Speak white

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« Speak white », « parlez blanc », était une injonction raciste, empruntée aux esclavagistes du sud des USA, lancée par les Canadiens anglophones à celles et ceux qui parlaient français en public. Une manière de dire aux esclaves qu’ils doivent parler la langue du maître. C’est la source d’inspiration de ce poème de Michèle Lalonde, écrit en octobre 1968.

Le poème a été lu sur la scène de la Comédie canadienne par la comédienne Michelle Rossignol lors d’un spectacle intitulé Chansons et poèmes de la Résistance, par la suite lors des tournées du spectacle, ce fut Michèle Lalonde qui fit la lecture du poème. Le spectacle qui réunissait plusieurs artistes dont Robert Charlebois, Yvon Deschamps et Gaston Miron était organisé pour soutenir la cause de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, qui venaient d’être emprisonnés pour leurs activités au sein du Front de Libération du Québec. Speak White est un appui tacite au livre révolutionnaire du journaliste Pierre Vallières « Nègres Blancs d’Amérique », qui venait d’être saisi par la police en vue du procès qu’on voulait lui intenter.

Le 27 mars 1970, pour les besoins du film de l’ONF, Jean-Claude Labrecque a tourné des images lors de la célèbre nuit de la poésie, puisqu’il était interdit de filmer lors du spectacle politique de 1968. Pour l’occasion, on a demandé à Michèle Lalonde de lire son poème afin qu’il puisse être archivé à l’Office national du film du Canada.

Le poème devint rapidement un phare pour la cause du Mouvement souverainiste du Québec et fut publié dans le magazine Socialisme. Quelques années plus tard, le texte donne son nom à un recueil de poèmes publié aux éditions L’Hexagone. Le vers « (…) nous sommes un peuple inculte et bègue » du poème fait allusion au passage « (…) les Québécois sont un peuple sans histoire et sans littérature » publié dans le rapport Durham en 1838.

Speak white

il est si beau de vous entendre

parler de Paradise Lost

ou du profil gracieux et anonyme qui tremble

dans les sonnets de Shakespeare

*

nous sommes un peuple inculte et bègue

mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue

parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et Keats

speak white

et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse

que les chants rauques de nos ancêtres

et le chagrin de Nelligan

*

speak white

parlez de chose et d’autres

parlez-nous de la Grande Charte

ou du monument de Lincoln

du charme gris de la Tamise

De l’eau rose du Potomac

parlez-nous de vos traditions

nous sommes un peuple peu brillant

mais fort capable d’apprécier

toute l’importance des crumpets

ou du Boston Tea Party

mais quand vous really speak white

quand vous get down to brass tacks

*

pour parler du gracious living

et parler du standard de vie

et de la Grande Société

un peu plus fort alors speak white

haussez vos voix de contremaîtres

nous sommes un peu dur d’oreille

nous vivons trop près des machines

et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils

*

speak white and loud

qu’on vous entende

de Saint-Henri à Saint-Domingue

oui quelle admirable langue

pour embaucher

donner des ordres

fixer l’heure de la mort à l’ouvrage

et de la pause qui rafraîchit

et ravigote le dollar

*

speak white

tell us that God is a great big shot

and that we’re paid to trust him

speak white

c’est une langue riche

pour acheter

mais pour se vendre

mais pour se vendre à perte d’âme

mais pour se vendre

*

ah ! speak white

big deal

mais pour vous dire

l’éternité d’un jour de grève

pour raconter

une vie de peuple-concierge

mais pour rentrer chez-nous le soir

à l’heure où le soleil s’en vient crever au dessus des ruelles

mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui

chaque jour de nos vies à l’est de vos empires

rien ne vaut une langue à jurons

notre parlure pas très propre

tachée de cambouis et d’huile

*

speak white

soyez à l’aise dans vos mots

nous sommes un peuple rancunier

mais ne reprochons à personne

d’avoir le monopole

de la correction de langage

*

dans la langue douce de Shakespeare

avec l’accent de Longfellow

parlez un français pur et atrocement blanc

comme au Viet-Nam au Congo

parlez un allemand impeccable

une étoile jaune entre les dents

parlez russe parlez rappel à l’ordre parlez répression

speak white

c’est une langue universelle

nous sommes nés pour la comprendre

avec ses mots lacrymogènes

avec ses mots matraques

*

speak white

tell us again about Freedom and Democracy

nous savons que liberté est un mot noir

comme la misère est nègre

et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock

*

speak white

de Westminster à Washington relayez-vous

speak white comme à Wall Street

white comme à Watts

be civilized

et comprenez notre parler de circonstance

quand vous nous demandez poliment

how do you do

et nous entendes vous répondre

we’re doing all right

we’re doing fine

We

are not alone

*

nous savons

que nous ne sommes pas seuls.

*

Michèle Lalonde

Source : https://www.youtube.com/watch?v=PJwte_0QLvU

Date de parution de l’article original: 06/10/2013

URL de cette page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=17325

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RECUL – Du Front Populaire à la loi El Khomri

GUILLAUME DUVAL 17/02/2016
GUILLAUME DUVAL Rédacteur en chef d’Alternatives Economiques
d

Le 3 mai prochain, nous fêterons les 80 ans du Front populaire. Une date qui marque la victoire de la gauche unie sur les ancêtres du Front national, alors que, deux ans plus tôt, les émeutes de février 1934 manquaient d’emporter la République. Mais le Front populaire, c’est aussi une victoire sur une politique de baisse du coût du travail et de diminution des dépenses publiques qui avait empêché l’économie française de se redresser et le chômage de reculer après la crise de 1929. Des réformes faites durant cette période, l’histoire a surtout retenu les mesures de réduction du temps de travail : la semaine de 40 heures et les premiers congés payés.

Au lieu de défaire les 35 heures, nous devrions rouvrir le chantier du partage du travail

Ironie du calendrier, c’est précisément ce moment que choisissent les socialistes, revenus au pouvoir après la crise de 2008, la plus grave depuis 1929, pour relancer le procès des 35 heures. Une réforme pourtant mise en place quinze ans plus tôt par leurs propres camarades de parti avec un effet très positif sur l’emploi et le chômage. Ainsi, pour Emmanuel Macron, le ministre de l’Economie, il y aurait désormais urgence à permettre aux salariés français de « travailler plus sans gagner plus », comme il l’a déclaré le 22 janvier dernier à Davos. Et ce qu’on apprend jour après jour du futur projet de loi préparé par Myriam El Khomri, la ministre du Travail, confirme la volonté du gouvernement d’aller vite et loin dans cette direction.

Qui peut croire qu’allonger le temps de travail va réduire le chômage ?

Certes, les temps ont profondément changé depuis 1936 : la pression de la compétition internationale est devenue nettement plus forte et, avec l’euro, une politique de relance ne pourrait désormais avoir de sens qu’à l’échelle du continent. Mais qui peut croire sérieusement qu’avec 6,5 millions d’inscrits à Pôle emploi, allonger le temps de travail de ceux qui en ont déjà un pourrait faire reculer le chômage ? Avec la crise écologique qui s’aggrave et les perspectives de croissance limitées dans nos contrées, nous devrions au contraire chercher à rouvrir le chantier du partage du travail.

Si la gauche n’a plus d’autres ambitions que le « travailler plus pour gagner moins », les électeurs chercheront des solutions ailleurs

Au-delà de la seule question du chômage, cela fait cent cinquante ans que la gauche et ce qu’on appelait naguère le mouvement ouvrier se battent constamment pour que nous cessions de « perdre notre vie à la gagner ». Faudrait-il aujourd’hui faire une croix sur ce combat et considérer que le progrès social est définitivement terminé ? Si la gauche n’est plus capable d’afficher désormais d’autres ambitions que le « travailler plus pour gagner moins », il ne faut pas s’étonner que les électeurs cherchent des solutions ailleurs.

Et si EDF faisait faillite ? (1/5)

16 FÉVRIER 2016  PAR MARTINE ORANGE

Déstabilisée par une ouverture irraisonnée à la concurrence, par la transition énergétique et des ruptures historiques sur les marchés de l’énergie, EDF doit en plus faire face à nombre d’engagements et d’investissements. Beaucoup redoutent qu’EDF ne se fracasse sur un mur de dettes. Premier volet de notre série : l’État irresponsable.

Et si EDF faisait faillite ? La question semble énorme. Comment un des premiers électriciens mondiaux, gérant 58 réacteurs nucléaires en France, pourrait-il se trouver dans une situation aussi dramatique ? Pourtant, au moment où le groupe va fêter ses 70 ans, les inquiétudes sur l’avenir d’EDF sont de plus en plus fortes. De haut en bas du groupe public, les alertes viennent de partout. De plus en plus de cadres dirigeants, de salariés, de syndicats parlent, font connaître leurs alarmes sur la situation périlleuse du groupe, selon eux. « Areva aussi semblait insubmersible. On sait ce qu’il est advenu. EDF est beaucoup plus gros. Mais nous sommes en train de prendre le même chemin », redoute Jean-Luc Magnaval, responsable CGT du comité central d’entreprise d’EDF.

Jean-Bernard Lévy, président d'EDF © ReutersJean-Bernard Lévy, président d’EDF © Reuters

Sans être catastrophiques, les résultats d’EDF, publiés ce 16 février, traduisent les tensions et les écueils que rencontre le groupe. Celui-ci affiche un bénéfice net d’1,18 milliard d’euros, en baisse de 68 % par rapport à l’année dernière. Tous les problèmes se sont cumulés en même temps, pour EDF comme pour tous les électriciens européens. En vrac : un effondrement historique du prix du gaz et du pétrole,  entraînant tous les prix en chute libre ; la montée en puissance des énergies renouvelables ; une transition énergétique qui conduit à des économies d’énergie doublée d’une désindustrialisation qui se traduit par une baisse de la consommation ; sans compter un hiver des plus doux. Résultat ? L’Europe de l’énergie, fondée sur la seule concurrence, est en train de boire le bouillon. Les surcapacités de production sont devenues structurelles. Plus aucun producteur ne peut envisager d’investissement ou rentabiliser son exploitation, alors que les prix de marché se sont effondrés.En un an, les prix de marché ont chuté de plus de 30 %. Aujourd’hui, ils sont autour de 28 euros le MWh, quand le groupe a bâti son budget autour d’un prix de marché autour de 35 euros, et que le prix du MWh nucléaire est autour de 42 euros. Ouvert au grand vent de la concurrence, EDF voit désormais 70 % de ses ventes exposées au prix de marché. 1 euro de différence sur le prix de marché a un impact de 300 millions d’euros dans ses comptes. C’est dire l’ampleur des enjeux.

Si tous les électriciens européens se trouvent confrontés aux mêmes problèmes, EDF a un avenir encore plus assombri. En réponse à ses impératifs propres, liés à la production et aux demandes en tous sens de l’État, le groupe public a inscrit un programme d’investissement pharaonique, alors que son endettement est déjà de plus de 40 milliards d’euros – l’équivalent de ses fonds propres.

Sa participation au sauvetage d’Areva et la reprise de l’activité conception des réacteurs nucléaires – Areva NP – va lui coûter au moins 2,5 milliards d’euros. Le chantier de l’EPR de Flamanville, dont la mise en fonction est sans cesse reculée – on parle désormais de 2018 –, est chiffré à 10,5 milliards d’euros. Mais il faut ajouter la participation d’EDF au programme d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure (Meuse), estimé à 25 milliards d’euros, le projet d’EDF de construire deux EPR en Grande-Bretagne, évalué en l’état à 25 milliards d’euros. Sans parler du programme baptisé « grand carénage », consistant à assurer la maintenance et la remise à niveau du parc nucléaire français. La Cour des comptes, dans son dernier rapport annuel publié début février, chiffre le coût de ce programme destiné à s’étaler jusqu’en 2030 à 100 milliards d’euros. Sans parler des coûts futurs de démantèlement des centrales, jugés notoirement sous-estimés.

Dans le même temps, la Commission européenne attaque les concessions hydrauliques détenues par EDF, au nom de la concurrence, alors qu’il s’agit de l’essentiel de son activité dans les énergies renouvelables, son activité la plus rentable aussi. De son côté, le président d’EDF, Jean-Bernard Lévy, pousse, avec l’assentiment d’une partie de l’État, à l’ouverture du capital de RTE, le réseau de transport et de distribution électrique, colonne vertébrale de tout le système électrique en France, afin de dégager des ressources financières. Si ces deux opérations sont menées jusqu’au bout, EDF se verrait privé d’une partie de ses recettes les plus sûres et les plus relutives.

« L’équation financière est difficile », explique-t-il dans un entretien au Monde, pour justifier les cessions d’actifs et les 3 500 suppressions d’emploi à venir dans le groupe d’ici à 2018. À ce stade, ce n’est plus une équation financière impossible. Cela s’apparente à une opération de liquidation.

Le 22 octobre 2015, les élus du comité central d’entreprise d’EDF, représentant l’ensemble des organisations syndicales, a lancé une première alarme pour dénoncer les menaces qui pèsent sur EDF. Début décembre, ils sont allés plus loin en introduisant une procédure d’alerte auprès de la direction d’EDF, dénonçant la situation critique du groupe. Fin janvier, jugeant que les explications de la direction étaient notoirement insuffisantes, ils ont prolongé leur droit d’alerte et engagé une expertise économique. « Les perspectives de Bruxelles, de l’État français mais aussi celles de la direction d’EDF obèrent à court terme l’avenir de l’entreprise », accusent-ils dans un communiqué. Du jamais vu dans l’histoire d’EDF.

Mais ces alertes semblent tomber dans le vide. Après avoir tout fait pour minimiser le scandale absolu de la faillite d’Areva et de la filière nucléaire, le gouvernement affiche la même attitude désinvolte face à EDF. Chaque ministre y va de son programme, de son projet. Un jour, c’est Ségolène Royal qui défend la transition énergétique, le lendemain, c’est Emmanuel Macron qui défend la « filière nucléaire française ». À tout moment, le gouvernement surcharge le groupe, lui impose de nouvelles contraintes, de nouvelles règles. Mais pas un mot n’est prononcé par le gouvernement pour dire ce que pourrait – devrait ? – être le rôle d’EDF dans le cadre d’un programme de transition énergétique. Pas une réflexion ne semble ouverte sur la pertinence de poursuivre un programme nucléaire, alors que les énergies renouvelables s’imposent partout, même en Chine. L’État laisse EDF naviguer comme un bateau ivre sans se préoccuper de la sûreté nucléaire, de la sécurité énergétique du pays, du service public, des finances publiques. Récit en cinq volets de cette politique suicidaire.

L’Etat irresponsable

Ils s’y sont mis à trois. Il n’en fallait pas moins. Le 13 janvier 2015, Michel Sapin, ministre des finances, Ségolène Royal, ministre de l’écologie et Emmanuel Macron, ministre de l’économie, en tant que ministres de tutelle d’EDF, ont adressé une feuille de route à Jean-Bernard Lévy. Le nouveau président, parachuté depuis le 22 octobre 2014 à la présidence de l’électricien public et ignorant tout de ce secteur, de ces métiers, du groupe, avait lui-même demandé cette lettre.

Celle-ci, restée secrète mais dont Mediapart a pu prendre connaissance, est censée résumer la vision de l’État sur la transition énergétique, le rôle d’EDF. Dans les faits, elle illustre sur trois pages l’inconséquence, l’inconsistance de l’État, son incapacité à avoir une vision de long terme sur les questions stratégiques de l’énergie, de la transition énergétique, d’EDF. Elle se contente de reprendre les annonces du gouvernement faites au gré des moments et des circonstances.

Ségolène Royal et Emmanuel Macron © ReutersSégolène Royal et Emmanuel Macron © Reuters

« Il nous semble important de vous indiquer ce que l’État attend de vous pour ce mandat à un moment charnière de l’entreprise », écrivent ainsi les trois ministres, en préambule. Et d’énumérer les points principaux : « participer à la transition énergétique, anticiper les mutations long terme, montrer l’exemplarité du groupe en matière d’animation des filières industrielles ; être un acteur emblématique du service public. »

Passée l’entrée en matière, les ministres vont à l’essentiel : le nucléaire. La première mission fixée au nouveau président d’EDF est « de renforcer le parc nucléaire qui est un atout de la transition énergétique, d’améliorer la gestion de Flamanville et de poursuivre le travail avec Areva ». Dans l’esprit des responsables gouvernementaux, la ligne est donc assumée : transition énergétique et nucléaire vont de pair.

Mais le gouvernement vient de faire voter, quelques mois auparavant, la loi sur la transition énergétique. Celle-ci prévoit que la part de l’électricité nucléaire en France doit tomber de 70 % à 50 % à l’horizon 2025. Plusieurs points sont donc inclus dans la feuille de route du président d’EDF pour indiquer qu’il a pour mission « de diversifier la production d’électricité [sans donner la moindre orientation, le moindre objectif – ndlr], de participer activement au développement des économies d’énergie, de développer les réseaux électriques et le stockage ».

Dans le même temps, le gouvernement insiste sur la nécessité de « renforcer et de développer les compétences à l’international, en priorité dans le nucléaire ». Pour terminer, les ministres rappellent l’autre message essentiel à ses yeux : « maîtriser les coûts en vue de stabiliser la trajectoire financière, tout en veillant à maintenir une rémunération appropriée de ses actionnaires », est-il écrit. À cette fin, les ministres précisent qu’il est indispensable de « remédier à la situation de génération de cash-flows [négatifs depuis plusieurs années – ndlr] » et que « la cession d’actifs devra être envisagée ». Pas un mot n’est dit sur le service public.

« Jean-Bernard Lévy n’aurait jamais dû demander une telle feuille de route. Il aurait encore moins dû l’accepter », dit un proche du dossier. Depuis sa nomination, le président d’EDF n’a bénéficié d’aucun état de grâce, de l’avis de tous les cadres du groupe interrogés. La valse des présidents qui se succèdent à la tête de l’entreprise publique tous les cinq ans, les changements de direction opérationnelle qui s’ensuivent et qui s’apparentent à des mouvements de cabinets ministériels, ont fini par user les meilleures volontés. « Depuis Alphandéry [président d’EDF en 1994], l’État utilise EDF. Il n’y a aucune continuité, aucune transmission de savoir et d’expertise. Les promotions internes n’existent plus. L’aspect social de l’entreprise n’intéresse plus personne. Ce ne sont plus que des jeux de [grands] corps et de cour », résume un cadre dirigeant qui a plus de vingt ans de carrière dans la maison.

Mais au-delà de son parachutage, sa personnalité attire de nombreuses critiques. Sa première année de présidence s’achève dans un climat de méfiance et d’inquiétude. « À son arrivée, il était en position de force. Il avait été choisi par l’Élysée, faute d’autre candidat, pour succéder à Henri Proglio. Il avait donc les moyens de résister aux demandes de l’État, de défendre une stratégie pour EDF. Il n’en a rien fait. Il acquiesce à toutes les demandes, comme celle de reprendre sans condition les activités d’Areva, sans même regarder les conséquences sur le groupe », raconte un proche du dossier. À cela s’ajoutent, à en croire les témoignages recueillis, une distance, « un mépris » disent certains, pour la culture du groupe, son histoire, le sentiment donné de tout savoir. Diriger EDF serait plus simple que Thales – dont il a été pendant dix-huit mois président du conseil de surveillance –, aurait-il confié au président de Vinci, selon des propos rapportés par Challenges.

Il a, en tout cas, des idées bien arrêtées sur ce qu’il convient de faire et fait peu de cas des analyses et avis internes qui peuvent lui être apportés. Le « mammouth » doit devenir « agile et économe », a-t-il expliqué à plusieurs reprises aux dirigeants et aux syndicats. « Pendant quelques semaines, Jean-Bernard Lévy a posé des questions. Depuis, il n’a que des réponses », a ironisé un directeur d’EDF. L’anecdote a fait le tour du groupe. Ambiance.

La question cruciale de la transition énergétique

Pour tous les interlocuteurs rencontrés, la question cruciale pour EDF, celle qui détermine tous les autres choix, est celle de la transition énergétique. Tous prennent les engagements fixés par la loi très au sérieux. « Cela fragilise encore un peu plus le modèle EDF », dit Philippe Page, représentant CGT au CCE d’EDF, reprochant à l’État d’empiler loi sur loi, sans en mesurer l’impact réel, de tout céder à un libéralisme destructeur.

Câbles à haute tension © ReutersCâbles à haute tension © Reuters

Dès lors, comment l’électricien va-t-il faire pour se conformer aux objectifs de 50 % de production nucléaire ? Lui faut-il fermer des centrales ? Comment EDF va-t-il se redéployer dans les énergies renouvelables ? « Jean-Bernard Lévy affirme que les nouveaux usages électriques vont permettre de lisser les changements. Mais on est déjà en surproduction, alors que Flamanville n’est pas encore ouverte. Les nouveaux usages représenteront au maximum entre 15 et 30 TWh [tétramégawattheure], et encore les économies d’énergie ne sont peut-être pas suffisamment bien estimées. Comment fait-on, alors que notre production totale est de 540 TWh ? Faut-il fermer des centrales ? Combien ? Lesquelles ? Comment développe-t-on à côté les énergies renouvelables », s’énerve Anne Debrégeas, responsable du syndicat Sud-Énergie.

Dans son rapport annuel, la Cour des comptes reprend exactement la même analyse que les syndicats d’EDF : « À hypothèses constantes de consommation et d’exportation d’électricité à cet horizon, l’objectif fixé par la loi aurait pour conséquence de réduire d’environ un tiers la production nucléaire, soit l’équivalent de la production de 17 à 20 réacteurs. Seule une augmentation très significative de la consommation électrique ou des exportations serait de nature à limiter le nombre des fermetures. Or, à l’horizon 2030, l’hypothèse d’une telle augmentation n’est pas retenue par les experts. Au contraire, le rapport Énergies 2050 confirme les équilibres actuels. En effet, sur les 21 scénarios de sources diverses qui ont été analysés, 15 considèrent que la demande d’électricité en France se situera, à cette date, entre 500 et 600 TWh, deux seulement considèrent qu’elle sera supérieure », écrit le rapport qui considère qu’EDF doit revoir son programme « grand carénage » pour l’adapter à des critères de production et financiers plus réalistes.

Dix-sept à vingt réacteurs fermés, dit la Cour des comptes ! Cela équivaut à un séisme, une remise en cause totale d’EDF. Mais pour l’instant, le président d’EDF continue à ne parler que de la fermeture de deux centrales. Dont Fessenheim ? À ce stade, personne ne le sait. Le projet de fermeture de la centrale avance à pas de fourmi. Tout est désormais lié à la mise en route de l’EPR de Flamanville. « Si le gouvernement l’avait voulu, il y a longtemps qu’il aurait pu fermer Fessenheim. Mais si la centrale avait été fermée en 2015-2016, cela ne lui aurait rien rapporté électoralement. Tout le monde aurait oublié. On reparlera de la fermeture de Fessenheim fin 2016, début 2017, quand la campagne présidentielle aura commencé, parce que là, cela peut rapporter des voix chez les écologistes », pronostique, cyniquement, un ancien directeur d’EDF.

Ce double langage permanent, cette désinvolture à l’égard d’EDF énervent de plus en plus tous les salariés du groupe, qu’ils soient directeurs ou simples agents. Plus personne ne croit en la parole de l’État. Tous s’énervent quand le gouvernement feint de croire qu’un plan de réduction des coûts présenté par le président d’EDF (la suppression de 3 500 postes) suffira à répondre au mur de la dette et aux investissements hors norme inscrits au programme de l’entreprise.

D’autant que, dans le même temps, l’État ne fait rien pour aider à la transformation de l’entreprise. Il prend loi sur loi prônant toujours plus de concurrence, déstabilise totalement son organisation et en plus lui fait les poches. Depuis trois ans, EDF s’endette pour redistribuer 60 % de son bénéfice sous forme de dividendes aux actionnaires, en premier lieu à l’État. En 2014, son cash-flow était négatif de 4 milliards après distribution de dividendes contre 1,3 milliard avant. En un mot, EDF n’a pas les ressources suffisantes pour financer son adaptation. Mais cela n’émeut pas vraiment l’État.

Cette année, le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, a annoncé que l’État renonçait au paiement de ses dividendes en numéraire et acceptait un paiement en actions. Il a aussi entamé une discussion avec la présidence d’EDF en vue de lancer une augmentation de capital de 5 milliards d’euros. Mais celle-ci risque de se faire au prix d’une dilution de la part de l’État, actionnaire à hauteur de 83,5 % aujourd’hui dans l’entreprise publique.

Ces ajustements financiers, en tout cas, ne peuvent suffire à répondre aux immenses interrogations et menaces qui obscurcissent l’avenir d’EDF. « Il y a longtemps que l’État actionnaire a disparu. Il n’a plus aucune vision stratégique. L’État joue de façon  irresponsable avec EDF. Et nous risquons tous de le payer très cher », constate un cadre dirigeant.

Prochain volet : le piège mortel d’Hinkley Point, les EPR en Grande-Bretagne.

Brétigny: un nouveau rapport judiciaire accable la SNCF

Il me semble que cet accident est révélateur d’un phénomène que l’on peut élargir à la SNCF entière et au domaine privatisé dans son ensemble. Le libéralisme frénétique et stupide qui est pratiqué en France et dans le monde, avec ses méthodes de « réal gestion », ayant pris tous les pouvoirs. JMF

16 FÉVRIER 2016

Dans leur second rapport rendu en décembre, auquel Mediapart a eu accès, les experts judiciaires confirment que l’accident ferroviaire de Brétigny a été causé par des manquements de la SNCF, qui n’a pas respecté ses obligations de maintenance. C’est un coup dur pour l’entreprise publique. D’autant que des écoutes téléphoniques de ses cadres – « Les mecs de Brét, c’étaient des burnes » –fragilisent encore plus sa défense. Révélations.

Les experts judiciaires persistent et signent : l’accident de train de Brétigny-sur-Orge (Essonne), qui a fait sept morts et une trentaine de blessés le 12 juillet 2013, est bien lié au délabrement de l’aiguillage, à une maintenance défaillante de la SNCF et à des erreurs de ses agents de terrain. C’est la conclusion du « rapport d’expertise complémentaire » réclamé par la SNCF, et rendu le 15 décembre dernier par Michel Dubernard et Pierre Henquenet aux juges d’instruction d’Évry chargés de l’enquête pour homicides et blessures involontaires.

Dans ce document, auquel Mediapart a eu accès, les deux experts confirment point par point les conclusions de leur premier rapport, rendu en mai 2014. Leurs conclusions sont accablantes pour l’entreprise publique. Malgré sa « non-conformité » et son très mauvais état, l’aiguillage qui a provoqué le drame « n’a pas fait l’objet des mesures de surveillance et de remise en état adaptées conformément à l’IN2640 [le règlement applicable – ndlr]. C’est la cause primaire du déraillement du train », écrivent les experts.

Ils estiment donc que la SNCF est directement responsable de l’accident, qui aurait très probablement pu être évité. « Une surveillance efficace aurait sans aucun doute permis de détecter la non-conformité de cet assemblage crucial pour la sécurité des circulations », concluent-ils.

L'accident de Brétigny a fait sept morts et une trentaine de blessés le 12 juillet 2013 © ReutersL’accident de Brétigny a fait sept morts et une trentaine de blessés le 12 juillet 2013 © Reuters

Pour la SNCF, mise en examen dans ce dossier, c’est un coup de massue. L’entreprise publique, qui dément toute responsabilité pénale, avait violemment contesté les conclusions du premier rapport. Elle avait donc demandé en janvier 2015 des expertises complémentaires, qui ont été en grande partie accordées par les juges. Mais les deux nouveaux rapports (celui des experts et une nouvelle analyse métallurgique datée du 8 janvier dernier) concluent que les critiques de la SNCF étaient infondées.

Emmanuel Marsigny, l’avocat de l’entreprise, n’a pas souhaité réagir sur le fond. « Nous sommes en train d’étudier ces rapports de manière sérieuse et attentive. Nous avons jusqu’à fin février pour donner notre position, et nous répondrons d’abord à la justice », a-t-il répondu à Mediapart.

Ces rapports tombent d’autant plus mal que la SNCF vient d’être accusée par Le Canard enchaîné et Le Figaro d’avoir tenté de dissimuler des informations à la justice, sur la base d’écoutes téléphoniques. L’entreprise a démenti. Mais ces écoutes, auxquelles Mediapart a également eu accès, suggèrent que la demande de complément d’expertise avait pour objectif de « créer un doute » dans l’esprit des enquêteurs.

Le 7 juillet 2014 à 8 h 23, deux cadres maintenance de la SNCF discutent au téléphone. Dans l’après-midi, le procureur d’Évry va détailler les conclusions du premier rapport des experts judiciaires. « Apparemment on va s’en prendre plein la tête. […] Et on sait toi comme moi qu’ils ont raison ! », s’exclame l’un des cadres. En effet.

Pour mémoire, l’accident vient du fait qu’il manquait trois des quatre attaches (l’ensemble écrou-boulon) d’une éclisse, la tige de métal qui relie l’aiguillage au rail. Du coup, l’éclisse s’est retournée autour du quatrième boulon et s’est retrouvée au cœur de l’aiguillage, ce qui a fait dérailler le train lorsqu’il a roulé dessus.

Le premier rapport des experts conclut que les infrastructures étaient dans un « état de délabrement jamais vu par ailleurs ». Surtout, l’analyse métallurgique, menée par le laboratoire Cetim, a montré que les trois boulons manquants étaient déjà cassés « au moins un mois » avant l’accident ! Cela implique directement les agents de la SNCF, qui auraient dû remarquer cette anomalie pendant leurs tournées.

Le 8 juillet 2014, au lendemain de la conférence de presse du procureur, Claire Chriqui, du service juridique de la SNCF, fait le point au téléphone avec son collègue Christophe Bolhy, cadre à la maintenance. « On est bien d’accord que sur Brétigny […] y’avait un problème au niveau des agents hein ! En bas. Ça c’est clair et net », lance la juriste. « Les mecs de Brét, c’étaient des burnes », abonde Bohly.

« Ce qui est délicat […], c’est que, dans l’étude métallurgique, ils disent que en fait les boulons ils étaient pas présents le 4 juillet, quoi ! », s’inquiète le cadre de la maintenance. « Oui oui tout à fait. Mais bon maintenant, l’analyse métallurgique, si tu veux, nous on peut aussi demander une contre-expertise », répond la juriste.

La SNCF n’étant pas mise en examen à l’époque, elle n’a pas accès au dossier et au rapport des experts. Mais qu’importe, le service juridique de la SNCF a déjà un plan.« On a des éléments […] pour créer un doute », confie Claire Chriqui à son interlocuteur. Elle explique que l’expertise métallurgique a eu lieu huit mois après les faits, ce qui la rend suspecte. Et que la scène du déraillement a pu être modifiée, puisque « l’accident a eu lieu à 17 heures et les flics ils arrivent à 23 heures ».

Interrogé sur cette écoute, l’avocat de la SNCF, Emmanuel Marsigny, assure qu’elle « ne traduit en rien une volonté de dissimulation ». En tout cas, lorsque Me Marsigny dépose, en janvier 2015, une demande de complément d’expertise, elle colle presque exactement à la stratégie décrite six mois plus tôt au téléphone par la juriste Claire Chriqui.

« Un état de délabrement complet »

Dans ce document, la SNCF estime que l’expertise métallurgique a été réalisée bien trop tard, et que les pièces (boulons et écrous) placés sous scellés par les enquêteurs ne sont peut-être « pas les bonnes ». Surtout, l’entreprise assure que la rupture de l’éclisse ne serait « pas intervenue à l’issue d’un long processus de fatigue, qui aurait échappé à la vigilance des agents lors des tournées d’inspection ». Car les experts se seraient plantés : il ne manquait en fait qu’un boulon, et pas trois ! La SNCF en veut pour preuve que le BEA-TT, l’organe d’enquête du ministère des transports, est parvenu à la même conclusion.

Les juges d’instruction ayant donné droit à la demande de la SNCF, les deux experts judiciaires et le laboratoire métallurgique Cetim se sont remis au travail. Leurs conclusions, très techniques, démontent point par point les critiques de la SNCF et du BEA-TT. Ils assurent notamment être certains que ce sont les bons boulons qui ont été placés sous scellés le soir du drame.

Commençons par ces boulons qui n’étaient plus sur l’éclisse avant l’accident. Selon le BEA-TT, ces pièces métalliques rouillent très facilement au contact de l’eau. Et la dernière pluie constatée à Brétigny date du 3 juillet 2013. Puisque deux des boulons cassés n’étaient pas rouillés, cela veut dire qu’ils étaient toujours en place lorsqu’il a plu, soit neuf jours avant l’accident.

Mais il y a un hic. Selon les experts métallurgistes du Cetim, le BEA-TT a fait ses analyses avec des boulons « décapés », qui sont plus sensibles à la rouille que les boulons ordinaires. « Le test réalisé par le BEAT-TT ne nous apparaît pas pertinent », commente le labo. Selon le Cetim, trois des quatre boulons se sont bien détachés au moins un mois avant l’accident, même s’ils n’étaient pas rouillés. Ce qui pose la question de l’indépendance des enquêteurs du ministère. Des écoutes téléphoniques ont en effet montré que des cadres de la SNCF ont obtenu à l’avance le rapport du BEA-TT, et en ont profité pour suggérer quelques améliorations…

Forts de l’analyse du Cetim, les experts judiciaires Michel Dubernard et Pierre Henquenet se sont chargés d’enfoncer le clou. Ils estiment que l’aiguillage était « dans un état de délabrement complet », et que la « danse » liée au passage des trains a provoqué le « desserrage » puis la « rupture des boulons ».

Les experts soulignent les failles dans la maintenance, établies par l’enquête de la police judiciaire de Versailles. Il apparaît que « tous les éléments n’ont pas été communiqués par la SNCF, certains ayant été déclarés manquants », et aussi que les principales opérations sur l’aiguillage n’ont pas été réalisées dans les délais normaux. Ou encore que « les interventions nécessaires n’ont pas toujours eu lieu et/ou ont été reportées, et en particulier sur la période comprise entre janvier 2013 et la survenance de l’accident le 12 juillet 2013 ».

Restent deux éléments troublants. Le premier, déjà révélé par Le Figaro, est que les cheminots de Brétigny avaient repéré dès 2008 une fissure dans l’extrémité C de l’aiguillage à l’origine du déraillement. Sauf que dans les documents internes, cette fissure a été notée comme figurant… sur l’extrémité D ! À cause de cette bourde « incompréhensible », la fissure n’a « pas fait l’objet d’un suivi adéquat », déplorent les experts judiciaires. « On aurait dû détecter cette erreur lors des opérations de maintenance entre 2008 et 2013 », a reconnu un cadre technique de la SNCF devant les juges d’instruction.

Il y a enfin l’affaire du « Mauzin », ce train bardé d’instruments de mesure qui circule sur les voies pour détecter les anomalies de façon très précise. En février puis en mai 2013, le Mauzin détecte une distorsion supérieure aux normes autorisées sur l’aiguillage où le train va dérailler quelques mois plus tard. Mais la SNCF écarte ces mesures, sous prétexte qu’elles sont contredites par les relevés manuels des agents de terrain. Pourtant, l’entreprise décide de rénover entièrement l’aiguillage situé juste à côté, sur lequel le Mauzin a relevé une distorsion équivalente. « Nous ne comprenons pas cette différence de traitement », s’étonnent les experts judiciaires. D’autant plus qu’un ingénieur de la SNCF avait par ailleurs alerté sur la situation dans quatre rapports rédigés en 2009 et 2010.

Guillaume Pepy, président de la SNCF, avait reconnu la responsabilité de l'entreprise juste après l'accident de Brétigny. © ReutersGuillaume Pepy, président de la SNCF, avait reconnu la responsabilité de l’entreprise juste après l’accident de Brétigny. © Reuters

Face à cette nouvelle expertise judiciaire accablante, la SNCF a plusieurs options : se taire, formuler des observations, demander un nouveau complément d’expertise, ou bien réclamer une contre-expertise, confiée à des experts différents. Cette dernière possibilité, la plus offensive, retarderait considérablement l’enquête judiciaire. Ce qui ulcérerait encore un peu plus les familles des victimes, déjà très remontées contre la SNCF, qui se défend bec et ongles pour démontrer son innocence.

Au lendemain du drame, le président de la SNCF, Guillaume Pepy, avait pourtant assumé la « responsabilité » de l’entreprise. « La SNCF ne se défilera pas. L’accident est dû à un certain nombre de soucis de maintenance », avait-il promis. Un an plus tard, lorsque le groupe a été mis en examen en tant que personne morale, le directeur juridique, Philippe Mettoux, s’est chargé de tempérer les propos de son patron. « La SNCF reconnaît une responsabilité morale », mais n’admet aucune « responsabilité pénale », a-t-il indiqué aux juges.

Joint lundi par Mediapart, l’avocat de l’entreprise confirme qu’il conteste les conclusions du premier rapport des experts. Il est donc très peu probable que la SNCF accepte le second, dont les conclusions sont identiques. « Nous ne sommes pas d’accord avec les experts sur les explications scientifiques et techniques qu’ils avancent pour expliquer les faits », ajoute Me Marsigny.

Il juge par exemple incompréhensible que le labo métallurgique ait pu conclure qu’il manquait trois boulons sur l’éclisse un mois avant l’accident. Surtout, la SNCF estime qu’il est impossible à ce stade « d’établir un lien de causalité entre d’éventuels manquements liés à la maintenance et le désassemblage de l’éclisse ». Bref, la ligne de défense de l’entreprise ressemble fort à celle de l’ex-ministre Georgina Dufoix dans l’affaire du sang contaminé : responsable, mais pas coupable.

Sortie du rapport Terrasse : économie sociale, collaborative ou traditionnelle : qui l’emportera ?

13.02.2016
29 min

Quel impact de l’économie collaborative sur l’économie sociale et l’économie traditionnelle, comment encadrer cette nouvelle économie ?

L'économie dite collaborative
L’économie dite collaborative Crédits : Ouishare – Radio France

Avec : Benjamin Coriat, professeur d’économie à l’université Paris XIII  Jean-Louis Laville, professeur du Conservatoire national des arts et métiers et chercheur au Lise (CNRS-Cnam) et Jean-Marc Daniel, professeur d’économie à l’ESCP Europe

Rapport de Pascal Terrasse sur le développement de l’économie collaborative :

http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2016/02/08.02.2016synthesedurapportsurleconomiecollaborative.pdf

Intervenants :

  • Benjamin Coriat : Professeur de sciences économiques à l’Université Paris 13 et co-président du collectif des Économistes Atterrés
  • Jean-Louis Laville : sociologue, professeur au CNAM et co-Directeur du laboratoire pour la sociologie économique au CNRS
  • Jean-Marc Daniel : économiste, professeur associé à l’ESCP Europe

Bibliographie

Associations et action publiqueDesclée De Brouwer, Paris, 2015

Le retour des communs : la crise de l'idéologie propriétaire

Le retour des communs : la crise de l’idéologie propriétaireLes Liens qui libèrent, Paris, 2015

Valls, Macron : le socialisme de l’excellence à la française : pour un manifeste feuillantEd. Nouvelles François Bourin, Paris, 2016

La nouvelle alternative ? - Enquête sur l'économie sociale et solidaire

La nouvelle alternative ? – Enquête sur l’économie sociale et solidaireLes Petits Matins, 2011

Économie collaborative & droit : les clés pour comprendreFyp éditions, Limoges, 2016

Primat de l’émotion sur l’information, débats atrophiés, servilité à l’égard des sources officielles ou policières

Publié le

une_preview2Du dossier sur L’information internationale, je souligne particulièrement le manque de suivi et de continuité, l’absence le plus souvent de contextualisation, le choix de certains pays et le silence sur d’autres, la prime au spectaculaire, l’irrésistible triomphe des généralistes auto-proclamés experts… J’ajoute le non questionnement des politiques des firmes multinationales et des traités internationaux, la focalisation sur les divisions religieuses ou « ethniques », l’oubli des dimensions genrées, sauf lorsqu’il s’agit de pays dits « musulmans ». Les auteur-e-s indiquent à juste titre que « Les femmes se battent également pour défendre leurs droits au sein des territoires où elles vivent, mais ceci n’est guère médiatisé ».

Le cas du « petit journal » est éclairant, mélange des registres, dispositifs défavorables à la réflexion, vitesse et précipitation, manque de nuances, simplifications et clichés, projections de préjugés, mise en scène valorisant le « journaliste »…

Celui du traitement du « conflit » Israël/Palestine par le « spécialiste », au moins ignorant, d’I-Télé, aussi !

Enfin, le journal propose de revenir sur des mots médiatiquement valorisés à propos de la Guerre en Libye : guerre, alliés, communauté internationale, riposte, frappes, frappes ciblées, dommages collatéraux, nos soldats, sur zone, propagande…

Dans cette livraison, je souligne aussi :

Retours sur le 13 novembre. Confusion entre compassion et voyeurisme, experts autoproclamés en questions de « sécurité », injonctions gouvernementales à « l’union nationale » largement diffusées, précipitation et racolage, violences contre celles et ceux qui font entendre des voix discordantes.

Reste que constater que des communiqués (NPA et LO), condamnant fermement les attentats (il n’y aucun doute à avoir sur ce sujet) font le lien entre « les interventions militaires françaises au Moyen-Orient et les attentats de Paris » et expriment leur refus de se joindre au concert de « l’union nationale », n’est pas suffisant.

Les attentats et plus généralement la politique de Daesh ne saurait se réduire aux interventions militaires impérialistes au Moyen-Orient. Et comme l’écrivent Pierre Rousset et François Sabado dans l’article rappelé ci-dessous : « Quel que soit le rôle de l’impérialisme, l’Etat islamique est responsable de ses actes ».

J’ajoute, en citant Claude Kowal, Patrick Le Tréhondat, Patrick Silberstein « L’EI porte un projet antagonique aux fondements de l’essentiel de la majorité des sociétés qui peuplent la planète et qui vise au fond à substituer aux principes démocratiques élémentaires peu ou prou respectés dans nombre de pays, et en tout cas dans les sociétés européennes, un ordre théocratique organique et génocidaire ».

Et ne pas commencer par cela, est une erreur politique et, à mes yeux, une « insupportable » prise de position.

Sans oublier, la politique passée de soutien et d’armement des « djihadistes » et l’actuelle de diffusion du wahhabisme par l’Arabie Saoudite, celle du gouvernement syrien qui massacre « ses » populations, les autres gouvernements qui écoulent le pétrole de l’Etat islamique et lui fournit des ravitaillements, les gestions « privées » des rentes pétrolières, les dictatures et le néolibéralisme sur place, les politiques des gouvernements irakiens hier et aujourd’hui, le soutien aux violations continuelles du droit international par l’Etat d’Israël, etc… Toutes ces « causes » se combinent aux interventions des impérialistes et de leurs alliés sur place d’hier et d’aujourd’hui…

En complément possible :

Kamel Daoud : L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, larabie-saoudite-un-daesh-qui-a-reussi/

Pierre Rousset, François Sabado : Les attentats du 13 novembre à Paris : la terreur de l’Etat islamique, l’état d’urgence en France, nos responsabilités, les-attentats-du-13-novembre-a-paris-la-terreur-de-letat-islamique-letat-durgence-en-france-nos-responsabilites/

Claude Kowal, Patrick Le Tréhondat, Patrick Silberstein :Éléments pour une politique concrète dans la situation concrète,elements-pour-une-politique-concrete-dans-la-situation-concrete/

Adam Hanieh : État islamique en Irak et au Levant, etat-islamique-en-irak-et-au-levant/

France Télés : Un management qui prétend faire mieux avec moins ?. Les contraintes étouffantes, le sous-financement du groupe, la prolifération de chaines attribuées au secteur privé « sans concession nouvelle au secteur public (ni au secteur associatif) », la réduction des ambitions en terme de qualité des programmes, la dégradation des conditions de travail des salarié-e-s, l’obligation de commander des programmes à des entreprises privés, le management, les fusions et les centralisations de rédactions, la concurrence mortifère avec TF1…

Grandes manœuvres de concentration multimédia. Le renforcement des groupes possédant des titres variés dans les divers médias, la combinaison du capital et des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), Patrick Drahi, Bernard Arnault, Xavier Niel, Vincent Bolloré, Matthieu Pigasse et les autres. Le renforcement de « force de dissuasion » (on n’y regarde à deux fois avant d’attaquer un patron de journal), la convergence des intérêts des industriels des médias et des « acteurs » politiques, le renforcement des diffusions néolibérales et une dérégulation généralisée…

Sommaire :

Retours sur le 13 novembre

Que s’est-il passé place de la République ?

France Télés : Un management qui prétend faire mieux avec moins ?

Grandes manœuvres de concentration multimédia

Dossier : L’information internationale

  • L’international : une information maltraitée

  • L’actualité internationale dans le « Petit journal » : vous avez dit « information » ?

  • Israël, Palestine : les inepties du « spécialiste » d’I-Télé

  • Lexique médiatique de la guerre en Libye

Une nouvelle fois, l’œil et l’oreille de la critique sur des médias dominants. Nécessaire.

Médiacritique(s) N°18 janv-mars 2016

Le magazine trimestriel de l’association Acrimed

40 pages, 4 euros

Didier Epsztajn

Education : dis-moi où tu habites, je te dirai tes chances de réussite

 Hélène Haus 30 Juin 2014, 19h01 RÉAGIR

 
 

Pour la première fois, le ministère de l’Éducation nationale publie, ce lundi, une carte détaillée par cantons des «zones à risques d’échec scolaire» dans l’Hexagone. Un outil qui va permettre aux académies de pouvoir répartir davantage de moyens sur les cantons les plus fragilisés de leur territoire.

Pour réaliser cette étude, les auteurs ont passé au crible sept critères : les revenus des foyers, le taux de chômage et de précarité de l’emploi, le niveau de diplôme des parents, la part des familles nombreuses (plus de 4 enfants) et monoparentales, ainsi que les conditions de logement.

Ces caractéristiques ont permis de dégager six classes de cantons. « Cela créé une extraordinaire mosaïque qui ne colle pas toujours avec l’étiquetage fréquent que l’on donne aux académies. Les risques d’échec scolaire peuvent fortement varier au sein d’un même département, note Gérard Boudesseul, l’un des auteurs, chercheur à l’université de Caen.

Pour vérifier l’impact de ces risques sur le décrochage scolaire, les chercheurs ont également publié une seconde carte mesurant le taux de «non-diplômés parmi les 15-24 ans non scolarisés».«On serait tenté de superposer les deux, mais ce n’est pas toujours possible, remarque Gérard Boudesseul. Il y a des similitudes et des différences. Maintenant, il va falloir trouver pourquoi.» Explications.

Ces endroits où les risques d’échec sont très forts

1. «Cumul de fragilités économiques, familiales, culturelles en milieu urbain», 379 cantons, 6,3 millions d’habitants de 15 à 64 ans.

Cette catégorie accumule tous les problèmes : un fort taux de chômage (11,1%), une grande proportion de familles nombreuses (2,5%) et monoparentales (11,2%). Plus d’un quart (28,4%) de sa population réside dans des logements sociaux et près de la moitié (45,8 %) des 45-54 ans – la génération des parents d’élèves – ne possèdent pas de diplôme. «Ces zones à risques se situent surtout dans le Nord, sur le pourtour méditerranéen et en Seine-Saint-Denis», souligne Catherine Moisan, directrice de l’évaluation, de la prospective et de la performance au ministère. « Le département du Pas-de-Calais, par contre, présente un faible taux de non-diplômés», remarque Gérard Boudesseul. «Cela s’explique par le fait que nous misons beaucoup sur les formations technologiques et professionnelles», explique l’académie de Lille, qui a d’ailleurs mis en place en 2013 un plan de trois ans sur l’équité scolaire pour notamment «renforcer l’attractivité des voies technologiques et professionnelles». L’an passé, 41,6% des élèves de troisième ont demandé une orientation professionnelle dans l’académie contre 32,3% dans celle de Bordeaux.

2. «Précarité économique dans les petites et moyennes communes», 521 cantons, 3,2 millions d’habitants de 15 à 64 ans.

Cette classe regroupe essentiellement les petites et moyennes communes. Les emplois précaires et le chômage (8,6%) y sont développés. Le revenu médian reste très faible (14 680 € contre 16 344 € en France métropolitaine). La part de 45-54 ans sans diplôme y est également élevée. On retrouve ce groupe dans l’académie de Montpellier (Pyrénées-Orientales et Aude). « Dans le sud, on parle souvent de Marseille, mais le Languedoc-Roussillon accumule aussi chômage et précarité, qui concordent avec un fort taux de jeunes non-diplômés» note Gérard Boudesseul.

Là où les risques sont forts :

3. «Difficultés de vie familiale et habitat social en milieu urbain»,543 cantons, 15,1 millions d’habitants de 15 à 64 ans.

Très urbaine, elle abrite une part importante de familles monoparentales (9,1 %) et de ménages vivant en HLM (18,8 %). Bien que le taux de chômage y soit élevé, le revenu médian est supérieur (17 872 €) à la moyenne. Elle regroupe surtout les départements franciliens (la Seine-et-Marne en premier lieu), où résident les professions intermédiaires, mais aussi les Bouches-du-Rhône (banlieue de Marseille). Les parents y sont moins diplômés (31,4 %) que la moyenne. Cette catégorie se conjugue souvent avec un pourcentage de non-diplômés élevé

4. «Fragilité culturelle dans les petites communes», 466 cantons, 2,6 millions d’habitants de 15 à 64 ans.

Ce groupe est surtout désavantagé par sa forte proportion de parents non-diplômés (42 %) et par un revenu médian assez faible (15 351 €). On le retrouve dans les départements ouvriers (Mayenne, Orne) et dans les régions à dominante rurale (Basse-Normandie, Pays de la Loire, Centre, Champagne- Ardenne, Franche-Comté). Le taux de non-diplômés varie fortement d’un territoire à l’autre.

Là où les risques sont faibles :

5. «Milieu rural vieillissant», 910 cantons, 4,2 millions d’habitants de 15 à 64 ans.

Cette catégorie bénéficie de conditions de vie plutôt stables : peu de familles nombreuses ou monoparentales, peu de logements sociaux. Le revenu médian (15 344 €) reste cependant inférieur à la moyenne. Elle souffre d’un déficit démographique (seulement 35 hab/km2) et d’un fort vieillissement : 26,7 % de ses habitants ont 60 ans ou plus, ce qui conduit souvent à un exode des jeunes (centre de la Corse, Pyrénées, Limousin, Auvergne…). Ceux qui restent dans ces territoires passent plus fréquemment un CAP, par tradition ou autocensure lors de leurs voeux d’orientation. Familiers de la voie professionnelle, la proportion de 15-24 ans sans diplôme y est donc assez faible, sauf dans l’académie de Bordeaux et les Alpes-Maritimes.

Là où les risques sont très faibles :

6. «Sécurité économique et soutien culturel», 870 cantons, 8,5 millions de personnes de 15 à 64 ans.

C’est dans ces territoires que les élèves sont les plus favorisés. De nombreux indicateurs y sont favorables en termes d’emploi, de revenu et de niveau de diplôme des parents. Le taux de chômage y est plus faible et le nombre de CDI plus nombreux. Seul un quart (27,2 %) des 45-54 ans n’ont pas diplôme. Ces cantons regroupent surtout les classes moyennes et aisées résidant en périphérie des grandes villes comme dans les Yvelines, les zones frontalières de l’Est, mais aussi en Haute-Garonne, l’Aveyron et les Pyrénées-Atlantiques. Si le taux de non-diplômés est peu élevé dans ces deux derniers départements, il reste plus important en Haute-Garonne.

La part des non diplômés parmi les 15-24 ans non scolarisés

Les zones à risques d’échec scolaire

DOCUMENT. Les résultats détaillés par académie

DOCUMENT. Géographie de l’école 2014