Etude d’un texte publié par Libération le 30/12/2016

Ceta/ Affront wallon

Le titre sous entend que la Wallonie (dans son tort?) agresse les « gentils négociateurs » (dans leur droit ?)

Par Jean Quatremer 30 décembre 2016 à 17:16 Libération
http://www.liberation.fr/planete/2016/12/30/ceta-affront-wallon_1538290

 Cet accord commercial négocié entre l’Union et le Canada serait resté méconnu sans le TTIP (ou Tafta), l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis que la Commission négocie au nom des Etats membres depuis 2013. En effet, les opposants au TTIP, qui craignent un affaiblissement du modèle social européen au bénéfice des multinationales , ont vu dans le Ceta à la fois sa préfiguration et son cheval de Troie, la plupart des entreprises américaines ayant un siège chez leur voisin du nord (ce sont bien « les opposants » qui pensent du mal du CETA, pas Jean Quatremer ou Libération). C’est la petite Wallonie, l’un des trois Etats fédérés belges, qui a sonné la révolte (« sonné la révolte » pas revendiqué ses droits, donc des séditieux quelque-part) en s’opposant le 21 octobre à la signature du Ceta par le gouvernement emmené par Charles Michel. Moyennant des concessions, elle a levé son veto une semaine plus tard. Mais l’accord doit encore être ratifié par une quarantaine de Parlements (européen, nationaux, subnationaux)… Seule bonne nouvelle pour les partisans du Ceta : le TTIP est congelé pour une longue période (ceci supposerait une opposition entre les partisans du CETA et les partisans du TTIP ? (??)), Donald Trump étant farouchement opposé à ces accords de libre-échange. Ce qui enlève un argument de poids aux anti-Ceta (ceci supposerait que les « anti-CETA » soient mécontents de l’abandon du TTIP ? (??)).

Cet article, en se posant dans une pseudo neutralité, attribue aux négociateurs une validité qu’ils n’ont pas puisqu’ils agissent contre la démocratie et pour une barbarie économique venue des staffs d’entreprises transnationales. Il insinue d’autre part des faux conflits et des faux arguments de nature à détourner le lecteur de la réalité de l’opposition aux traités de libre-échange.

Jean Quatremer

L’avenir du libre-échange entre les mains de la CJUE

L’avenir des CETA, TAFTA … entre les mains de la Cour de Justice Européenne (CJUE)

L’accord avec Singapour pourrait néanmoins avoir une importance capitale pour l’avenir des relations commerciales de l’UE.

Dans un avis publié le 21 décembre, l’avocate générale de l’UE, Eleanor Sharpston estime que certaines parties de l’accord conclu entre Singapour et l’Europe ne tombent pas sous la compétence exclusive de l’UE et devront donc être ratifiées par les parlements nationaux, un processus qui a failli faire capoter le CETA, l’accord de libre-échange avec le Canada.

L’avis juridique n’est pas légalement contraignant, mais la Cour de justice européenne (CJUE) contredit rarement les conclusions des avocats-généraux. Un verdict complet est attendu au début de l’année prochaine.

Sans un communiqué, la CJUE indique qu’Eleanor Sharpston « considère que l’accord de libre-échange avec Singapour ne peut être conclu que par l’Union et les États membres agissant de concert ».

La justice européenne a été saisie par la Commission elle-même, qui voulait confirmer qu’elle avait toute l’autorité nécessaire pour négocier des accords de libre-échange quand ils n’incluent aucun facteur dont sont uniquement responsables les États membres.

Zones grises

En ce qui concerne l’accord avec Singapour, plusieurs sujets font cependant débat, comme le transport maritime et aérien, ou encore les normes environnementales et le droit du travail. Ces questions tombent en effet dans la zone grise des compétences qui ne sont pas clairement attribuées à l’UE ou à ses membres.

Eleanor Sharpston a également souligné que l’UE n’avait pas le droit de négocier de nouvel accord qui affecterait les traités bilatéraux déjà conclus entre les États membres et les cités-États d’Asie du Sud-Est.

L’avocate générale s’est donc rangée du côté des États, bien qu’elle admette qu’« une procédure de ratification impliquant tous les États membres et l’Union peut soulever certaines difficultés ». Elle considère toutefois que « cet inconvénient ne saurait avoir une incidence sur la réponse à donner à la question de savoir qui est compétent pour conclure cet accord ».

Elle n’a pas remis en question le droit exclusif de négocier et de conclure des accords de libre-échange au nom des Vingt-huit dont jouit Bruxelles, au contraire, mais précise que tout accord concernant les services de transport, les marchés publics et tout ce qui a trait au travail et aux politiques environnementales devra être approuvé par les États membres.

L’exécutif européen a salué l’avis légal, un « élément important » pour l’établissement d’une décision par la CJUE, mais insiste sur le fait qu’« aucune conclusion définitive » ne pourrait être prise avant le verdict final.

L’accord de 38 parlements nécessaire

Les accords commerciaux qui tombent uniquement sous la responsabilité de la Commission sont en général appliqués très rapidement, puisqu’ils ne nécessitent que l’approbation du Parlement et du Conseil. Les accords mixtes doivent quant à eux obtenir le feu vert des parlements nationaux, et, dans certains cas, régionaux, comme c’est le cas avec le CETA. Un processus qui peut ajouter plusieurs années aux négociations.

Cela pourrait signifier que les accords commerciaux nécessiteront l’approbation d’un total de 38 parlements et chambres hautes. Étant donné l’opposition croissante au libre-échange, ce processus de consultation pourrait sonner le glas des grands accords favorisés par l’UE ces dernières années.

Shira Stanton, conseillère de Greenpeace sur la politique commerciale européenne, s’est réjouie de l’avis de l’avocate générale et a appelé le Parlement et la Commission a attendre la décision de la CJUE avant d’aller plus avant avec le CETA. « Le Parlement européen devrait à présent demander l’avis de la Cour sur le mécanisme de protection de l’investissement prévu par le CETA », assure-t-elle.

Une leçon pour le Brexit ?

L’avis d’Eleanor Sharpston n’a probablement pas été du goût du gouvernement britannique, qui comptait conclure un accord de libre-échange avec l’UE après sa sortie du bloc. Theresa May et son équipe ont en effet mentionné à de nombreuses reprises la possibilité d’un accord complet avec l’UE. Si la CJUE décide de suivre l’avis de son avocate générale, le Royaume-Uni pourrait devoir attendre un bon moment avant de voir ses relations commerciales avec ses anciens partenaires facilitées…. Sans avoir la certitude qu’un parlement national ne mettra pas son veto au dernier moment.

C’est ce qui aurait pu se passer lors de la finalisation des négociations du CETA, quand la Région wallonne a décidé de bloquer l’accord pendant quelques jours, au grand désarroi des responsables européens et canadiens, dont Chrystia Freeland, la ministre au Commerce.

Dans le cas d’un verdict contraire à l’accord, l’UE se verra probablement forcée de modifier en profondeur sa manière de négocier ses accords. Au lieu des accords transversaux du type du TTIP et du CETA, qui ont mobilisé une opposition importante au sein de la société civile, Bruxelles pourrait à l’avenir se tourner vers des accords de moindre envergure, spécifiques à des secteurs précis.

L’accord avec Singapour, qui est loin d’être le plus visible, rentable ou ambitieux, pourrait donc néanmoins avoir une importance capitale pour l’avenir des relations commerciales de l’UE.

 


Les sombres lendemains de la crise en Europe

 

Publié le

Group Of Business People Standing In A White Background With Blue Europe Cartography Above

Group Of Business People Standing In A White Background With Blue Europe Cartography Above

La crise n’est pas terminée, mais elle laisse déjà un paysage social dévasté. Après en avoir décrit les effets sociaux, cette contribution s’interroge sur l’existence d’alternatives aux politiques néolibérales menées aujourd’hui en Europe.

L’empreinte de la crise

On peut résumer simplement le bilan sur l’emploi en remarquant qu’il y a aujourd’hui le même nombre de personnes disposant d’un emploi qu’au moment où la crise a éclaté: la création nette d’emplois a été nulle dans la zone euro au cours de ces huit dernières années. Il n’est donc pas étonnant de constater que le taux de chômage est aujourd’hui de 10 %, soit près de deux points de plus qu’au début de la crise. Cette moyenne recouvre d’importantes disparités entre pays: le taux de chômage dépasse les 20 % en Grèce et en Espagne, alors qu’il est inférieur à 5 % en Allemagne et au Royaume-Uni. Mais surtout, ces chiffres globaux ne rendent pas compte des transformations structurelles enclenchées par la crise.

La crise a d’abord un impact sur la démographie: à partir de 2009, la population totale diminue dans les pays les plus frappés par la crise, notamment l’Espagne, le Portugal et la Grèce. Ce phénomène s’explique par l’inversion des soldes migratoires : les entrées d’immigrés se tarissent, et l’émigration se développe. Mais la crise laisse aussi sa marque sur un autre indicateur dont on pourrait penser qu’il était relativement indépendant, à savoir le nombre de naissances. Il est frappant de constater qu’il a suivi la même évolution en Espagne et en Grèce : baisse jusqu’au milieu des années 1980, stabilisation, puis augmentation depuis le début du siècle (voir graphique 1). Et, dans les deux pays, l’irruption de la crise provoque un nouveau retournement à la baisse.

Graphique 1

Nombre de naissances en Grèce et en Espagne

sombre1

En milliers. Source : Eurostat

Ces involutions contribuent à la dévitalisation des pays concernés, avec le départ de jeunes qualifiés. Elles renforcent le cercle vicieux de l’austérité, à court terme, mais aussi à long terme en rendant plus difficile l’équilibre et le financement des retraites.

Les mouvements souterrains

Les chiffres du chômage et de l’emploi recouvrent des mouvements moins visibles, des transformations qui correspondent pour la plupart à des inflexions irréversibles.

Le chômage des jeunes est mieux appréhendé par la part des jeunes (de 15 à 29 ans) ne travaillant pas et ne suivant ni études ni formation (NEET, Not in Education, Employment or Training) que par le taux de chômage. Cette proportion a augmenté dans l’Union européenne, passant de 13,2 % en 2007 à 15,9 % en 2013. Elle a ensuite commencé à baisser pour revenir à 14,8 % en 2015. Mais elle reste très élevée dans les pays les plus touchés par la crise, comme l’Italie (25,7 %), la Grèce (24,1 %) ou l’Espagne (19,4 %). Le chômage de longue durée augmente depuis 2008 et recule, mais plus lentement que le chômage global. La crise a ici creusé un double sillon : elle a éloigné durablement de l’emploi une partie des travailleurs, souvent les plus âgés, et elle a inscrit dans la réalité sociale le long et difficile accès des jeunes à l’emploi.

Dans un premier temps, la durée du travail a servi de variable d’ajustement entre activité économique, emploi et chômage. Sous des formes diverses (chômage partiel, maintien négocié des effectifs, travail à temps partiel, etc.) la baisse du temps de travail a permis d’amortir l’impact immédiat de la crise sur les effectifs employés. Mais cet hommage du vice à la vertu était provisoire: le mouvement s’est interrompu dès qu’une légère reprise a semblé s’installer. Tout se passe depuis comme si les modulations de la durée du travail étaient purement liées à la conjoncture : la crise n’a pas conduit à faire d’une réduction collective du temps de travail un instrument structurel de lutte contre le chômage. Tout au contraire, les réformes visent à une utilisation différenciée de la durée du travail: elle devrait augmenter pour les emplois « compétitifs » et être réduite pour permettre la multiplication des petits boulots.

Le travail à temps partiel est en effet le moyen de créer un plus grand nombre d’emplois pour un même volume d’heures travaillées. Il n’est donc pas étonnant de constater qu’il a franchi une marche d’escalier dans les pays les plus frappés par la crise. Entre 2007 et 2015, la part de salariés à temps partiel est ainsi passée de 13,4 % à 18,3 % en Italie et de 11,4 % à 15,6 % en Espagne. Cette évolution est d’autant plus régressive que la part du temps partiel subi est très élevée (68,8 % en Grèce, 63,9 % en Italie et 63,4 % en Espagne) et qu’elle s’accompagne dans ces pays d’une progression encore plus rapide des contrats courts (moins de 15 heures par semaine).

Comme les emplois à temps partiel sont majoritairement occupés par des femmes, on s’aperçoit alors que la progression du temps partiel équivaut à une autre bascule importante dans la structure de l’emploi. Entre 2008 et 2015, le nombre d’emplois à temps plein a baissé de 7,6 millions dans l’Union européenne et ce recul a été compensé à peu près pour moitié par une augmentation de 3,7 millions d’emplois à temps partiel. En même temps, l’emploi masculin a reculé de 4,7 millions alors que l’emploi féminin a augmenté de 0,8 million. La part des femmes dans l’emploi total a donc continué à progresser pendant la crise, mais cette progression a été largement conditionnée par celle du temps partiel (voir graphique 2). La crise a ainsi réaffirmé et généralisé la « fatalité » du temps partiel pour les femmes

Graphique 2

Emploi des femmes et travail à temps partiel

sombre2

Source : Eurostat

La bipolarisation de l’emploi

La crise a accentué les tendances à la segmentation et à la bipolarisation du marché du travail, entre les « petits boulots » et les emplois qualifiés et mieux rémunérés. Une très intéressante étude1l’a récemment montré au niveau de l’Union européenne. Elle classe les emplois en cinq quintiles ou tranches de rémunération et observe leur progression entre 2011 et 2015 selon les différents statuts d’emploi. Le graphique 3 illustre les principaux résultats de cette étude: chaque colonne représente la progression du nombre d’emplois selon la tranche de salaires considérée. La première colonne correspond aux 20 % les moins bien payés, la deuxième aux 20 % suivants, et ainsi de suite jusqu’au 5e quintile le mieux payé.

Graphique 3

Croissance de l’emploi dans l’UE entre 2011 et 2015
selon la tranche de sal
aires et le statut

sombre3

En millions. Source: Fernández-Macías et al.2

On peut repérer quatre évolutions significatives.

  1. la polarisation des emplois s’accentue : seules les catégories extrêmes voient leurs effectifs progresser significativement;

  2. la précarisation s’installe : dans toutes les catégories d’emploi, sauf les 20 % les mieux payés, les emplois à plein temps reculent ; pour les 20 % les moins bien payés, la progression des emplois se fait pour l’essentiel sous forme de CDD et de temps partiel;

  3. les inégalités salariales se creusent : l’emploi des 20 % les mieux payés augmente principalement sous forme de temps plein.

  4. l’emploi indépendant recule, sauf parmi les salariés les mieux payés.

Vers la fragmentation salariale

La progression du pouvoir d’achat des salaires a évidemment été freinée par la crise mais n’a pas complètement été annulée. En moyenne, ce pouvoir d’achat a augmenté de 4 % dans l’Union européenne entre 2008 et 2015. Mais ce résultat global est trompeur parce qu’il ne prend pas en compte les effets de structure : la crise a surtout détruit des emplois à plus bas salaires, et cela fait que le salaire moyen est tiré vers le haut3. Et, bien sûr, les salariés qui perdent leur emploi perdent une bonne partie de leur salaire. Et, bien sûr aussi, cette moyenne recouvre de grandes disparités selon les pays: là encore, il faut citer la Grèce où le recul du pouvoir d’achat atteint le record de 17 %.

De manière apparemment paradoxale, la crise a fait monter la part des salaires dans la valeur créée. Mais ce n’est pas vraiment un paradoxe : en moyenne toujours, ni le freinage salarial ni les suppressions d’emplois n’ont pleinement compensé le recul de la production. On pourrait alors parler de « retour à la normale », dans la mesure où la part des salaires a retrouvé son niveau du début des années 2000.

Cependant cette évolution globale recouvre des processus moins visibles qui concernent la structure sectorielle de la masse salariale. Dans une précédente contribution4, nous analysions les projets visant à déconnecter l’évolution relative des salaires entre les deux grands secteurs de l’économie : le secteur exposé à la concurrence internationale et celui qui en est « abrité ». On pouvait déjà montrer que s’amorçait un changement de régime salarial, d’une progression relativement homogène des salaires dans ces deux grands secteurs à une déconnexion5.

C’est d’ailleurs une recommandation de la Commission européenne qui, dans le jargon qui lui est propre, invoque une « nécessaire réallocation des ressources des secteurs non échangeables vers les secteurs échangeables ». Autrement dit, la « dévaluation interne » (l’autre nom de l’austérité salariale) ne suffirait pas, il faudrait aussi dévaluer le « taux de change interne » entre les salaires des secteurs exposé et abrité. Bref, l’austérité devrait être particulièrement ciblée sur les salaires du secteur dit abrité, celui qui n’est pas exposé à la concurrence internationale. Et c’est bien ce qui se passe : dans presque tous les pays6, le salaire moyen dans les services décroche par rapport au salaire moyen dans l’industrie (voir graphique 4).

Graphique 4

La déconnexion salariale

Différentiel d’évolution du salaire moyen entre les services et l’industrie

sombre4

Base 100 en 2000. Source : Ameco

Une telle tendance à la déconnexion des salaires entre grands secteurs de l’économie signifie que la majorité des pays européens converge vers un modèle « à l’allemande » où la progression des salaires ne suit plus la productivité du travail moyenne dans l’ensemble de l’économie mais la productivité spécifique de chaque secteur, voire de chaque entreprise. Le secteur exposé à la concurrence internationale ne serait ainsi plus handicapé par les coûts du travail « excessifs » dans le secteur des services.

Les réformes structurelles portant sur l’organisation des marchés du travail ont notamment pour fonction de rendre cette déconnexion possible. L’objectif est de décentraliser au maximum la négociation collective pour la rapprocher de la réalité des entreprises et d’ajuster la progression des salaires aux performances de chaque entreprise. La « loi travail » française est un bon exemple de cette logique, puisque la plupart de ses dispositions visent à rendre possibles des accords dérogatoires par rapport aux conventions collectives de branche.

Les transformations que l’on vient de décrire ne sont pas le produit d’évolutions spontanées. Elles ont été accompagnées par la mise en œuvre de « réformes structurelles » qui marquent déjà de leur empreinte le fonctionnement des marchés du travail. Une enquête de la Banque Centrale Européenne sur les salaires7 montre ainsi que 10 % des employeurs européens trouvent qu’il est plus facile d’« ajuster l’emploi » en 2013 qu’en 2010. Ce pourcentage est particulièrement élevé (30 % et plus) dans les pays les plus touchés par lesdites « réformes » comme la Grèce, l’Espagne ou le Portugal. Le classement est analogue en ce qui concerne l’ajustement des salaires, qui est devenu plus facile dans à peu près tous les pays, notamment pour les nouvelles embauches.

Les mutations du marché du travail passent aussi par des changements dans les systèmes de négociation collective. Les tendances défavorables aux salariés (réduction de la couverture conventionnelle, recul de la syndicalisation, décentralisation des négociations salariales) étaient à l’œuvre avant la crise et engendraient déjà un creusement des inégalités8. Mais la crise a introduit une « rupture politique », comme le souligne Jelle Visser9. L’intervention de l’État est devenue beaucoup plus prégnante en matière notamment de formation des salaires : les plans sociaux qui visaient à obtenir un relatif compromis ont ainsi disparu du paysage et, dans les pays les plus touchés par la crise, la négociation salariale a « plus ou moins disparue ». Là encore, l’effet de la crise a été d’approfondir le clivage entre quelques pays « régulés » et les autres, plus nombreux, « où ce sont les marchés qui décident, où la négociation salariale est fractionnée et non coordonnée, et où les niveaux d’inégalité de revenus sont plus élevés »10.

Grande récession, grande bifurcation ?

Ce rapide survol a permis d’illustrer la variété des processus d’ajustement d’un pays à l’autre, qui rend assez vaines les tentatives de comparaisons internationales fondées sur tel ou tel indicateur unidimensionnel. Le constat le plus frappant de ce passage en revue est sans doute que la crise a accéléré la divergence entre les différentes zones de l’Union européenne. Elle n’a pas frappé tous les pays de la même manière et les politiques d’austérité ont été inégalement sévères. Dans les pays du « Nord », les tendances déjà présentes avant la crise ont été accentuées alors que, dans les pays du « Sud », le recul de l’emploi s’accompagne d’inflexions irréversibles dans le fonctionnement des marchés du travail. Enfin, la déconnexion salariale entre secteurs abrités et exposés semble s’être généralisée à l’ensemble des pays européens : avec la montée du temps partiel, c’est sans doute l’indice d’une inflexion durable vers un nouveau modèle social essentiellement dualiste.

There is no alternative

Le rapide tableau qui vient d’être brossé montre que les réformes néolibérales du marché du travail sont porteuses d’une régression sociale systématique, et on pourrait facilement généraliser ce diagnostic à l’ensemble des politiques menées en Europe11. Au-delà de ce constat, la question qui se pose est d’interroger la cohérence et l’efficacité de ces politiques.

Il faut commencer par dépasser l’analyse marxiste basique des enjeux de la crise. Elle consiste à dire que l’austérité et les réformes structurelles sont des politiques cohérentes parce qu’elles visent à rétablir le taux de profit, et qu’il n’y a pas d’autre manière pour le capitalisme de sortir de la crise.

C’est vrai, mais c’est incomplet. L’austérité salariale ne suffit pas pour sortir d’une grande récession : il faut aussi une dévalorisation massive du capital qui remette les compteurs à zéro. Or, et c’est l’un des paramètres de la situation actuelle, le capitalisme financier n’en veut pas. Une lecture sans doute plus adéquate pourrait être la suivante. Les différentes fractions du Capital poursuivent (dans des proportions diverses) deux objectifs : rétablir le taux de profit certes, mais aussi conserver et valider les droits de tirage acquis avant la crise sous forme de capital fictif. Bref, les capitalistes refusent de « prendre leurs pertes » : ils veulent le beurre et l’argent du beurre.

Mais ces deux objectifs sont manifestement contradictoires. Ils le sont encore plus si l’on prend en compte deux autres paramètres essentiels de la période ouverte par la crise, à savoir l’épuisement des gains de productivité et le freinage de la mondialisation. Pour présenter les choses autrement, il y a au fond trois manières de faire monter le taux profit : en dévalorisant le capital, en faisant des gains de productivité ou en baissant les salaires. Dévaloriser le capital, les capitalistes ne veulent pas. Faire des gains de productivité, ils ne peuvent pas, apparemment. Si on laisse de côté le pari sur les « réformes structurelles » qui relève de la pensée magique, il ne reste qu’un seul levier: la compression salariale.

L’impasse réformiste

Il y a là une logique implacable et c’est pourquoi toutes les tentatives de convaincre les capitalistes qu’il existe une manière plus rationnelle et plus efficace de sortir de la crise ont quelque chose de pathétique. C’est l’un des enseignements de la crise grecque que l’on peut évoquer rapidement : le gouvernement Syriza est arrivé aux négociations avec la Troïka porteur d’un projet de restructuration de la dette. Un plan avait été concocté en liaison avec la banque Lazard, dont les grandes lignes avaient été présentées par le banquier Mathieu Pigasse : il suffit d’écouter son interview12 pour vérifier que ce plan était parfaitement rationnel, raisonnable, et qu’il constituait a prioriune bonne base de départ pour un compromis lui aussi raisonnable.

On sait ce qu’il en est advenu, et on pourrait malheureusement généraliser cette leçon de choses à toutes les alternatives rationnelles, aussi cohérentes soient-elles : ce n’est pas par la conviction qu’elles pourraient être mises en œuvre, parce qu’elles impliquent forcément l’abandon de l’un ou l’autre des objectifs cités plus haut, soit en freinant la course à la rentabilité, soit en remettant en cause les droits acquis sur la plus-value.

L’effroi bourgeois

Une autre politique des dominants n’est pas possible, mais cela ne veut pas dire que celle qu’ils imposent aux peuples fonctionne. Nous avions déjà commenté les inquiétudes du FMI13 à propos de l’économie mondiale. Elles sont peut-être encore plus grandes en Europe, comme en témoignent ces cris d’alarme lancés par trois responsables européens : « Jamais encore, je n’avais vu une telle fragmentation, et aussi peu de convergence dans notre Union », « L’Union européenne est en danger. Personne ne peut dire si [elle] existera encore en l’état dans dix ans », « L’Europe ne produit pas assez de résultats »14.

Plus récemment encore, une tribune (passée relativement inaperçue) est proprement hallucinante15. Les signataires composent un étrange équipage, puisqu’on y trouve Christine Lagarde, directrice générale du FMI et Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, mais aussi les PDG d’Air France-KLM et de Veolia. Et même celui du PMU (Pari Mutuel Urbain) plus habitué sans doute aux paris hippiques qu’à la prospective économique.

Les quinze personnalités déplorent que « la poursuite excessive d’une finalité exclusive – maximiser les profits pour les actionnaires – a isolé l’entreprise et nourri la suspicion à son égard », récusent « l’idée fausse qu’une entreprise appartient à ses actionnaires » et reprennent à leur compte « le consensus de plus en plus fort » selon lequel « la financiarisation du capitalisme est une erreur ». Ils se prononcent donc « en faveur d’une économie de marché responsable », et, pour y arriver, nos apprentis altermondialistes se bornent à proposer la modification des articles 1832 et 1833 du Code civil français, ce qui va assurément bouleverser le fonctionnement du capitalisme.

Il faut cependant prendre au sérieux ces manifestations d’inquiétude parce qu’elles expriment le sentiment des gestionnaires des intérêts capitalistes de ne pas disposer des outils nécessaires pour « mordre » sur tous les aspects de la réalité. De ce point de vue, le désarroi exprimé par la Commission européenne dans une récente communication16 mérite d’être détaillé. On y trouve d’abord une autocritique sur l’austérité budgétaire menée à contretemps : « l’orientation budgétaire de la zone euro a été restrictive au cours de la période 2011-2013, à un moment où l’économie se détériorait ».

La Commission va encore plus loin, quand elle découvre les problèmes posés par l’absence de coordination budgétaire au niveau européen. La politique optimale ne saurait être « le résultat spontané de l’application des règles budgétaires à chaque Etat membre » et elle est difficile à atteindre « en l’absence d’un budget centralisé qui pourrait jouer un rôle plus actif ». La Commission se met même à rêver: il faudrait « considérer la zone euro comme une entité unique, comme s’il y avait un ministre des Finances pour l’ensemble de la zone euro, et définir la politique budgétaire en termes agrégés ».

Pourtant, il y a les fonds structurels, la Banque européenne d’investissement et son Fonds européen pour les investissements stratégiques, le plan Juncker, mais cela ne semble pas suffisant à la Commission qui suggère une relance équivalant à 0,5 % du PIB européen, soit environ 50 milliards d’euros. Mais qui va relancer ? « Ceux qui n’ont pas de marge de manœuvre budgétaire voudraient l’utiliser ; ceux qui en ont ne veulent pas l’utiliser » tel est le « paradoxe » que souligne la Commission. Cet appel du pied à l’Allemagne pour qu’elle prenne sa part dans une « orientation budgétaire plus positive » est évidemment appelé à rester lettre morte.

Les manifestations de cet « effroi bourgeois » renvoient à une autre source d’inquiétude : la régression sociale – qui découle mécaniquement des politiques capitalistes de sortie de crise – est le tremplin qui propulse les courants souverainistes polarisés par l’extrême-droite. Les ravages sociaux du néolibéralisme leur fournissent la base économique, l’enrobage xénophobe et réactionnaire n’étant au fond que la « superstructure»  qui sert à dévier la question sociale vers les affirmations identitaires.

Michel Husson

Publié par A l’encontre le 25 – novembre – 2016

http://alencontre.org/europe/les-sombres-lendemains-de-la-crise-en-europe.html

1 Enrique Fernández-Macías, John Hurley, Martina Bisello, What do Europeans do at work? A task-based analysis, Eurofound, European Jobs Monitor 2016.

2 Enrique Fernández-Macías, John Hurley, Martina Bisello, What do Europeans do at work? A task-based analysis, Eurofound, European Jobs Monitor 2016.

3 Sur cette question technique (mais essentielle dans les négociations salariales) voir: Michel Husson, « Les salaires ne baissent pas assez en France ? », note hussonet n° 79, 20 janvier 2015.

4 Michel Husson, « Europe. Le tout-compétitivité contre les salaires », A l’encontre, 24 décembre 2014.

5 Pour une analyse plus détaillée, voir: Odile Chagny et Michel Husson, « Quel régime salarial optimal pour la zone euro ? », La Revue de l’Ires n° 81

6 Les principales exceptions sont la Suède et l’Allemagne. La Suède maintient une structure stable des salaires. En Allemagne, la période ouverte par la crise a corrigé la tendance antérieure à une déconnexion très marquée et qui faisait alors figure d’exception en Europe, notamment avec la mise en place d’un salaire minimum interprofessionnel.

7 « New evidence on wage adjustment in Europe during the period 2010-13 »,ECB Economic Bulletin, Issue 5/2016.

8 Florence Jaumotte et Carolina Osorio Buitron, « Le pouvoir et le peuple »,Finances & Développement, mars 2015.

9 Jelle Visser, « What happened to collective bargaining during the great recession ? », IZA Journal of Labor Policy, 2016, 5:9.

10 Paul Marginson and Christian Welz, Changes to wage-setting mechanisms in the context of the crisis and the EU’s new economic governance regime,Eurofound, 2014.

11 Pour un passage en revue systématique des effets économiques et sociaux de ces politiques, voir: Thomas Fazi, « How Can Europe Change? Civil Society Proposals », ISI growth, October 2016.

12 Mathieu Pigasse sur la dette grecque, France Inter, 3 février 2015.

13 Michel Husson, « Les désarrois du professeur Obstfeld », A l’encontre, 20 avril 2016.

14 Les citations sont respectivement de : Jean-Claude Juncker (président de la Commission européenne), Discours sur l’état de l’Union 2016, 14 septembre 2016 ; de : Martin Schulz (président du Parlement européen), « Die Europäische Union ist in Gefahr », Die Welt, 07.12.2015, et de : Pierre Moscovici (commissaire européen aux affaires économiques et financières), « L’Europe ne produit pas assez de résultats », FranceTVinfo, 11 septembre 2016.

15 Collectif, « Plaidoyer en faveur d’une économie de marché responsable »,lemonde.fr, 16 novembre 2016.

16 European Commission, « Towards a Positive Fiscal Stance for the Euro Area », Communication, 16 November 2016. Voir aussi le communiqué de presse : « Oeuvrer à une reprise économique plus forte et plus intégratrice ».

Très coûteux, polluant et inefficace : l’absurdité française du chauffage électrique

ENERGIE

PAR NOLWENN WEILER 13 DÉCEMBRE 2016

Plus de neuf millions de logements français sont chauffés à l’électricité, soit autant que dans tout le reste de l’Europe ! Engagée pour absorber la production du parc nucléaire français, la systématisation du chauffage électrique affiche un bilan catastrophique. Radiateurs et convecteurs, peu onéreux à l’installation, s’avèrent très chers à l’usage. Les factures flambent, la précarité énergétique aussi, sans compter les tensions provoquées sur le réseau électrique et un bilan carbone déplorable. Nous sommes à un point de rupture : pour éviter les blackouts, faut-il construire de nouveaux réacteurs nucléaires ou investir massivement dans la rénovation thermique des logements ?

Absurde. Le mot revient en boucle quand on évoque le chauffage électrique avec des spécialistes de l’énergie. D’abord parce que de la production à la consommation, il est d’un rendement très médiocre : pour pouvoir consommer 1 kWh d’électricité en chauffage, il faut dépenser 3 kWh d’énergie. Les premiers kWh se perdent dès la production. Dans les réacteurs nucléaires, qui assurent près des trois quarts de la production française d’électricité, 70% de l’énergie issue de la fission de l’uranium est « gâchée » en chaleur dans les tours de refroidissement. En témoignent les énormes panaches qui s’échappent de nos centrales. D’autres kWh se perdent au fil du réseau de distribution. Si les oiseaux aiment se poser sur les fils électriques, c’est parce qu’ils sont chauds…

Quand on se chauffe au bois, au fioul ou au gaz, l’énergie ne peut se perdre en trajet puisqu’elle est produite sur place, au sein de l’immeuble ou de la maison, via une chaudière ou un poêle. On consomme directement la chaleur qui est produite, contrairement aux centrales nucléaires qui vont transformer de la chaleur en électricité qui sera ensuite retransformée en chaleur par votre radiateur. Le chauffage électrique est en plus coûteux : la facture des consommateurs qui se chauffent au gaz naturel est deux fois moindre, quand ceux qui utilisent le bois paient jusqu’à quatre fois moins cher. Reste que le bois émet davantage de pollution aux particules, ce qui pose la question de son usage intensif en zone urbaine déjà polluée par le trafic automobile.

« Le chauffage électrique est facile à installer, pour un faible investissement initial, précise Anne Lefranc, de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Mais il est plus cher en coût global, si on intègre les factures d’électricité. Avec un confort qui peut-être moindre. » Pourtant, 30% de la population française se chauffe via des radiateurs électriques, soit 9,5 millions de foyers. Un record en Europe ! Jusqu’en 2013, année de la mise en place de la réglementation thermique (dite « RT 2012 »), 80% des logements neufs étaient affublés de ce que l’on appelle vulgairement des « grille-pains » [1].

Taillé sur mesure pour EDF, les promoteurs et les bailleurs

Pourquoi cette passion française pour les radiateurs électriques ? Elle est liée au programme nucléaire, lancé dans les années 1970, alors que les coûts du pétrole s’envolaient. « On avait visé d’emblée des quantités d’électricité dont on ne voyait pas du tout qui allait les consommer », se souvient André Marquet, ex-ingénieur de recherche à EDF dans le documentaire « Chauffage, le piège électrique » [2]. Les radiateurs électriques n’équipent alors que 10% des habitations. Leur part va dépasser les 45% pendant la décennie suivante ! « Il fallait créer un marché pour absorber la sur-production d’électricité, poursuit Joël Vormus, directeur adjoint du réseau pour la transition énergétique (Cler). On a donc inventé le chauffage électrique. » Pour vanter ses avantages, et vendre un maximum de kWh, EDF lance une grande campagne : avec lui, les plantes revivent, les odeurs s’évanouissent, les enfants s’enrhument moins l’hiver, tout le monde est plus heureux [3].

Le grand électricien n’est pas le seul à bénéficier de l’engouement généralisé pour le chauffage électrique. Pour les promoteurs immobiliers et les bailleurs, c’est aussi une aubaine : le coût d’installation est jusqu’à dix fois moins cher que celui d’une chaudière assortie de tuyaux et radiateurs [4]. « À Paris, par exemple, dans les bâtiments Haussmanniens, les propriétaires ont volontiers remplacé des chauffages centraux par des systèmes électriques », ajoute Joël Vormus. La plupart des personnes qui les utilisent sont des locataires, souvent dans le parc privé, parfois dans le parc public. « Les bailleurs en ont installé partout, simplement parce que ce ne sont pas eux qui paient les factures », regrette le médiateur national de l’énergieJean Gaubert.

Un immense surcoût collectif

Chargé de gérer les litiges entre les distributeurs d’énergie et les consommateurs, Jean Gaubert affirme qu’« il y a un lien évident entre le chauffage électrique et la précarité énergétique. Comme il coûte cher, en dehors de son installation, les ménages en difficulté se retrouvent avec un poids en plus ». 10% des ménages français, soit 5,5 millions de personnes sont en situation de précarité énergétique : elles peinent à payer leurs factures et ont froid chez elles. L’augmentation annoncée du coût de l’électricité risque de rendre leur situation encore plus compliquée [5].« Le chauffage électrique est onéreux pour tous les Français, même ceux qui se chauffent autrement, note Joël Vormus. Pour acheminer les grosses quantités d’électricité dont ont besoin nos millions de radiateurs, il faut surdimensionner le réseau de distribution (câbles, transformateurs…). Ce coût est supporté par l’ensemble des consommateurs d’électricité. Cela représente 40 à 50% du prix du kWh, pour tout le monde. »

À cet énorme coût collectif – auquel il faudrait ajouter celui des déchets nucléaires – s’ajoute le risque de black-out, une grande coupure de courant dans toute une région du pays. Quand en hiver autour de 19h, les 9,5 millions de foyers chauffés à l’électricité allument ou augmentent les radiateurs, le réseau voit rouge. Et plus la température extérieure diminue, plus la situation est tendue. Une baisse de 1°C entraine un besoin de 2 400 mégawatts supplémentaires, soit la production de deux réacteurs nucléaires, rappelle le Réseau de transport d’électricité (RTE), qui gère le réseau public haute-tension.

Cinq réacteurs nucléaires rien que pour les radiateurs

« Nous sommes le seul pays du monde à avoir une pointe électrique à 19h, soupire Marc Jedliczka, du réseau Négawatts. Ailleurs en Europe, elle a lieu à midi, quand les entreprises tournent et que l’activité augmente pour fournir les déjeuners. Le pic français de 19h est largement supérieur au pic européen de midi. La différence, due au chauffage, peut aller jusqu’à 5 GW, l’équivalent de cinq réacteurs nucléaires » [6]. Pour faire face à la demande hivernale, la France importe de l’électricité de ses voisins européens, avec un risque de saturation des interconnexions en cas de pic trop élevé, comme cela a été le cas en 2012, lors d’un épisode particulièrement froid [7].

Cette année, la situation est particulièrement délicate, en raison des nombreux arrêts de réacteurs nucléaires demandés par l’Autorité de sureté (ASN) et qui s’échelonnent jusqu’à fin janvier. « Nous n’avons jamais été dans une situation aussi critique, pense Marc Jedliczka. Il y a un vrai risque de black-out s’il fait trop froid. » « Les appréhensions sont réelles, confirme Anne Lefranc, de l’Ademe. Le ministère de l’Environnement et l’Ademe viennent de lancer une campagne sur les éco-gestes, invitant les gens à faire attention, par exemple en limitant la température intérieure à 19°C. »

« Une catastrophe du point de vue des émissions de CO2 »

Pour être absorbé, et que chacun dispose d’électricité chez soi malgré la forte demande, ce pic de consommation requiert le secours des centrales thermiques du pays, qui fonctionnent au fioul, au gaz ou au charbon. Affirmer que l’électricité française n’émet pas de gaz à effet de serre n’est donc pas vraiment exact… Pour la période 2000-2004, l’Ademe et EDF annonçaient des émissions moyennes de 180g par kWh électrique de chauffage domestique ; contre 195g pour le gaz naturel et 310g pour le fuel. Mais depuis l’ouverture totale du marché de l’électricité en 2007, le contenu CO2 du chauffage électrique a explosé : nous sommes passés à plus de 500g par kWh !

Pourquoi une telle envolée ? « À chaque instant, le gestionnaire du réseau (RTE) se fournit sur le marché européen avec le kWh le moins cher disponible », répondent les experts de Global Chance, une association de scientifiques spécialisés sur les questions énergétiques. Peu importe s’il provient de centrales qui brûlent de la lignite, combustible fossile qui émet beaucoup de CO2. « Le chauffage électrique devient une catastrophe du point de vue des émissions de CO2. L’impact aurait été 2 à 3,5 fois moindre si on avait installé des chaudières à gaz plutôt que des convecteurs dans les maisons [8] ! »

Arnaud Montebourg vole au secours des radiateurs électriques

Les radiateurs électriques « nouvelle génération », à inertie ou infrarouges, peuvent-ils améliorer la situation ? Ils peuvent détecter une présence dans la pièce ou l’ouverture d’une fenêtre pour adapter leur niveau de chauffe. Ils « diffusent une chaleur plus confortable, assure Thomas Paysant Le Roux, responsable de l’espace info énergie « Les sept vents du Cotentin ». On a tendance à moins chauffer. Mais les systèmes vraiment performants peuvent coûter jusqu’à 2 000 euros pièce, ce qui réduit sensiblement leur intérêt, puisqu’on se rapproche du coût d’une chaudière ou d’un poêle à bois. » Plusieurs experts soulignent par ailleurs que les baisses de consommation annoncées par les constructeurs sont erronées. Résultat, selon Joël Vormus, « les chauffages bas de gamme importés constituent encore l’essentiel du marché ».

Il est d’autant plus difficile pour les consommateurs de s’y retrouver que les radiateurs électriques échappent à l’étiquetage énergétique, pourtant accolé sur tous les appareils ménagers, et sur tous les systèmes de production d’énergie – chaudière, poêle à bois ou pompe à chaleur – partout en Europe. Pour Joël Vormus, qui a participé aux discussions organisées sur le sujet par la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), le lobby électrique est intervenu, soutenu par le ministère du Redressement productif que dirigeait alors Arnaud Montebourg.

« Yves Le Camus, secrétaire général du groupe Muller, leader français du chauffage électrique mural aux côtés d’Atlantic, reconnaît que les fabricants de convecteurs ont bénéficié, sur ce dossier, d’oreilles attentives au ministère du Redressement productif, de la DGEC mais aussi du côté de Matignon et de l’Élysée », relève le journaliste du Moniteur Eric Leysens dans un article publié en octobre 2013. « Les autres pays européens n’ont rien trouvé à y redire, parce que pour eux, le chauffage électrique n’est pas vraiment un sujet, remarque Joël Vormus. Seule l’Angleterre a protesté, avançant des risques de distorsion de concurrence, mais sans résultat pour le moment. »

La rénovation énergétique à la traîne

« Avant de changer le système de chauffage, il faut rénover l’habitat, rappelle Anne Le Franc. C’est la manière la plus efficace de faire chuter une consommation énergétique. » « Il ne faut pas gérer la pointe, ajoute Marc Jedliczka du réseau Négawatts. Il faut la supprimer. On n’y parviendra qu’en rénovant les logements. En même temps, on réduira les émissions de gaz à effet de serre, on rendra les gens solvables, on leur rendra la vie quotidienne plus agréable, et on créera des emplois. »

Pour encourager les travaux, des aides publiques ont été mises en place : crédit d’impôt, aides de l’Agence nationale de l’habitat (anah), éco-prêts à taux zéro, subventions des régions et des départements, TVA à 5,5%… Mais divers acteurs du secteur estiment que cette pléthore de critères et d’interlocuteurs risque, tout simplement, de perdre en route une partie des consommateurs.

« Il faut organiser une convergence des dispositifs, et simplifier les démarches. Il faudrait aussi responsabiliser les acteurs du bâtiment. En France, nous avons une obligation de moyens, mais jamais de résultat », critique Joël Vormus. Les artisans n’ont pas de comptes à rendre sur l’efficacité des travaux engagés. Autre problème : l’absence d’incitation du côté des bailleurs privés, qui empêche toute amélioration de confort et d’économie d’énergie pour les locataires, majoritaires parmi les personnes chauffées à l’électricité. « Pour beaucoup de propriétaires, la rénovation énergétique est un gros mot, dit Jean Gaubert, le médiateur de l’énergie. Certains d’entre eux sont âgés, tout cela leur semble compliqué. L’intérêt leur échappe complètement alors que l’entretien d’un bien immobilier est toujours intéressant. D’autres enfin font des calculs d’Harpagon. »

« Personne ne vérifie jamais rien une fois que les travaux sont faits ! »

Marc Jedliczka regrette de son côté que le programme français de rénovation thermique soit si peu ambitieux. L’état du parc de logements est pourtant problématique : plus de 40% des habitations françaises sont classées entre « E » et « I », ce qui signifie qu’elles consomment de 231 à 330 kWh/m2/an, quand une maison efficace en consomme 50, voire 15 pour un habitat passif ! Prenant pour exemple les critères de l’Anah, qui exige une baisse de consommation énergétique de 25% pour subventionner des travaux de rénovation, Marc Jedliczka s’interroge :« Pourquoi ne pas exiger directement 50% d’économie d’énergie, voire plus ? Pourquoi se contenter de faire passer les bâtiments de la classe E à la classe D ? Faisons les choses plus sérieusement, et efforçons nous de faire passer tous les logements aux classes B ou A, avec une suppression des chauffages électriques. »

En Allemagne, les banques sont tenues de proportionner leurs offres de prêts aux objectifs thermiques des travaux : plus on est ambitieux, moins on paie d’intérêts.« Un expert indépendant est chargé d’évaluer le sérieux des travaux envisagés, détaille Marc Jedliczka. Et il repasse en fin de chantier vérifier que tout a été bien fait. Si ce n’est pas le cas, l’artisan revient gratuitement. L’efficacité est évidemment toute autre qu’en France, où personne ne vérifie jamais rien une fois que les travaux sont faits ! »

« La rénovation énergétique est la seule solution sérieuse et durable pour répondre à la déstabilisation du réseau électrique causée par le chauffage, conclut Joël Vormus.Mais au lieu de se concentrer sur ce volet, on prévoit d’augmenter les moyens de production, en construisant de nouveaux réacteurs nucléaires. C’est prendre le problème à l’envers, encore une fois. » En octobre 2015, le PDG d’EDF Jean-Bernard Lévy a annoncé la construction d’une quarantaine de nouveaux réacteurs d’ici 2050 [9].

Nolwenn Weiler

Photo : CC Joost Vandenweghe

Notes

[1La RT 2012 ne supprime pas tout type de chauffage électrique. Les pompes à chaleur (PAC) y ont en effet acquis une très bonne place, sous la pression des lobbys. Si la qualité, et l’efficacité énergétique des PAC est très variable, elles restent cependant moins gourmandes en énergie que les radiateurs électriques dotés d’une résistance.

[2Chauffage, le piège électrique, de Stéphane Manier et Raphaël Rouyer, 2015.

[3À propos des campagnes de promotion en faveur du chauffage électrique, voir cet article du site Terra Eco.

[4Avec des radiateurs à 50 euros ou 100 euros, on peut équiper une maison pour 1 000 à 2 000 euros.

[5Un rapport sénatorial publié en 2012 annonce une hausse du coût de l’électricité de 50% d’ici 2020.

[6Un historique des courbes de charge journalière du réseau électrique français est disponible ici.

[7Le pic record de la France (65 millions d’habitants) a été de 100 GW le 7 février 2012 à 19h00, celui de l’Allemagne (80 millions d’habitant) de 84 GW le 7 décembre 2013 à 17h00, soit un appel de puissance par habitant 50% plus élevé en France.

[8Voir Les cahiers de Global chance, septembre 2008.

[9Lire cet article du Monde, à propos du programme de relance nucléaire d’EDF.

Alep : faux et usage de faux

DÉCRYPTAGE

Par Luc Mathieu , Veronika Dorman , Hala Kodmani et Pauline Moullot 16 décembre 2016 à 20:36 (mis à jour à 20:46)

Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi.
Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi. Photo George Ourfalian. AFP

La chute d’Alep-Est a-t-elle été accueillie par des scènes de liesse dans les quartiers Ouest? Les rebelles ont-ils empêché les civils de fuir la ville ? Poutine et Al-Assad ont-ils vraiment lutté contre Daech ? «Libé» trie le vrai du faux dans la grande guerre de l’intox en Syrie.

La Syrie est le théâtre terrible d’une guerre physique dévastatrice, mais aussi d’une guerre médiatique redoutable. Une guerre de mensonges, d’infos bidonnées et de propagande. Une guerre de mots, d’images et de vidéos. Les partisans de l’axe Damas-Moscou-Téhéran y excellent, mais les rebelles et leurs défenseurs utilisent les mêmes armes, à une échelle différente, moins massive. Tentative de décryptage des intox et exploration des zones grises de la post-vérité.

Les rebelles d’Alep sont-ils des terroristes ?

Il y a des jihadistes, mais ils sont très largement minoritaires sur un total de plus de 5 000 rebelles. Le groupe le plus radical est le Jabhat Fatah al-Sham, anciennement le Jabhat al-Nusra, la filiale syrienne d’Al-Qaeda. Dans les quartiers Est d’Alep, ses combattants étaiententre 150 et 250 lors du début du siège de la ville cet été, selon des ONG syriennes. Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’ONU en Syrie, avance, lui, le nombre de 900 jihadistes du Fatah al-Sham. «Le problème du Fatah al-Sham est qu’ils sont très visibles, explique un directeur d’ONG syrienne qui coordonne ses opérations depuis Gaziantep, en Turquie. Ils donnent l’impression d’être plus nombreux qu’ils ne le sont réellement. Dès qu’ils arrivent quelque part, ils mettent des drapeaux, montent des check-points : ils s’affichent.» Les commandants du Fatah al-Sham affirment qu’ils ne sont plus engagés dans le jihad international et ne souhaitent pas commettre des attentats hors de la Syrie. Mais les services de renseignements occidentaux n’y croient pas. Ils considèrent que la filiale syrienne d’Al-Qaeda est particulièrement dangereuse et reste déterminée à frapper des pays ou des intérêts occidentaux.

Le reste de la rébellion d’Alep-Est est formé de groupes de l’Armée syrienne libre (ASL) ou qui en sont issus. Ces groupes se sont créés à partir de la fin 2011 en regroupant des soldats qui désertaient l’armée syrienne et des civils. Leur objectif n’a pas varié depuis : ils veulent chasser Bachar al-Assad du pouvoir et sont de farouches opposants de l’Etat islamique. La plupart ont reçu financements et armements de différents Etats, dont la Turquie, les Etats-Unis ou la France. Parmi ces rebelles figurent entre autres Fastaqim, une faction qui n’est active que dans la région d’Alep, Faylaq al-Sham et Jabhat Shamiya, une coalition de brigades. Les islamistes du groupe Nourredine al-Zenki sont aussi présents. La majorité de ces rebelles sont originaires de la région. S’ils sont présents autour d’Alep, les salafistes d’Ahrar al-Sham ne sont pas dans les quartiers qui étaient assiégés. Installé dans la ville en 2013, l’Etat islamique (EI) en a été chassé début 2014 par une coalition de groupes rebelles. Certains d’entre eux, tel Nourredine al-Zenki, sont par ailleurs engagés au côté de l’armée turque dans des combats contre l’EI à quelques kilomètres à l’est d’Alep. Et s’apprêtent à lancer une offensive contre Al Bab, principal fief de l’EI dans la région.

Poutine et Al-Assad luttent-ils contre l’EI?

Non. Pour la simple raison que les jihadistes de l’Etat islamique ne sont pas présents à Alep-Est. Pourtant, lorsque Vladimir Poutine a lancé l’opération armée en Syrie, le 30 septembre 2015, sous couvert d’une invitation formelle du président Bachar al-Assad à intervenir (contrairement aux Occidentaux, qui ont fait une fois de plus œuvre d’ingérence illégitime, selon Moscou), «l’objectif militaire [n’était qu’]un soutien exclusivement aérien des forces armées syriennes dans leur combat contre l’EI», avait déclaré le chef de l’administration présidentielle, Sergueï Ivanov.

Mais dès le premier jour des frappes, les analystes qui se basent sur des sources ouvertes, tels Bellingcat, ont relevé que les informations délivrées par le ministère russe de la Défense ne correspondaient pas à la réalité du terrain. Selon l’Institute for the Study of War, un think tank basé à Washington, sur près de 150 frappes russes entre le 30 septembre et le 3 octobre, seule une quarantaine ont visé des sites où se trouvaient les combattants de l’EI. Le reste était dirigé contre l’opposition à Bachar al-Assad et quelques-unes contre le Front al-Nusra. Dès le début, le ministère russe de la Défense a choisi de communiquer massivement sur ses opérations, en publiant des vidéos des frappes. Ainsi 43 d’entre elles sont rendues publiques dans les quinze premiers jours. Officiellement, l’Etat islamique a été ciblé 30 fois. Mais seules 36 des 43 localisations ont été confirmées et… l’EI n’a été ciblé qu’une seule fois, selon le think tank Atlantic Council.

Accusé de désinformation par la coalition menée par les Etats-Unis, le ministère russe de la Défense change de stratégie et n’insiste plus sur les cibles de l’EI. Officiellement, la plus grande partie des frappes filmées vise désormais des «combattants» et des «terroristes». Et, de fait, il apparaît que l’Etat islamique n’est pas la cible privilégiée de l’armée russe. Au fil des semaines, l’information délivrée par les autorités russes apparaît de moins en moins fiable. Les briefings au ministère de la Défense se multiplient mais aucun chiffre n’est communiqué, ni sur le nombre exact de frappes russes ni sur la nature des cibles.

Lancée le 15 novembre, l’offensive contre Alep-Est a en outre renforcé l’EI ailleurs dans le pays. Au moins de manière temporaire. Le 11 décembre, les jihadistes ont ainsi réussi à s’emparer à nouveau de Palmyre, d’où ils avaient été chassés neuf mois plus tôt. La cité historique était mal défendue, l’essentiel des forces syriennes d’élite étant mobilisé sur le front d’Alep. Les soldats russes avaient eux aussi quitté Palmyre. Les soldats syriens ont fui devant l’offensive des jihadistes qui ont récupéré des armes lourdes dans les stocks du régime. Depuis, ils ont continué à avancer.

Le «dernier hôpital d’Alep» a-t-il existé ?

«Le dernier hôpital d’Alep»… l’information serait tellement fausse que les soutiens de Poutine se permettent d’ironiser. Ayant l’impression d’avoir lu si souvent que le dernier hôpital d’Alep avait été bombardé, ils remettent en question l’existence même des bombardements à Alep. «C’est intéressant mais le « dernier hôpital d’#Alep » a été « détruit » 15 fois en 6 mois. Record absolu !» a tweeté par exemple un dirigeant du Parti de gauche le 13 décembre. Un rapport de 2016 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur les attaques contre les systèmes de santé dans le monde révèle pourtant que la Syrie compte le plus grand nombre d’attaques menées sur des infrastructures de santé. Depuis le début de l’année, de nombreux articles ont en effet relaté par exemple que «les deux plus grands hôpitaux d’Alep ont été bombardés» fin septembre, que «le plus grand hôpital d’Alep a été détruit» en octobre, ou encore que «l’un des derniers hôpitaux d’Alep-Est a été détruit» en novembre. En fait, les hôpitaux sont régulièrement et systématiquement ciblés. L’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) a dénombré 117 attaques sur des infrastructures médicales d’Alep entre mars 2011 et novembre 2016. Depuis le début du conflit, plus de 750 membres des personnels médicaux seraient morts en Syrie, selon l’organisation.

Et si l’on a l’impression que les hôpitaux sont régulièrement détruits, ce n’est pas parce que c’est un complot, mais parce qu’un même hôpital a pu être bombardé plusieurs fois, détruit, remis en service et de nouveau bombardé. En avril, 14 infrastructures ont été ciblées à Alep. Du 28 avril au 1er mai, les hôpitaux d’Alep ont été bombardés sans discontinuer pendant quatre jours. Le 3 octobre, l’hôpital M10 a été bombardé pour la troisième fois en une semaine. Ce qui explique simplement pourquoi entre le 28 septembre et le 3 octobre, plusieurs articles ont relaté des bombardements sur cet hôpital. Un rapport de Médecins sans frontières (MSF) sur les bombardements sur l’hôpital d’Al-Quds, le 27 avril, explique bien que l’hôpital a été mis hors service mais a pu rouvrir partiellement vingt jours plus tard.

Pour des questions de sécurité, les hôpitaux sont désormais qualifiés par des noms de code (la lettre M, suivie d’un numéro) mais ces infrastructures sont en fait des hôpitaux de fortune. «Il y a toujours la possibilité de soigner les malades, mais les équipes sont parties aux sous-sols pour se protéger», explique le docteur Ziad Alissa, président d’UOSSM France. L’organisation affirme aussi que certains hôpitaux, bombardés plusieurs fois, ont été annoncés détruits ou mis hors service alors que les équipes s’étaient réfugiées au sous-sol, «pour se protéger» et «ne plus être pris pour cible». Il n’y avait plus à Alep-Est qu’une quinzaine de médecins et d’infirmières ces derniers jours. Les deux derniers hôpitaux encore en service ont été détruits en novembre. Le communiqué de l’OMS explique toutefois que «quelques services de santé sont encore accessibles» : ce qui ne veut pas dire que les hôpitaux n’ont pas été bombardés.

Les rebelles ont-ils retenu des civils ?

Oui, assurent les Nations unies. «Certains civils qui tentent de s’enfuir sont apparemment bloqués par des groupes armés de l’opposition, notamment le front Fatah al-Sham», a ainsi affirmé le 9 décembre Rupert Colville, le porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Et d’ajouter : «Au cours des deux dernières semaines, le front Fatah al-Sham et les brigades Abou Amara ont apparemment enlevé et tué un nombre inconnu de civils qui avaient demandé aux groupes armés de quitter leur quartier afin d’épargner la vie de la population.» Toujours à Alep-Est, la faction Nourredine al-Zenki a, de son côté, indiqué en début de semaine qu’elle avait demandé à des civils de ne pas quitter leur quartier assiégé, les passages vers les zones contrôlées par le régime n’étant pas sûrs à cause des combats. Le matin du 30 novembre, des familles qui tentaient de fuir ont été tuées dans la Vieille Ville par des tirs d’artillerie. Le bombardement a fait 45 morts et des dizaines de blessés, selon les secouristes de la défense civile, les Casques blancs. Des vidéos du carnage ont été diffusées sur les réseaux sociaux.

Y a-t-il eu des scènes de liesse à Alep-Ouest ?

Les images d’une foule célébrant la «libération» de la partie rebelle d’Alep proviennent de la télévision officielle syrienne. Le plan serré de la caméra sur quelques dizaines de manifestants est un procédé connu pour amplifier l’importance d’une protestation ou en l’occurrence, d’une liesse populaire. «Comme vous, je n’ai vu et entendu ces manifestants qu’à la télévision», nous dit un habitant d’Alep-Ouest contacté par le biais de l’application WhatsApp. Son immeuble, proche de la ligne de front, a été touché par un obus tiré par les rebelles et le dernier étage du bâtiment a été détruit. «Bien sûr que nous sommes soulagés par la fin des combats, dit le sexagénaire, mais pas au point de faire la fête dans la rue. Pas après tout ce qu’on a vécu…» Depuis 2012, les quartiers Ouest d’Alep, contrôlés par les forces gouvernementales, ont été régulièrement frappés par des bombardements qui ont fait des centaines de victimes.

Les chrétiens d’Orient protégés par Poutine ?

Cet argument de la protection des chrétiens d’Orient est abondamment utilisé par Damas et Moscou depuis le début du conflit en Syrie. Outre qu’il s’inscrit parfaitement dans la rhétorique de la lutte contre l’islamisme conquérant et le jihadisme, dont les deux pays se vantent d’être les champions, chacun a instrumentalisé la protection de cette communauté à sa manière.

Le régime de Bachar al-Assad, issu lui-même de la minorité alaouite, s’est présenté comme le défenseur de toutes les «minorités» syriennes face à la majorité sunnite qui voudrait les écarter. Exhiber des hommes d’Eglise devant les ambassadeurs occidentaux et les caméras est une tradition politique très courue à Damas. «Ces patriarches sont tous politisés. Ils sont d’ailleurs désignés par Al-Assad qui leur consent toutes sortes d’avantages personnels», rappelle Samira Moubayed, représentante en France de l’organisation Syriens chrétiens pour la paix. Opposée au régime, la chrétienne damascène raconte comment «les services de sécurité entretiennent la peur chez les chrétiens en leur disant que les islamistes vont venir les tuer tandis qu’ils répriment les opposants chrétiens, comme les autres».

Pour la Russie, après des années d’athéisme d’Etat, se positionner en protectrice des chrétiens du Moyen-Orient est redevenu un argument de sa diplomatie. Elle reprend à son compte un rôle délaissé par l’Occident et lui permet de pousser ses pions dans la région. Sergueï Lavrov, son ministre des Affaires étrangères, en est l’un des principaux promoteurs. En mars 2015 à Genève, en marge d’une réunion de l’ONU, il avait fustigé le «génocide» des chrétiens d’Orient, comme le font les sites d’information prorusses qui parlent de «massacres». Une manière d’amplifier la menace pour mieux faire ressortir l’importance de son rôle protecteur. L’argument est porteur en France où la défense des chrétiens de Syrie et du Liban est une tradition historique. Et où tous les gouvernements doivent affirmer leur engagement en ce sens.

Une guerre pour le pétrole et le gaz ?

Cette idée, qui revient en particulier dans la rhétorique des mouvements d’extrême gauche, anticapitalistes et anti-impérialistes, apparaît comme un héritage idéologique des guerres d’Irak de 1991 et 2003, menées par les Etats-Unis. Tout comme ils ont renversé Saddam Hussein pour s’emparer de son pays qui abrite la quatrième plus grande réserve de brut au monde, les Occidentaux voudraient la chute d’Al-Assad qui résisterait à leurs convoitises. La comparaison ne tient pas. Le sous-sol syrien ne contient plus que des quantités insignifiantes de pétrole. La production dans le pays atteint à peine 30 000 barils par jour, soit dix fois moins que la consommation quotidienne. L’essentiel des importations vient d’Irak ou d’Iran, deux alliés du régime. C’est l’EI qui contrôle la région pétrolifère la plus importante autour de Deir el-Zor, dans l’est du pays. Les Russes ont accusé à plusieurs reprises la Turquie et les pays occidentaux d’acheter ce pétrole à l’EI. «Des tankers acheminaient du pétrole de Daech à plusieurs pays de l’UE», avait révélé l’ambassadrice de Russie à Bruxelles, avant de revenir sur ses affirmations. «Personne ne se bat pour des réserves de pétrole de quelque 2 milliards de barils de brut en Syrie», estime le consultant Moiffak Hassan. Ce dernier fait valoir en revanche l’importance du territoire syrien, un couloir clé pour des oléoducs et gazoducs arabes et iraniens vers l’Europe. «Un enjeu essentiel pour la Russie qui tient à maintenir ses parts de marché du gaz et la dépendance de l’Europe vis-à-vis d’elle face à ses rivaux, le Qatar et l’Iran, qui possèdent les deux plus grandes réserves de gaz au monde.» De plus, la Russie, via Soyuzneftgaz, a signé en 2013 un accord avec la Syrie, sans passer par le processus habituel d’appel d’offres, pour explorer l’offshore syrien. Si l’on veut donc parler de l’enjeu des hydrocarbures dans la guerre en Syrie, il implique surtout les intérêts de la Russie. Pas ceux des pays occidentaux.

L’ONU embarquée dans une intox russe?

Une vidéo de quelques minutes où Eva Bartlett, une journaliste«indépendante», est censée démonter «la rhétorique des médias traditionnels sur la Syrie» a été vue des centaines de milliers de fois. Russia Today (RT), la chaîne d’information financée par Moscou (lire page 4), l’a diffusée sur tous ses canaux, dans plusieurs langues. Sur le site francophone de RT, la vidéo avait été vue vendredi près de 600 000 fois. Une version diffusée sur Facebook comptait plus de 2,5 millions de vues. Bartlett y répond à un confrère norvégien lors d’une conférence de presse.

Elle affirme notamment que les médias ne sont pas crédibles car leurs seules sources viennent d’activistes, voire de «terroristes», que les images de victimes sont manipulées, que les habitants d’Alep n’ont jamais vu de Casques blancs – qui sont de toute façon des «terroristes» (ils ont été pressentis pour recevoir le prix Nobel de la paix) – et enfin que les élections (organisées dans les zones contrôlées par le régime) montrent que la population soutient massivement Bachar al-Assad. Le tout, avec le logo de l’ONU en fond. Ce qui fait le succès de cette vidéo, et lui donnerait sa légitimité, c’est que la conférence a tout l’air d’être organisée par les Nations unies. Ce qui n’est absolument pas le cas.

L’événement s’est bien tenu dans une salle de l’ONU mais a été organisé par la Mission permanente de la république syrienne aux Nations unies, l’équivalent de son ambassade qui, à ce titre, a le droit d’utiliser les salles de presse de l’ONU sans aucun contrôle de l’organisation. Kristoffer Ronneberg, le journaliste qui a interpellé Bartlett, s’y est rendu car l’ambassadeur de Syrie à l’ONU était attendu et a posé une question, «choqué par le manque de nuance dans la présentation» d’Eva Bartlett. Il a maintenant l’impression d’être devenu, à son insu, «une petite pièce dans une grande guerre de propagande». D’autant que Bartlett, qui se présente comme une journaliste indépendante écrit régulièrement sur Russia Today et des sites conspirationnistes et prorusses. Sur son site, elle soutient ouvertement le régime syrien.

Luc Mathieu , Veronika Dorman , Hala Kodmani , Pauline Moullot

Trump à la Maison-Blanche : une interview de Noam Chomsky

Lundi 14 novembre 2016  Par C. J. Polychroniou

Noam Chomsky lors d'une conférence à Buenos Aires, le 12 mars 2015. (Photo: Ministerio de Cultura de la Nación Argentina)

Noam Chomsky lors d’une conférence à Buenos Aires, le 12 mars 2015. (Photo: Ministerio de Cultura de la Nación Argentina)

Le 8 novembre 2016, Donald Trump a réussi le plus grand bouleversement de la politique américaine en exploitant avec succès la colère des électeurs blancs et en faisant appel aux penchants les plus vils de la population, d’une manière qui aurait probablement impressionné le propagandiste nazi Joseph Goebbels lui-même.

Mais que signifie au juste la victoire de Trump, et à quoi peut-on s’attendre de la part de ce mégalomane lorsqu’il prendra les rênes du pouvoir le 20 janvier 2017 ? Quelle est l’idéologie politique de Trump, et le « trumpisme », s’il existe, constitue-il un mouvement ? La politique étrangère des États-Unis sera-t-elle différente sous l’administration Trump ?

Il y a quelques années, l’intellectuel reconnu Noam Chomsky avertissait que le climat politique aux États-Unis était mûr pour l’émergence d’un personnage autoritaire. Maintenant, il partage ses pensées sur les conséquences de cette élection, l’état moribond du système politique américain et il dit pourquoi Trump est une réelle menace pour le monde et la planète en général.

C. J. Polychroniou pour Truthout : Noam, l’impensable est arrivé : déjouant tous les pronostics, Donald Trump a remporté une victoire décisive sur Hillary Clinton, et l’homme que Michael Moore décrivait comme un “dépravé, ignorant, un clown à mi-temps et un sociopathe à plein temps” va être le prochain président des États-Unis. Selon vous, quels ont été les éléments déterminants qui ont amené les électeurs américains à provoquer le plus grand bouleversement de l’histoire de la politique américaine ?

Noam Chomsky : Avant de répondre à cette question, je pense qu’il est important de prendre du recul pour comprendre ce qui s’est passé le 8 novembre, une date qui pourrait se révéler être une des plus importantes de l’histoire humaine, selon la manière dont nous l’interprétons.

Pas d’exagération.

L’information la plus importante du 8 novembre a été à peine remarquée et a une certaine importance en soi.

Le 8 novembre, au Maroc, lors de la conférence internationale sur le changement climatique (COP22) qui a été organisée pour poursuivre l’accord de Paris signé lors de la COP21, l’Organisation Mondiale de la Météorologie (WMO) a rendu public  un rapport. La WMO a indiqué que les cinq dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées. Elle a mentionné une élévation du niveau des océans, devant encore augmenter très prochainement du fait de la fonte étonnamment rapide de la glace polaire, plus particulièrement des glaciers de l’Antarctique. Déjà, la glace de la mer de l’Arctique, durant ces cinq dernières années, est 28% en dessous de la moyenne des 29 années précédentes, élevant non seulement le niveau des océans, mais réduisant aussi l’effet de refroidissement dû à la réflexion des rayons solaires par la glace polaire, accélérant donc les effets du réchauffement mondial. Le WMO a indiqué de plus que les températures approchaient dangereusement de l’objectif établi par la COP21, en plus d’autres affirmations et prévisions.

Un autre événement a eu lieu le 8 novembre, qui pourrait également avoir une certaine importance historique pour des raisons, encore une fois, à peine mentionnées.

Le 8 novembre, le pays le plus puissant de l’histoire mondiale, celui qui va marquer de son empreinte le futur proche, a vécu une élection. Les résultats ont placé les pleins pouvoirs du gouvernement – exécutif, Congrès, Cour suprême – dans les mains du parti républicain, devenu ainsi l’organisation la plus dangereuse de l’histoire.

Hormis la dernière phrase ci-dessus, tout ceci est incontestable. Si la dernière phrase peut sembler farfelue, voire scandaleuse, est-ce vraiment le cas ? Les faits parlent d’eux-mêmes. Le parti a pour objectif de détruire la vie humaine développée le plus rapidement possible. Il n”existe aucun précédent historique à une telle position.

Est-ce une exagération ? Prenez en compte que nous n’avons été qu’observateurs.

Durant les primaires des Républicains, chaque candidat a nié dire que ce qui arrive, arrive réellement – à l’exception des modérés, comme Jeb Bush, qui a dit que tout est incertain mais que nous n’avons rien à faire car nous produisons plus de gaz naturel, grâce à la fracturation. Cependant, John Kasich a confirmé que le réchauffement mondial a bien cours, mais il a ajouté que “nous allons brûler du charbon en Ohio et nous n’allons pas nous en excuser.”

Le candidat vainqueur, désormais le président élu, vise une augmentation rapide de la consommation de carburants fossiles, dont le charbon, le détricotage des réglementations, le rejet de toute aide aux pays en voie de développement qui cherchent à transiter vers une énergie renouvelable, et, en règle générale, foncer dans le mur le plus vite possible.

Trump a déjà posé des jalons pour démanteler l’Environmental Protection Agency (EPA), en plaçant à sa tête pour la transition de l’EPA un climato-sceptique bien connu et fier de l’être, Myron Ebell. Le conseiller de Trump en matière d’énergie, le milliardaire du milieu pétrolier Harold Hamm, a annoncé ses souhaits, qui étaient prévisibles : démanteler la réglementation, couper les taxes de l’industrie (et généralement celles du riche secteur des affaires), augmenter la production de carburants fossiles, en supprimant le moratoire d’Obama sur le pipeline Dakota Access. Le marché a réagi rapidement. Les actions des sociétés liées à l’énergie ont grimpé en flèche, notamment le plus important groupe mondial d’extraction du charbon, Peabody Energy, qui était alors placé sous surveillance financière pour risque de dépôt de bilan, mais qui a enregistré un gain de 50% après la victoire de Trump.

Les effets du déni républicain ont déjà été ressentis. Il y avait eu l’espoir que l’accord de la COP21 à Paris mènerait à un traité à la hauteur des enjeux, mais de telles idées ont été abandonnées car le Congrès républicain n’allait pas accepter les contraintes, ce qui fait que seul un accord volontaire a vu le jour, évidemment beaucoup plus faible.

Les effets peuvent bientôt devenir encore plus évidents qu’ils ne le sont déjà. Au seul Bangladesh, des dizaines de millions de personnes devraient fuir les plaines de faible altitude au cours des prochaines années à cause de l’élévation du niveau de la mer et des conditions météorologiques plus violentes, créant une crise migratoire qui rendra la situation actuelle insignifiante. « Les migrants doivent avoir le droit de se rendre dans les pays d’où proviennent tous ces gaz à effet de serre. Des millions devraient pouvoir se rendre aux États-Unis. Et dans les autres pays riches qui se sont enrichis tout en apportant une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène, marquée par la transformation humaine radicale de l’environnement. Ces conséquences catastrophiques ne peuvent que s’accroître, non seulement au Bangladesh, mais dans toute l’Asie du Sud, car les températures, déjà intolérables pour les pauvres, montent inexorablement et les glaciers himalayens fondent, menaçant l’approvisionnement en eau. Déjà en Inde, environ 300 millions de personnes manquent d’eau potable. Et les effets vont aller bien au-delà.

Il est difficile de trouver les mots pour signifier le fait que les humains se trouvent face à la question la plus importante de leur histoire – si la vie humaine développée va survivre dans la forme que nous lui connaissons – et que la réponse est une accélération vers le désastre.

Des observations similaires concernent l’autre problème à propos de la survie humaine, la menace d’une destruction nucléaire, qui a plané au-dessus de nos têtes pendant les 70 dernières années et qui s’amplifie désormais.

Il n’est pas plus facile de trouver les mots pour décrire le constat tout à fait étonnant que, dans toute la masse d’informations concernant l’extravagance électorale, ces faits ont à peine été mentionnés. Je manque terriblement de mots appropriés.

Pour revenir enfin à la question soulevée, pour être précis, il semble que Clinton ait obtenu une légère majorité des voix. La victoire apparemment décisive est en relation avec des caractéristiques curieuses de la politique américaine : entre autres facteurs, le collège électoral qui est un reliquat de la fondation du pays en tant qu’alliance d’États distincts ; le système du gagnant-rafle-tout dans chaque état ; l’organisation des districts du Congrès (parfois par tripatouillage électoral) pour donner plus de poids aux votes ruraux (dans les élections passées, et probablement celle-ci aussi, les démocrates ont eu une marge confortable de victoires dans le vote populaire pour la présidence, mais détiennent une minorité de sièges) ; le taux très élevé d’abstentions (habituellement près de la moitié à des élections présidentielles, celle-ci incluse). Le fait d’une certaine importance pour l’avenir est que dans la classe d’âge 18-25, Clinton a gagné facilement, et que Sanders avait un niveau de soutien encore plus élevé. Ce qui démontre que ces problèmes dépendent de la façon dont la future génération y fera face.

Selon les informations actuelles, Trump a battu tous les records dans le soutien qu’il a reçu de la part des électeurs blancs, de la classe ouvrière et de la classe moyenne basse, en particulier dans la fourchette de revenus de 50 000 à 90 000 dollars, ruraux et suburbains. Ces groupes partagent la colère, répandue dans tout l’Occident, envers l’establishment centriste, révélée aussi bien par le résultat du vote inattendu du Brexit que par l’effondrement des partis centristes en Europe continentale. [Beaucoup] de ceux qui sont en colère et qui sont mécontents sont victimes des politiques néolibérales de la dernière génération, les politiques décrites par le président de la Fed, Alan Greenspan, « Saint-Alan », comme l’a qualifié révérencieusement la profession économique et d’autres admirateurs jusqu’à ce que l’économie miraculeuse qu’il supervisait s’écrase en 2007-2008, menaçant de faire s’écrouler l’économie mondiale avec elle. Comme l’a expliqué Greenspan durant ses jours de gloire, ses succès en matière de gestion économique reposaient essentiellement sur une « insécurité croissante des travailleurs ». Les travailleurs intimidés ne demanderaient pas des augmentations de salaire, des avantages et une sécurité plus élevées, mais seraient satisfaits de la stagnation des salaires et des avantages réduits qui indiquent une économie saine selon les normes néolibérales.

Les travailleurs, qui ont été les cobayes de ces expérimentations en théorie économique, ne sont pas particulièrement heureux du résultat. Ils ne sont pas, par exemple, enchantés du fait qu’en 2007, au sommet du miracle néolibéral, les salaires réels des travailleurs des basses classes étaient plus bas qu’ils ne l’avaient été des années auparavant, ou que les salaires réels des travailleurs masculins se situaient aux alentours de ceux des années 1960 pendant que des gains spectaculaires sont allés dans les poches d’un très petit nombre au sommet, disproportionnellement une fraction de 1%. Ceci ne dépendait pas du résultat de l’offre et de la demande du marché, de la réussite ou du mérite, mais plutôt de décisions politiques déterminées, des sujets analysés avec soin par l’économiste Dean Baker dans un travail récemment publié.

Le sort réservé au salaire minimum illustre ce qui s’est passé. Durant les années 50 et 60 qui sont des périodes de croissance forte et équitable, le salaire minimum sous lequel aucun salaire ne peut être fixé a évolué de la même manière que la productivité. Cela prit fin avec le déclenchement de la doctrine néo-libérale. Depuis lors, le salaire minimum a stagné en valeur réelle. S’il avait continué sur la même lancée qu’auparavant, il serait probablement aux alentours de 20$ par heure. De nos jours, l’augmenter à 15$ par heure est considéré comme une révolution politique.

Avec tous les discours sur le quasi plein emploi d’aujourd’hui, la participation de la population active reste inférieure à la norme antérieure. Et pour les travailleurs, il y a une grande différence entre un emploi stable dans le secteur manufacturier avec des salaires et des avantages sociaux syndicaux, comme dans les années précédentes, et un emploi temporaire avec peu de sécurité dans certaines professions de service. Mis à part les salaires, les avantages et la sécurité, il y a une perte de dignité, d’espoir pour l’avenir, et du sentiment d’appartenance à un monde dans lequel on joue un rôle digne d’intérêt.

L’impact est bien senti au travers du portrait sensible et lumineux fait par Arlie Hochschild d’un bastion Trump en Louisiane, où elle a vécu et travaillé pendant de nombreuses années. Elle utilise l’image d’une file dans laquelle les habitants sont debout, s’attendant à avancer progressivement car ils travaillent dur et respectent toutes les valeurs conventionnelles. Mais leur position dans la file s’est bloquée. Devant eux, ils voient des gens bondir en avant, mais cela ne les désespère pas, parce que c’est « le mode de vie américain » pour (prétendument) mériter d’être récompensé. Ce qui cause la détresse réelle est ce qui se passe derrière eux. Ils croient que des « gens indignes » qui ne « suivent pas les règles » sont propulsés devant eux par des programmes du gouvernement fédéral qu’ils estiment à tort conçus pour les Afro-Américains, les immigrants et d’autres qu’ils considèrent souvent avec mépris. Tout cela est exacerbé par les inventions racistes de Ronald Reagan au sujet des « assistés » (implicitement noirs) qui volent l’argent durement gagné des Blancs et autres fantasmes.

Parfois, l’incapacité à expliquer, en soi une forme de mépris, joue un rôle dans la haine du gouvernement. J’ai rencontré une fois un peintre à Boston qui s’était tourné amèrement contre le gouvernement « malveillant » après qu’un bureaucrate de Washington, qui ne connaissait rien à la peinture, avait organisé une réunion de peintres pour leur dire qu’ils ne pouvaient plus utiliser de peinture au plomb, « la seule qui était fiable » comme tous le savaient, mais le technocrate ne le comprenait pas. Cela a détruit sa petite entreprise, l’obligeant à peindre des maisons ainsi que la sienne avec des produits de qualité inférieure imposés par les élites du gouvernement.

Parfois il y a aussi de véritables raisons à ces attitudes envers les bureaucraties gouvernementales. Hochschild décrit un homme dont la famille et les amis souffrent amèrement des effets mortels de la pollution chimique, mais qui méprise le gouvernement et les « élites libérales » parce que, pour lui, l’EPA (Environmental Protection Agency) signifie qu’un type ignorant lui dit qu’il ne peut pas pêcher, mais ne fait rien contre les usines chimiques.

Ce sont juste des exemples de la réalité des vies des partisans de Trump, qui sont amenés à croire que Trump va faire quelque chose pour remédier à leur sort, même si un rapide regard sur ses propositions fiscales et autres démontrent le contraire, se révélant un problème de plus pour les activistes qui espèrent repousser le pire et faire avancer les changements désespérément nécessaires.

Les sondages effectués à la sortie des bureaux de vote révèlent que l’engouement pour Trump a été inspiré principalement par la conviction qu’il représentait le changement, tandis que Clinton était perçue comme le candidat qui perpétuerait leur détresse. Le « changement » que Trump est susceptible d’apporter sera nuisible ou pire, mais il est compréhensible que les conséquences ne sont pas claires pour des personnes isolées dans une société atomisée dépourvue des types d’associations (comme les syndicats) qui peuvent éduquer et organiser. C’est une différence cruciale entre le désespoir d’aujourd’hui et les attitudes généralement optimistes de beaucoup de travailleurs sous une contrainte économique beaucoup plus grande pendant la grande dépression des années 1930.

Il y a d’autres facteurs qui expliquent le succès de Trump. Des études comparatives montrent que les doctrines de suprématie blanche ont eu une influence encore plus forte sur la culture américaine qu’en Afrique du Sud, et ce n’est pas un secret que la population blanche est en déclin. Dans une décennie ou deux, on estime que les Blancs seront une minorité de la main-d’œuvre, et peu de temps plus tard, une minorité de la population. La culture traditionnelle conservatrice est également perçue comme étant attaquée par les succès de la politique identitaire, considérée comme le domaine des élites qui n’ont que du mépris pour les “américains [blancs] pratiquants, patriotiques, travailleurs, avec de vrais valeurs familiales” qui voient leur pays familier disparaître sous leurs yeux.

L’une des difficultés pour éveiller l’inquiétude du public face aux très graves menaces du réchauffement climatique est que 40% de la population américaine ne voit pas en quoi c’est un problème, puisque le Christ reviendra dans quelques décennies. Environ le même pourcentage pense que le monde a été créé il y a quelques milliers d’années. Si la science entre en conflit avec la Bible, tant pis pour la science. Il serait difficile de trouver une situation analogue dans d’autres sociétés.

Le Parti Démocrate a abandonné toute réelle préoccupation pour les travailleurs dans les années 1970, et ils ont donc été attirés dans les rangs de leurs ennemis de classe, qui au moins prétendent parler leur langue : le style folk de Reagan de faire de petites blagues tout en mangeant des haricots, l’image soigneusement cultivée par George W. Bush d’un type normal que vous pourriez rencontrer dans un bar, qui a aimé couper des broussailles sur le ranch par une température de 40 degrés, et ses erreurs de prononciation probablement simulées. (Il est peu probable qu’il ait parlé comme ça à Yale). Et maintenant Trump, qui donne la parole aux gens qui ont des griefs légitimes : des gens qui ont perdu non seulement leur emploi, mais aussi le sentiment d’estime de soi, et qui se défendent contre le gouvernement qu’ils perçoivent comme ayant détruit leur vie (non sans raison).

L’une des grandes réalisations du système doctrinal a été de détourner la colère du secteur des entreprises vers le gouvernement qui met en œuvre les programmes que le secteur des entreprises conçoit, comme les ententes de protection des entreprises et des droits des investisseurs, qui sont uniformément décrites comme “Accords commerciaux” dans les médias. Avec tous ses défauts, le gouvernement est, dans une certaine mesure, sous influence et contrôle populaire, contrairement au secteur des entreprises. Il est très avantageux pour le monde des affaires d’entretenir la haine pour les bureaucrates gouvernementaux à lunettes et de chasser de l’esprit des gens l’idée subversive que le gouvernement pourrait devenir un instrument de la volonté populaire, un gouvernement par et pour le peuple.

Trump représente-t-il un nouveau mouvement dans la politique américaine ou le résultat de cette élection est-il essentiellement un rejet d’Hillary Clinton par les électeurs qui détestent les Clinton et qui en ont marre de la « politique habituelle » ?

Ce n’est pas nouveau. Les deux partis politiques se sont déplacés vers la droite pendant la période néolibérale. Les néo-démocrates d’aujourd’hui sont à peu près ce qu’on appelait les « républicains modérés ». La « révolution politique » que Bernie Sanders appelait, à juste titre, n’aurait pas grandement surpris Dwight Eisenhower. Les républicains se sont tellement orientés vers le dévouement aux riches et au secteur des entreprises qu’ils ne peuvent espérer obtenir de votes sur leurs programmes actuels. Ils se sont tournés vers la mobilisation de secteurs de la population qui ont toujours été présents, mais pas comme force de coalition politique organisée : les évangéliques, les nativistes, les racistes et les victimes des formes de mondialisation conçues pour faire travailler les travailleurs du monde entier en concurrence les uns avec les autres. Le tout en protégeant les privilégiés et en sapant les mesures légales et autres assurant une protection aux travailleurs avec des moyens d’influencer la prise de décision dans les secteurs publics et privés étroitement liés, notamment avec des syndicats efficaces.

Les conséquences ont été évidentes dans les récentes primaires républicaines. Tous les candidats issus de la base, comme Michele Bachmann, Herman Cain ou Rick Santorum, ont été si extrêmes que l’establishment républicain a dû utiliser ses vastes ressources pour les battre. La différence en 2016 est que l’establishment a échoué, à son grand désarroi, comme nous l’avons vu.

A tort ou à raison, Clinton était l’incarnation des politiques craintes et haïes, alors que Trump a été perçu comme le symbole du « changement ». Un changement de ce genre exige un examen attentif de ses propositions réelles, quelque chose qui a grandement manqué dans ce qui a été porté à la connaissance du public. La campagne elle-même a été remarquable en évitant les questions, et les commentaires des médias se sont généralement conformés à la norme, en restant au plus près du concept selon lequel la véritable « objectivité » signifie signaler exactement ce qui est « dans le cadre », sans s’aventurer au-delà.

Trump a déclaré à la suite du résultat de l’élection qu’il « représentera tous les Américains ». Comment va-t-il le faire alors que la nation est si divisée et qu’il a déjà exprimé une haine profonde pour de nombreux groupes aux États-Unis, y compris les femmes et les minorités ? Voyez-vous une ressemblance entre le Brexit et la victoire de Donald Trump ?

Il y a des similitudes avec le Brexit, mais aussi avec la montée des partis ultra-nationalistes d’extrême droite en Europe, dont les dirigeants ont vite félicité Trump pour sa victoire, car ils le perçoivent comme un des leurs : Nigel Farage, Marine Le Pen, Viktor Orban et d’autres comme eux. Et ces développements sont assez effrayants. Un regard sur les sondages en Autriche et en Allemagne – l’Autriche et l’Allemagne – ne peut manquer d’évoquer des souvenirs désagréables pour ceux qui sont familiers avec les années 1930, encore plus pour ceux qui ont observé directement, comme je l’ai fait étant enfant. Je me souviens encore avoir écouté les discours d’Hitler, ne comprenant pas les mots, bien que le ton et la réaction de l’auditoire étaient assez effrayants. Le premier article dont je me souviens était en février 1939, après la chute de Barcelone, sur la propagation apparemment inexorable de la peste fasciste. Et par étrange coïncidence, c’est de Barcelone que ma femme et moi avons regardé les résultats de l’élection présidentielle américaine de 2016.

Quant à la façon dont Trump va gérer ce qu’il a apporté – non créé, mais mis en avant – nous ne pouvons pas en dire plus. Peut-être que sa caractéristique la plus frappante est l’imprévisibilité. Beaucoup de choses vont dépendre des réactions de ceux qui ont été consternés par sa performance et les visions de sociétés qu’il a projetées, telles qu’elles sont.

Trump n’a pas de posture identifiable sur les problèmes économiques, sociaux et politiques, cependant il y a de claires tendances autoritaires dans son comportement. Donc, n’y a-t-il pas un certain fond de vérité dans ceux qui clament que Trump pourrait représenter l’émergence d’un “fascisme à visage humain” aux États-Unis ?

Pendant de nombreuses années, j’ai écrit et parlé à propos du danger de la montée d’un idéologue honnête et charismatique aux États-Unis, quelqu’un qui pourrait exploiter la peur et la colère qui ont depuis longtemps bouillonné dans une grande partie de la société, et qui pourrait les détourner loin des agents réels de ce malaise vers des cibles vulnérables. Cela pourrait bien conduire à ce que le sociologue Bertram Gross a appelé un « fascisme à visage humain » dans une étude perceptive qu’il avait menée il y a 35 ans. Mais cela exige un idéologue honnête, de type hitlérien, et non pas quelqu’un dont la seule idéologie percevable est lui-même. Les dangers, cependant, ont été réels pendant de nombreuses années, peut-être encore plus à la lumière des forces que Trump a déchaîné.

Avec les Républicains à la Maison Blanche, et contrôlant aussi les deux chambres ainsi que la future composition de la Cour Suprême, à quoi vont ressembler les États-Unis pour au moins les quatre prochaines années ?

Son succès dépend de ses affectations et du cercle de ses conseillers. Les premières indications sont peu attrayantes, pour le dire modérément.

La Cour suprême sera dans les mains des réactionnaires pendant de nombreuses années, avec des conséquences prévisibles. Si Trump suit ses programmes budgétaires selon le modèle de Paul Ryan, il y aura d’énormes avantages pour les très riches, estimés par le Centre de politique fiscale comme une réduction d’impôt de plus de 14% pour le top 0,1% et une réduction substantielle plus généralement à l’extrémité supérieure de l’échelle de revenu, mais avec pratiquement aucun allègement fiscal pour les autres, qui seront également confrontés à de nouvelles lourdes charges. Le correspondant économique du Financial Times, Martin Wolf, écrit : « Les propositions fiscales donneraient d’énormes avantages aux américains déjà riches, comme M. Trump, » tout en laissant les autres le bec dans l’eau, y compris, bien sûr, dans sa circonscription. La réaction immédiate du monde des affaires révèle que Big Pharma, Wall Street, l’industrie militaire, les industries de l’énergie et diverses autres institutions merveilleuses en attendent un avenir très brillant.

Un point positif pourrait être le programme d’infrastructures qu’a promis Trump (avec son lot de discussions et de commentaires), qui dissimule le fait que c’est essentiellement le programme de relance d’Obama qui aurait été très bénéfique pour l’économie et la société en général, mais qui a été enterré par le Congrès républicain sous prétexte qu’il allait faire exploser le déficit. Bien que cette accusation fût fausse à l’époque, étant donné que les taux d’intérêt étaient très bas, c’est un atout pour Trump, qui a repris ce programme en le complétant par des réductions d’impôts radicales pour les riches et le secteur des entreprises, et par des augmentations des dépenses accordées au Pentagone.

Il y a cependant une échappatoire, fournie par Dick Cheney quand il explique au secrétaire du Trésor de Bush que “Reagan a prouvé que les déficits n’ont pas d’importance,” signifiant que les déficits que nous, Républicains, créons dans le but de gagner en popularité, laissons quelqu’un d’autre, de préférence les Démocrates, réparer les pots cassés. Cette technique pourrait marcher, pendant un moment au moins.

Il y a également de nombreuses questions, au sujet des conséquences en termes de politique étrangère, qui restent sans réponse.

Il existe une admiration mutuelle entre Trump et Poutine. Quelle probabilité a-t-on de voir s’ouvrir une nouvelle ère dans les relations USA-Russie ?

Une perspective encourageante pourrait être une réduction des très dangereuses tensions croissantes à la frontière russe : notez “la frontière russe” et pas la frontière mexicaine. C’est donc un sujet que nous ne pouvons pas aborder ici. Il est également possible que l’Europe s’éloigne de l’Amérique de Trump, comme l’ont déjà suggéré la chancelière [Angela] Merkel et d’autres dirigeants européens, et la voix britannique du pouvoir américain, après le Brexit. Cela pourrait éventuellement conduire à des efforts européens pour désamorcer les tensions et peut-être même des efforts pour aller vers quelque chose similaire à la vision de Mikhaïl Gorbatchev d’un système intégré de sécurité eurasienne sans alliances militaires, rejeté par les États-Unis en faveur de l’expansion de l’OTAN, une vision remise au goût du jour par Poutine, proposition sérieuse ou non, nous ne le savons pas, puisque le geste a été ignoré.

La politique étrangère des États-Unis sous l’administration Trump a-t-elle toutes les chances d’être plus ou moins militariste que ce que nous avons vu sous l’administration Obama, ou même sous l’administration de George W. Bush ?

Je ne pense pas que quiconque puisse répondre à cette question avec certitude. Trump est trop imprévisible. Il reste trop de questions ouvertes. Ce que nous pouvons dire est que la mobilisation populaire et l’activisme, correctement organisés et menés, peuvent faire une grande différence.

Et nous devons garder à l’esprit que les enjeux sont très importants.

C.J. Polychroniou est un économiste politique et politologue qui a enseigné et travaillé au sein d’universités et de centres de recherche en Europe et aux États-Unis.

Source : Truthout, le 14/11/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Saisie de la Cour de Justice sur le CETA

Voici une résolution contre le CETA que j’ai co-signée

justiceRésolution du Parlement européen demandant l’avis de la Cour de justice sur la compatibilité avec les traités de l’accord envisagé entre le Canada et l’Union européenne dit accord économique et commercial global (AECG)
(2016/2981(RSP))

Le Parlement européen,
– vu l’accord envisagé entre le Canada et l’Union européenne sur l’accord économique et commercial global (AECG),
– vu la proposition de décision du Conseil relative à la conclusion de l’accord économique et commercial global entre le Canada, d’une part, et l’Union européenne et ses États membres, d’autre part,
– vu l’article 218 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, en particulier ses articles 6 et 11,
– vu l’article 108, paragraphe 6, de son règlement,

A. considérant que le 27 avril 2009, le Conseil a autorisé la Commission à négocier, au nom de l’Union européenne et de ses États membres, un accord d’intégration économique avec le Canada;

B. considérant que le 12 septembre 2011, le Conseil a adopté une recommandation de la Commission relative à la modification des directives de négociation pour la conclusion d’un accord d’intégration économique avec le Canada, afin d’autoriser la Commission à engager des négociations, au nom de l’Union, au sujet des investissements;

C. considérant que les négociateurs ont conclu les négociations sur l’AECG en août 2014 et achevé l’examen juridique le 29 février 2016;

D. considérant que le texte de l’accord présenté au Conseil, qui doit être conclu, signé et appliqué à titre provisoire, comprend un chapitre sur les investissements (chapitre huit), qui inclut, entre autres, une section consacrée à la protection des investissements (section D) et une autre dédiée à la résolution des différends en matière d’investissements entre investisseurs et États (section F).

1. estime qu’il existe une incertitude juridique quant à la compatibilité de l’accord envisagé avec les traités, en particulier l’article 19 du traité sur l’Union européenne et les articles 49, 54, 56, 267 et 340 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne;

2. décide de demander à la Cour de justice un avis sur la compatibilité de l’accord envisagé avec les traités;

3. charge son Président de prendre les mesures nécessaires pour recueillir l’avis de la Cour de justice et de transmettre la présente résolution pour information au Conseil et à la Commission.

Le texte belge soumis aux 27 autres États et au Canada aura la même valeur juridique que le CETA lui-même. Il y a des avancées considérables.

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samedi 29 octobre 2016
par  Raoul Marc Jennar

Contrairement à ce que je craignais, le statut de ce texte ne prend pas la forme d’une réserve de la Belgique, mais bien d’un document interprétatif du CETA qui doit donc être approuvé par les 27 États membres et par le Canada.

Et qui aura la même valeur juridique que le CETA lui-même.

Une première lecture de ce texte qu’on trouvera ci-dessous interdit de parler de « capitulation ».

Il y a des avancées considérables.

Ainsi par exemple à propos des services publics, il est écrit que « l’AECG (CETA en français et merci à la Wallonie d’avoir imposé le sigle français) n’empêchera pas les pouvoirs publics de fournir des services publics précédemment assurés par des fournisseurs privés ni de ramener sous le contrôle public des services qu’ils avaient choisis de privatiser. L’AECG n’implique pas que l’adjudication d’un service public à des fournisseurs privés fait irrémédiablement entrer celui-ci dans le domaine des services commerciaux. » Rien que cette disposition représente une petite révolution par rapport à l’AGCS comme par rapport à ce qui se négocie dans le cadre du TISA. C’est la fin de l’effet de cliquet. C’est la fin de l’irréversibilité des privatisations telle qu’elle se trouve dans le TISA.

Jamais un document de ce statut n’a été aussi loin dans la remise en cause d’avancées néo-libérales observées dans les négociations en cours.

C’est pourquoi je me demande s’il va être accepté.

Que va en dire la Commission européenne qui n’a pas obtenu ce qui se trouve dans le texte belge ?

Et les 27 autres États qui n’ont pas fait davantage ?

Et le Canada ?

Est-ce solide ?

Cela dépend du statut juridique du texte, mais tout est écrit qui le rende contraignant.

Est-ce assez ?

Pour ma part, habitué à ce genre de textes, je salue les avancées obtenues. Elles sont impressionnantes. Mais je laisse à chacun le soin d’en juger.

Instrument interprétatif commun concernant l’accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada, d’une part, et l’Union européenne et ses États membres, d’autre part

 1. Préambule

 À l’occasion de la signature de l’accord économique et commercial global (AECG), l’Union européenne et ses États membres ainsi que le Canada font l’instrument interprétatif commun ci-après.

a.

L’AECG incarne l’engagement commun qu’ont pris le Canada ainsi que l’Union européenne et ses États membres en faveur d’un commerce libre et équitable au sein d’une société dynamique et tournée vers l’avenir. Il s’agit d’un accord commercial moderne et progressif qui contribuera à stimuler le commerce et l’activité économique, mais qui veillera également à promouvoir et à défendre nos valeurs et nos conceptions communes quant au rôle des pouvoirs publics dans la société.

b.

L’AECG crée de nouvelles perspectives en matière de commerce et d’investissement pour les citoyens européens et canadiens, son texte final reflétant la force et la profondeur des relations entre l’UE et le Canada, ainsi que les valeurs fondamentales qui nous sont chères. Nous tenons notamment à rappeler ce qui suit:

– l’intégration au sein de l’économie mondiale constitue une source de prospérité pour nos concitoyens;

– nous sommes fermement attachés à un commerce libre et équitable, dont les avantages doivent s’étendre à des secteurs aussi larges que possible de nos sociétés;

– les échanges commerciaux ont pour principal objectif d’accroître le bien-être des citoyens en soutenant les emplois et en suscitant une croissance économique durable; le Canada ainsi que l’Union européenne et ses États membres sont conscients de l’importance que revêt le droit de fixer des règles dans l’intérêt public et l’ont consigné dans l’accord;

– les activités économiques doivent s’inscrire dans le cadre de règles claires et transparentes définies par les pouvoirs publics.

c.

L’Union européenne et ses États membres ainsi que le Canada conserveront dès lors la capacité de réaliser les objectifs légitimes de politique publique définis par leurs institutions démocratiques dans des domaines tels que la santé publique, les services sociaux, l’éducation publique, la sécurité, l’environnement, la moralité publique, la protection des données et de la vie privée, ainsi que la promotion et la protection de la diversité culturelle.

L’AECG n’aura pas non plus pour effet d’affaiblir nos normes et réglementations respectives concernant l’innocuité alimentaire, la sécurité des produits, la protection des consommateurs, la santé, l’environnement ou la protection du travail. Les biens importés, les fournisseurs de services et les investisseurs doivent continuer de respecter les exigences imposées au niveau national, y compris les règles et réglementations applicables. L’Union européenne et ses États membres, d’une part, et le Canada, d’autre part, réaffirment les engagements qu’ils ont pris en matière de précaution dans le cadre d’accords internationaux.

d.

Le présent instrument conjoint expose clairement et sans ambiguïté, au sens de l’article 31 de la convention de Vienne sur le droit des traités, ce sur quoi le Canada ainsi que l’Union européenne et ses États membres se sont entendus dans un certain nombre de dispositions de l’AECG qui ont fait l’objet de débats et de préoccupations au sein de l’opinion publique et fournit dès lors une interprétation agréée. Cela concerne, notamment, l’incidence de l’AECG sur la capacité des pouvoirs publics à réglementer dans l’intérêt public, ainsi que les dispositions sur la protection des investissements et le règlement des différends, et sur le développement durable, les droits des travailleurs et la protection de l’environnement.

2. Droit de réglementer

L’AECG préserve la capacité de l’Union européenne et de ses États membres ainsi que du Canada àadopter et à appliquer leurs propres dispositions législatives et réglementaires destinées à réglementer les activités économiques dans l’intérêt public, à réaliser des objectifs légitimes de politique publique tels que la protection et la promotion de la santé publique, des services sociaux, de l’éducation publique, de la sécurité, de l’environnement et de la moralité publique, la protection sociale ou des consommateurs, la protection des données et de la vie privée, ainsi que la promotion et la protection de la diversité culturelle.

3. Coopération en matière de réglementation

L’AECG offre au Canada et à l’Union européenne et ses États membres une plateforme visant à faciliter la coopération entre leurs autorités de réglementation, l’objectif étant d’améliorer la qualité de la réglementation et d’utiliser plus efficacement les ressources administratives. Cette coopération s’effectuera sur une base volontaire, les autorités de réglementation pouvant choisir librement de coopérer, sans y être contraintes ou sans devoir mettre en œuvre les résultats de leur coopération.

4. Services publics

a.

L’Union européenne et ses États membres ainsi que le Canada affirment et reconnaissent le droit des pouvoirs publics, à tous les niveaux, d’assurer et de soutenir la fourniture de services qu’ils considèrent comme étant des services publics, y compris dans des domaines tels que la santé et l’éducation publiques, les services sociaux et le logement, ainsi que le captage, l’épuration et la distribution d’eau.

b.

L’AECG n’empêche pas les pouvoirs publics de définir et de réglementer la fourniture de ces services dans l’intérêt public. L’AECG n’imposera pas aux pouvoirs publics de privatiser des services et ne les empêchera pas d’élargir la gamme des services qu’ils fournissent au public.

c.

L’AECG n’empêchera pas les pouvoirs publics de fournir des services publics précédemment assurés par des fournisseurs privés ni de ramener sous le contrôle public des services qu’ils avaient choisis de privatiser. L’AECG n’implique pas que l’adjudication d’un service public à des fournisseurs privés fait irrémédiablement entrer celui-ci dans le domaine des services commerciaux.

5. Sécurité ou assurances sociales

Le Canada et l’Union européenne et ses Etats membres peuvent réglementer la fourniture de services publics tels que la sécurité sociale et les assurances sociales dans l’intérêt public. L’Union européenne et ses Etats membres et le Canada confirment que la sécurité sociale obligatoire et les systèmes d’assurances sont exclus de l’accord en vertu de l’article 13.2(5) ou sont exemptés des obligations de libéralisation de l’accord sur base des réserves prises par l’Union européenne et de ses Etats membres et du Canada sur les services sociaux et de santé.

6. Protection des investissements

a.

L’AECG établit des règles modernes en matière d’investissements, qui préservent le droit des pouvoirs publics de réglementer dans l’intérêt public, y compris lorsque les réglementations en question concernent des investissements étrangers, tout en garantissant un niveau élevé de protection des investissements et en prévoyant une procédure équitable et transparente de règlement des différends. L’AECG ne conduira pas à accorder un traitement plus favorable aux investisseurs étrangers qu’aux investisseurs nationaux. L’AECG ne privilégie pas l’utilisation du système juridictionnel des investissements qu’il met en place. Les investisseurs peuvent opter pour les voies de recours disponibles au niveau des tribunaux nationaux.

b.

L’AECG précise que les pouvoirs publics peuvent modifier leur législation, indépendamment du fait que ces modifications puissent avoir des effets défavorables sur un investissement ou sur les attentes de profit d’un investisseur. Par ailleurs, l’AECG précise que toute indemnité due à un investisseur sera fondée sur une détermination objective effectuée par le Tribunal et qu’elle ne sera pas supérieure à la perte subie par l’investisseur.

c.

L’AECG établit des normes clairement définies relatives à la protection des investissements, notamment en matière de traitement juste et équitable et d’expropriation, et fournit aux tribunaux chargés du règlement des différends des orientations claires quant à la manière dont il convient d’appliquer ces normes.

d.

En vertu de l’AECG, les sociétés doivent avoir un véritable lien économique avec les économies du Canada ou de l’Union européenne pour pouvoir bénéficier de l’accord, et les sociétés écran ou boîte aux lettres établies au Canada ou dans l’Union européenne par des investisseurs d’autres pays ne peuvent introduire de recours contre le Canada ou l’Union européenne et ses États membres. L’Union européenne et le Canada sont tenus d’examiner, sur une base régulière, la teneur de l’obligation d’accorder un traitement juste et équitable, afin de s’assurer qu’elle est conforme à leurs intentions (notamment telles qu’elles sont énoncées dans la présente déclaration) et qu’elle ne sera pas interprétée plus largement qu’ils ne le souhaitent.

e.

Afin de veiller à ce que, en toutes circonstances, les tribunaux respectent l’intention des parties énoncée dans l’accord, l’AECG contient des dispositions autorisant les parties à diffuser des notes d’interprétation contraignantes. Le Canada ainsi que l’Union européenne et ses États membres s’engagent à appliquer ces dispositions pour éviter ou corriger toute interprétation erronée de l’AECG par les tribunaux.

f.

L’AECG tourne résolument le dos à l’approche traditionnelle du règlement des différends en matière d’investissements et institue des tribunaux indépendants, impartiaux et permanents dans le domaine des investissements, inspiré par les principes des systèmes juridictionnels publics de l’Union européenne, ses Etats membres et du Canada, ainsi que des Cours internationales telles que la Cour internationale de Justice et la Cour européenne des Droits de l’Homme. En conséquence, les membres de ces tribunaux posséderont les qualifications requises dans leur pays respectif pour la nomination à des fonctions judiciaires et seront nommés par l’Union européenne et le Canada pour une période déterminée. Les affaires seront instruites par trois membres choisis au hasard. Des règles éthiques strictes ont été fixées pour les membres du Tribunal, afin de garantir leur indépendance et leur impartialité, ainsi que l’absence de conflit d’intérêts, de parti pris ou d’apparence de parti pris. L’Union européenne et ses États membres ainsi que le Canada sont convenus de lancer immédiatement d’autres travaux sur un code de conduite visant à garantir davantage l’impartialité des membres des tribunaux, sur leur mode et leur niveau de rémunération ainsi que sur le processus régissant leur sélection. L’objectif commun est de mener à bien ces travaux d’ici l’entrée en vigueur de l’AECG.

g.

L’AECG est le premier accord prévoyant un mécanisme d’appel qui permettra de corriger les erreurs et garantira la cohérence des décisions du Tribunal de première instance.

h.

Le Canada ainsi que l’Union européenne et ses États membres s’engagent à surveiller le fonctionnement de l’ensemble de ces règles en matière d’investissements, à remédier en temps utile à toute défaillance qui se ferait jour et à étudier les moyens d’améliorer en permanence leur fonctionnement au fil du temps.

i.

Dès lors, l’AECG marque un changement important et radical dans le domaine des règles en matière d’investissements et du règlement des différends. Il jette les bases d’un effort multilatéral visant à développer cette nouvelle approche du règlement des différends dans le domaine des investissements pour créer un tribunal multilatéral des investissements. L’UE et le Canada travailleront très rapidement à la création du tribunal multilatéral d’investissements. Il sera établi dès qu’un seuil critique de participants sera atteint et remplacera immédiatement les systèmes bilatéraux tel que celui du CETA et sera totalement ouvert à la participation de tout Etat qui souscrira aux principes définissant le tribunal.

7. Commerce et développement durable

a.

L’AECG confirme une nouvelle fois l’attachement de longue date du Canada ainsi que de l’Union européenne et de ses États membres au développement durable, et vise à encourager la contribution du commerce à cet objectif.

b.

Ainsi, l’AECG comprend des engagements globaux et contraignants en faveur de la protection des droits des travailleurs et de l’environnement. L’une des principales priorités de l’Union européenne et de ses États membres ainsi que du Canada est de veiller à ce que l’AECG se traduise par des résultats concrets dans ces domaines, optimisant ainsi les avantages que l’accord offrira aux travailleurs et pour l’environnement.

8. Protection du travail

a.

Dans le cadre de l’AECG, le Canada ainsi que l’Union européenne et ses États membres s’engagent à améliorer leur législation et leurs politiques de manière à assurer des niveaux élevés de protection du travail. L’AECG dispose qu’ils ne peuvent assouplir leur législation du travail pour stimuler le commerce ou attirer des investissements et en cas de violation de cet engagement, les Gouvernements peuvent remédier à ces violations sans prendre en considération le fait qu’elles puissent affecter négativement un investissement ou les attentes de profit des investisseurs. L’AECG ne modifie pas les droits qu’ont les travailleurs de négocier, conclure et mettre en œuvre des conventions collectives ni de mener des actions collectives.

b.

Dans le cadre de l’AECG, l’Union européenne et ses États membres ainsi que le Canada s’engagent à ratifier et à mettre effectivement en œuvre les conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT). Le Canada a ratifié sept de ces conventions fondamentales et a engagé le processus de ratification de la convention restante (Convention sur le droit d’organisation et de négociation collective, 1949, C098).

c.

L’AECG met également en place un cadre permettant au Canada ainsi qu’à l’Union européenne et à ses États membres de coopérer sur des questions d’intérêt commun concernant le travail liées au commerce, notamment grâce à la participation de l’OIT et à un dialogue durable avec la société civile, afin de veiller à ce que l’AECG stimule le commerce d’une manière qui profite aux travailleurs et appuie les mesures en matière de protection du travail.

9. Protection de l’environnement

a.

Aux termes de l’AECG, l’Union européenne et ses États membres ainsi que le Canada sont tenus d’assurer et d’encourager des niveaux élevés de protection de l’environnement, et de s’efforcer d’améliorer continuellement leur législation et leurs politiques en la matière de même que les niveaux de protection sur lesquels elles reposent.

b.

L’AECG reconnaît expressément au Canada ainsi qu’à l’Union européenne et à ses États membres le droit de définir leurs propres priorités environnementales, d’établir leurs propres niveaux de protection de l’environnement et d’adopter ou de modifier en conséquence leur législation et leurs politiques en la matière, tout en tenant compte de leurs obligations internationales, y compris celles prévues par des accords multilatéraux sur l’environnement. Parallèlement, l’Union européenne et ses États membres ainsi que le Canada sont convenus, dans l’AECG, de ne pas baisser les niveaux de protection de l’environnement afin de stimuler le commerce ou l’investissement, et en cas de violation de cet engagement, les Gouvernements peuvent remédier à ces violations sans prendre en considération le fait qu’elles puissent affecter négativement un investissement ou les attentes de profit des investisseurs.

c.

L’AECG comporte des engagements en faveur d’une gestion durable des forêts, des pêches et de l’aquaculture, ainsi que des engagements de coopérer sur des questions environnementales d’intérêt commun liées au commerce, telles que le changement climatique, pour lequel la mise en œuvre de l’Accord de Paris constituera une importante responsabilité partagée de l’Union européenne et de ses États membres ainsi que du Canada.

10. Révision et consultation des parties prenantes

a.

Les engagements relevant des chapitres « Commerce et développement durable », « Commerce et travail » et « Commerce et environnement » sont soumis à des mécanismes d’évaluation et de réexamen spécifiques et contraignants. Le Canada ainsi que l’Union européenne et ses États membres s’engagent résolument à faire un usage efficace de ces mécanismes pendant toute la durée de vie de l’accord. Ils s’engagent en outre à procéder rapidement à un réexamen de ces dispositions, notamment en vue de veiller à ce que les dispositions de l’AECG des chapitres « Commerce et travail » et « Commerce et environnement » puissent être mises en œuvre de manière effective.

b.

Les parties prenantes, parmi lesquelles des employeurs, des syndicats, des organisations de travailleurs, des représentants des milieux d’affaires et des groupes environnementaux, ont un rôle essentiel à jouer pour ce qui est de soutenir la mise en œuvre effective de l’AECG. L’Union européenne et ses États membres ainsi que le Canada s’engagent à régulièrement solliciter l’avis des parties prenantes pour évaluer la mise en œuvre de l’AECG. Ils soutiennent leur participation active, y compris par l’organisation d’un Forum de la société civile.

11. Eau

L’AECG n’oblige pas le Canada ou l’Union européenne et ses États membres à autoriser l’utilisation commerciale de l’eau s’ils ne le souhaitent pas. L’AECG préserve pleinement leur faculté de décider de la manière dont ils utilisent et protègent les sources d’eau. En outre, l’AECG n’empêchera pas de pouvoir revenir sur une décision autorisant l’utilisation commerciale de l’eau.

12. Marchés publics

L’AECG maintient la faculté des entités contractantes de l’Union européenne et de ses États membres ainsi que du Canada, en adéquation avec leur propre législation, de recourir, dans le cadre d’appels d’offres, à des critères environnementaux, sociaux et relatifs au travail, tels que l’obligation de se conformer et d’adhérer à des conventions collectives. Le Canada ainsi que l’Union européenne et ses États membres pourront utiliser ces critères dans le cadre de leurs marchés publics, d’une manière qui ne soit pas discriminatoire et qui ne constitue pas un obstacle non nécessaire au commerce international. Ils pourront continuer à le faire avec l’AECG.

13. Bénéfices pour les PME

L’AECG est également bénéfique pour les PMEs pour lesquelles répondre aux attentes des consommateurs en termes de coût constitue un défi constant. L’AECG rencontrera cette question en :

–  Acceptant que la quasi-totalité des produits manufacturés puisse être exporté sans taxes

–  Réduisant le temps passé à la frontière et rendant la circulation de biens moins chère, plus rapide, plus prévisible et efficace.

–  Réduisant les barrières régulatrices, en particulier grâce à la possibilité de tester et de certifier leurs produits selon les standards canadiens dans l’UE et vice-versa.

–  Facilitant la circulation des fournisseurs de services comme fournisseurs de contrats, professionnels indépendants et visiteurs de business à court terme afin que les PMEs puissent encore plus facilement rencontrer leurs clients et offrir un service après-vente.


6 commentaires on “Le texte belge soumis aux 27 autres États et au Canada aura la même valeur juridique que le CETA lui-même. Il y a des avancées considérables.”

Le blé : vital pour l’homme, central pour la sécurité mondiale

Par Sébastien ABIS, le 6 novembre 2016  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Il a publié à l’été 2015 Géopolitique du blé. Un produit vital pour la sécurité mondiale (IRIS Editions/Armand Colin) et à l’automne 2016, avec Mohammed Sadiki, Agriculture et climat. Du blé par tous les temps (IRIS Editions/Max Milo).

Le blé est omniprésent dans notre quotidien mais nous n’avons pas suffisamment conscience de son caractère précieux et stratégique. Si son accès est facile dans les pays développés, il reste convoité dans de nombreux territoires qui souffrent d’un déficit structurel à son égard. Le blé est donc à la fois une question géopolitique ancienne, contemporaine et peut-être encore plus problématique à l’avenir, argumente S. Abis dans cet article inédit pour Diploweb.com.

C’EST une matière première qui contribue depuis l’Antiquité au développement des sociétés et à l’organisation des relations de pouvoir. Si la demande pour ce produit vital se mondialise et s’amplifie avec la croissance démographique, sa culture reste localisée dans des territoires qui bénéficient d’une géographie généreuse (eau, sols fertiles, climat tempéré). Peu de pays possèdent de tels atouts et rares sont ceux qui en produisent pour à la fois nourrir leurs populations et en exporter. Illustration des déséquilibres alimentaires mondiaux, le blé s’avère être, au même titre que le pétrole, un enjeu géopolitique à considérer avec la plus grande attention. Pour ce faire, nous proposons dans un premier temps de rappeler quelques fondamentaux à propos de l’agriculture et de l’alimentation, puis d’explorer les arcanes géostratégiques des céréales avant de nous interroger sur les liens de plus en plus étroits entre le climat, la sécurité alimentaire et l’énergie. Ces étapes nous amèneront sur l’actualité plus récente, entre la COP21 de Paris et la COP22 de Marrakech, mais également à propos des attributs de puissance de la France qui demeurent synergiques avec les besoins du monde.

Des évidences stratégiques à mémoriser

Il importe de rappeler qu’il existe un impératif alimentaire en tout temps et en tout lieu. Il faut se nourrir pour vivre et il faut donc produire en agriculture pour assurer la sécurité alimentaire du plus grand nombre de personnes. C’est une histoire vieille comme le monde qui n’est pas prête de s’arrêter. La difficulté tient désormais à la nécessité de pouvoir augmenter les productions tout en ménageant les ressources naturelles. L’eau et la terre arable, qui se raréfient et qui sont très mal réparties sur la planète, mais aussi les énergies, les biodiversités terrestres et marines ou encore les forêts : autant d’éléments à préserver sur le plan environnemental et qui sont indispensables à l’activité agricole. L’agriculture et l’alimentation ont toujours représenté des variables clefs dans les jeux de pouvoir, les rivalités et les stratégies des acteurs, étatiques ou autres. Il est hautement probable que le degré de conflictualité entre les Etats autour des enjeux agricoles augmente dans ce siècle. Et là où les armes résonneront, c’est bien la pauvreté et l’insécurité alimentaire qui progresseront mécaniquement. Insistons bien sur ce paramètre : c’est d’abord et avant tout la paix qui détermine les conditions de la sécurité humaine dont fait partie intégrante la composante alimentaire.

Depuis la crise alimentaire mondiale de 2007-2008, qui avait provoqué plusieurs émeutes sociales et politiques dans près d’un quart des Etats de la planète, en raison d’une violente flambée des prix des denrées de base, les enjeux agricoles reprennent une certaine centralité dans l’agenda stratégique international. S’il faut se réjouir de ce « reclassement » (car c’est bien l’absence de considérations sur l’importance de l’agriculture pour la stabilité dans le monde qui constitue une myopie aigüe pour l’analyse), il n’en reste pas moins que les inquiétudes sur l’évolution de la situation alimentaire sont légitimes. Pour faire simple, c’est la complexité de l’équation suivante qui crispe les réflexions : comment produire plus pour répondre à la croissance de la demande mais mieux pour rendre durable le développement sachant que les ressources naturelles indispensables à l’activité agricole – l’eau et la terre – se raréfient dans plusieurs régions de la planète ? Entre l’augmentation de la population (environ 2,5 milliards d’habitants supplémentaires d’ici à 2050), les contraintes météorologiques qui s’accentuent (et l’agriculture est presque totalement climato-dépendante) et les disparités socio-territoriales qui s’accroissent (avec le plus souvent une superposition des cartographies de la pauvreté, des conflits et de la vulnérabilité agricole), il serait difficile de nier le caractère géopolitique des questions agricoles. Le XXIème siècle mettra le monde à l’épreuve sur le plan climatique, énergétique, hydrique, foncier…et donc sur le plan alimentaire globalement. Au cœur de ces enjeux géostratégiques se situe le blé, plante vieille comme les civilisations antiques, mais dont le rôle pivot pour la sécurité mondiale ne se dément pas.

Le blé : progression globale mais inégalités planétaires

Pour beaucoup de botanistes et d’historiens, l’origine du blé se trouve en Mésopotamie, c’est à dire au Moyen-Orient, dans le croissant fertile où serait née l’agriculture elle-même entre environ 9500 et 8700 ans avant J.-C. Cela fait donc presque douze millénaires que cette céréale est produite et consommée. Les surfaces couvertes par du blé se sont même développées à travers la planète, en suivant par exemple les trajets de la route de la soie ou par l’intermédiaire des grandes expéditions maritimes. Cette extension géographique repose sur des caractéristiques bien spécifiques. Le blé est une plante qui s’adapte à des climats variés, même si la préférence va à ceux des régions tempérées où la régularité des pluies favorise sa croissance. La culture du blé s’est peu à peu répandue grâce aux techniques introduites par l’homme. Cette dissémination des cultures dans l’espace mondial confère un pouvoir géopolitique essentiel au blé : des moissons ont lieu toute l’année sur le globe mais selon des calendriers différents. Les régions productrices de blé se répartissent les saisons, dans un mouvement de balancier entre l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud.

Cette moisson tout au long de l’année donne au commerce du blé une relative stabilité, car il se retrouve a priori disponible à tout moment. Or cette situation confortable n’est que relative. D’une année à l’autre, les volumes récoltés peuvent varier fortement dans un ou plusieurs pays. La nervosité gagne rapidement les marchés si des baisses de production et des accidents météorologiques frappent les grands pays producteurs-exportateurs que nous allons présenter ultérieurement. La marge d’imprévisibilités existant sur une récolte peut entraîner des phénomènes spéculatifs, qui seront d’autant plus manifestes si l’affolement prime sur la sérénité. Or l’émotionnel et la psychologie ont pris récemment une part accrue dans le jeu géoéconomique mondial. Un risque géopolitique concomitant peut aussi provoquer un emballement des cours du blé. De même, une mauvaise récolte dans un coin de la planète peut affecter l’ensemble du commerce international. C’est le corollaire inévitable d’un monde de plus en plus interdépendant. D’autant qu’un autre élément essentiel doit être considéré : celui de la très forte internationalisation du blé, c’est-à-dire la part de la production qui se retrouve sur le marché des échanges. Elle oscille en moyenne entre 20 et 25%. Comparativement, moins de 10% des produits agricoles partent sur les tables du commerce mondial. Pour les autres céréales, cette part se situe en moyenne à 15% pour l’orge, 10% pour le maïs, 8% pour le riz.

A la fin du XIXème siècle, la production mondiale de blé est estimée à 60 Mt. Elle passe à environ 100 Mt lorsque la Grande guerre éclate en Europe. Au début des années 1950, la barre des 200 Mt est franchie, puis celle des 300 Mt dès la fin des années 1960. Les innovations génétiques et techniques améliorent les rendements de manière spectaculaire. Dès la fin de la décennie 1970, la production mondiale de blé dépasse 400 Mt. Au milieu des années 1980, le seuil des 500 Mt est déjà atteint. Symboliquement, le passage au XXIème siècle s’effectue avec des récoltes en blé supérieures à 600 Mt. Lors de la dernière campagne 2014-2015, la planète a connu une production record de 720 Mt. A la différence du maïs, le blé reste majoritairement consommé par les êtres humains (environ 70%), avec 66 kilogrammes en moyenne annuelle par individu. Ce chiffre cache des disparités régionales significatives. Dans les pays nord-africains, la consommation de blé par habitant y est trois supérieure ! Le blé occupe actuellement un tiers des superficies céréalières et environ 15% des terres agricoles cultivées dans le monde. Mais ces 225 millions d’hectares (Mha) actuellement dédiés à la culture du blé pèsent finalement peu eu égard à la valeur stratégique du produit. C’est à peine quatre fois la taille de la France. Plus de la moitié des terres à blé de la planète se situent dans 5 « puissances » (Inde, Chine, Russie, Etats-Unis et UE). D’ailleurs, 85% de la production mondiale de blé est réalisée par dix puissances uniquement : à celles précédemment citées s’ajoutent le Canada, l’Australie, le Pakistan, l’Ukraine et la Turquie. Cet oligopole mondial (au sein duquel existe des écarts de rendements importants – la France réalisant à ce niveau de véritable performance avec 7,5 tonnes à l’hectare) détient donc un pouvoir stratégique car ce sont désormais près de 3 milliards de personnes qui consomment du blé quotidiennement et sur tous les continents.

Alors que la population mondiale a été multipliée par quatre au cours du dernier siècle, passant de 1,7 milliard d’habitants au début des années 1910 à 7 milliards au début des années 2010, la consommation et la production de blé sur la planète ont été multipliées par sept sur cette période. Sur ces quelques 700 Mt produites, 6 à 7% sont de type blé dur (qui sert à faire les pâtes ou la semoule), confirmant le poids dominant du blé tendre (qui permet de faire du pain ou des galettes). Par leur travail, et grâce à des politiques volontaristes stimulant cette économie agricole, les hommes ont su répondre au défi alimentaire posé par une demande en très forte croissance. Si cette performance est pour le moins remarquable, des difficultés apparaissent ces dernières années pour la reproduire. Entre 1998 et 2013, la demande mondiale de blé a été supérieure à huit reprises à la production. Il a donc fallu puiser dans les stocks pour combler ces écarts entre ce que la terre produit et ce que le monde consomme. Rappelons ici que les stocks mondiaux de blé ne représenteraient que trois mois de consommation. Cela a eu des répercussions inévitables sur les marchés. En outre, la progression des rendements se tasse depuis la fin du XXème siècle et rien ne garantit qu’il soit possible de servir sur la table du monde les 1000 Mt qui seront probablement appelés par la demande humaine, animale et industrielle à l’horizon 2050.

Rapprocher l’offre de la demande en blé

Dans ce contexte, le rôle géostratégique du commerce du blé, déjà essentiel depuis l’Antiquité, s’amplifie. La logistique, qui permet de rapprocher l’offre de la demande, s’avère déterminante et ses nombreux acteurs, publics ou privés, ont une implication dans la sécurité alimentaire mondiale. Si la culture du blé s’est propagée dans le temps et l’espace, il apparaît finalement que sa production reste concentrée dans très peu de Nations (quand bien même du blé est récolté dans près de 100 pays sur le globe). Il faut donc faire appel aux échanges commerciaux pour permettre à de nombreux pays de couvrir la totalité de leurs besoins domestiques. Cette réalité s’est même confortée avec la croissance des villes qui s’est développée dans un contexte où l’approvisionnement des populations urbaines fut construit essentiellement en empruntant les autoroutes transocéaniques et transcontinentales d’un commerce agricole mondialisé. Environ 160 Mt de blé se retrouvent sur les marchés internationaux actuellement, dont l’écrasante majorité sert à nourrir les hommes. Ce commerce représente un montant de 50 milliards de dollars, le blé étant encore aujourd’hui le produit agricole et alimentaire le plus échangé au monde. Si un individu sur six dépend actuellement des marchés internationaux pour se nourrir, ce taux pourrait grimper jusqu’à 50 % à partir du milieu du siècle. Ainsi donc va s’amplifier une situation contemporaine déjà problématique, où les régions à forte production agricole et céréalière – et avec encore du potentiel – ne sont pas celles où les besoins augmentent. Les données de la FAO indiquent que le déficit en blé pour les pays en développement est passé de 30 à 70 Mt entre 1970 et 2010. Il pourrait atteindre plus de 110 Mt en 2050. Les dix principaux acheteurs de blé dans le monde se nomment désormais Algérie, Brésil, Chine, Corée du Sud, Égypte, Indonésie, Iran, Japon, Mexique et Nigeria. Ils ont acheté chacun au moins 4 Mt de blé sur les marchés au cours des dernières années.

Par rapport à la situation prévalant il y 20 ans, ce sont 60 Mt de blé supplémentaires qui sont mises chaque année sur les marchés. Ce gain ne provient pas des Etats-Unis qui pourtant assurent encore environ 20 à 25% des exportations mondiales de blé. Il résulte en partie de l’activité dans l’UE dontl’élargissement à l’Est du continent a renforcé un potentiel agricole avéré en ce domaine et qui a dopé ses capacités à l’export. Il s’explique surtout par le grand retour de la mer Noire après la grande parenthèse de l’ère soviétique. Sur les temps longs de l’histoire, tout se passe comme si la Chine reprenait sa place dans l’économie mondiale et que les pays de la mer Noire retrouvaient la leur sur la carte céréalière de la planète. A eux trois, Russie, Ukraine et Kazakhstan placent régulièrement plus de 35 Mt sur les marchés annuellement depuis le milieu de la décennie 2000 (contre 5 à 10 Mt dans les années 1990). En additionnant les ventes extérieures de blé de ces trois pays à celles de la Turquie et de la Roumanie, autres riverains de la mer Noire, il apparait que la mer Noire aura réalisé environ 25% des exportations mondiales de blé cumulées entre 2010/2011 et 2014/2015. Pour le dire autrement, avec environ 185 Mt au cours de ces cinq dernières campagnes de commercialisation, le bassin de la mer Noire, c’est 40 Mt de blé exportées en plus par rapport aux Etats-Unis et plus du double des quantités mises sur les marchés par des puissances comme le Canada et l’Australie. A titre comparatif, pour l’UE28, le chiffre est de 130 Mt. Ce grenier historique, dont les dynamiques géopolitiques restent imprévisibles, se présente en miroir inversé vis-à-vis d’un voisinage méridional qui s’affiche lui comme la première zone d’importations de blé de la planète. Alors qu’ils ne comptent que pour 5% de la population mondiale, les pays de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient polarisent le tiers des achats de blé sur les marchés internationaux. Cette observation n’est pas conjoncturelle : c’est une tendance lourde depuis le dernier tiers du XXème siècle et la zone demeurera celle où les besoins d’importations seront les plus forts à l’avenir. L’Egypte, qui pourrait dépasser les 100 millions d’habitants d’ici 2030, est d’ores et déjà le premier pays importateur du monde, avec plus de 10 Mt achetées par campagne. Algérie, Maroc, Tunisie,Irak, Iran, Syrie, Yémen et Arabie saoudite suivent de près dans ce classement de la « peur ». Car manquer de blé, c’est révéler une vulnérabilité et dépendre de l’extérieur pour nourrir sa population, donc pour tenter d’atténuer les risques sociopolitiques internes.

Agriculture, climat et énergie : des défis en commun

Le paramètre météorologique est fondamental quand il s’agit d’agriculture. Il existe depuis toujours une climato-dépendance manifeste, comme pour nul autre secteur d’activité. La sécurité alimentaire, qui détermine pour beaucoup la sécurité humaine, repose donc aussi sur les conditions climatiques. Si le travail des hommes et la disponibilité des ressources hydriques et foncières s’avèrent essentiels à la production agricole, il ne faut pas non plus sous-estimer l’importance des pluies, des températures ou de l’équilibre des saisons. Malgré l’existence de nombreux débats, les scientifiques s’accordent sur l’accentuation des transformations climatiques au cours des prochaines décennies et d’un réchauffement tendanciel des températures à l’échelle du globe, qui se traduiront par une démultiplication des instabilités. La vie de millions de personnes sera bouleversée, tout comme les cultures agricoles. Le 5e rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), paru en 2014, met particulièrement l’accent sur les risques alimentaires liés aux changements climatiques. Sans adaptation des pratiques agricoles, les rendements des grandes cultures – dont le blé – pourraient diminuer de 2 % par décennie en moyenne et au niveau mondial.

L’impact s’avère très variable d’une région à une autre et il faut y considérer à chaque fois le bilan global des effets négatifs et des effets positifs, comme par exemple la croissance locale des rendements sous l’effet de l’élévation de la température, de l’humidité et de la disponibilité de CO2. Ceci pourrait par exemple être le cas dans les latitudes élevées. Pour autant, il est légitime de redouter les effets des changements climatiques sur les récoltes de blé dans certaines régions de basse altitude. Certaines, déjà fragiles sur le plan des dotations géographiques et des équilibres céréaliers, seront aussi les plus touchées par les événements météorologiques extrêmes. Pire, il s’agit aussi, le plus souvent, des zones les plus instables sur le plan géopolitique. Les changements climatiques pourraient ainsi amplifier la sismicité chronique de certains pays, notamment en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. L’élévation des températures devrait, en effet, y être l’une des plus significatives du globe, selon le GIEC, et sans adaptation, les rendements des cultures pourraient baisser jusqu’à 30 % en cas de réchauffement de 1,5 à 2 °C d’ici à la fin du siècle, voire de 60 % si le scénario se situe à + 3 ou 4 °C. Les tensions relatives à l’accès aux ressources (eau, sols) et à l’alimentation se développeront donc dans ces pays, tout comme les migrations dites « environnementales » s’additionneront à celles « rurales », provoquant un accroissement des risques urbains et de l’instabilité sociopolitique. Plus de désordres climatiques demain, c’est donc assurément plus d’instabilités sur les marchés mondiaux du blé. Les prix du blé – donc du pain – partiraient à la hausse. Un pays importateur en Afrique du Nord, par exemple, pourrait être triplement victime du changement climatique : baisse des rendements sur son sol, accidents météorologiques chez ses fournisseurs et nervosité croissante des marchés. Il est donc très probable que la sensibilité aux chocs intérieurs et internationaux se renforce dans de nombreux pays. Cependant, la vulnérabilité sociale y sera fortement distinctive, puisque, comme hier et aujourd’hui, les franges les plus pauvres des sociétés seront principalement touchées.

Si les questions démographiques, hydriques, foncières ou climatiques pèsent sur l’équation agricole mondiale, l’énergie n’est pas non plus une problématique secondaire. Dans son histoire contemporaine, l’agriculture mondiale a recouru à toujours plus d’intrants et demeure encore très consommatrice d’énergie. De près ou de loin, l’agriculture est donc liée à la conjoncture pétrolière, elle-même soumise aux aléas géopolitiques. Le prix du blé sur les marchés internationaux peut être tiré à la hausse si, parallèlement, les cours du pétrole et du fret maritime s’envolent. L’énergie appelle donc inévitablement des considérations quand une réflexion prospective sur le blé est engagée. Alimentation, énergie et climat forment un nexus stratégique sur lequel la géopolitique du XXIe siècle continuera de reposer. L’amélioration des rendements, tout comme la réduction des pertes après récolte et sur les routes du transport, s’affiche pourtant comme un déterminant majeur dans l’équation future de la sécurité alimentaire de la planète. Pour faire face à la hausse de la demande en blé, il est certain que les régions productrices dotées de solides atouts pédoclimatiques et géographiques vont devoir franchir des paliers en matière de productivité à l’hectare, puisque l’extension des surfaces céréalières sera de moins en moins possible. En Amérique du Nord, en Europe, en Russie, autour de la mer Noire et même en Afrique du Nord, un tel potentiel d’accroissement existe. Il dépend des politiques publiques, de la structuration de l’agriculture et, surtout, des investissements dans la recherche. Il est probable que si des pays producteurs abandonnent le progrès de la recherche agronomique à l’heure où d’autres investissent dans l’innovation, alors la cartographie mondiale de la production en blé pourrait être profondément transformée au cours de ce siècle. Des frontières technologiques définies dépendent les zones dynamiques de production de demain.

2016 : de COP21 à COP22 en passant par des moissons catastrophiques

L’agriculture, grande victime des changements climatiques, est souvent considérée comme l’une des principales responsables des émissions de Gaz à effet de serre (GES). A l’échelle de la planète, elle contribuerait à hauteur de 17%, directement à travers les activités agricoles (notamment l’élevage), auxquels s’ajouteraient 7 à 14% liés à des modifications d’affectation des terres [1]. L’agriculture fait donc incontestablement partie du problème. Nous pourrions objecter que sa vocation première, à savoir nourrir les êtres humains, n’est pas négociable à la table des débats climatiques internationaux alors que tant d’autres secteurs, fortement émetteurs de CO2, ne se caractérisent pas par un tel besoin vital. Nous le ferons simplement en miroir d’une situation où l’agriculture parait toujours plus diabolisée que d’autres activités au sujet des émissions de GES. Et nous soulignons ce paramètre à plus forte raison que l’agriculture est l’unique secteur, avec les forêts, qui simultanément rejette (par respiration) et capte du CO2 (par photosynthèse sous l’action de la lumière) ! Elle fait donc aussi bien partie des solutions. Ce message a été porté par la France qui vient de tenir avec succès la COP21 à Paris en décembre 2015 et par le Maroc qui accueille la COP22 à Marrakech en novembre 2016. Dans ces deux événements internationaux consacrés au climat, l’agriculture est équitablement traitée, pour à la fois souligner que le secteur était le plus touché par les dérèglements climatiques et que cela représentait une menace pour la production durable de nourriture, pour intensifier les transitions dans les systèmes agricoles afin de réduire l’empreinte environnementale du secteur, mais aussi pour révéler que l’agriculture pouvait apporter des solutions concrètes dans les réponses à mettre en œuvre en faveur du climat. La mise en place de l’initiative dite du « 4 pour 1000 » (qui vise à accroître le stockage de carbone dans les sols pour améliorer les rendements agricoles et réduire les émissions du secteur) s’avère à ce titre illustrative de l’effort diplomatique mené dans cette perspective.

Comme toutes les cultures agricoles, les productions et les rendements en blé sont fonctions de la météorologie. Celle-ci peut entraîner des écarts importants entre les saisons ou venir contrecarrer des efforts déployés pour le développement agricole. Il suffit de regarder l’année 2016 et de chaque côté de la Méditerranée. Le Maroc, après une récolte record en 2015 de l’ordre de 11,5 Mt en céréales, a connu une sécheresse considérable entre l’automne 2015 et le printemps 2016, la pire enregistrée depuis 50 ans. Résultat, en 2016, le Royaume connait une contraction de 70% de sa production céréalière, qui tombe à 3,6 Mt, soit un chiffre plus de deux fois inférieur à la moyenne enregistrée de 8 Mt sur la période 2009-2015. Si la mise en place du Plan Maroc Vert en 2008, visant à faire de l’agriculture un pilier stratégique du développement du Royaume, permet depuis de doper les productions en tendances et d’atténuer l’impact de la sécheresse en 2016, force est de constater que le manque de pluviométrie aura à lui seul provoqué une chute brutale de la moisson en céréales. De l’autre côté de la Méditerranée, la France a connu une situation similaire mais en miroir inversé. 2016 n’y aura pas été une année sèche, mais au contraire très pluvieuse, combinée avec des températures douces en hiver et parfois presque tropicales au démarrage de l’été. Des inondations dramatiques ont frappé la plupart des régions céréalières de l’Hexagone, à tel point que la récolte 2016 chute à 29 Mt, soit près de 30% en moins par rapport à 2015 où elle fut record à 41 Mt. Alors que la France est réputée pour son climat stable lui facilitant des productions végétales régulières, atout que lui envient tous les Etats céréaliers de la planète qui rencontrent bien plus souvent des accidents météorologiques, l’année 2016 lui enseigne qu’elle est pleinement exposée aux aléas du climat. Pour elle comme pour le Maroc, moins de céréales récoltées se traduit immédiatement, à des degrés certes différenciés, par des chocs économiques en milieu rural et dans la balance commerciale.

Le blé en France, produit phare d’une diplomatie économique à organiser

Toutefois, l’année 2016 pour la France ne doit pas masquer des réalités tendancielles, à plus forte raison que les temps longs comptent énormément dans l’équation géopolitique agricole. La France est tout particulièrement concernée par le blé et la Méditerranée. Le premier constitue son « pétrole doré », la seconde représente à la fois son histoire, son influence et sa responsabilité. Puisque la France s’interroge sur l’état de sa puissance et son rang à l’international, parallèlement à des démarches visant à redresser l’économie du pays et à valoriser ses meilleurs atouts pour agir avec justesse dans la mondialisation, n’aurait-elle pas intérêt à sillonner davantage ces champs de blé qui couvrent 10% de sa superficie métropolitaine totale ? 5ème pays producteur et le 3ème exportateur en blé de la planète, la France fait partie de ce cercle très fermé de pays capables de nourrir sa population et de libérer systématiquement depuis les années 1970 des surplus à l’export. Environ 500 000 emplois directs et indirects sont générés en France par la filière céréalière. En 2015, l’exportation de céréales s’est élevée à 9 milliards d’euros, le blé tendre étant de très loin la céréale phare dans cette performance qui chaque année se reproduit. Avec le blé, la France exporte l’équivalent de deux Airbus par semaine. N’est-ce pas là un exploit à relater plus souvent ?

A ces résultats remarquables s’ajoute une dimension géopolitique qui confère au blé un pouvoir potentiellement majeur dans cette diplomatie économique que la France cherche à développer. En effet, un hectare de blé sur cinq cultivé en France se retrouve consommé par les populations du Sud de la Méditerranée, qui captent ainsi deux-tiers des exportations françaises de blé en dehors de l’UE (l’Algérie en est le principal débouché). Ces flux céréaliers créent de l’interdépendance : si les pays nord-africains ont besoin des productions de l’hexagone, la France doit compter sur ces clients. Relations humaines de confiance, francophonie, fiabilité des productions et accompagnement technique pour le développement agricole et logistique local apportent des preuves concrètes et récurrentes de la solidité des rapports que la France et la Sud de la Méditerranée entretiennent grâce au blé. Si la concurrence s’amplifie et que des critères qualité se transforment, c’est surtout l’instabilité et l’insécurité dans cette région proche qui pourraient altérer ces dynamiques économiques, agronomiques et diplomatiques.

Le paramètre climatique est fondamental pour la sécurité alimentaire mondiale, qui est l’un des déterminants de la stabilité et de la paix. À cette vérité planétaire, qui résonne significativement en Afrique – thématique au coeur de la prochaine COP22 au Maroc – la France doit formuler une réponse. Ses avantages géographiques, logistiques et humains lui confèrent un statut de grand pays agricole et de grenier à blé. Comme chaque attribut de puissance, de tels atouts nécessitent d’être territorialement entretenus, politiquement valorisés et stratégiquement ajustés aux évolutions globales. La France, en quête d’un repositionnement intelligent sur la scène internationale, où son rôle serait cohérent avec ses forces intérieures et les besoins extérieurs, doit pouvoir s’appuyer sur son agriculture et compter sur la valeur de ses céréales en intégrant davantage les défis climatiques. Le blé – à la différence de certains produits létaux pourtant plus commentés – ne serait-il donc pas un excellent ambassadeur d’une diplomatie économique à la française, capable de conjuguer performances commerciales, coopérations techniques et responsabilités géopolitiques autour d’un produit vital ?

Copyright Novembre 2016-Abis/Diploweb


Plus

Sébastien Abis, Mohammed Sadiki, Agriculture et climat. Du blé par tous les temps (IRIS Editions/Max Milo)

Le blé : vital pour l'homme, central pour la sécurité mondiale

4e de couverture

Activité vitale de par sa fonction nutritive, l’agriculture remplit aussi des rôles économiques, sociaux et environnementaux. Elle continue également d’être un déterminant de la stabilité et de la paix. Or, la croissance démographique et l’amplification des changements climatiques la placent devant un double impératif. Très exposée aux chocs météorologiques et aux catastrophes naturelles, l’agriculture doit cependant accroître sa productivité tout en réduisant son empreinte sur l’environnement. Parallèlement, elle offre des réponses face aux menaces qui pèsent sur l’évolution du climat.

Cette interaction permanente entre climat, alimentation et géopolitique trouve un écho majeur dans le bassin méditerranéen, véritable baromètre des tensions agricoles mondiales. La gestion de l’eau et de la terre, l’amélioration des conditions de vie en milieu rural et la nécessité de recourir aux marchés internationaux pour couvrir les besoins alimentaires sont des défis majeurs à relever dans cette région.

Le blé se situe au coeur de ces problématiques. Denrée de base pour des milliards d’individus, il s’avère essentiel dans l’équilibre des systèmes nutritionnels. Plante climato-active, il constitue, à l’instar des forêts, une véritable « pompe à carbone ». À travers les cas de la France et du Maroc, pays dans lesquels le blé occupe une place centrale dans les politiques agricoles et les dynamiques territoriales, il est intéressant d’observer l’évolution des pratiques des céréaliculteurs pour conjuguer sécurité alimentaire et adaptation aux changements climatiques. Produire plus, produire mieux et assurer une régularité de la production de blé, telles sont les tendances à renforcer au regard des enjeux stratégiques qui rapprochent le futur de l’Europe, de la Méditerranée et de l’Afrique.

Voir le livre de Sébastien Abis et Mohammed Sadiki, Agriculture et climat. Du blé par tous les temps (IRIS Editions/Max Milo) sur le site de l’IRIS

Le Brexit. Qu’en penser ?

Publié le

Il est des événements dont l’importance historique est immédiatement et unanimement perçue, et à propos desquels il est vite proposé, à tort ou à raison, une explication prétendue définitive.

Tel fut le cas pour ladite « chute du mur de Berlin ».

Le Brexit appartient à la catégorie contraire de ces « surprises » qu’on peine à décrypter et dont on a du mal à prendre la mesure, au point de douter de sa nature « événementielle » et de tenter au final de la déclassifier dans le « non-événement ». Somme toute, le Royaume-Uni n’était précédemment qu’à demi dans l’Union européenne. La rupture évoquée ne va-t-elle pas le conduire à n’être qu’à demi en dehors ?

Telle n’est pas l’approche adoptée ici. Quelles que soient les difficultés à en interpréter ses raisons et ses conséquences, le Brexit nous paraît bien être un événement majeur. Un séisme lent, si l’on ose l’oxymore.

Le Brexit – telle est la « surprise » qu’il apporte – est le signe d’une inversion de tendances historiques qu’on jugeait irréversibles : l’unification européenne et le dépassement des nations. D’une part, il implique une déstabilisation des deux principaux dispositifs de gouvernement : l’alliance, pour le moins objective, entre social-démocratie et conservateurs, tous partageant un même alignement sur le néolibéralisme ; et la préconisation d’une construction européenne qui faisait consensus au-delà de ces seules forces. D’autre part, il représente la menace d’une possible désintégration de l’Union européenne. C’est donc davantage qu’un simple coup d’arrêt à un élargissement jusque-là continu, cela va au-delà de la possibilité d’un retrait d’un ou plusieurs États (risque délibérément pris par les instances européennes pour amener à résipiscence le gouvernement grec), c’est même plus que l’hypothèse d’un possible repli sur le noyau fondateur de l’Union.

Après le Brexit l’Union européenne n’est plus l’horizon obligé en fonction duquel toute force politique aspirant à exercer le pouvoir était amenée à se définir. Ainsi, en France, la position anti-euro et anti-Union européenne affichée par le Front national constituait le principal verrou lui fermant la voie du pouvoir. Il n’en est plus de même aujourd’hui pour le Front national et pour les différents partis d’extrême droite en Europe, dont certains sont déjà au gouvernement.

Mais c’est une déstabilisation plus générale qui est en jeu, dans la mesure où les forces structurantes de la domination politique se trouvent confrontées à une double postulation : celle de l’accompagnement des replis nationaux (ce qui est manifeste avec le gouvernement conservateur britannique de Theresa May), celle de la fuite en avant dans un fédéralisme assumé par un noyau central de l’Union (lequel aggraverait les régressions démocratiques et par conséquent les pulsions nationalistes).

Quant à l’éventualité d’une désintégration de l’Union, au-delà du retrait du Royaume-Uni, de l’éviction toujours possible de la Grèce, voire de la sécession de certains pays de l’Est européen, il convient de considérer sérieusement l’hypothèse d’une dynamique de fracturation des nations constitutives de l’Europe, comme le souligne Yvan Krastev1.

Le Brexit n’est assumé ni par l’Écosse, ni par l’Ulster. Cette situation indique qu’il ne saurait y avoir de retour sur un passé antérieur à l’Union européenne dès lors que différentes régions, si ce n’est des « nations sans État », ont trouvé avec l’insertion dans l’Union européenne des ressources pour renforcer et légitimer leurs aspirations à l’autonomie par rapport à l’État central qui leur a été imposé : qu’on pense à la Catalogne, à Euskadi, voire à d’autres régions et populations du fragile État espagnol, aussi bien qu’à la Wallonie ou à la Flandre dans le cadre du non moins fragile État belge… D’autres exemples ne manquent pas dans cette si complexe réalité qu’est l’Europe telle qu’elle existe dans le cadre de ladite Union européenne.

C’est dire que la montée des nationalismes à laquelle on assiste dans beaucoup de pays européens n’est en rien porteuse d’une alternative un tant soit peu cohérente et positive. Il s’agit d’une poussée réactive aux crises que traversent les sociétés européennes, et elle témoigne surtout de l’impuissance des classes dirigeantes à y apporter le moindre début de réponse susceptible de contrecarrer le discours démagogique qui fait porter à « l’Europe » la responsabilité des problèmes rencontrés.

Alors que le chômage de masse, le recul des acquis sociaux et l’absence de perspective de progrès résultent de la mise en œuvre du néolibéralisme, les différents gouvernements depuis des décennies se défaussent de leur responsabilité en expliquant qu’il s’agit d’obéir aux diktats de la construction européenne dont l’avancée mériterait quelques sacrifices provisoires…

Alors que la mondialisation capitaliste se traduit par une concurrence exacerbée entre salariés et territoires, les institutions européennes se sont transformées en un proto-État privé de toute légitimité et rendant impossible tout recours démocratique, lequel proto-État relaie les impératifs néolibéraux sans laisser aucune possibilité d’expression et d’action propre aux peuples européens. Avec le sort fait au vote populaire lors des référendums sur le Traité constitutionnel européen, et plus encore avec la sauvagerie avec laquelle est traité le peuple grec, c’est à une délégimation totale des autorités politiques européennes et nationales à laquelle on assiste.

Alors que les guerres au Moyen-Orient, les foyers de confrontations armées et une misère croissante en Afrique sub-saharienne mettent l’Europe face à des défis de grande ampleur – lutte contre le terrorisme, nécessité d’accueillir un afflux important de migrants et de réfugiés…-, les classes dirigeantes européennes cèdent majoritairement à des rhétoriques réactionnaires : défense des prétendues « identités » nationales, voire religieuses, réponses en termes de « tout sécuritaire », discours bellicistes, surenchère autour de la menace migratoire etc…

Dans une telle situation inquiétante, les forces d’extrême droite n’ont pas besoin d’apporter des réponses construites pour s’assurer progression électorale et possible accès au pouvoir. Il leur suffit à partir d’un positionnement prétendument « hors système » (ce qu’autorise la dénonciation de « l’Europe ») de capitaliser les errements et les ressentiments qu’attisent les forces politiques dominantes.

Il semblerait que la bourgeoisie britannique n’a ni envisagé ni préparé ce qu’allait provoquer le Brexit. Belle illustration de l’aveuglement de nos classes dirigeantes quant à la situation et aux politiques qu’elles imposent. Leurs représentants sont fort diserts lorsqu’il s’agit de commenter et de dénoncer les limites et les incapacités de l’Europe à faire face à la situation, mais tous s’abstiennent évidemment de rappeler ce que cette même situation doit au néolibéralisme. Mieux encore, tous convergent pour prôner, malgré la crise et la démonstration permanente et massive de ses méfaits, la poursuite et l’aggravation de cette politique !

La question la plus sérieuse qui se pose à nous est de savoir si le Brexit ouvre une voie suicidaire que les travailleurs et les peuples européens risquent de payer immédiatement au prix fort. On peut la résumer ainsi : toujours moins de solidarité européenne, toujours plus de néolibéralisme. Dans cette hypothèse, chaque société nationale, en dehors du cadre de l’Union européenne, connaîtrait une insertion directe dans la mondialisation en s’exposant ainsi à la concurrence mondiale et à toutes ses conséquences. Ce qui signifierait à la fois une fermeture nationale par rapport à l’Europe et une ouverture sur le grand monde, avec pour effet son lot accru de régressions sociales et démocratiques payé par une prime nationaliste et xénophobe. Le Brexit en ce sens augurerait du pire.

Cette hypothèse invite à repenser les rapports existant entre Europe, mondialisation et néolibéralisme. Envisager aujourd’hui la possibilité d’une « dé-européisation » du néolibéralisme, considérer les nouvelles combinaisons qui s’établissent entre nationalisme et mondialisation, au-delà des seules spécificités britanniques, conduit à penser qu’il n’y a précisément rien de mécanique dans l’alliance « mondialisation, européisme, néolibéralisme ». On peut même en conclure que la « dé-mondialisation » et la « dé-européisation » ne signifient pas par elles-mêmes moins de néolibéralisme, mais peut-être beaucoup plus !

Une rupture réelle avec le néolibéralisme doit assumer une portée européenne et mondiale. Si l’Union européenne est aujourd’hui frappée dans son existence même, c’est que le néolibéralisme a totalement parasité le projet européen. Les classes dirigeantes du continent ont transformé cette Union en un instrument antisocial et antidémocratique. Il appartient aux mouvements sociaux et aux forces démocratiques de proposer une alternative européenne et internationale au chaos qui menace.

Collectif critique, 7 novembre 2016

http://collectifcritique.org/spip.php?article28

En complément possible :

Désobéir à l’Union européenne: nous sommes d’accord avec vous Yanis Varoufakis, desobeir-a-lunion-europeenne-nous-sommes-daccord-avec-vous-yanis-varoufakis/

La Gauche Européenne après le Brexit, par Yanis Varoufakis,la-gauche-europeenne-apres-le-brexit-par-yanis-varoufakis/

Catherine Samary : Pas de « LEXIT » sans « Une autre Europe Possible » – à partir de luttes dans/hors/contre l’UE, pas-de-lexit-sans-une-autre-europe-possible-a-partir-de-luttes-danshorscontre-lue/

1 Ivan Krastev, « Le scénario noir d’une désintégration de l’UE », Le Monde, 12 juillet 2016.