Newsletter du 28/10/2016 no-transat.be le combat n’est pas terminé !

CETA & TTIP

le combat n’est pas terminé !

L’origine du combat

En 2011, lorsque nous lancions la plateforme No Transat ! pour alerter des dangers de possibles tractations politiques entre l’Union européenne et les états-Unis (tractations faites à la demande de puissantes multinationales), on pouvait nous prendre pour des illuminés (le TTIP n’avait pas encore d’existence officielle) ou de doux rêveurs (comment allions-nous intéresser l’opinion publique ET les acteurs politiques aux enjeux démocratiques, écologiques et sociaux de tels accords négociés en secret dans de hautes sphères ?).

En 2013, le lancement officiel des négociations sur le TTIP nous donnait raison sur le 1er point (non, nous n’étions pas des illuminés…) tandis que de nombreux mouvements sociaux – à commencer par l’Alliance D19-20 – décidaient d’entrer dans la danse militante contre l’austérité et le TTIP. Quant au CETA, le « petit » frère du TTIP, on doit sa découverte à la vigilance du CNCD.Tous ensemble, nous avons milité durant ces années pour faire sortir de l’ombre les enjeux citoyens de ces traités, sans jamais ménager ni notre peine intellectuelle (analyse et décryptage des textes) ni notre temps militant (conférences et formations, actions et manifestations, auditions parlementaires…). Récemment, le collectif www.stopttip.be a vu le jour, incluant en son sein tout ce que la société civile belge (francophone et néerlandophone) compte comme organisations militantes (syndicats, mutuelles, ONG, asbl défendant les droits de l’homme, le social ou l’environnement).

Oui mais… Tout ça pour conduire à quoi ?

Quels résultats concrets ?

La 1ère avancée obtenue par la mobilisation anti-CETA/TTIP fut de convaincre la presse d’arrêter de copier/coller les déclarations lénifiantes de la Commission européenne, pour laisser place à quelques arguments contradictoires. Certes, les médias n’ont jamais vraiment parlé de nos griefs à l’encontre du shopping législatif ou de la coopération réglementaire prévue par le CETA et le TTIP, mais ils ont quand même abondamment parlé du problème des Tribunaux d’arbitrage privés, découvert le principe des listes négatives (libéralisant par défaut tout secteur non protégé par un gouvernement au moment de la signature de l’accord) et donné du crédit aux risques de nivellement par le bas de normes sociales, sanitaires et écologiques.

Une 2ème avancée obtenue par la mobilisation anti-CETA/TTIP fut d’imposer à la Commission européenne une première réforme – certes cosmétique – des Tribunaux d’arbitrage, le RDIE (Règlements des Différends Investisseurs-états) laissant place à l’ICS (Investment Court System) avec davantage de transparence dans la procédure et la possibilité d’aller en appel des décisions. Le système n’en reste pas moins une « justice sur mesure » trop favorable aux multinationales.

Autre victoire sur la Commission européenne : poussés dans le dos par leur opinion publique, plusieurs états (dont l’Allemagne) ont fait savoir qu’ils voulaient que le CETA soit reconnu comme un accord « mixte » (c’est-à-dire mettant en jeu des compétences européennes ET nationales). La mort dans l’âme, la Commission européenne s’est résignée à cette proposition (qui impliquaitipso facto de prendre en compte l’avis des Parlements nationaux) sans s’imaginer un seul instant que cela pourrait bloquer la procédure de ratification dès son arrivée en Conseil européen. Mais voilà : alors que l’unanimité des états-membres était requise pour dire oui à cet accord mixte, plusieurs entités fédérées belges (Parlement wallon, Parlement bruxellois, Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles) ont fait savoir que leur opposition au CETA, exprimée de longue date, n’avait pas changé d’un iota.  Et ce fut l’ouverture d’un psychodrame…

Côté officiel, les pleurs et lamentations ont côtoyé les pressions, ultimatums et autres couteaux sous la gorge de l’entité honnie entre toutes : le gouvernement wallon. Pour nous, ce fut une sacrée victoire : alors que les traités bilatéraux d’investissements passaient généralement le cap du Conseil européen comme une lettre à la poste, un gouvernement élu s’opposait enfin à la ratification du CETA ! Et provoquait un débat public qui a fait la une des journaux du monde entier… C’est, en soi, une immense victoire pour nous tous qui mobilisons contre le CETA, TTIP et autres TISA depuis des années. 

Mais, aujourd’hui, que penser de l’accord « CETA bis » négocié par la Région wallonne avec le Canada, la Commission européenne et les autres entités décisionnelles belges ?

Qu’a obtenu le gouvernement wallon (et les autres entités fédérées) ?

Négocié par le gouvernement wallon avec le Canada, un « Instrument interprétatif commun » va être annexé au CETA. Valable pour toutes les parties prenantes de l’accord, ce document important va limiter la casse « libéralisation / privatisation / mise en concurrence » dans des secteurs importants : marchés publics, secteur de l’eau, services publics et (pour la seule Belgique) sécurité sociale. Dans tous ces domaines, le gouvernement wallon semble avoir obtenu[1] de sérieuses garanties pour les autorités publiques à pouvoir réguler (y compris en renationalisant des secteurs privatisés) en fonction de l’intérêt général. De même, les tristement célèbres Tribunaux d’arbitrage privés vont devoir être revus, dans le but d’en faire des Tribunaux pleinement publics, priés de ne pas accepter les plaintes abusives des multinationales (face à des législations sociales ou environnementales). Si on doit saluer cette avancée, le problème de base n’a pas changé : on crée un système judiciaire spécialement dédié aux conflits états-Investisseurs, et seuls ces derniers peuvent déposer plainte en prenant pour référence juridique les traités commerciaux internationaux (dont l’ADN est bien plus favorable aux investisseurs que celui des Constitutions nationales). Enfin, l’accord belgo-belge stipule que la Belgique demandera à la Cour de Justice européenne de se prononcer sur la légalité des nouvelles procédures d’arbitrage, tandis que les Régions pourront imposer à la Belgique de ne pas ratifier définitivement le CETA en cas d’évaluation négative dans les mois ou les années qui viennent.

Que reste-t-il comme problèmes ?

Ces aménagements du texte ne sont pas rien. Ce sont des « avancées » qui limitent sérieusement la « casse sociale » initialement promise par le CETA. Ce dernier est-il pour autant un bon accord politique qu’on devrait s’empresser de ratifier ? Plusieurs raisons nous poussent à dire « pas si vite ! ».

Premièrement, c’est durant une petite dizaine de jours que les négociateurs bruxellois et wallons ont cherché à aménager un texte négocié durant plusieurs années et… long de 1.600 pages. Il est difficile, dans un tel contexte, de modifier en profondeur les lignes de force initiales du CETA.

Sans rentrer dans tous les détails, on peut dire que les enjeux suivants restent problématiques :

1)      Le « shopping législatif » sort renforcé : aujourd’hui, le marché unique européen met déjà en concurrence les systèmes fiscaux, sociaux et environnementaux non harmonisés à l’échelle européenne. Plutôt que de solutionner ce problème crucial en optant (par exemple) pour une harmonisation fiscale, l’Union européenne va élargir le shopping législatif au Canada en ratifiant le CETA (et à d’autres pays au fur et à mesure que de nouveaux accords de « libre-échange » seront engrangés) ;

2)      Le problème des listes négatives demeure : si certains domaines importants (sécurité sociale, services publics, marchés publics) ont été préservés grâce aux négociations imposées par la Région wallonne, il n’en reste pas moins que le principe des listes négatives (qui font de la libéralisation et de la mise en concurrence le principe de fonctionnement « par défaut » de l’économie) reste acté dans le CETA. Ce qui constitue un important recul par rapport aux anciens traités internationaux ;

3)      La coopération réglementaire fait toujours du CETA un accord vivant : même si elle n’a passtricto sensu force de loi, la coopération réglementaire ouvre une sorte de droit de négociation permanent à des instances technocratiques UE-Canada dans de nombreux domaines ayant un impact sur l’emploi, l’environnement ou notre alimentation. Qui plus est, des principes telle que l’évaluation « coût-bénéfice » des « obstacles non-tarifaires » (sic) au commerce ou la volonté de traquer les « coûts inutiles » de recherches scientifiques menées séparément en Europe et au Canada poussent clairement à confier davantage d’initiatives, de discussions et de négociations à des instances transatlantiques, opaques et non élues, loin de tout contrôle démocratique ;

4)      L’enjeu climatique : alors qu’il faudrait réduire de toute urgence l’empreinte écologique de l’humanité et le réchauffement climatique (qui créent déjà des drames sociaux et des réfugiés climatiques), le CETA continue d’internationaliser des secteurs d’activités (notamment l’agriculture) au détriment de l’emploi local et du contrôle des émissions de CO2. C’est, en soi, parfaitement absurde !

Quel bilan, quel avenir ?

On doit saluer le travail fait par les Parlements wallon et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et les gouvernements qui s’en sont faits les porte-parole, car ils ont été les seuls à oser mettre le doigt sur certaines « questions qui fâchent », quitte à s’attirer moult critiques et pressions diplomatiques, affairistes, médiatiques…

À l’inverse, les « avancées obtenues » n’empêchent pas le CETA de porter certains défauts et déséquilibres inhérents à son acte de naissance (des années de négociations opaques, menées par des technocrates à la demande de firmes multinationales).

En 2011, nous avons été parmi les premiers à lancer l’alerte.

Aujourd’hui, nous continuerons à faire un travail d’analyse et de vulgarisation, notamment pour expliquer de façon simple et accessible les enjeux démocratiques, écologiques et sociaux de ce « CETA bis ».

Demain, avec toutes celles et tous ceux qui le désirent, nous continuerons à mobiliser pour obtenir davantage de changements et de meilleures réformes dans la manière d’organiser le commerce mondial. Ce qui, en l’état, continue de passer par le refus des CETA, TISA et autres TTIP.


[1] La formulation se veut prudente… étant donné le peu de temps pour prendre connaissance des documents (et leur articulation juridique avec le Traité en lui-même…).

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Pierre Rabhi, chantre d’une écologie inoffensive?

20 OCTOBRE 2016 | PAR JADE LINDGAARD Médiapart

Paysan ardéchois originaire du Sahel et pionnier de l’agroécologie, Pierre Rabhi est devenu un « emblème » écolo-médiatique. Que s’est-il passé ? Une enquête de laRevue du Crieur dont le numéro 5 sort le 20 octobre.

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À l’automne 2015, les promoteurs de soirées de musique électronique se frottent les yeux en observant la liste des meilleures ventes sur digitick, le site de billetterie électronique : Pierre Rabhi figure dans le Top 10 du clubbing. Sa conférence sur la « ( R )évolution intérieure » au Kursaal de Besançon talonne une fête prévue au Yoyo, la boîte branchée du Palais de Tokyo. Les relations entre l’agroécologie ( qui consiste à penser des systèmes de production agricole préservant l’écosystème ) et la culture DJ ne semblent pas avoir prospéré au-delà de cette rencontre fortuite. Mais l’anecdote est le signe surréaliste d’un succès d’audience bien réel, et inédit pour un penseur si critique de la société de consommation.Le paysan et pionnier de l’agroécologie rencontre un succès à nul autre pareil quand il passe à la télévision, offrant des records d’audience aux émissions qui l’invitent. Ses conférences, souvent payantes, se tiennent à guichets fermés. En janvier 2016, sa conférence au Trianon de Paris sur le « sens de la communauté » fait salle comble : les mille places, vendues quinze euros pièce, s’écoulent en trois jours. D’après son entourage, il reçoit près de mille sollicitations par an pour intervenir en public.

Ses ventes de livres atteignent des records : 315 000 exemplaires en poche pour son témoignage et manifeste Vers la sobriété heureuse ( sorti en avril 2010 ), 102 000 exemplaires pour la version en poche du Manifeste pour la Terre et l’humanisme ( 2011 ), 91 000 exemplaires pour son livre d’entretiens avec le journaliste Olivier Le Naire ( 2013 ), Pierre Rabhi, semeur d’espoirs. Dans l’immense librairie arlésienne d’Actes Sud, vaisseau amiral de son éditeur, les ouvrages de Rabhi et de la collection « Domaine du possible », dirigée par l’association qu’il a cofondée, les Colibris, occupent toute une table.

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Sorti en décembre 2015, en pleine COP21, le sommet de l’ONU sur le climat, le film Demain, qui documente « des solutions qui existent partout dans le monde » a été vu par plus d’un million de spectateurs et couronné par un César. Le documentaire, coréalisé par son ancien collaborateur Cyril Dion, cofondateur des Colibris, est irrigué par la vision du monde de Pierre Rabhi, figure centrale parmi les personnalités qui y sont interviewées.Pierre Rabhi n’était pas présent à la cérémonie des César mais, au fil des ans, le succès d’audience du paysan et penseur ardéchois s’est accompagné d’une fréquentation soutenue des riches et célèbres. Il publie un livre avec Nicolas Hulot ( Graines de possibles, en 2006 ). On aperçoit sa frêle silhouette dans un clip ( « Si jamais j’oublie » ) de la chanteuse Zaz, l’une des célébrités qui apporte son soutien aux Colibris, au côté du moine bouddhiste Matthieu Ricard, du journaliste télé Frédéric Lopez, des comédiennes Mélanie Laurent et Marion Cotillard.

Fin 2015, le magazine Vanity Fair publie une enquête sur la ronde insensée de mondanités dans laquelle virevolte le défenseur de l’insurrection des consciences : soirée avec Leonardo Di Caprio à Saint-Tropez en présence de Sylvester Stallone, Elton John et Naomi Campbell ( prix de la place : entre 7 500 et 150 000 euros selon l’article ), rencontre avec de grands patrons ( boulangeries Paul, McDo France, vente-privée.com ), promesse de financements faramineux par le fonds d’investissement Colony Capital.

La contradiction entre, d’un côté, le message de sobriété, d’humilité face à la beauté de la nature, et de devoir de transformation sociale porté par le paysan et, de l’autre, ses fréquentations élitistes et cette appétence pour le luxe trouble son image de vieux sage et interroge son rôle : Pierre Rabhi est-il un extraordinaire diffuseur de radicalité décroissante ou un personnage démonétisé qui ne sert qu’à rassurer le système, en jugeant que la transformation de soi pourrait suffire à résoudre les crises écologiques ?

Portrait extrait du film "Pierre Rabhi, au nom de la Terre", de Marie-Dominique Dhelsing (2013)Portrait extrait du film « Pierre Rabhi, au nom de la Terre », de Marie-Dominique Dhelsing (2013)

À près de quatre-vingts ans, Pierre Rabhi a passé beaucoup plus de temps les pieds dans la terre et le visage au vent que dans les sauteries de la jet-set. Il est avant tout – avant de faire le buzz et de se voir qualifié d’« icône green de Marion Cotillard » par Madame Figaro – un pionnier de l’écologie en France. Au départ, il se fait connaître par sa défense et sa pratique de l’agroécologie – dans l’un de ses premiers livres, L’Offrande au crépuscule, il parle encore d’« agrobiologie » – depuis sa ferme de Montchamp, en Ardèche. Alors qu’agriculteurs et défenseurs de l’environnement s’affrontent autour de l’usage des pesticides et de la mécanisation des parcelles, il propose une synthèse très singulière entre la culture de la terre et l’écologie.

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Sur le sol pierreux du plateau ardéchois, il monte avec son épouse Michèle, au début des années 1960, un élevage de chèvres, plante des vergers et réussit à jardiner. Il n’est pas du mouvement hippie et ne participe pas à l’occupation du plateau du Larzac contre un projet d’extension de base militaire. Il se dit plus influencé par sa pratique agricole que par les livres, à l’exception de La Planète au pillage de Fairfield Osborn, un essai qui, dès 1948, alerte sur la destruction de la planète par les humains, et des ouvrages du penseur mystique indien Jiddu Krishnamurti, qui prône la méditation pour mieux se comprendre et comprendre le monde.Dans la France de l’après-68, les techniques de ce paysan atypique, né dans le sud de l’Algérie, suscitent la curiosité. Il commence à donner des conférences et intègre le Centre de relations internationales entre agriculteurs pour le développement ( CRIAD ). Influencé par Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie et inventeur d’une méthode d’agriculture en biodynamie ( qui pense la nature comme un ensemble ), il fait l’expérience de l’importance du compostage pour fertiliser la terre, du rôle de l’humus dans la naissance des végétaux. Il condamne l’usage des pesticides et des herbicides, destructeurs de l’harmonie écosystémique par la camisole chimique qu’ils imposent au vivant.

Le discours de Rabhi tranche alors avec la doxa productiviste de la politique agricole commune : le label « Agriculture biologique » est encore loin d’avoir été diffusé et José Bové n’a pas encore entrepris de démonter le McDo de Millau. La clarté des propos de l’Ardéchois, son vocabulaire imagé, son sens de la narration et son charisme personnel lui permettent de toucher un auditoire élargi. Dans les années 1980, il développe un centre de formation à l’agroécologie au Burkina Faso, à Gorom Gorom, grâce à un tour-opérateur épris d’Afrique et rencontre Thomas Sankara, le leader révolutionnaire assassiné peu après. En 1997, l’ONU le désigne expert en sécurité et salubrité alimentaires. En revanche, le milieu scientifique de l’agroécologie, en plein essor, ne reconnaît pas son apport. En retour, Pierre Rabhi ne se donne jamais la peine de citer des travaux de chercheurs.

Très tôt, il opère l’autre synthèse qui va lui donner un écho bien au-delà des cercles du développement : il relie l’agroécologie à la « mutation des consciences », la transformation de soi pour obtenir un monde meilleur. Dans un documentaire tourné en 1990, Les Artisans de la terre, il commence à employer une phrase qui va devenir un de ses mantras : « On peut faire de l’agriculture biologique et exploiter ses voisins. »L’enjeu n’est donc pas seulement l’environnement ; il est aussi moral et spirituel.

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À force d’interventions publiques, il trouve son tube, repris en boucle au fil des ans : le mythe du colibri. « Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux, terrifiés et atterrés, observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : “Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ?” “Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part.” »Pas un site sur les alternatives, pas un blog de permaculture, pas une liste de diffusion écolo qui ne cite aujourd’hui ce conte – sans que son origine amérindienne n’ait été certifiée. Pour la communauté des écologistes, il est devenu une oriflamme et une pierre de Rosette, un signe de reconnaissance et une clef d’interprétation. Pourtant, cet hymne à l’importance de l’action individuelle porte un message à double tranchant : certes, le petit oiseau héroïque fait sa part, mais il échoue à éteindre le feu. Si elle consiste à dire qu’il suffit d’agir sans chercher à transformer le monde, cette histoire n’incite-t-elle pas à accepter l’échec collectif pour empêcher la prédation de la planète ?

« Je sais que je n’éteindrai pas le feu tout seul, mais je suis en cohérence avec moi-même et je ne suis pas resté à geindre », nous répond Pierre Rabhi. Et si cela ne change pas le système ? « Si on est cohérent avec soi-même, si. » Mais s’agit-il d’être chacun à la hauteur de son époque moralement ou d’arrêter la destruction du monde ? « Si personne ne commence, ça ne changera jamais. Être vivant, c’est affirmer. Je n’ai pas été le moulin bêlant qui se lamente sur le monde qui va mal. Les lamentations, ça remplit les bibliothèques. » Tous ces individus qui se transforment eux-mêmes sans arrêter l’incendie, cela ne vous pose pas de problème ? « Ça ne me pose pas de problème car je ne suis pas Dieu. Si j’étais Dieu je changerais les choses. Je ne suis pas Dieu. »

S’occuper de soi avant de vouloir œuvrer à la transformation de la société : cette approche peut susciter des effets politiques équivoques. La tension entre une forme d’égo-spiritualité et l’appel au changement systémique parcourt toute l’œuvre de Rabhi et de l’écosystème associatif qu’il a bâti autour de lui.

L’insurrection des consciences

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Paysan et orateur, porté à l’introspection et communicant redoutable, père de famille nombreuse ( cinq enfants ) et bête de scène, Pierre Rabhi se construit, volontairement ou non, un personnage absolument atypique. Il publie beaucoup, en répétant souvent la même chose. Jamais théoriques, ses textes mêlent témoignages personnels, choses vues lors de ses voyages et réflexion sur le cours des choses, comme dansL’Offrande au crépuscule, sans doute l’un ses plus beaux livres, dans lequel les éléments naturels sont décrits comme des personnages féériques.

Que dit Pierre Rabhi au fil de ses innombrables ouvrages et conférences ? Que la modernité est une imposture. « L’idéologie la plus hypocrite de l’histoire humaine » écrit-il dans Vers la sobriété heureuse, en ajoutant que « c’est à cette arrogance totalitaire que nous devons l’uniformisation et la standardisation du monde d’un pôle à l’autre ». Qu’il faut remettre l’humain au centre mais rompre avec l’anthropocentrisme : vivre en harmonie avec la Terre et ses créatures. Il prône un humanisme ainsi défini : « L’histoire de l’humanité a généré des valeurs dont la nature transcendante est reconnaissable au fait qu’elles contribuent à une authentique humanisation du destin collectif. Elles participent à l’instauration de l’unité, de la solidarité et à la convivialité du genre humain. »

Il explique qu’il faut prendre acte de la finitude du monde et limiter ses besoins : aller vers la « sobriété heureuse », expression utilisée dès 2002 à la place de « décroissance », jugée trop agressive, alors qu’il projette de se présenter à l’élection présidentielle – mais il échoue à recueillir les 500 signatures nécessaires. La sobriété heureuse « peut être considérée comme une posture délibérée pour protester contre la société de surconsommation ; c’est dans ce cas une forme de résistance déclarée à la consommation outrancière. Elle peut être justifiée par le besoin de contribuer à l’équité, dans un monde où surabondance et misère cohabitent. Le monde religieux en a fait une vertu, une ascèse. En réalité, c’est un peu tout cela, mais plus que cela », écrit-il.

Pour y parvenir, il prône la transformation personnelle, l’« insurrection des consciences », dont il avait fait son slogan de précampagne en 2002, entendue comme transformation de soi pour obtenir un monde meilleur. Dix ans avant Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, il enjoint déjà à chacun de se soulever. Mais contre qui et contre quoi ?

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Toute son œuvre constitue une critique du règne de l’argent et de ce que Pierre Rabhi désigne par le « lucre ». Mais il ne parle jamais de «capitalisme » car, à ses yeux, « cela ne définit rien du tout. C’est une sémantique liée à une histoire qui ne me convient pas ». Il défend la pauvreté comme « valeur de bien-être », en référence à Majid Rahnema, autre auteur Actes Sud – où il a notamment fait paraître La Puissance des pauvres –, ancien diplomate iranien auprès de l’ONU, qui distingue la pauvreté de la misère, destructrice et aliénante.

Pierre Rabhi livre aussi une critique de l’Occident et de la colonisation comme sources d’accaparement des richesses naturelles et de destruction des modes de vie des peuples. Fils d’un forgeron du sud de l’Algérie, il parle souvent de l’Afrique, des désastres de la sécheresse sahélienne, de l’impératif moral de lutter contre la faim dans le monde. Il fustige « la célébration d’un démiurge occidental autoproclamé, un être qui s’est voulu l’égal des dieux de l’Olympe par la seule puissance de la raison », à l’œuvre dans l’idée de progrès et la manière dont la colonisation l’a instrumentalisée.

Ses écrits constituent enfin une ode à la beauté de la terre et des hommes, à l’importance de la poésie.  « C’est sous l’inspiration d’une rationalité sans âme que s’est construit le monde actuel. Il est comme dépoétisé, préposé à l’ennui et au désabusement » écrit-il. Pour lui, « les gens sont dans une telle pénurie de beauté, de mystère, de choses qui dépassent le factuel. Notre corps est gavé mais notre âme est affamée ».

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La dimension spirituelle, les références à une transcendance sont constantes dans ses interventions, sans qu’il n’y ait aucune référence religieuse explicite. Rabhi raconte avoir été élevé dans la religion musulmane avec ses parents naturels, puis catholique dans sa famille d’adoption, des Français d’Algérie. Dans le documentaire de Marie-Dominique Dhelsing réalisé en 2013, Au nom de la terre, il explique: « Nous sommes dotés de la capacité d’admirer et si cette capacité d’admirer, nous ne la mettons pas en valeur, la vie n’aura pas, pour moi, tout le sens qu’elle devrait avoir. »

Dans cet alliage d’idées fécondes sur l’interdépendance des êtres vivants et de poncifs sur la beauté du monde d’avant la modernité surnagent des formules et des anecdotes qui font mouche : « prendre conscience de son inconscience », « la puissance de la modération», « jardiner, c’est refuser le système », « je n’aime pas le terme “ prise de conscience ”, il me rappelle l’électricité », « la nourriture est si toxique, qu’au lieu de dire bon appétit, on devrait se souhaiter bonne chance ». Il répète les mêmes récits depuis des décennies : comment le Crédit Agricole lui a refusé un prêt bancaire pour s’installer dans sa ferme afin de « ne pas l’aider à se suicider», ou comment lui, le petit Sahélien, a dû ânonner « nos ancêtres les Gaulois »sur les bancs de l’école coloniale.

Résonne aussi une ritournelle antimoderne dans son expression, ces phrases à la composition classique, ce vocabulaire choisi et désuet qu’il incarne jusque dans sa tenue vestimentaire, chemise à carreaux sur bleu de travail. On lit rarement sous sa plume les expressions «taux de chômage », « étude épidémiologique », « réforme de la politique fiscale »… À ces sujets spécifiques, il préfère les formulations intemporelles de « terre nourricière », « biens communs », ou « faire lever la terre comme le boulanger fait lever le pain ». Selon Erwan Lecœur, ancien salarié des Colibris, aujourd’hui directeur de la communication du maire de Grenoble, « Pierre Rabhi, c’est un anachronisme rattrapé par l’air du temps ».

Pierre Rabhi est perçu comme le pape des initiatives individuelles et de la joie de vivre au grand air, le Bisounours de la décroissance. Ses éditeurs et les associations dont il est proche communiquent sur son « savoir-faire » et son message d’espoir. Pour beaucoup, son discours est porteur de renouveau et d’engagement. Pourtant, malgré le sourire doux et les yeux joyeux qu’il arbore sur la plupart de ses portraits, Pierre Rabhi développe une vision profondément pessimiste sur le devenir du monde. Selon lui, « le chaos, c’est soit le désastre définitif, et on n’en sort pas. Soit c’est la renaissance d’autre chose. Nous sommes dans une phase de chaotisation générale, le modèle de société sur lequel on a tout fondé arrive à sa fin ». Dans un livre d’entretiens, il affirme : « L’espèce humaine souffre d’un handicap terrible : elle sait qu’elle va mourir. »

La galaxie Rabhi

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Pour comprendre comment se diffusent les idées de Pierre Rabhi, il faut élargir la focale. Depuis les années 1990, il a bâti et suscité autour de lui un enchevêtrement de structures associatives : centres de recherche et de formations ( Terre et humanisme, centre des Amanins ), écoles ( école des Colibris, école Montessori fondée par sa fille en Ardèche ), éco-village ( le Hameau des Buis ), collection de livres ( « Domaine du possible » chez Actes Sud ), magazine (Kaizen ), outil de mise en réseau (les Colibris )…

Cet ensemble constitue un véritable microcosme dédié à l’expérimentation sociale des idées défendues par le paysan, mais aussi par les mouvements de transition écologique et citoyenne, notion popularisée par le militant britannique Rob Hopkins. Cet écosystème humain, où relations familiales, amicales, militantes et professionnelles se confondent souvent, constitue à la fois un laboratoire de mise en pratique, un écrin de créativité tous azimuts et une zone d’influence. Les acteurs de cette communauté partagent l’idée que le système est à bout de souffle et que, pour ne plus en souffrir, il faut se transformer soi-même et s’ouvrir aux autres, agir localement et adopter un mode de vie cohérent avec la lutte contre le dérèglement climatique.

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Créée en 2007, basée à Paris, l’association Colibris a été pensée par son cofondateur Cyril Dion comme une plateforme pour mettre en lien les personnes cherchant à agir et celles déjà impliquées dans des initiatives alternatives : énergies renouvelables, microcrédit, jardins partagés, éducation populaire ou alternative, monnaies locales… C’est un outil d’animation sociale qui lance des campagnes  «Tous candidats » en 2012, pour célébrer la créativité de la société civile, «Transformons nos territoires » par le biais de forums locaux, la « (R)évolution intérieure »… ) et sert de point de ralliement local à des personnes soucieuses d’agir mais sans expérience ni repère militants. Partageant le constat d’échec civilisationnel de Pierre Rabhi, Cyril Dion souhaitait proposer des perspectives d’actions à ses concitoyens pour ne pas sombrer dans le catastrophisme. Mais, en 2013, il quitte l’association à la suite d’un burn-out, avant de se lancer dans la coréalisation, avec Mélanie Laurent, du film Demain.

Son successeur, Mathieu Labonne, ancien ingénieur de recherche spécialiste du climat devenu consultant, explique que les Colibris ne sont « pas le mouvement de Pierre Rabhi. Il est notre source d’inspiration et le cofondateur du mouvement. Mais on est plus vaste ». Quinze permanents s’activent dans la structure centrale parisienne et des groupes locaux s’autogèrent à Bordeaux, Strasbourg, Lyon, Nancy…

Selon M. Labonne, ils sont « la 5e ONG la plus influente de France, au même niveau que Greenpeace, devant le Secours populaire et Emmaüs ». Comment le mesure-t-il, puisqu’ils n’ont pas de membres encartés ? Par le nombre de leurs followers sur Facebook, indique-t-il : 206 000. Évaluation fragile car personne ne sait réellement si l’influence d’une structure peut se mesurer à sa seule présence sur les réseaux sociaux. Le nombre de cotisants, en tout cas, est bien moindre : 4 500 début 2016. À neuf euros par mois la contribution, ce sont 480 000 euros qui sont versés annuellement aux Colibris, soit presque la moitié du budget global ( environ 1 million d’euros ). Le reste provient de dons, du soutien de la fondation MACIF, des droits d’auteur de leurs livres et de leur boutique en ligne, dont les publicités assaillent l’internaute quand il se rend sur leur site. Ils ne refusent pas par principe les subventions : « Ce n’est pas une ligne rouge. Mais il y a des conditions à la coopération. »

Les Colibris constituent un espace singulier dans le paysage associatif français : à la différence des grandes ONG écologistes ( FNE, FNH, WWF… ), ils ne pratiquent pas le plaidoyer auprès des cabinets ministériels pour défendre telle ou telle mesure. On ne les voit jamais en manifestation et ils ne participent pas aux fronts unitaires des organisations s’identifiant comme faisant partie du mouvement social – ils n’étaient pas membres de la Coalition Climat 21, qui regroupaient en 2015 plus de cent trente structures de la société civile pour le climat, car il n’y avait à leurs yeux rien à attendre du sommet onusien.

Pour leur fonctionnement interne, ils suivent les règles de la communication non violente, de la sociocratie ( un mode de gouvernance auto-organisée ) et de l’holacratie ( censée disséminer les mécanismes de prise de décision ). Ainsi prônent-ils le respect du temps de parole, invitent-ils chacun à dire aux autres comment il se sent en début de réunion et à partager ses émotions… Un ancien de l’association lève les yeux au ciel en se souvenant de réunions sans fin, bloquées par un excès de procédures. Un travers qui se retrouve dans bien d’autres espaces militants.

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Loin de Paris, le cœur de la galaxie Rabhi bat sur un plateau du sud de l’Ardèche où se côtoient la ferme familiale des Rabhi, à Montchamp, l’association Terre et humanisme, et un lieu de vie développé à partir de 2001, le Hameau des Buis. En langue Rabhi, on parle d’une « oasis de vie », en référence à la petite enfance du paysan aux portes du désert. On accède à l’écovillage par une petite route qui grimpe entre les murets de pierres. En contrebas, une vallée s’étend à perte de vue, avec sa rivière, ses champs vert vif, ses villages blancs et ramassés, son silence éclatant.

Ce hameau de maisons bioclimatiques ( qui consomment très peu d’énergie et utilisent les matériaux de leur environnement ) et autoconstruites a été fondé autour de l’école Montessori créée par Sophie, la fille de Pierre Rabhi. En cet après-midi de l’automne 2015, nous sommes une vingtaine de personnes à le visiter. Durant l’été, jusqu’à quatre-vingts personnes viennent chaque semaine dans ce haut lieu du tourisme alternatif. « Il n’y a jamais moins de cent personnes par mois », affirme Laurent Bouquet, cofondateur du Hameau des Buis, adjoint des responsables de pôle des Colibris et époux de Sophie Rabhi. La ferme familiale, où ont grandi les cinq enfants, se trouve à moins d’un kilomètre de là.

À l’origine du Hameau, il y avait la ferme des enfants, un centre d’accueil pour les vacances. Mais les débuts sont marqués par une affaire sordide : le premier époux de Sophie Rabhi est condamné en 2004 pour abus sur mineur de moins de quinze ans, une adolescente qui venait y passer ses vacances. Depuis, le couple s’est séparé et un projet d’école a vu le jour. En tout, une cinquantaine de personnes vivent sur place, pour moitié des retraités, pour moitié des familles. Sur les quatre-vingts enfants scolarisés, vingt-deux habitent au Hameau ; les autres viennent des villages alentour. Les repas peuvent être partagés mais sans obligation.

Pierre Rabhi y passe très peu ; il est très protégé par son entourage. Pour habiter au Hameau, les loyers sont d’environ 900 euros par mois. Rien à voir avec les cabanes et les fermes squattées de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou le collectif libertaire de Longo Maï dans le Lubéron. Tout alternatif qu’il soit, le Hameau des Buis s’inscrit dans le cadre de l’économie de marché et s’adresse, de fait, à un public à l’aise financièrement.

La beauté du paysage environnant est à couper le souffle, mais sa tranquillité olympienne est trompeuse. Le Hameau des Buis a poussé sur une terre méfiante à son égard, où l’on sulfate la vigne et s’encarte à la FNSEA. « Les relations avec les élus locaux ont été compliquées. Ça va mieux depuis que Pierre passe à la télé. Quand on est arrivé, notre projet a fait violence. » décrit Laurent Bouquet. L’ancien propriétaire de leur terrain se montre méprisant envers ces « jeunes cons ». Encore aujourd’hui, un chauffeur de taxi exprime l’« image sectaire » des habitants du Hameau véhiculée par certains riverains : « Ils vivent en communauté, apportent leur fric, font payer 600 euros pour apprendre à planter des tomates et touchent des subventions. Ce n’est pas comme ça qu’ils vont nourrir la planète. »

Laurent Bouquet au Hameau des BuisLaurent Bouquet au Hameau des Buis

Pour Laurent Bouquet, membre de la « cellule Pierre Rabhi », dédiée à la diffusion des messages du penseur paysan, « la transition, l’écologie, ça ne sert à rien si tu n’as pas travaillé les relations avec les autres, l’acceptation des différences ».Ainsi, « même si un voisin veut utiliser du Roundup, tant que ce n’est pas interdit, je le laisse faire. Mais on s’organise pour faire autrement ».

En cette fin d’après-midi, Laurent Bouquet fait visiter avec soin les différents lieux du Hameau : école, cantine, nappe d’épuration des eaux, chèvrerie… Il s’arrête dans un verger où poussent des arbres encore jeunes. « Ici, c’était une déchetterie. Le précédent propriétaire y jetait des lits rouillés, du verre et des sacs en plastique. Des ronces partout. Soit tu fais ton José Bové et tu dénonces : “ T’as vu ce con, comme il a pollué ! ”Soit tu dis “ bonjour Monsieur ” et tu dépollues. C’est ce que nous avons fait. Il nous a vus sortir des centaines de litres de sacs en plastique. Un jour, il est venu nous voir pour qu’on lui explique ce qu’on préparait. On lui a dit qu’on allait planter de la luzerne pour commencer à reconstruire le sol. Il nous a apporté de la terre limoneuse pour qu’elle pousse mieux. C’est facile de faire du spectacle, d’insulter les pollueurs. Mais ce qui est efficace, c’est de ne rien dire et de faire. C’est une lutte. Mais de long terme. »

Ce choix de l’alternative positive et cette méfiance envers la contestation placent le microcosme Rabhi en porte-à-faux avec les mouvements militants qui prônent manifestations et désobéissance civile, comme sur les ZAD, pour empêcher physiquement la destruction de l’écosystème. Laurent Bouquet a participé à des collectifs contre les gaz de schiste lorsque des permis de forage avaient été déposés pour des zones en Ardèche : « C’est important mais ça ne suffit pas. Il faut montrer un avenir désirable. Si tu pars le poing levé, ce sera sans moi. Il faut un argumentaire implacable et un plaidoyer. Le levain du changement est là. Faucher des plans OGM et construire une maison bioclimatique, c’est la même chose. Qu’on casse ou construise, il faut faire quelque chose de pédagogique, argumenté, qui fasse envie. »

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À une heure de route de là, dans le département voisin de la Drôme, s’étend le centre des Amanins, fondé grâce à l’argent d’un chef d’entreprise, décédé lors d’une randonnée en 2012, Michel Valentin. C’est un autre centre névralgique de la galaxie Rabhi. En ce mois d’octobre 2015, le séjour « courge à la fête » propose des jeux coopératifs pour les enfants en vacances scolaires. Des séminaires et des forums s’y tiennent régulièrement : pour encourager l’intelligence collective, mieux travailler en entreprise, apprendre à gérer les conflits, apprendre à être heureux… Suivre un forum de cinq jours en pension complète coûte 650 euros par personne – des tarifs solidaires existent. Le stage pour apprendre à créer un éco-projet peut-être financé par Pôle emploi. Le séjour « pause partagée », couronné par une rencontre avec l’illustre paysan, coûte 593 euros pour cinq jours en pension complète.

Faire payer un peu moins de la moitié d’un Smic pour des formations de quelques jours tranche avec la tradition de l’éducation populaire. Est-ce l’acceptation, par défaut, d’un élitisme social ? « C’est le choix d’un modèle économique, afin de ne pas dépendre des dons et du fait de ne quasiment pas toucher de subventions », répond Delphine Fernandez, l’une des permanentes du centre, chargée de sa communication. Tous les salariés ( une vingtaine ) sont rémunérés au même taux horaire ( douze euros de l’heure, bien au-dessus du Smic ), qu’ils soient paysans ou gestionnaires, et travaillent trente-cinq heures par semaines. « Nos tarifs sont révélateurs de ce choix. Les stages sont à la fois une activité économique et la raison d’être de notre projet de transmission », précise la jeune femme qui a commencé aux Amanins dans le cadre d’un service civique.

L'école des Amanins © jade LindgaardL’école des Amanins © jade Lindgaard

Le budget s’équilibre depuis un an. Cinq paysans travaillent en permanence sur la ferme en polyculture, autonome à 85 % pour son alimentation. Des œillets et des tomates poussent sous serre. Un four à bois sert à cuire le pain. « C’est un des principes forts de l’agroécologie, explique-t-elle : valoriser au maximum les ressources sur place et transmettre son savoir pour retrouver sa souveraineté alimentaire. » Là aussi, une école a ouvert ses portes, l’école des Colibris. Elle est sous contrat avec l’Éducation nationale et couvre le cycle élémentaire. Trois structures juridiques se côtoient sur les 55 hectares du domaine : une SCOP ( les salariés possèdent le capital de la structure ), une SCI et une association. En application des idées promues par les Colibris, la règle est de prendre les décisions au consensus, dans le respect du « PFH » : une formule de la novlangue popularisée par les Colibris pour désigner le « précieux facteur humain », c’est-à-dire la bienveillance à cultiver entre les uns et les autres l’atténuation des égos, l’intelligence relationnelle.

Ni de gauche ni de droite

Jargon néo-managérial, exploitation commerciale de l’image et de la présence de Pierre Rabhi, incitations à se « ressourcer » dans un cadre naturel extraordinaire : on est vraiment très loin de l’insurrection, même si elle n’est censée concerner que les « consciences ». Si l’on compare le discours et les expériences pratiques développés par la galaxie Rabhi avec la mobilisation de Nuit Debout, elle aussi en dehors des institutions et des structures partisanes et militantes habituelles, l’écart est béant.

D’un côté, la contestation de la loi travail «et son monde », l’occupation illégale comme théâtre d’action, le rejet du gouvernement et du Parti socialiste comme moteur et la dénonciation de l’oppression capitaliste incarnée par le groupe LVHM, piégé dans le film de François Ruffin Merci patron ! ; de l’autre, le refus de cliver, la recherche du succès commercial, l’envie de travailler avec les patrons et le monde de l’entreprise, la compatibilité affichée avec les riches et les vedettes. Pourtant, les deux espaces mobilisent des énergies individuelles et collectives pour changer le monde. Les acteurs de l’univers Rabhi forment-ils un mouvement social ? Font-ils de la politique ?

La salle de réunion des Amanins © jade LindgaardLa salle de réunion des Amanins © jade Lindgaard

En 2010, le penseur paysan écrivait que « la sobriété heureuse ne peut se réduire à une attitude personnelle, repliée sur elle-même. Partant d’un art de vivre personnel, nous sommes impérativement invités à travailler à la sobriété du monde. En passant de la logique du profit sans limites à celle du vivant, il est question en langage savant de “ changer de paradigme ” ». Mais ce registre de discours ne se retrouve pas dans toutes les expériences menées en son nom.

Selon Mathieu Labonne, « si on veut changer le monde avec une démarche trop militante, ça peut être violent. Un peu triste. Ça peut diviser. Alors que notre idée, c’est que tous les humains aspirent à mieux vivre ». Où s’inscrit-il dans le champ politique ?« Pour nous, le choix ce n’est pas le libéralisme ou la gauche. On a l’impression d’être en dehors de ce champ. Beaucoup de Colibris se disent ni de gauche ni de droite. On propose un système radicalement différent : on met le vivant et l’humain au centre. »Mais se sent-il plus de droite ou de gauche ? « Le système est en train de mourir. Le clivage gauche-droite aussi. Il y a deux voies qui s’ouvrent face à la mort du système : le FN, avec son discours qui fabrique des bouc émissaires, et les Colibris, c’est-à-dire tous les citoyens qui veulent prendre leur part pour changer le système. Si on ne veut pas que le FN arrive au pouvoir, il faut faire de la place aux initiatives citoyennes. »

À titre personnel, Rabhi précise : « Je n’ai jamais appartenu à aucun parti politique. J’ai peut-être eu un peu plus de sympathie pour la gauche parce qu’elle montrait un petit peu plus d’équité, peut-être. Tout est à voir. L’être humain étant ce qu’il est, qu’il soit de droite ou de gauche. »

La réussite commerciale, éditoriale et médiatique de Pierre Rabhi se fonde sur l’influence d’un discours qui séduit une nuée de personnes d’ordinaire non militantes et peu politisées. À la différence des partis écologistes et des ONG de défense de l’environnement, il martèle que la préservation de la Terre-mère est un enjeu moral et spirituel. Cette synthèse particulière entre écologie, morale et transcendance lui ouvre des esprits fermés à la rhétorique anticapitaliste. Alors que la gauche traditionnelle, qu’elle soit institutionnelle ou mouvementiste, reste obnubilée par le cadre collectif, il innove : il s’adresse à l’individu. Il lui affirme qu’il a sa place et son rôle à jouer. Il l’accueille et le bichonne.

Mais cette approche a ses limites : en recouvrant les clivages politiques, Pierre Rabhi et les associations qui l’entourent rompent avec une filiation de luttes dans laquelle ils auraient pu s’inscrire – la décolonisation, le mouvement antinucléaire, le féminisme ( Rabhi rend pourtant hommage aux femmes, en particulier du Sud, dans tous ses livres )… En alimentant l’idée qu’il existe des solutions locales à l’effondrement de l’écosystème et que la crise écologique peut se résoudre par l’ingéniosité humaine et la bonne volonté personnelle, il efface l’importance des mécanismes de domination : de classe, de race, de genre.

Dans ces conditions, même avec la meilleure intention du monde, comment ne pas servir le statu quo en laissant les riches rester riches et polluer la planète ? La notion d’injustice sociale n’apparaît presque jamais dans son discours. L’exploitation des travailleurs précaires non plus, alors qu’ils sont pourtant les premières victimes de l’exposition aux matières dangereuses pour la santé sur leur lieu de travail. Dans la galaxie Rabhi, on lutte contre soi-même et ses propres aliénations, mais pas frontalement contre les « 1 % ».

Portrait extrait du film "Pierre Rabhi, au nom de la Terre", de Marie-Dominique Dhelsing (2013)Portrait extrait du film « Pierre Rabhi, au nom de la Terre », de Marie-Dominique Dhelsing (2013)

L’apolitisme revendiqué de Pierre Rabhi et des associations qui l’entourent prête par ailleurs le flanc à des accusations de confusion idéologique et de porosité vis-à-vis de l’extrême droite. Plusieurs sites d’extrême gauche, de culture libertaire et antifasciste, reprochent ainsi aux Colibris d’avoir invité le blogueur Étienne Chouard au lancement de leur campagne sur la « ( R )évolution » début 2013, malgré ses accointances avec les réseaux d’Alain Soral.

On ne trouve en réalité aucun signe de complaisance des associations liées à Pierre Rabhi avec la mouvance révisionniste. Mais Gabriel, l’un des fils de Pierre Rabhi, prend la défense d’Alain Soral, « un écorché vif, un mal embouché pas mauvais dans le fond », sur son site inter-agir et dans un film sur « l’impossible révolte des peuples d’Occident ». Dans ce dernier, il dénonce les accusations d’antisémitisme, de racisme et de négationnisme – qualifiées de « grossiers amalgames » pour empêcher le public d’écouter leurs arguments – à l’encontre du pamphlétaire, de l’humoriste Dieudonné et de l’éditorialiste Éric Zemmour. Il a aussi relayé un message de la Manif pour tous. Son frère David a, quant à lui, partagé sur sa page Facebook une interview d’Aymeric Chauprade, alors conseiller de Marine Le Pen, par Reopen 9/11, contre l’interprétation officielle du 11 Septembre.

Aucun des deux fils n’occupe de fonction officielle dans les structures associatives liées à leur père, mais ni lui ni les autres responsables n’ont publiquement pris leurs distances avec les interventions des deux jeunes hommes. À force de refuser les clivages idéologiques et les oppositions de principe avec les autres acteurs du champ politique, la galaxie Rabhi se rend plus vulnérable que d’autres aux tentatives d’intrusion et de récupération de mouvements nationalistes et réactionnaires en quête de crédibilité alternative. À titre personnel, le paysan a exprimé publiquement ses doutes sur le Mariage pour tous et s’oppose à la procréation médicalement assistée – mais pas à l’adoption par les couples homosexuels.

Politique des individus

Pierre Rabhi explique que, s’il signe peu de tribunes et ne participe pas directement au mouvement contre les gaz de schiste ou contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, c’est par souci de ne « pas rentrer dans ce rôle de porteur de panache. Chaque fois qu’on m’a demandé de souscrire à une pétition où je me reconnaissais, je l’ai fait. Mais je ne me sens pas de jouer le rôle de l’avant-coureur sur le sentier de la révolte. Si on ne fait pas de travail sur soi-même, sur sa mutation personnelle, ça ne sert à rien. On rentre dans le cycle de la protestation stérile ».

« Si on est d’accord avec une manif, on partage l’info sur notre page Facebook mais on n’appelle pas directement à y participer, explique Marie Papot-Liberal, l’une des animatrices des Colibris à Bordeaux. Contre Monsanto, on ne va pas faire nous-mêmes d’actions contre les OGM mais plutôt inciter les gens à mettre leur argent dans une AMAP. Mettre la lumière sur des actions de remplacement. On veut inciter les gens à changer. Il ne faut pas lutter contre le système mais le démoder. On va publier la liste des marques qui utilisent des OGM ; après, les gens font comme ils veulent. On n’appelle pas au boycott. On ne stigmatise pas. » Se sent-elle de gauche ? « Je me sens citoyenne. Je rêve d’un parti citoyen. »

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Pour Cyril Dion, « il existe une conception de la politique héritière des mouvements et des luttes. Mais, aujourd’hui, notre société est radicalement différente. Elle est extrêmement individualiste, au bon et au mauvais sens du terme. Dans le bon sens, ce sont des individus qui veulent être capables de comprendre ce qui se passe, d’agir, qui veulent se distinguer. L’échec des luttes d’hier, c’est d’avoir cru que l’on pourrait construire un système collectif qui allait marcher pour tout le monde. Ces modes de pensée nient la diversité. Chacun d’entre nous est spécifique, a un talent particulier, a besoin de trouver sa place dans le monde. Pour que les idées de changement parviennent aux gens, cela doit passer par l’expérience. Les grands discours, les grandes idées, ce n’est plus possible. Il ne s’agit pas de savoir si on est d’accord ou pas mais si ça marche ou pas ».

Marie Papot-Liberal raconte que « ce que les gens disent le plus quand ils nous contactent c’est : “ Dites-moi ce que je dois faire. ” Notre idée c’est de retrouver la capacité à être acteur. En réunion publique, on se met tout de suite en groupes de travail. La première fois les gens sont surpris. Ce ne sont pas des conférences. Ça déclenche une envie d’agir qui devient concrète ». Or, à ses yeux, « quand on commence à changer, c’est exponentiel ». Elle décrit un public d’étudiants et de professionnels, des gens stressés qui en ont marre du système et qui veulent davantage de cohérence dans leur vie. « Dans le monde conventionnel, ils se croient seuls, ils n’ont personne à qui parler de ça. Aux Colibris, ils rencontrent des interlocuteurs. »

Pourtant, les grandes victoires des mouvements de libération ont été gagnées par la lutte, la résistance, la désobéissance et l’attaque. Les militants de l’ANC n’ont pas demandé au pouvoir blanc de faire son examen de conscience. Les suffragettes n’ont pas voulu démoder le monopole masculin sur le vote. La limitation des heures de travail, le salaire minimum, l’accès à l’assurance maladie ont été gagnés par le mouvement ouvrier à force de grèves, de manifestations et de négociations collectives. La liberté et l’égalité dont jouissent bien des citoyens des démocraties occidentales aujourd’hui ont été arrachées aux systèmes oppressifs et aux groupes sociaux qui en bénéficiaient.

Si les émissions de gaz à effet de serre causées par l’activité humaine et la pollution de l’écosystème sont en train de bouleverser à jamais les conditions de vie sur terre, quelle intensité de détermination faut-il alors susciter ? S’il faut tout changer à la façon dont nos sociétés produisent, consomment, se nourrissent et se déplacent, peut-on vraiment se contenter d’agir poliment ? Au regard des violences sociales que va, de plus en plus, créer le dérèglement climatique ( destruction de lieux de vie, migrations forcées, perte de terres nourricières, intensification des catastrophes naturelles… ), suffit-il de développer les alternatives au système en place, en laissant prospérer les forages pétroliers, le bétonnage des sols agricoles, la pollution de l’eau et des airs ? Sans horizon collectif et radical, le mouvement galvanisé par le projet d’« insurrection des consciences » n’est pas à l’abri de ne poursuivre d’autre but que de se développer lui-même.

Pour Erwan Lecœur, « Pierre Rabhi et les Colibris sont plus personnalistes qu’individualistes : ils défendent l’idée d’être un acteur et de vivre avec les autres, pas le chacun pour soi. Vous ne devez pas accaparer ce qui appartient à tous. L’idée de l’insurrection des consciences n’est pas révolutionnaire mais évolutionnaire : nous devons changer, être plus intelligents. Quand Pierre Rabhi parle en public, il s’adresse aux personnes qui l’écoutent et réveille chez chacun une part de rêve et d’espoir. Il leur dit qu’ils ne sont pas là pour perdre leur vie à la gagner. Les gens se disent que cet homme s’adresse à la meilleure part d’eux-mêmes ». Cette envie de toucher son auditoire, cette capacité à l’empathie et à tisser un lien émotionnel nourrissent en retour une personnalisation sans limite. D’où la construction d’une image de Rabhi en prophète, sorte de paradoxe pour un mouvement qui critique les apories de la représentation politique.

Face au dérèglement climatique et aux bouleversements écologiques et sociaux qu’il est en train d’engendrer, en appeler à l’insurrection des consciences est-il suffisant ? Attendre la mutation des cœurs et des esprits par la transformation de soi, au prix d’alliances de circonstance, peut sembler une attitude bien timide. Sur le plan de l’organisation sociale et politique, l’utopie proposée est bien faible. En réalité, le récit que déroule Pierre Rabhi depuis plus d’un demi-siècle possède une autre vertu : il reconnaît à chacun sa place et son rôle à jouer dans le réenchantement du monde. C’est sans doute plus sentimental que politique et plus bienveillant qu’offensif. Mais c’est un antidote au défaitisme et au découragement, ces sentiments tristes qui nourrissent le désespoir collectif.