CETA: les 7 vérités

l’Opinion ; 

Beaucoup de fausses informations ont circulé sur l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada

CETA: les 7 vérités

Entré en vigueur en septembre, l’accord de libre échange entre l’Union européenne et le Canada (CETA/AECG) a donné lieu à certaines inquiétudes. L’honorable Pierre Pettigrew, envoyé spécial du gouvernement canadien pour le CETA, exprime ses 7 vérités.

1#Le CETA, porte d’entrée du bœuf aux hormones canadien ? A coup sûr non pour la simple raison que les normes sanitaires européennes restent applicables à tous les produits canadiens. Cela inclut l’interdiction des hormones de croissance et toutes les réglementations sur les OGM.

2#Le CETA, une arme contre l’élevage français ? Le bœuf charolais pas davantage que les autres races ne sont menacés : les quotas d’importations sont limités à 65.000 tonnes par an, dont 45.000 dans le cadre du nouveau contingent offert par le CETA, soit 0,6% de la consommation européenne. A l’échelle européenne, cela représente environ 2 grammes de bœuf canadien par habitant et par semaine, soit moins que le poids d’un pièce d’un centime d’euro.

3#Le CETA, une menace pour l’environnement ? De fait, le CETA a été négocié avant la signature des accords de Paris sur le climat. Mais le Canada s’est engagé à reconnaître et à tenir tous les objectifs de la COP21 ; mieux, certaines normes sont tirées vers le haut, entre autres dans les chapitres sur l’environnement et le développement durable qui établissent une coopération permanente entre l’UE et le Canada.

4#Le CETA, promoteur d’une justice privée ? Non. L’accord crée un tribunal constitué de juges nommés et payés par les Etats, avec possibilité d’appel. Cette instance pourra accorder des dédommagements si une décision publique est considérée comme contraire aux obligations de l’accord, mais en aucun cas invalider une législation. Les multinationales ne vont donc pas imposer leur loi. Avec le CETA, il n’y aura aucun arbitrage privé, contrairement d’ailleurs à la centaine de traités bilatéraux déjà signés par la France, notamment avec la Chine et la Russie.

5#Le CETA, un accord perdant pour la France ? Gagnant, sans aucun doute. La France exporte déjà beaucoup vers le Canada. Et le solde est excédentaire. Avec le CETA, 98% des produits français entreront au Canada sans aucun droit de douane. Ce sera avantageux pour plusieurs secteurs français d’importance comme les produits agricoles transformés, les vins et spiritueux, les cosmétiques, l’industrie pharmaceutique, le textile et habillement.

6#Le CETA, cheval de Troie des multinationales américaines ? Si un produit américain ne fait que transiter par un port canadien, il restera un produit américain, et sera taxé comme tel.

7#Le CETA, au bénéfice de qui ? De la croissance et de l’emploi de toutes les économies signataires. Et surtout des PME, notamment française, qui pourront obtenir une certification reconnue au Canada. Jusqu’alors, seules les grandes entreprises avaient les moyens d’y envoyer du personnel pour obtenir une certification pour leur produit. En outre, les marchés publics canadiens seront désormais ouverts. Les économistes estiment que cet accord permettra d’augmenter de 20% les échanges de l’UE avec le Canada.

En collaboration avec Desjardins.

PLUS DE CONTENUS SUR CES SUJETS
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« La France est saturée de centres commerciaux »

11 juin 2016 / Entretien avec Martine Donnette

Les projets de centre commerciaux géants se multiplient en France. Ils profitent d’une législation très favorable grâce au lobbying des grands acteurs et dans une logique de plus en plus immobilière. Partout sur le territoire, des associations se mobilisent, samedi 11 juin, au mot d’ordre « Des terres, pas d’hyper ! ».

Martine Donnette observe depuis vingt ans la multiplication des projets de centres commerciaux. Commerçante expulsée d’une galerie marchande pour manque de rentabilité dans les années 1980, elle a créé avec son mari l’association En toute franchise. Depuis, elle enquête sur les pratiques des hypermarchés, et défend les petits commerçants. Elle a par ailleurs écrit, en collaboration avec Colette Auger, Seule face aux géants, Max Milo éditions, 2015.

Martine Donnette.

À Reporterre, nous avons suivi la multiplication de ces projets et des luttes qui les contestent, notamment celles mobilisées ce samedi 11 juin. Nous avons décidé de faire le point en les regroupant sur une carte, que nous actualiserons.



Reporterre — Où en est le développement des centres commerciaux en France ?

Martine Donnette — C’est plus de deux millions de mètres carrés par an qui sont autorisés chaque année. À peine un projet est-il terminé qu’on accorde l’autorisation à d’autres à quelques kilomètres de distance. L’année dernière, on comptait au total 66 millions de m² de centres commerciaux. Et encore, c’est sans compter les surfaces de moins de 1.000 m², car les statistiques pour ces petites surfaces ne sont plus mises à jour depuis 2008. Les projets sont de plus en plus pharaoniques, ces centres deviennent aussi ludiques. On y va pour passer sa vie, on y entre à 9 h et on en sort à 21 h. Ce ne sont plus des centres commerciaux pour s’approvisionner, c’est de l’industrie touristique et les gens peuvent venir de loin.

Par exemple, à Nice, le projet du tramway va relier le port, où accostent les bateaux de croisière, et l’aéroport, avec le nouveau centre commercial. La ligne sera directe et les touristes n’iront plus en centre-ville. C’est exactement le même problème à Marseille, où les gens descendent directement des bateaux de croisière pour aller au centre commercial les Terrasses du Port.


Pourquoi y a-t-il plus de centres commerciaux en France qu’ailleurs ?

C’est vrai que nous sommes les champions d’Europe du nombre de mètres carrés commerciaux. C’est que la réglementation est particulièrement favorable. La loi Royer de 1973 avait mis des critères qui contenaient le développement de la grande distribution. Les projets devaient respecter le code de l’urbanisme, et les promoteurs devaient présenter une attestation certifiant que le projet respectait bien le plan local d’urbanisme et d’autres règlements. S’ils ne les respectaient pas, un projet pouvait être refusé. Mais, depuis 1996, ce certificat d’urbanisme n’est plus nécessaire. On peut déposer des projets en zones inondables.

La loi Royer avait aussi instauré des schémas de développement commerciaux avec une densité de mètres carrés en fonction du nombre d’habitants, pour préserver un équilibre entre centre-ville et périphérie. Mais avec la loi de modernisation de l’économie de 2008, Nicolas Sarkozy a fait sauter ce critère. Il a aussi supprimé l’obligation de comparer le nombre d’emplois créés par le centre commercial à ceux détruits en centre-ville. Ou encore retiré la représentation des commerçants dans les commissions d’autorisation de centres commerciaux. Désormais, dans ces commissions, il n’y a plus que des politiques, et on voit le résultat !

De plus, depuis 2014, les associations environnementales ne sont plus considérées comme des personnes ayant intérêt à agir contre les autorisations de centres commerciaux. Elles ne peuvent plus lancer des procédures de recours.

Et enfin, c’est tout nouveau, en mars 2016, le contrôle des surfaces commerciales illicites a été supprimé. Donc si un promoteur construit plus que ce à quoi il a droit, personne ne contrôlera. On se demande pourquoi ils demandent encore des autorisations !


Comment expliquer que cette législation puisse être aussi favorable ?

Les lobbies. C’est la pression des promoteurs qui veulent couler du béton : Bouygues et Vinci sont sur tous les grands projets. Avant, il y avait un prix au mètre carré, l’élu signait, et l’argent allait au parti. Mais depuis la loi anticorruption de Beregovoy, en 1993, on ne peut plus monnayer la signature des élus. Comme on ne pouvait plus contourner la loi, les lobbys ont fait pression pour la modifier. Par exemple, la loi de modernisation de l’économie, on la surnomme la « loi Leclerc » !

Le centre commercial des 3 Fontaines, dans le Val-d’Oise.


Mais la consommation stagne, alors pourquoi continuer à construire, comment gagnent-ils de l’argent ?

Les centres commerciaux sont amortis en cinq, sept ans. Déjà, quand vous achetez quelque chose à 20 euros dans un hypermarché, eux l’auront acheté 3 euros. Ensuite, les centres commerciaux sont détenus par les filiales immobilières d’Auchan, Leclerc, Carrefour, Intermarché, etc. Ce sont eux qui récupèrent les loyers payés par les commerçants dans les galeries marchandes.
Enfin, pour eux le but est de posséder de l’immobilier. Quand on vend de la marchandise, il n’y a pas de garantie, on n’est pas certain qu’elle sera vendue. C’est pour cela que la grande distribution est devenue immobilière, parce que c’est matériel, c’est une garantie de revenu pour les actionnaires. On est dans un système où ils ne parlent que de patrimoine immobilier, de la part que ce patrimoine représente en parts de marché de centres commerciaux. Plus ils en ont, plus ils ont de garanties, et plus ils peuvent obtenir des capitaux pour continuer d’investir.


Cela ressemble à une course infernale, comment peut-on l’interrompre ?

Aujourd’hui, on en est au stade de l’inondation, le territoire est saturé de centres commerciaux. Désormais, à chaque fois que l’un des principaux acteurs dépose un projet, les autres attaquent en justice pour le contester. Car, quand un concurrent arrive, c’est 30 % de baisse de chiffre d’affaires. Ils se battent entre eux. Mais le problème est que, quand il n’y a plus que des gros qui se battent, il ne reste plus de petits. La seule solution, c’est d’unir nos luttes, et notamment de se battre pour que les associations environnementales récupèrent les droits de recours.

  • Propos recueillis par Marie Astier

Les acteurs de l’éolien font leur liste de Noël

Les acteurs de l’éolien ont terminé leurs réflexions sur les mesures de simplification à envisager. Tout est entre les mains du gouvernement. L’arbitrage est attendu pour mi-janvier.
 01 décembre 2017 Florence Roussel
Les acteurs de l’éolien font leur liste de Noël
Le groupe de travail sur l’éolien lancé en octobre a terminé ses réflexions. Lors d’une réunion jeudi 30 novembre, ses membres ont présenté au gouvernement une liste de mesures. L’arbitrage est attendu pour mi-janvier 2018. Cinq thématiques étaient à l’ordre du jour : la simplification des procédures, la protection des paysages, l’éolien en mer, la fiscalité et le repowering. Parmi les mesures sur la table, plusieurs font déjà consensus et pourraient être retenues par le ministère. D’autres, portées par les acteurs de l’éolien, sont encore à défendre.
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La fiscalité et le repowering en bonne voie

Le sujet de la fiscalité est l’un des plus consensuels. L’éolien, comme toute activité économique implantée sur un territoire, génère des recettes fiscales au niveau local : taxes foncières, contribution économique territoriale (CET) et imposition forfaitaire sur les entreprises de réseaux (IFER). A l’heure actuelle, l’IFER est transmise aux établissements publics intercommunaux (EPCI), sans obligation de fléchage vers les communes d’implantation. Selon une étude d’Amorce et de l’Ademe, une éolienne de 2 MW rapporte annuellement près de 20.000 euros aux collectivités territoriales. Au niveau national, c’est plus de 100 millions d’euros qui sont versés aux territoires. Aujourd’hui, un consensus assez général se dégage pour octroyer une part de l’IFER à ces communes d’implantation. Mais des questions restent à lever sur la mise en oeuvre. Faut-il augmenter l’IFER ? Le Syndicat des énergies renouvelables (SER) en est convaincu « A iso-enveloppe, ce fléchage est possible », estime Marion Lettry, déléguée générale adjointe du SER.
Autre sujet qui pourrait avancer rapidement : celui du renouvellement des parcs arrivés en fin de contrat d’achat, avec la mise en place d’une procédure simplifiée pour les prolonger. La procédure du cas par cas plutôt qu’une étude d’impact systématique pourrait être envisagée, avait esquissé Sébastien Lecornu le 20 octobre lors de la première réunion du groupe de travail. « Reste toutefois à définir les seuils », précise Marion Lettry du SER qui demande également « qu’un dispositif économique incitatif pour le renouvellement partiel des parcs éoliens terrestres soit mis en place, afin de permettre une prolongation significative de la durée de vie de ces installations ».

Simplification et souplesse pour les procédures

Concernant le cadre réglementaire, il est question de supprimer un niveau de juridiction afin de raccourcir les délais d’instruction des recours. L’allongement de la durée de réalisation des projets éoliens (6 à 7 ans) s’explique par un traitement de ces recours extrêmement long : deux ans pour obtenir un jugement du Tribunal administratif, un délai un peu moindre pour un arrêt de la Cour administrative d’appel (CAA). L’idée serait de confier une compétence directe aux CAA pour le traitement des contentieux éoliens, comme c’est déjà le cas pour l’éolien offshore.
En matière de raccordement, une série de mesures sont à l’étude par la DGEC pour raccourcir les délais. Le SER demande plus particulièrement une plus grande souplesse sur la révision des schémas régionaux de raccordement (S3REnR) et un rééquilibrage du périmètre des ouvrages entre producteurs et gestionnaires de réseaux..
Pour l’éolien offshore, la discussion est toujours en cours pour dessiner les contours d’une réforme en matière de débat public et des procédures regroupées (permis enveloppe). Dans le cadre du projet de loi pour un Etat au service d’une société de confiance, le gouvernement aura 18 mois pour prendre des ordonnances en la matière. Les mesures actées suite au groupe de travail sur l’éolien seront traduites dans ces ordonnances.
Florence Roussel. Journaliste : Rédactrice en Chef
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Les paysages de l’éolien : on ne peut plus faire sans les citoyens

1er décembre 2017 / Grégoire Souchay (Reporterre)

   

L’impact paysager des éoliennes et l’industrialisation des campagnes qu’elles représentent soulèvent de nombreuses oppositions. La querelle pose une question politique : l’éolien peut-il être autre chose que la poursuite du monde industriel, fondé sur la croissance, la consommation et la marchandisation du bien commun ?

« C’est quand même particulièrement cruel de détruire l’environnement au nom de l’écologie, vous ne croyez pas ? » Michel Broncard, vice-président de la Fédération environnement durable, ne mâche pas ses mots. « Dans toute cette affaire, il n’y a que le vent qui soit propre », lance-t-il. Bien loin des couloirs feutrés du colloque éolien, ils sont plus d’une centaine réunis ce 7 octobre dans le centre-ville de Carcassonne pour une manifestation « contre l’éolien industriel ». Cheveux blancs, pancartes de fortune, mégaphone pour dénoncer la « démocrature », les « soldes du patrimoine »et dire non à l’obstination et aux éoliennes. Cas emblématique de la lutte anti-éolienne dans l’Aude, la situation dans la commune de Bouriège. Comme pour chaque projet faisant l’objet d’une contestation, il faudrait des volumes pour décrire les innombrables épisodes de cette mobilisation, qui dure depuis 2004. Particularités de ce projet : la destruction partielle, en 2013, d’un site archéologique connu, mais jamais fouillé, à Saint-Pierre-le-Clair.

Manifestation à Carcassonne, le 6 octobre 2017.

Malgré un avis défavorable du commissaire enquêteur et de la commission du patrimoine, le préfet a donné son autorisation. Depuis, les recours se sont succédés, leurs rejets aussi, comme dans la majorité des projets éoliens. Mais le retard a fait abandonner plusieurs développeurs : « On en est à la quatrième société », indique Agnès, du collectif du Pont du Rec. La dernière en date, Valeco, a tenté un passage en force en janvier 2017. Mais, pour accéder au lieu d’implantation des éoliennes, il faut emprunter des chemins d’accès étroits situés en partie sur des propriétés privées, dont les habitants ne s’en laissent pas compter. Ainsi est née la première Zad anti-éolien industriel. La tension est montée au fil des semaines jusqu’à aboutir à une confrontation physique entre les opposant-e-s et l’entreprise de transport du matériel, finalement autorisée à passer par la préfecture.

« Le stade ultime du contrôle de l’industrie sur la nature sauvage »

« Ils font la loi et prennent le pouvoir sur la ruralité », soupire Agnès. Bouriège est un cas exceptionnel, mais révélateur de la façon dont se vivent souvent les installations d’éoliennes sur le terrain. À chaque manifestation ou rassemblement similaire, on retrouve les mêmes questions, la même indignation, avec désormais une politisation plus importante. En Lozère, on refuse désormais globalement l’éolien, après avoir vu les effets produits dans le département voisin de l’Aveyron : « Les promoteurs ont toujours réponse à tout, toujours raison, mais nous sommes certain que, si nous les laissons s’implanter, cela va finir ici comme en Aveyron, avec des éoliennes partout, il n’y a pas de frein », se désole Michel Cogoluègnes, de l’association Les Robins de la Margeride, qui constate « les divisions, les haines entre habitants et la disparition de solidarités »dans les villages où l’éolien s’est implanté.

Aujourd’hui, il ne s’agit donc plus seulement de lutter contre « la destruction de nos paysages » et la « baisse de la valeur foncière de résidences secondaires » ou les craintes sur l’activité touristique. Il est plus généralement question « d’abandon des citoyens », contre « le mépris et l’obstination ». Et, à chaque fois, on retrouve mêlées les revendications du « pas chez moi » avec des critiques plus globales du système énergétique et politique, et de plus en plus fréquemment de la part des militants ou ex-militants écologistes. Ainsi Monique, croisée à la manifestation de Carcassonne : « Je faisais du solaire dès les années 1980 » ; mais elle s’indigne de la tournure que prend l’éolien. « On nous vend les éoliennes comme on nous a vendu le nucléaire il y a cinquante ans. » Pour elle, c’est « le stade ultime du contrôle de l’industrie sur la nature sauvage ».

 Un nouveau « paysage » pour l’énergie

La critique « paysagère », souvent évacuée parce qu’elle serait « subjective », a son importance. Mais c’est indéniable, les éoliennes se voient, et de loin. Entre un mât qui culmine à 120 mètres de haut et le clocher de l’église de 12 mètres en surplomb du moindre village, la rupture d’échelle n’a jamais été aussi grande. Est-ce vraiment si laid ? Il pourrait y avoir une forme de beauté dans la machine, l’alignement des parcs, en respect strict des courbes de niveau, cet écartement régulier, mathématique, entre deux mâts. Dans l’Aude, les rapports sur l’impact paysager préconisent désormais de créer des « espaces de respiration » entre les différents parcs déjà installés pour éviter l’effet d’encerclement.

Mise en perspective des éoliennes et du clocher du village d’Avignonet-Lauragais (Haute-Garonne).
Mise en perspective des éoliennes et du clocher du village d’Avignonet-Lauragais (Haute-Garonne).

Pour les développeurs, la critique n’est que peu audible. Ils ont l’impression de faire honnêtement leur travail, de compenser avec toutes les contraintes (environnementale, militaire, patrimoniale, géographique…) pour ne s’implanter que dans de petits espaces où ils tâchent de réduire les impacts au minimum.

Plan de gestion des paysages audois.

Mais, si l’on s’en tient à cela, on reste encore et toujours sur une optique technicienne du paysage et de l’implantation des turbines éoliennes. Alain Nadaï, sociologue au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired), explique la particularité de la France dans son rapport au paysage : « On a une tradition du paysage très visuelle. On considère que ce qu’il y a à protéger dans un paysage, c’est le patrimoine, ce qui est classé. » Alors que dans d’autres pays, comme dans le nord de l’Allemagne, « on pense le paysage comme le lieu de la gestion par l’assemblée des habitants d’un territoire ». C’est justement dans ces régions qu’est né l’éolien industriel, dans des conditions bien différentes. En France, difficile d’intégrer la notion de « paysage du quotidien », toutes « ces manières de s’approprier un environnement, sa perception et la valeur que chacun y met ainsi que les liens sociaux qui s’y nouent ». Balade en famille, point de repère pour se situer dans le monde, moyen de construire des solidarités à l’échelle d’un versant, d’une vallée…

Manifestation Rodez, 21 janvier 2017.

Implanter une éolienne au milieu d’un territoire n’est en cela jamais neutre. « Toute technologie n’est pas un pur artefact technique, elle compose un monde, elle incorpore des options politiques, en requalifiant la connaissance du milieu », souligne le chercheur. On n’a ainsi jamais aussi bien connu l’espace marin que depuis qu’on y fait des études précises en vue de l’implantation de l’éolien off-shore« L’éolien français a été jusqu’ici un éolien privé, de développeurs individuels, qui a du mal à prendre en compte les ressources partagées . »

Il n’y aura pas d’éoliennes partout

Pour le pouvoir politique, cette approche est difficile à saisir. Pour l’heure, on en reste à des objectifs de politique publique, des paliers chiffrés, depuis les lois Grenelle 1 et 2 et la loi de transition énergétique : diminution de 30 % de la consommation d’énergie d’ici à 2030, division par 4 des émissions de gaz à effet de serre et augmentation de la part des renouvelables à 40 % de la production d’électricité à la même échéance. Ces objectifs seront réévalués avec la programmation pluriannuelle de l’énergie qui sera discutée début 2018. L’éolien représente à ce titre l’une des sources principales du nouveau « mix » énergétique.

Les choses évoluent. Si la volonté affichée est de réduire les freins administratifs et de simplifier les procédures de recours, le pouvoir a ouvert avec les lois sur l’économie sociale et solidaire de nouvelles possibilités de participation citoyenne aux projets éoliens. Un fonds de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) serait également à l’étude pour permettre aux collectivités de piloter des projets jusqu’ici entièrement privés. Au ministère, on préfère attendre les résultats des discussions en cours et les premiers éléments de la programmation pluriannuelle de l’énergie pour communiquer sur le sujet.

Sur le terrain, les maigres tentatives de déconcentrer la politique énergétique ont abouti à l’annulation par la justice de quatorze schémas régionaux éoliens, le dernier en date en Languedoc-Roussillon pour « défaut d’évaluation environnementale ». Une décision « qui ne change rien », pour Agnès Langevine, vice-présidente EELV de la région Occitanie, notamment chargée des questions environnementales.

Inauguration de la base de maintenance éolienne de Soubès (Hérault), le 23 novembre 2017. À droite, Agnès Langevine (EELV), chargée de l’environnement de la région Occitanie, aux côtés de Sébastien Steimer, directeur d’Enercon Service France.

Rencontrée à l’occasion de l’inauguration d’une base de maintenance d’Enercon dans l’Hérault, elle affirme l’objectif de devenir la première région d’Europe à énergie positive (soit produire plus d’énergie que la région n’en consomme). L’annulation du schéma régional éolien des anciennes régions n’est pour elle que le résultat d’une « mauvaise interprétation » d’une circulaire de l’État qui pouvait laisser croire que l’évaluation environnementale était facultative. Elle vise plutôt les nouveaux Sraddet (schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires), qui incluront cette fois les analyses environnementales ; et surtout « la région va être pionnière en mettant en place une Agence régionale énergie/climat, qui s’occupera en même temps des énergies renouvelables et de la sobriété énergétique ». On sait aussi qu’il n’y aura pas d’éoliennes partout. De par la contrainte physique de la ressource, des impacts sur le patrimoine, les zones protégées, etc., tout le territoire ne sera pas concerné par la question.

L’implication complète des citoyens dans la décision et les choix communs

Mais si ces ouvertures laissent présager la possibilité du développement moins brutal de l’énergie, elles n’abordent pas la question politique de fond : pourquoi a-t-on besoin de produire cette énergie ? Pour quel développement ou hypothétique « croissance verte » ? Que signifie utiliser la ressource du vent, faire une marchandise de ce qui est un bien commun ? Quel est le sens de créer une continuité d’urbanisme industriel entre les villes de plus en plus peuplées et les campagnes, qui selon les opposant-e-s « deviennent des zones industrielles » de l’électricité ? On ne peut plus écarter d’un revers de la main l’analyse de ceux et celles qui estiment qu’il y aurait là une « colonisation économique d’un territoire » avec des campagnes qui deviennent « des zones industrielles de production d’énergie pour les métropoles ». La critique est celle de l’éolien « et de son monde », et cette forme de production d’électricité, si elle permet en partie de répondre aux défis climatiques et énergétiques, n’est pas nécessairement plus enviable que celui des bétonneurs de tout poil sur le plan social et politique.

Dans son ouvrage Les Illusions renouvelables (éditions l’Échappée), l’auteur libertaire José Ardillo met bien en évidence cet impensé de l’aspect politique de l’énergie, absent de la pensée capitaliste contemporaine mais aussi des marxismes et même des anarchismes du XIXe siècle qui rêvaient déjà de société idéale et d’abondance énergétique avec la « force du vent ». L’auteur constate que, loin de répondre à une nécessité sociale, la transition énergétique deviendrait un « désir banal de reconvertir une plus grande partie de la production énergétique en technologies plus propres et plus efficaces, sans poser la question la plus importante : où nous mène le maintien de certains besoins ? (…) Avons-nous encore la possibilité de choisir comment nous voulons vivre et d’évaluer comment nous pouvons vivre ? »

Les éoliennes ne sont en cela pas plus ou moins vertueuses que les autres énergies. Les promoteurs de l’éolien sont pas animés de sentiments malsains ou machiavéliques, simplement ils ne font que leur travail d‘entreprise : construire une rentabilité économique en exploitant une ressource. En cela, ils s’insèrent dans un système économique et une répartition inégalitaire du pouvoir et s’y plient. Autant l’admettre ouvertement et poser désormais le débat sur un plan politique. En arrêtant de considérer les citoyennes et citoyens comme incapables de prendre conscience des enjeux fondamentaux de l’épuisement des ressources, de l’effondrement des écosystèmes et des changements climatiques.

Certes, l’opposition ne s’exprime pas toujours avec les arguments exacts ou la bonne connaissance technique du secteur, mais elle n’en reste pas moins valable. On ne peut pas mener une politique énergétique avec des ingénieurs et des experts, qui auront de toute façon toujours une supériorité intellectuelle de fait par leur connaissance approfondie du champ d’action. Désormais, les impératifs globaux impliquent l’implication complète des citoyens dans la décision et les choix communs, et pas seulement par les mécanismes traditionnels de démocratie représentative et délégataire. Ce n’est qu’à cette condition fondamentale que l’on évitera de reproduire les mêmes mécaniques qui ont conduit à l’impasse du nucléaire et des fossiles et qui rend si difficile aujourd’hui leur sortie. Pour la politique éolienne comme pour le reste, il est temps que le vent tourne.

L’économie de l’éolien, de plus en plus concentrée, n’est pas alternative

29 novembre 2017 / Grégoire Souchay (Reporterre)

   

Le secteur de l’énergie éolienne concerne de multiples acteurs aux rôles bien spécifiques, du « turbinier » à l’exploitant en passant par le développeur et l’« agrégateur ». Avec la dérégulation du marché de l’énergie, le secteur n’échappe pas non plus à la concentration et à la financiarisation.

Il n’était peut-être pas nécessaire de commencer par l’atelier spécifique sur les « bridages acoustiques » et la différence entre les « balourds aérodynamiques et massiques ». Et pourtant, c’est bien de cela dont on parlait, ces 19 et 20 septembre, à Paris, pour cette 8e édition du colloque national éolien dédié aux « solutions concrètes pour la France de demain ». Un rendez-vous organisé par l’association France énergie éolienne, qui regroupe 90 % des acteurs de l’éolien en France. Comprenez : des entreprises de la filière venues du monde entier, et qui investissent et travaillent sur le territoire français.

Bienvenue dans un monde où tout est bleu, comme le ciel, et blanc, comme les machines. Un rendez-vous au croisement entre le monde des ingénieurs, des techniciens et des commerciaux. Ici, comme dans beaucoup d’autres sphères, on croise essentiellement des hommes blancs en costume, plutôt jeunes. La plupart ne travaillent dans le domaine que depuis moins de cinq ans : « La filière est encore jeune », m’explique-t-on. Si jeune qu’on n’hésite pas à utiliser de nombreux gadgets pour la promouvoir, de la clef USB au casque de réalité virtuelle pour visiter une éolienne en passant par la vidéo collaborative pour décrire « son expérience » de l’éolien.

Lors du 8e Colloque national éolien, à Paris.

Le discours introductif d’Olivier Perot, directeur de Senvion et président de l’association organisatrice, France énergie éolienne (FEE), ne laisse aucun doute sur les affinités du moment : « Des forces puissantes sont en marche », lance-t-il d’emblée au public, avant de faire un éloge du « progrès » dont « des philosophes à la noix nous disent que c’est un mot dépassé ». Pour lui, c’est clair, « l’éolien est le moteur de la transition énergétique qui est en marche ». Clairement, on est plus proche de la « start-up nation » que de l’écologie politique, même si l’objectif commun est « de vivre dans un monde où notre énergie ne met plus en danger les générations futures ».

  • Regardez le clip réalisé au colloque éolien

Difficile d’échapper à la communication omniprésente et d’obtenir des informations claires. On est là pour se vendre, se faire bien voir, certaines entreprises n’hésitant pas à jouer des codes sexistes les plus traditionnels pour attirer d’éventuels clients, même si l’on échappe aux outrances du Salon de l’automobile. Ici, on est entre professionnels pour parler business et rencontrer de potentiels investisseurs. Se croisent les trois grandes familles de l’industrie éolienne : constructeurs, développeurs et exploitants, auxquels s’ajoutent des fournisseurs de service spécialisés.

« L’éolien te force à avoir beaucoup de compétences »

Les constructeurs, ou « turbiniers », impossible de les manquer. Avec leur déploiement de maquettes et de films promotionnels, ils sont là pour vendre leur machine, le dernier modèle de la gamme 2 MW ou la super-éolienne de 4 MW terrestre (retrouvez les explications techniques dans notre précédent article). Entreprises imposantes au rayonnement international, les plus importantes en France sont les Allemands de Senvion, Nordex et Enercon, les Danois de Vestas. À eux quatre, ils représentent 80 % des éoliennes installées dans le pays. Il y a aussi des noms plus connus, comme Siemens, qui vient de fusionner avec l’Espagnol Gamesa, ou les États-Uniens de General Electric Renewable Energy. Manquent à l’appel Goldwind (Chine) et Suzlon (Inde), encore peu présents en Europe.

Et la France ? Seul le groupe Vergnet, basé à Ormes, dans le Loiret, produit des éoliennes de moyenne puissance (20 kW). Placé en redressement judiciaire le 31 août dernier, il est en attente de repreneur, peut-être par le groupe chinois Sinovel. Pour les éoliennes plus puissantes, Poma-Leitwind, branche du leader italien des remontées mécaniques, démarre seulement cette année la construction des premières éoliennes de 1 à 3 MW « made in France » dans ses usines de Savoie et de l’Isère.

Viennent ensuite les développeurs, plus nombreux : de la petite PME du fond du Lauragais à des grands groupes, des passionnés de l’environnement aux affairistes sentant le filon, il y a vraiment de tout. Ce sont les développeurs qui réalisent des études de potentiel éolien, repèrent les territoires les plus intéressants et les moins contraignants. Eux également qui rencontrent sur place les propriétaires de terrains et les élus, puis réalisent toute la procédure de concertation, les réunions d’information, la présentation du projet, jusqu’à sa concrétisation. Un travail qui nécessite une grande polyvalence, dit Charles Strauss, chargé d’étude chez H2Air : « Il faut une quinzaine de spécialistes, dans l’environnement, le commercial, le juridique. » Bien sûr, tous ne fonctionnent pas ainsi, certains préférant confier à des entreprises spécialisées des tâches nécessaires à l’élaboration d’un projet : études d’impacts, concertation, BTP… Le plus souvent, pour réduire le risque financier, ils créent une société de projet pour chaque parc envisagé. Ces sociétés appartiennent à l’entreprise mère qui est responsable si la filiale fait défaut.

Effet pervers des recours en cascade contre tous les projets : certains n’ont pas la capacité financière d’aller au bout et se tournent donc vers les plus gros développeurs qui, en échange de leur garantie, prennent des parts dans les projets.

« Un grand travail en amont de concertation »

Enfin on trouve les exploitants. Car beaucoup de développeurs n’ont pas la capacité ni la volonté d’entretenir des parcs, avec la logistique, la maintenance et l’infrastructure nécessaires. C’est ainsi qu’aussitôt construit, un parc éolien est souvent revendu à un exploitant puis à un autre.

Deux entreprises dominent en France le marché de l’exploitation des éoliennes : Engie (ex-GDF), qui a racheté en avril dernier l’historique Compagnie du vent ; mais surtout EDF-Energies nouvelles (ou EDFEN), filiale à 100 % d’EDF. Absent du colloque éolien, EDFEN est pourtant dans nombre de discussions. Et pour cause… En off, un développeur nous explique : « La plupart du temps, ce sont les plus brutaux ; ils arrivent sur les territoires comme des rois parce qu’ils peuvent se permettre de proposer des retombées financières importantes. » Mais leurs parcs éoliens sont souvent cités comme mauvais exemples en matière de concertation ou d’impact paysager mal pensé, comme en témoigne le plateau du Lévezou, en Aveyron ou dans la plaine narbonnaise. En bref, comme le résume ce développeur : « Là où EDFEN est passé, derrière, on rame pour construire de nouveaux projets. »

Installation des parcs par constructeur et exploitant, mi-2017.

Développer un projet éolien demande d’avoir les reins solides. Car, en moyenne, il faut dix ans entre la première rencontre avec les élus et propriétaires d’un terrain et la mise en marche d’une éolienne. Selon Arnaud Gossement, avocat spécialisé dans le droit de l’environnement et administrateur d’Enerplan (solaire), cela tient à la nature industrielle de l’éolien : « Comme pour tout projet important, il y a un grand travail en amont de concertation, de rencontres essentiellement avec les élus et les propriétaires mais aussi avec des réunions publiques. Sans l’appui des collectivités, je n’ai jamais vu un projet sortir de terre. »

Ensuite vient la phase des procédures administratives : étude d’impact pour les oiseaux, les chauves-souris, les paysages, la relation avec les Bâtiments de France, l’armée, les services préfectoraux, pour aboutir à une enquête publique, au bout de quatre ans de travail préalable.

Il faut également prévoir le raccordement au réseau électrique, avec un gestionnaire du réseau, Enedis, qui n’est pas toujours parfaitement coopérant. Est-ce parce qu’il s’agit d’une filiale d’EDF, qui n’a pas encore tourné la page du nucléaire ?

En moyenne, il faut cinq ans de plus en France que dans les autres pays européens pour finaliser un projet éolien. Pourquoi ? Essentiellement à cause des recours des opposants aux projets : « C’est rare de n’en avoir aucun. Même si ce sont des petites associations, la justice va mettre un ou deux ans pour se prononcer sur la forme et sur le fond », estime Arnaud Gossement. Et ces recours peuvent se multiplier : sur le permis de construire, sur l’enquête publique, sur le plan local d’urbanisme voire sur le schéma régional éolien. Avec, à la clef, un appel voire un recours au Conseil d’État.

Comparatif des recours contre le nucléaire et contre l’éolien.

Tous les acteurs de la filière rencontrés partagent ce sentiment d’être des victimes, de rencontrer des freins considérables sur leur route. Et pour eux, c’est l’appareil de production électrique, de l’École des mines à EDF, qui forme ce que l’écologiste Corinne Lepage appelait « l’État nucléaire »et qui freine leurs ambitions. Comme si les associations et riverains qui se lèvent ici et là n’agissaient pas de façon autonome, refusant, à tort ou à raison, que les éoliennes industrielles s’implantent sur leur commune.

Le dernier coup en date vient de l’armée, qui prévoit, selon un projet de décret, d’étendre les zones d’exclusion aérienne de ses radars de 30 à 70 km. Une concertation a démarré sous l’égide du ministère de la Transition énergétique pour trouver des solutions avec les acteurs de la filière. Résultats attendus d’ici le début d’année 2018.

Un changement du régime économique

2017 est une année charnière à de nombreux titres pour l’éolien. Depuis le mois de janvier, le système de rémunération a considérablement évolué. Pour comprendre, il faut faire un brin d’analyse de fonctionnement du marché de l’énergie.

Jusqu’ici, quand on produisait de l’énergie éolienne, on devait passer un contrat avec le distributeur EDF, pour une durée donnée et avec un tarif de rachat garanti à un prix donné. Un tarif d’achat largement subventionné, pour encourager la filière dans cette période naissante. Le financement s’opérait via une taxe sur les factures d’électricité, la « contribution au service public de l’électricité » (CSPE). En 2016, selon la Commission de régulation de l’énergie, l’éolien recevait 17 %, soit 1,3 milliard d’euros, du montant de cette taxe.

Mais l’Union européenne a accéléré la mise en concurrence du marché de l’électricité et des énergies, la France a donc dû adapter sa réglementation et supprimer ce tarif de rachat garanti pour le remplacer par de nouveaux dispositifs.

Pour Marine Bourboulon, chef de projet chez Boralex, « l’éolien commence à devenir mature et à se passer de subventions. Depuis le 1er janvier 2017, on aura donc désormais deux cas de figure. Pour les nouveaux parcs de maximum 6 éoliennes, l’opérateur vendra son électricité au tarif du marché, à laquelle s’ajoutera un complément de rémunération versé par l’État pour atteindre un tarif cible ». Si le tarif de rachat garanti permettait d’atteindre environ 80 €/MWh produit, le nouveau complément de rémunération se fonde sur un tarif de référence de 72 €/MWh pour les premiers mégawattheures produits puis descend à 40 €/MWh.

Rémunération et complément de rémunération des producteurs.

Un secteur en pleine concentration, avec des firmes de plus en plus puissantes

Mais surtout, pour les parcs plus importants (ou dépassant 6 MW de puissance totale), l’État procèdera désormais par appel d’offres et mise en concurrence. C’est lui qui choisira donc des lots en fonction de ses objectifs politiques. Ce 1er décembre sera fermé le dépôt des candidatures pour six tranches de 500 MW d’ici à 2020.

Mais tout ceci s’inscrit dans un contexte européen très libéral. Du fait des directives européennes, le marché a été en partie ouvert à la concurrence avec la fin progressive des tarifs réglementés. Si, pour le consommateur, cela s’est surtout traduit par une hausse des factures, les industriels sont engagés dans une grande course à la rentabilité. Conséquence : les moins puissants disparaissent ou sont rachetés. Le secteur des renouvelables n’échappe pas à cette concentration, qui provoque également des plans de licenciements.

La fusion de Siemens avec Gamesa Renewable Energy provoque déjà la suppression de 6.000 emplois dans le monde, un quart de ses effectifs. Les autres turbiniers ne sont pas en reste, avec une baisse des deux tiers de la valeur des actions en 2017 pour General Electric-RE, Nordex et Vestas, ce dernier annonçant mi-novembre une baisse de 6 % de son chiffre d’affaires. L’Allemagne, un puissant moteur du secteur, évolue elle aussi, selon Emmanuel Fayat, responsable commercial chez Enercon : « L’Allemagne, déjà avancée dans sa transition énergétique, a modifié cette année son niveau de réglementation et diminué le volume de puissance raccordé. D’où une baisse des prévisions d’installations. »

Pour les entreprises cotées en Bourse, Vestas, Siemens-Gamesa ou Nordex, la baisse des commandes d’éoliennes conduit directement à une chute du cours de l’action. Àl’inverse, Enercon, entreprise d’origine familiale, reste relativement épargnée. « La France demeure un des marchés les plus stables, et le changement du mode de rémunération va se faire progressivement, avec un double système pendant quelques années », espère le constructeur.

Mais partout, les offres d’achat ou de rachat se multiplient. Il est fort à craindre que l’on aboutisse à une plus grande concentration d’entreprises qui écrase toutes les autres, notamment les plus vertueuses. Le renouvelable ne renouvelle pas les pratiques économiques. « Le secteur n’est pas plus vertueux qu’un autre », reconnaît Stéphane Chatelin, de Negawatt.

Derrière toute cette logique folle, les soucis écologiques pèsent finalement bien peu, les objectifs de réductions de consommation d’énergie semblent bien lointains. Et les problèmes posés par la technologie éolienne restent, eux, au second plan.

  • À suivre… demain

Les éoliennes : pourquoi si hautes ? comment ça marche ? combien sont-elles ?

28 novembre 2017 / Grégoire Souchay (Reporterre)

Vitesse du vent, puissance installée, stockage de l’énergie produite… les questions techniques liées aux éoliennes sont nombreuses. Reporterre se plonge dans la mécanique et le vent pour tout vous expliquer.

Comment fonctionne une éolienne ?

Au commencement était le Soleil. Sous l’effet de sa chaleur, des molécules d’air se déplacent, avec des vitesses variables, des zones de pressions élevées vers des zones de pressions plus faibles. Ainsi naît le vent. Sur son passage, on dispose une turbine de trois pales, profilées comme des ailes d’avion. L’air est accéléré d’un côté et freiné de l’autre, ce qui leur confère une force de portance. Les pales se mettent à tourner, et la puissance du vent est transformée en puissance mécanique. La turbine est reliée à une génératrice électrique qui transforme l’énergie de cette rotation en électricité. Voilà pour le principe.

Mais, par définition, le vent est variable, il n’est pas continu On va donc ajouter un autre composant fondamental, un convertisseur électronique de puissance, qui va piloter l’éolienne. D’une part, il adapte la vitesse de rotation des pales à la vitesse du vent : plus il souffle fort, plus l’éolienne tourne vite ; d’autre part, il régule, au moins partiellement, la production en fonction des besoins du réseau. Bien sûr, en dessous d’une certaine vitesse du vent, l’éolienne est à l’arrêt, il faut donc un minimum de vent pour faire fonctionner la machine. Dès qu’il dépasse environ 10 km/h, la turbine commence à produire. La vitesse de rotation de la turbine accélère proportionnellement à la vitesse du vent, jusqu’au seuil des 50 km/h environ. Là, l’éolienne atteint son optimum économique, elle produit ce que l’on appelle sa puissance nominale : la puissance maximale que peut fournir cette éolienne.

Au-delà de cette vitesse, on diminue volontairement la prise au vent (portance) des pales, la production est « écrêtée » pour rester stable au niveau de la puissance nominale. Enfin, quand le vent s’approche des 100 km/h, on arrête tout simplement la machine, pour ne pas lui faire subir une force trop grande. Même si elles nous marquent plus, ces journées de grand vent sont en fait très rares rapportées à l’ensemble d’une année et il n’est pas rentable de concevoir des machines (plus coûteuses, par exemple avec des matériaux plus résistants) capables de fonctionner si peu souvent. Voilà pourquoi les éoliennes ne tournent pas les jours de tempête.

Schéma théorique de la courbe de puissance d’une éolienne selon la vitesse du vent.

On comprend ainsi qu’une éolienne ne tourne pas toujours à pleine puissance. Mais pourquoi entend-on parfois des opposants dire que les éoliennes ne tournent qu’un tiers du temps ? C’est là une confusion autour de l’idée de facteur de charge. Quand on dit que le facteur de charge d’une éolienne est d’environ 30 %, cela signifie qu’elle fonctionne à pleine puissance pendant une durée équivalente à 30 % du nombre d’heures total dans une année. Mais pas qu’elles ne tournent que 30 % du temps. En fait, une éolienne tourne, même au ralenti pendant 80 à 90 % du temps. Le plus souvent, elles ne sont arrêtées qu’en cas de surproduction, panne ou maintenance.

Pourquoi les éoliennes sont-elles si hautes ?

Pour mesurer une éolienne, on dispose de deux mesures principales :

  • la hauteur du mât, au niveau de la nacelle centrale ;
  • le diamètre du rotor, c’est à dire deux fois la longueur d’une des pales.

On parle souvent de la hauteur en bout de pale, ce qui renforce l’effet d’immensité. Aussi, quand on désigne une éolienne de 150 m de haut, il s’agit de la hauteur « en bout de pale », soit la hauteur du mât (100 m) plus la longueur d’une pale (50 m). À titre de comparaison, les hauts immeubles récents de 15 étages mesurent 50 mètres de hauteur.

L’effet est encore plus renforcé par l’absence dans les campagnes d’autres éléments d’une telle hauteur, ce qui marque une « rupture d’échelle » entre les éoliennes qui paraissent immenses à côté de certains clochers d’église par exemple, surtout avec une longue focale.

L’église de Trézien, à Plouarzel (Finistère).

Aujourd’hui, on assiste à une course à l’agrandissement et à l’élévation des éoliennes : les plus récents modèles expérimentés à l’étranger atteignent désormais les 160 m de hauteur de mât, soit 230 m en bout de pale.

Même si en France, on dépasse encore rarement les 120 m (de mât), pourquoi aller plus haut ? Est-ce vraiment pour se rapprocher de l’avenir ? La réponse est donnée par Bernard Multon, enseignant-chercheur à l’ENS de Rennes, spécialisé dans les technologies de l’énergie : « La vitesse du vent varie considérablement selon la hauteur. Si vous la mesurez au ras du sol, même en pleine tempête, le vent sera quasi nul, à cause de tous les obstacles et frottements de l’air. À l’inverse, dès que vous montez en altitude, vous avez des vents plus intenses. » Dans des endroits où l’humain ne sent qu’une petite brise, un appareil de mesure de la vitesse du vent placé à 100 mètres de hauteur constatera l’existence d’un « gisement » éolien. En rehaussant une même machine de 10 ou 20 m de haut, on augmente considérablement le temps équivalent où l’éolienne fonctionne à pleine puissance et donc sa productivité annuelle. Et si, en plus de cela, on augmente un peu la longueur des pales, cela accroit encore plus significativement l’effet bénéfique.

Cette augmentation de hauteur se joue depuis une dizaine d’années. Pour Cédric Philibert, de la division des Énergies renouvelables à l’Agence internationale de l’énergie (AIE)« cela a d’une part permis de mettre des éoliennes dans des endroits moins venteux, jusqu’ici non exploitables » mais surtout, « on s’est rendu compte qu’on pouvait les mettre aussi dans des endroits plus venteux et ainsi augmenter de 25 à 35 % le facteur de charge ».

Combien d’éoliennes aujourd’hui et pour quelle énergie produite ?

C’est là l’un des enjeux majeurs des énergies renouvelables variables. Comme elles ne produisent pas en permanence à pleine puissance, l’énergie réellement produite est inférieure à la puissance maximale des engins. Il faut bien distinguer deux éléments. On caractérise les éoliennes par leur puissance nominale. De 1 MW il y a dix ans, le standard est aujourd’hui autour de 3 MW et les modèles les plus récents montent à 4 MW pour les éoliennes terrestres. En mer, les machines coûtent plus cher mais produisent actuellement 5 MW, de nouveaux modèles étant expérimentés à 8 MW. La somme de ces puissances nominales constitue la puissance installée.

Actuellement, en France, l’éolien représente un parc d’environ 9 % du total de la puissance installée de l’ensemble des énergies, avec 12,8 GW raccordés au réseau électrique, selon les données parues (page 6) dans le Panorama de l’électricité renouvelable au 30 septembre 2017. Ces 12,8 GW sont en deçà des objectifs fixés par la loi de transition énergétique et le décret de programmation pluriannuelle de l’énergie qui vise 15 GW à la fin de l’année 2018, puis de 21,8 à 26 GW pour 2023.

La production d’électricité, elle, va se mesurer en kilowattheures (kWh) ou térawattheures (TWh, milliards de kWh), en quantité d’énergie produite. Selon les données du bilan électrique 2016 de RTE, la production éolienne s’est élevée à 20,7 TWh, soit environ 3,9 % de la production totale ou encore 4,4% de la consommation intérieure.

Ce que cela représente physiquement ? Les projets sont regroupés par parcs allant de 5 à 70 éoliennes. Au 31 mai 2017, on comptait 1.223 parcs réalisés ou en projet, soit environ 6.500 mâts.

Peut-on stocker l’énergie produite par les éoliennes ?

Des batteries en mesure de stocker les grandes quantités d’électricité produites par de nombreuses éoliennes auraient un coût considérable, même si la technologie évolue très rapidement. En réalité, on stocke déjà une part importante d’électricité de manière indirecte. Il s’agit de la technologie Step, pour « stations de transfert d’énergie par pompage ». On associe l’énergie hydraulique à une autre source, qui est actuellement le nucléaire, mais peut également être l’éolien, comme l’explique Bernard Multon : « Lorsque le premier est en surproduction par rapport à la demande, les groupes hydrauliques fonctionnent en mode moteur-pompe, qui fait remonter l’eau du bassin inférieur du barrage en amont pour le remplir. Lorsqu’en revanche l’éolien ne produit plus assez, on fait fonctionner l’installation hydroélectrique en mode générateur-turbine, qui décharge alors l’énergie précédemment stockée pour compenser le manque de production. » Ce système pourrait s’avérer d’autant plus utile s’il s’accompagnait de la fermeture de centrales nucléaires situées au bord de la Garonne ou en vallée du Rhône, qui utilisent de grands volumes d’eau pour refroidir leurs réacteurs.

Plus complexe, on assiste à l’apparition d’une autre forme de stockage, appelée « power to gas ». Si l’électricité est à utiliser immédiatement, le gaz, lui, peut se stocker plus aisément. Suivant la méthode de l’électrolyse, on fait passer l’électricité dans de l’eau pour séparer oxygène et hydrogène. Si l’on combine ce dernier à du CO2 , on peut créer du méthane (ou gaz naturel) : on appelle cette transformation la « méthanation », à ne pas confondre avec la méthanisation, qui provient de la décomposition de matières organiques. Des recherches sur le sujet sont en cours, avec un démonstrateur de l’opérateur GRTGaz qui devrait entrer en service dès 2018. Mais cette solution pose de nombreux problèmes avec des enjeux géopolitiques, car elle intègre les multinationales du gaz dans l’économie des renouvelables. Dans un récent rapport, l’Observatoire des multinationales et Attac s’alarmaient justement du lobbying de l’industrie gazière dans l’Union européenne pour développer les infrastructures, sans véritable souci écologique.

Combien d’éoliennes en 2050 ?

Associations et experts élaborent des scénarios, le plus connu étant celui de Négawatt, qui vise le 100 % renouvelable en 2050 et établit les besoins année après année pour y parvenir progressivement, en y adjoignant économies d’énergies et investissements massifs dans l’efficacité énergétique.

Selon le dernier scénario Négawatt, avec 247 TWh d’énergie produite en 2050 et environ 18.000 mâts sur terre et en mer, l’éolien représenterait la première source d’énergie renouvelable électrique là où aujourd’hui, avec une production annuelle de 20 TWh, elle vient bien après la biomasse et l’hydraulique. Pourquoi parier à ce point sur le vent ?

« La France bénéficie de gisements éoliens importants, avec trois régimes de vent, océanique, continental et méditerranéen, explique Stéphane Chatelin, directeur de Négawatt, mais aussi parce que nous avons de vastes zones peu densément peuplées, qui permettent l’installation de machines. » Mais il ajoute : « Il faudra faire en sorte de ne pas concentrer tous les parcs dans quelques départements ».

L’importance de l’éolien est également renforcée par la manière dont nous consommons l’énergie selon les latitudes, comme le rappelle Cédric Philibert : « Le productible éolien est important car il arrive au moment où la demande est forte, en hiver. » C’est un héritage du passé : la France s’est massivement dotée en chauffage électrique dans les années 1980 pour écouler la surproduction des centrales nucléaires. C’est aussi dans les périodes froides de l‘année qu’on trouve le plus de vent. À l’inverse, en été, où la production éolienne est plus faible, l’énergie solaire peut prendre le relais, pour alimenter les climatisations et le frigorifique. L’Inde et le Maghreb, eux, misent beaucoup plus sur l’énergie solaire.

L’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) présente quant à elle un scénario moins ambitieux d’un mix électrique allant de 50 à 100 % de renouvelables. Mais là encore, plus la part des renouvelables augmente, plus l’éolien prend une place importante dans le mix, avec notamment l’ambition du développement de l’éolien en mer à partir de 2025. Là où, dans les pays nordiques, la technologie de l’éolien « posé » (pour des eaux de moins de 40 mètres de profondeur) est déjà bien développée, la France tente de tirer son épingle du jeu en expérimentant l’éolien « flottant », une première éolienne de ce type venant d’être inaugurée au large du Croisic (Loire-Atlantique), pour une phase d’expérimentation tandis que se concluent les premiers appels d’offres dans le domaine.

Une éolienne « flottante » au large du Portugal.

Ainsi, quelle que soit la maille de l’échelon technique, impossible d’échapper à l’existence de ce marché des énergies, ses logiques, ses acteurs. Pour exploiter ce « potentiel », ces « gisements éoliens », il n’y a pas cinquante possibilités : il faut créer un véritable secteur industriel. Cela tombe bien, c’est justement l’objectif de la filière.

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L’éolien signe la fracture entre deux visions de l’écologie

27 novembre 2017 / Grégoire Souchay (Reporterre)

Emblème de la transition énergétique ou avatar vert du capitalisme ? L’énergie éolienne divise les écologistes. Reporterre a mené une grande enquête, en cinq volets, pour examiner en détail les questions soulevées par le développement de cette industrie et les enjeux qui l’accompagnent.

Elles sont là, partout autour de nous. Dans les rues et dans les campagnes. Chez les grands énergéticiens, Total, EDF, Engie, mais aussi dans des pubs pour des assurances, pour des produits de la ferme, même en photo dans les toilettes d’un TGV. Qui ? Les éoliennes, bien sûr. Elles sont désormais un élément constitutif de l’imaginaire collectif contemporain. En quelques dizaines d’années, ces machines produisant de l’électricité par la force du vent sont devenues le symbole par excellence de notre siècle, associées aux discours sur le « développement durable »ou « la transition énergétique ». Et de fait, c’est bien la technologie renouvelable qui se développe le plus aujourd’hui en France. Si l’hydraulique est encore le premier poste d’énergie « propre », les équipements sont vieillissants et l’époque des grands barrages est désormais révolue. Place donc au solaire, mais surtout aux éoliennes. On les retrouve sur les crêtes du sud du Massif central, dans les grandes plaines du Centre, du Nord et de la Champagne, des monts du Morvan aux littoraux occitans, et bientôt demain en mer au large de la Bretagne et de la Normandie voire de la côte catalane.

Et « c’est une chance », clament ensemble des écolos, engagés depuis des dizaines d’années dans les associations environnementales, comme France nature environnement ou la commission énergie d’Europe Écologie les Verts. Certains ont fait profession de leur engagement, en créant des bureaux d’étude ou des PME innovantes. Dans ces milieux plutôt urbains, proches des ingénieurs et des techniciens voire de la « start-up nation », l’éolien est vu comme une « technologie fiable, qui a fait ses preuves et comme une énergie hautement compétitive », ainsi que l’explique Olivier Perot, directeur de Senvion Europe et président de France énergie éolienne. Une « chance » d’abord et avant tout pour parvenir à la sortie du nucléaire, de ses risques et des dépendances induites. Mais aussi une « chance » économique, un potentiel d’investissement et de croissance, une « économie verte » durable capable de reconvertir des anciens bassins industriels et de transformer en profondeur le mode de production centralisé du nucléaire français. Mais pour cela, il faut faire vite. L’urgence climatique avance inexorablement. Alors, il faut développer, construire, massifier les parcs solaires et éoliens, dans un calendrier qui s’impose comme une évidence.

L’éolien révèle la fracture entre deux visions de l’écologie

Le problème, c’est que le développement de la filière s’impose aussi à d’autres écologistes, tout aussi convaincus, souvent plus ruraux, peut-être moins insérés dans la mondialisation. Il peut s’agir de propriétaires retraités de maisons secondaires soucieux de la valeur de leur bien, mais aussi de plus jeunes gens, tentant d’utopiques « sorties du système », en recherche de modes de vie moins coûteux en énergie. Les écolos critiques de l’éolien sont plus nombreux qu’on le pense. Certains tentent des alliances dans l’action avec des groupes peut-être moins radicaux sur la sortie du nucléaire, d’autres rejettent en bloc l’atome, l’éolien, et le solaire comme une même mécanique capitaliste qui change simplement de forme.

Une éolienne en Lozère.

Le point commun, c’est la dénonciation de l’« industrialisation de la campagne ». Ces militants anti-éolien défendent un cadre de vie, serein, silencieux, loin de métropoles toujours plus grandes et avides de terres arables. Pour eux, l’éolien est intrinsèquement « industriel », une « histoire de gros sous », comme le clame une brochure du collectif de l’Amassada, dans le sud de l’Aveyron ; des installations qui font « un mal considérable, aux habitant-e-s, en dégradation sociale, économique et environnementale », selon le collectif Toutes nos énergies Occitanie. La question qu’ils posent n’est pas l’occasion de la sortie du nucléaire et de la diminution des émissions de gaz à effet de serre, mais la manière de penser globalement l’énergie et sa place dans nos sociétés.

L’éolien, en fait, révèle la fracture entre deux visions de l’écologie : développement durable et acceptation du capitalisme versus sobriété et désir d’émancipation.


Dans ce débat, on oublie souvent la réalité matérielle de ces machines, de leur fonctionnement, des infrastructures nécessaires pour les relier au réseau de distribution. Impossible de parler sérieusement du sujet sans embrasser toute la chaîne de l’énergie, la fin des monopoles sur l’électricité, le rôle pivot des gestionnaires de réseau, RTE (Réseau de transport d’électricité) et Enedis. Envisager l’éolien, c’est envisager aussi une ingénierie du monde, technophile, qui espère créer un système cohérent, efficace, « intelligent », avec des technologies toujours plus sophistiquées pour stocker ce qui ne se stocke pas : Stepsmart grid et consorts sont de la fête.

 Chaque camp a ses propres chiffres, ses propres définitions, son propre langage

Cette utopie technologique demeure ancrée dans un système économique de libre-échange et de concurrence. Sur ce point, même Stéphane Chatelin, directeur de Négawatt, pourtant chaud partisan de l’éolien, l’admet : « Aujourd’hui, rien ne pousse l’éolien à être plus exemplaire qu’un autre secteur économique. » De fait, l’éolien fonctionne dans une logique transnationale, les usines en Chine, en Allemagne ou au Portugal, les constructeurs en Allemagne, au Danemark, les sites de production partout dans le monde et l’énergie revendue sur un marché à travers toute l’Europe et même au-delà avec des « brokers » dans la plus pure tradition financière. Et comme toute industrie, l’éolien a un impact environnemental, économique et surtout social. Des impacts qu’il faut nécessairement mesurer, comparer, chiffrer.

Un poste de transformation électrique, en Lozère, près d’un champ d’éoliennes.

Mais là encore, ça coince. Chaque camp a ses propres chiffres, ses propres définitions, son propre langage. Ici, on parle de parc ; en face, on compte les mâts. Les uns raisonnent en entrepreneurs visant à optimiser des installations, les autres critiquent les effets politiques et sociaux sur une communauté de vie. Les uns se veulent spécialistes de l’énergie, les autres parlent de paysages et de protection de la nature. Qui croire entre ceux qui promeuvent « un pari gagnant » et ceux qui dénoncent « la grande arnaque » ? Dans les débats, que ce soit sur internet, dans les discussions entre amis ou entre voisins, les anti-éoliens ont souvent tendance à garder le dernier mot. Mais, dans le système politique actuel, ce sont surtout les préfets qui soufflent le chaud et le froid.

De fait, selon les sondages (commandés par la filière), « l’acceptabilité sociale  » de l’éolien reste élevée dans la population. selon un sondage Ifop de 2016 commandé par la fédération France énergie éolienne, 77 % des mille personnes interrogées ont une bonne ou très bonne image des éoliennes, et le chiffre ne baisse que très peu pour les riverains immédiats (75 %).

L’énergie, de sa production à sa consommation, est une question politique

Mais « accepter » ne signifie pas adhérer, participer et encourager. Or, la question de l’énergie, de sa production à sa consommation, est une véritable question politique. Elle ne peut se résoudre par des consultations fragmentaires et partielles où l’on recueille un avis qui, de toute façon, ne sera que consultatif. Et, plus le temps passe, plus la menace d’une implantation dure, rapide et sans aucune concertation des énergies renouvelables par les services de l’État pointe le bout de son nez. C’est qu’il faut bien tenir les objectifs de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).

Dans beaucoup d’endroits, on sent que le mantra de la « transition énergétique » est accueilli aussi froidement qu’un « There is no alternative » du temps de Margaret Thatcher. La réalité factuelle du changement climatique est indéniable. Mais l’effet politique de sidération face à la catastrophe semble parfois empêcher de se donner le choix de réfléchir aux modalités. Alors on en vient à rejeter l’idée même de cette « transition », qui ne serait qu’un avatar d’un système capitaliste toujours plus destructeur et antidémocratique.

C’est de ces questions que nous voulons tenter de répondre dans ce dossier, sans prétendre à l’exhaustivité et à l’impartialité. Au sein même de la rédaction de Reporterre, nos avis sont variés sur l’éolien, selon où l’on vit, les trajectoires politiques, les expériences individuelles. « Moulin à vent moderne » ou « monstre mécanique dans les campagnes », chacun a sa propre image de ce que sont des éoliennes. En l’occurrence, ce dossier a été écrit par un journaliste né dans une zone rurale de moyenne montagne, et qui a vu dès 2002 ses premières éoliennes sur les monts en face de chez lui. De douze éoliennes au départ, il y en a désormais plus de cinquante, dont les dernières ont permis en début d’année au constructeur Enercon de franchir la barre des 3 gigawatts de puissance installée en France. Au même moment, le maire de la commune voisine se voyait condamné par la justice pour prise illégale d’intérêts, lui-même étant propriétaire d’une partie du bois qui accueillait une des éoliennes voisines. Au croisement entre ces deux réalités, du socle du mât au bout de la pale, Reporterre va tenter de vous expliquer les enjeux clefs de la question éolienne en France.

  • À suivre demain.