Zone euro

Depuis le 1er janvier 2015, dix-neuf des vingt-huit Etats membres de l’Union européenne ont adopté l’euro. Le dernier pays a avoir rejoint la zone euro est la Lituanie qui a adopté la monnaie unique le 1er janvier 2015.

Les pays membres de la zone euro :

Pays membres de l’Union européenne et non membres de la zone euro :

  • Bulgarie
  • Croatie
  • Danemark
  • Hongrie
  • Pologne
  • République tchèque
  • Roumanie
  • Royaume-Uni
  • Suède

Musiques

Salut Les Copains (1959-1968)

On achève bien les chevaux… Pourquoi pas les agriculteurs ?

Pour les énarques et les commissaires européens : « tout est possible, tout est réalisable, c’est le jeu de la vie »…, à grands renforts de directives, d’ouvertures à la concurrence (faussée), toujours selon les bons vouloirs et l’aval des USA, sans oublier la servilité déconcertante de nos représentants-négociateurs-bradeurs.

« document écrit avec respect pour tous ceux qui ont perdu leur âme de paysan (contraints et forcés), et avec irrévérence envers ceux qui ont accepté toutes les compromissions avec les instances bruxelloises et se sont rendus coupables-complices d’une stratégie destructrice, non encore pleinement aboutie… »

Afin d’en comprendre la finalité, un peu d’histoire et quelques chiffres pour les français, dont les deux tiers de leurs grands-parents et famille proche travaillaient aux tâches de la terre.

1)- Population vivant de l’agriculture :

en 1900 : 16 Millions (dont 8.2 Millions d’actifs) sur 39 Millions d’habitants.

en 1954 : 9.5 Millions (dont 5.1 Millions d’actifs) sur 42.8 Millions d’habitants.

en 1968 : 7.3 Millions ( dont 3 Millions d’actifs) sur 49.8 Millions d’habitants.

en 2000 : 3 Millions (dont 1.3 Millions d’actifs) sur 60 Millions d’habitants

en 2015 : 1.8 Million (dont 850.000 actifs) sur 66.6 Millions d’habitants

2)- Le nombre d’exploitations :

en 1900 : 2.9 Millions

en 1954 : 2.3 Millions

en 2000 : 665.000

en 2015 : 490.000

200 fermes disparaissent actuellement chaque semaine en France et depuis 1950, 3% ont disparu en moyenne chaque année, signifiant en avoir divisé le nombre par 5 depuis cette dernière date .

Les surfaces moyennes par exploitation ont évoluées de la façon suivante :

en 1900 : 9.5 Ha

en 1954 : 14.8 Ha

en 2000 : 66 Ha

en 2015 : 78 Ha

Il est à noter que les exploitations céréalières mettent en valeur 116 Ha en moyenne.

3)- La SAU (Surface Agricole Utilisée) :

Surface en baisse continue : en 1954 elle constitue 70 % du territoire pour ne représenter en 2015 que 52 % (soit 29 Millions d’Ha, dont environ 1 million en jachère). Il est à noter que la tendance s’accélère au rythme de 220 Ha perdus chaque jour depuis 2014.

4)- Les traités règlementaires :

Issue du traité de Rome en 1957, la PAC a été mise en place progressivement à partir de 1964. cet accord avait une orientation résolument « productiviste et protectionniste », en opposition avec les intérêts du GATT et de l’OMC, ce qui, par conséquent, ne pouvait être pérenne.

Dès sa mise en place, les sociétés plurinationales américaines organisèrent en catimini les handicaps au bon fonctionnement de l’Europe agricole, et notamment lors d’une réunion secrète le 11 juin 1965 au Département d’Etat américain avec Monsieur Jean Monnet et Robert Marjolin(vice président de la CEE à l’époque) : les éléments de cette réunion occulte, qui avait trait à l’organisation de la zone Euro, (avec l’aval de l’oncle Sam, of course…), ont été déclassifiés et consultables en 2000.

l’Agriculture en France étant un secteur stratégique, (puisque terre d’excellence gastronomique, terre de savoir-faire et de savoir-vivre), on comprend la réaction du grand Charles de Gaulle à l’issue de cette réunion :

« Quant à cette Commission, elle doit disparaître. Je ne veux plus d’Hallstein. Je ne veux plus de Marjolin. Je ne veux plus jamais avoir à faire à eux. […] Je ne veux plus que le gouvernement français ait affaire à ces types-là. […] Le problème, c’est toute cette mafia de supranationalistes, qu’ils soient commissaires, parlementaires ou fonctionnaires. Ce sont tous des ennemis. Ils ont été mis là par nos ennemis. » (extrait de « C’était de Gaulle », Alain Peyrefitte, Fayard, Tome II, pp.290-291)

François Mitterrand non plus ne s’y était pas trompé, et déclarait en substance dès son élection :« La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, une guerre à mort. »

Le ver était dans le fruit dès 1965 et les USA, depuis lors, avec des actions constantes de lobbying à Bruxelles et souvent l’appui des britanniques au sein même du Parlement Européen , n’ont eu de cesse de complexifier les rapports entre membres de l’Union Européenne agricole (les PAC successives revisitées), pour atteindre le summum avec le prochain traité TAFTA – Trans-Atlantic Free Trade Agreement *, (toujours en cours de négociation), selon le même processus étatsuniens non démocratique : « sous le sceau du secret ».

* aussi connu sous le nom de TTIP, (Transatlantic Trade and Investment Partnership)

Rappelons-nous également que les USA, non pas par grandeur d’âme, mais conformément à leur ADN hégémonique et affairiste, dès 1941 avaient mis sur pied l’organisation de l’après-guerre sous toutes ses formes pour notre beau pays (y compris l’agriculture), en voulant imposer un statut de « protectorat » qui aurait été régi et dirigé par 6.000 hommes, prêts et formés sous la bannière de l’AMGOT (l’Administration Militaire Alliée des Territoires Occupés), en imposant par ailleurs le dollar dans tous les territoires libérés. C’est grâce au GPRF (Gouvernement Provisoire de la République Française), sous l’égide du général de Gaulle, ayant refusé cette « fausse monnaie » et extrêmement soupçonneux des réelles intentions prédatrices américaines, que la France a échappé à cette colonisation.

La situation en 2016

Le premier objectif consiste à retirer toute souveraineté à chaque membre de l’UE pour ses productions agricoles (mais aussi industrielles), en appliquant la doxa productiviste néo-libérale, réputée sauver la planète ! (relayée complaisamment par la Commission de Bruxelles, la FNSEA, les Chambres d’agriculture, le Crédit Agricole, la MSA, sans oublier les Lycées agricoles et les très dévoués Journalistes de gouvernement !…).

Dans ce jeu de Go, les intérêts se jouent et s’opposent entre 4 acteurs principaux : le « contribuable », « l’agriculteur », « l’UE » et « le consommateur ».

Les lobbyistesd’affaires s’appuient astucieusement sur l’industrie agro-alimentaire et la grande distribution pour « séduire » le consommateur avec des prix bas attractifs. l’UE adosse ses subventions aux impôts contributifs de chaque Etat membre pour calmer avec parcimonie les agriculteurs, en les rendant toutefois de plus en plus dépendants, mais en ne manquant pas hypocritement de sanctionner les Etats qui tentent de soutenir les paysans par des aides spécifiques d’urgence.

La grande distribution multinationale (Wal-Mart, Costco, Carrefour,…) en rajoute une couche, aux fins de réaliser des marges bénéficiaires maximales, en imposant des prix bas à l’achat, des marges arrières, des standards liés au marketing, etc… écrasant littéralement les marges propres aux fournisseurs des matières premières, à savoir les agriculteurs. Le chiffre d’affaires des 10 premiers groupes mondiaux de distribution représente 30 % de l’ensemble des ventes des 250 premiers groupes, expliquant le poids considérable et démesuré dans les négociations avec les producteurs agricoles. Par voie de conséquence, vous pouvez aisément imaginer les rôles respectifs et les influences tactiques de chacune des parties dans la négociation TAFTA en cours (le 12ème cycles ayant commencé le 18/02/2016).

Le grand ordonnateur spéculateur… « Le Marché », prend en compte tous ces éléments pour définir les prix à la vente et à l’achat, et on connaît d’entrée de jeu, lesquels parmi les acteurs cités seront les gagnants (l’agro industrie, la grande distribution et les consommateurs) et les perdants (les agriculteurs).

Qu’importe pour les fonctionnaires bruxellois de l’UE « non élus » si tout ce circuit monétaire agricole constitue comptablement une affaire blanche, en rapprochant par exemple pour 2013 le revenu « net » de la branche agricole (9,5 Milliards €) avec celui des subventions (9 Milliards €). Le revenu du travail serait « nul » sans les aides aux agriculteurs et aux produits, démontrant que le travail de l’agriculteur est « complètement absent » dans les prix à la production !.. une aberration de plus.

Pour un agriculteur responsable, comment concilier des paramètres contradictoires ciblés par les mégas superstructures administratives de Bruxelles, tout en ne gagnant rien ?.. lesquels « oligarques-experts-capitalistes-mondialistes-anglo yankees » récitent leur credo en faveur d’une agriculture européenne « plus propre et plus concurrentielle », une agriculture « ouverte sur le monde » tout en étant « très réglementée », une agriculture avec de fortes règles en matière sociale, environnementale et de sécurité alimentaire, une agriculture « solidaire des pays en développement » et en mesure de relever le défi des agrocarburants !…, au seul profit de « l’Industrie » agro-alimentaire, en zappant au passage dans leur raisonnement lié à ce nouvel eldorado les 7,5 milliards de bouches à nourrir.

Le second objectif s’ingénue à translater TOUT le monde paysan « autonome » (dans l’UE comme dans les pays du tiers monde) sur le vaste échiquier de « l’Agro-Business », dont les rouages sont contrôlés mondialement par la pétrochimie, la finance, et la grande distribution : l’agriculteur, dans ces conditions, ne servant que le rôle de simple pion pour le roi « Marché ». A l’image des mythologies anciennes, pour satisfaire la soif des dieux, il doit être consenti régulièrement des « sacrifices »… les normes, les règles, les lois du marché correspondent aujourd’hui aux croyances païennes de l’époque ancestrale. Plus proche de nous, le moyen-âge avait sa cohorte de cerfs et de gueux au service de sa seigneurie…, le modèle idéal dont rêve les Ukases de Washington et de Bruxelles pour demain ?

Curieusement, depuis quelques années, des attaques bactériologiques d’origine indéterminée ciblent l’Europe (grippe aviaire du poulet, bactérie Eceh du concombre espagnol, virus de l’hépatite du canard…), avec des erreurs de diagnostic reconnues à posteriori, mais qui cause des pertes considérables en terme financier aux éleveurs et maraîchers concernés, voire leur disparition progressive par dépôt de bilan. A qui peut profiter cette déstabilisation : au Marché ? aux producteurs concurrents hors UE ? aux spéculateurs financiers ? à la grande distribution ?… en aucun cas aux agriculteurs. Selon l’ONG internationale OXFAM, une nouvelle guerre est à redouter, elle concernerait les ressources pour l’alimentation, face à l’augmentation exponentielle de la démographie mondiale projetée jusqu’en 2030 et les perspectives de doublement du prix des céréales à cette date.

Après avoir dépossédé la France des prérogatives souveraines pour sauver sa paysannerie, TAFTA va se charger de la mise à mort des derniers bastions récalcitrants, en douceur et en profondeur,« à l’insu de notre plein gré » comme disaient certains, puisque tout se passe « hors circuit démocratique ». Ce traité transatlantique, (s’ajoutant à la crise actuelle des migrants…) est un fusil à deux coups, car non seulement il inféodera le système productif agricole de chaque pays, mais il met déjà le feu à la cohérence de l’Union Européenne toute entière, ce qui n’est pas pour déplaire à l’oncle Sam.

 

Les « experts pro-atlantistes » en négociation depuis de nombreuses années pour ce traité transatlantique TAFTA, qui sont-ils ? 

1)- les vassaux des géants de l’agro-alimentaire : Cargill, Coca Cola, PepsyCo, Kellog’s, General Mills, Kraft Foods, Mars International, Procter & Gamble (les 8 faisant tous partie du Top 12 mondial).

Il est intéressant de signaler que Cargill (N° 1 mondial) avec 120 Milliards $ de CA par an et 160.000 « employés », avance masqué, toujours en toute discrétion, et modifie sans attirer l’attention, selon ses propres besoins, la législation des pays occupés (67) !.. vive la démocratie.

Par ailleurs, infiltrée au sein de l’Europe, la société Mondelez International du groupe Kraft Foods, (dont le siège mondial est à Chicago), occupe une position de choix pour jouer le rôle du cheval de Troie au profit des USA.

https://www.oxfamfrance.org/communique-presse/face-cachee-des-marques/dix-geants-lagroalimentaire-negligent-droits-millions

2)- les vassaux des géants semenciers : Monsanto, Dupont, Land O’ Lakes (tous US) font partie du Top 5 mondial de la catégorie. Les bienfaits de Monsanto (16 Milliards $ de CA par an) sur le productivisme sont-ils encore à démontrer ?… mais qu’en est-il pour la santé, suite à l’utilisation de PCB, DDT, Roundup, agent orange, semences OGM (Terminator), hormones de croissance (rBGH) ?,… silence, on produit.

Qu’avons-nous comme négociateur européen à opposer à cette machine de guerre redoutablement efficace dans les négociations TAFTA ? Pierre Moscovici !.. un commissaire européen issu du monde « bisounours », avec une effarante passivité, plus enclin à communiquer qu’à agir, complètement déconnecté des conséquences sanitaires d’un tel traité, se cantonnant dans des positions philosophiques du genre  » je suis persuadé que c’est un accord gagnant-gagnant,possiblement (…) Si ça fonctionne bien, c’est une opportunité d’exportation formidable vers un très grand marché, qui, aujourd’hui, est fermé « . Il est pitoyable de constater que des raisonnements de ce type n’empêcheront pas nos agriculteurs de souffrir encore plus, en aggravant leur situation financière face aux importations sauvages (et bradées) de boeufs et oeufs hormonés, céréales aux OGM, poulets chlorés, porc à la ractopamine.

A ce dernier sujet, le géant US de l’industrie porcine « Smithfield » a depuis 10 ans, contribué au dumping sur le marché européen et aux crises que l’on connaît, en signant des contrats joint-venture avec des entreprises polonaises et roumaines notamment, tout en profitant d’importantes subventions de Bruxelles pour installer des porcheries-usines avec abattoirs intégrés, et se félicitant de la chute du prix de détail au profit des consommateurs (- 20 % en 10 ans),,… et de ses dividendes astronomiques.

https://www.grain.org/fr/article/entries/5141-les-lois-semencieres-qui-criminalisent-les-paysannes-et-les-paysans-resistances-et-luttes

3)- les vassaux des géants de la grande distribution : Walmart (476 Milliards $ de CA par an), Costco, Carrefour, Schwarz, Tesco, … les USA représentant 5 des 10 premiers groupes mondiaux (voir tableau ci-après).

Ces trois groupes ont réinstauré le « collectivisme moderne », avec pléthore d’employés dans le monde entier (des millions), et sont par voie de conséquence peu enclins à la sensiblerie en matière humaine ou sociale. Alors, pour ce qui concerne les termes du traité TAFTA, qui entraînera le monde agricole vers des Cours d’arbitrage privées ayant la capacité de pénaliser des Etats, bon courage à nos Moscovici et consorts… quant aux organisations syndicales, elles brillent en grande majorité par leur absence d’argument en faveur des petites et moyennes exploitations, par contre elles adhèrent à ces règles de poker menteur.

La finalité de cette longue marche mondialiste pour l’agriculture consiste à créer sur toute la planète de nouveaux Kibboutz ou de gigantesques kolkhozes, dans lesquels le paysans deviendra de gré ou de force le nouvel « ouvrier agricole » du 21ème siècle ! avec un coût salarial contrôlé « à l’ancienne »…

A titre d’exemple, les 250 fermes collectives israéliennes (directement associées à l’industrie alimentaire) emploient 100.000 personnes (majoritairement des palestiniens transfrontaliers) ; les fermes de 2.000 à 3.000 vaches existantes en Europe sont les prémisses de cette nouvelle organisation aux fins d’optimisation de rentabilité… avec le concours de salariés délocalisés payés 5 € de l’heure, et toujours l’objectif global « séducteur » de baisser les prix à la vente aux consommateurs, mais en aggravant le faible coût payé au producteur. Quant à la direction et la gestion des kolkhozes, elles étaient directement inféodées aux décisions des autorités des collectivités territoriales étatiques, elles le seront demain aux bons soins des multinationales de l’agro-business, soumises aux pressions constantes et aux exigences des rendements de la part de leurs actionnaires.

A titre indicatif, un projet à 161 Milliards $ est en cours (Groupe Zhongding) concernant une ferme de 100.000 vaches (!) dans le nord-est de la Chine, destinée à produire 800 millions de litres de lait par an, nécessitant le fourrage de 100.000 Ha, dont 30 % de la production serait exportée en Russie.

http://www.humandee.org/spip.php?article98

Après la vente de notre industrie lourde et de transformation depuis les années 70, est organisée depuis 35 ans, sous le contrôle de nos politiques béats et impuissants, la grande braderie des ressources humaines agricoles, et par redondance celles de notre modèle social. Il est utile de rappeler que les agriculteurs français ont été sommés, sous la pression de Bruxelles, de rembourser les aides reçues couvrant la période 1998-2002, avec des Ministres agissant au simple titre de collecteurs passifs !… Gardons également en mémoire la récente crise ukrainienne (fomentée par la CIA), ayant pour conséquence le 1er Août 2014 un embargo « forcé » de l’UE (aveugle et sourde) envers la Russie et la réplique de cette dernière par la suspension des importations de produits agricoles européens… Merci beaucoup pour ces dommages collatéraux causés en 16 mois à nos 28 Millions de fermiers européens (6 Milliards € à fin 2015 !..).

La FNSEA(agent de traitrise) a beau jeu de manifester en 2016, alors qu’elle a tressé la corde fatidique pour les paysans qui se pendent, en leur faisant croire aux vertus des « lois du Marché », lesquelles devaient tous les conduire à la « richesse éternelle »…, après toutefois, pour ces nouveaux croyants, avoir investi un brin avec le concours bienveillant du Crédit Agricole. Ce syndicat majoritaire a encouragé et accompagné pendant 50 ans toutes les politiques ayant conduit à ce massacre, en veillant à ce que les centaines de milliards reversés aux agriculteurs le soient principalement au profit des nouveaux adeptes du productivismes c.à.d les plus grandes exploitations et les plus riches (puisque proportionnellement aux surfaces exploitées). Pour les petites et moyennes exploitations, il demeurait toutefois, pendant toute la période, la possibilité de tendre la main de la mendicité à Bruxelles et solliciter une obole, histoire de leur faire perdre toute dignité…

Aujourd’hui, l’Europe c’est« soumission, trahison, et compromission ». Tous nos grands mamamouchis sont émasculés, impuissants et incapables un jour de dire « NON » (et par la même occasion, reprendre la main dans toutes les négociations), car l’Europe sans la France n’existe plus (rappelons-nous que le grand Charles savait se faire respecter de la sorte). Tous les médias préfèrent nous leurrer avec moult autres sujets secondaires et taire les câlins actuels de Bruxelles avec la Turquie dans le contexte migratoire, avec la contrepartie de leur intégration (80 millions d’âmes) dans l’UE, pour l’affaiblir encore plus… On peut vraiment redouter le pire à venir pour nos agriculteurs.

La grande messe annuelle du salon de l’agriculture 2016

Ce salon est véritablement devenu la vitrine et la consécration de l’agro-industrie et du monde agricole productiviste. Les 650.000 visiteurs ont pu constater l’omniprésence des Lidl, MacDonalds, Charal, et autres multinationales ou distributeurs de produits transformés. Preuve vivante de l’éradication de l’agriculture paysanne. L’objectif de communication affiché sur l’évolution sociale est de faire croire à une formidable cohabitation entre ces deux mondes, et tenter de se racheter une image de coopération avec les paysans en adaptant les discours, un comble !.. le renard et la poule dans le même enclos… Les chahuts et les violences verbales envers le chef de l’Etat et certains Ministres tendent à démontrer le contraire de cette belle image d’Epinal médiatique.

Xavier Beulin (Président de la FNSEA) n’a pas manqué de cynisme et d’ambiguïté en représentant les éleveurs ruinés, alors qu’il est Pdg d’un géant agro-industriel (Groupe Avril) et qu’il favorise un système économique qui éradique l’agriculture authentique (notamment en important des poulet brésiliens dans ses usines), tout en encourageant parallèlement les opérations commandos de la FNSEA contre les importations de volailles portant atteinte à nos éleveurs ! C’est un remake du « pompier-pyromane ».

Les AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne – 200.000 adhérents) n’ont même pas de stand (!), contraints de squatter un recoin sur celui de la région Ile-de-France, aux antipodes de l’opulence du stand FNSEA. Les plus beaux animaux exposés ne sont hélas plus le reflet des élevages devenus industriels, (pour exemple la race « White large » représente 60 % des porcs français, rien à voir avec les traditionnels pedigrees « cul noir », « gascon » ou « blanc d’ouest » exposés).

A grand renfort de panneaux publicitaires, on retrouve la touche du productivisme dans toutes les présentations d’animaux à viande ou destinés à la production laitière, avec ce type de slogan :« l’assurance de performances économiques de haut niveau »…on se croirait au salon de l’automobile.

Les perspectives ?

Si rien ne bouge dans un sens positif très rapidement, le nombre de 600 suicides de paysans en 2015 augmentera mécaniquement et proportionnellement aux difficultés financières (déjà dramatiques),

qui vont rapidement devenir « insurmontables » tant sur un plan financier que psychologique, car n’oublions surtout pas les qualités mentales et morales requises pour travailler la terre.

Des solutions ?

La première est politique :« Sans prise de contrôle, rien n’est possible » le répétait Charles de Gaulle. La voie super productiviste a été choisie et inéluctablement adulée depuis 50 ans. Si la grande Europe ne reviens pas vers un vrai marché commun, une concurrence non faussée,privilégiant d’abord les intérêts communautaires, la seule possibilité de reprise en main est hélas de sortir de la PAC, des négociations TAFTA (3.415.000 signataires européens opposés au 15/03/2016), et menacer sortir « officiellement » de l’UE. La transition sera probablement douloureuse, mais à l’image des africains mordus par un serpent vert dans les bananiers « il vaut mieux se couper la main qu’un bras » (ce qu’ils n’hésitent pas une seconde à faire, sur la minute qu’il leur reste à vivre après la morsure).

Quel est le politique providentiel actuel que vous pressentez courageux pour une telle démarche ? Manuel Valls ?… lequel, au dernier Salon de l’agriculture prétend pouvoir « faire changer l’Europe« , sans prendre en compte que pour qu’il y ait un « véritable » changement, il faudra quitter l’Europe si les règles ne sont pas revues fondamentalement et dans l’instant. Le premier Ministre n’arrive même pas à imposer à la commission bruxelloise de lever son veto et les tracasseries administratives contre Intermarché et Leclerc, lesquels se sont engagés à soutenir la filière porcine française, en achetant au prix plancher de 1,40 € le Kilo. No comment sur le processus Kafkaien de ces médiocres ploutocrates.

La deuxième est économique et commerciale : Elle implique de concert les consommateurs et les agriculteurs par des formes alternatives de production et de commercialisation en tissant les liens coopératifs dans son environnement proche (vente directe, AMAP, marchés de producteurs, etc…). L’augmentation des surfaces bio et du nombre d’AMAP démontrent la prise de conscience naissante des problèmes fondamentaux de la production de masse et les consommateurs sont prêts à assumer leurs responsabilités citoyennes envers les paysans à l’agonie et coopérer en toute intelligence pour le bien financier et sanitaire de chacun. Revenir impérativement à une production de qualité et des prix rémunérateurs pour les agriculteurs est dans le domaine du possible, dès lors que l’on oubliera définitivement notre dernier lavage de cerveau, tentant de nous faire croire que nourrir l’humanité était une « mission industrielle » comme une autre et que les consommateurs pouvaient s’abandonner benoîtement aux pros du secteur, en faisant passer les paysans authentiques pour des ringards…

La troisième est écologique : Probablement « Le » point positif au crédit du Ministre Le Foll, qui a beaucoup travaillé à Bruxelles pour que la France devienne le leader de l’agro-écologie européenne (combinant agronomie et écologie), et il a mis en oeuvre les premières mesures dans ce sens, au grand damne et l’hostilité maladive de la FNSEA, (preuve que cette idée pourrait permettre à la France de redevenir une puissance agricole florissante).

Prions pour que les deux premières solutions ne nous soient pas imposées un jour, dans un contexte guerrier comme ce fut le cas en 1940 (ou au cours des grandes famines et disettes de l’histoire…), car ce jour là, tous les psaumes de la nouvelle religion mondialiste voleront en éclat, et chacun d’entre nous devra se rapprocher encore plus de nos paysans pour obtenir le minimum vital, et survivre.

J’ai écrit cet article par amour de nos paysans, … ceux qui, avec leur labeur, leur courage et leur sueur façonnent, entretiennent, cultivent le pays, et nourrissent leurs concitoyens.

suit ma version revisitée de la fable « le laboureur et ses enfants« 

Travailler, ce n’est hélas plus la peine, 

Ce sont les fonds qui manquent chaque matin.

Un pauvre agriculteur, sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Gardez-vous leur dit-il, de poursuivre l’exploitation

Que nous ont laissé nos chers parents.

Des dettes énormes sont engrangées dorénavant,

Je ne sais plus que faire, je n’ai plus de courage.

Mes amours, vous n’en viendrez jamais à bout,

Quittez vos champs dès qu’on aura fait août.

Priez, rangez, vendez, ce n’est plus votre place,

Vous attendent de nouvelles normes qui harassent.

Le père mort, les fils se détournent des champs,

Deçà, delà, travaillant ; si bien qu’au bout de l’an,

Ce ne sont que souvenirs et avantages.

D’argent, point d’obtenu. Mais le père fut sage

En les avisant, de leur éviter la mort,

Que beaucoup se donnent avec remords.

***

source : agoravox

Que faire des banques ?

Publié le


logo-CADTM-180x58Des mesures immédiates pour aller vers la socialisation

Neuf ans après le début de la crise financière qui continue à produire ses effets délétères à travers des politiques d’austérité imposées aux populations, il est temps de revenir sur les engagements pris à l’époque par les banquiers, financiers, politiques et organismes de contrôle. Ces quatre acteurs ayant gravement failli nous promettaient à l’époque la moralisation du système bancaire, la séparation des banques de détail des banques d’investissement, la fin des bonus et des rémunérations exorbitantes, et enfin le financement de l’économie réelle. Nous ne les croyions pas à l’époque et nous avions raison. En lieu et place de moralisation du système bancaire, nous n’avons qu’une longue liste de malversations révélées au grand jour par les faillites des banques qui se succèdent depuis celle de Lehman Brothers le 15 septembre 2008.

Si on se contente de lister les sauvetages intervenus depuis 2012, on peut mentionner : Dexia en Belgique et en France (2012, 3e sauvetage), Bankia en Espagne (2012), Espirito Santo (2014) etBanif (2015) au Portugal, Laïki et Bank of Cyprus à Chypre (2013), Monte dei Paschi, Banca delle Marche, Banca Popolare dell’Etruria e del Lazio, Carife en Italie (2014-2015), NKBM en Slovénie (2012), SNS Reaal aux Pays-Bas (2013), Hypo Alpe Adria en Autriche (2014-2015), n’en sont que quelques exemples. Le plus grave est que les pouvoirs publics ont décidé de couvrir les exactions de ces banques en faisant supporter les conséquences des agissements coupables des dirigeants et des actionnaires par la population. La séparation des banques de dépôt et des banques d’affaire reste toujours un vœu pieux. La soi-disant réforme bancaire engagée en France en 2012 par Pierre Moscovici, ministre de l’économie et des finances, n’aura été qu’une fumisterie. Interrogé le 30 janvier 2013 par Karine Berger, rapporteur de la loi de séparation et de régulation des activités bancaires pour savoir quelle est la part des activités spéculatives concernée par la loi, Frédéric Oudéa, PDG de la Société Générale, déclarait : « Cela représente entre 3 et 5 % de nos activités de BFI, qui représentent elles-mêmes 15 % des revenus totaux de la banque. » Ce qui fait entre 0,5 % et 0,75 % des revenus totaux de la banque. En ce qui concerne les rémunérations des banquiers, le plafonnement de la part variable décidé par le Parlement européen le 16 avril 2013 a eu pour conséquence immédiate… l’augmentation de la part fixe des rémunérations et le recours à une disposition dérogatoire prévue par la loi. Enfin, pour ce qui est du financement de l’économie réelle, les efforts déployés jusqu’à aujourd’hui par les banques centrales, la BCE en particulier, se sont révéler impuissants à enclencher un moindre début de reprise de l’économie.

Parce que nous pensons, notamment à la lumière de l’expérience grecque, que les banques sont un enjeu essentiel à tout projet de changement social, nous proposons ci-dessous les mesures immédiates à prendre pour atteindre les six objectifs suivants :

  1. Restructurer le secteur bancaire

  2. Éradiquer la spéculation

  3. Mettre fin au secret bancaire

  4. Réguler le secteur bancaire

  5. Financer autrement les dépenses publiques

  6. Renforcer les banques publiques

Dans une seconde partie, nous développons nos arguments en faveur de la socialisation du secteur bancaire.

  1. MESURES IMMÉDIATES

1. Restructurer le secteur bancaire

Réduire radicalement la taille des banques afin de supprimer le risque « trop grande pour faire faillite » que représentent les banques systémiques1.

Séparer les banques de dépôt et les banques d’affaires. Les banques de dépôt seront les seules institutions financières autorisées à collecter des dépôts auprès des épargnants et à bénéficier d’un soutien public (garantie publique des dépôts d’épargne et accès à la liquidité de la Banque centrale). Ces banques de dépôt ne seront autorisées à octroyer des prêts qu’aux particuliers, aux entreprises et aux acteurs publics locaux et nationaux. Il leur sera interdit de mener des activités sur les marchés financiers. Cela veut dire qu’il leur sera interdit de faire de la titrisation : les crédits ne peuvent pas être transformés en titres négociables et les banques de dépôt doivent conserver dans leurs livres de compte jusqu’à leur remboursement définitif les crédits qu’elles ont consentis. La banque qui a consenti un crédit doit en porter le risque.

Les banques d’affaires ne doivent bénéficier d’aucune garantie publique, en cas de faillite les pertes seront intégralement assumées par le secteur privé, à commencer par les actionnaires (sur l’ensemble de leur patrimoine, voir plus bas).

Interdire les relations de crédit entre banques de dépôt et banques d’affaire. D’accord avec Frédéric Lordon pour imposer un véritable « apartheid » entre banque de dépôt et banque d’affaires, une banque de dépôt ne pourra en aucun cas être impliquée dans une relation de crédit avec une banque d’affaires2.

2. Éradiquer la spéculation

Interdire la spéculation. Comme le propose Paul Jorion, il faut interdire la spéculation. « En France la spéculation a été autorisée en 1885, en Belgique en 1867. La spéculation était d’ailleurs définie très clairement par la loi qui visait à « interdire les paris à la hausse ou à la baisse sur des titres financiers ». Avec une telle interdiction, les gens qui la pratiquent seraient en infraction ; qu’ils se trouvent dans une banque X ou Y, cela ne changerait rien»3. On peut ajouter que les banques qui spéculent pour le compte de clients ou pour leur propre compte seront condamnées.

L’acquisition par une banque ou une autre institution financière d’un bien matériel (matières premières, aliments, terres, immeubles…) ou d’un titre financier (actions, obligations ou tout autre titre financier) dans le but de spéculer sur son prix sera interdite.

Interdire les produits dérivés. Cela signifie que les banques et autres institutions financières qui veulent se couvrir contre les risques de différents types (risques de change, de taux d’intérêt, de défaut de paiement…), doivent revenir à des contrats d’assurance classiques.

Obliger les banques d’affaire à demander une autorisation préalable de mise sur le marché de produits financiers. Tout produit financier nouveau (les produits dérivés ne sont pas concernés ici puisqu’ils sont interdits) devra être soumis aux autorités de contrôle par les banques d’affaires afin d’obtenir une autorisation avant d’être mis sur le marché.

Séparer les activités de conseil et les activités de marché. D’accord également avec l’économiste belge Eric de Keuleneer qui propose de séparer les activités de conseil et les activités de marché : « Il est en effet anormal que des banques prennent des risques de placement de titres, et conseillent leurs clients quant à la qualité de ces titres, ou soient actuellement en mesure de spéculer sur l’or, tout en conseillant de façon « désintéressée » à leurs clients d’acheter de l’or. » Pour cela il propose de recréer la fonction de courtage.

Interdire le trading de haute fréquence et le shadow banking. Limiter strictement ce qui peut être mis dans le hors-bilan4. Interdire les ventes à découvert et les ventes à nu.

3. Mettre fin au secret bancaire

Interdire les marchés financiers de gré à gré. Toutes les transactions sur les marchés financiers doivent être enregistrées, traçables, réglementées et contrôlées. Jusqu’ici, les principaux marchés financiers sont de gré à gré, c’est-à-dire qu’ils ne sont soumis à aucun contrôle : il s’agit du marché des changes (5 300 milliards de dollars chaque jour)5, du marché des dérivés, du marché des matières premières et des produits agricoles6

Mettre fin au secret bancaire. Les banques doivent avoir l’obligation de communiquer toutes les informations sur leurs responsables, leurs différentes entités, leurs clients, les activités qu’elles exercent et les transactions qu’elles réalisent pour le compte de leurs clients et pour elles-mêmes. De même, les comptes des banques doivent également être lisibles et compréhensibles. La levée du secret bancaire doit devenir un impératif démocratique minimal pour tous les pays. Concrètement cela signifie que les banques doivent tenir à la disposition de l’administration fiscale :

  • une liste nominative des bénéficiaires d’intérêts, de dividendes, de plus-values et autres revenus financiers ;

  • les informations sur les ouvertures, les modifications et les fermetures de comptes bancaires en vue d’établir un répertoire national des comptes bancaires ;

  • toutes les informations sur les entrées et sorties de capitaux avec en particulier l’identification du donneur d’ordre.

Interdire les transactions avec les paradis fiscaux. Il faut interdire aux banques toute transaction avec un paradis fiscal. Le non-respect de l’interdiction doit être assorti de sanctions très lourdes (pouvant aller jusqu’au retrait de la licence bancaire) et du paiement de lourdes amendes.

4. Réguler le secteur bancaire

Exiger des banques une augmentation radicale du volume de leurs fonds propres en rapport avec le total du bilan7. Alors que les fonds propres sont en général inférieurs à 5 % du bilan de la banque, nous sommes favorables à porter leur minimum légal à 20 %.

Interdire la socialisation des pertes des banques et des autres institutions financières privées. Il s’agit d’interdire aux pouvoirs publics de mettre à la charge des finances publiques des dettes privées.

Restaurer la responsabilité illimitée des grands actionnaires en cas de faillite. Le coût de la faillite doit pouvoir être récupéré sur l’ensemble du patrimoine des grands actionnaires (personnes physiques ou entreprises/personne morale).

En cas de faillite, les clients de la banque de dépôt doivent continuer à bénéficier d’une garantie d’État pour leurs dépôts, limitée au montant raisonnable d’épargne d’un ménage moyen-supérieur (estimé aujourd’hui à 150 000 euros, montant à soumettre au débat démocratique).

Taxer fortement les banques. Les bénéfices des banques doivent être soumis strictement aux dispositions légales en matière d’imposition des sociétés. En effet actuellement le taux effectivement payé est très nettement inférieur au taux légal lui-même largement insuffisant. Les transactions bancaires sur les devises8 et sur les titres financiers doivent être taxées. Les dettes bancaires à court terme doivent être taxées afin de favoriser le financement à long terme.

Poursuivre systématiquement les dirigeants responsables de délits et de crimes financiers et retirer la licence bancaire aux institutions qui ne respectent pas les interdictions et se rendent coupables de malversations.

Sauver les banques d’une autre manière. Outre les dispositions mentionnées plus haut : responsabilité illimitée des grands actionnaires (sur leur patrimoine global), garantie des dépôts jusque 150 000 euros, interdiction de mettre des dettes privées à la charge des finances publiques, il s’agit de créer un mécanisme de mise en faillite ordonnée des banques avec la création de deux structures : une banque de défaisance privée (à charge des actionnaires privés et sans aucun coût pour les pouvoirs publics) et une banque publique vers laquelle sont transférés les dépôts ainsi que les actifs sains. Certaines expériences récentes peuvent servir de source d’inspiration, notamment l’expérience islandaise engagée depuis 2008.

5. Financer autrement la dette publique

Imposer aux banques privées la détention d’un quota de titres de la dette publique.

Donner pour mission nouvelle à la Banque centrale d’octroyer des prêts à taux zéro aux pouvoirs publics. A l’inverse de ce qui est pratiqué par la BCE du fait des traités européens, la banque centrale serait en capacité de permettre un financement à taux zéro de l’État et de l’ensemble des structures publiques (collectivités, hôpitaux, organisme de logement social, etc.) afin de mener des politiques socialement justes inscrites dans la transition écologique.

6. Renforcer les banques publiques existantes

et en recréer dans les pays où elles ont été privatisées (bien sûr en les soumettant comme toutes les autres banques aux mesures concrètes mentionnées plus haut). En France, s’est mis en place en 2012 un collectif « Pour un Pôle Public Financier au service des Droits ! »9 favorable à la création d’un pôle public bancaire. Mais le grave inconvénient de ce projet est qu’il ne va pas au fond des choses car il laisse subsister, à côté d’un pôle public insignifiant, des banques privées et un pôle mutualiste qui n’a de mutualiste que le nom. Dans le cas de la Belgique où le gouvernement a privatisé les dernières banques publiques dans les années 1990, l’État a racheté en 2011, la « partie » banque de Dexia et en est actionnaire à 100 %. Dexia Banque est devenue Belfius et garde un statut privé. Il faut que Belfius devienne une véritable banque publique et qu’on y mette en pratique les mesures concrètes formulées plus haut. Le montant payé par l’État s’élève à 4 milliards d’euros, ce que la commission européenne a considéré elle-même comme tout à fait exagéré. Ce qu’il aurait fallu faire : Belfius aurait dû être constituée sans coût pour les finances publiques comme institution bancaire publique bénéficiant des dépôts des clients chez Dexia Banque et de tous les actifs sains. Cette banque aurait dû être mise sous contrôle citoyen. Les conditions de travail, l’emploi et les revenus du personnel auraient dû être garantis tandis que les rémunérations des dirigeants auraient dû être nettement réduites. Il fallait interdire aux administrateurs et directeurs d’avoir un mandat dans une institution privée. Les dirigeants de Dexia auraient dû être poursuivis en justice par le ministère public pour les différents délits qu’ils ont commis. Le rapport d’information du Sénat n° 58 sur la Société de financement local évalue à environ 20 milliards d’euros (13 milliards pour la France dont 6,6 milliards affectés à la recapitalisation et le reste à la prise en charge d’une partie des indemnités de remboursement anticipé des emprunts toxiques ; 6,9 milliards d’euros, correspondant à la nationalisation de Dexia Bank Belgique et à la recapitalisation de Dexia). Le 1er février 2013, la France a créé une structure à 100 % publique (avec l’État à 75 %, le CDC à 20 % et la Banque postale à 5 %) afin de procéder à l’acquisition à 100 % de la société de crédit foncier Dexia Municipal Agency (filiale de Dexia Crédit Local) qui est devenue la Caisse Française de Financement Local (CAFFIL).

II. POUR LA SOCIALISATION DU SECTEUR BANCAIRE

La mise en pratique des mesures concrètes qui sont mentionnées plus haut constituerait une avancée dans la résolution de la crise du secteur bancaire mais le secteur privé continuerait à occuper une position dominante.

Il faut aller plus loin que les mesures immédiates proposées.

Ce que démontre l’expérience des dernières années, c’est qu’on ne peut pas laisser les banques aux mains des capitalistes. Si, par la mobilisation sociale, on arrive à faire appliquer les mesures présentées plus haut (qui sont soumises à la discussion afin de les améliorer et compléter), les capitalistes chercheront par tous les moyens à récupérer une partie du terrain perdu, ils multiplieront les activités leur permettant de contourner les réglementations, ils utiliseront leurs puissants moyens financiers pour acheter l’appui de législateurs et de gouvernants afin de déréglementer à nouveau et d’augmenter au maximum leurs profits sans prise en compte de l’intérêt de la majorité de la population.

Il faut la socialisation du secteur bancaire sous contrôle citoyen

Parce que les capitalistes ont démontré à quel point ils étaient capables de commettre des délits et de prendre des risques (dont ils refusent d’assumer les conséquences) dans le seul but d’augmenter leurs profits, parce que leurs activités entraînent périodiquement un lourd coût pour la société, parce que la société que nous voulons construire doit être guidée par la recherche du bien commun, de la justice sociale et de la reconstitution d’une relation équilibrée entre les humains et les autres composantes de la nature, il faut socialiser le secteur bancaire. Comme le propose Frédéric Lordon, il s’agit de réaliser « une déprivatisation intégrale du secteur bancaire »10. La socialisation de l’intégralité du secteur bancaire est préconisée par le syndicat Sud BPCE11.

Socialiser le secteur bancaire signifie :

  • l’expropriation sans indemnité (ou avec comme seule indemnité l’euro symbolique) des grands actionnaires (les petits actionnaires seront indemnisés) ;

  • l’octroi au secteur public du monopole de l’activité bancaire à une exception près : l’existence d’un secteur bancaire coopératif de petite taille (soumis aux mêmes règles fondamentales que le secteur public).

  • la création d’un service public de l’épargne, du crédit et de l’investissement structuré en un réseau de petites implantations proches des citoyens ;

  • l’attribution à la seule banque centrale, socialisée et placée elle aussi sous contrôle citoyen, le privilège de la création monétaire. Une telle mesure est préconisée par Frosti Sigurjonsson, un parlementaire islandais, dans un rapport récent12, ainsi que par des citoyens suisses qui viennent d’obtenir la mise en place d’un référendum13 sur cette question.

  • la définition avec participation citoyenne d’une charte sur les objectifs à atteindre et sur les missions à poursuivre ;

  • la transparence (de la comptabilité) des comptes qui doivent être présentés au public de manière compréhensible.

Le mot « socialisation » est utilisé de préférence à celui de « nationalisation » ou « étatisation » pour indiquer clairement à quel point est essentiel le contrôle citoyen avec un partage de décision entre les dirigeants, les représentants des salariés, des clients, d’associations, les élus locaux et les représentants des instances bancaires publiques nationales et régionales. Il faut donc définir de manière démocratique l’exercice d’un contrôle citoyen actif. De même, il faut encourager l’exercice d’un contrôle des activités de la banque par les travailleurs du secteur bancaire et leur participation active à l’organisation du travail. Il faut que les directions des banques remettent annuellement un rapport public sur leur gestion. Il faut privilégier un service de proximité et de qualité rompant avec les politiques d’externalisation menées actuellement. Il faut encourager le personnel des établissements financiers à assurer à la clientèle un authentique service de conseil et rompre avec les politiques commerciales agressives de vente forcée.

La socialisation du secteur bancaire et son intégration aux services publics permettront :

  • de soustraire les citoyens et les pouvoirs publics de l’emprise des marchés financiers ;

  • de financer les projets des citoyens et des pouvoirs publics ;

  • de dédier l’activité bancaire au bien commun avec entre autres missions celle de faciliter la transition d’une économie capitaliste, productiviste à une économie sociale et écologique.

Parce que nous considérons que l’épargne, le crédit, la sécurité des encaisses monétaires et la préservation de l’intégrité des systèmes de paiement relève de l’intérêt général, nous préconisons la création d’un service public bancaire par la socialisation de la totalité des entreprises du secteur bancaire et de l’assurance.

Parce que les banques sont aujourd’hui un outil essentiel du système capitaliste et d’un mode de production qui saccage la planète, génère un inégal partage des ressources, sème les guerres et la paupérisation, rogne chaque jour davantage les droits sociaux et attaque les institutions et les pratiques démocratiques, il est essentiel d’en prendre le contrôle et d’en faire des outils au service de la collectivité.

La socialisation du secteur bancaire ne peut être envisagée comme un slogan ou une revendication qui se suffirait en elle-même et que les décideurs appliqueraient après en avoir saisi le bon sens. Elle doit être conçue comme un objectif politique à atteindre par un processus porté par une dynamique citoyenne. Il faut non seulement que les mouvements sociaux organisés existants (dont les syndicats) en fassent une priorité de leur agenda et que les différents secteurs (collectivités locales, petites et moyennes entreprises, associations de consommateurs, etc.) se positionnent en ce sens, mais aussi – et surtout – que les employé.e.s de banque soient sensibilisé.e.s au rôle de leur métier et à l’intérêt qu’ils auraient à voir les banques socialisées ; que les usagers soient informés là où ils se trouvent (exemple : occupations d’agences bancaires partout le même jour) afin de participer directement à la définition de ce que doit être la banque.

Seules des mobilisations de très grande ampleur peuvent garantir que la socialisation du secteur bancaire soit réalisée en pratique car cette mesure touche au cœur le système capitaliste. Si un gouvernement de gauche ne prend pas une telle mesure son action ne pourra pas véritablement provoquer le changement radical pour rompre avec la logique du système et enclencher un nouveau processus d’émancipation.

La socialisation du secteur bancaire et des assurances doit faire partie d’un programme bien plus vaste de mesures complémentaires permettant d’enclencher une transition vers un modèle post-capitaliste et post-productiviste. Un tel programme, qui devrait avoir une dimension européenne tout en commençant à être mis en pratique dans un ou plusieurs pays, comprendrait notamment l’abandon des politiques d’austérité, l’annulation des dettes illégitimes, la mise en place d’une réforme fiscale d’ensemble avec une forte imposition du capital, la réduction généralisée du temps de travail avec embauches compensatoires et maintien du salaire, des mesures pour assurer l’égalité hommes-femmes, le développement des services publics et de la protection sociale et la mise en place d’une politique déterminée de transition écologique.

Aujourd’hui, la socialisation de l’intégralité du système bancaire est bien une urgente nécessité économique, sociale, politique et démocratique.

Michel Husson, Patrick Saurin, Stavros Tombazos et Eric Toussaint, 22 mars 2016

http://cadtm.org/Que-faire-des-banques

Lecture à compléter de : « Débat à propos de Que faire des banques ? » http://cadtm.org/Debat-a-propos-de-Que-faire-des

Les auteurs : Michel Husson, économiste, auteur de Le capitalisme en 10 leçons, La Découverte, Paris, 2012. Patrick Saurin, porte-parole du syndicat Sud Solidaires de la Banque Populaire – Caisse d’Epargne (BPCE). Stavros Tombazos, professeur d’économie politique à l’université de Chypre. Eric Toussaint, porte-parole du CADTM, auteur de Bancocratie, Editions ADEN, Bruxelles, 2014.

1 Philippe Lamberts, eurodéputé Vert, propose un maximum de 100 milliards de dollars d’actifs. « À titre de comparaison, le total de l’actif de BNP Paribas et de Deutsche Bank en 2011 était respectivement de 2 164 milliards d’euros et 1 965 milliards d’euros. » http://www.philippelamberts.eu/les-… Nous pensons que la taille maximale doit être nettement plus réduite en particulier dans des petits pays. En effet 100 milliards d’euros, c’est un multiple du PIB de Chypre, c’est plus d’un quart du PIB de la Belgique.

3 Paul Jorion dans Financité, novembre 2013.

4 Par exemple, limiter le hors-bilan aux garanties et aux engagements par signature. C’est donc à discuter.

5 Voir Eric Toussaint, « Comment les grandes banques manipulent le marché des devises », publié par LeMonde.fr le 13 mars 2014 et repris surhttp://cadtm.org/Comment-les-grande

6 Eric Toussaint, « Les banques spéculent sur les matières premières et les aliments », 10 février 2014 http://cadtm.org/Les-banques-specul

7 Ce qui veut dire abandonner le système de pondération des actifs par le risque, un dispositif particulièrement peu fiable puisque cette pondération est laissée à la seule initiative des banques.

8 Eric Toussaint, « Il faut imposer une véritable taxe Tobin au lobby bancaire », opinion publiée par le quotidien L’Humanité le 25 février 2014 et reprise surhttp://cadtm.org/Il-faut-imposer-un

9 Voir son site : http://pourunpolepublicfinancier.org/. Le pôle public promu par le collectif regrouperait des institutions financières publiques (Banque de France, Caisse des Dépôts et ses filiales financières, OSEO, Société des participations de l’État, Banque Postale, UbiFrance, Agence française de développement, Institut d’émission des départements d’Outre-Mer, CNP Assurance), ou dont l’activité relève d’une mission de service public (Crédit foncier, Coface). En ferait partie toute banque ou société d’assurance dans laquelle l’État viendrait à prendre une participation majoritaire ou à laquelle seraient attribuées des missions de service public. En Belgique, un site créé par le PTB est dédié à la promotion de la nécessité d’une banque publique : http://www.banquepublique.be/

10 Frédéric Lordon, « L’effarante passivité de la « re-régulation financière » », in Changer d’économie, les économistes atterrés, Les liens qui libèrent, 2011, p. 242.

Pour une définition du terrorisme

Publié le

product_9782070149285_195x320Jenny Raflik, Maître de conférence en histoire contemporaine, s’est lancée dans une traque qui apparaît, au vu de notre actualité barbare, nécessaire sinon vitale. « Terrorisme et mondialisation », le titre de son essai, est une recherche historique pour comprendre et définir le « terrorisme ».

Sait-on, et c’est un début en forme de point aveugle, que l’ONU – comme la Société des nations, SDN, avant elle – n’a pas de définition du terrorisme et, par-là même, ne peut pas construire les moyens de lutter contre lui ? Ce terme, utilisé à chaque attentat, à chaque suicide par les médias ne souffre d’aucune analyse. Il faudrait éviter ce vocable tellement facile par qu’il suscite la peur, l’angoisse. Le repérer, en repérer ses manifestations, en dresser une typologie serait, pour le moins, un préalable.

Cette interrogation fait tout l’intérêt de cet essai – terme qu’il faut prendre dans toutes ses significations et dimensions. Une question qui n’est guère à l’ordre du jour même si ses manifestations font partie, et de plus en plus, de notre monde. Il est un symptôme de la désagrégation de nos sociétés. Les gouvernements ne se rendent pas compte de l’aspect pathogène de leurs décisions. Le libéralisme en actes conduit à l’éclatement des solidarités collectives, à la désespérance individuelle faute de pouvoir peser sur les évolutions sociales. La lutte des classes semble avoir disparu qui donnait un sens, un espoir aux revendications individuelles et collectives pour construire une autre société.

L’approche de Raflik est signifiée par son sous titre : « Approches historiques ». Autrement dit, elle refuse le courtermisme. Elle veut inscrire sa réflexion dans le « temps long », dans l’histoire comparée tout en déterminant les contextes différents. Elle reprend les expériences du passé à commencer par celles des anarchistes du 19e dont le but était de détruire l’État en assassinant les dirigeants. C’est l’expression, dit-elle, d’une révolte sociale. Une révolte qui est transnationale, internationale via les créations d’Internationales Ouvrières.

Le terrorisme actuel, dans la phase du capitalisme financier mondialisé, est aussi global mais n’a pas les objectifs de transformations sociales portés par les anarchistes même si cette stratégie a échoué. Il est lié à un monde incertain dans lequel l’ennemi n’est pas visible – qui est le patron, un fonds d’investissement ? -, en train de basculer que l’espoir d’un changement, du progrès social a déserté. Les nouvelles guerres s’inscrivent dans le mouvement de mondialisation qui conduit l’ensemble des pays et des populations à être dans la guerre sans être en guerre.

Elle propose d’appréhender l’architecture du monde actuel – sans employer ce terme que je trouve plus juste – en insistant sur la chute du Mur de Berlin qui détermine un contexte global différent. Hobsbawm voit là, à juste raison, la fin du 20e siècle. Les réactions violentes face à une absence d’avenir donnent naissance à un « terrorisme » qui devrait s’analyser dans ce contexte.

Comme souvent ce questionnement ne se traduit pas forcément par une réponse permettant de clore le débat. Elle insiste pourtant, sur l’incapacité des États-Nations, dans le cadre du mouvement de mondialisation actuel, de combattre le terrorisme, faute de réflexions – jouer sur les peurs en est même le contraire comme l’a avoué notre Premier Ministre refusant toute référence aux sciences sociales – sur le phénomène. Elle va même, en argumentant, aboutir à expliciter une stratégie de l’échec des gouvernants, un échec de ce retour sur l’Etat-Nation.

A contrario ce questionnement interroge aussi la définition de la démocratie. La remise en cause permanente des droits et des libertés justifiée par la menace terroriste, est-elle compatible avec la réalité de la démocratie ? Question clé qui devrait agiter un peu plus les neurones de tous les citoyen-nes pour combattre y compris cette menace. Derrière, ce sont les forces de l’extrême droite qui s’agitent.

En se situant donc sur le terrain de l’histoire des relations internationales, elle arrive non pas à une définition mais à une typologie pour essayer de comprendre les formes différentes du terrorisme. Typologie contestable mais qui a le mérité d’être inscrite dans l’histoire. C’est cette démarche qu’il faut privilégier et poursuivre. L’essai de Jenny Raflik est un début, il faut poursuivre les investigations théoriques et pratiques.

Jenny Raflik : Terrorisme et mondialisation. Approches historiques, Gallimard/ Bibliothèque des sciences humaines.

Nicolas Béniès

TTIP/TAFTA – un document divulgué: les USA peuvent changer les lois de l’UE s’ils ne les aiment pas?

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La Commission européenne sera obligée de consulter les autorités américaines avant d’adopter de nouvelles propositions législatives à la suite de la mise en vigueur de l’accord avec les Etats-Unis sur le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), selon un document divulgué.
Un document divulgué, obtenu par le groupe d’action indépendant Corporate Europe Observatory (CEO) au cours des négociations entre l’UE et les Etats-Unis sur le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), a révélé qu’une commission non élue sera mise en place, elle aura le pouvoir de décider dans quels domaines une coopération avec Washington devrait avoir lieu, en écartant ainsi les Etats membres de l’UE et le Parlement européen, rapporte le quotidien britanniqueIndependent.
L’objectif principal du TTIP est d’harmoniser les règles transatlantiques dans un éventail de domaines, y compris la sécurité alimentaire et les produits de consommation, la protection de l’environnement ainsi que les services financiers et bancaires.
Le document divulgué concerne le chapitre « coopération réglementaire » des négociations, qui, selon l’Union européenne, se traduira par « réduire les formalités administratives pour les entreprises de l’UE sans rogner leurs droits ».
Toutefois, le document démontre un labyrinthe de procédures qui pourraient ligoter toutes les propositions de l’UE qui vont à l’encontre des intérêts des Etats-Unis, estime le groupe d’actions.
Selon les procédures révélées par le document, les autorités réglementaires américaines auront un « rôle discutable » dans le processus législatif de Bruxelles et affaibliront ainsi le Parlement européen.
« La détermination de l’UE et des Etats-Unis de mettre les grandes entreprises au cœur des processus de prise de décisions est une menace directe faite aux principes démocratiques. Ce document montre comment la coopération réglementaire du TTIP facilitera l’influence des grandes entreprises ainsi que l’influence des Etats-Unis sur le processus législatif avant qu’une proposition ne soit même présentée aux parlements », a déclaré Kenneth Haar, analyste de CEO.

Zone Euro

Depuis le 1er janvier 2015, dix-neuf des vingt-huit Etats membres de l’Union européenne ont adopté l’euro. Le dernier pays a avoir rejoint la zone euro est la Lituanie qui a adopté la monnaie unique le 1er janvier 2015.

Carte UE euro

 

Les pays membres de la zone euro :

 

Pays membres de l’Union européenne et non membres de la zone euro :

  • Bulgarie
  • Croatie
  • Danemark
  • Hongrie
  • Pologne
  • République tchèque
  • Roumanie
  • Royaume-Uni
  • Suède

L’Europe est impuissante face à la guerre des monnaies

Le Monde.fr | 17.11.2010 à 15h25 • Mis à jour le 18.11.2010 à 18h20 | Par Edouard Tétreau, gérant de Mediafin

Pour un Européen, il y a quelque chose de très familier et de faussement rassurant dans la litanie des sommets du G20. Le cinquième du genre en deux ans s’est achevé à Séoul la semaine dernière, sur les mêmes images et les mêmes déclarations de principes. La photo de famille est éloquente : un bataillon de huit leaders européens ! Le communiqué de presse est, lui, assourdissant : un catalogue de bonnes intentions : « non à la guerre (des monnaies) !… A bas les grands déséquilibres ». De propositions d’actions concrètes, nenni.

Le G20 ressemble furieusement à l’Europe de Bruxelles : une logorrhée et une cacophonie bureaucratiques ; un esprit communautaire sympathique, mais totalement à côté des réalités du siècle. Ce serait drôle et courtelinesque si le sujet à l’ordre du jour, parfaitement escamoté, n’était aussi grave. Car la guerre des monnaies, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, a déjà commencé. Et l’histoire nous enseigne que ces guerres-là finissent souvent par déboucher sur la guerre tout court.

Je rentre de trois années passées aux Etats-Unis, avec un livre et une conviction : les Américains, malgré leur formidable capacité de rebond, de réinvention et de croissance, sont désormais incapables de rembourser leurs dettes. J’en ai acquis la conviction, aussi fermement que celle qui m’a poussé à prédire le krach de la bulle internet de mars 2000, ou la chute du Vivendi de M. Messier en mars 2002. Laissons parler quelques chiffres : le Congrès américain prédit que la dette publique des Etats-Unis, malgré des hypothèses totalement farfelues (neuf années de croissance consécutive supérieures à 4 %, une hausse de 50 % de la collecte d’impôts), augmentera d’environ mille milliards de dollars par année pour atteindre 20 000 milliards de dollars en 2020. Ce montant – le titre de mon livre – est faux : ce sera bien davantage. Si l’on additionne les engagements de retraites non financés des Américains, et quelques autres bricoles notamment liées à la hausse inéluctable des taux d’intérêts américains (actuellement quasi-nuls), nous arrivons facilement à une ardoise de cent mille milliards de dollars.

Avec un taux d’épargne à 5 %, 25 millions de personnes au chômage ou en sous-emploi, avec deux guerres probablement perdues d’avance, enfin et surtout, avec une panne flagrante de leadership politique – M. Obama endossant davantage le costume de M. Carter que les habits de M. Delanoë Roosevelt, comment imaginer un seul instant que les Etats-Unis rembourseront ces dettes ? Ils ne le peuvent plus. Ils n’en ont même plus la volonté : parce qu’il en va de sa survie économique, l’Amérique ne remboursera pas sa dette. Ou plutôt, elle remboursera en monnaie de singe, en fabricant de la monnaie assise non plus sur ses actifs économiques passés, mais sur ses futurs passifs. C’est le paradoxe et la folie monétaire du moment : plus l’Amérique fabrique des pertes, plus elle s’autorise à fabriquer de nouveaux dollars. Depuis le 3 novembre, la planche à billets s’est à nouveau emballée avec l’injection programmée de 600 milliards de dollars par la Fed. « QE2 » : Quantitative Easing 2 : le titre d’un bien mauvais film (QE2 pour faire moderne), produit par la Fed de M. Bernanke, et qui se traduit en langage courant par : fabriquer de l’argent, des billets de banque, à partir de rien. La fuite en avant.

M. Bernanke, spécialiste obsédé – à juste titre – par la Grande Dépression des années 1930, n’a hélas pas le bénéfice de l’expérience historique des Européens. Nous savons, de ce côté-ci de l’Atlantique, qu’on ne joue pas impunément avec sa monnaie. Que, lorsque la monnaie devient folle au point de ne plus rien signifier, des événements très graves se produisent : les assignats de la Révolution française précédèrent la terreur, comme l’hyperinflation allemande des années 1920, le nazisme. Or, le dollar n’est pas une monnaie comme les autres : il est la monnaie du monde entier. Nous sommes tous des créanciers de l’Amérique, directement ou indirectement détenteurs de dollars.

Si rien ne bouge ; si le G20 continue ses échanges bruxellois ; si les robots-traders des marchés financiers continuent d’échanger chaque année plus d’un million cinq cent mille milliards de dollars sur le marché des devises, totalement déconnecté du réel ; si l’Amérique ne retrouve pas un minimum de discipline financière que les Japonais et les Européens, à commencer par les Britanniques, s’efforcent de respecter aujourd’hui ; enfin, si nos démocraties occidentales vieillissantes continuent d’ignorer aussi splendidement les intérêts des nouvelles puissances, au point de ne pas leur donner toute la place qu’elles méritent dans les institutions mondiales (au nom de quoi l’ONU, le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, etc., sont encore logées entre Genève et Washington, et pas entre New Delhi, Istanbul, Doha et Brasilia ?), alors faut-il s’étonner que la réalité du monde se venge de ces artifices monétaires ? Faut-il s’étonner que les nouvelles puissances émergées dédaignent et bousculent chaque jour davantage nos modèles économiques et sociaux, qui touchent aujourd’hui leurs limites ? Faut-il s’étonner que l’on se fasse demain la guerre, la vraie, d’abord à coup de tarifs douaniers, de comportements toujours plus protectionnistes – et l’Amérique et l’Europe ne sont pas les derniers dans ce registre ; ensuite à coups de canons ?

ETATS-UNIS D’EUROPE

« Si tu veux la paix, prépare la guerre. » L’adage militaire, un peu rapidement oublié en Europe ces soixante dernières années, est tout aussi vrai en matière monétaire. Or, que fait l’Europe, face à la chute du dollar, condition de survie de l’Amérique, à la manipulation assumée du yuan, au rétablissement du contrôle des changes au Brésil et en Inde, à la dévaluation compétitive de la livre sterling – chacun y allant de sa partition et de ses intérêts bien compris ? Rien. L’Europe se chamaille.

La dispendieuse Commission européenne de M. Barroso (8 milliards d’euros de budget de fonctionnement), s’amuse à infliger des amendes ici et là, pour faire sentir son pouvoir bureaucratique, affaiblissant ainsi les entreprises leaders mondiales européens. Quand à la BCE de Francfort, toute à la succession de Jean-Claude Trichet, dont nous sommes déjà sûrs que son successeur n’aura ni l’autorité ni le courage politiques, la course à l’orthodoxie monétaire est ouverte, et tant pis si un euro vaudra demain deux dollars. Tant pis pour la compétitivité européenne. Tant pis pour notre croissance et nos emplois. Lorsque le monde entier joue avec sa monnaie, est-il vraiment opportun d’être le seul acteur vertueux ?

Le dernier à payer la note pour les autres ? Le pire n’est pas toujours sûr. Des solutions existent. Le futur G20 de Nice pourra notamment regarder du côté de l’idée géniale du britannique Keynes, concernant le bancor, idée hélas négligée à Bretton Woods. M. Obama ou son successeur pourra s’inspirer de l’exemple de Franklin Roosevelt, qui eut le courage d’imposer à Wall Street un aujourd’hui si nécessaire Glass-Steagall Act, séparant les banques utiles (banques commerciales) des banques dangereuses pour nos économies (banques de spéculation, dites d’investissement), ces dernières captant l’essentiel des liquidités nouvelles et abondantes sur les marchés aujourd’hui.

Mais en attendant sinon en espérant l’avènement de cette période d’après-dollar, l’urgence, n’est pas de distribuer l’an prochain au sommet du G20 de Nice, conseils, satisfecits et réprimandes aux Américains, aux Chinois et au reste du monde. L’urgence, si l’on veut que certains aspects non négligeables du modèle social européen perdurent (la protection sociale, la paix et la prospérité) ; elle est dans l’achèvement de l’unité politique européenne. Si l’on veut que l’Europe soit écoutée au lieu de pérorer ses polyphonies dans les organisations mondiales ; si l’on veut que l’Europe ait une vraie monnaie, et une vraie capacité de sécurité militaire et civile ; si l’on veut que ses 500 millions d’habitants et son PIB, plus grand que celui des Etats-Unis et trois fois plus grand que celui de la Chine, ne passent pas par pertes et profits dans le XXIe siècle des Etats-continents, qui sera tout sauf pacifique, elle doit se hisser au-dessus d’elle-même, et devenir les Etats-Unis d’Europe.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/11/17/l-europe-est-impuissante-face-a-la-guerre-des-monnaies_1441444_3232.html#7GHKmTrfJkb9gY7J.99

Les États-Unis champions du dumping monétaire

CLOTILDE MATHIEU MARDI, 12 OCTOBRE, 2010 L’HUMANITÉ

Alors que la banque centrale américaine baisse sa monnaie pour relancer son économie, l’euro atteint des sommets. Les pays de la zone dégustent et seule l’Allemagne tire son épingle du jeu.

À la recherche d’une croissance perdue, les grands argentiers se lancent dans la course à la dévaluation compétitive. Ce phénomène consiste à faire baisser sa monnaie pour rafler les exportations, seul relais de croissance, à moins de prendre de nouvelles mesures de relance. Dans cette stratégie, les États-Unis occupent une place centrale et laissent filer leur monnaie. Leur technique : le « quantitative easing », ou assouplissement quantitatif. En clair, cette politique consiste à abaisser l’ensemble des taux d’intérêt de la FED, banque centrale américaine, pour diminuer le coût des crédits. Cette baisse des taux d’intérêt est censée stimuler la croissance en période de ralentissement de l’économie en abaissant le coût de tous les crédits. De plus, en rachetant ses bons du Trésor, la FED fait « marcher sa planche à billets », comme on dit. Immédiatement, le dollar baisse. Cette dévaluation monétaire stimule les exportations, puisque les produits fabriqués en zone dollar deviennent moins chers pour les consommateurs étrangers. Résultat, l’euro bat des records et grimpe vers les sommets. Car la monnaie européenne offre une alternative de choix pour les détenteurs de capitaux et la Banque centrale européenne (BCE) n’a pas, dans son mandat, le contrôle des changes. De ce fait, la zone euro perd « cinq années de gains de productivité », explique l’économiste français Patrick Artus.

À ce jeu des monnaies, seule l’Allemagne en sort gagnante. Une étude de l’agence de notation Standard & Poor’s montre, depuis 2005, alors que l’euro s’est durablement apprécié face au dollar, que la compétitivité a diminué de 1 % en France, de 16 % en Italie, de 13 % en Espagne, de 8 % en Irlande et de 5 % en Grèce. Alors que l’Allemagne a amélioré la sienne de 3 %, du fait de la mise en place d’une stratégie industrielle où l’euro fort est un atout. Le modèle allemand « a affecté une plus grosse part de sa production à l’étranger que la France, notamment dans les pays de l’Est. Un euro fort permet ainsi d’importer des marchandises à un meilleur prix », explique Antoine Berthou, économiste au Centre français d’étude et de recherche en économie internationale (Cepii). Grâce à des matières premières, pièces détachées à prix cassés, les Allemands, dont la main-d’œuvre est hautement qualifiée, réalisent leur production à haute valeur ajoutée souvent hors zone euro, dans les ex-pays de l’Est, ce qui leur permet d’améliorer leurs marges. Cette stratégie conduit à privilégier un euro fort au détriment des autres pays de la zone. Une politique qui conduit à la rigueur budgétaire et au gel des salaires, puisqu’une monnaie chère pousse les entreprises à réaliser des gains de productivité, à faire plus d’efforts pour baisser leurs coûts.

Les « prix Nobel », français, d’économie : dans les eaux glacées du calcul égoïste

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Jean Tirole a reçu en 2014 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques (baptisé « prix Nobel » d’économie1). C’est le troisième français à obtenir cette récompense après Gérard Debreu en 1983 et Maurice Allais en 1988. On peut en déduire que ces trois prix récompensent une certaine tradition de la science économique française. Ils ont en tout cas un point commun, à savoir un usage intensif de la mathématisation qui permet de prétendre à l’objectivité scientifique. Mais, pour chacun d’eux, cette consécration s’accompagne d’une sorte de coming out où ils dévoilent les biais idéologiques qui se trouvent au fondement de leurs savants modèles.

Il n’est pas inutile de revenir sur une citation tout à fait éclairante de John Bates Clark, l’un des fondateurs de la théorie néo-classique de la répartition. En 1989, il écrivait ceci : « Les travailleurs, nous dit-on, sont en permanence dépossédés de ce qu’ils produisent. Cela se passe dans le respect du droit et par le fonctionnement normal de la concurrence. Si cette accusation était fondée, tout homme doué de raison devrait devenir un socialiste, et sa volonté de transformer le système économique ne ferait que mesurer et exprimer son sens de la justice ». Pour répondre à cette accusation – qui fait clairement référence à la théorie marxiste de l’exploitation – il faut, explique Clark « entrer dans le royaume de la production. Nous devons décomposer le produit de l’activité économique en ses éléments constitutifs, afin de voir si le jeu naturel de la concurrence conduit ou non à attribuer à chaque producteur la part exacte de richesses qu’il contribue à créer2 ».

Depuis lors, la science économique officielle a bifurqué, rompant avec la tradition de l’économie politique classique et adoptant un paradigme emprunté à la science physique du XIXe siècle3. Elle se réclame d’une méthodologie objective et pousse les hauts cris chaque fois que sa neutralité est remise en cause. C’est le grand écart qui existe entre cette prétention et les croyances profondes que l’on va chercher à illustrer à partir de « nos » « prix Nobel » français.

Gérard Debreu

Le premier français à obtenir le « prix Nobel », en 1983, est Gérard Debreu (1921-2004) même s’il travaillait aux Etats-Unis et y avait été naturalisé. Ses travaux ont principalement porté sur la théorie de l’équilibre général et ont abouti à deux résultats essentiels : 1) l’équilibre existe et : 2) c’est un optimum. Si on laisse de côté les sophistications mathématiques, on pourrait résumer cette théorie de la manière suivante. La société est composée d’individus qui consomment et d’entreprises qui produisent. Les consommateurs dépensent leurs revenus de manière à obtenir le plus grand bien-être possible, tandis que les entreprises organisent la production de telle sorte qu’elle coûte le moins cher possible. Si rien n’y fait obstacle, leur confrontation sur le marché conduit à un équilibre qui concilie leurs comportements. Et c’est un optimum, dès lors que les consommateurs prennent garde à ne pas acheter des biens qui ne leur plaisent pas, tandis que les entreprises évitent les dépenses inutiles. Tout cela se passe dans un monde imaginaire qui ne saurait être le capitalisme, puisqu’il n’y a pas d’accumulation du capital, pas de croissance (pas de chômage évidemment), mais un échange instantané entre producteurs et consommateurs.

Que cette théorie soit censée fournir les fondements microéconomiques de la science économique est en soi un mystère. On pourrait tout à fait entretenir une catégorie de chercheurs évoluant dans ce monde virtuel, s’ils n’imprégnaient pas tout l’enseignement officiel de l’économie. Mais ils ont une autre fonction sociale, celle de fournir des soubassements supposés scientifiques à l’apologie du capitalisme réellement existant. C’est le meilleur des mondes, à condition bien sûr de ne pas perturber son fonctionnement par toute une série de rigidités néfastes. Si le monde réel était organisé comme la théorie, le chômage ne pourrait pas exister, et il est au fond la mesure de nos imperfections, de la distance qui nous sépare du capitalisme pur et parfait.

Peu de temps après avoir obtenu son prix, Debreu a accordé un entretien à Guy Sorman, pour le Figaro Magazine4. Il rappelle d’emblée que « l’économie n’est pas un objet de préférence personnelle ou d’opinion politique » et encore que « les fondements de l’économie sont scientifiques et les problèmes économiques sont universels, quel que soit le régime ». Voilà pour la neutralité. Mais Debreu se lâche et assume fièrement le titre de l’article : « la supériorité du libéralisme est mathématiquement démontrée ».

Il peut le faire ! et c’est de la science : « La supériorité de l’économie libérale est incontestable et mathématiquement démontrable, en utilisant des modèles informatiques, qui sont parfaitement maîtrisés ». Ou encore : « c’est l’économie de marché, c’est-à-dire la liberté de produire et de commercer qui, dans tous les cas, aboutit aux meilleurs résultats mathématiques. A l’inverse, je peux prouver de manière tout aussi scientifique, comment les interventions de l’État perturbent le marché ou nuisent à la croissance ».

Maurice Allais

Maurice Allais (1911-2010) a dû attendre un âge plus avancé que Debreu – qui avait d’ailleurs été son étudiant – pour obtenir son « prix Nobel » en 1988. Il en a, semble-t-il, conçu une certaine amertume puisque Wikipedia lui prête cette pique (dont on n’a cependant pas retrouvé la source) : « la construction de Debreu n’a aucune valeur scientifique, tant elle est totalement étrangère au monde de l’expérience ». Maurice Allais est donc un personnage fascinant, qui a formé toute une série d’économistes-ingénieurs, de ministres et de PDG à l’École nationale supérieure des Mines de Paris : Marcel Boiteux, Gérard Debreu, Jacques Lesourne, Lionel Stoléru, André Giraud, Thierry de Montbrial, Georges Besse, Jean-Louis Beffa, Raymond Lévy, etc.

Dans la conférence qu’il a donnée lors de la remise de son prix5, Allais expose une position de principe essentielle : « Le prérequis de toute science est l’existence de régularités qui peuvent être l’objet d’analyses et de prévisions. C’est le cas par exemple de la mécanique céleste. Mais c’est vrai également pour de nombreux phénomènes économiques. Leur analyse approfondie révèle en effet l’existence de régularités tout aussi frappantes que celles que l’on trouve dans les sciences physiques. Voilà pourquoi l’Économie est une science et voilà pourquoi cette science repose sur les mêmes principes généraux et sur les mêmes méthodes que les sciences »

Dans son principal ouvrage, le Traité d’économie pure6, écrit en 1943, Allais adoptait d’emblée une approche typique des théoriciens de l’équilibre général : « Notre modèle schématique ne constitue qu’une économie irréelle, très éloignée de la réalité, mais, par le fait même que cette économie reproduira d’une manière extrêmement simplifiée les caractères fondamentaux de l’économie réelle, elle permettra de définir, de manière précise, des concepts, dont la transposition à cette économie se fera ensuite d’elle-même ». Mais Allais y ajoute une méthodologie très particulière, qu’il baptise « analyse psycho-géométrique » et qu’il résume ainsi : « Tandis que dans les sciences physiques la confrontation des théories avec la réalité se réduit à la comparaison des résultats prévus par le calcul avec ceux donnés par l’observation, dans les sciences morales, et en Économie en particulier, une telle confrontation résultera tout autant de la comparaison directe des hypothèses de départ avec les données immédiates de notre intuition ». Son intuition le conduit à cette conclusion générale : « ce sont les psychologies individuelles qui constituent la base même de l’évolution du marché » et Allais anticipe sur certains errements contemporains : « Il n’est pas impossible que l’on réalise dans l’avenir en psychologie économique des expériences analogues à celles de la psychologie physiologique ».

Le « prix Nobel » récompense donc les raffinements psychologiques (et « intuitifs ») apportés par Allais à la théorie de l’équilibre général, dans la tradition de Walras et surtout de Pareto. Mais le jury n’a sans doute pas pris en compte d’autres de ses travaux qui sombrent dans un pur délire. Ainsi, dans un article résumant ses apports à la science, Allais7 explicite son hypothèse du « Facteur X » selon laquelle « les fluctuations des séries temporelles que nous observons dans les phénomènes qui relèvent des sciences de la nature, des sciences de la vie et des sciences de l’homme, résultent pour une large part de l’influence, par des effets de résonance, des innombrables vibrations qui sillonnent l’espace dans lequel nous vivons et dont l’existence est aujourd’hui une certitude. Ainsi peut s’expliquer la structure des fluctuations, à première vue incompréhensible, que l’on constate dans un très grand nombre de séries temporelles comme par exemple celles des taches du soleil ou des cours de bourse. En fait ces fluctuations présentent toutes les apparences d’une structure presque périodique ».

Allais n’est pas avare en prises de position tonitruantes. En 1946, dans Économie et Intérêt, il déclare qu’« en tant que construction économique, la Théorie Générale est inconsistante » et que « les attaques de Keynes contre l’épargne et l’inégalité des revenus séduisent les esprits démagogiques ou aigris pour lesquels toute inégalité dont ils ne bénéficient pas est insupportable8 ». Dans d’autres textes, Allais prétend prouver l’anisotropie (la propriété d’être dépendant de la direction) de l’univers et décrète « l’effondrement radical et définitif de la théorie de la relativité ». Dans un article publié en 2003 par la prestigieuse revue des anciens élèves de Polytechnique9, Allais arrive à cette conclusion : « La théorie de la relativité restreinte qui implique l’invariance de la vitesse de la lumière est ainsi totalement invalidée par les données de l’observation. Il en est de même de la théorie de la relativité générale dont la théorie de la relativité restreinte n’est qu’un cas particulier ». Et il ajoute que « l’intolérance aveugle et fanatique de certains partisans de la théorie de la relativité ont fait perdre un siècle à la pensée physique ».

Grâce à la notoriété conférée par le « prix Nobe l», Maurice Allais intervient dans le débat public en soutenant des thèses protectionnistes et souverainistes. Il devient même à ce titre une référence de certains altermondialistes, en raison de sa critique violente du libre-échangisme, notamment pendant la campagne pour le non au traité constitutionnel européen10.

Il y a là un exemple des confusions actuelles, dans la mesure où Allais est aussi une référence pour l’extrême-droite, de Bruno Mégret au Front national. Qu’une partie de la gauche ait pu se réclamer d’Allais est absolument scandaleux, ou en tout cas le résultat d’une ignorance coupable. Il suffit de quelques citations pour s’en rendre compte11. En 1987, Allais déclare que « le chômage chronique ne pourrait être pallié que par la réduction de la rémunération du travail et par la détermination des salaires par le marché, tous les contrats de travail, et tout particulièrement ceux des travailleurs étrangers ne restant valables que pour une durée déterminée » [mes italiques]. Dans la foulée, Allais propose de lutter contre l’immigration par « la suppression pour les étrangers des allocations familiales » et la « révision des modalités d’acquisition de la nationalité française par le sol ».

Sur la reproduction sociale, Allais a une vision très arrêtée (et très inspirée de Pareto) : « En moyenne, les enfants des plus capables sont les plus capables ; il est de l’intérêt de tous que les plus capables disposent d’un pouvoir économique plus grand que ceux qui le sont moins ». Et la démocratisation de l’enseignement n’y pourra rien changer : « Une structure de classe est inévitable et l’idée que la répartition des étudiants dans l’enseignement supérieur doive fidèlement refléter, quant à leur origine sociale, la répartition de la population relève ou d’une analyse insuffisante des faits, ou d’une démagogie hypocrite ».

Jean Tirole

Une bonne partie de l’œuvre de Tirole porte sur les défaillances du marché et les politiques publiques (c’est d’ailleurs le titre de sa conférence « Nobel »). Et son projet essentiel est de définir des modalités d’intervention publique qui corrige les imperfections du marché, mais de manière parcimonieuse, afin de conserver les vertus intrinsèques du marché tout en réduisant au maximum l’intervention publique.

On pourrait même dire que la préoccupation essentielle de Tirole est que les interventions du régulateur public n’enfreignent pas la péréquation des taux de profit, même s’il n’a évidemment rien à faire d’une théorie de la valeur. On peut trouver un exemple de ce positionnement dans un article12 où Tirole traite du brevetage des médicaments contre le Sida. L’une des conditions à respecter de la part du régulateur est de « garantir à l’entreprise un taux de rendement équitable sur son investissement » (To provide the firm with a fair rate of return on investment). La nationalisation de l’industrie pharmaceutique est évidemment exclue par principe, puisqu’une telle mesure détruirait tout effort d’innovation. Reste une procédure de rachat de l’activité de l’industrie pharmaceutique par une fondation, une organisation multilatérale, le pays concerné lui-même, ou une combinaison des trois. Le médicament serait alors distribué quasi gratuitement. L’un des avantages de ce dispositif serait que « la firme pharmaceutique serait de facto autorisée à conserver son profit », à condition que le régulateur prenne en compte le risque.

De manière générale, le projet de Tirole est de trouver quelles sont les incitations à mettre en œuvre par l’Etat afin d’étendre la logique des marchés à l’ensemble des domaines de la vie sociale. C’est pourquoi ses travaux portent sur des thèmes très variés que l’on va rapidement balayer.

L’emploi et le chômage

L’emploi ne représente qu’« un pour cent » des travaux de Tirole, comme il a pu le dire sur France Inter, mais cela ne l’empêche pas d’avoir des idées sur la question, qui s’inscrivent tout naturellement dans la vulgate dominante, assez bien résumée par la tribune qu’il a récemment cosignée avec la fine fleur néo-libérale13. La spécificité de Tirole est de proposer, comme il l’avait fait il y a une dizaine d’années14, un système « pollueur-payeur » : une taxe serait due par l’entreprise sur chaque licenciement « en échange d’une diminution du rôle des instances judiciaires dans le processus de licenciement ». Et, cerise sur le gâteau, un contrat de travail unique avec « augmentation progressive des droits des salariés ». Là encore, on retrouve une obsession constante chez Tirole, qui est de rétablir le fonctionnement optimal des marchés, en l’occurrence celui du travail. Mais ce « marché » est parfaitement asymétrique et l’objectif est ici d’instituer une « taxe libératoire » avec laquelle l’employeur acquiert un droit illimité sur la gestion de l’emploi. Le projet de réforme du Code du travail promu par le gouvernement français se situe parfaitement dans cette logique.

La finance

En 2010, Jean Tirole a cosigné un livre où il tire les leçons de la crise financière15. La position commune des auteurs est résumée dans leur introduction. S’ils reconnaissent clairement que la crise financière justifie un « renforcement de la réglementation », ils assortissent cette déclaration de réserves et de mises en garde.

La première difficulté qu’ils rencontrent sur le chemin vers « une réglementation efficace » est qu’il faut « éviter les réactions excessives ». On retrouve ici un thème récurrent chez Tirole16 : la réglementation des banques devrait se borner à « transposer la gouvernance d’entreprise des entreprises non financières » plutôt que de vouloir les « punir dans le seul but de les rendre responsables de la crise ». Certes il faut quand même réglementer ce qui ne l’est pas, augmenter les ratios prudentiels, mais « il est beaucoup moins clair que l’on doive, par exemple, imposer des modèles d’affaires au secteur bancaire ».

Le second écueil possible est assez extraordinaire : les responsables politiques doivent « résister à la tentation de se montrer particulièrement sévères à l’égard des banques qui ont bénéficié d’un plan de sauvetage, par exemple en limitant leur capacité de payer leurs dirigeants au même tarif que leurs concurrents. Une telle mesure peut être contre-productive parce qu’elle implique un désavantage concurrentiel par rapport aux autres banques ». L’idée ne vient évidemment pas à l’esprit de Tirole qu’il serait possible d’encadrer les rémunérations des dirigeants de toutes les banques, et il faut admirer comment la référence à la concurrence devient du coup un argument en faveur du statu quo.

Le troisième danger serait un effondrement des « services bancaires transnationaux ». En effet, le sauvetage des banques a été financé par les budgets nationaux, et on leur demande ensuite de favoriser le crédit domestique. Pour les auteurs, cette tendance « pourrait conduire à la disparition du marché bancaire unique de l’Union européenne, ce qui serait une mauvaise nouvelle pour le marché unique, en général, et donc pour la croissance économique et l’efficacité ».

Le livre propose un récit assez affligeant de la crise financière, mais le message est clair : attention de ne pas trop réglementer la finance, sous peine de nous voir privés de ses bienfaits ! Il se situe dans la lignée des travaux précédents de Tirole, et il faut ici citer le communiqué d’Attac17 au lendemain de la remise du « prix Nobel » : « Dans le domaine de la finance, Tirole s’est illustré par une approche – fondée sur la théorie des jeux et de l’information – selon laquelle la stabilité des marchés peut être obtenue par la transparence de l’information et la concurrence sur les marchés. Ignorant le caractère fondamentalement instable des marchés, Jean Tirole a cautionné les politiques de dérégulation financière et encouragé les autorités de régulation à négliger la nécessité d’une régulation globale de la finance. Le caractère global et systémique de la crise a montré qu’il s’agissait là d’une erreur tragique, démontrant par là le caractère inadapté et dangereux des analyses de Jean Tirole et du courant de pensée qu’il représente : un néolibéralisme dogmatique pour lequel la fonction économique essentielle de l’État est d’étendre la logique des marchés à l’ensemble des domaines de la vie sociale ».

Le prix du carbone

Tirole, en association avec Christian Gollier (lui aussi membre de la «Toulouse School of Economics »), a saisi l’occasion d’intervenir dans le débat préliminaire à la COP21, avec toujours le même principe : des incitations publiques correctement calibrées peuvent corriger toute imperfection du marché, et le rétablir dans sa majesté. La solution idéale serait alors, dans le cas du réchauffement climatique, une taxe carbone mondiale uniforme. Mais, comme « elle reste difficile à faire accepter », il faudrait se rabattre sur « la mise en place d’un marché d’émissions » qui serait « la solution la plus pertinente »18.

Cette position simpliste oublie les controverses et les expériences, et ne tient aucun compte de l’applicabilité de ces mesures. Un spécialiste de l’économie de l’énergie, comme Dominique Finon qui travaille depuis de longues années sur ces questions, se demande si ces apprentis vivent « dans le monde réel » et leur rappelle qu’il existe « une branche de notre discipline qui s’appelle l’économie politique »19.

Dans une tribune, Finon oppose cet argument simple à la proposition de Tirole: « on ne peut rêver d’un prix unique pour la simple raison que les pays ont des niveaux de développement très différents et que l’utilité économique d’un $ supplémentaire est très différente entre l’Américain ou l’Européen moyen et un ouvrier indien »20. Bref, « nos grands économistes oublient ce type de problème théorique où il faut marier efficience et équité » et ils devraient donc s’abstenir « de lancer leurs grandes idées pour se faire plaisir ».

Olivier Godard21, un autre spécialiste du domaine, développe la même critique :  « La condition pour qu’un prix mondial unique du carbone maximise le bien-être mondial est l’effacement complet des inégalités économiques de développement ». Mais « ce n’est pas à l’ordre du jour de la COP 21 » et, dans ces conditions, « imposer une tarification unique à l’émission de gaz à effet de serre provoquerait alors des inefficacités et des injustices majeures ».

La filiation avec Gary Becker

Tirole se situe dans la lignée de Gary Becker (1930-2014), qui a lui aussi reçu le « prix Nobel » en 1992. Gary Becker est un des créateurs de la théorie du « capital humain » dans sa version la plus réactionnaire22. Elle explique par exemple les différences de salaires par des différences de productivité qui résultent elles-mêmes des différences d’investissement en capital humain : l’individu qui n’a pas investi en années d’études pâtit donc d’un « rendement » inférieur.

Plus généralement, la démarche de Gary Becker consiste à appliquer l’analyse économique à tous les aspects de la vie sociale, et notamment le crime et la famille. Pour lui, les comportements des individus s’expliquent toujours par un calcul. Ainsi l’amour des parents pour leurs enfants s’explique parce que ces derniers représentent une sorte d’assurance vieillesse pour leurs vieux jours. Et si l’amour ne suffit pas, reste la culpabilisation. C’est pourquoi la sécurité sociale menace la famille en supprimant cette raison d’aimer ses enfants ou, en tout cas, d’agir de façon altruiste à leur égard.

Dans une chronique pour Business Week, Becker combat l’idée d’une augmentation du salaire minimum et conclut ainsi : « Même un magicien aurait de grosses difficultés à repousser la loi économique selon laquelle un salaire minimum plus élevé réduit l’emploi ». Tout ceci est bien connu, mais Gary Becker va plus loin et, ans une autre tribune, pousse le raisonnement jusqu’au bout : « Nous pourrions exempter les jeunes gens des lois sur le salaire minimum. Ces lois éliminent les jeunes non qualifiés du marché du travail et augmentent leur taux de chômage. A son tour, ce chômage incite les jeunes à s’engager sur la voie du crime, et particulièrement des crimes contre la propriété »23.

La moralité et l’éthique

La filiation avec Gary Becker est particulièrement nette à propos d’une question essentielle: la vente d’organes. Dans un article publié en 200724, Gary Becker et Julio Jorge Elías évaluaient le prix d’un rein à 15 200 dollars, et celui d’un foie à 37 600 dollars. Ces estimations « peuvent sembler faibles », admettaient les auteurs. Mais leurs résultats étaient fondés sur quatre facteurs : « la valeur de la vie évaluée à 5 millions de dollars par la recherche économique sur la propension des individus à prendre des risques ; le faible risque de mortalité associé au don d’un rein ou d’un foie ; l’amélioration attendue de la qualité de la vie ; la courte période de récupération ».

L’argument de Becker est alors de dire que l’interdiction de vendre son rein aurait condamné chaque année « des milliers de personnes aux États-Unis à mourir faute de donneurs ». On ne peut donc « se targuer de moralité quand on est contre le commerce des organes » puisque cet idéal de moralité est « coupable de la mort des malades en demande d’organes ».

Tirole a pris une position très claire sur cette question qui semble le préoccuper particulièrement, lors d’un débat après une communication à l’Académie des Sciences morales et politiques, le 21 novembre 201125. A la question lui demandant ce que « pense l’économiste de la rémunération du don d’organes », Tirole a répondu ceci : « Bien entendu, on désapprouve le commerce clandestin qui peut avoir des conséquences économiques ou sociales très néfastes. Dans l’hypothèse d’école où l’on pourrait instituer un commerce bien contrôlé des organes en offrant une somme d’argent importante à des gens du tiers-monde, il est certain que des réticences se manifesteraient toujours, alors qu’il s’agirait somme toute d’un accord commercial passé à la satisfaction des deux parties ».

L’idée dérangeante, pour Tirole, c’est que l’on puisse introduire des notions d’éthique dans ses petits calculs. Et il a une tête de turc: Michael Sandel, dont le livre, Ce que l’argent ne saurait acheter26, obtient un succès international extraordinaire, même s’il n’a pas eu un grand impact en France. Sandel soulève deux objections majeures au marché : l’équité et la corruption, qu’il résume ainsi : « l’objection de l’équité revient à s’interroger sur l’inégalité que les choix marchands peuvent refléter ; quant à l’objection de corruption, elle est centrée sur les attitudes et les normes que les relations marchandes sont susceptibles d’endommager ou de dissoudre ».

Ce sont ces deux objections, et le sous-titre du livre de Sandel (« Les limites morales du marché »), qui ont provoqué l’agacement de Tirole à tel point qu’il a consacré sa dernière conférence à l’Académie des Sciences morales et politiques à une critique de Sandel, nommément cité27. Le titre de la dissertation de Tirole est donc « La Moralité et le marché » et elle est très médiocre.

Tirole commence par reprocher à Sandel de méconnaître le « travail récent, voire plus ancien, des économistes (…): travaux sur l’économie de l’information et des externalités, qui couvrent des sujets aussi divers que la morale, l’éthique, les phénomènes d’éviction ». Puis il revient sur la question des dons d’organe et s’interroge : « pourquoi sommes-nous gênés vis-à-vis du marché du don d’organes ou de la brevetabilité du vivant ? ». La réponse à cette question morale se trouve dans la théorie des incitations : cela revient à calculer le prix du rein qui va maximiser le nombre de donneurs, sans doute « en offrant une somme d’argent importante à des gens du tiers-monde » comme Tirole le disait plus clairement en 2011.

Suivent des affirmations baroques et pitoyables. Par exemple : « le marché libère les acteurs du marché d’autres acteurs, et empêche les entreprises puissantes d’imposer leur prix élevé et leurs produits médiocres » ; ou encore : « la cupidité n’est donc ni bonne ni mauvaise ; canalisée au service d’un comportement novateur, concurrentiel, dans le cadre d’un système de lois et de régulation bien conçu, elle peut servir de moteur de l’innovation et aboutir à un développement harmonieux, bénéficiant à chacun ». Et enfin : « une personne qui serait scandalisée par l’idée même de la prostitution ou de relations tarifées, peut néanmoins rester avec son conjoint, sans amour, par désir de sécurité financière ou par simple peur de la solitude ».

De manière générale, les exemples concrets donnés par Sandel n’apprennent rien à Tirole : ce sont « des phénomènes de défaillances de marché, que les économistes ont mis en évidence ». Il faut trouver ses solutions, mais « celle qui consiste à les sortir du marché n’est peut-être pas la meilleure ». Et c’est au fond le fil directeur de Tirole : les valeurs éthiques peuvent être trompeuses et superficielles et doivent être confrontées aux mécanismes du marché plutôt qu’à la délibération démocratique.

Une petite entreprise qui ne connaît pas la crise

De manière très cohérente, Jean Tirole met en application ses principes théoriques dans le cadre de sa petite entreprise, Tirole Economie, qui a versé 319 000 euros de dividendes sur la période 2005-2010 à ses deux actionnaires: Jean Tirole (75 %) et Madame (25 %)28. Tirole n’est donc pas un pur esprit, qui n’hésite pas non plus à intervenir dans la lutte idéologique. Il sait défendre, bec et ongles, les prérogatives de son courant, comme l’a montré sa lettre à la secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, Geneviève Fioraso29. Elle avait pour objet de la dissuader de créer une deuxième section d’économie dans les universités françaises. Pour Tirole, « ce serait une catastrophe pour la visibilité et l’avenir de la recherche en sciences économiques dans notre pays ». Les arguments employés étaient très méprisants : en gros, ils suggéraient que les « autoproclamés “hétérodoxes” » sont des nuls, voire des « ratés » ou des « frustrés »30, qui voudraient se soustraire au « jugement » de leurs « pairs », ce qui reviendrait, selon Tirole, à promouvoir, « le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme ». Et le projet sera finalement retiré, alors que la décision semblait avoir été prise.

De l’abstrait au concret

Ce passage en revue des « prix Nobel » français montre que la prétention des économistes dominants à faire de la science indépendamment de tout présupposé idéologique, est un leurre. Cette prétention explose lors de la remise du prix, comme si celle-ci libérait une parole longtemps contenue.

Le coming out des lauréats révèle ainsi les liens inextricables qui unissent la « science économique » officielle et l’apologie du système réellement existant. Ces travaux nous infligent une forme symbolique de torture, en nous plongeant « dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Et, pour continuer à citer Marx et Engels, la science économique bourgeoise «fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ».

Michel Husson

Publié sur le site A l’encontre

http://alencontre.org/economie/les-prix-nobel-francais-deconomie-dans-les-eaux-glacees-du-calcul-egoiste.html

1 Il n’existe pas de « prix Nobel » d’économie, d’où les guillemets.

Voir : Gilles Dostaler, « Le « prix Nobel d’économie » : une habile mystification »,Alternatives Economiques n° 238, juillet 2005.

2 “Workmen it is said, are regularly robbed of what they produce. This is done within the forms of law, and by the natural working of competition. If this charge were proved, every right-minded man should become a socialist ; and his zeal in transforming the industrial system would then measure and express his sense of justice. If we are to test the charge, however, we must enter the realm of production. We must resolve the product of social industry into its component elements, in order to see whether the natural effect of competition is or is not to give to each producer the amount of wealth that he specifically brings into existence”. The Distribution of Wealth. A Theory of Wages, Interest and Profit, p.7.

3 voir le livre remarquable de Philip Mirowski, More heat than light, Cambridge University Press, 1989 ; traduction française: Plus de chaleur que de lumière, Economica, 2002.

4 Gérard Debreu, « La supériorité du libéralisme est mathématiquement démontrée », Le Figaro Magazine, 10 mars 1984.

5 Maurice Allais, « Les lignes directrices de mon oeuvre », Conférence Nobel, 9 décembre 1988.

6 les citations sont tirées de Jean-Sébastien Lenfant, « Psychologie individuelle et stabilité d’un équilibre général concurrentiel dans le Traité d’économie pure de Maurice Allais », Revue économique, vol.56, n°4, juillet 2005.

7 Maurice Allais, « La philosophie de ma vie », Revue d’économie politique, vol.99, n°1, 1989.

8 cité par Henri Sterdyniak, « Itinéraire d’un économiste français », Revue d’économie politique, vol.121, n°2, 2011.

9 Maurice Allais, « Des régularités extraordinaires et irréfragables dans les observations interférométriques de Dayton C. Miller, 1925-1926. L’effondrement radical et définitif de la Théorie de la relativité », La Jaune et la Rouge, n°588, octobre 2003.

10 Emmanuel Buisson, « Que faire de Maurice Allais ? », 2005.

11 source: Sterdyniak, article cité.

12 Jean Tirole, « Intellectual Property and Health in Developing Countries », in A. Banerjee, R. Benabou and D. Mookherjee, eds., Understanding Poverty, Oxford University Press, 2006.

13 Pierre Cahuc, Jean Tirole et alli, « Pour un Jobs Act à la française », Les Echos, 30 mars 2015.

14 Olivier Blanchard et Jean Tirole, Protection de l’emploi et procédures de licenciement, rapport du Conseil d’analyse économique, 2003.

15 Mathias Dewatripont, Jean-Charles Rochet, Jean Tirole, Balancing The Banks. Global Lessons from the Financial Crisis, Princeton University Press, 2010

16 Cette idée selon laquelle il n’y a pas de spécificité bancaire a été vigoureusement critiquée par l’ancien président de la Commission des marchés. Voir : Jean-Michel Naulot : « Jean Tirole et la finance : la théorie à l’épreuve de l’expérience », L’Economie politique n° 65.

18 Christian Gollier et Jean Tirole, « Pour un accord efficace sur le climat », Le Monde, 4 juin 2015.

19 cité par Sylvestre Huet, « Les scientifiques chauffent la salle avant la COP 21 »,Libération, 6 juillet 2015.

21 Olivier Godard, « Un prix mondial unique pour le carbone ? Une fausse bonne idée », Cepii, 8 octobre 2015.

22 Gary Becker, Human Capital. A theoretical and empirical analysis, 3ème édition, 1993 [1964]

23 Gary Becker, Deux articles sur le salaire minimum et le crime, Business Week, 1995

24 Gary Becker & Julio Jorge Elías, « Introducing incentives in the market for live and cadaveric organ donations », Journal of Economic Perspectives, vol.21, n°3, summer 2007

25 Jean Tirole, Questions-réponses, Académie des Sciences morales et politiques, 21 novembre 2011

26 Michael Sandel, What Money Can’t Buy. The Moral Limits of Markets, 2012 ; traduction française : Ce que l’argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché, Le Seuil, 2014

27 Jean Tirole, « La Moralité et le marché », Académie des Sciences morales et politiques, 11 janvier 2016. Voir la vidéo.

28 Frédéric Dessort, « Les bonnes affaires du prix Nobel d’économie »,Marianne, 3 juillet 2015

29 Jean Tirole, Lettre à Geneviève Fioraso, décembre 2014.

30 Ce sont les termes employés par d’autres opposants (anonymes) au projet, et rapportés par Marie-Estelle Pech, « Universités: guerre ouverte chez les profs d’économie », Le Figaro, 4 janvier 2015.