissent par accepter les diktats de Bruxelles et Berlin. Voilà pourquoi, dès maintenant, en prévision de ce qui peut se passer en Espagne, en Irlande et pourquoi pas de nouveau en Grèce selon l’évolution de la situation politique, il faut travailler concrètement tous ensemble à un plan B tenant compte des caractéristiques de chaque pays.

C’est là notre proposition : un sommet internationaliste du plan B dès le dernier trimestre 2015. Il réunirait toutes les forces de l’autre gauche de l’UE acceptant de travailler et de réfléchir concrètement à ce scénario, des personnalités, des économistes, des syndicalistes, des militants associatifs, altermondialistes…

Il pourrait évidemment voir associer des forces de pays non membres de l’UE mais voisins, y compris de l’autre côté de la Méditerranée , intéressés par cette internationalisme concret. Il faut aller vite. Nous allons donc soumettre cette idée dans les jours à venir à des personnalités politiques de premier plan de nos différents pays afin qu’ils la fassent leur et appellent à ce sommet. Ce qui vient de se passer en Grèce ne sera pas vain, et même utile, si nous sommes ainsi capables de réagir. Il est plus que temps de franchir un cap. »

Eric Coquerel
Co-coordinateur politique

L’Islande: une sortie de crise sans douleur

Etats « rebelles » 1/4

« There’s no alternative » disait Margaret Thatcher, alors dame de fer du Royaume-Uni. Pourtant certains pays ont essayé et parfois réussi à imposer un autre modèle que le tout-libéralisme. Cette semaine Marianne propose un tour du monde de ceux qui ont essayé une autre voie. Aujourd’hui l’Islande, un modèle de sortie de crise sans austérité.
Manifestation d’islandais en 2009 contre la renflouement des banques. Brynjar Gauti/AP/SIPA

C’est une réalité que les technocrates et économistes européens préféreraient sans doute ne pas voir. Une épine de plus dans le pied des tenants du tout austéritaire, des adeptes de la disparition des prérogatives de l’Etat providence et des garants du sacro-saint ordolibéralisme. L’Islande, petit état insulaire situé entre la Norvège et le Groenland, prouve par sa réussite économique et sa sortie de crise, que d’autres choix sont possibles. Il n’y a peut-être que le FMI pour se réjouir d’un tel succès, lui, qui depuis quelques années, poussé par son collège d’experts « hétérodoxes » et par le constat des dégâts économiques et sociaux causés par les cures d’austérité imposées à travers le monde et leur efficacité toute relative, n’hésite plus parfois à reconnaître ses erreurs et à proposer des solutions – comme la restructuration à hauteur de 30 % de la dette grecque- qui viennent rompre avec les dogmes de l’orthodoxie économique.

Avec une croissance de 2,7 % en 2015, un chômage passé sous la barre des 5 % depuis 2013 et une inflation ramenée de 13 % en 2008 à 0,8 % en 2015 (bien en deçà des prévisions de 2,5 % de la banque centrale islandaise), le voisin nordique a de quoi faire des envieux. Et pourtant, nulle trace de son évocation dans les récents débats européens qui ont agité les experts et négociateurs en tous genres, lors de la séquence grecque. Cette absence n’est pas un hasard, loin de là même, comme nous le confiait un économiste de Bercy : « L’exemple islandais est tout ce qu’ils redoutent. Que ce soit par les méthodes employées que par les résultats obtenus. Ils ont peur que la Grèce prenne le même chemin, qu’elle sorte de l’euro et se rétablisse vite », expliquait-il en pleine incertitude sur le sort de la Grèce alors que l’hypothèse de sa sortie était encore évoquée. L’Islande, auréolée de son succès, s’est même permis d’envoyer gentiment sur les roses l’Union européenne, en annonçant en mars dernier qu’elle retirait officiellement sa candidature d’entrée dans l’UE. Quelle insolence politique quand certains piaffent encore d’impatience pour y entrer…

Que les plus craintifs se rassurent, le pays, sous le choc de la crise de 2008, n’a pas encore hissé le drapeau rouge sur Reykjavik, la capitale, ni collectivisé son économie. Elle n’a pas non plus échappé à la mise en place de certaines mesures sociales difficiles. Ni utopie, ni miracle. Les islandais ont simplement, comme l’écrivait le FMI dans un rapport de 2012 sur la situation économique du pays, « dévié de l’orthodoxie » pour tenter de trouver une alternative à la chape de plomb de l’austérité, renouant avec les méthodes de la social-démocratie à la mode scandinave.

Les excès de la financiarisation de l’économie

Depuis les années 2000, l’Islande s’était lancée tête baissée dans la financiarisation de son économie. Avec un secteur bancaire qui correspondait en 2008 à 10 fois le PIB du pays, porté par l’appétit démesuré des particuliers islandais pour les crédits, les banques de l’archipel, bien au-delà du raisonnable, multiplient les recours aux produits financiers les plus risqués dans une course folle au rendement à court terme. Résultat, lorsque le château de carte commence à s’effondrer outre-Atlantique, sous l’effet de la crise des subprimes, l’Islande se prend de plein fouet la crise financière puis économique. Le retour de bâton est particulièrement rude avec une chute de son PIB de 6,6 % en 2008 et une explosion du chômage qui passe de 1,6  à 8 % en quelques mois, l’Islande s’enfonce à vitesse grand V dans la récession. Victime de leurs excès et de leurs investissements hasardeux, les trois plus grosses banques islandaises (Glitnir, Landsbankinn et Kaupthing) s’effondrent.

Mais plutôt que de les renflouer à grand renfort de deniers publics, faisant ainsi passer, comme ce fût le cas en France, le fardeau sur les épaules des contribuables, le gouvernement islandais promulgue une loi d’urgence pour les nationaliser. Les transformant ainsi en banque de dépôts pour assurer les épargnes des islandais pour ensuite les recapitaliser laissant ainsi les activés de spéculations sur le bord de la route. Par la suite, deux des établissements sont revendus à des institutions financières européennes. Mais l’Etat, dans sa reprise en main de son économie, ne s’arrête pas en si bon chemin. Les islandais, forts consommateurs de crédit, se retrouvent vite acculés par des taux d’emprunt grimpant en flèche. Pour éviter d’assister à des scénarios à l’américaine, le gouvernement contraint les banques privées à abandonner toutes les créances à taux variable dépassant 110% de la valeur des biens immobiliers. Pan sur la dette ! Et en 2010, la Cour Suprême islandaise rend un jugement déclarant comme illégaux, tous les prêts indexés sur des devises étrangères octroyés à des particuliers obligeant les banques à s’asseoir ainsi sur leurs créances de ce type. Re pan ! Des prêts particulièrement « toxiques » que les collectivités locales françaises, sous les promesses de taux d’intérêts bas des VRP de Dexia, avaient massivement investi pour se retrouver, une fois la crise venue et sous l’effet de l’envolé des courts, complétement surendettées. Enfin, pour éviter une situation de bank run (fuite massive de capitaux) et une situation d’hyperinflation, le contrôle des capitaux est instauré.

Des coupes budgétaires sans austérité

Le dos au mur, l’archipel va aussi se tourner du côté du Fond monétaire international pour demander de l’aide. Mais, à l’inverse de l’habituel chantage du versement de milliards de dollars contre des plans d’austérité drastiques, l’Islande va minimiser l’impact des mesures sur son système social tout en procédant à des réformes structurelles.

Dans un rapport de 2012, le FMI tire un bilan de ces méthodes loin de l’« orthodoxie » économique et constate que si « les réductions de dépenses ont couvert toutes les catégories budgétaires, y compris la formation et la rémunération des salariés », l’Etat a aussi fait en sorte que « les prestations sociales soient préservées dans un objectif d’après-crise de maintenir les éléments clés de l’État-providence islandais » pour « protéger les groupes vulnérables en mettant en place des réductions de dépenses qui ne compromettent pas les prestations sociales et ciblant l’augmentation des recettes en mettant davantage du fardeau fiscal des groupes à revenu élevé ». Si l’Islande a bien connu une augmentation de sa fiscalité, elle s’est surtout concentrée sur les classes les plus aisées tout en gardant un niveau de protection sociale élevée. La durée d’indemnisation du chômage a même été rallongée d’une année. Autre élément rappelait le FMI, les programmes structurels de réduction des coûts ont été fait avec « la participation des partenaires sociaux à un stade précoce des négociations », ce qui a permis d’« aider à forger une plus large appropriation ». Des choix politiques qui, selon une étude de l’OCDE, place l’Islande en tête des pays sur le front de la lutte contre les inégalités de revenus disponibles. « S’agissant des autres pays, les pertes de revenu se sont ralenties en 2011 en Estonie, en Islande et au Mexique. Dans les pays ayant mis en place des mesures fiscales visant à réduire le poids des impôts pour les ménages les plus pauvres, notamment l’Islande, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande et le Portugal, le revenu des 10 % les plus pauvres a moins diminué que celui des plus riches depuis les toutes dernières années », explique ainsi le rapport.

Il faut ajouter à cela le travail de « purge » du secteur financier, résultat du travail de la commission mise en place en 2009 qui a pour objectif de chercher et d’amener devant la justice ceux qui ont eu un rôle actif dans la crise financière qui a touché le pays. Trois anciens dirigeants de la banque Kaupthing ont ainsi été condamnés en 2013.

A VOIR SUR CE SUJET :
  • Pas de nouvel impôt dans la transition énergétique

Où est Charlie ? Ce que montrent réellement les cartes d’Emmanuel Todd –

Le livre d’Emmanuel Todd Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse a suscité de nombreuses controverses. Todd a cartographié les tailles des manifestations du 10 et 11 janvier en réaction à l’attentat de Charlie-Hebdo et du supermarché Hypercasher. Il a ensuite analysé les corrélations entre la participation aux manifestations avec des paramètres sociologiques et religieux pour les différentes villes françaises. Il en a tiré une interprétation à contre-courant des idées reçues. Cette manifestation massive ne serait pas l’expression de l’esprit des lumières, de la défense de la république et de la liberté d’expression ou une dénonciation de l’antisémitisme. Elle marquerait au contraire l’émergence d’un nouveau bloc hégémonique qu’il nomme MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) qui entend se dresser contre l’islam, religion portée par un groupe minoritaire et défavorisé. Les marches du 10-11 janvier seraient « la manifestation » d’une crise identitaire, une perte de sens, le creusement d’un vide métaphysique ouvert par le recul du christianisme qui déséquilibre aussi le socle égalitaire et plus anciennement déchristianisé du territoire. Ce bloc serait à la conjonction des forces qui avaient autrefois soutenu l’Église catholique et des classes sociales moyennes et supérieures, européistes et libérales, qui dominent la France depuis Maastricht.

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Cette thèse a soulevé de nombreuses critiques sur les a priori théoriques ou les raccourcis dans le raisonnement. Ma réaction a été de reprendre pas à pas le travail de constitution et d’analyse des données de E. Todd sur les manifestations du 10 et 11 janvier, de discuter ses résultats, de critiquer l’insuffisance de ses interprétations et d’en proposer d’autres. En effet,comme le dit Jacques Lévy dans Libération du 4 mai, Todd a l’honnêteté rare de fournir une partie des données qui ont servi à sa démonstration et donc de soumettre à la critique son travail. Il m’a semblé utile au débat de reprendre la balle au bond et de revenir à la base du livre, les données. J’expose dans ce billet les principales conclusions d’un texte plus long, téléchargeable en pdf, et j’ai placé sur cette page les données au format Excel, R et Philcarto, pour ceux qui souhaiteraient contrôler ou poursuivre l’analyse. Il s’agit en effet d’un premier essai à approfondir, et je vous invite à me faire part de vos commentaires sur ce billet ou des remarques ou critiques sur les traitements. L’ensemble des données sont aussi consultables sur cette carte interactive.

Suite à certains commentaires, j’ai étendu un peu l’analyse dont le détail est dans le fichier à télécharger. Je l’évoque dans le billet dans les passages en rouge (ajout du 17 juin 2015).

La constitution des données

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E. Todd a pris comme source principale la carte publiée dans Libération le 12 janvier qui compile les comptages du Ministère de l’Intérieur. Il a rapporté ce chiffre à la population totale de l’Aire urbaine où la manifestation a eu lieu pour obtenir un taux de manifestants. J’ai corrigé certaines erreurs de report, à Aix-Marseille par exemple. J’ai aussi remplacé les valeurs forfaitaires de 1000 participants attribuées par Todd aux manifestations dont le comptage n’avait pas été communiqué par celles que j’ai trouvées dans les articles en ligne de la Presse régionale. J’ai aussi complété la liste des 85 villes choisies par Todd, qui me semblaient générer un biais systématique en faveur des plus grandes agglomérations, susceptible de saper la validité des calculs.Après avoir repéré 153 manifestations avec comptage, j’en ai gardé 116 comportant plus de 50 000 habitants, et dont le taux de manifestants ne dépassait pas le plus élevé admis par Todd (Cherbourg = 21,4%). La validité de ce taux est difficile à évaluer. Si les comptages de chaque manifestation sont vraisemblablement surestimés, le nombre de manifestations est, lui, sous-estimé par l’échantillon retenu. Par ailleurs, le taux de manifestants est calculé par rapport au total de la population de l’Aire urbaine, dont on suppose qu’il représente correctement l’aire d’attraction de la manifestation sans bien savoir ce qu’il en est.

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La Figure 2 présente pour ces 116 villes le nombre de manifestants et leur proportion par rapport à la population totale de l’aire urbaine de référence. Pour faciliter la lecture, j’ai produit une carte par interpolation des valeurs des 116 villes qui permet de visualiser les taux de manifestants sous forme de surface continue au lieu de points (Figure 3). Cette surface est une construction mathématique donc artificielle, mais elle donne mieux à voir les structures géographiques et la logique régionale, si elle existe, du phénomène étudié. Elle montre la répartition très différenciée de l’intensité de la participation à la manifestation dans l’espace français, avec une intensité plus forte dans quelques grandes villes, dans l’Ouest, et sur une diagonale située à l’ouest du Rhône allant de Clermont-Ferrand aux Pyrénées.

 Les analyses

On trouvera dans le texte à télécharger le détail des calculs effectués à partir des deux échantillons : les 85 aires urbaines de Todd et les 116 que j’ai constituées. Je ne reprend dans ce billet que les seconds. D’une manière générale, mes calculs confirment ceux de Todd en atténuant le niveau des corrélations. Une corrélation signifie que les deux séries de chiffres peuvent être associées, qu’elles varient dans le même sens (corrélation positive) ou en sens inverse (corrélation négative). Elle s’évalue entre deux variables quantitatives par un taux de corrélation r situé entre -1 et 1 et un coefficient de détermination , qui exprime en pourcentage la part de la variation d’une variable qui serait déterminée par l’autre. Quand une des variables est qualitative, l’analyse de variance est utilisée pour valider que les écarts de moyenne entre les groupes qualitatifs sont statistiquement significatifs. Les chiffres montrent un effet indéniable des deux indicateurs sociaux dans la participation aux manifestations, plus liée au faible taux d’ouvriers (r = -0,44) qu’à un fort taux de cadres et professions intellectuelles supérieures (r = 0.25 avec une significativité plus faible). Même s’ils sont significatifs, ces coefficients expriment des effets assez faibles : de 20 % pour la part d’ouvrier et 8% pour la part de cadres et professions intellectuelles. Il n’est pas facile de reproduire les calculs de E. Todd sur « l’empreinte catholique » des manifestations. Il utilise pour ses 85 villes deux variables très proches: le caractère catholique associé à la ville et son « empreinte catholique » évaluée selon trois modalités : faible, forte et insignifiante, qu’il semble tirer d’une interprétation personnelle de ses cartes et de ses travaux antérieurs. Une adaptation aux 116 villes à partir de la carte de la pratique religieuse en 2009 (page 40) confirme les différences repérées par Todd, encore une fois dans un mode atténué. Les villes classées comme ‘catholiques’ ont un taux de manifestants plus élevé que les autres: 11,2 % en moyenne contre 7,7 %. Cet écart de moyenne est statistiquement significatif, même s’il est faible (F = 12,8 %). Une légère sur-participation à la manifestation dans les villes de tradition catholique semble confirmée mais il est moins justifié par un traitement statistique que par une typologie du recul du christianisme que Todd sort un peu de son chapeau. Par ailleurs, attribuer un type de prégnance du catholicisme à une aire urbaine aussi vaste et composite que celle de Lyon, par exemple, est aller vite en besogne. La carte des taux de manifestants montre d’ailleurs bien que les trois grandes zones d’obédience catholique (Bretagne et Vendée, frange sud-sud-est du massif central et Alsace plus Est) ont manifesté les 10-11 janvier dans des proportions très variables. Enfin, il est aventureux de cumuler statistiquement ces trois effets, car les indicateurs sont eux-mêmes corrélés. Le modèle statistique global reste assez peu déterminant, même s’il est validé statistiquement : moins de 30 % de la variation du taux de manifestants peut être expliqué par ces trois variables ensemble. Et comme le remarque E. Todd lui-même, l’effet de la part des cadres n’est pas significatif dans cet ensemble.

Critique

Après correction de certaines valeurs et augmentation du nombre d’observations, les corrélations calculées par E. Todd sont atténuées mais validées. Elles permettent d’affirmer que dans cette manifestation d’une ampleur historique, la mobilisation a été un peu plus intense dans certains territoires à forte tradition historique catholique, mais pas dans tous, dans les agglomérations plutôt faiblement ouvrières et, dans une moindre mesure, là où les cadres et professions intellectuelles sont les plus présents. Peut-on en conclure de ces données qu’elles constituent la preuve (ou le symptôme ?) de la formation de ce nouveau bloc hégémonique MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) ? Non, sauf à tomber dans ce qu’on appelle l’erreur écologique qui consiste à prêter aux individus des corrélations mesurées sur des agrégats d’individus. Notre analyse statistique ne porte pas sur des personnes, mais sur des entités géographiques, les aires urbaines, qui sont socialement composites. De la corrélation entre un plus grand taux de cadres dans l’aire urbaine et un plus grand taux de manifestants, on ne peut en déduire que les cadres sont les plus nombreux parmi les manifestants. C’est possible mais rien ne le prouve. Dans les villes où vivent un grand nombre de cadres, il est aussi possible que toutes les couches sociales manifestent plus. Rien ne permet de trancher. Tout ce qu’il est raisonnablement possible d’affirmer est qu’il y a une association géographique ou spatiale entre le taux de manifestants et la part de telle ou telle catégorie sociale. En tirer des conclusions définitives sur la composition sociale de la manifestation est une erreur de raisonnement que Todd commet assez régulièrement. Ainsi, il juge inutile un calcul de corrélation du taux de manifestants avec la part de personnes âgées, car ceux-ci ne seraient pas en état physique de manifester (p. 82). Or le même raisonnement que pour les cadres s’applique. On peut plus manifester dans les zones démographiquement âgées sans que ce soit les personnes âgées qui manifestent. Le cas des catholiques zombies est aussi très discutable. Nulle part dans les statistiques, cette catégorie ne décrit des individus. Todd construit ce mystérieux indicateur de zombitude catholique pour décrire les villes marquées par un recul du christianisme, puis transfère l’étiquette aux manifestants qui parcourent les rues. E. Todd ne peut pas documenter une participation différenciée des groupes sociaux ou religieux à la manifestation. Alors qu’il entend proposer une interprétation sociologique des marches du 10 et 11 janvier, ses données ne lui permettent qu’une analyse géographique. En procédant ainsi, non seulement il prête le flanc à une critique fondée, mais, en plus il ne tire pas parti de données susceptibles d’analyses très intéressantes.

Où est Charlie ?

E. Todd met en évidence et valide un fait non perçu jusqu’alors : l’intensité de la mobilisation des 10 et 11 janvier n’a pas été homogène sur l’ensemble du territoire. Comment interpréter ces différences géographiques ? L’idée est de prolonger la méthode de corrélation avec des paramètres simples que E. Todd n’a pas explorés.

D’autres corrélations

Il existe une forte corrélation positive et significative du taux de manifestants avec la part que représentent les diplômés de l’enseignement supérieur court ou long dans la population non scolarisée de plus de 15 ans des aires urbaines. Le coefficient de corrélation est de 0.40, c’est à dire qu’il se situe à un niveau à peine plus faible que celui, en sens inverse, de la part des ouvriers (-0,44). Peut-être est-ce moins la dimension sociale de l’aire urbaine qui serait importante pour l’intensité de la manifestation que la structure de ses diplômés. En effet l’association est beaucoup plus forte avec les diplômés qu’avec les cadres et professions intellectuelles (0.25), même si ces deux variables sont très fortement corrélées entre elles (0.92). Une autre corrélation est aussi significative et assez forte mais en sens inverse, celle avec le taux de chômage de l’aire urbaine (r = -0,38). Plus le taux de chômage est élevé dans l’Aire urbaine, plus le taux de manifestants est bas. Le taux de chômage est aussi corrélé positivement mais faiblement avec le % d’ouvriers (r = 0,25). En revanche l’association inversée du taux de chômage avec la proportion de diplômés du supérieur est forte : -0.48. Enfin la corrélation du taux de manifestants avec le score du Front National aux Européennes de 2014 (source : Observatoire des votes) est inverse et très forte (-0,48). C’est même la plus forte constatée jusqu’à présent. Le vote FN est bien associé à une plus faible participation aux manifestations. Il est aussi significativement corrélé avec la part des ouvriers dans l’aire urbaine (0,34). Mais une autre corrélation inverse, plus faible (-0.28), mais significative existe avec l’abstention au scrutin européen de 2014 (et aussi aux départementales de 2015). L’abstention est elle-même corrélée au vote FN et à la proportion d’ouvriers.

Enfin, on constate une corrélation significative avec le vote Oui au Référendum de 2005 sur la Constitution européenne (0.34). Mais la corrélation finalement la plus forte, 0,52, est celle qui lie le taux de manifestants au total des votes aux Européennes de 2014 pour les candidats Union de la gauche, divers Gauche + Europe-Ecologie-Les Verts. Les corrélations avec les votes Centre + Droite et Extrême Gauche + Front de Gauche sont elles non significatives. On a d’une manière générale plus manifesté les 10 et 11 janvier dans les territoires favorables à la Gauche modérée.

Une typologie

On peut tenter une classification ascendante hiérarchique (CAH) de manière à obtenir une typologie des 116 aires urbaines en fonction de tous les indicateurs passés en revue dans ce billet: MANIFPC (% de manifestants), OUVRIERPC (% d’ouvriers dans l’aire urbaine, CADISUP (% de cadres et professions intellectuelles), Popscolsup (% de diplômés du supérieur), ChomagePC (% de chômeurs), ABSPCEURO20 (% d’abstention aux élections européennes de 2012 et FNPCEURO20 (% de votes FN aux européennes). La classification regroupe par classes les aires urbaines en fonction de leurs « profils » selon les différents critères. Même si l’appartenance d’une aire à une classe ou à l’autre peut se jouer parfois à peu de choses et dépend du nombre de classe choisi, cette approche nous libère des corrélations globales pour distinguer les villes qui se ressemblent de celles qui se distinguent.

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Sur la Figure 4, les aires urbaines en rouge, vert et bleu clair ont plus manifesté que la moyenne, contrairement à celles en bleu foncé, jaune et rose. Les aires de la classe 1 en rouge associent à ce fort taux de manifestants : un faible taux d’ouvrier, un fort taux de cadres et de diplômés, un taux de chômage, un vote Front National et une abstention inférieurs à la moyenne. Il s’agit pour la plupart des grandes villes françaises, hormis Lille, Strasbourg, Marseille, Nice qui sont dans la classe 5 en rose. Celle-ci se distingue par des taux de manifestants faibles, relativement plus d’ouvriers, un peu moins de cadres et de diplômés. La classe 2, en bleu foncé offre un profil opposé à la classe 1 : faible taux de manifestants, ouvriers, chômeurs, vote FN et abstention plus nombreux, moins de cadre et de diplômés. Elle caractérise les villes du Nord, ainsi que Le Havre, Mulhouse, Belfort et, dans le Sud Bézier et Avignon. La classe 3 en vert correspond aux aires urbaines avec un très fort taux de manifestants, un fort taux de chômage et un fort vote FN, mais moins élevé en moyenne que dans la classe bleue. Les villes de cette classe ont aussi moins d’ouvriers et une abstention plus faible. La plupart sont situées sur le littoral méditerranéen, sauf Cherbourg et Rochefort. La classe 4, en jaune, est une version atténuée de la la classe 2 (bleue) : moins de manifestants que la moyenne mais aussi un vote Front National plus faible. Elle regroupe essentiellement les plus petites villes du centre de la France continentale, plus Bastia et Ajaccio. Enfin la classe 6, en bleu clair, caractérise les aires urbaines à fort taux de manifestants, mais qui se distinguent des rouges par leur plus faible part de cadres et de diplômés. Elles ne sont présentes que dans l’Ouest, Gap excepté.

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On trouvera dans le pdf d’autres calculs qui montrent qu’établir des corrélations statistiques globales au niveau de l’ensemble des aires urbaines est une chose mais que les combinaisons de ces facteurs sont complexes et nuancées. Il est des cas où la composante sociale en cadres, professions intellectuelles et diplômés peut être corrélée à la mobilisation, parfois c’est un chômage plus faible ou une orientation politique vers la gauche non extrême. Enfin, dans certains cas, un taux élevé de vote Front National peut s’accompagner selon la région d’une participation faible ou forte aux manifestations.

Une autre piste d’explication

Elle est moins originale, moins anthropologique et fracassante, mais plus pragmatique et peut-être plus juste. Les aires urbaines qui ont le moins manifesté sont celles qui sont les plus ouvrières, les moins diplômées, où le chômage est le plus élevé et où l’on vote le plus pour le Front National, tous ces critères ayant tendance à être associés entre eux. Cela ne veut pas dire que les chômeurs, les ouvriers, les non diplômés et les électeurs du Front national n’ont pas manifesté, mais que ce cocktail d’indicateurs est associé dans les lieux avec la mobilisation dans les manifestations. Quel sens cela peut-il avoir ? Peut-on envisager que la faible participation aux manifestations du 10-11 janvier se situe en continuité directe du désintérêt envers les institutions, la vie politique traditionnelle, les élections et le débat politique classique ? La corrélation avec le taux d’abstention aux élections et le vote Front National peuvent être vus comme un signe de cette distance au système politique « classique » dans les zones marquées par une forte pauvreté, un fort chômage et une sortie rapide du système scolaire. Ce que montrent ces cartes c’est donc peut-être d’abord la variation locale de ce sentiment citoyen, de cette conscience ou de ce sentiment de faire partie de la Cité, qui conduit à venir occuper la rue un jour de janvier, cet espace public concret perçu ce jour-là comme le prolongement logique de l’espace public abstrait de la délibération politique nationale.

Conclusion

Il y avait de multiples raisons de marcher ces deux jours d’hiver : l’émotion devant des meurtres de sang-froid, une solidarité avec les victimes, le refus de la barbarie, de l’horreur, du terrorisme, la conjuration d’un antisémitisme renaissant, la défense de la laïcité, de la liberté d’expression et/ou du droit au blasphème, la proximité avec des créateurs populaires exécutés lâchement, une volonté patriotique d’affirmer aux yeux du monde que la France n’avait pas peur, qu’elle était unie, et aussi peut-être, bien que non exprimée, une haine cachée des religions en général et de l’islam en particulier … Symboliquement, le slogan qui avait éclos et qui s’était diffusé en clin d’œil sur la terre entière correspondait bien à cette époque d’individus en réseau. JE SUIS, et pas NOUS SOMMES, Charlie. Symbole non d’un collectif, mais d’un rassemblement d’individus ayant chacun leur propre raison d’être là avec les autres. Affirmer qu’on était Charlie dispensait d’expliciter CE qu’était précisément Charlie, tout en laissant à chacun la liberté de décliner à l’envi le slogan en le spécifiant selon ses motivations ou ses engagements personnels. Peut-on extraire de ce moment composite un message univoque, au-delà du moment de communion ou de symbole ? Ce rassemblement était-il autre chose que sa propre fin, aux deux sens du mot? Être là, les plus nombreux possibles, c’était l’objectif. Mais était-ce vraiment le signe d’un avenir en construction, qu’il s’agisse de ce fameux esprit du 11 janvier aux atours très politiciens du gouvernement, ou bien du projet politique sinistre et mortifère que prête Todd à un troupeau de moutons mû par un inconscient collectif funeste ? Ces données et ces cartes compilées à la suite d’E. Todd éclairent différemment le mouvement collectif des 10-11 janvier. Elles lui donnent un caractère moins général, moins abstrait. Elles lui confèrent des contours géographiques, le dessinent différemment en fonction de lieux qui différent forcément par leur composition sociale, leur état économique, leurs tensions politiques et que distinguent d’autres facteurs que les statistiques mesurent plus difficilement : les traditions culturelles, les héritages spirituels … Si on ne sait toujours pas qui est Charlie, on a une idée un peu plus précise des lieux où il s’est trouvé ce jour là.

NB. Les traitements cartographiques ont été réalisés avec le logiciel Philcarto de Philippe Waniez.

Pas de réchauffement climatique depuis 10 ans, au contraire. (?)

Pas de réchauffement depuis 10 ans, au contraire. Des pics de chaleurs plus importants qu’aujourd’hui en l’an 1000. Une augmentation du niveau des océans de 20 cm prévisible ou 40 cm au pire, seulement due à la variation de température cyclique de la mer. Le GIEC se trompe non seulement sur les chiffres mais aussi sur l’interprétation qu’il en fait. Vincent Courtillot (Géophysicien, académicien) remet en question le réchauffement climatique tel qu’il est présenté. Le GIEC ne participerait-il qu’à une vaste opération de lobbying pour les multinationales ?

« La violence des riches atteint les gens au plus profond de leur esprit et de leur corps »

par Agnès Rousseaux 5 novembre 2013  Monique Pinçon-Charlot :

Qui sont les riches aujourd’hui ? Quel impact ont-ils sur la société française ? Pour la sociologue Monique Pinçon-Charlot, les riches font subir au reste de la société une violence inouïe. Une violence banalisée grâce à un renversement du langage : les riches seraient des victimes, menacées par l’avidité du peuple. La sociologue dénonce un processus de déshumanisation, une logique de prédation, une caste qui casse le reste de la société. Et invite à organiser une « vigilance oligarchique » : montrer aux puissants que leur pouvoir n’est pas éternel.

Le pouvoir des multinationales et leur impunité étouffent la voix des peuples

(Harare, 9 juillet 2015) LVC dénonce le fait que les processus législatifs et de politiques internationales, qui devraient être vus comme des décisions démocratiques et citoyennes, sont de plus en plus dominés par les intérêts des grandes multinationales et cela avec la complicité des classes gouvernantes1. De plus, on constate une forte tendance à criminaliser les populations qui luttent pour leurs droits ainsi qu’une impunité structurelle pour les crimes commis par ces mêmes multinationales.

Au niveau international, régional, national et local, nous observons que de plus en plus, les cadres législatifs se conçoivent, s’interprètent et se mettent en œuvre en fonction des intérêts des grandes entreprises et des multinationales, malgré la résistance des mouvements et des organisations qui défendent d’autres voies et l’intérêt général. A cela s’ajoute un manque de transparence vis-à-vis de la société civile.

Il est évident que les accords commerciaux internationaux avec des mécanismes de protection des investissements, la dérégulation du commerce et de la production et l’abandon de critères sociaux et sanitaires comme on peut le voir de façon flagrante dans les accords comme le TTIP, TPP, CETA, TISA et les APEs répondent aux demandes pressantes des multinationales et non pas aux intérêts des populations.

On crée aussi une confusion permanente du rôle des organisations qui représentent la société civile et l’intérêt public et des entités qui défendent les intérêts du secteur privé. Les multinationales sont traitées de la même façon que les organisations de la société civile alors qu’en fait, elles ne représentent personne et ne cherchent qu’à défendre les intérêts de leurs actionnaires. Ceci réduit l’espace public de manière considérable.

On crée et on appuie davantage des entités mixtes, des tables rondes ou des plateformes regroupant différents acteurs comme les instances gouvernementales, les organismes de recherche, les bailleurs, les ONGs et les organisations de la société civile alors que l’autonomie des mouvements sociaux n’est pas garantie et encore moins soutenue. Ces espaces poussent à des positions diluées et occultent les réalités du terrain. Un exemple clair est celui de l’ILC (International Land Coalition – Coalition internationale pour la terre) qui est une organisation qui compte sur des fonds de plus en plus importants ces dernières années et qui se présente, de façon opportuniste, à la fois comme un organisme de recherche, un bailleur et un représentant de la société civile. Or, le travail de ILC sert principalement à mitiger les effets négatifs de l’accaparement des terres plutôt que d’arrêter les accaparements eux-mêmes.

Comme mouvement social de paysans, de travailleurs agricoles, de paysans sans terre et de peuples indigènes nous sommes confrontés à une vision du monde réductrice et complètement capitaliste, basée sur un paradigme de croissance à tout prix, sur un marché qui dirige et résout tout et sur un modèle occidental imposé. Ce modèle comprend la privatisation et la marchandisation des biens communs et des droits de base comme l’eau et l’alimentation. Il inclut aussi le mépris pour les mouvements sociaux et un culte à l’entreprise comme l’unique acteur « utile » de la société. La chasse au bénéfice privé est l’élément dominant dans la prise de décision et dans la vision du monde. C’est une vision patriarcale, capitaliste, individualiste et occidentale du bien-être qui est promue et qui mène à une uniformité sur un marché mondialisé. Dans cette vision, le rôle et la responsabilité des Etats sont de plus en plus limités et superflus. Ceci réduit de manière considérable la capacité d’influence et d’incidence démocratique des acteurs de base.

De nouveaux marchés sont créés pour soi-disant résoudre les problèmes que ce marché a créés. C’est ce que l’on voit dans l’exemple des marchés carbones (REDD) qui ont généré de la spéculation foncière, des évictions de communautés et une plus grande contamination en lieu et place de la réduction des émissions carbones recherchée. On propose des solutions technologiques comme les transgéniques et des fertilisants sans prendre en compte une analyse du pouvoir et des intérêts actifs et sans vision à long terme. Le marché d’un cadastre social pour les populations affectées par les barrages montre que les problèmes sociaux sont aussi gérés comme un marché. Nous mentionnons également les partenariats public-privé (PPP) où les entreprises remplacent les Etats dans des constructions obscures qui ne profitent qu’aux entreprises. La terre, l’eau, les semences et nos terroirs, biens communs gérés par les communautés, deviennent des marchandises sous le diktat du titre foncier, du brevetage du vivant via des lois foncières et semencières diligentées, dépossédant les peuples de leurs droits, qui sont les garants de l’avenir de la planète et de l’humanité.

Des initiatives sous prétexte de « lutter contre la faim dans le monde » se mettent en place avec la complicité des Etats occidentaux et des pressions sur de nombreux Etats comme la Nouvelle Alliance pour la Sécurité Alimentaire et la Nutrition (NASAN) soutenue par le G8 ou l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) qui s’inscrivent insidieusement dans les programmes de développement agricole nationaux et sous-régionaux pour imposer un modèle agricole occidentale et introduire des OGMs et des produits prohibés dans les pays et s’accaparer de leurs ressources naturelles comme la terre et l’eau.

Il existe un manque permanent de solutions structurelles et durables, à cause de la pression pour maintenir un statu quo et par crainte de limiter les bénéfices de quelques uns.

Nous vivons une augmentation de la criminalisation des syndicalistes, des activistes de l’environnement et des paysan(ne)s qui luttent pour leurs droits ou pour le droit de la nature. Rien qu’au Honduras, il y a des centaines de paysans et de paysannes en procès pour défendre leurs droits. Les violences contre les défenseurs de l’environnement ont augmenté de manière exponentielle ces dernières années2.

Nous soulignons l’importance d’ouvrir aux organisations de base les espaces où les normes internationales sont discutées et adoptées et de développer des mécanismes de consultation transparente, d’information et de divulgation conduits par les mouvements eux-mêmes. Nous mentionnons ici la Déclaration des Droits des paysans et des travailleurs ruraux qui se développe au sein du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies comme un exemple positif3.

Nous avons besoin de nouveaux processus de démocratie participative, transparente qui partent de la base (national, régional et mondial) pour appliquer la souveraineté des peuples dans le monde d’aujourd’hui et non pas leur oppression.

Nous avons besoin de mécanismes régionaux et internationaux contraignants pour arrêter les crimes contre l’humanité commis par les multinationales. Dans ce sens, nous accueillons positivement l’initiative du Conseil de Droits de l’Homme qui s’est fixé comme objectif un Traité contraignant pour punir les crimes des multinationales et nous soutenons la campagne pour le Démantèlement du pouvoir du secteur privé4.

Nous reconnaissons que le rôle de l’État est de représenter les intérêts des peuples. Donc, l’État a le devoir de s’opposer à tout politique ou traité international qui mine les droits humain ou sa propre souveraineté. Il est essentiel de soutenir la souveraineté et la responsabilité des Etats au lieu de les saper au niveau international.

La Via Campesina défend la souveraineté alimentaire comme une utopie rebelle à ce système exploiteur. Nous construisons nos alternatives dans la solidarité, chaque jour, depuis la base.

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