Les types de climats en France, une construction spatiale

Types of climates on continental France, a spatial construction

Daniel Joly, Thierry Brossard, Hervé Cardot, Jean Cavailhes, Mohamed Hilal et PierreWavresky

Résumés

Le climat est un élément important de la vie des territoires car il conditionne le comportement et les décisions des individus et des groupes sociaux comme celui de l’ensemble des espèces vivantes et des écosystèmes. A ce titre, la différenciation de l’espace selon les climats et les aptitudes qui en résultent est un domaine qui mérite d’être réinvesti par la recherche en mettant à profit des moyens de traitement modernes de l’information. Avec cet objectif en vue, les auteurs proposent une approche spatiale de définition des climats. Partant des mesures stationnelles de précipitation et de température mises à disposition par Météo-France, un jeu de 14 variables intégrant une série temporelle de 30 ans (1971-2000) est défini pour caractériser les climats et leurs modalités distinctives de variation. Une méthode originale dite d’interpolation locale permet de reconstituer les champs spatiaux continus des variables en question et de les exprimer sous forme de couches d’information gérables par SIG. Ces données sont ensuite soumises à un traitement associant analyse factorielle des correspondances et classification hiérarchique ascendante pour en obtenir une typologie où huit climats sont identifiés et cartographiés sur le territoire métropolitain. Un traitement complémentaire faisant appel aux probabilités permet de restituer l’espace de distribution potentielle de chacun des types et de nuancer la partition stricte tirée de la classification. Une synthèse met en perspective les résultats obtenus pour les réinterpréter dans un schéma général de compréhension du climat. Deux annexes permettent de télécharger les bases cartographiques et les données associées à cet article.

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Notes de la rédaction

L’annexe 1 de cet article a été mis à jour le 17 mars 2015

Texte intégral

1L’information climatologique prend une place accrue dans les décisions individuelles ou collectives qui régissent la vie des territoires. Dans beaucoup de cas, l’information requise se définit selon un pas de temps très court, celui du temps qu’il fait, ou qu’il va faire dans les heures ou les jours qui viennent : il s’agit ici des situations météorologiques singulières qui peuvent être favorables ou défavorables à une activité donnée. Le climat, en tant que tel, prend corps dans un pas de temps plus long ; il se définit à travers des moyennes, des régularités mais aussi à travers des écarts, des contrastes voire des événements extrêmes comme les épisodes cévenoles. De plus, le climat ne se définit pas seulement dans le temps, par des enchaînements caractéristiques de rythmes et de cycles, mais aussi dans l’espace, par grands ensembles, zonaux d’abord, pour arriver ensuite et par emboîtements d’échelle successifs, à des partitions de plus en plus fines, jusqu’aux climats locaux, voire micro-locaux.

2La réalité du climat se décline donc en fonction des facteurs qui le constituent (température, précipitation, vent, etc.), dans une grande variété d’échelles temporelles et spatiales avec des incidences spécifiques sur les activités humaines. Par exemple, les productions agricoles majeures, par delà toutes les autres contraintes qui pèsent sur elles, se répartissent par grands ensembles assez bien calés sur les zones climatiques à l’échelle de la planète. A l’opposé, certaines productions spécifiques sont, elles aussi, liées au climat mais à l’échelle de quelques kilomètres carrés seulement. À Sauternes par exemple, le terroir bénéficie des conditions climatiques généralement favorables à la culture de la vigne mais celles-ci sont localement marquées, grâce à la présence proche d’une petite rivière, par de fréquents brouillards d’automne, lesquels favorisent le développement de la pourriture noble, indispensable pour produire le fameux cru avec ses caractéristiques spécifiques. On pourrait multiplier les exemples pour montrer comment climat et activités humaines entrent en concordance selon une grande variété d’échelles de temps et d’espace. Ce travail d’inventaire multiscalaire du climat n’obéit pas seulement à une logique académique, celle de faire un état de la question aussi complet que possible, mais il répond aussi, et de plus en plus souvent, au besoin d’une demande sociale. La plupart des secteurs d’activités sont demandeurs d’information sur le climat. Nous venons d’évoquer l’agriculture mais le tourisme et les transports sont tout aussi concernés. Les entreprises, surtout lorsqu’elles requièrent un personnel à haute qualification, tendent à faire du climat un critère important de leur politique d’implantation. Les choix résidentiels et le marché de l’immobilier sont également sensibles aux caractéristiques du climat (Cavailhès et al., 2009).

3Or, face à ces besoins multiples, l’information climatique reste souvent fragmentaire ou peu adaptée. Les données météorologiques sont bien sûr disponibles mais il s’agit d’une information ponctuelle, primaire, qui demande à être traitée pour être utile dans une perspective climatologique. Notre contribution s’inscrit dans cette perspective : en s’appuyant sur l’exemple d’un territoire défini, la France continentale, elle propose un mode d’analyse et de traitement des données disponibles pour produire des cartes qui restituent au mieux les variations spatiales du climat. Ces documents se réfèrent à différents modes d’expression, depuis les cartes univariées, proches de l’information initiale, jusqu’aux cartes typologiques réalisant la synthèse des variables considérées. Il est vrai que les cartes et les atlas climatiques existants proposent déjà de tels documents ; mais les procédures de compilation spatiales des données y sont rarement explicitées et formalisées. Les sources utilisées sont bien sûr citées mais beaucoup plus rarement les modes d’interpolation conduisant à restaurer la continuité des champs spatiaux et les traitements utilisés pour mettre en évidence les types climatiques et les reporter sur la carte. Or, ces opérations ne sont pas seulement des auxiliaires techniques facilitant la réalisation des documents, elles ont également une incidence sur la qualité et la fiabilité des résultats tels qu’ils sont montrés. Aussi, au-delà du cas d’application qui nous servira d’appui, notre objectif sera de poser les jalons d’une approche spatiale des climats et de leur définition couplant traitement quantitatif et instrumentation par système d’information géographique (SIG). Cette approche se caractérise par l’enchaînement de différentes méthodes :

  • Une méthode originale d’interpolation dite de régressions locales permet de reconstituer les champs spatiaux en tenant compte des facteurs environnementaux qui commandent la distribution des variables climatiques (Joly et al., 2008 ; 2009). De la sorte, à partir des données fournies par le réseau des stations de Météo-France, une base comportant 14 couches d’information, spécifiquement choisies pour décrire le climat, est construite.

  • Les données ainsi mises en ordre sont traitées par analyse multivariée afin de proposer une typologie des climats français. A cette fin, analyse factorielle des correspondances (AFC) et classification hiérarchique ascendante (CHA) ont été couplées.

  • Les résultats obtenus ont fait l’objet de restitutions cartographiques qui reprennent des techniques courantes en traitement d’images. Les résultats de l’AFC sont représentés sous la forme d’une composition colorée restituant l’information des trois premiers axes tandis que la typologie issue de la CHA prendra la forme d’une image classée. Ainsi, la projection d’une partition mathématique sur l’espace géographique permettra de faire ressortir les termes d’un zonage climatique.

  • Toutefois, la cohérence du zonage obtenu n’est pas totale puisque la distribution des types, commandée par la combinatoire des données, n’est pas contrainte par un critère de proximité qui permettrait de « forcer » la partition de l’espace en grandes unités géographiques bien délimitées et exclusives. A cet égard, et dans le domaine climatique surtout, les délimitations ont toujours un caractère flou. C’est pourquoi, nous proposerons également une représentation cartographique de cette réalité en montrant l’espace de distribution potentiel de chaque type climatique. A cette fin, nous mettrons en oeuvre un modèle de probabilité empirique.

4La mise en forme de cette proposition est développée en 3 points : 1) choix de l’espace français et problèmes afférant à la collecte et à la représentativité des données ; 2) présentation de la méthodologie dans ses différentes phases : interpolation, transformation des données brutes en variables élaborées, adaptation d’une procédure issue du traitement d’image et associant analyse factorielle, classification, approche probabiliste, cartographie ; 3) Présentation et commentaire des résultats obtenus afin de dégager les faits structurants qui commandent l’organisation spatiale des climats français métropolitains.

Choix de l’espace français et caractéristiques des données acquises

5Le choix de l’espace national tient à des considérations d’ordre scientifique, pratique et technique. En effet, les recherches sur le climat de la France s’intéressent surtout aux échelles fines et régionales. Ainsi, au cours des 21 colloques de l’Association internationale de climatologie (http://climato.ulg.ac.be/doc/AIC-table.pdf) qui se sont tenus entre 1988 et 2008, 217 contributions (environ 16 % du total) ont explicitement porté sur la France continentale. Parmi celles-ci, respectivement 44 %, 15 % et 34 % ont concerné la climatologie des échelles fine, départementale et régionale. Au total, 15 contributions seulement (7 %) ont porté sur la France entière et, pour la plupart, sans soucis de cartographie : les thématiques portent sur l’étude statistique des précipitations, des trombes, des tempêtes, du vent, avec, depuis quelques années, un intérêt marqué pour l’évolution du climat. Seules deux références se rapportent à la climatologie spatiale du territoire dans son ensemble. La première concerne l’atlas de l’insolation journalière en France (de Saintignon et Lejeune, 1992) et la seconde, proposée par les météorologues Champaux et Tamburini (1994), présente un zonage climatique effectué à partir de données de précipitations journalières.

6Si, comme nous venons de le voir, les travaux de recherches sur le climat sont rares à l’échelle de la France, il y en a beaucoup plus parmi les manuels universitaires avec parfois des références fort anciennes : on ne compte plus les ouvrages dans lesquels des tableaux ou des cartes délivrent une esquisse sommaire des climats de la France. Des productions plus achevées apparaissent dans les atlas comme celui d’Arlery, déjà ancien (1979), ou d’autres un peu plus récents (Bessemoulin, 1987 ; Kessler & Chambraud, 1990 ; collectif, 1995). Ces ouvrages présentent nombre de cartes schématiques, obtenues par krigeage, sur différentes variables comme la température (les moyennes, les fortes chaleurs, la durée du gel, etc.), les précipitations (abats moyens, les averses longues et courtes, les orages, la grêle, la neige), l’ensoleillement, la nébulosité et le vent. Des tableaux fournissent également des valeurs ponctuelles tirées des stations d’observation.

7Ce domaine de recherche étant quelque peu laissé en jachère, nous avons mobilisé des moyens de traitement actualisés pour le renouveler. A l’exemple du poète André Chénier (« sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques »), la présente contribution revient sur la question ancienne, traitée de façon moderne, de la cartographie des climats et des modes de partition de l’espace qu’elle implique. A cela s’ajoute une retombée pratique puisque l’essentiel de nos résultats est téléchargeable sous forme de cartes ou de tableaux. Ces documents et leur mode d’emploi sont fournis en annexe.

8La Corse a été exclue du champ spatial de l’étude car son éloignement au continent ne permettait pas certains traitements des données, le krigeage notamment.

Les données disponibles, le réseau de Météo France

9Les données qui fondent la typologie des climats que nous proposons, proviennent de Météo-France. Cet organisme met à disposition gratuitement ou au coût marginal de mise à disposition les normales 1971-2000 qui constituent des données dites “essentielles” au sens de la Résolution 40 de l’OMM. Ces normales ont été publiées sous deux formes :

10Parmi les multiples paramètres susceptibles d’être pris en compte, notre choix s’est limité aux précipitations et aux températures. Il s’agit, en effet, des déterminants fondamentaux du climat observés en un nombre élevé de postes d’enregistrement, soit respectivement 2031 et 651 (fig. 1). En revanche, la nébulosité, l’insolation, le vent, etc., ont été écartés car ces facteurs sont moins structurants à l’échelle du territoire et leurs stations de mesure, réduites à une centaine, ne satisfont pas aux contraintes d’un échantillonnage correct de l’espace (Joly, 2007). En effet, les tests préalables que nous avons effectués en intégrant ces paramètres ont fait ressortir surtout l’incidence des distorsions techniques liées à la faiblesse de l’échantillonnage sans éclairer la typologie.

Figure 1. Localisation des 2031 stations pluviométriques (A) et des 651 stations qui enregistrent la température (B)

Figure 1. Localisation des 2031 stations pluviométriques (A) et des 651 stations qui enregistrent la température (B)

Source : Météo-France

Constitution du jeu de variables climatiques

11Réduits à deux, les paramètres climatiques sont toutefois exprimés par un nombre consistant de variables, 6 pour les températures et 8 pour les précipitations. Les valeurs retenues correspondent aux données mensuelles sur la normale 1971-2000. Pour plusieurs variables relatives aux précipitations, nous prenons les valeurs de janvier et de juillet comme référence pour distinguer l’hiver de l’été et capter ainsi certaines spécificités des climats, car, d’une saison à l’autre, les processus en jeu ne sont pas de même nature dans les différentes zones. Précisons que janvier a été choisi parce qu’il est le mois le plus froid pour 98 % des stations (le reste se répartit entre février et décembre) ; juillet, son symétrique estival, est le mois le plus chaud pour 56 % des stations, légèrement plus que août (44 %). Le jeu de variables s’établit comme suit, un code de 3 lettres sert à les identifier :

  1. [TMO] Moyenne annuelle de température ;

  2. [TMN] Nombre de jours avec une température inférieure à -5°C ;

  3. [TMX] Nombre de jours avec une température supérieure à 30°C. Notons que la fréquence de dépassement de ces deux seuils froids (2) et chauds (3), constitue un indicateur pertinent dans les domaines de l’écologie ou de la santé, par exemple ;

  4. [TAM] Amplitude thermique annuelle. Elle mesure la différence entre la température moyenne de juillet et celle de janvier. Cette variable est généralement reconnue comme critère de discrimination entre climats océaniques et continentaux ;

  5. [TEH] Variabilité interannuelle de la température en janvier. Elle est donnée par l’écart type des 30 valeurs de température mensuelles au cours de la normale de référence ;

  6. [TEE] Variabilité interannuelle de la température en juillet (même calcul que précédemment) :

  7. [PTO] Cumuls annuels de précipitation :

  8. [PDH] Ecart des cumuls de janvier par rapport à la moyenne annuelle des cumuls mensuels :

  9. [PDE] Ecart des cumuls de juillet par rapport à la moyenne annuelle des cumuls mensuels. Les variables 8 et 9 mesurent la spécificité pluviométrique de chacun des deux mois :

  10. [PJH] Nombre de jours de précipitation en janvier :

  11. [PJE] Nombre de jours de précipitation en juillet :

  12. [PEH] Variabilité interannuelle des précipitations en janvier. Elle est donnée par l’écart type des 30 valeurs de cumuls mensuels au cours de la normale de référence :

  13. [PEE] Variabilité interannuelle des précipitations en juillet (même calcul que précédemment) ;

  14. [PRA] Rapport entre les abats d’automne (septembre + octobre) et ceux de juillet. Ce rapport permet de bien séparer le domaine méditerranéen du reste (Péguy, 1961 ; Douguedroit, 1972).

Méthodes

12La collecte des données climatiques dépend de stations dont la densité et la répartition sont très hétérogènes selon les catégories de variables. Températures et précipitations auxquelles nous sommes contraints de limiter notre choix, proviennent de deux réseaux dont les points de mesure ne concordent pas. Il n’est donc pas possible d’établir la typologie souhaitée par un traitement direct des données stationnelles. C’est pourquoi, une interpolation variable par variable est préalablement requise de manière à produire une information qui couvre tout l’espace. Ensuite seulement, un traitement multivarié enchaînant AFC et CHA sera appliqué aux couches d’information ainsi constituées et permettra de proposer une typologie assortie d’une délimitation géographique des climats.

Interpolation et reconstitution du champ spatial des variables climatiques

13Parmi les méthodes d’interpolation, une première famille repose sur les relations de distance entre des points connus pour combler les vides interstitiels : l’interpolation gravitaire, le krigeage, par exemple, se rangent dans cette catégorie.

Le krigeage est une méthode d’interpolation que l’on qualifie de « méthode optimale » ou d’ « analyse objective » selon les domaines d’application où elle est utilisée. Comme les précédentes méthodes d’interpolation, le krigeage tire profit de l’autocorrélation spatiale. Son objectif est d’identifier la distance optimale à l’intérieur de laquelle les points de mesure sont autocorrélés. Cette distance, appelée portée, correspond en fait au point d’infléchissement du variogramme et délimite la frontière entre deux échantillons : (i) celui qui, situé en deçà de la portée, regroupe les points qui présentent une organisation spatiale commune ; et (ii) celui qui, au delà de la portée, présente des variations aléatoires par rapport au précédent. L’estimation des valeurs, effectuée à partir du variogramme, est introduite sous la forme d’une équation linéaire qui fixe le poids à attribuer aux données lors de l’interpolation.

14Une seconde famille prend en considération les facteurs géographiques qui commandent la variation spatiale des composants du climat selon un emboîtement hiérarchique d’échelles, du niveau global (latitude, longitude, continentalité…) jusqu’au au niveau local (altitude, pente, orientation…). Dans ce cas, on procède par ajustement, en faisant appel aux régressions, le plus souvent. Cela revient à établir un modèle qui précise, sous la forme d’une équation, la relation qui existe entre les valeurs enregistrées aux points de mesure (variables climatiques expliquées) et les facteurs environnementaux (variables explicatives) qui jouent sur ces valeurs et leur différentiel de distribution. L’exercice implique d’identifier ces facteurs explicatifs et leur degré de significativité ; il aboutit à reconstituer, sous forme de cartes, les champs spatiaux dans leur continuité en calculant, pour tout point de l’espace géographique dont on connaît les caractéristiques environnementales, une valeur au mieux approchée de la variable climatique considérée. Les caractères de la topographie peuvent également être introduits en tant que facteurs explicatifs sous une forme synthétique après voir fait l’objet d’une analyse multivariée (Benichou et Lebreton, 1987). Dans un précédent article (Joly et al. 2009), nous avons conduit différents tests et montré l’avantage d’une méthode originale d’interpolation appelée « interpolation locale » que nous reprenons ici pour produire les cartes univariées impliquées dans la synthèse typologique. Cette méthode consiste d’abord à segmenter le territoire en une multitude de polygones (plusieurs milliers) selon un critère de voisinage entre stations, puis à ajuster un modèle de régression propre à chaque polygone et à chaque variable en fonction des facteurs qui expliquent au mieux la variation locale de celle-ci. Les variables explicatives mobilisées pour mettre en œuvre la modélisation proviennent de deux sources : le MNT de l’IGN à 250 m de résolution et la base européenne Corine Land Cover. De la première, sont dérivées les 6 variables liées à la topographie et de la seconde 3 variables liées à l’occupation du sol. Soit :

  • l’altitude,

  • la pente, Il s’agit de la valeur d’inclinaison par rapport à l’horizontale (0°) du plan de régression obtenu du polynôme de degré 1 des altitudes contenues dans la fenêtre de neuf pixels centrée sur chaque station.

  • l’orientation des versants est la position de ce plan de régression par rapport au nord (0°).

  • la rugosité topographique, elle est un indicateur des irrégularités de relief. Elle est donnée par l’écart type des altitudes résiduelles par rapport au plan de régression (elle peut être nulle en présence de plat ou sur un versant parfaitement rectiligne),

  • l’indice d’encaissement/surélévation topographique correspond à la moyenne arithmétique des altitudes de la fenêtre : un fond de vallée exigu prend une valeur négative tandis qu’un point dominant (crête, sommet) est doté d’une valeur positive.

  • le rayonnement global théorique, il est calculé pour le solstice d’été (21 juin) en tenant compte des masques topographiques,

  • l’indice de végétation, cet indice de biomasse (Joly, 2007) a été reconstitué à partir des types d’occupation du sol auxquels on a attribué une valeur d’indice standard (5 pour le bâti dense de centre ville, les aéroports, etc. ; 250 pour la forêt compacte),

  • distance à la forêt,

  • distance à l’océan ou à la mer.

15Cette procédure permet d’obtenir pour chacune des 14 variables climatiques retenues une carte qui approche au mieux ses variations spatiales à échelle fine tout en couvrant l’ensemble du territoire (annexe 1). Précisons que certains secteurs de haute montagne ne seront pas interpolés puisque les valeurs d’altitude dépassent la borne supérieure de l’échantillon (2549 m) qui a servi de support à la description du modèle. Tout au plus accorderons nous une marge de 20 % au-delà de la limite maximale renseignée. Les pixels concernés sont codés de manière spécifique et apparaissent en gris sur les cartes

16Une batterie de tests permet de s’assurer de la qualité des modèles. En effet, à l’issue de chaque régression, une validation croisée (Stone, 1974) est appliquée pour évaluer les performances de l’estimation. Cela revient à effectuer les calculs de régression en évacuant une station du corpus à chaque itération, en répétant ce processus pour toutes les stations (méthode dite « Leave-one-out » ; Plutowski, 1994), on obtient 2031 valeurs de précipitations ou 651 de températures théoriques et donc autant de résidus dont l’écart type est calculé. Dans la mesure où, par leur nombre, les stations échantillonnent convenablement l’espace français (Joly, 2007), ce type de validation constitue un bon outil d’évaluation de la performance du modèle. Ces résidus servent de support à un krigeage, seconde étape de l’interpolation.

17La performance du modèle est d’abord évaluée grâce à l’écart type des résidus. Cet indice est utile pour comparer des variables où les unités sont identiques. On a ainsi pu montrer que les écart types des erreurs d’estimation des températures sont plus élevés l’hiver que l’été (Joly et al., 2008) et inversement pour les précipitations (Joly et al., 2009). Le recours à l’écart type pour comparer des erreurs d’estimation de variables dont les unités sont différentes (degrés, mm, nombre de jours, etc.) est plus délicat. C’est pourquoi nous avons comparé ces dernières grâce à l’indice de performance suivant :

18Où : res est l’écart type des résidus etobs est l’étendue des valeurs de la série d’observation

19Cet indice est préféré au coefficient de variation (res moyobs) car l’étendue de la série d’observation a un sens climatologique : deux régions différentes peuvent présenter des moyennes sensiblement identiques mais des écarts internes très différents. Les écarts de température sur un site de plaine sont d’ordinaire faibles, l’interpolation est aisée, les résidus faibles. En montagne, les écarts entre les températures les plus basses (sommets) et les plus élevées (fond de vallée) sont élevés, révélant la juxtaposition de microclimats distincts. En ce cas, l’interpolation est difficile, les résidus élevés. Ainsi, ind_P permet d’exprimer l’erreur d’estimation donnée par l’écart type, en référence à l’écart potentiellement maximum (l’étendue) de chaque série climatique. Son interprétation est analogue à celle du coefficient de détermination : une valeur élevée, proche de 1, indique que l’écart type des résidus est faible, compte tenu de l’étendue de la série analysée ; inversement, une mauvaise estimation se traduira par une valeur faible, voisine de 0.

20Les tableaux 1 et 2 montrent que les écarts-types des résidus sont intéressants à utiliser seulement pour comparer la qualité de l’interpolation de plusieurs mois d’une même variable. Ainsi l’écart-type des résidus de la variabilité des températures sur la normale 1971-2000 (tableau 1, colonne 4) est analogue en janvier (0.09) et en juillet (0.08). La variabilité interannuelle des précipitations (tableau 2, colonne 4) est en revanche plus élevée en janvier (7,6 mm) qu’en juillet (4,1 mm).

Tableau 1 : Étendue des séries d’observation, écart type des résidus et indice de performance des six variables relatives aux températures ; 01, 07 =janvier, juillet

Température

(1)

moyenne

(2)

nombre de jours

(3)

amplitude

(4) variabilité

1971-2000

Année TMO

< -5°C TMN

> 30°C TMX

07-01 TAM

01 TEH

07 TEE

étendue (obs.)

14,6

130

76

11,6

18

18

éc. type (res.)

0,41

6,3

4,2

0,38

0,09

0,08

ind_P

0,95

0,90

0,89

0,93

0,90

0,92

21Malgré des valeurs d’écart-type très différentes, l’indice de performance permet de comparer la qualité de l’interpolation de la température et des précipitations : l’erreur d’estimation s’inscrit dans une fourchette comprise entre 4 et 5 % de l’étendue des valeurs d’observation des quatre séries considérées. Le nombre de jours de précipitation en janvier, avec un indice de performance de 0,82 est la variable dont l’écart-type des résidus d’estimation est le plus élevé proportionnellement à l’étendue de la série. En revanche, l’écart-type des résidus est inférieur à 3 % de l’étendue des valeurs d’observation pour trois variables : écart à la moyenne des précipitations de janvier (0,96), rapport des précipitations d’automne sur celles d’été (0,96) et moyenne annuelle des températures (0,95).

Tableau 2 : Etendue des séries d’observation, écart-type des résidus et indice de performance des huit variables relatives aux précipitations ; 01, 07 =janvier, juillet

Précipitation

(1)

Cumul

(2) écart à la moyenne

(3)

nombre de jours

(4) Variabilité

1971-2000

(5)

Rap.

Année PTO

01 PDH

07 PDE

01 PJH

07 PJE

01 PEH

07 PEE

36,9 PRA

étendue (obs.)

1834

3086

3160

13,8

12,3

190,5

92,3

36,9

éc. type (res.)

80,7

5,4

11,0

1,3

0,4

7,6

4,1

0,76

ind_P

0,91

0,96

0,93

0,82

0,94

0,92

0,91

0,96

22Les calculs et des modélisations statistiques utilisés pour l’interpolation des variables climatiques ont été réalisés grâce au logiciel LISDQS (logiciel d’interpolation statistique de données quantitatives et spatiales (JOLY, 2009)) développé à Besançon.

Réalisation de la typologie en couplant AFC et CHA

23Il s’agit de réaliser la synthèse des 14 cartes obtenues de l’interpolation. L’association de l’analyse factorielle des correspondances (AFC) et de la classification hiérarchique ascendante (CHA) permet d’établir une typologie apte à être représentée sous forme de carte.

Tableau 3. Variables climatiques et leur découpage en classe

 

Températures

Classe 1

Classe 2

Classe 3

Classe 4

Classe 5

TMO

Température moyenne annuelle (°C)

< 9,4

< 10,4

< 11,4

< 12,8

> = 12,8

TMN

Jours/an de minimum inférieur à -5°C

< 4,0

< 8,0

< 14,0

< 25,0

> = 25,0

TMX

Jours/an de maximum supérieur à + 30°C

< 4,0

< 9,0

< 15,0

< 23,0

> = 23,0

TAM

Amplitude thermique (°C) (juillet-janvier)

< 13,5

< 14,7

< 15,7

< 16,9

> = 16,9

TEH

Variabilité 1971-2000 en janvier (°C)

< 1,7

< 2,0

< 2,1

< 23,

> = 23,

TEE

Variabilité 1971-2000 en juillet (°C)

< 1,2

< 1,3

< 1,4

< 1,5

> = 1,5

  

Précipitations

PTO

Cumul annuel (mm)

< 710

< 800

< 940

< 1150

> = 1150

PDH

Ecart à la moyenne en janvier (mm)

< -6

< 0

< 7

< 16

> = 16

PDE

Ecart à la moyenne en juillet (mm)

< -35

< -22

< -9

<-2,7

> = -2,7

PJH

Jours de précipitation en janvier

< 9

< 11

< 12

< 13

> = 13

PJE

Jours de précipitation en juillet

< 6

< 7

< 8

< 9

> = 9

PEH

Variabilité 1971-2000 en janvier (mm)

< 32

< 40

< 50

< 70

> = 70

PEE

Variabilité 1971-2000 en juillet (mm)

< 27

< 31

< 35

< 41

> = 41

PRA

Rapport (sep. + oct.) / juillet

< 2

< 2,5

< 3

< 6

> = 6

24Les variables cartographiées ont été préalablement discrétisées en 5 classes (tableau 3) de manière à ce que la classe centrale, les deux classes intermédiaires et les deux classes extrêmes concentrent respectivement environ 40 %, 20 % et 10 % de l’échantillon. De la sorte, toutes les unités de carroyage qui couvrent le territoire sont décrites d’une manière homogène autorisant un codage booléen (dont les valeurs sont exprimées en 0 ou 1). Certes, dans l’exemple présenté, les variables initiales sont quantitatives et pourraient tout aussi bien faire l’objet d’une ACP mais le choix de l’AFC et de variables discrètes se justifie pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’AFC peut permettre le cas échéant, d’intégrer des données qualitatives (direction des vents dominants par exemple), ce qui, au-delà du cas traité, donne une portée plus générale à la procédure. Ensuite, chaque variable est représentée par plusieurs modalités booléennes sur les graphes factoriels dont l’organisation est ainsi rendue plus lisible et aisément interprétable. Une fois la classification réalisée, l’analyse de la distribution des modalités booléennes au sein des classes aide à leur donner une définition qui prend appui sur les fréquences observées. Enfin, ces mêmes fréquences fournissent l’information nécessaire au calcul de probabilité mis en œuvre pour définir l’espace de distribution potentiel de chaque type climatique. Au total, traiter des variables discrètes plutôt que quantitatives présente un intérêt à chaque phase de la procédure : traitement multivarié, classification, cartographie, ce qui renforce l’assise et la cohérence formelle de la méthodologie dont nous détaillons maintenant la mise en œuvre.

25Afin d’alléger les traitements, un panel de 3364 points a été extrait selon un protocole, appelé échantillonnage stratifié non aligné (document annexe n° 1), qui mêle tirage aléatoire et systématique (Keersmaecker, 1987) Les données se présentent ainsi sous la forme requise pour être soumises au traitement mathématique. Dans ce domaine, l’analyse factorielle des correspondances constitue un outil intéressant puisqu’elle permet le traitement de matrices booléennes et fait ressortir les structures logiques sous-jacentes en ordonnant les modalités binaires de chaque variable sur les graphes résultants (document annexe 2).

26L’analyse des correspondances, en générant des axes factoriels, donne lieu à un nouveau système de coordonnées dans lequel se positionnent individus et caractères. Grâce à la matrice de distance ainsi construite, il est possible de procéder à une classification automatique représentée sous la forme d’un arbre hiérarchique. Dans le cas présent, la mise en œuvre d’une classification hiérarchique ascendante conduira à reconnaître huit types de climats. Ces résultats sont croisés avec ceux de l’AFC avant d’être projeté sur la carte (document annexe 3). Ces résultats peuvent être croisés avec ceux de l’AFC pour établir une concordance entre la typologie et la structure d’ordre factorielle (document annexe 4).

Représentation graphique et représentation cartographique

27A ce stade de la procédure, seul le semi des unités échantillonnées a été traités. Il convient donc de généraliser ce résultat à l’espace dans sa continuité comme nous l’avons vu à propos des interpolations. Dans cet exercice, nous mettons à profit une des possibilités offertes par l’AFC consistant à projeter dans l’espace factoriel des éléments, caractères ou individus, qui n’ont pas été introduits au départ dans l’analyse. Précisons tout d’abord que la position factorielle de chacune des 3364 unités qui composent l’échantillon de référence est déterminée par celle des caractères booléens qui la décrivent et, réciproquement, la position de chaque caractère est déterminée par la position des individus qui le possèdent. Cette propriété est appelée équivalence distributionnelle (Escofier, 1978). Grâce à celle-ci, on recalcule la position de tout élément nouveau introduit a posteriori, autrement dit, celle de chaque unité de carroyage qui compose l’espace français métropolitain et qui n’a pas été échantillonnée. De la sorte, il est possible de cartographier les résultats de l’AFC, axe par axe ou sous la forme d’une composition colorée synthétisant l’information des trois premiers axes comme on le fait habituellement en traitement d’image (document annexe 4). Ce principe de généralisation spatiale peut être étendu aux résultats de la classification puisque l’appartenance typologique des unités est également dépendante de leurs coordonnées factorielles ; ce qui permet de représenter le résultat de la classification sous forme de carte. Chaque phase de la procédure fait donc l’objet d’une double représentation, l’une graphique résultant du traitement de l’échantillon et l’autre, cartographique issue de la généralisation par la méthode des éléments supplémentaires.

Incertitude des limites : apport de l’approche probabiliste

28La partition de l’espace obtenue d’une CHA a un caractère réducteur puisqu’elle est exclusive : chaque unité de carroyage appartient à une seule classe. La simplification qui en résulte est évidemment commode puisque toute l’information traitée est représentée sur un seul document. Cependant, en climatologie comme en beaucoup d’autres domaines, les limites franches sont l’exception. En effet, s’il existe bien des secteurs où l’appartenance à un type climatique donné est indiscutable, il s’agit le plus souvent de noyaux bien circonscrits et distants, entre lesquels l’espace est majoritairement occupé par des zones de transition au climat hybride, d’où le caractère incertain des limites retenues (Alexandre, 2008 ; Durand-Dastes et Sanders, 1984). Pour tenir compte de cette réalité et en fournir une représentation cartographique, nous aurons recours à une approche bayésienne fondée sur les probabilités (Taylor et al., 1996) : les fréquences observées des modalités booléennes au sein de chaque classe sont assimilées à des probabilités empiriques qui permettent, si l’on connaît le profil d’un individu (ses caractères), de calculer la probabilité qu’il a d’appartenir à chacune des classes (Brossard et al., 1999 ; Moreau et al., 2005).

P (Bi / A) : probabilité conditionnelle de l’évènement Bi sachant que l’évènement A est réalisé (par exemple, probabilité de la modalité TMO1 d’appartenir à la classe 1) ;
P (Bi) : probabilité conditionnelle de l’évènement Bi (fréquence d’apparition de la modalité TMO1) ;
P (A / Bi ) : probabilité conditionnelle de l’évènement A sachant que l’évènement Bi est réalisé (fréquence d’apparition de la modalité TMO1 dans la classe 1) ;
P (Bj)  : probabilité conditionnelle de l’évènement Bj (fréquence d’apparition des différentes modalités) ;
P (A / Bj) : probabilité conditionnelle de l’évènement A sachant que l’évènement Bi est réalisé (fréquence d’apparition des différentes modalités pour la classe 1) ;
n : nombre d’évènements possibles (nombre de modalités).

29L’application de cette méthode nous donnera le moyen de nuancer l’interprétation des résultats de la classification (§ 3.2., figure 3)

Résultats

La carte typologique

30Ce document (figure 2) repose au départ sur une partition abstraite de l’espace factoriel organisée par la structure d’ordre. La classification conduit à une partition de l’espace géographique, également cohérente. La façade méditerranéenne (type 8), l’opposition entre le climat océanique franc (type 5) et le climat semi-continental (type 2), l’effet d’altitude (type 1) ressortent directement à la vue de la carte comme faits structurants majeurs de l’espace. Une structure géographique par ensembles spatiaux est donc sous-jacente à la structure d’ordre factorielle. Toutefois, il est important de garder à l’esprit que la typologie représentée sur la carte ne correspond pas à un zonage géographique direct. Celui-ci ne prend corps qu’avec la concordance constatée entre partition mathématique et partition géographique. C’est pourquoi, lorsque nous définirons un climat comme méditerranéen, océanique doux, etc., c’est en fonction de ses caractéristiques intrinsèques, sans contrainte de délimitation géographique stricte.

31On remarquera que tous les types présentent, sur leurs marges, de petits secteurs enclavés dans le type voisin. Cette particularité montre que le passage d’un type à l’autre n’est pas brutal, mais s’effectue de manière progressive à l’intérieur d’une frange en règle générale assez mince où l’appartenance à un des deux types voisins est incertaine. Il n’en va pas de même pour deux types :

  • le type 7 (climat du Bassin du Sud-Ouest) qui caractérise la Limagne et le nord de la vallée du Rhône,

  • le type 6 (climat méditerranéen altéré) qui apparaît loin du type 8 (climat méditerranéen franc), en plusieurs endroits du littoral atlantique.

32Ce phénomène s’explique par le fait que les espaces considérés, bien qu’éloignés l’un de l’autre, présentent les mêmes caractères climatiques. Si proximité spatiale est souvent synonyme de proximité statistique, deux points éloignés peuvent, parfois, présenter des ressemblances.

33Le traitement quantitatif permet l’exploration systématique des relations fréquentielles entre les 70 variables et les 8 types de climats (document annexe 5). Les caractéristiques distinctives de chacun sont ainsi mises au jour et s’établissent comme suit.

Type 1 : les climats de montagne

34En raison de sa grande dispersion spatiale, il est difficile de parler de climat franc avec le type 1 qui associe Pyrénées, Massif central, Alpes, Jura, Morvan, Ardennes et, malgré des altitudes modestes, les plateaux à l’est de la Champagne et une partie de la Lorraine et de la Franche-Comté. Ce type regroupe évidemment tous les lieux où les influences montagnardes et/ou semi-continentale sont prépondérantes, ce qui se traduit par : un nombre de jours et un cumul élevés de précipitation, une température moyenne inférieure à 9,4°C et, corrélativement, plus de 25 jours au cours desquels la température minimale a été inférieure à -5°C et moins de 4 avec un maximum supérieur à 30°C. La variabilité interannuelle des précipitations de juillet et des températures d’hiver et d’été est maximale.

Type 2 : le climat semi-continental et le climat des marges montagnardes

35Le type 2 fait transition entre les climats de montagne et :

  • au nord, le type 3,

  • au sud-ouest, le type 4,

  • au sud-est, le type 8.

36Il regroupe les périphéries montagnardes et s’étend sur de vastes secteurs en Bourgogne, Lorraine et Alsace où les températures sont moins froides qu’en montagne (elles sont cependant, à altitude égale, plus froides que partout ailleurs), les précipitations légèrement plus faibles et moins fréquentes, mais la variabilité climatique sur la normale 1971-2000 tout aussi élevée. Le faible rapport entre les précipitations d’automne et d’été est une autre caractéristique de ce type.

Type 3 : Le climat océanique dégradé des plaines du Centre et du Nord

37Ce type affecte l’ensemble du Bassin parisien avec une extension vers le sud (vallée moyenne de la Loire, le nord du Massif central et vallée de la Saône). Le climat reste océanique mais avec de belles dégradations. Les températures sont intermédiaires (environ 11°C en moyenne annuelle, entre 8 et 14 jours avec une température inférieure à -5°C). Les précipitations sont faibles (moins de 700 mm de cumul annuel), surtout en été, mais les pluies tombent en moyenne sur 12 jours en janvier et sur 8 en juillet, valeurs moyennes rapportées à l’ensemble français. La variabilité interannuelle des précipitations est minimale tandis que celle des températures est élevée.

Type 4 : Le climat océanique altéré

38Le climat océanique altéré apparaît comme une transition entre l’océanique franc (type 5) et l’océanique dégradé (type 3). Entre le Nord-Pas-de-Calais et la Normandie il s’agit d’une fine bande tandis qu’à l’Ouest, cette transition s’élargit jusqu’à atteindre plus de 150 km. Elle affecte également le sud-ouest du Massif central, de la Dordogne à l’Aveyron et le nord des Pyrénées. La température moyenne annuelle est assez élevée (12,5°C) avec un nombre de jours froids faible (entre 4 et 8/an) et chauds soutenu (entre 15 et 23/an). L’amplitude thermique annuelle (juillet-janvier) est proche du minimum et la variabilité interannuelle moyenne. Les précipitations, moyennes en cumul annuel (800-900 mm) tombent surtout l’hiver, l’été étant assez sec.

Type 5 : Le climat océanique franc

39Le climat océanique occupe un mince liseré en bordure de la Mer du Nord et l’ensemble de la Normandie, la Bretagne, la Vendée et les Charentes. Un espace océanique réduit occupe l’ouest des landes et des Pyrénées-atlantiques. Les températures sont moyennes et très homothermes : l’amplitude annuelle (moins de 13°C d’écart entre juillet et janvier), le nombre de jours froids (moins de 4) et chauds (moins de 4) et la variabilité interannuelle sont minimaux. Les précipitations sont annuellement abondantes (un peu plus de 1000 mm) et fréquentes en hiver (plus de 13 jours en janvier). L’été est également pluvieux (8-9 jours en juillet) mais les cumuls sont réduits. Le climat océanique se caractérise enfin par une forte variation interannuelle des précipitations d’hiver.

Figure 2. Typologie climatique du territoire français en 8 classes

Figure 2. Typologie climatique du territoire français en 8 classes

Type 6 : Le climat méditerranéen altéré

40Le méditerranéen altéré s’étend surtout sur les Alpes et les Préalpes du sud, englobant l’essentiel des deux départements des Alpes-de-haute-Provence et de la Drôme. On en distingue également quelques lambeaux en rive gauche du Rhône, à la hauteur de l’Ardèche et sous la forme d’un étroit liseré à l’ouest, entre les Pyrénées orientales et l’Hérault. La température moyenne annuelle est élevée, avec des jours de froid en nombre réduit et des jours chauds compris entre 15 et 23/an. La variabilité interannuelle des températures de juillet est minimale : l’été est répétitivement chaud d’une année à l’autre. Le cumul des précipitations annuelles est moyen (800-950 mm) mais elles ne sont pas réparties homogènement. L’automne et l’hiver, humides et très variables d’une année à l’autre, s’opposent à l’été, sec et stable sur la normale 1971-2000.

Type 7 : Le climat du Bassin du Sud-Ouest

41Ce type concerne une zone géographiquement composite, située à cheval sur plusieurs régions (Aquitaine, Languedoc) et centrée sur le bassin moyen de la Garonne. Par commodité, nous la dénommerons « Bassin du Sud-ouest ». Il est caractérisé par une moyenne annuelle de température élevée (supérieure à 13°C) et un nombre élevé (> 23) de jours chauds tandis que les jours qui présentent un gel inférieur à -5°C sont rares. L’amplitude thermique annuelle est élevée (15 à 16°C) et la variabilité interannuelle des températures d’hiver et d’été est faible. Les précipitations, peu abondantes en cumul annuel (moins de 800 mm) et en hiver, le sont un peu plus durant l’été. Elles sont plus fréquentes en hiver (9-11 jours) qu’en été (moins de 6 jours). Cette répartition indique que l’intensité des précipitations est faible l’hiver (précipitations océaniques) et plus élevées l’été (perturbations orageuses venant de l’Espagne ou du golfe de Gascogne). La variabilité interannuelle des précipitations est moyenne.

Type 8 : Le climat méditerranéen franc

42Le climat méditerranéen occupe une bande d’une petite centaine de kilomètres autour de la mer éponyme, depuis les Pyrénées jusqu’au Var. Au-delà, dans les Alpes maritimes, le méditerranéen se rétrécit à tel point qu’il finit par ne plus apparaître que ponctuellement au sein des vallées alpines. En revanche, ce type s’élargit en Camargue, au passage du Rhône dont il investit la vallée jusque dans la Drôme. Le rebord oriental du Massif central, en Ardèche, est également affecté par ce climat. Les caractères climatiques sont très tranchés, plus que dans chacun des sept précédents climats. Les températures annuelles sont élevées, associées à des jours froids rarissimes et des jours chauds fréquents. L’amplitude interannuelle est élevée (plus de 17°C entre juillet et janvier) tandis que ces caractères sont très stables d’une année à l’autre. Le rapport très élevé entre précipitations d’automne et précipitations d’été (> 6) est le caractère principal de ce climat. Le cumul annuel des précipitations est faible avec un été aride mais un hiver plutôt bien arrosé malgré un faible nombre de jours de pluie. Ces caractères sont également stables d’une année à l’autre.

L’espace de distribution probable des types

43La figure 3 fait ressortir la concordance logique entre gradients factoriels et gradients géographiques : autour d’une carte centrale reprenant la typologie, huit cartes ont été mises en place. Chacune d’elle correspond à un type dont elle montre l’espace de distribution probable. Le caractère relatif de la typologie est ainsi mis en évidence puisque chaque point de l’espace présente une affinité plus ou moins forte avec les huit types. La partie supérieure du montage montre comment s’organise la transition entre océanique à l’ouest (type 5) et montagnard-continental à l’est (type 1). Ces deux types extrêmes ainsi que le type 3 (climat océanique dégradé des plaines) affectent des « noyaux spatiaux » bien identifiés par des valeurs de probabilité élevées, tandis que les types 4 et 2 apparaissent comme intermédiaires, plus diffus dans l’espace et sans valeurs de probabilité élevées. On note aussi une rupture nette entre les types 4 et 3 dont les espaces de probabilité respectifs ne s’interpénètrent pas. En revanche, le type 2 présente un espace de probabilité hybride dont des affinités avec les types 1 et 3 sont patentes. La partie inférieure du montage établit les modalités de passage qui conduisent de l’océanique au méditerranéen. L’organisation de ce gradient sud est bien tranchée. En effet, les affinités entre les types 7 et 8 sont très fortes puisque les cartes correspondantes, très semblables, ne se différencient qu’avec les valeurs de probabilité fortes qui circonscrivent des espaces aux limites nettes. Le type 6 qui assure la transition avec l’océanique (type 5) dessine un espace en dentelle dont les réticules affectent tout le territoire. Ce type dont l’extension spatiale révélée par la CHA est réduite, montre ici son affinité avec toutes les zones de franges des pôles climatiques majeurs qui structurent le territoire.

Figure 3 : Espace de distribution probable des types climatiques : gradients factoriels et gradients géographiques

Figure 3 : Espace de distribution probable des types climatiques : gradients factoriels et gradients géographiques

Synthèse climatique

44Au terme de l’analyse que nous venons d’effectuer, il apparaît que les climats de France s’organisent en trois pôles. Les deux premiers, océanique et méditerranéen, sont caractérisés par des masses d’air propres dont l’influence se diffuse sur de vastes portions du territoire par advection ; le troisième est lié à la montagne. La figure 4 apporte un support visuel à cette synthèse.

45Parallèlement, un axe incliné entre la Vendée et les Alpes de Haute Provence sépare une France du Nord d’une France du Sud. Tracé empiriquement et très schématiquement, il joint la limite septentrionale du climat méditerranéen altéré (type 6) et du climat Bassin du Sud-Ouest (type 7).

Les pôles océanique et méditerranéen

46Les masses d’air, océanique ou méditerranéenne, ont une influence forte et directe sur une bande littorale plus ou moins large mais leur effet ne se cantonne pas au voisinage des côtes. En effet, depuis la façade océanique, l’air peut fluer d’ouest en est sans véritable obstacle et marquer le climat sur plusieurs centaines de kilomètres de profondeur. En revanche, du côté méditerranéen, la dynamique des masses d’air est contrainte par le jeu contradictoire des reliefs qui font barrière (Pyrénées, Cévennes, Alpes), et des vallées qui canalisent les flux (Rhône). En progressant à l’intérieur des terres, les masses d’air perdent leurs caractères initiaux pour en acquérir d’autres à mesure qu’elles interagissent avec le milieu continental qu’elles traversent. De ce fait, les termes du bilan énergétique se modifient, les températures d’été deviennent plus élevées et celles d’hiver plus basses ; l’amplitude thermique augmente. De leur côté, les reliefs jouent aussi un rôle décisif : sur les versants au vent, le volume et le nombre de jours de précipitation s’élèvent tandis qu’ils diminuent sous le vent par effet de foehn.

47La France climatique est ainsi déterminée par le jeu croisé de ces différents facteurs. Une longue bande ouest qui va du Nord jusqu’au Pays Basque, est marquée par un climat océanique franc (type 5) qui laisse place, plus à l’est, à une variante altérée formant le type 4. Ensuite, le gradient se dédouble en deux branches : au nord (type 3), sur le Bassin parisien notamment, le climat s’assèche et surtout, se refroidit : des gelées peuvent survenir durant six mois de l’année et les jours chauds sont rares. Au sud-ouest, c’est la douceur qui tend à marquer le climat : les gels sont rares, même au cœur de l’hiver ; les étés enregistrent de fortes chaleurs et les précipitations sont bien présentes. Cette région subit une double influence, océanique pour les précipitations et méditerranéenne pour les températures.

Figure 4. Schéma synthétique de l’espace des climats

Figure 4. Schéma synthétique de l’espace des climats

48Prolongeant la branche nord du gradient, la continentalisation du climat se poursuit vers la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace et la Franche-Comté. Les caractéristiques océaniques y sont encore lisibles à travers l’action dynamique des perturbations zonales qui peuvent intervenir en toute saison, mais leur effet est contrebalancé par celui des anticyclones continentaux qui tendent à s’imposer, en automne et en hiver surtout. C’est pourquoi on parle maintenant de « climat semi-continental » (type 2). Les plaines de ces régions, sont froides en hiver, parfois étouffantes en été. Les précipitations s’atténuent à la faveur de situations d’abri comme c’est le cas en Alsace.

La montagne

49La montagne constitue le troisième facteur majeur qui commande la distribution des climats. Elle impose un gradient qui joue surtout à la verticale et très peu en extension horizontale. Avec l’altitude, les températures (en dehors des situations météorologiques d’inversion), diminuent tandis que les précipitations augmentent, au moins jusqu’à 2500 m. Partout sur le territoire, dès que l’altitude devient sensible (selon un seuil qui s’abaisse vers le nord) les caractères du climat sont suffisamment modifiés pour que l’on change de type. Dans les Préalpes du sud, on passe du méditerranéen franc au méditerranéen altéré. Dans la montagne pyrénéenne, l’océanique altéré marque la frange du piémont, de même que, à l’ouest du Massif central, la marge montagnarde est soulignée par le type 2 que l’on retrouve plus largement distribué à l’est.

50De ces considérations, quelques faits majeurs ressortent. Climat de montagne et climat semi-continental présentent des analogies fortes : hiver froid, été pluvieux. En conséquence, le climat de montagne qui devrait, en principe, être circonscrit aux massifs (Alpes du nord, Jura, Vosges, Ardennes) déborde de ceux-ci et gagne des zones d’altitude modeste comme les plateaux du Jura, la Porte de Bourgogne, le Plateau lorrain. De la même façon, le type2 couvre largement le Nord-Est : plateaux d’altitude moyenne et élevée mais aussi plaines où la semi-continentalité confère au climat des caractéristiques convergentes. Ailleurs, l’extension du type 2 est réduite car ce dernier y assure une transition rapide entre la montagne et les régions alentour, qu’elles appartiennent au domaine océanique ou méditerranéen. Enfin, les montagnes du nord-est (Vosges, Jura) subissent l’effet conjugué de l’altitude et de la semi-continentalité. C’est pourquoi on y observe des minima de température si bas et si fréquents (Joly et al., 2008).

Conclusion

51Les termes d’une approche quantitative portant sur la définition des climats et de leur délimitation spatiale, ont été posés et appliqués au territoire français métropolitain.

52Un des premiers points à considérer porte sur le choix des données initiales. Celles-ci doivent être aptes à une appréhension synthétique du climat et de ses variations spatio-temporelles. Ces considérations ont fortement contraint nos choix puisque seules les mesures de température et de précipitation offraient les qualités requises. La synthèse qui résulte de l’exercice apporte donc un éclairage partiel de la réalité climatique mais elle reçoit la caution d’une méthodologie éprouvée. A cet égard, les séries trentenaires (1971-2000) prises en compte donnent aux mesures la profondeur temporelle nécessaire pour établir des indicateurs pertinents qui signent l’identité des climats : moyennes, fréquences, amplitudes, écart etc. Un jeu de variables adéquat a été tiré des enregistrements initiaux pour être traité.

53Un autre apport tient au fait que les champs spatiaux de chacune des variables en question ont été reconstitués par une méthode originale, dite d’interpolation locale. Celle-ci, comme les autres méthodes d’interpolation, permet d’informer l’espace dans sa continuité et de s’affranchir ainsi des disparités qui existent dans l’implantation des réseaux d’enregistrement ; son avantage distinctif est de « coller » au mieux aux variations locales de chaque variable, telles qu’elles sont déterminées par les configurations de l’environnement, point à point dans l’espace. Le gain de précision qui en résulte est intéressant pour la délimitation spatiale des climats. D’un point de vue technique, l’information se présente sous la forme de couches de données qu’il est commode de gérer et de traiter par SIG ; elle peut même être diffusée en ligne et en l’état comme nous le proposons ici. Les annexes 1 et 2 donnent toutes les instructions utiles à ce sujet.

54Les données ainsi structurées s’offrent à de multiples traitements itératifs que permettent les SIG couplés à l’analyse d’images. L’option prise d’associer AFC et CHA a permis de construire une typologie du climat et de mettre en évidence les logiques fonctionnelles qui la fondent. Le recours complémentaire à un modèle de probabilité a fait ressortir le caractère relatif de la typologie qui s’inscrit dans l’espace à la fois par des noyaux bien marqués et par des transitions nuancées. Ainsi, les huit types qui partitionnent la France continentale s’organisent en trois ensembles majeurs qui polarisent l’espace : océan, méditerranée, montagne. La façade atlantique est affectée d’un climat océanique franc qui se mue en climat océanique altéré sur sa frange est. Ensuite, la transition vers des formes dégradées opère selon deux branches : la première, au nord, suit un gradient de continentalisation croissante, faible d’abord avec le Bassin parisien, puis plus marqué vers l’est, à mesure que la température moyenne s’abaisse et que le jeu des saisons devient contrasté ; la seconde branche beaucoup plus courte se limite au Sud-ouest où le rôle de la continentalisation n’est guère sensible car l’influence méditerranéenne prend très vite le relais. Autour de la méditerranée, le climat franc occupe une frange plus réduite car les contraintes de relief (effet de barrière ou de couloir) se font très vite sentir pour donner place à des formes de climat méditerranéen atténué. La montagne apparaît comme le troisième facteur d’organisation du climat en raison de l’altitude qui vient y prendre le pas sur les autres déterminants sans que ceux-ci s’effacent complètement. C’est pourquoi, à un niveau d’analyse plus fin, il conviendrait de distinguer la montagne du Nord-Est (Vosges, Jura, Alpes du Nord), la montagne méditerranéenne (Alpes du Sud, Sud du Massif Central, Pyrénées orientales) ou encore la montagne océanique (Massif Central, Pyrénées occidentales).

55L’étude présentée porte sur la normale 1971-2000 et prend cette période comme référence pour en tirer une image des climats français qui ne tient pas compte de leur caractère évolutif où peuvent se lire des tendances. Or, depuis la fin des années 1970, on assiste à un changement sensible qui se traduit notamment par une augmentation des températures. La normale considérée et toutes les variables qui en ont été tirées pour décrire le climat négligent cette dérive temporelle qui n’est évidemment pas au cœur de notre propos actuel mais qui ouvre à notre approche un nouveau champ d’investigation où elle pourra se mettre à l’épreuve.

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Bibliographie

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Joly D., Gresset-Bourgeois C., Vermot-Desroches B., 2008, “Les pôles du froid en Franche-Comté”, Actes du XXI colloque de l’AIC, 9-13 sept. 2008, Montpellier, 361-366.

Keersmaecker M-L., 1987, “Stratégie d’échantillonnage des données de terrain intégrées dans l’analyse des images satellitaires”, L’Espace Géographique, No. 3, 195-205.
DOI : 10.3406/spgeo.1987.4245

Moreau M., Laffly D., Joly D., Brossard T., 2005, “Analysing of plant colonization on an arctic moraine since the end of the Little Ice Age using remotely sensed data and a Byesian approach”, Remote Sensing of Enviroment 99, Elsevier Ed., 244-253.

Plutowski M., Sakata S., White H., 1994, “Cross-validation estimates IMSE”, In: Cowan J.D., Tesauro G., Alspector J. (eds), Advances in Neural Information Processing Systems No. 6, San Mateo, Californie: Morgan Kaufman (publ.), 391–398.

Stone M., 1974, “Cross-Validation Choice and Assessment of Statistical predictions”, Journal of the Royal Statistical Society B, No. 36, 111-147.

Taylor B. L., Wade P. R., Stehn R. A. and Cochrane J. F., 1996, “A Bayesian Approach to Classification Criteria for Spectacled Eiders”, Ecological Applications, vol. 6, No. 4, 1077-1089.
DOI : 10.2307/2269592

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Annexe

Annexe 1 : Liste des cartes climatiques à télécharger

Titres

PNG

ASC

Température moyenne annuelle

TMO

TMO

Jours/an de minimum inférieur à -5°C

TMN

TMN

Jours/an de maximum supérieur à + 30°C

TMX

TMX

Amplitude thermique juillet/janvier

TAM

TAM

Variabilité interannuelle des températures en janvier (écart-type 1971-2000)

TEH

TEH

Variabilité interannuelle des températures en juillet (écart-type 1971-2000)

TEE

TEE

  

  

  

Cumul annuel de précipitations

PTO

PTO

Jours de précipitations en janvier

PJH

PJH

Précipitations, écart à la moyenne en janvier

PDH

PDH

Précipitations, écart à la moyenne en juillet

PDE

PDE

Jours de précipitations en juillet

PJE

PJE

Variabilité interannuelle des précipitations en janvier (écart-type 1971-2000)

PEH

PEH

Variabilité interannuelle des précipitations en juillet (écart-type 1971-2000)

PEE

PEE

Précipitations, rapport (sep. + oct.) / juillet

PRA

PRA

  

  

  

Analyse des correspondances, axe 1

AFC1

Analyse des correspondances, axe 2

AFC2

Analyse des correspondances, axe 3

AFC3

Analyse des correspondances, synthèse RVB

AFCS

Typologie des climats français

TYPO

TYPO

  

  

  

Espace de distribution probable du type 1

PRBT1

Espace de distribution probable du type 2

PRBT2

Espace de distribution probable du type 3

PRBT3

Espace de distribution probable du type 4

PRBT4

Espace de distribution probable du type 5

PRBT5

Espace de distribution probable du type 6

PRBT6

Espace de distribution probable du type 7

PRBT7

Espace de distribution probable du type 8

PRBT8

Les cartes issues du présent travail sont disponibles sous la forme de fichiers téléchargeables pour une visualisation directe (format PNG) et pour être gérées par SIG (format ASC). L’usage de ces fichiers est strictement limité au domaine des services publics. Toute exploitation de la base climatique, totale ou partielle (cartes, tableaux, etc.), doit être accompagnée de la mention de la source décrite ainsi :

Source : Base de données climatiques communales 2009. THEMA Université de Franche-Comté, CNRS UMR6049 (F-25000 Besançon) /CESAER INRA UMR1041 (F-21000 Dijon) ; d’après Météo France 1971-2000.

À partir du tableau ci-dessus, il est possible de télécharger l’ensemble des cartes qui ont servi à cet article sous deux formats png et asc (à l’exception des cartes, soit issues de l’AFC, soit relatives à l’espace de distribution probable des 8 types, qui sont seulement disponibles au format png) :

– format PNG : il s’agit de documents d’illustration avec titres et légendes. L’incrustation d’un fond départemental facilite le repérage.

– format ASC : il s’agit de couches d’information géoréférencées exploitables par SIG avec les paramètres suivants :

  • Projection : Lambert II étendu

  • Coordonnée X de la colonne ouest

  • Coordonnée Y de la ligne nord

  • Format : raster

  • Nombre de pixels par ligne : 4000

  • Nombre de pixels par colonne : 4000

  • Résolution des pixels 250 mètres

  • Absence de données : -9999

Annexe 2 : Tableau communal à télécharger

http://cybergeo.revues.org/26894?file=1

Ce tableau, inscrit dans un fichier au format TXT, comporte 36267 lignes (une par commune) et 16 colonnes, soit respectivement, l’identifiant communal INSEE, les 14 variables climatiques traitées et une variable définissant le type climatique où se range la commune.

La valeur codant l’absence de données est -9999.

La signification du code qui identifie chaque variable climatique est donnée au tableau 3 qui figure dans le corps de l’article.

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Documents annexes

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Localisation des 2031 stations pluviométriques (A) et des 651 stations qui enregistrent la température (B)
Crédits Source : Météo-France
URL http://cybergeo.revues.org/docannexe/image/23155/img-1.png
Fichier image/png, 1,9M
URL http://cybergeo.revues.org/docannexe/image/23155/img-2.png
Fichier image/png, 3,5k
URL http://cybergeo.revues.org/docannexe/image/23155/img-3.png
Fichier image/png, 6,3k
Titre Figure 2. Typologie climatique du territoire français en 8 classes
URL http://cybergeo.revues.org/docannexe/image/23155/img-4.png
Fichier image/png, 1,3M
Titre Figure 3 : Espace de distribution probable des types climatiques : gradients factoriels et gradients géographiques
URL http://cybergeo.revues.org/docannexe/image/23155/img-5.png
Fichier image/png, 1,5M
Titre Figure 4. Schéma synthétique de l’espace des climats
URL http://cybergeo.revues.org/docannexe/image/23155/img-6.png
Fichier image/png, 611k

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Pour citer cet article

Référence électronique

Daniel Joly, Thierry Brossard, Hervé Cardot, Jean Cavailhes, Mohamed Hilal et Pierre Wavresky, « Les types de climats en France, une construction spatiale »,Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Cartographie, Imagerie, SIG, document 501, mis en ligne le 18 juin 2010, consulté le 18 février 2017. URL : http://cybergeo.revues.org/23155 ; DOI : 10.4000/cybergeo.23155

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Auteurs

Daniel Joly

Directeur de Recherche au CNRS, ThéMA, Université de Franche-Comté, UMR 6049 CNRS, Besançon, daniel.joly@univ-fcomte.fr

Articles du même auteur

Thierry Brossard

Directeur de Recherche au CNRS, ThéMA, Université de Franche-Comté, UMR 6049 CNRS, Besançon, thierry.brossard@univ-fcomte.fr

Hervé Cardot

Professeur à l’Institut de mathématique, Université de Bourgogne, Dijon,herve.cardot@u-bourgogne.fr

Jean Cavailhes

Directeur de recherche à l’INRA, CESAER, UMR 1041, INRA, Dijon,jean.cavailhes@dijon.inra.fr

Mohamed Hilal

Ingénieur de recherche à l’INRA, CESAER, UMR 1041, INRA, Dijon,mohamed.hilal@dijon.inra.fr

Articles du même auteur

Pierre Wavresky

Ingénieur d’études à l’INRA, CESAER, UMR 1041, INRA, Dijon,pierre.wavresky@dijon.inra.fr

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Droits d’auteur

© CNRS-UMR Géographie-cités 8504

Edgar Morin : « Le temps est venu de changer de civilisation »

Par Denis Lafay  |  11/02/2016, 8:00  |  8780  mots

Le sociologue et philosophe Edgar Morin ausculte, du haut de ses 94 ans, l’état du monde et celui de la France.
Le sociologue et philosophe Edgar Morin ausculte, du haut de ses 94 ans, l’état du monde et celui de la France. (Crédits : Hamilton/Rea)
Dans un entretien exceptionnel, le sociologue et philosophe Edgar Morin ausculte, du haut de ses 94 ans, l’état du monde et celui de la France. Economie, Front national, islam, fanatisme, immigration, mondialisation, Europe, démocratie, environnement : ces enjeux trouvent leur issue dans l’acceptation du principe, aujourd’hui rejeté, de « complexité ». Complexité pour décloisonner les consciences, conjurer les peurs, confronter les idéaux, hybrider les imaginations, et ainsi « réenchanter l’espérance » cultivée dans la fraternité, la solidarité et l’exaucement de sens. « Le seul véritable antidote à la tentation barbare a pour nom humanisme », considère-t-il à l’aune des événements, spectaculaires ou souterrains, qui ensanglantent la planète, endeuillent la France, disloquent l’humanité. « Il est l’heure de changer de civilisation. » Et de modeler la « Terre patrie. »

Acteurs de l’économie – La Tribune. Attentats à Paris, état d’urgence, rayonnement du Front National, vague massive de migration, situation économique et sociale déliquescente symbolisée par un taux de chômage inédit (10,2 % de la population) : la France traverse une époque particulièrement inquiétante. La juxtaposition de ces événements révèle des racines et des manifestations communes. Qu’apprend-elle sur l’état de la société ?

Edgar Morin. Cette situation résulte d’une conjonction de facteurs extérieurs et intérieurs, à l’image de ceux, tour à tour favorables et hostiles, qui circonscrivent l’état de la France, bien sûr inséparable de celui de la mondialisation. Car c’est l’humanité même qui traverse une « crise planétaire ». Et la France subit une crise multiforme de civilisation, de société, d’économie qui a pour manifestation première un dépérissement lui aussi pluriel : social, industriel, géographique, des territoires, et humain.

La planète est soumise à des processus antagoniques de désintégration et d’intégration. En effet, toute l’espèce humaine est réunie sous une « communauté de destin », puisqu’elle partage les mêmes périls écologiques ou économiques, les mêmes dangers provoqués par le fanatisme religieux ou l’arme nucléaire. Cette réalité devrait générer une prise de conscience collective et donc souder, solidariser, hybrider. Or l’inverse domine : on se recroqueville, on se dissocie, le morcellement s’impose au décloisonnement, on s’abrite derrière une identité spécifique – nationale et/ou religieuse. La peur de l’étranger s’impose à l’accueil de l’étranger, l’étranger considéré ici dans ses acceptions les plus larges : il porte le visage de l’immigré, du rom, du maghrébin, du musulman, du réfugié irakien mais aussi englobe tout ce qui donne l’impression, fondée ou fantasmée, de porter atteinte à l’indépendance et à la souveraineté économiques, culturelles ou civilisationnelles. Voilà ce qui « fait » crise planétaire, et même angoisse planétaire puisque cette crise est assortie d’une absence d’espérance dans le futur.

Au début des années 1980, le monde occidental se croyait solidement debout dans la prolongation des mythiques « Trente Glorieuses » et solidement convaincu de bâtir une société ascendante ; de leur côté, l’Union soviétique et la Chine annonçaient un horizon radieux. Bref, chacun ou presque pouvait avoir foi dans l’avenir. Cette foi a volé en éclats, y compris dans les pays dits du « tiers monde », et a laissé place à l’incertitude, à la peur, et à la désespérance.

Comment qualifiez-vous ce moment de l’histoire, dans l’histoire que vous avez traversée ?

Cette absence d’espérance et de perspective, cette difficulté de nourrir foi dans l’avenir, sont récentes. Même durant la Seconde Guerre mondiale, sous l’occupation et sous le joug de la terreur nazie, nous demeurions portés par une immense espérance. Nous tous – et pas seulement les communistes dans le prisme d’une « merveilleuse » Union soviétique appelée à unir le peuple – étions persuadés qu’un monde nouveau, qu’une société meilleure allaient émerger. L’horreur était le quotidien, mais l’espoir dominait imperturbablement ; et cette situation a priori paradoxale caractérisait auparavant chaque époque tragique. Soixante-dix ans plus tard, l’avenir est devenu incertain, angoissant.

Horreur – espoir, paix – repli : ce qui, dans l’histoire contemporaine, distingue les ferments de ces deux situations, c’est l’irruption du fait religieux, et particulièrement d’un islamisme qui ébranle bien au-delà des frontières des pays musulmans…

Les reflux nationaux-religieux ont pour premier point de cristallisation la révolution iranienne de 1979, et l’instauration, inédite, d’une autorité politique religieuse et radicale. Elle intervient après plusieurs décennies de profonds bouleversements dans le monde musulman : à la colonisation ottomane pendant des siècles succède la colonisation occidentale à laquelle succède une décolonisation souvent violente à laquelle succède l’instauration de dictatures à laquelle succède le souffle d’espérance du Printemps arabe auquel succède l’irruption de forces contraires et souvent donc la désillusion, auxquelles à ce jour ont succédé le chaos géopolitique et la propagation de l’idéologie barbare de Daech…

Tout retour à la religion n’est bien sûr pas synonyme de fracas, et souvent se fait de manière pacifiée. Mais on ne peut pas omettre la réalité des autres formes, agressives et violentes, qui ont germé dans le bouillon de culture afghan et ont prospéré dans un terreau où toutes les parties prenantes ont leur part de responsabilité ; la seconde guerre en Irak, l’intervention en Libye, l’inaction en Syrie, le bourbier israélo-palestinien mais aussi, sous le diktat américain, la propagation d’une vision manichéenne du monde opposant empires du bien et du mal, ont participé à la fracturation du monde musulman et à la radicalisation de certaines de ses franges. Le comportement des grandes nations du monde a contribué activement à « l’émergence » d’Al Qaeda hier et de l’État islamique aujourd’hui, à faire de la Syrie un terrain de guerres, d’alliances de circonstances, de coalitions invraisemblables, d’intérêts contraires, d’exactions, et de prolifération islamiste inextricable. Ce brasier dissémine ses flammèches bien au-delà de ses frontières, et ses répercussions ne se limitent pas à la rupture diplomatique entre l’Arabie Saoudite et l’Iran ou à la flambée du schisme entre chiites et sunnites.

Cette absence d’espérance individuelle et collective dans l’avenir a-t-elle pour germe, dans le monde occidental, l’endoctrinement marchand, capitaliste, consumériste et ultra technologique ?

Deux types de barbarie coexistent et parfois se combattent. Le premier est cette barbarie de masse aujourd’hui de Daech, hier du nazisme, du stalinisme ou du maoïsme. Cette barbarie, récurrente dans l’histoire, renaît à chaque conflit, et chaque conflit la fait renaître. On s’en offusque en 2016 en découvrant les images ou les témoignages dans l’État islamique, mais les millions de morts des camps nazis, des goulags soviétiques, de la révolution culturelle chinoise comme du génocide perpétré par les Khmers rouges rappellent, s’il en était besoin, que l’abomination barbare n’est pas propre au XXIe siècle ni à l’Islam ! Ce qui distingue la première des quatre autres qui l’ont précédée dans l’histoire, c’est simplement la racine du fanatisme religieux.

Le second type de barbarie, de plus en plus hégémonique dans la civilisation contemporaine, est celui du calcul et du chiffre. Non seulement tout est calcul et chiffre (profit, bénéfices, PIB, croissance, chômage, sondages…), non seulement même les volets humains de la société sont calcul et chiffre, mais désormais tout ce qui est économie est circonscrit au calcul et au chiffre. Au point que tous les maux de la société semblent avoir pour origine l’économique, comme c’est la conviction du ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage. Au nom de la compétitivité, tous les coups sont permis et même encouragés ou exigés, jusqu’à instaurer des organisations du travail déshumanisantes comme en atteste le phénomène exponentiel de burn out. Déshumanisantes mais aussi contre efficientes à l’heure où la rentabilité des entreprises est davantage conditionnée à la qualité de l’immatériel (coopération, prise d’initiatives, sens de la responsabilité, créativité, hybridation des services et des métiers, intégration, management etc.) qu’à la quantité du matériel (ratios financiers, fonds propres, cours de bourse, etc.). Ainsi la compétitivité est sa propre ennemie. Cette situation est liée au refus d’aborder les réalités du monde, de la société, et de l’individu dans leur complexité.

Emmanuel Macron en juillet 2015 French Tech

« Tous les maux de la société semblent avoir pour origine l’économique, comme c’est la conviction du ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage. »

Une grande part de votre travail de sociologue et de philosophe a justement porté sur l’exploration de la complexité, sur l’imbrication des différents domaines de la pensée complexe mise en lumière dans votre « œuvre » référence, La Méthode. Le terme de complexité est considéré dans son assertion « complexus », qui signifie « ce qui est tissé ensemble » dans un entrelacement transdisciplinaire. À quels ressorts attribuez-vous ce rejet, contemporain, de ce qui est etfait complexité ?

La connaissance est aveugle quand elle est réduite à sa seule dimension quantitative, et quand l’économie comme l’entreprise sont envisagées dans une appréhension compartimentée. Or les cloisonnements imperméables les uns aux autres se sont imposés. La logique dominante étant utilitariste et court-termiste, on ne se ressource plus dans l’exploration de domaines, d’activités, de spécialités, de manières de penser autres que les siens, parce qu’a priori ils ne servent pas directement et immédiatement l’accomplissement de nos tâches alors qu’ils pourraient l’enrichir.

La culture n’est pas un luxe, elle nous permet de contextualiser au-delà du sillon qui devient ornière. L’obligation d’être ultraperformant techniquement dans sa discipline a pour effet le repli sur cette discipline, la paupérisation des connaissances, et une inculture grandissante. On croit que la seule connaissance « valable » est celle de sa discipline, on pense que la notion de complexité, synonyme d’interactions et de rétroactions, n’est que bavardage. Faut-il s’étonner alors de la situation humaine et civilisationnelle de la planète ? Refuser les lucidités de la complexité, c’est s’exposer à la cécité face à la réalité. Ce qui précéda et favorisa la Seconde Guerre mondiale n’était-il pas une succession d’aveuglements somnambuliques ? Et au nom de quoi faudrait-il penser qu’en 2016 les décideurs politiques sont pourvus de pouvoirs extralucides et protégés de ces mêmes aveuglements ?

La barbarie prospère quand la mémoire de la barbarie s’efface. Or en occident, l’empreinte de l’indicible le plus indicible : la Shoah, qui dans les consciences constitua une digue, même poreuse, à la reproduction de la barbarie, s’estompe au fur et à mesure que les témoins disparaissent. Redoutez-vous les conséquences de cette évaporation « physique » de l’histoire ? L’Homme est-il victime d’une confiance disproportionnée en son humanité et en l’humanité collective à ne pas reproduire demain l’abomination d’hier ?

L’extermination des juifs dans les camps de concentration nazis n’a pas empêché une partie du monde juif en Israël de coloniser et de domestiquer la population palestinienne. Que leurs ascendants voire eux-mêmes aient subi les plus épouvantables atrocités pendant la Seconde Guerre mondiale a-t-il immunisé les agents du Mossad ou les officiers de l’armée israélienne à commander ou à perpétrer des atrocités ? Non. Qu’on fait les communistes lorsqu’ils ont occupé l’Allemagne de l’est et libéré le camp de Buchenwald, dans lequel dès 1933 avaient été incarcérés et anéantis notamment des… communistes ? Ils y ont parqué les supposés ou avérés anti-communistes ! Et dès le 8 mai 1945, les Français, eux-mêmes victimes de la barbarie nazie, n’ont-ils pas conduit le massacre de Sétif, Guelma et Kherrata, au cours duquel plusieurs milliers d’anti-colonialistes et d’indépendantistes algériens furent exterminés ? Pourtant ces victimes avaient pour revendication strictement la même que celle des Français à l’égard du pouvoir allemand : liberté, paix et émancipation. « Dans l’opprimé d’hier il y a l’oppresseur de demain », considérait fort justement Victor Hugo.

La mémoire est, en réalité, toujours à sens unique et ne constitue nullement un rempart à la reproduction du mal. Le seul véritable antidote à la tentation barbare, qu’elle soit individuelle et collective, a pour nom humanisme. Ce principe fondamental doit être enraciné en soi, chevillé au fond de soi, car grâce à lui on reconnaît la qualité humaine chez autrui quel qu’il soit, on reconnaît tout autre comme être humain. Sans cette reconnaissance d’autrui chère à Hegel, sans ce sens de l’autre que Montaigne a si bien exprimé en affirmant « voir en tout homme un compatriote », nous sommes tous de potentiels barbares.

Netanyahu autorise les detentions administratives d'israeliens

« L’extermination des juifs dans les camps de concentration nazis n’a pas empêché une partie du monde juif en Israël de coloniser et de domestiquer la population palestinienne. » (Ici, Benjamin Netanyahu)

La France est en état d’urgence. Ce qui instille de lourdes interrogations sur l’articulation des libertés individuelles avec la nécessité de combattre le péril terroriste. Erri de Luca considère que « déléguer la sécurité à l’État, c’est réduire ses propres responsabilités ». Et le romancier italien d’inviter chacun à « s’emparer de la problématique, et pour cela d’être responsable de ce qui se passe à côté de lui. Lançons l’alerte au niveau zéro de la société, dans un mouvement populaire et de fraternité. » L’enjeu de la sécurité peut-il constituer une opportunité de démocratie et même de fraternité ?

Pour l’heure, absolument rien ne permet de croire en son exaucement. Les expériences passées apprennent beaucoup. Y compris lorsqu’elles ont pour théâtre d’autres pays. À ce titre, les lois « Prevent » déployées en Grande-Bretagne après les terribles attentats de 2005 à Londres ont-elles porté leurs fruits ? Elles poursuivaient un double dessein : d’une part favoriser l’intégration des musulmans, nombreux sur le territoire, en leur affectant notamment des lieux cultuels et culturels, d’autre part mieux repérer les extrémistes potentiellement promis à se radicaliser dans la peau de terroristes. C’est-à-dire qu’il s’agissait d’identifier plus facilement de possibles ennemis au sein d’une communauté qu’on cherchait à mieux intégrer… Cette stratégie schizophrénique était vouée à l’échec. Résultat, non seulement la sécurité n’y a pas gagné, mais en plus, le sentiment d’intégration des musulmans s’est détourné de sa cible originelle : la nation britannique, pour embrasser celle de l’islam.

L’histoire contemporaine des factions armées et terroristes – IRA en Grande-Bretagne, ETA en Espagne, Brigades rouges en Italie – qui ont perpétré des atrocités dans les démocraties, montre que la répression policière et les dispositifs législatifs contraignant les libertés ont leurs limites. Rien ne peut faire pare-feu infranchissable. À ce titre, penser que les actuelles mesures d’urgence en France accroissent la sécurité est un leurre ; elles diffusent au sein de la population un « sentiment psychologique » de sécurité, mais cette perception n’est pas synonyme de sécurité véritable. Et de plus, si elles tombent en de « mauvaises » mains, ces mesures peuvent être détournées de leur vocation, autoriser le pire arbitraire et se retourner drastiquement contre l’intérêt même de la nation. Les imagine-t-on dans le cadre d’une victoire du FN au scrutin présidentiel ?

Tout comme l’humanisme forme la plus efficace des murailles contre la barbarie, cultiver fraternité et unité au sein de la population certes ne permet pas de repérer les terroristes mais tonifie le principe d’identité partagée, consolide la vitalité démocratique, et donc peut participer à dissuader les radicaux de franchir le pas vers le terrorisme.

L’intégration de « l’extension de la déchéance de nationalité aux binationaux nés en France » au projet de loi constitutionnelle forme une importante fracture dans le substrat idéologique de la gauche française, et cristallise une opportunité supplémentaire de rupture. Cette dramaturgie est-elle fondée ? Le Chef de l’État et son Premier ministre renient-ils les « valeurs » de gauche ou les adaptent-ils aux singulières injonctions du contexte terroriste ?

La « valeur » de cette déchéance de nationalité est purement symbolique, nullement concrète. Et sa portée mythologique est infructueuse. Faire croire que déchoir de la nationalité française des kamikazes déterminés à mourir au nom du djihad va les dissuader de passer à l’acte est un non sens. Cette proposition administrative et juridique a pour seule véritable vocation de constituer une excommunication, elle est à ce titre une sorte d’équivalent laïc de l’excommunication dans la religion catholique ou du Herem dans le judaïsme. « Être déchu » signifie que l’on n’est plus rien, que l’on n’existe plus aux yeux de sa nation, et je peux comprendre ceux qui l’associent à une offense aux valeurs de la République. La dimension symbolique, forte, n’est pas sans rappeler, par ailleurs, de sombres souvenirs. Du régime nazi aux services de Mussolini en passant par le gouvernement de Vichy, les procédures de déchéance furent pléthoriques, et elles demeurent l’apanage des régimes politiques autoritaires.

Dans leur ouvrage Jésus selon Mahomet (Seuil), Gérard Mordillat et Jérôme Prieur évoquent la difficulté de décortiquer les énigmes du Coran, d’interpréter les textes à l’aune des critères occidentaux de compréhension. Comme s’y emploient les courants salafistes et wahhabites, le Coran s’expose à des considérations incompatibles avec la République, et même, comme l’a démontré la folie des terroristes, totalement hostiles lorsqu’il devient levier d’endoctrinement et de désagrégation de « l’être sujet de la société ». La communauté musulmane a manifesté avec force son rejet de l’horreur des attentats du 13 novembre, mais la même s’était montrée sensiblement plus discrète au moment de condamner l’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo. Pourtant, sur l’échelle des valeurs de la République, il ne doit pas exister d’approche différenciante des deux événements. L’islam, notamment au sein d’une jeunesse qui y trouve un substitut à son malaise social et citoyen, est-il bien naturellement soluble dans la nation, la laïcité et la démocratie françaises ?

L’histoire apporte la meilleure réponse. Pendant des siècles et dans toute l’Europe, qu’a donc démontré l’Église catholique ? Son incompatibilité avec la démocratie française et la laïcité. Il faudra attendre le début du XXe siècle, c’est-à-dire « hier » sur l’échelle du christianisme, pour qu’Église, démocratie et laïcité commencent de coexister, à l’issue d’une succession séculaire de luttes armées, philosophiques, politiques, artistiques ou sociales qui ont fait progresser les esprits. Renaissance, Lumières, romantisme… toutes ces étapes furent nécessaires pour que le pouvoir de l’Église quitte le périmètre politique et se concentre sur la sphère privée, dite « des âmes ». Et c’est seulement une fois que l’écueil monarchique fut définitivement écarté que l’Église catholique devint entièrement soluble dans la démocratie. Alors pourquoi doit-on exiger de l’islam d’accomplir en quelques années voire instantanément la même trajectoire que l’Église mit des siècles à réaliser ?

D’autre part, l’occident chrétien est légitimement effondré devant la destruction des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan ou des vestiges de Palmyre en Syrie, il est légitimement opposé à la stratégie armée de conquête de territoires et légitimement écoeuré par les massacres perpétrés par  les islamistes ; mais a-t-on oublié la manière dont, au cours des siècles, les chrétiens persécutèrent les païens, brulèrent leurs représentations artistiques, portèrent les sanglantes croisades, évangélisèrent les terres musulmanes ? L’inquisition fut-elle un modèle d’humanité ?

Certes, tout comme dans la Bible, le Coran recèle des textes d’une infinie beauté mais parfois aussi d’une grande violence, notamment à l’endroit de l’infidèle et de l’impie. Mais l’islam est en premier lieu une religion judéo-chrétienne, proche davantage du judaïsme que de la chrétienté – ses interdits et ceux du judaïsme sont très proches -, et qui partage un même socle avec les deux autres religions monothéistes ; Abraham, Moïse, Jésus sont communs aux textes, et seul le prophète Mahomet singularise véritablement le Coran. Un minaret ne ressemble-t-il pas à un clocher ? Bref, le tronc commun aux trois grandes religions est substantiel. Et l’enjeu prioritaire pour lever les derniers écueils à la totale « solubilité » de l’islam dans la démocratie et la République françaises, c’est d’enseigner la nature judéo-chrétienne de l’islam. Voilà un devoir pédagogique fondamental.

Comment tout Homme croyant doit-il hiérarchiser ses attributs dès lors qu’il doit être admis que les règles publiques de la République qui font commun et société s’imposent à celles, privées, de la foi, c’est-à-dire à l’expression de la conscience spirituelle ? À quelles conditions, finalement, « identité musulmane » et « identité française » sont-elles compatibles ?

Le « décrié » Tariq Ramadan – avec qui Edgar Morin a publié Au péril des idées, Presses du Chatelet, NDLR – y est lui-même favorable : il est l’heure d’organiser et de promouvoir un islam occidental européen, qui sera le théâtre de reconnaissances fondamentales. Reconnaissance du statut des femmes, de l’égalité hommes-femmes, des lois de la République, du monopole de l’État dans l’éducation publique – cohabitant avec des systèmes d’éducation privée -, des non croyants et libres penseurs, des mariages mixtes… L’ensemble de ces leviers est déterminant pour amener chaque musulman à adopter les règles de la République et à prendre conscience qu’elles ne constituent aucunement une entrave à l’exercice de sa foi.

La France est un pays multi-ethnique et multi-religieux. La religion juive – aujourd’hui encore interprétée par les ultra-orthodoxes en Israël dans une radicalité qui juge la seule fréquentation d’un goy impure et immonde – s’est convertie avec succès aux lois de la République. Absolument rien ne permet de considérer que l’islam ne peut pas y parvenir. Encore faut-il s’extraire d’un tourbillon qui entremêle rejets et stigmatisations réciproques, et d’un cercle vicieux par la faute duquel les phobies (islamophobie, occidentalophobie, judéophobie) se nourrissent, s’entretiennent, s’exacerbent mutuellement. Elles composent un seul et même poison qui intoxique toute la nation.

Autre poison : le Front National. 6 800 000 électeurs lors du dernier scrutin régional, des cadres désormais de bon niveau, des diagnostics qui peuvent sonner juste au-delà des cercles habituels, une crise familiale interne finalement maîtrisée, un éventail de motivations parmi les électeurs qui a dépassé celui, historique, de la seule xénophobie. Chômage, déracinement, dilution des repères, déshérence sociale, offre éducationnelle déliquescente, inégalités croissantes, discrédit des « élites », cités gangrénées par l’insécurité : une partie de ces électeurs fonde son vote sur des considérations davantage économiques, financières, sociales que « seulement » ethniques. Le front républicain, artificiel, face à un FN dédiabolisé, a semblé vivre ses ultimes heures ; de moins en moins audible au sein des partis traditionnels et chez les électeurs, il constitue même un crédit supplémentaire à la stratégie victimaire et complotiste du FN. Enfin, les scores records qu’il a enregistrés lors des Régionales dans les communes qu’il administre depuis 2014 (53,73 % au Pontet, 48,01 % à Béziers, 53,27 % à Fréjus), confèrent au FN d’être bel et bien l’un des composants d’un paysage politique désormais tripolaire. L’enracinement est idéologique, géographique, politique. Quel diagnostic sur l’état même de la France cette réalité produit-elle ?

La popularité du Front National cristallise une double régression : celle de la France républicaine, et celle du peuple de gauche. La France républicaine avait vaincu en 1900 la France aristocratique et monarchique, mais le gouvernement de Vichy montra que cette France républicaine post-Dreyfus n’avait que partiellement jugulé l’autre France. Lorsque j’étais enfant ou adolescent, l’ennemi n’était pas l’arabe mais bien le juif, et cela même les grands hebdomadaires nationaux s’en faisaient les porte-paroles, colportant les pires calomnies. Cette deuxième France xénophobe a toujours existé, mais compromise par la collaboration elle s’est recroquevillée. Nous assistons au lent et méthodique retour d’un Vichysme rampant qui n’a pas besoin d’occupation allemande pour innerver les consciences. Le dépérissement du peuple républicain et du peuple de gauche en même temps que les angoisses du présent expliquent cette résurgence.

Et cette cause a pour origine la disparition progressive des structures qui maillaient le territoire, couvraient les différentes populations, et diffusaient l’esprit et les règles de la République, les principes de la démocratie et de la laïcité, les valeurs de liberté, d’égalité, d’humanisme, de fraternité : les instituteurs dans un monde rural longtemps majoritaire, les enseignants dans le secondaire, les cellules locales des partis socialiste et communiste dans leurs écoles de cadres et dans les syndicats. Cette structuration des valeurs républicaines – qui, par capillarité, assurait sa perpétuelle régénérescence -, s’est lézardée puis s’est effondrée. Résultat, dans une nation dépourvue d’idéaux et d’espérance, cette seconde France de la xénophobie, du repli, de la peur, redevient majoritaire. Pire, elle parvient à contaminer ceux-là mêmes qui, il y a encore peu, portaient un intérêt empathique au monde.

Trois francais sur dix se disent prets a voter pour marine le pen a la presidentielle

« Marine Le Pen serait-elle une présidente « simplement » autoritaire ou fascisante ? Ce qu’elle est réellement, nous ne le saurons que si elle est élue. Mais il sera peut-être trop tard. »

Qu’il soit autorisé au sein de la République suffit-il à qualifier le Front National de parti républicain ?

Le Front National clame haut et fort assumer la loi républicaine et la laïcité, et à ce titre est totalement éligible au rang de parti républicain. Reste un mystère : quelle Présidente de la République Marine Le Pen ferait-elle ? Autoritaire dans la lignée de la Hongrie de Victor Orban, déterminée à quitter le pluralisme démocratique et à adopter une organisation fascisante ? En d’autres termes, ce qui distingue la menace fondée de la menace improbable d’une victoire électorale constitue une énigme. Mais une énigme que sa popularité enracinée et la faiblesse des contrepoids idéologiques et démocratiques rendent extrêmement inquiétante. Nous saurons qui elle est si elle est élue, mais il sera peut-être trop tard.

Le vote Front National est la manifestation d’une exaspération multiforme, qui contamine jusqu’aux strates les plus éduquées de la société – près de 20 % des chefs d’entreprise l’ont rallié. Signifie-t-elle que la France est allée au bout de ce qu’elle peut proposer et accepter en matière d’assistance, d’accueil, et d’impôt – qui constitue le socle même de la société ? Trois contributeurs majeurs à « l’humanité » du « vivre ensemble »…

La psychose anti-migrants est ubuesque. Peu nombreux sont les fugitifs de Syrie ou d’Irak candidats à s’installer en France, et c’est traditionnellement dans les localités les moins exposées à l’immigration que sévissent les plus virulents sentiments xénophobes. Là encore ne succombons pas à la logique quantitative. La réussite de l’intégration n’est pas une question de chiffres mais de conditions d’accueil : contexte économique, dispositifs sociaux et éducationnels, « atmosphère » politique, prédispositions psychosociologiques de la population autochtone à plutôt s’ouvrir ou se fermer, etc. L’Allemagne, nonobstant les graves débordements sexistes, à ce jour encore non élucidés, du réveillon du jour de l’an à Cologne et dans quelques autres villes, pâtit-elle d’héberger un million et demi de réfugiés politiques ? Non, et cela parce que ses habitants comme sa classe politique font preuve d’ouverture.

Le système français de naturalisation, en vigueur depuis le début du XXe siècle, a bien fonctionné. Et l’histoire des vagues massives d’immigration livre deux enseignements universels : deux générations sont nécessaires avant une pleine intégration – même lorsque les immigrés sont de religion catholique, comme en témoignent les violences subies par les Italiens débarqués à Marseille dans les années 1900 -, et le test de ladite intégration est le mariage mixte. Alors certes ces règles s’appliquent plus difficilement avec les populations originaires du Maghreb. Cela tient au passé colonial, au passif de la guerre d’Algérie, au traitement équivoque des pays occidentaux à l’égard des régimes arabes ou du conflit israélo-palestinien, à certains particularismes religieux, au zèle de la police à l’endroit des jeunes contrôlés au faciès… Tout cela contribue à entretenir un climat de rejet, mais aussi de repli et de fermeture sur soi. Il en est pourtant qui en dépit de ces obstacles, percent le plafond et occupent des postes de haute responsabilité politique, artistique ou économique. Ils sont l’exemple qu’en dépit du grave dépérissement du socle républicain d’intégration et du délitement des creusets de liberté, d’égalité et de fraternité, l’intégration reste possible.

La retranscription des conversations du joueur de football Karim Benzema – dans l’affaire pénale l’opposant à son coéquipier Mathieu Valbuéna -, dont il était presque impossible de comprendre le sens et d’interpréter la signification, est symptomatique d’un mal profond, ainsi résumé par l’avocat pénaliste Eric Dupond-Moretti : la nation manque d’un langage commun et de codes de conduite communs. Dans ce domaine aussi, le système éducatif a-t-il gravement failli ? Est-il réactionnaire d’appeler dans le sillage d’Alain Finkielkraut à restaurer avec exigence des bases de vie commune : civisme, lecture, histoire, etc. ?

Le système éducatif est devenu tout à fait inadéquat, et cela pour l’ensemble des jeunes quels que soient leur origine ethnique, leur milieu social ou leur parcours de vie. Tout simplement parce qu’il ne traite pas des problèmes fondamentaux que chacun est appelé à affronter au cours de son existence. Enseigner à vivre – c’est aussi le titre d’un de ses ouvrages, paru chez Actes Sud en 2014, NDLR -, comme y exhortait Jean-Jacques Rousseau, c’est en effet explorer les voies de l’épanouissement, de l’autonomie intellectuelle, émotionnelle et décisionnelle, c’est apprendre à vivre solidairement, à faire face aux problèmes vitaux de l’erreur, de l’illusion, de la partialité, de l’incompréhension d’autrui et de soi-même, c’est apprendre à affronter les incertitudes du destin humain, à connaître les pièges de la connaissance, in fine à faire face aux problèmes du « vivre ». Tout cela à l’ère d’internet et dans une civilisation où nous sommes si souvent désarmés voire instrumentalisés.

Nombre de sujets absolument fondamentaux sont absents de l’enseignement. Par ailleurs, les manuels d’histoire doivent impérativement s’enrichir d’une information minutieuse sur une histoire de France qui dépeint les capétiens et au cours des siècles a intégré des peuples hétérogènes en les « provincialisant » et en les francisant. Insister sur la manière dont des nations, des peuples, des cultures, des langues, des religions a priori si éloignés les uns des autres se sont peu à peu agglomérés et composent aujourd’hui une nation polyculturelle est essentiel. La France n’est pas « que » empire conquérant et colonisateur ; elle est surtout elle-même le fruit d’une mosaïque de cultures, et ce qui était « valable » avec l’hybridation avant-hier des peuples breton, basque, alsacien, hier des Italiens, Polonais ou Portugais, l’est pleinement aujourd’hui avec les Marocains, Algériens, Cambodgiens ou Turcs.

Enfin, et tout aussi capitaux doivent être d’une part la réhabilitation de la culture des humanités, menacée par la culture techno-économique, d’autre part son décloisonnement et son maillage avec la culture scientifique. Faire se confronter, dialoguer, construire ensemble et de manière transdisciplinaire ces différentes expressions de la connaissance est fondamental, y compris pour favoriser, là encore, la culture de l’ouverture au détriment de celle, grandissante, de la fermeture. Ce qui signifie aussi que toutes les formes de la culture doivent être promues. Les disciplines classiques ne doivent pas obstruer celles modernes et contemporaines. Mon attachement viscéral à l’œuvre de Montaigne, Pascal, Rousseau ou Dostoïevski ne m’empêche pas d’être émerveillé par celle de Fritz Lang ou d’Akira Kurosawa. Les vertus de la complexité, c’est, dans ce domaine aussi, embrasser plutôt qu’élaguer, c’est mettre en perspective plutôt que compartimenter.

Edgar Morin

« Le succès du Front National cristallise la popularité grandissante d’une deuxième France xénophobe qui a toujours existé ». (Hamilton / REA)

Le Front National a « capturé » et dévoyé une valeur clé de la nation – abandonnée par la gauche en dépit des tentatives d’Arnaud Montebourg dans le champ économique – : le patriotisme. Patriotisme dont se sent exclue une frange de la population qui n’a pas d’histoire commune avec la France et donc peut difficilement envisager avec elle un avenir commun. La célèbre image des drapeaux algériens brandis par de jeunes Français dans les travées du Stade de France a fait mal. Comment réveiller le sentiment (com)patriote sans qu’il dérape dans les travers nationalistes ?

Jean Jaurès conciliait patriotisme et internationalisme. Aujourd’hui il faut associer ces deux termes qui sont antagonistes pour la pensée non complexe : patriotisme et cosmopolitisme signifiant « citoyen du monde ». La communauté de destin pour tous les humains, créée par la mondialisation, doit générer un nouveau lien civique de responsabilité, par exemple à l’état de la biosphère qui dépend de nous et dont nous dépendons. En 1993, j’ai même écrit un livre, Terre Patrie (Seuil), plus actuel que jamais. Mais cela n’exclut pas nos autres patries, dont nos « petites » patries, locales et provinciales, et surtout la nation qui, elle, est une communauté de destin aux profondes racines historiques, et pour qui le mot patriotisme indique le ciment affectif qui nous lie à elle, car il est à la fois maternel (mère-patrie) et paternel (autorité de l’État). Ce patriotisme doit d’ailleurs être revitalisé par opposition à une mondialisation essentiellement techno-économique, anonyme, sans âme – alors que nous devons nous sentir liés à la matrie terrestre dont nous sommes issus. Comme la mondialisation techno-économique crée dans notre nation comme dans d’autres des déserts humains et économiques, nous devons sauvegarder nos intérêts nationaux vitaux.

Notre nation porte en elle deux messages qu’ont toujours transformé en français des ressortissants de peuples progressivement provincialisés et francisés au cours des siècles d’histoire, puis ensuite issus d’émigration : celui d’intégration de la diversité ethnique puis religieuse dans une grande unité supérieure, qui se nourrit de cette diversité sans la détruire. Autrement dit reconnaître que la France est en fait multiculturelle, c’est donner aux enfants d’immigrés la possibilité de se sentir français. D’autre part, 1789 a introduit dans le code génétique une originalité : être français n’est pas subir un déterminisme, c’est vouloir être français. Les délégations à la fête du 14 juillet 1790 disaient : « Nous voulons faire partie de la grande nation ». Au 19e siècle, Fustel de Coulanges et Renan considéraient que la France était un être d’esprit, non de sang ; ainsi, en dépit de leur culture germanique, les Alsaciens voulaient être français et se sentaient français d’esprit. Plus nous sommes menacés par des forces anonymes et anonymisantes, qui tendent à disloquer ou à dissoudre les communautés et les solidarités, plus nous devons travailler à sauver lesdites communautés et solidarités. Le nationalisme clos s’oppose à tout ce qui peut nous solidariser avec nos voisins européens et avec les autres peuples de la planète. Notre patriotisme est en même temps humaniste. Si cela était enseigné dans les écoles, les élèves constateraient que l’histoire de France n’est pas principalement conquêtes et colonisation, elle est aussi et surtout intégration du divers, communauté profonde, et, comme l’ont clamé tous les grands de Montaigne à Hugo et Jaurès, elle est amour de l’humanité.

Le succès du Front National illustre un autre phénomène : dans un contexte de mondialisation, de disparition des frontières, de « planétarisation » instantanée (via les réseaux sociaux, les nouvelles technologies, les facilités de transports, la mobilité sous toutes ses formes) mais aussi, consubstantiellement, de précarisation, d’inégalités, de dogme marchand, et d’effacement d’un certain nombre de repères (notamment lié au délitement des religions), les citoyens semblent aspirer à recouvrer un périmètre d’existence visible, délimité, compréhensible, de proximité à la fois géographique mais aussi identitaire, culturel, religieux. Bref, le retour à une nation et à une société « homogènes » et « rassurantes »… A-t-on ouvert le monde et celui de chaque citoyen de manière trop hâtive ou désordonnée ?

À partir du début des années 1990 a pris forme l’unification techno-économique du globe. Internet, téléphone mobile, disparition administrative des frontières, dématérialisation tous azimuts, canaux financiers instantanés et planétaires, propagation du capitalisme de la Chine à la Russie, de l’Amérique latine à l’Afrique : contrairement aux idées reçues, ce phénomène d’universalisation a favorisé la rétraction, la « refermeture », et même la dislocation – idéologique, religieuse, politique, culturelle – dans de nombreuses parties du globe.

N’est-il pas curieux que concomitamment à cette mondialisation multiforme surviennent la désagrégation de la Yougoslavie, la scission de la Tchécoslovaquie, des stratégies séparatistes dans chaque continent ou presque ? L’éclatement de l’empire soviétique ne résulte-t-il pas lui-même de ce nouveau diktat ? L’erreur commise – et qu’Edgar Morin a diagnostiquée et auscultée dans La Voie, Fayard, 2011, NDLR – fut de ne pas chercher à unir les deux impératifs contraires : mondialiser et démondialiser. Mondialiser pour favoriser toutes les communications propices à la compréhension et à la prospérité entre les peuples, et démondialiser afin de sauvegarder territoires, nations et zones appelées à devenir ces déserts humains ou économiques. Réfléchir à combiner croissance et décroissance, développement et enveloppement, est un impératif. Encore un exemple de cette « pensée complexe » à laquelle est préférée la confortable « pensée binaire ».

Bien sûr, la France ne constitue pas un ilot isolé au sein d’une Europe qui serait, dans l’idéal, massivement progressiste. La popularité des formations populistes, xénophobes, anti-européennes, gangrène tous azimuts. La Hongrie n’est plus seule, comme en témoigne « l’audace » du Parti Droit et Justice de Jaroslaw Kaczynski attelé en Pologne à étrangler les libertés des médias et à vassaliser le Tribunal constitutionnel. L’Union européenne, honnie d’une grande partie des Français comme l’a révélé le dernier scrutin ad hoc de 2014, a été pendant cinquante ans le rempart au fascisme. En devient-elle peu à peu un nouveau terreau ?

C’est une triste vérité. L’Europe a échoué dans sa mission. Et en premier lieu en laissant l’hyperfinanciarisation, les mécanismes spéculatifs et les intérêts des multinationales pourrir le système économique. Cette dégradation au départ purement économique a ensuite contaminé les champs social, culturel et bien sûr politique. L’Europe aurait pu aider à exorciser les peurs des citoyens ; or la plupart de ceux qui souffrent et s’angoissent la rendent responsable d’affaiblir les souverainetés, de vulnérabiliser les indépendances nationales, d’être une passoire pour l’immigration. Alors la suspicion puis la peur puis la haine de l’étranger, devenu menace et ennemi, ont parasité les consciences. Il nous reste à intégrer notre patriotisme dans celui de la Terre-Patrie.

Même des démocraties que l’on croyait prémunies sont gagnées par les doctrines d’extrême droite. C’est le cas de la Grande-Bretagne et, au-delà du continent anglo-saxon incarné par les États-Unis. Les Républicains s’apprêtent à désigner leur représentant aux élections présidentielles. Dans l’histoire récente du pays, des postures ultramoralistes, ultradicales en matière de mœurs, ou ultrabelliqueuses ont concouru. Mais jamais un candidat ouvertement raciste comme Donald Trump n’avait à ce point rallié les suffrages tels que les intentions de vote le prédisent. Que cette terre d’immigration et de liberté y succombe est lourd d’interprétations…

Les États-Unis sont une terre de grandes surprises électorales et de revirements stupéfiants. Capable de désigner Barack Obama mais aussi un Georges W. Bush qui, s’il n’est pas ouvertement raciste comme Donald Trump, a mené une guerre en Irak qui a provoqué une catastrophe humaine, géopolitique, financière, et civilisationnelle d’une ampleur planétaire et aux répercussions toujours désastreuses. De cette Amérique nous pouvons attendre le meilleur et le pire. Que Donald Trump caracole en tête des sondages républicains est un signe supplémentaire que le pays et, au-delà, l’ensemble du monde, traversent une ère d’incroyables incertitudes face auxquelles les citoyens sont déboussolés, désarmés, dépourvus du substrat idéologique adéquat.

Donald Trump et Marine Le Pen ont en commun, aux yeux de leurs électeurs, d’exercer un « parler vrai » assimilé à un « parler libre ». Comment peut-on parler vrai et parler utile et juste, comment peut-on parler vrai sans parler sale (démagogie, populisme, stigmatisation) ?

Les partisans de Donald Trump et de Marine Le Pen pensent qu’ils disent la vérité. Laissons-leur cette impression, et concentrons-nous sur le véritable antidote : convaincre les professionnels de la politique d’abandonner une langue de bois qui ne correspond absolument plus aux réalités contemporaines du langage et aux attentes des citoyens. Ceux-ci aspirent à écouter des messages accessibles et simples, authentiques et responsabilisants. Dénoncer le « populisme » (mot étrange) ou vitupérer le proto-fascisme du FN ne sert nullement à lui barrer la route ; ce qu’il faut, c’est changer de route et montrer celle d’une autre et nouvelle voie.

Nouvelle provocation verbale de donald trump

« La popularité de Donald Trump démontre que les Etats-Unis et l’ensemble du monde traversent une ère d’incroyable incertitudes face auxquelles les citoyens sont déboussolés et désarmés. »

Hygiénisme, aseptisation, conformisme, uniformisation, politiquement correct, contraction des libertés : la France est frappée d’une hypermoralisation exacerbée par la classe politique et dont se repaît la rhétorique du Front National. N’est-ce pas d’avoir délibérément tu, esquivé ou instrumentalisé des réalités sociales, économiques, ethniques, religieuses, éducationnelles, qui a vidé la Gauche de sa substantifique moelle et l’a disqualifiée ? Etre « de » ou « d’une » gauche en 2016 a-t-il encore une signification ?

La « gauche » n’est bien sûr pas une entité unique, comme le démontrent les rudes combats que « les » gauches se sont menés dans l’histoire du XXe siècle. Du Parti communiste au Parti socialiste, des mouvements « de gauche » ont progressivement dépéri, et à ce délitement idéologique et politique aucune autre force ne s’est substituée. Après l’Etat providence et l’Etat social-démocrate accomplis en Allemagne et en France au cours des décennies post-Seconde guerre mondiale, il y a eu conversion au néo-libéralisme. Dorénavant, la société est traversée par un besoin : celui d’une pensée qui affronte les temps présent et futur. C’est ce qu’il s’agit d’élaborer.

Qu’est-ce qu’être de gauche ? A mes yeux, c’est se ressourcer dans une multiple racine : libertaire (épanouir l’individu), socialiste (amélioration de la société), communiste (communauté et fraternité), et désormais écologique afin de nouer une relation nouvelle à la nature. Etre de gauche c’est, également, rechercher l’épanouissement de l’individu, et être conscient que l’on n’est qu’une infime parcelle d’un gigantesque continuum qui a pour nom humanité. L’humanité est une aventure, et « être de gauche » invite à prendre part à cette aventure inouïe avec humilité, considération, bienveillance, exigence, créativité, altruisme et justice. Etre de gauche, c’est aussi avoir le sens de l’humiliation et l’horreur de la cruauté, ce qui permet la compréhension de toutes les formes de misère, y compris sociales et morales. Etre de gauche comporte toujours la capacité d’éprouver toute humiliation comme une horreur.

Le système politique français constitue l’une des causes majeures de la popularité du Front National, qui tire profit de ce que le sociologue Michel Wieviorka nomme « la congélation et la décomposition simultanées » des formations traditionnelles. L’exercice politique est anachronique, désynchronisé des nouvelles réalités sociétales et des attentes citoyennes de la population. La démocratie est profondément malade. « Nous ne sommes peut-être pas encore entrés dans son hiver, mais il se peut bien que nous approchions déjà de son automne », redoute le politologue Pascal Perrineau. Est-il encore possible et temps de la revitaliser ? Comment peut-on faire vivre la démocratie indépendamment des scrutins électoraux qui concentrent l’essentiel de l’expression démocratique des Français ?

La régénération politique ne peut s’effectuer que par des processus infra politiques et supra politiques. Ces processus naissent de façons multiples dans la société civile. Partout, des formations convivialistes assainissant et « réhumanisant » les rapports humains, irriguent le territoire, revivifient responsabilités individuelles et démocratie collective : l’économie sociale et solidaire représente désormais près de 10 % de l’économie, les structures coopératives se développent et font la preuve de leur efficacité – en Amérique latine par exemple, de formidables initiatives permettent de lutter contre la délinquance infantile et l’illettrisme – ; la philosophie agro-écologique de Pierre Rabhi réhabilite la bonne, la saine, la juste nourriture en opposition à l’exploitation hyper industrialisée, hypermondialisée et destructrice autant des sols, des goûts que de la santé.

Une nouvelle conscience de consommateur a surgi, elle combat en faveur des circuits courts et directs, de la production de proximité. Bref, au sein de la société civile, il existe un foisonnement d’actions, très dispersées, qui participent à réinventer la démocratie et sur lesquelles il faut s’appuyer. Prenons pour seul exemple l’agriculture écologique et raisonnée ; un jour, ce qu’elle aura réussi à enraciner dans les consciences des consommateurs sera si fort que le ministre de l’Agriculture pourra s’émanciper des chaînes qui le ligotent au lobby des multinationales et des grandes surfaces, et en faire une priorité de son programme.

Pierre Rabhi

« La philosophie agro-écologique de Pierre Rabhi réhabilite la bonne, la saine, la juste nourriture. »

Il est d’ailleurs faux de considérer que la jeunesse, éduquée ou non, est dépolitisée. Comme en témoignent le succès du service civique, ses aventures entrepreneuriales, ses engagements dans le bénévolat, sa contribution à la dynamique associative, elle est en quête de fraternité, elle cherche à concrétiser autrement sa volonté politique, c’est-à-dire à être différemment actrice de la société, productrice de lien, génératrice de sens et d’utilité. Cette jeunesse est prête à ébranler le système, aujourd’hui fossilisé, de la démocratie représentative…

L’adolescence est le moment ou s’élève l’aspiration à vivre en s’épanouissant personnellement au sein d’une communauté. Mais cette aspiration peut être trompée. Elle a été trompée par le maoïsme, elle peut l’être par le FN. Les forces d’espoir sont là. Bien sûr, tout cela est vulnérable et ces raisons d’espérer peuvent être détruites par un regel brutal. Il n’empêche, elles existent bel et bien.

« Etre sujet », c’est-à-dire s’affranchir, s’autonomiser, se réaliser, est-il une réalité ou une chimère ? A quelles conditions la démocratie peut-elle permettre « d’être sujet » et de » faire commun » ?

Nous sommes là au cœur du… sujet. Réforme personnelle et réforme sociétale – c’est-à-dire politique, sociale, économique – s’entendent de concert, elles doivent être menées de front et se nourrissent réciproquement. Les signaux sont faibles et disséminés, mais ils existent, et c’est sur eux que l’espoir doit être fondé.

Une lumière est apparue dans ce sombre hiver : la COP21 a accouché d’un texte unanimement salué. Notre rapport à la nature et à « toute » la matière vivante, la nécessité de sauvegarder la planète et pour cela de réviser en profondeur nos paradigmes existentiels, d’imaginer et d’inventer comme jamais, peuvent-ils constituer L‘opportunité de bâtir un projet commun, de se projeter enfin dans l’avenir et de réaliser une œuvre universelle ?

Cette COP21 restera un événement important et significatif. Certes, elle manque d’une dimension contraignante, mais le texte a été unanimement contresigné par des Etats aux intérêts divergents voire antagoniques. C’est donc un progrès réel, surtout qu’il fait suite aux désillusions des précédents raouts et en premier lieu celui de 2009 à Copenhague. Un regret, toutefois : cet événement était trop limité à la problématique du changement climatique. Bien sûr, celui-ci constitue l’un des facteurs clés du « grand » problème écologique, mais il ne peut pas être disjoint des « chantiers » de l’énergie, de la biodiversité, de la déforestation, de l’agriculture industrielle, de l’assèchement des terres nourricières, des famines, des ravages sociaux, etc. Tous ces sujets forment un « tout », indivisible.

Ce que vous « savez » de la nature humaine et de sa capacité de résister ou de se résigner, d’être asservie ou de désobéir, vous donne-t-il l’espoir qu’elle réussira à imposer l’aggiornamento environnemental, comportemental, spirituel, au bulldozer marchand et consumériste ?

C’est lorsqu’on est au bord de l’abîme que l’on décèle les réflexes salvateurs. Nous n’en sommes pas encore là et peut-être ne les trouvera-t-on pas, mais nous pouvons espérer. D’abord parce qu’il existe une marge d’incertitude sur les prédictions, par nature hypothétiques, qui annoncent l’état de la planète d’ici un siècle. Le péril sera-t-il, dans les faits, plus massif ou plus supportable, interviendra-t-il plus vite ou plus lentement ? Nous en sommes à faire des paris. Ce qui peut laisser le temps d’accomplir la seule transformation véritable et durable qui soit : celle des mentalités. Combattre les sources d’énergie sale est bien, mais ce n’est pas suffisant. Seule une prise de conscience fondamentale sur ce nous sommes et voulons devenir peut permettre de changer de civilisation. Les textes du Pape François en sont une aussi inattendue que lumineuse illustration. Et d’ailleurs, c’est aussi parce que nous manquons de spiritualité, d’intériorité, de méditation, de réflexion et de pensée que nous échouons à révolutionner nos consciences.

Le succès de la COP21 a été concomitant au nouvel effondrement électoral du mouvement Europe-Ecologie- Les verts. Il a mis davantage en lumière l’inutilité politique des formations écologistes, et a démontré que la problématique écologique et la préoccupation environnementale constituent des enjeux désormais transpartisans. La fin de l’offre politicienne écologique est-elle venue ?

A la différence de leurs homologues allemands, les écologistes politiques français n’ont participé à aucune réalisation municipale concrète, ils se sont sans cesse divisé sur des querelles de personne, ils ne se sont pas nourri de la pensée écologique que leur apportaient René Dumont, Serge Moscovici, André Gorz, ils ont sottement écarté Nicolas Hulot – avec lequel Edgar Morin a publié en 2007, chez Tallandier, L’an 1 de l’ère écologique, NDLR. Je conçois qu’un mouvement écologique rénové puisse exercer un rôle éclairant et stimulant, mais n’est-ce pas surtout hors parti que se sont développées les vraies forces écologiques, la pratique agro-écologique, le mouvement Colibri de Pierre Rabbi, l’action politico-culturelle de Philippe Desbrosses,  les éco-quartiers, les Amap, ou encore les élans spontanés d’une jeunesse qui s’est portée sur le terrain contre le barrage de Sivens ou l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ?

Finalement, l’enjeu de la planète et la nécessité de bouleverser nos raisonnements peuvent nous exhorter à réconcilier deux formes de progrès aujourd’hui trop souvent antithétiques : le progrès technologique – qui n’a jamais atteint de tels niveaux – et le progrès humain – loin d’épouser une courbe comparable si l’on en juge « l’état » de l’humanité…

Le préambule à cette réconciliation est la régulation du progrès scientifique et technologique. Du nucléaire aux manipulations génétiques, l’absence de régulation ouvre la porte aux plus grands périls. Y compris sociaux et humains. Comment faire œuvrer de concert progrès technologique et progrès humain tant que les dynamiques de l’un et de l’autre seront à ce point dissociées ? En effet, la science, la technique, l’économie sont « dopées » par une croissance aussi impressionnante qu’incontrôlée, alors que l’éthique, la morale, l’humanité, sont dans un état de barbarie lui-même croissant. Et le pire désastre est à venir : les prodigieuses capacités de la science annoncent la prolongation de la vie humaine et la robotisation généralisée, programmant là à la fois une arriération des rapports humains et un état de barbarie inédit. Voilà le suprême défi pour l’humanité.

Voir aussi :

http://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/grands-entretiens/2016-02-11/edgar-morin-le-temps-est-venu-de-changer-de-civilisation.html

 

Face à la montée des nationalismes et de la xénophobie, la souveraineté alimentaire est plus nécessaire que jamais

Publié le Tribune parue dans Mediapart le 20 janvier 2017

Avec le Brexit, l’élection de Donald Trump, la montée de l’extrême droite en Europe et le développement des migrations, il est urgent d’intensifier la coopération entre les pays et leurs populations. Les guerres, le dérèglement climatique, l’épuisement des ressources naturelles, la pauvreté massive, la faim et la malnutrition mais aussi l’accroissement des inégalités sont autant de problèmes fondamentaux que l’humanité doit chercher à résoudre ensemble. On ne peut le faire sans remettre en cause à la fois la mondialisation néolibérale actuelle, et les orientations xénophobes et nationalistes qui se présentent contre la globalisation économique tout en protégeant et renforçant leurs propres intérêts.

Les fausses réponses au néolibéralisme sont à la une, notamment celle de Donald Trump qui, dans son projet présidentiel, d’un côté développe des protections contre les importations et bloque le Traité trans-pacifique, et de l’autre favorise le capitalisme financier, les multinationales américaines, les énergies fossiles et le capitalisme vert,… tout en niant le dérèglement climatique et réprimant les luttes sociales. L’Union européenne n’est pas en reste, qui impose à l’Afrique des accords de « partenariat » économique (APE) très inégalitaires et maintient dans la politique agricole commune (PAC) des outils de protection masqués et de dumping1. Les critiques officielles – y compris celles du FMI – des défauts ou excès de la mondialisation, le report du projet de traité transatlantique (alors que le CETA2 est en cours d’adoption), ainsi que la réduction actuelle des échanges internationaux, nous montrent que le cadre néolibéral actuel est à bout de souffle. Mais ces évolutions n’empêchent pas les multinationales de poursuivre leurs offensives, en se protégeant avec des brevets et en cherchant à imposer des tribunaux d’arbitrage privés dans les accords commerciaux.

Les mouvements sociaux luttent contre les projets de traité de « libre »-échange, pour la justice climatique, pour la solidarité internationale, pour la conquête de nouveaux droits pour les paysan(ne)s et pour le respect des droits humains partout dans le monde. Ces luttes diverses visent à répondre aux attentes des populations victimes des effets de la mondialisation néolibérale, dans les domaines de l’alimentation, de l’environnement, du revenu et de l’emploi, notamment. Au cœur de ces luttes s’inscrit le mouvement pour la souveraineté alimentaire, qui revendique le droit des populations à décider démocratiquement de leur politique agricole et alimentaire et vise un changement en profondeur de nos systèmes alimentaires.

Notre réponse à la montée des nationalismes et de la xénophobie réside dans le renforcement des mobilisations aux quatre niveaux (local, national, régional, international) qui permettront la conquête progressive de la souveraineté alimentaire, revendication portée depuis 1996 par le mouvement paysan mondial Via campesina et de nombreuses organisations. La souveraineté alimentaire, c’est « le droit des populations, de leurs pays ou unions, à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping [ou mieux sans préjudices] vis-à-vis des autres pays », (Via campesina, 2003). Elle « place ceux qui produisent, transforment et consomment une alimentation locale et saine, au cœur des systèmes et politiques alimentaires et agricoles […] en lieu et place des exigences du marché et des transnationales … » (Forum Nyéléni, 2007). C’est une exigence démocratique, qui se situe à l’inverse de la captation du pouvoir par l’agenda des sociétés transnationales. Et ce n’est pas un agenda du repli sur soi : les mouvements sociaux qui revendiquent la souveraineté alimentaire expriment une solidarité transnationale, et ils ne contestent pas le rôle du commerce international – bien qu’ils appellent à sa régulation, et à un rééquilibrage entre commerce international et renforcement des systèmes alimentaires locaux.

La souveraineté alimentaire est à traduire à l’ONU en un nouveau droit commercial international, favorisant l’adoption aux niveaux national et régional de politiques agricoles adaptées aux besoins des pays en matière d’organisation des marchés et d’appui aux agricultures durables et favorables à des pratiques alternatives de production et d’échange. Elle vise à assurer la sécurité alimentaire dans de bonnes conditions. La souveraineté alimentaire n’est pas l’autarcie. Elle veut mettre le commerce international à sa juste place en donnant la priorité à l’agriculture et à l’alimentation de la population, non aux marchés. Elle donne un nouveau cadre favorable à des politiques de relocalisation des productions, à l’agro-écologie, à la protection et à l’accès durable aux ressources. Elle permet de développer des systèmes alimentaires donnant la priorité à la nutrition, à la santé, à l’environnement et adaptés culturellement.

Au plan international, elle fournit la base pour passer d’échanges actuellement hégémoniques – favorisés par les règles de l’OMC – au profit des Etats puissants et des sociétés multinationales, à des échanges de type coopératif, limitant les avantages des pays pouvant abuser de leur situation concurrentielle. Au devoir des pays de ne pas nuire aux économies agricoles des pays tiers doit correspondre le droit de mettre en place de réelles protections -droits de douanes et quotas d’importation notamment, justifiées sur les plans économique, social et écologique.

Face à la concentration globalisée du pouvoir alimentaire, la prise de conscience par les consommateurs et les citoyens des enjeux et de leur capacité d’action s’est bien développée. Les initiatives de relocalisation alimentaire se multiplient, mais restent fragiles dans le cadre des politiques actuelles. Dans cette bataille pour la souveraineté alimentaire, ne  laissons pas  les paysans seuls. L’alimentation est l’affaire de tous. Ensemble, organisations paysannes et citoyennes, certaines institutions, chercheurs, s’appuyant sur les réussites locales de « transition », nous devons proposer de nouvelles règles, de nouveaux cadres pour le commerce international agricole et les politiques agricoles et alimentaires. Il y a urgence. L’adoption prochaine d’une déclaration onusienne sur les Droits des paysans et autres personnes travaillant en milieu rural et les avancées au sein du Comité pour la sécurité alimentaire mondiale, notamment en ce qui concerne l’importance de l’accès aux marchés locaux, nationaux et régionaux pour les petits producteurs, devraient constituer autant de points d’appui vers la souveraineté alimentaire.

Par les mobilisations larges et plurielles qu’elle implique, comme par ses nombreux apports, la conquête de la souveraineté alimentaire constitue une bataille essentielle dans la période actuelle à hauts risques: pour faire reculer les nationalismes, les injustices, la xénophobie, pour la sauvegarde et le développement de l’agriculture paysanne, pour une alimentation nutritive et saine, accessible à tous, et pour la protection de la planète.

Par Michel Buisson, Auteur de « Conquérir la souveraineté alimentaire », l’Harmattan, 2013 ; Gérard Choplin, Auteur de « Paysans mutins, paysans demain-Pour une autre politique agricole et alimentaire », Editions Yves Michel, à paraître en février ; Priscilla Claeys, Senior Research Fellow in Food Sovereignty, Human Rights and Resilience, Centre for Agroecology, Water and Resilience (CAWR), Coventry University (UK) et Gustave Massiah, Auteur de « Une stratégie altermondialiste » Editions La Découverte Paris 2011 ; Représentant du CRID au Conseil International du Forum Social Mondial

Cosignataires :

Jacques Berthelot, Economiste, auteur de « Réguler les prix agricoles », L’Harmattan, 2013

Ibrahim Coulibaly, Président de la CNOP (Coordination Nationale des Organisations Paysannes) du Mali

Manuel Eggen, Chargé de recherche et plaidoyer FIAN Belgium

Christophe Golay, Auteur de « Droit à l’alimentation et accès à la justice », Bruylant, 2011, et « The Fight for the Right to Food. Lessons Learned », Palgrave Macmillan, 2011

Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération Paysanne

Geneviève Savigny, Coordination européenne Via Campesina

Olivier de Schutter, Ancien Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation (2008-2014)

Aurélie Trouvé, Maître de conférences AgroParisTech, Porte-parole d’Attac

1 Les paiements directs de la PAC permettent d’exporter des produits agricoles à des prix inférieurs aux coûts de production. Notifiés indûment dans la « boîte verte » de l’OMC, ils sont sous la menace constante d’une poursuite à l’OMC. Associés à des prix agricoles alignés sur les cours mondiaux, ils sont de fait une subvention à l’agro-industrie et à la grande distribution, qui s’approvisionnent à bas prix en produits européens.

2 Accord commercial signé entre l’UE et le Canada mais non encore ratifié

Benoit Hamon: chronique d’un renoncement annoncé

2 FÉVR. 2017 PAR OLIVIER TONNEAU BLOG : LETTRES D’UN ENGAGÉ À SES AMIS QU’IL DÉRANGE

Puisque de toute évidence il n’y aura pas d’union « Hamon, Jadot, Mélenchon », nous revoilà face à la question déprimante: quel est le vote utile? Je ne crois pas que Hamon soit celui-là, pour trois raisons. L’une a trait à sa stratégie européenne, la seconde à sa stratégie parlementaire et la dernière à ses agissements de « frondeur ».

La victoire de Benoit Hamon à la primaire de la « Belle Alliance Populaire » (j’ai encore du mal à écrire ça sans rire) suscite, c’est bien normal, un enthousiasme à gauche. La première déception n’a cependant pas tardé puisque le nouveau candidat a exclu toute discussion avec Jadot ou Mélenchon pour une candidature unique, affirmant d’emblée: « Il y aura un bulletin Hamon à la présidentielle ». A défaut d’union, il faut donc choisir, et voilà que resurgit la vieille question déprimante du « vote utile ». Je voudrais ici dire pourquoi je ne crois pas que le vote Hamon soit celui-là.

Apparemment, les objectifs d’Hamon convergent avec ceux de la France Insoumise: il s’agit de mener une politique écologique et sociale. Je n’entrerai pas dans les mérites comparés des mesures proposées et ne poserai qu’une question : comment financer ces politiques ambitieuses ? Hamon comme Mélenchon affirment leur volonté de rompre avec le dogme des 3% maximum de déficit public. Cela suppose de sortir des traités européens dont ce dogme est la pierre angulaire, et donc de s’affronter à ceux qui s’en sont fait les gardiens : la Commission Européenne et les gouvernements allemand ou néerlandais pour ne citer qu’eux. La crise grecque et les politiques infligées à l’Italie et l’Irlande ont mis en évidence l’inflexibilité de ces interlocuteurs, eux-mêmes soumis à la pression de clientèles électorales qui n’accepteraient pas de bon coeur ce qu’elles percevraient comme une complaisance envers le « laxisme Français ». Comment faire ? Hamon n’en dit rien. Il se contente d’un vœu pieux : il s’estime capable de « forger une alliance interétatique, politique et sociétale pour imposer un moratoire sur le Pacte de stabilité et le TSCG ».

C’est sur la base de ce vœu pieux que Hamon tente de se distinguer de Mélenchon qui, dit-il, « semble dissimuler un Frexit ». Mélenchon ne dissimule rien du tout : il dit de façon parfaitement claire qu’il a un plan A et un plan B. Or le plan A n’est rien d’autre que le plan de Benoit Hamon lui-même : obtenir par la négociation l’abolition des traités budgétaires. Mais parce qu’il prend la mesure de l’inflexibilité de ses interlocuteurs, Mélenchon oppose une égale intransigeance : la renégociation est la condition sine qua non du maintien de la France en Europe. A défaut, il y aura bien « Frexit », dont le plan B doit étudier les modalités. Sans cette menace, la négociation est de toute évidence vouée à l’échec.

Ce n’est pas seulement parce qu’il ose dire qu’on ne peut faire l’Europe à n’importe quel prix que la stratégie de Mélenchon est plus robuste que celle d’Hamon. Hamon le sait bien : le fonctionnement des institutions européennes empêche toute « réorientation » de l’Europe par la voie légale. Il faudrait, pour obtenir la sortie des traités, que celle-ci soit ratifiée à l’unanimité : autant dire que les fanatiques de la rigueur ont un droit de veto dont ils ne se priveront pas d’user. Il s’agit donc de provoquer une crise institutionnelle par la désobéissance aux traités. Cette stratégie de désobéissance a été mise au point dès 2012 par le Front de Gauche, aussi bien sur les plans économique que juridique et politique, et exposée avec force détails dans un livre de Jacques Généreux :Nous, on peut ! Ce livre prend en considération tous les obstacles auxquels il faudra faire face – et ils sont de taille, croyez-en Frédéric Lordon. Il est évident, par exemple, que le seul fait que l’élection d’un candidat appelant à sortir des traités devienne probable suffirait, avant même sa victoire, à provoquer une fuite des capitaux, une baisse des cours de bourse et autres calamités. Sur toutes ces questions, que pense Benoit Hamon ? Rien. Face à ce « rien » je ne sais plus que penser : est-il d’une infinie naïveté ? Ou bien refait-il ce que fit François Hollande qui avant lui avait promis de renégocier le traité de Lisbonne, sans réellement en avoir l’intention, pour donner des gages à sa gauche ?

On ne saurait exagérer l’importance de la question des traités car tout y tient. Sans sortie des traités, pas de déficits, donc pas de relance par la demande (c’est l’un des objectifs du revenu universel) ni d’investissements dans la transition énergétique. Autant dire que tout le programme de Hamon part en fumée.

A supposer qu’Hamon parvienne à sortir des traités (on ne sait pas comment), il ne serait pas sorti de l’auberge. Lorsqu’Hamon parle d’investir dans la transition énergétique, qu’a-t-il en tête ? Il n’a jamais dit clairement s’il entend que les tâches liées à la transition énergétique soient menées par des entreprises publiques, ou s’il entend subventionner des entreprises privées pour les mener à bien. Rappelons que les traités européens interdisent les subventions publiques aux entreprises, qu’elles considèrent comme des entraves à la concurrence libre et non faussée. Autre bras de fer. Il faut enfin souligner que l’UE interdit les banques publiques (la Banque Publique d’Investissement créée par Hollande n’a pas de licence bancaire, c’est-à-dire qu’elle ne peut prêter que l’argent qu’elle a en caisse et non, comme le font toutes les banques privées, créer de l’argent par la dette. Elle ne fut créée que pour jeter de la poudre aux yeux quand Hollande était attaqué pour avoir ratifié le Traité de Lisbonne, mais elle est si insignifiante qu’aujourd’hui plus personne n’en parle). C’est un autre point sur lequel Mélenchon entend désobéir. Qu’en dit Hamon ?

Bref, Hamon n’a pas de politique européenne et toute sa politique sociale et écologique en est ruinée d’avance.

Il y a d’autres raisons de douter de sa sincérité. Benoit Hamon, après avoir affirmé qu’il ne se désisterait pour personne, a dans le même souffle montré patte blanche. Il est bien pour le rassemblement de la gauche, mais après l’élection, sous la forme d’une « majorité parlementaire » qu’il appelle Mélenchon et Jadot à constituer. Cette proposition est louche pour plusieurs raisons. La première, rappelée par Mélenchon dans sa réponse, est que Hamon, candidat du PS, n’est pas pour autant secrétaire du parti. Il n’a donc pas le contrôle des investitures aux élections législatives, qui sont pour la plupart déjà décidées. Or si la primaire a confirmé que les sympathisants socialistes tendent à gauche, le parti tend à droite : ces candidats, investis par un appareil sous le contrôle de Cambadélis, sont majoritairement à la droite du PS. Qu’attendre de parlementaires nommés Valls, El Kohmri, Vallaud-Belkacem et consort ? Dès son élection, Hamon aura à son tour ses propres frondeurs, du fait des divisions internes au PS. Que feront-ils ?

Un fait mérite d’être souligné : après avoir prêché pendant des mois la loyauté et le rassemblement, le PS voit des députés rallier Macron. Or je n’ai entendu aucun cacique appeler à ce qu’un tel ralliement soit sanctionné d’une exclusion du PS ou d’une déchéance de l’investiture. Sur la lancée d’une dynamique née d’une éventuelle victoire d’Hamon, le PS ferait donc élire des partisans de Macron aux législatives ! On ne saurait mieux se mettre en situation d’impuissance : être un président sans majorité. Qu’en pense Hamon ? Rien – mais son porte-parole Guillaume Balas balaie ces questions d’un revers de main avant de se faire accusateur : se les poser, c’est empêcher le rassemblement. Il faut pourtant être bien naïf pour ne pas s’inquiéter de l’attitude du PS face à son candidat. Ceux qui, comme Gérard Filoche, comparent Hamon à Jeremy Corbyn, devraient en effet tirer les leçons des déboires de ce dernier : élu secrétaire national de son parti, il avait bien plus de pouvoir que son homologue français et fut pourtant écrasé sans pitié par l’appareil (avec la complicité de la presse prompte à moquer la « gauche de l’utopie ») au point de n’être plus aujourd’hui pour personne un candidat crédible à l’élection générale.

L’appel à une majorité parlementaire est louche pour une autre raison : si le PS était de gauche, cette majorité serait déjà à l’œuvre. Pendant toute la durée du quinquennat, Mélenchon n’a eu de cesse d’appeler les députés PS à faire bloc avec les écologistes et le Front de Gauche pour voter contre le gouvernement. Le président n’aurait alors eu d’autre choix que de nommer un premier ministre qui aurait eu le soutien de la majorité, ministre choisi sur sa gauche : Hamon ou Montebourg, par exemple. Jamais les députés PS n’ont rompu les rangs, se contentant d’abstentions qui ne remettaient rien en cause.

Leur complaisance a été particulièrement évidente lorsque le gouvernement usa du 49.3. Les prétendus frondeurs n’ont jamais envisagé de voter une motion de censure, et se sont justifiés de leur dérobade par un seul argument : faire tomber le gouvernement, c’était remettre la droite au pouvoir. Bien que tous les journaux aient entériné cet argument, il est totalement faux. L’argument suppose que la censure du gouvernement entraînerait mécaniquement la dissolution de l’Assemblée Nationale et donc des élections législatives que la droite aurait gagnées. Or ce n’est pas ce que prescrit l’article 50 de la Constitution : en cas de motion de censure, le premier ministre démissionne et le président doit en nommer un autre, qui forme un nouveau gouvernement. Si les frondeurs avaient censuré le gouvernement, ils auraient tout simplement contraint Hollande à nommer l’un d’eux premier ministre, pour qu’il forme un gouvernement auquel la majorité parlementaire aurait accordé sa confiance.

Conclusion : cela fait quatre ans que Benoit Hamon pouvait s’atteler à « tourner la page » et réorienter le gouvernement vers la gauche. Il n’en a jamais rien fait ; il ne s’est livré qu’à quelques déclarations médiatiques, assorties d’abstentions sans conséquence, pour construire une crédibilité de gauche dont il recueille aujourd’hui les fruits. C’est bien joué – un beau bluff. Mais nous aurions bien tort de tomber dans le panneau.

Bien sûr, un gentil Benoit Hamon qui promet de renverser la forteresse néolibérale qu’est l’Union Européenne sans douleur ni violence ni éclats de voix, c’est plus agréable qu’un Mélenchon qui appelle à la révolution citoyenne. Mais il faut voir les choses en face : nous ne vivons pas une époque agréable et les épreuves qui nous attendent ne seront pas une partie de campagne. Il n’y a pas de solution de facilité. Hamon est trop beau pour être vrai : en ces temps extrêmes, c’est la radicalité, et même la promesse de lendemains difficiles, qui devraient être les marques de la crédibilité.

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