Pourquoi Mélenchon est le principal gagnant du débat (et Macron le grand perdant)

Il apparaît clairement un couple de gagnants, un couple de perdants, et un candidat qui a fait « match nul ».

21/03/2017 15:44 CET . Thomas GuénoléPolitologue, maître de conférences à Sciences Po
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Pourquoi Mélenchon est le principal gagnant du débat (et Macron le grand perdant) AFP PHOTO / POOL / Eliot BLONDET
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Pour ne plus se fourvoyer dans leurs pronostics et leurs analyses, les journalistes politiques, les experts, les candidats ainsi que leurs états-majors, doivent l’admettre et l’accepter: les sondages sont devenus des instruments inefficaces, cassés, obsolètes, pour mesurer les tendances dans l’électorat. Il s’ensuit qu’aujourd’hui, se fonder sur les sondages (ou sur l’immolation d’une vache) pour bâtir un pronostic ou une analyse politique, c’est commettre une faute professionnelle.
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Si l’on s’en tient, donc, à une analyse qualitative du débat du 20 mars, il apparaît clairement un couple de gagnants, un couple de perdants, et un candidat qui a fait « match nul ».
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Jean-Luc Mélenchon est le principal gagnant du débat, qu’il a globalement dominé après un début en retrait et le pied sur le frein. Lorsqu’un candidat s’en tient à exprimer des valeurs et des positions générales, l’électorat trouve qu’il n’est pas assez concret. A contrario, s’il s’en tient à décliner un catalogue de propositions, l’électorat va le juger trop technocrate. Entre ces deux écueils, le candidat de la France insoumise a tiré son épingle du jeu parce qu’il a été le seul à réussir presque systématiquement, lors de ses prises de parole, à exprimer à la fois ses valeurs et des propositions concrètes. De plus, les propositions étaient le plus souvent présentées en les ancrant dans la réalité quotidienne de ses électorats-cibles, les classes moyennes inférieures et populaires, et en les exprimant de leur point de vue, technique qui accroît le sentiment d’être bien représenté par le candidat. A cela s’ajoute l’évitement de deux dangers qui guettaient spécifiquement Jean-Luc Mélenchon: alors qu’il peut facilement devenir agressif ou colérique, il a au contraire été débonnaire et souvent drôle; alors que son format habituel est le discours-fleuve, il est parvenu à faire entrer son propos dans le cadre ultra-court des prises de parole en une poignée de minutes. Il y a donc fort à parier que suite à ce débat, Jean-Luc Mélenchon n’a pas perdu d’électeurs déjà acquis à sa cause et a marqué des points chez les indécis.

Marine Le Pen sort également gagnante du débat, dans une moindre mesure. Elle a en effet choisi de se comporter en « déléguée de classe » de l’électorat « CSP – » qui lui est déjà fortement acquis (le vote FN est très fort depuis plusieurs années chez les sans-diplôme, les ouvriers non qualifiés et les quinquagénaires en précariat). En substance, elle a exprimé fidèlement le point de vue de l’homme de la rue qui vote déjà pour elle. La conséquence positive est un très fort effet d’identification, donc de satisfaction, pour ce socle électoral déjà lepéniste, tout simplement parce qu’à l’issue de ce débat il se sent très bien représenté par la candidate. En revanche, la contrepartie négative est l’impossibilité, avec ce type de discours, de séduire aussi les catégories sociodémographiques qui lui font le plus cruellement défaut: les classes moyennes et plus spécifiquement les CSP+ fortement diplômées, conduites au contraire à juger qu' »elle n’a pas le niveau » et « pas la stature » d’une femme d’Etat. Elle sort donc gagnante du débat parce qu’elle a consolidé et satisfait son socle électoral, mais sans marquer des points au-delà de ce socle.
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François Fillon a fait quant à lui un « match nul ». C’est la conséquence de sa stratégie délibérément en retrait et minimaliste. Il arrivait dans ce débat chargé de casseroles pour cause d’accusations accumulées de corruption, d’abus de biens sociaux, de népotisme. Il a donc délibérément choisi de faire profil bas, d’être en retrait, durant l’essentiel de la confrontation. Il s’est strictement contenté d’exprimer les points-clés de son message avec lesquels le socle électoral de droite est profondément en phase, que ce soit sur l’économie ou sur les sujets de société. Cela revient en quelque sorte à se fondre dans le décor, pour redevenir un candidat normal plutôt que sulfureux et cabossé. De fait, à l’issue du débat, François Fillon ne fait pas partie des gagnants mais il remplit ce qui était manifestement son objectif: en sortir « normalisé ». Cela obtenu, il est vraisemblable que comme lors de la primaire de la droite, il cherchera à monter en puissance lors des prochains débats.

Benoît Hamon, pour sa part, sort perdant. Pour se distinguer sans pour autant paraître agressif, il a eu raison d’opter pour des attaques rares mais bien ciblées contre chacun de ses adversaires: contre Mélenchon sur Poutine, contre Macron sur les financeurs riches de sa campagne et l’influence supposée de grands lobbies privés sur sa campagne, contre Fillon sur son népotisme et son rapport à l’argent, contre Le Pen sur sa laïcité à géométrie variable concernant l’Alsace-Moselle. Cependant, à cause de son extrême retenue sur la forme, ces attaques n’ont pas été véritablement marquantes: il aurait fallu davantage les mettre en scène, les « dramatiser ». Par ailleurs, dans l’expression de son propre contenu il reste essentiellement sur la poignée de grands thèmes-clés qu’il maîtrise très bien: revenu universel, laïcité, perturbateurs endocriniens, burn-out. Revers de la médaille, à la longue cela donne l’impression qu’il tourne en boucle sur ces thèmes et donc qu’il est faible sur le reste. A cela s’ajoute l’insuccès par contraste: puisque peu de différences vraiment marquantes sont apparues entre lui et Jean-Luc Mélenchon ce soir-là, et puisque ce dernier a très bien réussi sa performance, il s’ensuit en quelque sorte un « effet Batman et Robin », au détriment de Benoît Hamon.

Last but not least, Emmanuel Macron est le grand perdant du débat. Principal problème, sa mise en scène de lui-même a été très mauvaise durant ses prises de parole. Sur le plan corporel, ses dodelinements de tête incessants et un même geste de la main répété en boucle pour marteler son propos ont donné l’impression d’une posture gauche, empruntée, maladroite. De plus, sur le plan de l’élocution et indépendamment de ses réels talents en rhétorique, sa voix est fréquemment trop partie dans l’aigu, probablement sous l’effet du stress. Quant au fond, bien qu’il ait été plusieurs fois capable d’exprimer des positions claires et fermes, dans l’ensemble il a perpétué sa tendance lourde à rester dans le flou, entre deux rives; à s’efforcer de concilier les contraires jusqu’à en devenir illisible. Ce travers était déjà constatable lorsqu’il avait fustigé l’humiliation des militants de la Manif pour tous puis assuré la communauté homosexuelle de son soutien, ou qualifié la colonisation de crime contre l’humanité puis regretté que ses propos aient été jugés blessants par des pieds-noirs. Les deux attaques qui ont véritablement fait mouche contre lui sont à cet égard révélatrices: François Fillon disant « Un petit peu à gauche, un petit peu à droite, c’est ça la politique de monsieur Macron »; et Marine Le Pen réussissant le seul « headshot » de la soirée en soulignant, à raison, qu’Emmanuel Macron venait de faire sur l’Europe une longue tirade de langue de bois.

Il faut toutefois rappeler que de tous, Emmanuel Macron est le seul candidat à n’avoir quasiment aucune expérience du débat politique. Pour un débutant propulsé en demi-finale de la présidentielle, sa performance est donc plus qu’honorable. C’est comparé aux autres qu’il est apparu surclassé. Sa contreperformance entraîne néanmoins une conclusion potentiellement inquiétante. A savoir: s’il s’avère qu’il est finaliste face à Marine Le Pen, à ce stade il n’a clairement pas le niveau pour la battre lors du grand débat du second tour de la présidentielle. En d’autres termes, contrairement à ce qui est beaucoup répété ici et là, s’il n’améliore pas massivement ses compétences de débatteur, Emmanuel Macron n’est assurément pas le meilleur candidat disponible pour faire barrage au Front national.

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Après le CETA, Bruxelles mise sur un traité de libre-échange avec le Japon

22 MARS 2017 PAR LUDOVIC LAMANT

La visite du premier ministre japonais, Shinzo Abe, ce mardi à Bruxelles, fut l’occasion d’un plaidoyer pour le libre-échange, face au protectionnisme de Trump. Un accord entre l’UE et le Japon est dans les tuyaux. Selon des documents que Mediapart s’est procurés, la négociation bloque sur le mécanisme d’arbitrage qui autorise des multinationales à attaquer des États en justice.

Bruxelles (Belgique), envoyé spécial.- Le bras de fer sur le CETA, l’accord entre l’Union européenne (UE) et le Canada finalement adopté à Strasbourg en février, a confirmé l’ampleur de la contestation contre les traités de libre-échange. Mais la Commission européenne donne l’impression de ne pas vouloir en tirer les leçons politiques. La visite mardi à Bruxelles de Shinzo Abe, le premier ministre japonais, s’est transformée en un vif plaidoyer pour le libre-échange, en réaction au protectionnisme de Donald Trump.

« Face à des tendances protectionnistes troublantes, je trouve important que le Japon et l’UE coopèrent aussi avec les États-Unis pour donner au monde un modèle de libre-échange », a déclaré Shinzo Abe lors d’un point presse aux côtés de Donald Tusk, le président du Conseil européen, et Jean-Claude Juncker, à la tête de la Commission européenne. Le Luxembourgeois a dit « espérer » que les négociations d’un accord de libre-échange entre l’UE et le Japon (le « JEFTA »), lancées en 2013, en soient « au dernier stade ».

Dès son entrée en fonctions, Donald Trump avait fait jouer la clause de retrait des États-Unis du Traité transpacifique (TPP), cet ambitieux traité de libre-échange reliant onze pays d’Amérique et d’Asie, dont le Japon. Shinzo Abe espère désormais contrer ce retournement, en renforçant ses liens commerciaux avec l’UE. À eux seuls, le Japon et l’UE concentrent près du tiers du PIB mondial. En théorie, cet accord pourrait donc peser plus lourd que le CETA, conclu avec le Canada, qui avait pourtant été plus médiatisé.

Alors qu’un 18e round de négociations doit se tenir en avril, ce n’est pas la première fois que les Européens annoncent un accord à portée de main, dans les discussions marathon du JEFTA. En décembre, la commissaire au commerce, Cecilia Malmström, avait assuréqu’un accord était « très proche ». Mais le dernier round, qui s’est tenu à Tokyo, a confirmé de nombreux obstacles sur la voie d’un accord.

Le durcissement des négociations sur le CETA n’a pas rassuré les Japonais : elles ont prouvé la fragilité de l’assise politique des négociateurs européens. Surtout que Malström a perdu beaucoup de sa superbe, éclipsée lors du bras de fer avec la Wallonie du Belge Paul Magnette. « Bien sûr que le CETA a inquiété les Japonais, mais ils ont vu ensuite comment les choses se sont terminées », tentait de rassurer, mardi, une source proche des négociations : « Ils ont plus confiance en nous que nous-mêmes. »

Shinzo Abe, Donald Tusk et Jean-Claude Juncker, le 21 mars 2017 à Bruxelles. © CE.Shinzo Abe, Donald Tusk et Jean-Claude Juncker, le 21 mars 2017 à Bruxelles. © CE.

Contrairement aux négociations avec les États-Unis (pour le défunt TAFTA ou TTIP) ou avec le Canada (pour le CETA), la question des droits de douane reste un point dur de la négociation avec Tokyo. Les Japonais rechignent à baisser les taxes sur les produits agricoles venus d’Europe, tandis que les Européens, eux, tiquent sur une plus grande ouverture de leur marché automobile à la concurrence japonaise. L’ouverture des appels d’offres pour des marchés publics au Japon, en particulier pour le rail, est un autre point de crispation.

Mais ces désaccords ne s’arrêtent pas là. Mediapart s’est procuré des documents de la négociation, rédigés à des étapes diverses au cours de l’année 2016. Ils prouvent que les deux dossiers les plus techniques et sulfureux intégrés au CETA – la création d’un tribunal d’arbitrage entre État et investisseur privé, mais aussi la mise en place d’une coopération réglementaire – sont bien présents dans le traité avec le Japon.

Ces divergences entre Bruxelles et Tokyo concernent en particulier le fonctionnement de ce tribunal. Cette structure doit permettre à des multinationales d’attaquer des États en justice, si ces derniers venaient à prendre des mesures dommageables aux entreprises étrangères implantées sur leur sol. Pour ses partisans, cela doit permettre de renforcer la sécurité des investisseurs étrangers, et donc de doper les échanges à terme. Pour ses adversaires, c’est une manière de limiter la capacité des États à réguler.

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D’après les documents (photo ci-dessus), le Japon défend un système d’arbitrage d’ancienne génération (baptisé ISDS, du temps des négociations du TTIP, avec les États-Unis). Très critiqué, en particulier pour son opacité, ce système avait été réformé par la Commission de Bruxelles à l’été 2015, avec l’aide de Paris et Berlin. Mais Tokyo ne veut pas entendre parler de cette Cour des investissements (ICS). L’affaire est loin d’être anecdotique. Des entreprises japonaises ont déjà attaqué en justice l’État espagnol, en s’appuyant sur un mécanisme similaire intégré à la Charte énergétique internationale, pour contester une réforme de la législation sur l’énergie en Espagne… (les affaires sont en cours).

« Nous sommes toujours en train de discuter avec le Japon du principe d’une Cour des investissements, pour leur expliquer les avantages de cette réforme, et espérons déboucher sur un accord rapidement », confirme-t-on, de manière très diplomatique, du côté de la Commission. Pour le collectif Seattle To Brussels, une plateforme d’associations internationales qui plaident pour des alternatives au libre-échange, « le JEFTA renforcerait de manière significative le pouvoir des grands groupes privés, qui pèseraient alors davantage sur l’élaboration des politiques en Europe comme au Japon ».

France, berceau du néolibéralisme

Par Michel Santi  |  31/12/2015, 7:00

(Crédits : DR)
C’est en France que la néo-libéralisme des années 80 a pris ses sources. Par Michel Santi, économiste

La France n’est pas que la patrie des droits de l’Homme. Son rôle fut également crucial dans l’instauration de la pensée néolibérale qui affame aujourd’hui les peuples d’Europe. Sa responsabilité est immense dans la mise en place de cette tyrannie rigoriste et moralisatrice qui stérilise de nos jours toutes les forces vives de notre continent.

C’est en effet la France qui, faisant une fois de plus office de précurseur, devait franchir en 1973 une étape historique sur le chemin de la libéralisation financière internationale, en s’interdisant de recourir à la planche à billets de sa banque centrale. C’est à cette aune qu’il faut interpréter les nouveaux statuts de la Banque de France, adoptés le 3 janvier 1973 -et particulièrement leur article 25- indiquant que «le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France».

Mettant ainsi définitivement les États à la merci du système bancaire, puisque leur Trésorerie n’était de facto plus en droit d’emprunter auprès de sa banque centrale. Tournant crucial dans la gestion des finances publiques des nations occidentales (et même mondiales!) qui emboîtèrent dès lors le pas à la France, ne devant du reste rien au hasard à une époque où elle était présidée par un ancien banquier, Georges Pompidou. Peu importe, après tout, si la dette publique française, de 20% du PIB en 1970, devait dès lors connaître une descente aux enfers ininterrompue.

Raymond Barre, à la tête du premier gouvernement néo-libéral

Pour autant, cet épisode ne fut guère que le tout premier jalon d’une emprise monétariste coulée dans les institutions dès 1976 par Raymond Barre, «meilleur économiste de France», -Premier Ministre de VGE- qui devait présider aux destinées du premier gouvernement authentiquement néolibéral d’Europe. Bien avant l’arrivée au pouvoir de Thatcher en 1979 en Grande Bretagne et de Reagan en 1981 aux Etats-Unis, c’est donc la France qui fut la première à mener la charge contre les dépenses publiques et pour la réduction des aides sociales. En réalité, sans Barre et sans ses fameux plans, pas de Zone Euro à la fin des années 1980 car c’est sous son haut patronage que l’Europe prit le tournant mercantile qui en fait fièrement aujourd’hui sa marque de fabrique.

L’uniformisation du débat

Ce n’est donc pas tant l’axe franco-allemand qui devait modeler l’Europe que l’uniformisation et l’assèchement progressifs du débat économique et financier à travers l’Europe «de l’Ouest». C’est cette union sacrée contre les dépenses et contre les déficits dans un premier temps, puis pour le marché libre et pour l’auto régulation des acteurs de la finance (sous Beregovoy le socialiste à la fin des années 1980) qui devaient creuser le sillon -et aujourd’hui la tombe- de l’Union européenne. C’est donc la France qui, la première, a défini et posé les fondations de la sacrosaint intégration européenne qui, par rigueur budgétaire interposée, devait dès lors tétaniser et monopoliser tout le débat macroéconomique continental. Infection monétariste qui devait donner l’impulsion décisive à une aggravation irrémédiable des taux du chômage qui ne retrouvèrent plus jamais leurs niveaux des années 1970, car l’emploi ne figurait dès lors plus aux priorités gouvernementales.

C’est à Raymond Barre que l’on doit ainsi la mise au placard définitive de l’idéal keynésien gaulliste. Comme c’est à partir de son règne que l’emploi ne fut plus considéré que comme une simple variable au service de la stabilité financière. C’est donc de 1976 (avènement de Barre et de ses plans) qu’il est possible de dater l’an zéro de l’infâme austérité, ainsi que le degré zéro de l’humanité.

Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et Directeur Général d’Art Trading & Finance.

Il est également l’auteur de : « Splendeurs et misères du libéralisme« , « Capitalism without conscience« , « L’Europe, chroniques d’un fiasco économique et politique » et de « Misère et opulence », préface rédigée par Romaric Godin.

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La mort des rois

Raphaël Glucksmann Publié le 11 mars 2017 à 10h01

LA CHRONIQUE. Juppé, Hollande, Sarkozy… « Les discours les plus profonds, ceux qui feront date parce qu’ils disent quelque chose d’essentiel de l’époque, sont tous des discours de renoncement », observe l’essayiste.

Ceci n’est pas une élection, c’est un long enterrement. La campagne actuelle semble frappée d’une étrange malédiction : les discours les plus profonds, ceux qui marquent et feront date parce qu’ils disent quelque chose d’essentiel de l’époque, sont tous des discours de renoncement. Des abdications. Des oraisons funèbres. Voilà le signe d’une crise politique majeure dont nous n’avons pas encore tous cerné l’ampleur.

En quelques minutes lundi dernier, Alain Juppé a trouvé les mots et le ton qu’aucun candidat déclaré n’a su trouver. A commencer par lui-même lorsqu’il était encore en lice et qu’il nous paraissait emprunté, fade et gestionnaire. Comme si nos dirigeants politiques, fondamentalement déphasés, ne pouvaient être à la hauteur des enjeux du temps qu’en quittant l’arène. Comme s’ils étaient condamnés à ne pouvoir être vraiment, pleinement, ce qu’ils sont censés être qu’en acceptant de disparaître. De ne plus être. Comme si la mort seule pouvait les rendre authentiques, sincères, désirables. Vivants.

Alain Juppé ne sera pas candidat : ce qu’il faut lire entre les lignes

Nous assistons bien à une forme d’apocalypse. Le monde qui nous a vus naître et dans lequel nous avons grandi s’efface sous nos yeux. Il peut le faire avec la dignité crépusculaire d’un Alain Juppé prononçant lui-même l’irrémédiable sentence – « Pour moi, il est trop tard » – ou avec l’entêtement pathétique d’un Fillon sacrifiant toute décence sur l’autel de son ambition – « Je ne me rendrai pas » – mais il ne peut échapper à son destin, celui précisément de ne plus en avoir.

« Le temps sort de ses gonds »

Notre classe politique, ses partis comme ses leaders, ses vieilles structures comme ses anciens clivages, et notre chère Ve République avec elle, sa verticalité surannée comme ses modes de scrutin peu représentatifs sont en réalité déjà morts. Nos institutions ne parlent plus la langue de l’époque depuis longtemps et les locataires successifs de l’Elysée en sont réduits à présider au délitement du lien civique. Qu’ils s’agitent comme des poulets sans tête (2007- 2012) ou restent prostrés (2012-2017), nos présidents manifestent une impuissance similaire. Structurelle.

A peine élus, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, puisFrançois Hollande ont été honnis, haïs, bannis. Leur échec fut acté dans l’année même de leur triomphe. « Au nom du ciel, asseyons-nous à terre et disons la triste histoire de la mort des rois » (« Richard II ») : notre vie politique ressemble de plus en plus au cycle des tragédies royales de Shakespeare. Chaque épilogue y voit l’arrivée d’un nouveau souverain unanimement célébré qui devient automatiquement, dès le prologue de la pièce suivante, le tyran à abattre. A peine sacré, le roi doit être déchu.

François Hollande : lui, enterré vivant ?

Depuis 1995, le retournement de l’opinion a été à chaque fois plus rapide, plus violent. Jusqu’à devenir proactif en 2017, année folle qui marque le passage à la désillusion par anticipation. Aujourd’hui, chaque favori « déçoit » avant même le vote et se voit « dégagé » a priori. La guillotine précède désormais le couronnement. Et nous entrons dans la phase hamlétienne de la démocratie française, lorsque la structure narrative (le cycle électoral) explose, lorsque « le temps sort de ses gonds » (« Time is out of joint ») et le monde devient fou. Lorsque le sacre semble impossible tant « il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark » (« Hamlet »).

Une nouvelle République

Alors oui, les candidats de cette année peuvent paraître médiocres, mais il ne s’agit pas d’une simple question de personnes. Ni même d’un problème de structures politiques. L’époque des petits pas est révolue. Les primaires n’ont pas réussi à sauver les vieux partis de gouvernement. Au contraire, en éliminant Juppé au profit de Fillon, elles semblent même avoir accéléré leur chute programmée. Et l’émergence d’Emmanuel Macron et d’En Marche ! ou les succès de la France insoumise n’ont pas chassé l’impression généralisée de déliquescence.

Moi président : proposez vos solutions pour faire bouger la campagne

Car la crise que nous traversons est structurelle. Et deux voies seulement s’ouvrent à nous, deux voies qui sont l’une comme l’autre des changements de paradigme, des révolutions : le triomphe de l’autoritarisme ou un nouveau contrat social et civique qui implique le changement non seulement des leaders et des partis, mais du cadre lui-même dans lequel ces leaders et ces partis s’affrontent et se succèdent aux responsabilités. La version française du trumpisme et du poutinisme ou le renouvellement en profondeur de notre démocratie.

En bref : la débâcle de l’idée républicaine ou une nouvelle République. New deal or not new deal ? That is the question.

Raphaël Glucksmann

Essayiste, auteur de « Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes ».

Raphaël Glucksmann

Le Vote Utile. Un Munich citoyen

Publié le

(Aéroport du Bourget – Bonneuil-en-France – Val-d’Oise — 30 Septembre 1938)

À sa descente d’avion à l’Aéroport du Bourget, le 30 Septembre 1938, de retour de la Conférence de Munich, le Président du Conseil Édouard Daladier s’attendait à être hué. Il venait, « pour sauver la Paix », d’apposer la signature de la France au bas du texte des funestes Accords de Munich.

Encore sur la passerelle, plein d’appréhension et de honte rentrée, contemplant la foule assemblée sur le tarmac qui l’acclamait, il confia, les dents serrées, à Alexis Léger qui l’accompagnait : « Ah, les cons… S’ils savaient ! »

Alexis Léger, le poète connu sous le nom de Saint-John Perse,grand germanophile et partisan de l’amitié franco-allemande, auteur en 1929 du Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne, était au moment des Accords de Munich, en Septembre 1938, secrétaire général du Ministère des Affaires Étrangères. C’est à ce titre qu’il accompagnait le Président du Conseil Daladier dans ces négociations restées synonymes à jamais de complaisance, d’aveuglement, d’abandon et de lâcheté.

Le même jour, le Premier Ministre britannique Neville Chamberlain, lui aussi signataire des Accords pour le Royaume-Uni, rencontrait de retour à Londres un accueil triomphal. Le comte de Clarendon, envoyé du roi George VI, lui remettait une lettre du monarque l’assurant de la gratitude de l’Empire. La presse unanime le gratifia du surnom de « peace maker ».

Une seule voix discordante dans ce concert de louanges, celle deWinston Churchill déclarant à la Chambre des Communes : « L’Angleterre a eu le choix entre la guerre et la honte. Elle a choisi la honte, et elle aura la guerre. »

En quoi, chers lecteurs, consistaient donc ces Accords de Munich, pour soulever tant d’espoir de la part des « cons » et de réprobation de la part d’un vieux Lion ?

Nous tenterons d’être brefs dans leur exposé, afin d’en arriver enfin au Vote Utile, cet équivalent munichois.

Les Accords de Munich signés à l’issue de la Conférence du même nom, du 29 au 30 Septembre 1938, entre la France, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie, représentés respectivement par Édouard Daladier, Neville Chamberlain, Adolf Hitler et Benito Mussolini, le Président tchécoslovaque Edvard Benes en avait été écarté à l’exigence d’Adolf Hitler, ces accords étaient destinés à régler la crise des Sudètes.

Lors de la création en 1919, après le démembrement par le Traité de Versailles de l’Empire austro-hongrois, de la République de Tchécoslovaquie, de nombreuses minorités ethniques se retrouvèrent incluses au sein du nouvel État. Entre autres, les habitants germanophones (environ 3 millions) de l’ancienne Silésie autrichienne, baptisé région des Sudètes.

Ces germanophones, encouragés par l’Allemagne, réclamèrent en 1938 leur rattachement au Grand Reich. Hitler, invoquant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, annonçait alors qu’il annexerait cette région, ceci quoi qu’il arrive, dès le 1er Octobre, sachant parfaitement qu’il déclencherait ainsi la guerre européenne. La France et l’Angleterre, les instigatrices principales du Traité de Versailles et de la création de la Tchécoslovaquie, s’étaient effectivement portées garantes de l’existence de cet État et de ses frontières.

La Conférence de Munich, dite Conférence pour sauver la Paix, s’ouvrit le 28 Septembre. Le 30, Daladier et Chamberlain dans leurs petits souliers, les accords étaient conclus. Hitler triomphait. L’Allemagne annexait la région des Sudètes et s’engageait en échange, par un chiffon de papier, à régler désormais tous ses futurs différends territoriaux de manière pacifique et par la négociation.

Six mois plus tard, en Mars 1939, les armées du Reich violaient les accords en envahissant simultanément, en l’espace de quelques jours, la Tchécoslovaquie et l’Autriche. Toujours au principe du rattachement au Grand Reich de tous les peuples germanophones.

À Paris, au mois d’Octobre 1938, les accords furent ratifiés à l’Assemblée Nationale par la droite, le Parti radical-socialiste d’Édouard Daladier et la SFIO de Léon Blum, dont le seul mot fut de dire qu’il était « partagé entre un lâche soulagement et la honte ». Seul le PCF vota contre. C’était la fin officielle du Front Populaire.

Les historiens sont aujourd’hui unanimes pour reconnaître que ces accords, loin de sauver la paix, permirent à l’Allemagne hitlérienne d’aborder la guerre un an plus tard dans une position de force inégalée :

 – en abandonnant la Tchécoslovaquie, la France et l’Angleterre avaient montré leur peu de détermination à faire respecter leurs engagements de garantie territoriale, aujourd’hui à la Tchécoslovaquie, demain à la Pologne, elle aussi déjà menacée par l’expansionnisme hitlérien,

 – l’occupation de la Tchécoslovaquie livrait à l’Allemagne d’importantes ressources stratégiques minières ainsi que le fleuron industriel de l’armement de l’ancien Empire austro-hongrois, les usines Skoda,

 – l’Union Soviétique, à partir de Munich, comprit que l’alliance franco-britannique contre l’Allemagne était totalement incertaine. Beaucoup voient là l’origine du Pacte germano-soviétique un an plus tard,

 – en Allemagne, le prestige d’Hitler fut alors à son comble, faisant taire les derniers opposants militaires de l’État-Major qui redoutaient, l’Allemagne n’était pas prête, une future guerre européenne. Certains historiens pensent que c’est ainsi qu’avortera un premier projet de coup d’état militaire contre Hitler.

Pour conclure, et à l’adresse des « Les cons, s’ils savaient… » ! Fuir à n’importe quel prix l’idée de la Guerre, sans en examiner le comment et le pourquoi elle est imminente, qui la fomente et sans s’armer et se préparer à la mener, ne peut conduire qu’à la précipiter, s’y présenter désarmé et donc la perdre. Et Winston Churchill de préciser : « Honteusement ! »

Depuis l’élimination de Lionel Jospin et du Parti Socialiste au premier tour de l’élection présidentielle du 21 Avril 2002, plus aucune élection n’a eu lieu sans le chantage permanent au Vote Utile, cet autre nom de tous les abandons, vote utile pour éviter le désastre, pas celui de la guerre, mais c’est tout comme.

Il faut Voter Utile, se rassembler dès le premier tour autour du candidat du Vote Utile.

Aujourd’hui, il n’est plus Socialiste, mais c’est toujours le seul espoir d’éviter la guerre. À celles et à ceux qui refuseraient cette logique, on oppose qu’ils seront complices de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite avec toutes ses conséquences.

Qu’est-ce qu’encore que le Vote Utile ? Le Vote Utile, c’est l’extinction de toute critique radicale de l’ordre établi et des politiques néolibérales poursuivies depuis 30 ans. Dans sa logique, il impose de faire abstraction de toutes les critiques : inégalités sociales, pauvreté galopante, chômage de masse, abandons industriels et désertification rurale, remise en cause de l’État Social, atlantisme et perte d’indépendance nationale, dumping fiscal et social de l’UE. Il ne doit demeurer qu’une seule crainte, elle est certes lourde, mais doit-elle faire abandonner les autres, la crainte du racisme institutionnalisé.

La prévalence du racisme sur toute autre considération politique signifierait-elle que l’ordre établi est à peu près satisfaisant, à quelques détails près ? Pour le Vote Utile, oui ! À part le racisme, tout va très bien. N’ajoutons pas, Madame la Marquise !

La démonstration est aujourd’hui faite que cette logique munichoise,ultime rempart de l’ordre établi, n’a eu comme résultat, au contraire, depuis 15 ans, que de faire grandir le danger, pour ne pas dire qu’elle l’a nourri. Elle en est même le meilleur aliment, par le désarmement citoyen qu’elle induit. Le mal se propage lentement, insidieusement et implacablement, sa montée orchestrée par le simple brandissement de la trouille.

Il faut en finir avec le Vote Utile du premier tour et cette logique d’aveugles qui mène au désastre.

Jean Casanova