Traité transatlantique : les collectivités se mobilisent au niveau européen

Libre échange Publié le mardi 26 avril 2016

Au moment où s’ouvre le 13e tour de négociation sur le traité transatlantique, à New-York, la mobilisation des collectivités monte d’un cran. Une quarantaine d’entre elles au niveau européen viennent de signer une déclaration commune à Barcelone, le 21 avril. Elles demandent une suspension des négociations actuelles et une modification des mandats, afin de les associer aux discussions. Après cette première dans la capitale catalane, la ville de Grenoble s’est proposée pour acueillir les deuxièmes rencontres paneuropéennes sur le sujet…

Les perspectives d’une conclusion rapide du traité de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Union européenne (Tafta ou TTIP), comme le souhaitait François Hollande lui-même il y a deux ans, s’éloignent un peu plus. Le 13e tour de négociation a démarré ce lundi 25 avril, à New-York, dans un climat de contestation. Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans les rues d’Hanovre en Allemagne, samedi, un jour avant la visite du président américain Barack Obama, venu défendre aux côtés de la chancelière Angela Merkel les bienfaits de ce traité… Mais Paris se montre de plus en plus réservée. Lors de l’émission Dialogues citoyens du 14 avril, François Hollande a déclaré qu’il n’y aurait pas de traité sans réciprocité ni transparence, notamment sur la question de l’agriculture et les marchés publics. C’est aussi le message que porte depuis quelques mois le secrétaire d’Etat chargé du Commerce extérieur Matthias Fekl. Aujourd’hui, ce dernier hausse le ton. « Vous prenez l’ensemble des sujets, aujourd’hui aucun intérêt n’est pris en compte de la manière que nous souhaitons », a-t-il déclaré sur France Inter dimanche.
De plus en plus, les chefs d’Etat et de gouvernement européens ont la pression de la rue et des collectivités. Selon le collectif « Stop Tafta », « plus de trois millions de citoyennes et de citoyens à travers l’Europe ont signé l’Initiative citoyenne européenne auto-organisée contre le Tafta et les traités semblables ». Et « plus de 1.500 municipalités, villes, arrondissements et régions d’Europe ont d’ores et déjà adopté des résolutions soulignant leurs inquiétudes à l’égard du Partenariat transatlantique », indique, dans un communiqué du 25 avril, ce collectif d’associations et d’ONG créé en 2013 au démarrage des négociations.
Récemment, le Sénat est lui-aussi monté au créneau avec une résolution demandant plus de garanties en matière agricole et de protection des indications géographiques protégées.

Déclaration commune

Mais le mouvement dépasse largement le cadre national. Une quarantaine de collectivités venues de toute l’Europe ont ainsi signé une déclaration commune à l’issue de la première rencontre paneuropéenne sur les « autorités locales et les traités de libre-échange de nouvelle génération », organisée à l’invitation de la mairie de Barcelone les 21 et 22 avril. Une déclaration qui vise aussi bien le Tafta que les moins connus Ceta (traité de libre-échange entre l’UE et le Canada), non encore ratifié, et Tisa (traité de libéralisation des services financiers). « Nous sommes profondément inquiets que ces traités mettent à mal notre capacité à légiférer et à utiliser les fonds publics (y compris les sommes consacrées aux marchés publics), ce qui sera gravement préjudiciable à notre mission d’assistance dans des domaines élémentaires comme le logement, la santé, l’environnement, les services sociaux, l’éducation, l’économie et le développement local ou la sécurité alimentaire », peut-on y lire. Les signataires demandent que les négociations sur le TTIP et le Tisa soient « suspendues » et qu’un nouveau mandat soit renégocié » pour prendre en compte les exigences des collectivités qui jusqu’ici n’ont pas eu leur mot à dire. Parmi les participants de cette première rencontre, on trouve notamment, côté français Grenoble ou Nangis (petite commune de Seine-et-Marne). Mais aussi Bruxelles, Vienne, Birmingham, Madrid ou l’île grecque de Corfou. La déclaration, en cours de validation par les différents conseils municipaux, avec la liste des signataires sera prochainement diffusée sur le site de la mairie de Barcelone. De nombreuses autres collectivités ayant adopté des motions pour se déclarer « zone hors Tafta » devraient leur emboîter le pas.

« Jeu de double discours »

Pour le collectif Stop TTIP, au-delà du manque de transparence et de débat démocratique qui entoure cette négociation, plusieurs sujets préoccupent les collectivités : la remise en cause de leurs politiques de marchés publics, « souvent conçues pour soutenir les PME et l’économie locale », le blocage de toute évolution législative qui permettrait aux collectivités de mener des politiques d’achat local (notamment dans la restauration collective) ou encore l’interdiction de la fracturation hydraulique… Sans parler des indications géographiques, qui n’existent pas dans le système américain ou du mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et Etats (qui permettrait à une société privée s’estimant lésée par une norme sociale, sanitaire ou environnementale de poursuivre un Etat ou une collectivité devant une juridiction supranationale). Conséquence directe : alors qu’une directive de 2014 permet d’inclure les normes sociales et environnementales dans les marchés pour contrebalancer les notes financières, elle risque de passer à la trappe.
Au niveau européen, les collectivités françaises sont en pointe dans ce combat. Plus de 650 ont adopté une motion à ce jour. Ce qui tient aussi au nombre important de communes en France. Il y a cependant dans le lot de nombreux départements, de gauche comme de droite, et des régions. Parmi les nouvelles grandes régions, Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon est la première à avoir pris position, dans une motion du 15 avril. « Certaines politiques mises en place par notre région seraient de facto mises en danger : quid des critères environnementaux et sociaux et environnementaux dans notre commande publique ? Quel avenir pour une agriculture bio, des circuits courts de proximité (sic) ? », y souligne-t-elle.
La prise de position de la France pourrait être accueillie avec soulagement. Mais attention au « jeu de double discours », met en garde Denis Aguiton, chargé de mission à l’Aitec (Association internationale de techniciens, experts et chercheurs), l’association qui coordonne la campagne Stop Tafta en France. « Les seules raisons qui amènent la France à menacer de ne pas signer sont d’intérêt offensif : il s’agit d’ouvrir l’accès aux marchés publics américains. Or, il y a toute une série d’enjeux qui pèsent sur la France », insiste-t-il.
Après cette première dans la capitale catalane, la ville de Grenoble s’est portée candidate pour accueillir les deuxièmes rencontres paneuropéennes sur les autorités locales et les traités de libre-échange.

Michel Tendil

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Quand sautera l’ultime verrou

Politis : http://www.politis.fr/articles/2016/04/quand-sautera-lultime-verrou-34629/

Selon François Cusset, les conditions d’une révolte globale sont sur le point d’être réunies.

Les fameuses « circonstances objectives » sont-elles réunies ? L’expression du vieux Lénine, qui s’y connaissait en grondements pré-révolutionnaires, comporte une part d’humeur et une part d’événement, un élément de surprise d’un côté et, de l’autre, la certitude chez un nombre suffisant de dominés qu’ils n’ont, cette fois, plus rien à perdre. Pour que la logique de la révolte aille jusqu’au bout, au lieu d’être un prurit saisonnier ou la bonne conscience des indignés, il faut que les rages collectives contenues aient atteint une masse critique et qu’une étincelle, soudain, mette le feu aux poudres. Imprévisible par définition, celle-ci reste impensable, sous la chape de l’état d’urgence, l’amas des peurs coagulées et, malgré une violence policière qu’on n’avait plus vue depuis longtemps à pareille échelle, cette expertise répressive du « zéro mort » qu’exporte partout dans le monde le ministère de l’Intérieur.

Les silex de la lutte s’entrechoquent jour et nuit place de la République et ailleurs, mais pas encore d’étincelle en vue. Celle-là en revanche, la masse critique des ras-le-bol, est nettement plus manifeste qu’en d’autres temps, et plus déterminée que jamais, surtout, à perdurer. Rien à voir, de ce point de vue, avec les deux derniers grands épisodes d’insurrection française. Quand, à l’automne 1995, salariés et précaires se soulèvent contre le plan de réforme des retraites du Premier ministre, un certain Alain Juppé, la classe dirigeante – experts médiatiques, décideurs libéraux, intellectuels de cour et politiciens conservateurs ou sociaux-démocrates – juge alors d’une seule voix qu’une telle protestation est non seulement passéiste mais, surtout, qu’elle ne prendra pas : il en résulta la plus longue grève générale du pays depuis trois décennies et le réveil des forces sociales après quinze ans d’anesthésie mitterrandienne.

Et quand, en avril 1968, dans l’Hexagone moderne du plein-emploi et de la télé d’État, engourdi par le paternalisme gaullien et les ruses pompidoliennes, l’éditorialiste du Monde Pierre Viansson-Ponté estime que « la France s’ennuie », personne n’y trouve à redire, la grande effervescence du mois suivant étant alors moins imaginable que l’apocalypse nucléaire ou la colonisation de la Lune.

Or, en avril 2016, le moins qu’on puisse dire est que la France ne s’ennuie pas. D’un côté, ce sont l’état d’urgence constitutionnalisé, avec pouvoirs policiers extraordinaires et militarisation de nos villes, l’abandon définitif par un État néolibéralisé des banlieues exsangues et des millions de mal-logés, la criminalisation des mouvements sociaux spontanés et le suréquipement contre-insurrectionnel (la préfecture de police est même en train d’acheter des drones pour surveillance à très basse altitude). Et, en face, de l’autre côté de ce fossé que ne cessent d’élargir les médias complices et les spécialistes de la « Grande Diversion », ce sont des feux et des contre-feux allumés partout dans l’espace social, et se multipliant ces derniers jours à un rythme qui ne trompe pas : zadistes indéboulonnables de l’Isère à la Loire-Atlantique, collectifs ruraux en sécession du Limousin à la Haute-Provence, intermittents du spectacle occupant le théâtre de l’Odéon comme en un autre printemps, grèves sectorielles en rafales mais bien coordonnées, des cheminots aux hôpitaux et de la justice au monde paysan, militants syndicaux battant le pavé ou le lançant sur les CRS sans attendre les consignes de leurs directions dépassées (qu’on dirait, plus que jamais, payées par le patronat et le gouvernement pour endiguer la vague des mécontentements), activistes d’une extrême gauche qui ne croit plus au mensonge de l’élection, réfugiés et sans-papiers bravant l’inhospitalité officielle et le refus de régularisation, indigènes d’au-delà du boulevard périphérique résolus à imposer leur réalité postcoloniale à cette France blanche qui les veut invisibles, étudiants et lycéens qu’ont convaincus d’aller se battre les diplômes inutiles, le chantage au stage et le mensonge grotesque de l’épanouissement par la vie d’entreprise.

Et, à l’épicentre de ces départs de feu, à bonne distance aussi des syndicats et des partis, il y a cette Nuit debout, inédite et opiniâtre, dont on commence à comprendre, au 55 ou 60 mars de son calendrier (commencé le 31 mars), qu’elle n’est pas réductible aux antécédents d’Occupy Wall Street ou de la Puerta del Sol (tout en leur empruntant certains modes d’action), ni au doux utopisme d’un « autre monde possible » ou au moralisme bavard de l’indignation, ni à plus forte raison à la sociologie bobo que veulent lui coller les observateurs myopes.

La « convergence des luttes » dont ces combats divers font tous leur priorité ne se décrète pas, bien sûr, ni ne s’obtient par une stratégie institutionnelle précise, qui n’existe pas. À moins de confondre convergence tactique et unité forcée, car, ici, les écarts d’intérêts, d’agendas et d’objectifs sont moins une faiblesse qu’une possible puissance – au nom de ce « pouvoir humanisant de la division » dont parlait le philosophe Jacques Rancière quand il théorisait les vertus de la lutte des classes.

Cette convergence, en revanche, même ponctuelle et bricolée, suppose trois conditions, nécessaires avant d’être suffisantes. Primo, la désignation d’un adversaire commun, autrement plus vaste qu’une seule loi El Khomri de destruction du code du travail, mais moins flou que l’hydre abstraite du Capital – car, des DRH aux élus zélés, ils ont des noms, des postes, des rôles précis. Secondo, le refus du mirage électoral, refus qu’on sent cette fois largement partagé, le roi (des urnes) étant bel et bien nu après des décennies de promesses bafouées et de serments foulés aux pieds. Tertio, et c’est là que le bât blesse : un accord a minima sur les moyens d’action, compte tenu de la réticence croissante aux logiques de la discussion, mais aussi du risque de scission interne porté par les virées nocturnes pour casser vitrines de banques ou agences de Pôle emploi. La marge d’action est étroite, mais le débat doit avoir lieu, après trente ans de tabou sur ces questions : sabotage ou résistance physique relèvent-ils de la « violence » ? Et quels modes d’action effectifs opposer à la violence sourde du système, celle qui menace, épuise, assigne ou sacrifie des vies ? Ce dernier point est évidemment le plus difficile, l’ultime verrou qui n’a pas encore sauté. Quand il cédera, un mouvement uni déferlera en comparaison duquel Mai 68 et décembre 95 auront l’air d’innocentes parties de plaisir. C’est demain, après-demain – au pire la prochaine fois. Mais dès lors qu’ont été franchis tous les seuils du supportable, c’est pour bientôt. Sans aucun doute possible.

Le soutien au TTIP / TAFTA en chute libre en Allemagne et aux USA-sondage

Publié : 21/04/2016  : *.Accord UE/USA / TAFTA / TTIP, Actualités, Vu d’Allemagne, Vu des USA

BERLIN, 21 avril (Reuters) – Le soutien en faveur du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) est en chute libre dans l’opinion aussi bien en Allemagne qu’aux Etats-Unis, à en croire un sondage rendu public jeudi, à quelques jours d’une rencontre entre la chancelière Angela Merkel et Barack Obama. Selon cette enquête, réalisée par l’institut YouGov pour la Fondation Bertelsmann, seuls 17% des Allemands estiment que le TTIP est une bonne chose, contre 55% il y a deux ans. Aux Etats-Unis, on ne trouve plus que 18% sondés pour penser du bien du TTIP, contre 53% en 2014. Près de la moitié des personnes interrogées aux Etats-Unis disent toutefois ne pas en savoir assez sur l’accord en cours de négociation pour pouvoir se prononcer. Le TTIP devrait figurer en tête de l’ordre du jour des entretiens qu’auront la chancelière Merkel et le président américain dimanche et lundi à Hanovre, dans le nord de l’Allemagne. Lundi, Obama verra également à Hanovre les dirigeants français, italien et britannique. Avant cette rencontre, des responsables allemands se sont dits optimistes quant à la possibilité de conclure un large « accord politique » entre l’Union européenne et Washington avant que Barack Obama ne quitte la Maison blanche en janvier. Ces responsables espèrent que le TTIP pourra être ensuite finalisé avec le successeur d’Obama. De nombreux signes ont traduit ces dernières semaines une impatience de plus en plus grande des pays européens face à la lenteur des négociations, qui doivent reprendre à New York la semaine prochaine. Mercredi, ainsi, le ministre allemand de l’Economie, Sigmar Gabriel, a jugé le processus de négociations « gelé » et s’est demandé si les Etats-Unis voulaient véritablement un accord.

TAFTA / TTIP : XIIIème round et désunion de l’UE

Publié : 20/04/2016 | Auteur : Non merci | Classé dans : *.Accord UE/Canada AECG / CETA, *.Accord UE/USA / TAFTA / TTIP, – Fonctionnement de l’U.E. et dans l’U.E., OMC – ONU |Poster un commentaire

Le treizième round de négociation du TTIP s’ouvrira le 25 avril à New York. Mais en coulisses, les réunions informelles se sont enchaînées depuis le dernier cycle qui s’est tenu fin février à Bruxelles.

Un nouveau round sur fond de désaccord européen ?

Sur le plan politique, la visite de Barack Obama au Royaume Uni puis sa participation à l’ouverture du Salon de l’industrie de Hanovre le 24 avril, devraient permettre de réaffirmer au plus haut niveau la volonté des principaux pays concernés de conclure un accord dans les meilleurs délais. En marge de cette rencontre, la société civile allemande appelle à une nouvelle mobilisation. Et des représentants des milliers de collectivités locales mobilisées contre le TTIP, le CETA et le TISA se réuniront également le 21 et le 22 avril à Barcelone.

La Chancelière allemande ne ménage pas ses efforts pour accélérer et obtenir la conclusion d’un accord, même minimaliste. Elle a publié le 5 avril dernier un communiqué commun avec les dirigeants de l’OCDE, du FMI, de la Banque Mondiale, de l’OIT et de l’OMC dans lequel ils réaffirment ensemble attendre « des progrès significatifs des négociations sur le TTIP en 2016« .

Au Royaume Uni, les négociations du TTIP se sont invitées dans la campagne sur le Brexit et alimentent les argumentaires des deux camps. Aux États-Unis, la vague de contestation de la politique de libre échange menée par les derniers gouvernements sème le doute sur la possibilité de ratifier avant le départ d’Obama le traité trans-pacifique et de conclure un traité transatlantique qui irait plus loin à certains égards. Et les candidats à la présidentielle rivalisent de déclarations contre les nouveaux accords en perspective. Au point que même des personnalités comme l’ancien secrétaire d’État au Trésor, Lary Summers, appellent désormais à un changement de paradigme dans la politique commerciale internationale.

Côté français, la conviction du gouvernement quant à la capacité de l’Europe de négocier avec les États-Unis un accord qui répond aux priorités hexagonales semble s’être sérieusement émoussée ; en témoigne la récenteintervention télévisée de François Hollande mi avril : « La France, elle a fixé ses conditions, la France elle a dit s’il n’y a pas de réciprocité, s’il n’y a pas de transparence, si pour les agriculteurs il y a un danger, si on n’a pas accès aux marchés publics et si en revanche les États-Unis peuvent avoir accès à tout ce que l’on fait ici, je ne l’accepterai pas« .

Au sein des 28, la tension monte. En Belgique, la Wallonie a annoncé le 13 avril son refus de donner les pleins pouvoirs au gouvernement fédéral pour signer l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne, le CETA. Et aux Pays Bas, l’idée d’un référendum sur le TTIP est maintenant à l’ordre du jour.

Où en sont les négociations ?

L’objectif annoncé depuis le début l’année 2016 est de consolider le texte d’un accord avant la fin du mandat d’Obama et le cycle électoral qui s’ouvrira immédiatement après en France et en Allemagne. Un rendez-vous a été pris mi-juillet, après le XIV round pour dresser le bilan des négociations et décider s’il est possible d’entrer dans une phase conclusive. Pour l’instant, sur les 24 chapitres envisagés de l’accord, seuls 10 à 12 seraient en phase de consolidation et de nombreux autres auraient été à peine ouverts.

Selon le compte-rendu du XIIème round, les discussions sur l’ouverture des marchés pour les biens et en particulier les produits agricoles, semblent désormais suspendues à des décisions finales qui dépendront de l’équilibre qui sera trouvé pour l’ensemble du texte. Les négociations sur les marchés publics ne font elles que commencer à partir des premières offres échangées. Les propositions américaines relatives aux chapitres sur le travail, l’environnement et la protection de la propriété intellectuelle seraient étroitement liées aux dispositions incluses dans le traité trans-pacifique et rendraient tout dépassement difficile. Sur les volets « coopération réglementaire », « mécanisme de règlement des différends entre investisseur et États » et la question des indications géographiques protégées il avait été convenu d’intensifier le travail d’ici le round XIII. Parmi les question en suspens, le compte rendu indiquait que les enjeux de circulation des données personnelles et de prise en compte du changement climatique n’avaient pas encore fait l’objet de propositions concrètes de la part de l’Union européenne.

L’ordre du jour détaillé du treizième round de négociation n’est pas connu dans le détail et dépend grandement des progrès accomplis au cours des sessions informelles depuis le mois de février, dont on ne sait presque rien. Selon la presse spécialisée, le volet des services et en particulier des services financiers devrait être sur la table. L’Union européenne avait en effet refusé jusqu’à présent de discuter de l’ouverture du marché sans avancée concomitante sur l’ouverture d’un volet de coopération réglementaire en matière financière. Face à la résistance américaine, les observateurs spéculent sur un éventuel recul de la position européenne.

Pourquoi Bruxelles brade l’Europe ? Un ouvrage pour décrypter l’accord transatlantique

samedi 9 avril 2016 – 12H07

Près de trois ans après le début de négociations qui ont déjà fait couler beaucoup d’encre, Charlotte Dammane s’attache dans son ouvrage Pourquoi Bruxelles brade l’Europe ? Décrypter l’accord transatlantique (Hikari Editions) à donner des clés de compréhension du fameux Tafta ou TTIP. Analyse de la stratégie de la Commission européenne et de l’administration Obama, impact sur l’agriculture, les OGM et les normes sanitaires, conséquences sur les services publics, l’industrie ou encore les PME, autant de points passés au crible de cette recherche approfondie présentée de manière accessible. Le lecteur apprend ainsi où va l’Europe dans cette ambition de rapprochement avec les États-Unis. Un livre essentiel pour saisir les enjeux d’une négociation qui s’accélère en 2016, le but affiché étant de conclure l’accord avant la fin de l’année. Le prochain round de négociations est prévu pour le mois d’avril à Washington.

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Parce que la menace que représente le TTIP n’est pas prise au sérieux

La grande faiblesse de la Commission européenne, même à supposer qu’elle soit sincère dans sa volonté d’aboutir à un bon accord avec les Etats-Unis, réside dans son enfermement. Enfermement idéologique d’abord, lié à la concomitance du développement de la compétence européenne en matière commerciale (dès 1957) et de l’émergence du libéralisme comme doctrine tant économique que politique, considérée à la fin du XXème siècle comme le meilleur moyen d’assurer la prospérité de l’occident autant que la victoire sur la communisme. Une vision du libre commerce comme source d’émancipation individuelle et collective dont la Commission a toujours du mal à se détacher. Surtout lorsque parmi celles et ceux qui ont assumé la charge de commissaire européen au commerce figurent une majorité de britanniques (connus pour leur adage « mieux vaut un mauvais accord que pas d’accord du tout ») ou des personnalités telles que le libéral belge Karel De Gucht. Alors que le Français Pascal Lamy avait marqué son passage à la Commission par une priorité multilatérale affirmée et assumée, son successeur immédiat Lord Peter Mandelson et Karel De Gucht quelques années plus tard ont fortement renversé la tendance pour plus de bilatéral.

Aujourd’hui la commissaire suédoise Cécilia Malmström incarne peut-être pour la première fois une volonté de transparence et d’interaction avec les citoyens et les parlements nationaux qui font la spécificité de son mode de gouvernance personnel. Elle reste néanmoins enfermée elle aussi dans un fonctionnement institutionnel qui peut être à la fois très administratif (plus de 500 fonctionnaires sont sous ses ordres, ont des méthodes de travail bien rodées, préparent les textes des futurs accords et des nouvelles réglementations, négocient depuis des années avec une multitude de partenaires à travers la planète, et ont donc une propension naturelle à la reproduction de leur façon de faire) et très politique, dans la mesure où chaque mandat européen (d’une durée de cinq ans, pour le Parlement comme pour la Commission) doit apporter son lot de réformes ambitieuses et d’accords internationaux de grande portée. Cette pression politique peut d’ailleurs être relayée par les députés européens eux-mêmes, qui se font régulièrement les porte-voix d’intérêts économiques dont ils sont proches politiquement ou géographiquement (dans leur circonscription).

CouvertureEnfin, un certain enfermement tient naturellement à l’ampleur de la tâche et à la nécessité d’en simplifier le traitement. Malgré les efforts de la commissaire en termes d’écoute, il n’en reste pas moins que les voix des grands lobbies européens porteront toujours plus que celles des petits acteurs qui peinent déjà à se faire entendre au sein de leur propre fédération professionnelle, ou qui ne sont pas du tout représentés. La belle musique du libre commerce pâtit donc rarement de fausses notes. Et si d’aventure un « couac » se fait entendre, la consigne reste d’avancer, à la manière d’une marche militaire, car il est toujours un nouvel accord ou une nouvelle négociation pour redonner espoir dans cette croissance à portée de main et qu’il suffit d’aller chercher, pour peu qu’on fasse preuve d’un peu de bonne volonté… Parce qu’un accord chasse l’autre, qu’il est toujours un nouveau front sur lequel s’engager, que les grands lobbies tels des porte-étendards sont toujours prêts au combat, les erreurs passées sont vite oubliées, et les risques futurs sont systématiquement minimisés.

Or lorsque ces risques touchent à des domaines aussi sensibles que les OGM, les règles sanitaires ou les produits chimiques, les citoyens sont en droit d’obtenir des réponses claires et des assurances que leurs intérêts seront défendus. La Commission répète à l’envi qu’aucune norme ne sera revue à la baisse, mais le moins que l’on puisse dire est que les premiers mois de négociations n’ont pas aidé à instaurer un climat de confiance. L’exemple le plus frappant de divergence entre discours et réalité concerne l’utilisation des perturbateurs endocriniens, ces substances chimiques que l’on retrouve dans des produits de consommation courante (pesticides, emballages, cosmétiques, etc.) et qui interfèrent avec le système hormonal, ce qui peut avoir des effets nocifs sur la santé et sur l’environnement. La Commission européenne avait annoncé vouloir adopter une nouvelle réglementation pour répondre à ce véritable enjeu de santé publique, qui devient également un enjeu financier depuis que des chercheurs ont estimé à près de 150 milliards d’euros par an le coût des répercussions directes et indirectes de ces perturbateurs 47. L’Union européenne fait traditionnellement figure d’éclaireur à l’échelle mondiale en matière de réglementation sur les substances dangereuses, comme ce fut le cas en 2006 avec l’adoption du règlement REACH 48 qui fixe les règles d’enregistrement, d’évaluation et d’autorisation des produits chimiques. A l’époque, les puissants lobbies de l’industrie chimique notamment avaient tout fait pour limiter le nombre de substance interdites, avec un certain succès puisque les dispositions les plus avant-gardistes relevant du principe de précaution avaient été abandonnées au cours des négociations interinstitutionnelles. Avec le TTIP, ces lobbies ont trouvé de nouveaux alliés outre-Atlantique, une « synergie » dont la Commission se garde bien de faire la promotion… Car leur influence sur les législateurs américains est considérable. A titre de comparaison, alors que l’Union européenne interdit 1328 substances chimiques dans les cosmétiques, seules 11 le sont aux Etats-Unis… Autant dire que le projet européen sur les perturbateurs endocriniens a fait frémir les industriels, qui cette fois ont pu faire front commun afin de faire reculer la Commission 49. Résultat, le projet de règlement est renvoyé à 2017, le temps pour les lobbies concernés de s’organiser encore davantage… Et ce n’est pas la première fois que ce scénario se produit, puisque de la même manière les négociations pour l’accord de libre-échange avec le Canada, grand producteur de sables bitumineux 50, a conduit à revoir à la baisse la directive européenne sur la qualité des carburants.

La possibilité d’un impact sur les standards européens environnementaux ou dans le secteur de la santé n’est donc pas un mythe ou un hypothétique scénario catastrophe, comme aimerait le faire croire la Commission européenne. Dans le cas des discussions avec les Etats-Unis, ce risque se trouve augmenté par la nature conflictuelle des relations transatlantiques dès lors qu’il s’agit de recourir au principe de précaution. Ce sont là deux modèles de société qui s’opposent : lorsqu’aux Etats-Unis sont mesurés les coûts et bénéfices de la mise sur le marché de tel ou tel produit, en Europe le principe de précaution veut que le caractère inoffensif du produit en question soit démontré en amont. Une logique à laquelle les Américains ne peuvent se résoudre. Ils le répètent régulièrement, de manière plus ou moins directe, plus ou moins diplomatique, mais le fait est là, si les discussions laissent apparaître la moindre possibilité de révision du principe de précaution, ils la saisiront sans hésiter. Tout tient donc à l’attitude de la Commission européenne et à la façon dont elle saura résister aux pressions.

47 Etude menée par 18 chercheurs européens et américains et publiée dans le « Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism » en avril 2015, disponible en ligne surhttp://press.endocrine.org/doi/pdf/10.1210/jc.2014-4324.

48 Registration, Evaluation, Authorisation and Restriction of Chemicals.

49 Lire à ce sujet le rapport de Corporate Europe Observatory (Observatoire européen des affaires), A Toxic Affair: How the chemical lobby blocked action on hormone disrupting chemicals (Une affaire toxique : comment le lobby chimique a bloqué l’action sur les perturbateurs endocriniens), 19 mai 2015, disponible en ligne surhttp://corporateeurope.org/sites/default/files/toxic_lobby_edc.pdf.

50 Les sables bitumineux sont un mélange de pétrole brut, de sable, d’argile et d’eau. Les techniques d’extraction de ce pétrole ont été critiquées pour leur terrible impact environnemental. L’exploitation nécessite en effet de raser de grandes étendues de forêt afin de créer de gigantesques mines à ciel ouvert et dégage une grande quantité de gaz à effet de serre ainsi que des rejets chimiques toxiques.

TAFTA, les dés sont jetés

jeudi 21 avril 2016 – 11H01

Chacun connaît cet instant singulier, « fenêtre d’opportunité » pour certains, « momentum » pour d’autres, cet instant où tout se joue et où le cours des choses peut s’accélérer ou s’inverser. Après trois ans de négociations, le TAFTA (Trans-Atlantic Free Trade Agreement) ou TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership) traverse un épisode déterminant de sa courte vie. Avec l’ouverture du 13ème round de négociations à Washington la semaine du 25 au 29 avril, c’est une partie à haut risque qui débute.

Débats sur le tafta au Parlement européen – Crédit photo : Wikimedia commons

D’une part, tout indique que le rapport de forces entre partisans et opposants au traité atteint en ce moment un point d’équilibre dont personne ne peut dire de quel côté il penchera à l’avenir. L’incertitude grandit à mesure que les opposants gagnent du terrain. Ainsi les Pays-Bas, qui se sont récemment et tristement illustrés en s’exprimant contre l’accord d’association Union européenne – Ukraine, sont en passe de recueillir suffisamment de signatures pour organiser également un référendum sur le TTIP. Plus surprenant, les responsables politiques américains se détachent de plus en plus nettement de la rhétorique libre-échangiste qui a prévalu ces trente dernières années, au point que certains analystes prédisent un tournant protectionniste à l’échelle mondiale. Les candidats à l’investiture démocrate et républicaine aux Etats-Unis ont tous affiché une position critique à l’égard du TTIP. Même Hillary Clinton, qui qualifiait à ses débuts le TTIP de nouvel « OTAN économique », a finalement choisi de prendre ses distances avec le bilan de Barack Obama. Elle s’est exprimée ouvertement contre l’accord trans-pacifique au motif qu’il n’atteignait pas un standard suffisant en termes de créations d’emplois de qualité pour les Américains, et a annoncé que tous les accords commerciaux devaient être analysés avec la même rigueur, ce qui laisse présager d’une future opposition au TTIP. En France, le secrétaire d’Etat en charge du commerce extérieur, Matthias Fekl, annonçait en septembre 2015 qu’il était prêt à envisager l’arrêt des négociations si la France n’y trouvait pas son compte. Une position reprise et validée par le Président de la République François Hollande le 14 avril dernier dans l’émission Dialogues citoyens, au cours de laquelle il a souligné que la France « peut toujours dire non » au traité.

Autre élément qui fera de ce printemps l’aurore ou le crépuscule de l’accord transatlantique : la nécessité de presser le pas avant l’élection présidentielle aux Etats-Unis, car le départ de Barack Obama risque bien de rebattre les cartes de ce jeu compliqué. Pour cela, administrations américaine et européenne cherchent à rapprocher le plus possible leurs positions avant l’été, et les rounds de négociation s’enchaînent à un rythme plus soutenu en ce début 2016. Le dernier en date, fin février à Bruxelles, s’est achevé sur une note d’optimisme appuyé, chaque partie réaffirmant sa volonté de parvenir à un accord avant la fin de l’année. Celui qui débute la semaine prochaine s’annonce crucial et se prépare au plus haut niveau. Ainsi la commissaire européenne en charge du commerce Cecilia Malmström et son homologue américain Michael Froman profiteront d’une rencontre prévue le 24 avril à Hanovre entre Barack Obama et Angela Merkel pour tenter de démêler quelques-uns des sujets les plus périlleux. Car à mesure que les négociations avancent, leur complexité augmente. La tradition veut que les points les plus problématiques soient laissés pour la fin, de sorte que chaque nouveau pas vers la conclusion de l’accord risque de lui faire prendre ce tournant qui peut lui être fatal. Parmi les sujets qui restent à trancher on trouve ainsi les baisses de droits de douane pour les produits agricoles les plus sensibles, le traitement des indications géographiques protégées, l’ouverture des marchés publics ou encore le futur mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et Etats via les fameux tribunaux d’arbitrage.

Les négociateurs sauront-ils donner aux discussions l’élan nécessaire pour permettre une conclusion rapide de l’accord ? Le risque évident est celui d’un passage en force. Le TTIP n’y résisterait pas. Dans la course ouverte pour faire aboutir les discussions, les négociateurs devront savoir convaincre et rallier l’opinion publique, sans quoi ils ne franchiront pas la ligne d’arrivée.

Charlotte Dammane, auteur de Pourquoi Bruxelles brade l’Europe ? Décrypter l’accord transatlantique  – Hikari Editions

Un extrait de « La médiocratie » de Alain Deneault


Alain Deneault, La Médiocratie, Montréal, Lux éditeur. 20 octobre 2015,  224 pages.

Rangez ces ouvrages compliqués, les livres comptables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. Les temps ont changé. Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir.

La principale compétence d’un médiocre ? Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseur pour rendre puissant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y attirer leurs semblables. L’important n’est pas tant d’éviter la bêtise que de la parer des images du pouvoir. « Si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête », remarquait Robert Musil. Se satisfaire de dissimuler ses carences par une attitude normale, se réclamer du pragmatisme, mais n’être jamais las de perfectionnement, car la médiocratie ne souffre ni les incapables ni les incompétents. Il faut pouvoir faire fonctionner le logiciel, remplir un formulaire sans rechigner, reprendre naturellement à son compte l’expression « hauts standards de qualité en gouvernance de sociétés dans le respect des valeurs d’excellence » et dire bonjour opportunément aux bonnes personnes. Mais, surtout, sans plus.

« Médiocrité » est en français le substantif désignant ce qui est moyen, tout comme « supériorité » et « infériorité » font état de ce qui est supérieur et inférieur. Il n’y a pas de « moyenneté ». Mais la médiocrité désigne le stade moyen en acte plus que la moyenne. Et la médiocratie est conséquemment ce stade moyen hissé au rang d’autorité. Elle fonde un ordre dans lequel la moyenne n’est plus une élaboration abstraite permettant de concevoir synthétiquement un état des choses, mais une norme impérieuse qu’il s’agit d’incarner. Se dire libre dans un tel régime ne sera qu’une façon d’en manifester l’efficace.

La division et l’industrialisation du travail – manuel comme intellectuel – ont largement contribué à l’avènement du pouvoir médiocre. Le perfectionnement de chaque tâche utile à un tout qui échappe à tous a contribué à rendre « experts » des sans-dessein pérorant en flux tendus sur des tronçons de vérité, et à réduire à des exécutants des travailleurs pour qui l’« activité vitale n’est rien sinon que l’unique moyen de subsistance ». Karl Marx l’avait relevé dès 1849, le capital, en réduisant le travail à une force, puis à une unité de mesure abstraite, et enfin à son coût (le salaire correspondant à ce qu’il en faut pour que l’ouvrier régénère sa force), a rendu les travailleurs insensibles à la chose même du travail. Progressivement, ce sont les métiers qui se perdent. On peut confectionner des repas à la chaîne sans même être capable de se faire à manger chez soi, énoncer à des clients par téléphone des directives auxquelles on ne comprend rien soi-même, vendre des livres et journaux qu’on ne lit pour sa part jamais… La fierté du travail bien fait disparaît par conséquent. Marx précise en 1857, dans son Introduction générale à la critique de l’économie politique, que « l’indifférence à l’égard du travail particulier correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à un autre, et dans laquelle le genre déterminé du travail leur paraît fortuit et par conséquent indifférent. Les moyens d’arriver à ses fi ns deviennent, dans un tel régime, uniformes. Le travail est alors devenu, non seulement en tant que catégorie, mais dans sa réalité même, un moyen de produire la richesse en général ». Ce « moyen » que s’est donné le capital pour croître, c’est ce travail dévitalisé qui passe également aux yeux du travailleur pour un « unique moyen de subsistance ». Patrons et travailleurs s’entendent au moins là-dessus : le métier est devenu un emploi et lui-même passe unanimement pour « moyen ». Ce n’est là ni un jeu de mots ni une simple coïncidence lexicale, le travail devient un simple « moyen » le jour où on le calibre sous la forme d’un apport strictement « moyen ». La conformité d’un acte à son mode moyen, lorsqu’obligée et universelle, confi ne toute une société à la trivialité. Le moyen renvoie étymologiquement au milieu, notamment celui de la profession comme lieu du compromis, voire de la compromission, où nulle œuvre n’advient. Cela se révèle insidieux, car le médiocre ne chôme pas, il sait travailler dur. Il en faut des efforts, en effet, pour réaliser une émission de télévision à grand déploiement, remplir une demande de subvention de recherche auprès d’une instance subventionnaire, concevoir des petits pots de yaourt à l’allure aérodynamique ou organiser le contenu rituel d’une rencontre ministérielle avec une délégation d’homologues. Ne se donne pas les moyens qui veut. La perfection technique sera même indispensable pour masquer l’inénarrable paresse intellectuelle qui est en jeu dans autant de professions de foi conformistes. Et cet engagement exigeant dans un travail qui n’est jamais le sien et dans des pensées qui restent toujours commandées fait perdre de vue leur peu d’envergure.

En la matière, on n’arrête pas le progrès. Jadis, le médiocre se trouvait décrit en situation minoritaire. Pour Jean de la Bruyère, il était surtout un être vil qui tirait son épingle du jeu grâce à sa connaissance des ragots et des intrigues en vigueur chez les puissants. « Celse est d’un rang médiocre, mais des grands le souffrent ; il n’est pas savant, il a relation avec des savants ; il a peu de mérite, mais il connaît des gens qui en ont beaucoup ; il n’est pas habile, mais il a une langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter d’un lieu à un autre. » Devenus dominants, les Celse du monde n’auront personne d’autre à imiter qu’eux-mêmes. Le pouvoir, ils le conquièrent progressivement et presque à leur insu. À force de chapeautage, de passe-droits, de complaisance et de collusion, ils coiffent les institutions. Chaque génération aura dénoncé le phénomène en tant qu’il s’amplifie, témoins les carnets du poète Louis Bouilhet cités par son ami Gustave Flaubert : « Ô médiocratie fétide, poésie utilitaire, littérature de pions, bavardages esthétiques, vomissements économiques, produits scrofuleux d’une nation épuisée, je vous exècre de toutes les puissances de mon âme ! Vous n’êtes pas la gangrène, vous êtes l’atrophie ! Vous n’êtes pas le phlegmon rouge et chaud des époques fiévreuses, mais l’abcès froid aux bords pâles, qui descend, comme d’une source, de quelque carie profonde ! » Mais ce sont encore des impostures et infatuations que l’on dénonce, c’est une volonté impuissante à faire grand que l’on démasque. Pas encore un système qui se satisfait du peu et qui prescrit rigoureusement cette satisfaction. Laurence J. Peter et Raymond Hull témoigneront parmi les premiers de ce devenir médiocre à l’échelle de tout un système. Leur thèse développée dans les années d’après-guerre est d’une netteté implacable : les processus systémiques encouragent l’ascension aux postes de pouvoir des acteurs moyennement compétents, écartant à leurs marges les « super compétents » tout comme les parfaits incompétents. Un exemple frappant : dans une institution d’enseignement, on ne voudra pas de la professionnelle qui ne sait pas respecter un horaire et qui ignore tout de sa matière, mais on n’endurera pas davantage la rebelle qui modifiera en profondeur le protocole d’enseignement pour faire passer la classe d’étudiants en difficulté au stade des meilleurs de toute l’école. Le principal reproche qu’on fera à l’intéressée, signalent les auteurs du Principe de Peter, sera certes de déroger aux modalités formelles d’enseignement, mais surtout de susciter « une grave anxiété chez l’enseignant qui, l’année suivante, hériterait d’élèves ayant déjà fait le programme ». On a ainsi créé l’être de « l’analphabète secondaire », selon l’expression d’Hans Magnus Enzensberger, celui que les institutions d’enseignement et de recherche produisent en masse. Ce nouveau sujet, formé sur mesure, se fait fort d’une connaissance utile qui n’enseigne toutefois pas à remettre en cause ses fondements idéologiques. « Il se considère comme informé, sait déchiffrer modes d’emploi, pictogrammes et chèques, et le milieu dans lequel il se meut le protège, comme une cloison étanche, de tout désaveu de sa conscience », résume l’écrivain allemand dans son essai Médiocrité et folie. Le savant médiocre ne pense jamais par lui-même, il délègue son pouvoir de pensée à des instances qui lui dictent ses stratégies aux fi ns d’avancement professionnel. L’autocensure est de rigueur pour autant qu’il sait la présenter comme une preuve de roublardise.

Depuis, cette tendance à l’exclusion des non-médiocres se voit confirmée régulièrement, mais on le fait aujourd’hui en prenant le parti de la médiocrité. Des psychologues trouvant toute leur place dans des écoles de commerce inversent les rapports de valeur en présentant les formes singulières de compétence comme un surcroît de « maîtrise de soi ». Principale auteure de « The Burden of Responsibility: Interpersonal Costs of High Self-Control » (Le fardeau de la responsabilité : les coûts interpersonnels d’un excès d’autocontrôle), Christy Zhou Koval de la Duke University’s Fuqua School of Business présente les travailleuses et travailleurs qui se trou vent exigeants envers eux-mêmes comme des sujets quasi responsables du fait qu’on fi nit par abuser d’eux. Il leur revient d’apprendre à restreindre leur activité à un cadre étroit. Leur propension au travail bien fait et au sens large des responsabilités passe désormais pour un problème. Ils dérogent ainsi à leurs objectifs « personnels », soit leur carrière telle que la paramètrent leurs institutions de tutelle.

La médiocratie désigne donc l’ordre médiocre érigé en modèle. En ce sens, le logicien russe Alexandre Zinoviev a décrit les aspects généraux du régime soviétique en des termes qui le font ressembler à nos démocraties libérales. « C’est le plus médiocre qui s’en tire » et « c’est la médiocrité qui paie », constate le personnage du barbouilleur dans Les hauteurs béantes, le roman satirique qu’il a fait paraître clandestinement en 1976. Ses théorèmes : « Je parle de la médiocrité, comme d’une moyenne générale. Et il ne s’agit pas du succès dans le travail, mais du succès social. Ce sont des choses bien différentes. […] Si un établissement se met à fonctionner mieux que les autres, il attire fatalement l’attention. S’il est officiellement confirmé dans ce rôle, il ne met pas longtemps à devenir un trompe-l’œil ou un modèle expérimental-pilote, qui fi nit à son tour par dégénérer en trompe-l’œil expérimental moyen. » S’ensuit une imitation du travail qui produit une illusion de résultat. La feinte accède au rang de valeur en soi. La médiocratie amène ainsi chacun à subordonner toute délibération à des modèles arbitraires que des autorités promeuvent. Les symptômes aujourd’hui : tel politique expliquant à ses électeurs qu’ils doivent se soumettre aux actionnaires de Wall Street ; telle professeure jugeant « trop théorique et trop scientifique » le travail d’un étudiant excédant les prémisses soulevées dans un « PowerPoint », telle productrice de cinéma insistant pour qu’une célébrité brille dans un documentaire dans lequel elle n’a rien à faire ou encore tel expert débitant sur l’irréfléchie croissance économique afin de se positionner du côté de la « rationalité ». Zinoviev voyait déjà en cela, à son heure, un psychopouvoir dressant les esprits : « L’imitation du travail se contente seulement d’un semblant de résultat, plus exactement d’une possibilité de justifier le temps dépensé ; la vérification et le jugement des résultats sont faits par des personnes qui participent à l’imitation, qui sont liées à elle, qui sont intéressées à sa perpétuation. » Les participants à ce pouvoir affichent un rictus complice. Se croyant les plus malins, ils se satisfont d’adages tels que : il faut jouer le jeu. Ici, le jeu – expression floue s’il en est et en cela convenant à la pensée médiocre – en appelle tantôt à se plier de manière obséquieuse à des règles établies aux seules fi ns d’un positionnement de choix sur l’échiquier social, tantôt à se jouer complaisamment de ces règles dans des collusions multiples qui pervertissent l’intégrité d’un processus, tout en maintenant sauves les apparences. Cette expression naïve étaie la bonne conscience d’acteurs frauduleux. C’est sous le signe de ce mot d’ordre tout sourire que des sociétés pharmaceutiques s’assurent que l’on guérisse à grands frais des cancers de la prostate pourtant voués à ne se développer de manière alarmante que le jour où ceux qui en sont atteints auront 130 ans. C’est sous couvert de « jouer le jeu » que des médecins font subir des interventions dans leur secteur à des patients qui n’en ont nul besoin, puisqu’à chaque prestation, n’est-ce pas, tombe la rétribution prévue par les conventions. C’est aussi tout en clins d’œil que des agents du fisc outillés pour contrer des grands fraudeurs économiques vont préférer s’acharner sur la serveuse aux pourboires non déclarés, que les policiers mettront fi n à des enquêtes sitôt que les filatures mènent aux proches du premier ministre, que les journalistes reprendront les termes tendancieux des communiqués de presse que publient les puissants afin de demeurer dans les courants aveugles de mouvements historiques qu’ils ne conçoivent pas. C’est aussi en soumettant à d’intimidants rites initiatiques la recrue du professorat universitaire qu’on fera valoir à ses yeux la prédominance des logiques du marché sur les principes fondateurs d’institutions publiques qu’il s’agit de détourner. Le jeu, c’est transformer les soutiens étatiques à la gestion de garderies à domicile en l’objet d’un véritable business qui n’a cure du sort des enfants. C’est, dans une entreprise, faire suivre un atelier aux nouveaux venus pour leur apprendre ensemble à se tromper mutuellement dans le cadre de leurs relations informelles. C’est jouer sur les ressorts intimes d’un employé en lui disant : « Votre identité est un actif et cet actif nous appartient. » Collectivement, « jouer le jeu » comme jouer à la roulette russe, jouer son va-tout, jouer sa vie, comme si ça ne comptait pas. C’est badin, c’est drôle, c’est pas pour de vrai, on joue, c’est seulement un vaste simulacre qui nous engloutit dans son rire pervers. Ce jeu auquel il faudrait jouer passe toujours, entre deux clins d’œil, pour un manège que l’on dénonce un peu, mais sous l’autorité duquel on se place tout de même. Pourtant, on se garde bien d’en expliciter les règles générales, car ces règles mêlées à leur conjoncture se confondent inexorablement à des stratégies particulières, le plus souvent personnelles, et arbitraires, pour ne pas dire abusives. C’est le règne de la duplicité et de la triche érigé en jeu tacite dans l’esprit de qui se croit habile, au détriment de ceux que celui-ci relègue au rang d’imbéciles. « Jouer le jeu », contrairement à ce que l’expression laisse penser (pour mieux s’abuser soi-même), consiste à ne se soumettre à rien d’étranger à la loi de l’avidité. Il s’agit d’une représentation qui inverse le rapport à l’opportunisme, en le faisant passer pour une nécessité sociale étrangère à soi. L’« expert », auquel se confond aujourd’hui la majorité des universitaires, s’érige bien entendu comme la figure centrale de la médiocratie. Sa pensée n’est jamais tout à fait la sienne, mais celle d’un ordre de raisonnement qui, bien qu’incarné par lui, est mû par des intérêts particuliers. L’expert s’emploie alors à en transfigurer les propositions idéologiques et les sophismes en objets de savoir apparemment purs – cela caractérise sa fonction. Voilà pourquoi on ne peut attendre de lui aucune proposition forte ou originale. Surtout, et c’est ce que lui reproche par-dessus tout Edward Saïd dans les Reith Lectures de la BBC en 1993, ce sophiste contemporain, rétribué pour penser d’une façon certaine, n’est porté par aucune curiosité d’amateur – autrement dit, il n’aime pas ce dont il parle, mais agit dans un cadre strictement fonctionnaliste. « La menace qui pèse le plus lourd sur l’intellectuel de nos jours, en Occident comme sur le reste du monde, ce n’est ni l’université, ni le développement des banlieues, ni l’esprit affreusement commercial du journalisme et de l’édition, mais plutôt une attitude à part entière que j’appellerais le professionnalisme. » La professionnalisation se présente socialement à la manière d’un contrat tacite entre, d’une part, les différents producteurs de savoirs et de discours, et, d’autre part, les détenteurs de capitaux. Les premiers fournissent et formatent sans aucun engagement spirituel les données pratiques ou théoriques dont les seconds ont besoin pour se légitimer. Saïd reconnaît conséquemment chez l’expert les traits distinctifs des médiocres : « faire “comme il faut” selon les règles d’un comportement correct – sans remous ni scandale, dans le cadre des limites admises, en se rendant “vendable” et pardessus tout présentable, apolitique, inexposé et “objectif” ». Le médiocre devient dès lors pour le pouvoir l’être-moyen, celui par lequel il arrive à transmettre ses ordres et à imposer plus fermement son ordre.

Ce fait social mène fatalement la pensée publique à un point de conformisme qui se présente sans surprise comme le milieu, le centre, le moment moyen érigé en programme politique. Il se fait l’objet d’une représentation électorale porté par un vaste parti transversal n’ayant à offrir au public pour toute distinction qu’un ensemble de fétiches que Freud désignait par les termes de « petites différences ». Les symboles plus que les fondements sont en cause dans cette apparence de discorde. Il faut voir comment, dans les milieux de pouvoir, comme les parlements, les palais de justice, les institutions financières, les ministères, les salles de presse ou les laboratoires, des expressions telles que « mesures équilibrées », « juste milieu » ou « compromis » se sont érigées en notions fétiches. Tellement, qu’on n’est plus à même de concevoir quelles positions éloignées de ce centre peuvent encore exister pour qu’on participe, justement, à cette proverbiale mise en équilibre. N’existe socialement d’emblée que la pensée à son stade pré-équilibré. Si sa gestation la prépare déjà dans les paramètres de la moyenne, c’est que l’esprit est structurellement neutralisé par une série de mots centristes, dont celui de « gouvernance », le plus insignifiant d’entre tous, est l’emblème. Ce régime est en réalité dur et mortifère, mais l’extrémisme dont il fait preuve se dissimule sous les parures de la modération, faisant oublier que l’extrémisme a moins à voir avec les limites du spectre politique gauche-droite qu’avec l’intolérance dont on fait preuve à l’endroit de tout ce qui n’est pas soi. N’ont ainsi droit de cité que la fadeur, le gris, l’évidence irréfléchie, le normatif et la reproduction. Sous les auspices de la médiocratie, les poètes se pendent aux confins de leur désarroi appartemental, les scientifiques de passion élaborent des réponses à des questionnements que nul n’entretient, les industriels de génie construisent des temples imaginaires tandis que les grands politiques soliloquent dans des sous-sols d’église. C’est l’ordre politique de l’extrême centre. Ses politiques ne correspondent pas tant à un endroit spécifique de l’axe politique gauche-droite qu’à la suppression de cet axe au profit d’une seule approche prétendant au vrai et à la nécessité logique. On habillera ensuite la manœuvre de mots creux – pis, ce pouvoir usera pour se dire de termes qui précisément trahissent ce qu’il tient en horreur : l’innovation, la participation, le mérite et l’engagement. Puis on évincera les esprits qui ne participent pas à la duplicité, et ce, bien entendu, de manière médiocre, par le déni, le reniement et le ressentiment. Cette violence symbolique est éprouvée.

La médiocratie nous incite de toute part à sommeiller dans la pensée, à considérer comme inévitable ce qui se révèle inacceptable et comme nécessaire ce qui est révoltant. Elle nous idiotifie. Que nous pensions le monde en fonction de variables moyennes est tout à fait compréhensible, que des êtres puissent ressembler à tout point de vue à ces figures moyennes va de soi, qu’il y ait une injonction sourde ordonnant à tous d’incarner à l’identique cette figure moyenne est, par contre, une chose que d’aucuns ne sauraient admettre. Le terme « médiocratie » a perdu le sens de jadis, où il désignait le pouvoir des classes moyennes. Il ne désigne pas tant la domination des médiocres que l’état de domination exercé par les modalités médiocres elles-mêmes, les inscrivant au rang de monnaie du sens et parfois même de clé de survie, au point de soumettre à ses mots creux ceux et celles qui aspirent à mieux et osent prétendre à leur souveraineté.

[…]

Perdre l’esprit

La pensée se fait médiocre lorsque ses chercheurs ne se soucient pas de rendre spirituellement pertinentes les propositions qu’ils élaborent. Un autre penseur allemand du début du xxe siècle, Georg Simmel, prédisait un destin tragique aux chercheurs persistant dans cette attitude. C’est comme si, dans son embrigadement économique, la pensée traduisait dans sa pratique les tares de sa propre institution. Il lui faut produire coûte que coûte de la connaissance, peu importe l’écho qu’elle a dans le monde. C’est la théorie qui tend elle-même à devenir inflationniste. L’essai Le concept et la tragédie de la culture témoigne d’un impératif de production tel que l’esprit n’arrive plus à suivre, à se reconnaître, à se dire. La machine s’emballe et ne produit de valeur que pour satisfaire un productivisme d’appareil qui n’a plus rien à voir avec l’acte singulier de penser. D’abord parce que surabondent les éléments objectifs par lesquels la pensée se médiatise, à savoir les livres, les rapports, les œuvres qui elles-mêmes sont composées de théories, de concepts, de données factuelles. Il y a tant à considérer que l’esprit se découvre encombré dans le chemin qui doit le mener à élaborer à son tour une œuvre. Embourbé dans cette marée de productions scientifiques, il risque à son tour de ne rien faire de mieux que d’ajouter au lot un élément supplémentaire qui viendra à son tour accentuer le phénomène. On s’éloigne alors considérablement du processus de connaître, à savoir découvrir sa conscience et ce dont son esprit est capable dans « le bonheur que toute œuvre, grande ou minime, procure à son créateur ». Celui-ci « comporte toujours – outre la libération des tensions internes, la démonstration de la force subjective et le contentement d’avoir rempli une exigence – vraisemblablement quelque satisfaction objective, du simple fait que cette œuvre existe et que l’univers des objets précieux à quelque titre est désormais plus riche de cette pièce-là ». Le processus d’inspiration hégélienne que Simmel traduit n’est plus envisageable. Désormais, la cour est pleine, et engorgée la voie vers la réalisation de la pensée. Le productivisme et son processus d’accumulation en ont eu raison. La multiplication galopante des références obstrue l’esprit dans son travail d’assimilation lente et intime. La médiocrité s’installe alors. Tétanisé devant la montagne de références qui le précède et face à l’infinie petitesse de la question qu’on lui propose de creuser, le chercheur perd l’esprit. Il ne semble plus y avoir de sens à accomplir une œuvre supplémentaire dans le corpus de la culture en méditant ce que les anciens ont réalisé avant soi. Apparaissent plutôt en hordes des gratte-papier se satisfaisant de produire à leur tour du savoir en série, sans se soucier du sens profond que pourrait représenter leur démarche. Un philologue patenté, donné en exemple par Simmel, produira ainsi de la connaissance, massivement et sans perspective aucune.

« La technique philologique par exemple s’est développée d’un côté jusqu’à atteindre une liberté insurpassable et une perfection méthodologique, mais de l’autre, le nombre des objets dont l’étude représente un intérêt véritable pour la culture intellectuelle ne s’accroît pas à la même cadence, ainsi les efforts de la philologie se muent en micrologie, en pédantisme et en travail sur l’inessentiel – comme une méthode qui tourne à vide, une norme objective continuant de fonctionner sur une voie indépendante qui ne rencontre plus celle de la culture comme accomplissement de la vie. Dans beaucoup de domaines scientifiques s’engendre ainsi ce que l’on peut appeler le savoir superflu […]. Cette offre immense de forces jouissant également de faveurs de l’économie, toutes bien disposées, souvent même douées, pour la production intellectuelle, a conduit à l’auto-valorisation de n’importe quel travail scientifique dont la valeur, précisément, relève souvent d’une simple convention, même d’une conjuration de la caste des savants.

La recherche entre alors dans une phase tragique. Plus les institutions produisent, plus il semble impossible d’assimiler cette production aux fins d’une contribution sensée, et ainsi de suite. La production culturelle quitte alors les gonds subjectifs pour se soumettre aux impératifs autonomes de la recherche institutionnalisée.

date:

27/10/2015 – 12:43 Alain Deneault