Les défis des nouveaux traités de libre-échange

18 décembre 2018

L’agenda commercial européen a récemment renégocié les accords de libre-échange. Ces derniers peuvent être les bienvenus, mais sous conditions.

Même si le président Trump conduit une politique commerciale fondée sur les tarifs et l’intimidation, l’agenda commercial européen a été récemment rythmé par les négociations sur les accords dits « profonds » avec le Canada (Ceta), les Etats-Unis (TTIP) ou le Japon. Ces accords peuvent être les bienvenus – sous conditions.

Une libéralisation non standard

Les tarifs européens étant déjà très bas, exception faite de l’agriculture, ces nouveaux accords traitent davantage des services, de la propriété intellectuelle, et de la compatibilité des tests et régulations. Cette avancée est globalement positive. Si les phares d’une voiture japonaise sont reconnus conformes aux standards des Nations unies au Japon, il n’apparaît pas opportun de tester à nouveau cette conformité en Europe. À moins bien sûr de vouloir imposer un coût supplémentaire aux producteurs japonais – et aux consommateurs de ces voitures en Europe. Les nouveaux accords de commerce font un pas important dans cette direction, qui doit être encouragé.

Les économistes s’accordent à dire que le commerce international peut accroître les inégalités au sein des pays.

La redistribution des gains du commerce

Les économistes s’accordent à dire que le commerce international peut accroître les inégalités au sein des pays. L’opinion dominante est néanmoins que le libre-échange génère plus de gains que de pertes et bénéficie à tous si les gagnants compensent les perdants. Ce principe est le fondement des efforts de libéralisation commerciale des dernières décennies, mais les compensations promises n’ont pas toujours été à la hauteur. Au final, un clivage entre les perdants et les gagnants de la mondialisation est né, et des dirigeants aux politiques par ailleurs très libérales se font maintenant les champions du protectionnisme.

La mondialisation est devenue le coupable idéal de la montée des inégalités.
Si l’ouverture commerciale fait en effet des gagnants et des perdants, il en va de même d’autres évolutions. Le progrès technologique bénéficie aux travailleurs les plus qualifiés quand la robotisation remplace les moins qualifiés. La mondialisation est cependant devenue le coupable idéal de la montée des inégalités, venant dédouaner une politique nationale incapable d’y remédier. Cette incapacité est le fruit d’un manque de volonté politique mais aussi de la difficulté à mettre en place une politique de redistribution dans un monde où le capital est mobile. D’où la nécessité d’une coordination internationale.

Le protectionnisme n’est pas la solution, mais des accords de libre-échange négligeant l’aspect distributif sont insuffisants et intenables. Un des enjeux pour la politique commerciale de demain est d’inclure la répartition des gains à la mondialisation, c’est-à-dire une dimension fiscale. Alors que les plus grandes multinationales peuvent aujourd’hui éviter l’impôt sur les sociétés dans les pays dans lesquels elles font leurs profits, l’occasion est unique d’obtenir l’engagement des signataires des grands accords commerciaux pour une coopération fiscale et une taxation juste des profits des entreprises multinationales.

La pollution générée par le transport international des marchandises et celle liée à la production de nombreux pays n’est pas reflétée de façon adéquate dans le prix des biens.

Mondialisation et environnement

À l’heure actuelle, la pollution générée par le transport international des marchandises et celle liée à la production de nombreux pays n’est pas reflétée de façon adéquate dans le prix des biens. Dans ces conditions, mondialisation et environnement ne peuvent pas faire bon ménage. Un accord mondial fort étant utopique, d’aucuns se réfugieraient dans l’inaction. Pourquoi l’Europe devrait-elle forcer ses producteurs polluants à payer au détriment de leur compétitivité et des emplois européens?

Ces effets appellent à la mise en place d’une taxe carbone à la frontière. Une telle taxe augmenterait les prix des importations de biens en proportion du carbone émis dans leur processus de production, rétablissant l’équilibre entre les producteurs européens et leurs concurrents étrangers. Elle serait nécessairement complexe et imparfaite: comment mesurer le CO2 émis pour produire une tonne d’acier dans une usine à Delhi? Elle ne serait donc pas toujours claire et objective, deux propriétés pourtant souhaitables. Serait-elle pour autant plus arbitraire que les politiques d’antidumping, et leur dose d’opacité? C’est là que les accords commerciaux du futur doivent mettre l’accent: intégrer les marchés du carbone, encourager la collecte et l’échange de données d’émissions, et conditionner leur application au respect de normes environnementales.

Mathieu Parenti et Gonzague Vannoorenberghe prendront la parole sur le thème des relations commerciales internationales à la tribune de la Société royale d’économie politique ce jeudi 20 décembre à 12h15 dans les locaux du SPF Économie, à Bruxelles. Renseignements: secretariat@economie-politique.be et http://www.economiepolitique.be

L’économie du XXI° siècle


par Florence Jany-Catrice & André Orléan , le 18 décembre 2018
Un manuel d’économie ambitieux et novateur propose d’évacuer les controverses théoriques au profit de « l’étude de la réalité ». Occasion d’examiner la pensée des économistes mainstream et de leur positionnement actuel vis-à-vis du développement du capitalisme.
S’il n’est pas dans les habitudes de La vie des idées de s’intéresser à un manuel d’économie, observons cependant que celui qui nous intéresse ici, sobrement intitulé L’Économie, n’a rien d’un manuel ordinaire. À plus d’un titre, il s’agit même d’un événement !

D’abord par ses conditions de production tout à fait particulières puisque L’Économie est le résultat d’un vaste travail collectif réunissant, depuis 2013 sous l’intitulé CORE [1], des centaines d’économistes de toutes nationalités, parmi lesquels nombre de grands noms de la discipline [2], autour d’une équipe de 23 rédacteurs. Ensuite, par sa diffusion qui, via un site en accès libre, est gratuite et mondiale [3]. Les auteurs n’hésitent pas à écrire : « Nous sommes une coopérative de producteurs de connaissances, engagés à donner un accès numérique gratuit à L’Économie afin d’aider à la création d’une citoyenneté mondiale renforcée par le langage, les faits et les concepts de l’économie. »

L’ambition n’est pas mince. Il s’agit de proposer une pensée de l’économie qui soit à la mesure de ce qu’est devenu le capitalisme contemporain, à savoir une pensée globale pour un monde global. Au XXIe siècle, l’économie, comme pratique et comme discipline, ne connaît plus de frontières. Elle est la même pour tous aux quatre coins du globe. Aussi le livre prend-il grand soin de ne privilégier aucune région du monde dans le choix des illustrations pratiques qu’il étudie. Comme le proclame sa préface, « CORE n’est pas qu’un livre ou un cours. C’est une communauté mondiale d’enseignants et d’étudiants qui n’a de cesse de croître. » Cet ambitieux pari semble déjà en bonne voie de réussite : « En juillet 2017, 3000 enseignants en économie répartis dans 89 pays se sont inscrits pour avoir accès à nos ressources pédagogiques ». Ce livre, produit explicitement pour les étudiants de premier cycle, a vocation à devenir la référence en matière de pédagogie économique.

Dans sa version française, disponible en ligne, le manuel CORE est composé de 16 « unités » (ou chapitres) plutôt par objets (tels que le capitalisme, le marché du travail, l’entreprise, la banque et la monnaie, le chômage, l’inflation et les politiques économiques), augmentés de 6 chapitres thématiques : « La Grande dépression, l’âge d’or et la crise financière mondiale » ; « L’insertion des pays dans l’économie mondiale » ; « Les inégalités économiques » ; « Économie et environnement » ; « Innovation, information et économie en réseau » ; « Économie, politique et politiques publiques ».

Son accès gratuit sur la toile ne devrait pas manquer de susciter une grande curiosité auprès du lectorat bien plus large de tous ceux qui sont intéressés par les questions économiques. Notons cependant que, si sa présentation est très soignée, à la fois dans le choix des exemples, dans le déroulement des démonstrations et dans la définition des notions, sa lecture demande un effort certain, comme on peut s’y attendre s’agissant d’un manuel.

Restaurer la confiance du public à l’égard des économistes

Au-delà de sa production et de sa diffusion, le projet que poursuit ce manuel n’est pas moins révolutionnaire. En effet, de quoi s’agit-il ? De clore définitivement la crise de défiance qui touche l’économie depuis la crise financière de 2008. On se souvient, en effet, que l’incapacité manifeste des économistes à anticiper cette crise et à en prévenir les effets catastrophiques avait suscité un intense mouvement de critiques à l’encontre d’une discipline jugée trop abstraite et par trop déconnectée du monde réel. Parmi ses manifestations les plus marquantes, est resté dans toutes les mémoires l’étonnement manifesté par la Reine d’Angleterre devant une faillite intellectuelle sans précédent : « Comment se fait-il que personne n’ait rien vu ? » La contestation a été singulièrement vive chez les étudiants. Elle s’est fait entendre par le biais de diverses organisations comme Autisme-économie, PEPS( Pour un Enseignement Pluraliste dans le Supérieur en Économie ), ou plus généralement le réseau international ISIPE (International Student Initiative for Pluralism in Economics) ou encore Rethinking Economics.Le manuel CORE, porté au départ par l’Institution for a New Economic Thinking (INET) dont Georges Soros a été l’initiateur [4], se présente comme la réponse apportée par la profession des économistes universitaires à cet ensemble de contestations et, plus particulièrement, à celles toujours vivaces des étudiants [5]. Pour ce faire, « ce nouvel enseignement prend le contrepied des manuels classiques, avec une idée simple : étudier la réalité [6]. » Avec L’Économie, il s’agirait même, nous dit-on, de « Réenchanter l’économie ». Vaste programme car, pour une grande partie du public, l’économie reste cette « science lugubre » dénoncée dès le XIXe siècle.

Un plus grand souci des faits…

Pour rendre l’économie attrayante, L’Économie propose une approche qui rompt radicalement avec ce qu’on a connu dans le passé, à savoir des conceptualisations trop ardues, des mathématiques trop sophistiquées et des hypothèses trop irréalistes. On ne trouve plus aucune référence à ce qui a constitué le cœur de la discipline : la théorie de l’équilibre général. Rappelons-le, celle-ci proposait une vision fortement stylisée et mathématisée des économies de marché, à la manière de ce que Max Weber a nommé un idéaltype, dans le but de démontrer, non seulement la possibilité d’existence d’une société fondée sur la flexibilité concurrentielle des prix, mais plus encore son optimalité au regard de l’allocation des ressources. Cette manière très conceptuelle d’appréhender la logique marchande, et de la légitimer, est aujourd’hui délaissée au profit d’une stratégie nouvelle : non pas penser le capitalisme tel qu’il devrait être mais tel qu’il est réellement ! Autrement dit, accorder la priorité aux faits et en finir avec les dérives théoricistes, ce que Thomas Piketty qualifie dans Le capital au XXIesiècle, de « passion infantile pour les mathématiques et les spéculations théoriques, et souvent très idéologiques (p. 63) ».

On peut parler à ce propos d’un changement de paradigme. Ce nouveau paradigme en voie d’émergence que le manuel s’emploie à faire connaître, on peut le définir par la formule suivante : « l’économie est devenue une science expérimentale ». Cette perspective expérimentale est aujourd’hui un mouvement de fond dans le monde de la recherche économique, mouvement porté avec conviction par la génération montante des jeunes économistes qui s’y reconnaît pleinement. Observons à ce propos que sur les 23 rédacteurs du manuel, dix ont obtenu leur doctorat après l’an 2000. C’est ce nouveau paradigme du XXIe siècle en voie de constitution que donne à voir L’Économie. Il revendique une démarche s’attachant à penser le capitalisme dans sa réalité concrète et délaissant, en conséquence, les propositions sans contenu empirique. L’abandon, dans le manuel CORE, de l’homo œconomicus et de la fable du troc pour cause d’irréalisme participe de cette nouvelle attitude. Ce même souci de vérité empirique est également apparent dans le chapitre 11 consacré aux marchés financiers en ce qu’il met au premier rang de sa réflexion les phénomènes de bulles spéculatives et non plus, comme auparavant, l’hypothèse d’efficience. Cette dernière, qui était jusqu’à la crise de 2008 l’alpha et l’oméga des analyses financières, est reléguée dans une annexe intitulée « Quand les économistes ne sont pas d’accord » !

… mais en conservant les mêmes schémas explicatifs

Cet aggiornamento atteint cependant rapidement ses limites dans la mesure où le cadre d’analyse de L’Économie demeure entièrement néoclassique, ne rompant nullement avec l’individualisme méthodologique et la rationalité instrumentale. Pour chacune des questions économiques de base qu’examine successivement ce manuel (travail, chômage, entreprise, monnaie, etc.), l’interprétation proposée est parfaitement standard (salaire d’efficience, information asymétrique, principal-agent, théorie des jeux, etc.). Aucune nouveauté de ce côté. C’est ainsi que la monnaie est analysée de la manière la plus traditionnelle qui soit : comme ce qui facilite les échanges. La question de la confiance est certes citée mais sans être prise au sérieux. Le rapport de la monnaie à la souveraineté quant à lui n’est même pas envisagé. Autrement dit, la fable du troc est critiquée mais la monnaie reste appréhendée exclusivement au travers de son rôle d’intermédiaire des transactions ; ce que la fable du troc cherchait très exactement à illustrer. Il ne semble pas que les auteurs aient perçu la contradiction.

L’économie sans théorie générale

Si les interprétations proposées ne sont pas nouvelles, est original en revanche le fait que la théorie a perdu sa primauté dans l’administration de la preuve, et même dans l’argumentation générale qui est proposée. Il est significatif à cet égard que L’Économie ne se définisse jamais par référence à une tradition de pensée spécifique. Ainsi, dans la conclusion, trois auteurs sont distingués pour l’importance des innovations conceptuelles qu’ils ont impulsées : Friedrich Hayek, John Maynard Keynes et John Nash. Mais c’est pour immédiatement souligner qu’aucun ne saurait prétendre à une quelconque prééminence. Ils possèdent tous une partie, mais une partie seulement, de la vérité : « Nous avons été inspirés et avons appris de ces trois grands intellectuels. Cependant, nous n’avons intégré le raisonnement complet d’aucun d’entre eux ». En effet, poursuit la postface, pour chacun d’entre eux, peut être exhibée une situation où ses recommandations ont été mises en défaut. Ce sont les contextes qui déterminent quand, et pour combien de temps, on peut être hayékien, keynésien ou nashien. Autrement dit, on chercherait en vain, dans L’Économie, la présence d’une « Grande Théorie » proposant une image totalisante du capitalisme. On n’y connaît qu’une série d’analyses partielles portant sur des sujets spécifiques (innovation, chômage, inégalités, monnaie, etc.).

Pour le dire de manière synthétique, ce nouveau paradigme se caractérise par un rapport pour le moins distant à l’argumentation conceptuelle. Ceci est tout à fait perceptible dans L’Économie. On y observe, en effet, un désintérêt manifeste pour les questions proprement théoriques. C’est là un trait qui ne manquera pas de frapper le lecteur : toutes les grandes questions et controverses qui, depuis toujours, ont été au cœur de la réflexion des économistes ont disparu, qu’il s’agisse de la marchandise, du capital, des prix ou des profits. L’analyse proposée est présentée comme la seule possible. L’existence d’interprétations autres n’est jamais, ou presque, envisagé. La pédagogie du manuel ne laisse pas de place au doute. Par ailleurs, le manuel ne s’intéresse qu’au comment, jamais au pourquoi : « comment fonctionne le capitalisme ? » et non pas « pourquoi y a-t-il du capitalisme ? » La manière dont ce manuel aborde la question jadis cruciale du profit est emblématique de cet esprit. Pour le dire simplement, le profit est appréhendé comme un fait, une réalité qui s’impose à l’observateur quoi qu’il en ait, à savoir ce qu’il reste aux propriétaires d’entreprise lorsqu’ils ont payé leurs fournisseurs, leurs salariés, leurs créanciers, leurs impôts et leurs dirigeants. « Le profit est le résidu », nous est-il dit. Le manuel ne va pas plus loin que cette définition comptable. La question cardinale qui a été au cœur des paradigmes économiques antérieurs : « pourquoi y a-t-il du profit ? » ; autrement dit, « comment se fait-il que les recettes soient supérieures aux dépenses ? », a, quant à elle, totalement disparu. En effet, pour le manuel CORE, le profit est une réalité qu’on constate. Autrement dit, l’évidence manifeste et durable du profit est la meilleure de toutes ses justifications.

Certes L’Économie en étudiera avec soin l’évolution historique en fonction de telles ou telles variables, mais réfléchir à sa signification se situe en dehors de son domaine d’intérêt. Le physicien se demande-t-il pourquoi il y a de la matière ? Observons qu’il en va exactement de même avec les prix. Dans les paradigmes antérieurs, les économistes s’interrogeaient avec passion sur le pourquoi des prix. Il en était ainsi parce que, pour eux, les prix n’allaient pas de soi. Ils demandaient à être élucidés. L’élaboration du concept de valeur économique visait précisément à faire comprendre de quoi les prix étaient faits. Il est vrai que l’économie politique s’est constituée à une époque qui connaissait d’autres rapports sociaux que l’échange et le salariat ; à une époque où, en conséquence, la question du pourquoi restait bien présente. De telles interrogations ont totalement disparu du manuel CORE parce que ce texte appartient à une époque où les prix ne demandent pas plus de justification que les profits, en conséquence de quoi la réflexion sur la valeur a été jetée aux poubelles de l’histoire.

Il est clair que cette manière si particulière d’appréhender la réalité économique, propre au paradigme expérimental, qui consiste à s’incliner devant ce qui est, ne va pas subjectivement sans un certain degré d’acquiescement au monde tel qu’il va. Pour le dire autrement, c’est parce que nous appartenons à une époque qui a cessé majoritairement de prendre au sérieux l’existence d’alternatives au capitalisme qu’a pu se développer ce nouveau paradigme. Il a fallu pour cela que l’existence du marché et du profit cesse d’être matière à controverses au sein de la discipline. Aussi ce manuel est-il symptomatique d’une génération d’économistes qui n’est plus capable d’imaginer autre chose que le capitalisme, qui l’appréhende comme l’horizon indépassable de leurs analyses. Cette qualification ne vaut pas, à nos yeux, nécessairement condamnation politique car, dans le cadre du capitalisme, une large palette de politiques visant à l’amélioration des conditions concrètes d’existence est concevable. Il s’agit plutôt d’en souligner les conséquences dommageables pour le lecteur et, plus particulièrement, pour le lecteur étudiant à qui est destiné en priorité ce travail.

Les interrogations critiques restent sans réponse

Pour éviter tout malentendu, soulignons qu’à nos yeux, le projet COREa raison lorsqu’il souligne combien sont peu adaptées les présentations traditionnelles qui, non seulement, ne s’intéressent pas aux problèmes économiques de l’heure qui sont pourtant au centre des préoccupations des étudiants, mais également concentrent leur enseignement sur des théories fort ardues, comme celle de l’équilibre général, dont le lien à la réalité économique n’a rien d’évident même si son intérêt proprement conceptuel est indéniable. On comprend en conséquence que le manuel ait voulu changer cela en offrant une large place à l’examen des problèmes contemporains. Cependant, il nous paraît tout aussi erroné de croire que la curiosité des étudiants se limite à cela.

S’ils sont un peu cultivés, s’ils ont lu Friedman, Keynes ou Schumpeter, ils savent que l’économie est également un lieu de controverses théoriques. Ils savent que, sur la question du capitalisme, du marché, du profit, de la marchandise, des positions s’affrontent prenant appui sur des argumentaires conceptuels construits et ils sont certainement intéressés par les connaître, d’autant plus que ces débats sont toujours d’actualité. Or L’Économie fait une totale impasse sur ces controverses. « À chaque question, sa solution », telle est la logique du manuel, sans que la solution retenue soit mise en concurrence avec d’autres solutions possibles.

À titre de comparaison, rappelons que Paul Samuelson, dans son fameux manuel L’Économique, lorsqu’il en arrive au profit, présente pas moins de six interprétations distinctes de celui-ci. Cette approche pluraliste nous semble une bonne pédagogie. Dans L’Économie, on peut parler a contrario d’une totale absence de pluralisme et il est à craindre que cela provoque, chez de nombreux lecteurs, un fort sentiment de frustration. Le mouvement PEPS s’en est d’ailleurs fait l’écho au travers d’une tribune publiée sur son site :

« L’économie est une science sociale, donc traversée par des discussions entre paradigmes mutuellement incompatibles et c’est justement ce qui lui permet d’avancer. Nous voyons donc mal comment il est possible de répondre aux attentes des étudiants en niant l’existence même de la pertinence des débats qui traversent, et ont toujours traversé à la base la discipline. »

Nous adhérons à ce constat. L’étudiant en économie a soif de théories autant que de faits. Un bon manuel doit également répondre à cette aspiration. Ajoutons pour bien nous faire comprendre que l’existence de controverses est, pour toute discipline scientifiquement constituée, un signe de bonne santé. Ceci est vrai également des sciences de la nature. Pensons, à titre d’exemple, aux intenses débats autour de la théorie des cordes qui opposent les physiciens quant à la question de l’unification de la mécanique quantique et de la relativité générale.

Différentes conceptions du pluralisme

Il faut d’ailleurs noter que cette question du pluralisme n’est nullement négligée par l’équipe CORE. C’est ce dont témoigne avec force un texte de Samuel Bowles [7] dans lequel celui qui, avec Wendy Carlin et Margaret Stevens, a coordonné la rédaction du manuel, tente de justifier les choix qui ont été faits par son équipe en cette matière. Pour ce faire, Bowles commence par déprécier le pluralisme tel que nous l’entendons en le nommant « pluralisme de juxtaposition », pour lui préférer ce qu’il nomme le « pluralisme d’intégration ». Cette attaque ne manque pas d’esprit. Il faut reconnaître que le terme « pluralisme de juxtaposition » est bien trouvé puisqu’en effet, l’attitude pluraliste suppose, en un premier temps, d’appréhender séparément chacune des approches examinées dans le but d’en dégager la logique intérieure avec le plus de netteté possible.

Cependant il faut souligner que l’examen pluraliste ne s’arrête nullement à cette juxtaposition qui n’en constitue que la première étape car, enfin, ce qui est recherché est bien la mise en relation des approches dans le but d’en expliciter les forces et les faiblesses, au regard des faits comme au regard de la fécondité conceptuelle, par le jeu de la comparaison. Ce moment de la mise en rapport est le moment crucial de la pédagogie pluraliste, celui qui permet d’approfondir notre compréhension des concepts en concurrence grâce à la lumière vive que jette sur eux la comparaison avec ce qu’ils ne sont pas et même, quelquefois, contre quoi ils ont été pensés. Pour cette raison, le terme « pluralisme de juxtaposition » ne convient pas. L’appellation « pluralisme de comparaison » serait plus appropriée, si toutefois on souhaite qualifier la notion de pluralisme.

Cependant, de quelque manière qu’on le nomme, Bowles lui préfère cette autre approche qu’il nomme « pluralisme d’intégration ». De quoi s’agit-il ? Bowles écrit : « Le pluralisme peut également être obtenu en combinant les idées des différentes écoles de pensée au sein d’un paradigme commun. Appelons-le pluralisme par intégration » Tel serait le pluralisme mis en œuvre dans le manuel. À ceux qui seraient tentés de voir, dans cette présentation unilatérale, une préjudiciable absence de pluralisme, Bowles répond qu’ils ont tort de s’inquiéter car ce paradigme unique intègre tous les paradigmes ! Cet argument ne résiste pas à l’analyse. En effet, nous avons montré que le rapport qu’entretient le paradigme expérimental aux différentes théories n’est en rien un rapport d’intégration mais bien plutôt un rapport instrumental : il s’agit de s’approprier un morceau de théorie isolé de son cadre conceptuel.

Cette manière de faire est clairement perceptible dans l’exemple que propose Bowles lui-même pour illustrer le pluralisme d’intégration, celui du rapport à Marx. Notons, à ce sujet, que Marx n’intervient, dans le manuel, qu’à une seule occasion, dans le chapitre consacré à l’entreprise. Il y est présenté en tant que précurseur de l’idée selon laquelle le contrat salarial est un contrat incomplet : « [Cette idée] vient directement de Karl Marx, écrit Bowles ». C’est assurément joué sur les mots que de se prévaloir de cette apparition fugitive pour prétendre à une quelconque intégration de Marx, alors même qu’aucun des grands concepts du marxisme n’est présent dans le manuel. Ne retenir qu’une partie de la pensée d’un auteur sans se soucier du cadre théorique qui lui donne son sens ne saurait être qualifié d’approche pluraliste. Ceci est d’ailleurs tout aussi vrai pour Keynes ou pour Hayek.

Le capitalisme sans adversaires

Lire L’Économie aide à prendre conscience des importantes mutations que connaît aujourd’hui la réflexion des économistes. Ces évolutions n’ont rien de fortuit ou de contingent. Elles sont dictées par les transformations mêmes du capitalisme. Il en a toujours été ainsi car, de par son rôle de premier plan dans la gestion des affaires du monde, l’économie est tenue étroitement sous le contrôle des forces sociales dominantes. Il n’est que d’observer les évolutions paradigmatiques depuis la Seconde Guerre mondiale pour s’en convaincre. Il y eut d’abord la période keynésienne, de 1945 à la fin des années 1970, à savoir une conception théorique pleinement adaptée à un capitalisme étroitement régulé, reposant largement sur l’intervention publique. Puis, avec l’irruption du néo-libéralisme, la donne change radicalement. S’ouvre une période qui a pour enjeu la destruction des anciennes régulations keynésiennes et leur remplacement par des marchés concurrentiels.

Pour prévaloir, une transformation de telle ampleur ne va pas sans la mobilisation d’un discours de combat visant à convaincre les sociétés de son bien-fondé. Il s’agit de montrer les bienfaits de la concurrence, non seulement pour résoudre tel ou tel problème pratique, mais également pour sa capacité à construire un ordre social efficace, voire optimal. Eugène Fama, Milton Friedman ou Robert Lucas incarnent parfaitement cette période de l’analyse néoclassique dans laquelle la microéconomie adossée à la théorie de l’équilibre général est au sommet de son rayonnement. Mais cette période est désormais close. Les analyses à la Fama, Friedman ou Lucas semblent aujourd’hui bien désuètes. Le capitalisme ne demande plus à être justifié parce qu’il n’a plus d’adversaire reconnu. Il est désormais la loi universelle du genre humain. L’Économie est le paradigme économique de ce Nouveau Monde dans lequel le capitalisme règne sans rival d’un bout à l’autre de la planète.

Faut-il sauver le soldat OMC ?

TRIBUNE. L'Organisation mondiale du commerce traverse une crise, l’Union européenne, dont la France, semble vouloir la remettre sur pied.

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Fer de lance de la mondialisation néolibérale, l’Organisation mondiale du commerce (OMC), créée en 1995, est en crise. L’OMC est aujourd’hui dans la crainte de quatre éléments

  • Les subventions distorsives : certains États subventionnent certains secteurs, ne respectant alors pas le principe d’« équité » du commerce, où une entreprise nationale ne doit pas être plus favorisée qu’une entreprise étrangère. Selon les principes de l’OMC, c’est une entrave à la libre concurrence.
  • Le transfert forcé de technologie : certains pays, comme la Chine notamment, forceraient des entreprises à fournir leurs technologies (plans, codes sources, etc.). Ce sont des contreparties qu’un État demande à une entreprise pour que celle-ci puisse accéder à son marché intérieur national. Cela entrave la liberté d’installation, principe essentiel du néolibéralisme.
  • La redéfinition des acteurs économiques mondiaux : il y a aujourd’hui un problème de définition, de prise en compte de l’évolution des acteurs du commerce mondial ; les pays dits « émergents » sont aujourd’hui de véritables puissances commerciales (Chine, Inde, Brésil, etc.), or cette évolution est mal prise en compte dans l’évolution des négociations depuis la dernière décennie.
  • La restructuration de l’organe de règlement des différends : l’ORD, qui vise à régler les conflits entre États, n’aura plus qu’un seul arbitre en poste… fin 2019. Or cet outil, qui donc ne sera plus fonctionnel, est vu pour l’OMC comme LE moyen pour calmer les tensions entre États, quand la diplomatie ne suffit pas.

Lundi 16 novembre, la conférence publique « Une OMC adaptée au XXIe siècle », organisée par, entre autres, le ministère de l’Économie et des Finances, « en étroite coopération avec la Commission européenne », se veut un moment d’échange pour trouver des solutions, afin d’agir, pour la relance de la libéralisation du commerce mondial.

Dès l’ouverture, le tempo est donné ! Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, Roberto Azevêdo, directeur général de l’OMC, et Cecilia Malmström, commissaire européenne au Commerce, ouvrent le bal. Bruno Le Maire commence alors par exprimer la volonté de la France de participer à la relance de l’OMC, organisation internationale « indispensable » selon ses mots.

Le discours déroulé durant une heure par les différents intervenants est d’une logique ancienne et totalement dogmatique : favoriser le commerce permet la croissance, donc la montée du niveau de vie, amenant finalement la « prospérité ». Précisions de notre ministre, cette façon de commercer à l’échelle mondiale permet la prospérité, « malgré ses faiblesses ». Et quelles faiblesses ! Dans le monde, les riches n’ont jamais été aussi riches, les pauvres sont de plus en plus pauvres. Car si l’arnaque intellectuelle consiste à diffuser l’idée que la mondialisation permet l’élévation du niveau de vie à l’échelle mondiale, la question des inégalités est occultée. En effet, les inégalités n’ont jamais été aussi fortes, les hyper-riches n’ont jamais été aussi nombreux et puissants. En 2017, le nombre de milliardaires atteint plus de 2 000 à travers le monde, leurs fortunes ayant augmenté de 19 % en un an. Comme le rappel Lucas Chancel, co-directeur du Laboratoire sur les inégalités mondiales et de WID.world, « les 1 % les plus riches du monde captaient 16 % du revenu en 1980, c’est 20 % aujourd’hui. La moitié la plus pauvre de la population a stagné autour de 9 % sur la période, malgré les évolutions dans les pays émergents. Au niveau mondial, les 1 % du haut ont capté deux fois plus de croissance que la moitié du bas, c’est considérable ». Telles sont les véritables conséquences de la mondialisation néolibérale.

Un message fut crucial à faire passer pour M. Le Maire et Mme Malmström : « La guerre froide commerciale » entre les États-Unis et la Chine est un danger. Et, si cela devient « une guerre chaude », c’est-à-dire une guerre commerciale ouverte, alors tout le système s’effondre. Là est la crainte de l’Union européenne. Là est le défi de l’Union européenne actuelle, entre un rôle de rempart, d’arbitre et de moteur du commerce mondial néolibéral. Cecilia Malmström soutiendra que l’Union européenne sera moteur de propositions sur cette réforme.

Pointant une Chine qui « n’a pas suivi les règles » selon Bruno Le Maire, celle-ci nuit par ses abus à l’entrave d’un « marché équitable ». Car, pour ces prophètes du libre-échange, il est nécessaire de mettre en place un « multilatéralisme lucide […], juste et réciproque ». Traduction de cette novlangue : un bon multilatéralisme est basé sur le principe de « la nation la plus favorisée ». On retrouve la définition de ce principe juridique dans l’accord Ceta : « Chacune des Parties accorde aux investisseurs de l’autre Partie et aux investissements visés un traitement non moins favorable que le traitement qu’elle accorde, dans des situations similaires, aux investisseurs et aux investissements qu’effectuent ces derniers dans un État tiers pour l’établissement, l’acquisition, l’expansion, la direction, l’exploitation, la gestion, la maintenance, l’utilisation, la jouissance ainsi que la vente ou l’aliénation de leurs investissements sur le territoire de cette Partie. ». Conclusion : la souveraineté d’un État ou d’une collectivité est entravée, réprimée et pourrait faire l’objet de poursuite devant des tribunaux arbitraux privés (comme dans le cas du Ceta) ou devant l’organe de règlement des différends de l’OMC (l’ORD). Ces deux mécanismes relevant du même principe, la démocratie est donc en jeu, nos décisions collectives, les citoyens, n’ont pas leur mot à dire devant l’intérêt des multinationales. Or le ministre de l’Économie et des Finances le réaffirme, « l’établissement d’un organe de règlement des différends est une priorité absolue ».

Et cela est important, car dans ces conditions, nous ne pourrons pas effectuer la transition écologique et sociale dont nous avons besoin. Bruno Le Maire dit pourtant que « l’environnement c’est le plus grand défi planétaire », et que de l’OMC aux accords bilatéraux, cette problématique doit être prise en compte. Le discours est là, les faits inexistants, mais surtout contradictoires. Les accords entre l’Union européenne avec le Canada (Ceta) et le Japon (Jefta), qui sont en cours de ratification, et soutenus par ce gouvernement, sont des accords climaticides. De l’extraction, à l’importation sans taxe de gaz de schiste, de pétrole de sables bitumineux, à la poursuite devant les tribunaux privés de collectivités pour avoir favorisé l’environnement, en passant par l’importation d’OGM et de 42 nouvelles molécules canadiennes interdites jusque-là dans l’Union européenne… l’environnement est toujours juridiquement inférieur aux droits commerciaux, donc aux intérêts privés. Aucune sanction, aucun instrument de contrainte ne sont prévus pour protéger l’environnement dans ce type d’accord. Le droit au profit étant toujours supérieur au droit de l’environnement, cette communication n’est qu’un écran de fumée dans un nuage toxique qui ne cessera d’augmenter avec ce type de politique commerciale internationale.

Le soldat OMC est en difficulté, l’Union européenne, dont la France, semble vouloir le remettre sur pied. En signant des accords de libre-échange bilatéraux type Ceta ou des accords multilatéraux avec l’OMC, le résultat est identique. Il est impératif que cela cesse, et que les citoyens se mobilisent pour revendiquer l’intérêt général, la transition écologique et sociale dans les négociations commerciales mondiales. Une autre coopération internationale est nécessaire. Une autre mondialisation est possible.


https://www.politis.fr/articles/2018/11/faut-il-sauver-le-soldat-omc-39622/

Internet et la brutalisation du débat public

par Romain Badouard , le 6 novembre

Internet nous rend-il plus agressifs, ou plus tolérants à l’égard de l’agressivité, dans nos discussions politiques du quotidien ? Romain Badouard dresse une cartographie la violence des débats en ligne, de ses usages et de ses effets.
Le 3 juillet dernier, le tribunal correctionnel de Paris a rendu une décision inédite : pour la première fois en France, deux internautes anonymes ont été condamnés pour cyberharcèlement à 6 mois de prison avec sursis et 2000€ d’amende, après avoir proféré des menaces de mort à l’encontre de la journaliste Nadia Daam. À la suite d’une chronique sur Europe 1 où elle prenait la défense de deux militants féministes eux-mêmes victimes de cyberharcèlement, la journaliste avait fait l’objet d’une campagne particulièrement violente sur des forums de discussion et sur les réseaux sociaux (menaces de viol, appels au meurtre, divulgation de son adresse personnelle, diffusion des photographies de sa fille accompagnées de l’adresse de son école). Au procès, le fossé séparant la violence des propos tenus et les justifications livrées par leurs auteurs ont marqué les journalistes présents sur place : pour ces jeunes adultes, il s’agissait d’humour et de provocations davantage que de réelles menaces. Ils qualifiaient ainsi leurs propos d’échanges « trollesques » entre membres d’une communauté qui partagent les mêmes codes de communication, et où l’ironie est un registre d’expression particulièrement courant. Si cette décision de justice marque une nouvelle étape dans la lutte contre le cyberharcèlement, elle rouvre un vieux dossier pour les chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent aux pratiques participatives sur internet : celui de la « qualité » du débat public en ligne.

Internet nous rend-il plus agressifs, ou plus tolérants à l’égard de l’agressivité, dans nos discussions politiques du quotidien ? Pour certains observateurs, il semble indéniable qu’internet, et les réseaux sociaux en particulier, favorisent la « violence expressive », engendrent un « ensauvagement » des relations sociales ou accompagnent une « démocratisation de la méchanceté ». De notre côté, nous préférons aborder le sujet en mobilisant le concept historiographique de « brutalisation », qui désigne initialement un processus d’amplification de la violence politique dans l’entre-deux-guerres, hérité de l’expérience de la Première Guerre Mondiale. Dans le contexte qui nous intéresse ici, toute connotation guerrière ou toute analogie avec le climat politique de l’époque est à proscrire : si nous utilisons le terme de « brutalisation » [1], c’est pour nous intéresser, comme les historiens qui ont mobilisé ce concept dans leurs travaux, au double processus de banalisation et de légitimation de la violence dans le débat public, qui semble aujourd’hui à l’œuvre dans différents espaces de discussion en ligne.

Les causes de la banalisation de la violence dans les conversations politiques du quotidien sont plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord et dépassent largement la seule question de l’anonymat des internautes. Celle-ci présente des racines culturelles, tant les pratiques d’échange propres au web disposent de leurs propres codes, mais aussi sociales, quand l’agressivité en ligne se trouve des justifications morales. Notre objectif est également de montrer que la violence peut constituer une ressource stratégique dans le cadre de controverses autour de sujets de société : faire taire un adversaire en l’intimidant permet alors d’occuper l’espace du débat et d’assurer une visibilité optimale aux arguments que l’on défend. Les plateformes de réseaux sociaux ne sont par ailleurs pas exemptes de responsabilités dans ce dossier, dans la mesure où leur design comme leurs modèles économiques favorisent la propagation de contenus virulents, voire haineux. Les pouvoirs publics, de leur côté, incitent les plateformes à s’investir davantage dans la régulation des contenus qu’ils hébergent, laissant paradoxalement courir le risque d’une privatisation des pouvoirs de censure sur internet.

La qualité du débat en ligne

Au début des années 2000, un courant de recherche à la croisée des sciences politiques et des sciences de la communication s’est formé autour de l’analyse des formes de délibération sur internet. Au moyen de méthodes de codage des conversations, les chercheurs et chercheuses de ce champ ont entrepris de caractériser la culture de débat ayant émergé en ligne. L’enjeu était de comprendre si les conditions de prise de parole offertes par internet permettaient aux individus de s’émanciper d’un certain nombre de carcans sociaux, d’évaluer la dimension constructive des conversations en ligne ou encore d’étudier les registres d’expression utilisés pour parler de politique au quotidien. Ces travaux ont mené à des résultats parfois contradictoires [2] : selon certains, internet permet aux individus qui n’osent pas prendre la parole en public de faire valoir leurs arguments dans des conversations politiques [3], alors que selon d’autres les dynamiques de discussion dans les forums ne font que renforcer la domination des leaders d’opinion et réduire au silence les avis minoritaires [4]. De la même façon, certaines enquêtes mettent en lumière la dimension constructive des discussions quand celles-ci ont pour objectifs de prendre des décisions affectant une communauté [5], ou quand celles-ci se déroulent dans des espaces non partisans [6], alors que d’autres soulignent la fréquence des dynamiques d’enfermement idéologique quand les internautes campent sur leurs positions ou radicalisent leurs argumentaires [7].

La première conclusion que l’on peut tirer de cette somme d’études hétérogènes est qu’on ne débat pas mieux ou moins bien sur internet qu’en face-à-face : on y débat autrement. La seconde est qu’il n’existe pas une façon de débattre sur internet, mais que chaque espace d’échange présente ses propres standards de discussion en fonction du public qui s’y retrouve (public homogène ou hétérogène), de la finalité de la discussion (parvenir à une décision commune ou échanger de manière informelle) et de l’architecture de l’espace de débat (les technologies mobilisées pour échanger engendrent des dynamiques plus ou moins délibératives).

Si la « qualité » d’un débat est relative à l’espace dans lequel il prend place, il en va de même pour la perception de l’agressivité : dans de nombreux espaces d’échange en ligne, l’agressivité est un registre d’expression comme un autre et ne constitue pas un obstacle à la bonne tenue de la discussion. Les travaux de Patricia Rossini ont ainsi montré qu’un commentaire vulgaire ou virulent ne l’empêche pas d’être sourcé ou argumenté et qu’en ce sens, l’agressivité intègre les répertoires d’expression légitimes dans de nombreuses communautés en ligne [8]. La tolérance à l’égard des propos virulents se vérifie particulièrement lorsque la violence expressive est tournée vers l’objet de la discussion plutôt que vers un interlocuteur en particulier. Selon Rossini, les propos tenus par les internautes sont proportionnellement plus agressifs dans les sections commentaires des sites de médias que sur Facebook. L’hypothèse avancée par la chercheuse pour expliquer cette constatation est que les discussions dans les sections commentaires sont davantage orientées vers les questions de société ou les personnalités publiques, alors que sur les réseaux sociaux la dimension interpersonnelle de l’échange y prend plus d’importance. Pour le dire autrement, une communauté qui débat se montrera plus tolérante à l’égard d’un message vulgaire ou virulent si l’agressivité est tournée vers une personnalité publique ou un sujet de société, que si elle s’adresse directement à l’une des personnes qui participe à l’échange.

Transgresser les normes

Un autre cas où la violence des propos tenus fait l’objet d’une certaine tolérance est celui des « trolls ». Le qualificatif de « troll » désigne un internaute plus ou moins malveillant dont l’objectif est de « pourrir » des fils de discussion en générant artificiellement des polémiques. Pour ce faire, il exprime un désaccord systématique avec ce qui se dit, dénigre ses interlocuteurs ou tient des propos absurdes dans le seul but d’irriter les autres participants à la discussion. Si le « troll » fait l’objet d’une relative tolérance, c’est que ses prises de parole s’en prennent au cadre de la discussion davantage qu’aux participants. Leurs interventions pourraient même avoir des effets positifs sur la qualité des débats. Selon le sociologue Antonio Casilli en effet, un troll fédère contre lui l’ensemble des internautes présents dans un fil de discussion, qui vont ainsi dans leurs réponses prendre la défense du collectif et réaffirmer leur appartenance à la communauté. Le troll augmenterait ainsi le niveau d’attention de ces interlocuteurs, stimulerait leur participation et in fine, contribuerait indirectement à l’enrichissement de la conversation [9].

Les cas du « trolling » et celui de l’agressivité comme registre d’expression, que l’on pourrait réunir sous le terme d’« incivilités », doivent être distingués du cyberharcèlement et des discours de haine, même si la frontière entre les genres est parfois poreuse. Dans le premier cas, la véhémence des prises de parole ne constitue pas une attaque contre un interlocuteur, mais une transgression des normes sociales qui régissent un espace d’échange. Dans le second cas en revanche, les propos ont une portée personnelle ou collective qui visent explicitement à dénigrer un individu ou un groupe. Si ces pratiques sont punies par la loi en vertu des dommages psychologiques qu’elles peuvent occasionner chez leurs victimes, elles ont également des effets néfastes sur le débat public. Parce qu’elles ont pour objectif de faire taire un individu ou de discréditer l’opinion d’un groupe, elles peuvent être considérées comme des atteintes au pluralisme démocratique. Elles engendrent des phénomènes de censures collectives et d’auto-censure qui appauvrissent le débat. En octobre 2016, la Commission Européenne a ainsi rendu publique une enquête sur la haine en ligneréalisée dans les 28 États membres de l’Union. Dans cette enquête, les 3/4 des sondés qui indiquaient suivre des débats sur internet affirmaient avoir été témoins de discours de haines, de menaces ou d’insultes. Pour la moitié d’entre eux, ces expériences les avaient dissuadés de prendre part aux conversations alors même qu’ils le souhaitaient initialement.

La justification morale de l’agressivité

Le cyberharcèlement et les discours de haine peuvent pourtant se trouver une justification morale qui légitime leurs usages sur le web et les réseaux sociaux. La chercheuse américaine Lindsay Blackwell a mené une étude dont les résultats vont dans ce sens [10]. L’étude en question visait à caractériser les ressorts de l’acceptation de la violence dans le débat en ligne. Pour ce faire, la chercheuse a réuni trois panels différents à qui, à la manière de focus groups, elle a demandé de réagir collectivement à un message qu’elle leur présentait. Le message était un tweet, écrit par une certaine « Amy » s’adressant à une interlocutrice nommée « Sarah » en ces termes : « Tu n’es qu’une conne. Suicide-toi. »

Le premier groupe n’a eu accès qu’au message en lui-même et il lui était demandé d’exprimer un niveau d’acceptabilité des propos tenus. Comme on pouvait s’y attendre, ceux-ci ont considéré le message d’Amy comme une transgression grave, condamnable et injustifiée. Le même tweet a par la suite été présenté à un second panel, en lui précisant que la « Sarah » en question avait volé 100 dollars à un couple de personnes âgées. Pour le troisième groupe, la somme en question montait à 10 000 dollars. Dans le cas de ces deux panels, les réactions ont considérablement varié par rapport aux premières réactions : le message d’« Amy » était toujours perçu comme une transgression condamnable, mais celle-ci était majoritairement considérée comme légitime par les membres des panels. Selon Lindsay Blackwell, cette étude illustre la pratique de justice punitive très présente sur les réseaux sociaux, qui s’apparente à la « loi du talion » que l’on résume généralement par l’expression « œil pour œil, dent pour dent ». Les propos injurieux y sont d’autant plus acceptés qu’ils s’adressent à une personne ayant eu un comportement immoral ou qui sort de la norme, et pour lequel elle doit être sanctionnée par la communauté.

Un cas célèbre de justice punitive en ligne est celui de Justine Sacco. En 2013, la jeune britannique part en voyage en Afrique du Sud. Avant de prendre son avion, elle tweete un message disant « Je pars pour l’Afrique. J’espère que je n’attraperai pas le sida. Je plaisante, je suis blanche ». Le tweet en question, qu’elle justifiera par la suite comme un trait d’humour, est très vite repris et condamné sur Twitter pour sa teneur raciste. Lorsque Sacco atterrit au Cap, son tweet a occasionné des milliers de réponses : des condamnations, des parodies, des insultes et des appels au meurtre. Le temps du trajet en avion, elle a perdu son emploi (son employeur est directement pris à partie sur Twitter) et une bonne partie de ses relations personnelles et familiales lui tournent le dos. Entre le 20 décembre et la fin de l’année 2013, son nom est recherché 1,2 million de fois sur Google.

Le lynchage collectif comme distraction

Le cas de Justine Sacco est l’une des histoires qui inspirera au journaliste Jon Ronson son ouvrage So you’ve been publicly shamed qui traite de ces nouvelles formes d’humiliation collective sur les réseaux sociaux. Selon l’auteur, ces lynchages s’apparentent à une nouvelle forme de contrôle social, voire une résurgence des tribunaux populaires ou des jeux du cirque. Sans aller jusque-là, il semble indéniable que ces formes de condamnation collectives s’inscrivent dans une histoire. Selon le chercheur François Jost, elles peuvent être considérées comme les héritières du «  hate watching », cette pratique qui vise à regarder des émissions tout en en détestant le contenu, dans le seul but de les critiquer et de tourner en ridicule ses protagonistes. Les réseaux sociaux prendraient ainsi le relais de la télé-réalité du début des années 2000, en amplifiant la dimension collective de la moquerie et par effet d’entraînement, sa virulence [11].

Le lynchage en ligne comme pratique sociale, voire comme distraction, soulève la question de sa réception. Si l’ironie et le second degré sont des registres d’expression particulièrement mobilisés sur les réseaux sociaux, tous les internautes ne disposent pas de la même grille d’interprétation des messages violents. Les chercheuses Amanda Lenhart et Michele Ybarra ont par exemple mené une étude portant sur la perception du cyberharcèlement chez les adolescents aux États-Unis [12]. Elle révèle que si les garçons sont autant victimes d’agressions verbales que les filles (dans cette étude, un adolescent sur deux se dit avoir été la cible d’attaques en ligne), le discernement entre ce qui relève de l’agression et de l’humour varie considérablement selon les sexes : les jeunes femmes, davantage sujettes à des insultes concernant leur physique, expriment un seuil de tolérance inférieur à la violence expressive, alors que pour les jeunes hommes, un propos est considéré comme « admissible » tant qu’il ne va pas jusqu’à la menace directe de violence physique.

Que des insultes, des propos virulents ou des propos haineux soient formulés au premier ou au second degré, il n’en demeure pas moins que leur prolifération engendre irrémédiablement leur banalisation. Comme le veut la « loi de Poe », en ligne, les extrémismes « sincères » et « satiriques » sont difficilement différenciables et constituent en fin de compte les deux facettes d’un même processus de normalisation de l’agressivité. La sociologue Catherine Blaya a récemment conduit une enquête portant sur l’exposition des adolescents aux discours haineux sur internet, dont les conclusions vont dans ce sens. À partir de 1 093 questionnaires et entretiens réalisés auprès de collégiens et lycéens âgés de 11 à 18 ans, elle a estimé que 35,2 % d’entre eux avaient été confrontés à des messages racistes, antisémites, misogynes ou homophobes sur internet, et que 15% d’entre eux en avaient été directement victimes. L’enquête en question relevait que le sexe ou l’origine sociale n’avaient pas d’incidence sur le fait de devenir producteur de haine. Elle montrait par ailleurs qu’une part importante des auteurs de ces injures en étaient eux-mêmes victimes. Les discours haineux semblaient ainsi engendrer un cercle vicieux : puisque les internautes visés en étaient victimes dans l’indifférence générale, ils les intégraient comme des formes d’expression légitimes et les reproduisaient à leur tour [13].

L’anonymat en question

Lorsqu’il s’agit d’aborder la question du cyberharcèlement ou des discours de haine en ligne, l’anonymat des internautes est souvent désigné comme la cause principale de leur prolifération, dans la mesure où il favoriserait une forme de déresponsabilisation des individus. Protégés derrière un pseudonyme, ils trouveraient sur internet un exutoire idéal pour manifester leurs frustrations sans avoir à en payer les conséquences. Ces accusations oublient souvent que l’anonymat constitue l’un des piliers de la culture de débat en ligne, et qu’il est une condition sine qua none à la libération de la parole permise par internet. Dans notre vie quotidienne en effet, nos prises de parole sont en grande partie conditionnées par un ensemble de marqueurs sociaux. On sait que lors de réunions publiques par exemple, les femmes se manifestent moins que les hommes et qu’elles sont davantage sujettes à se faire interrompre. De la même façon, les individus qui disposent d’un faible niveau d’éducation osent moins prendre la parole dans une conversation lorsqu’elles perçoivent leurs interlocuteurs comme davantage cultivés qu’elles. L’émergence d’un internet grand public au milieu des années 1990 a porté en elle la promesse de pouvoir s’affranchir de ces carcans. Sur un forum ou un réseau social, personne ne perçoit l’âge, le sexe ou la couleur de peau de son interlocuteur. On peut y aborder les sujets que l’on n’ose pas aborder avec ses proches en face-à-face, on peut tester la pertinence d’un argument ou la popularité d’une opinion.

Il semblerait par ailleurs que l’anonymat ne constitue pas réellement un élément provocateur de l’agressivité dans le débat. Des chercheurs de l’université de Zurich ont par exemple étudié récemment plus de 500 000 commentaires sur une plateforme de pétitions allemande. Leur but était d’observer la manière dont les signataires débattaient de sujets sensibles en s’intéressant notamment aux registres d’expression auxquels ils avaient recours. Leur conclusion est qu’un individu qui tient des propos agressifs sous sa propre identité sera jugé comme plus « crédible » par ses interlocuteurs parce qu’il assume ses opinions. La radicalité produit une forme de reconnaissance particulièrement recherchée lorsque le sujet du débat est vague ou charrie un nombre important d’incertitudes. Les chercheurs suisses soulignaient ainsi que plus la thématique d’un échange était controversée, plus les propos violents exprimés à découvert étaient nombreux.

La violence comme ressource stratégique

On retrouve cette idée de l’agressivité comme ressource stratégique dans les propos tenus par les internautes ayant harcelé Nadia Daam. Lors de leur procès, lorsque le juge demande à l’un des deux accusés pourquoi il a tenu de tels propos sur un forum, celui-ci répond : « je ne vais pas dire que c’était pour gagner des points sur le forum ou des points internet mais… c’est presque ça ». Après la condamnation des deux internautes, un troisième individu postera sur le même forum un nouvel appel au meurtre. Il sera à son tour jugé en comparution immédiate. À la barre, il plaidera une « blague » pour divertir la communauté. Comme le rapporte la journaliste du Monde présente à l’audience : « il reconnaît seulement des propos « aguicheurs », proférés lors d’un « pic de connexion ». (…) Dans le flot de messages publiés sur la journaliste ce jour-là, le prévenu cherche alors à se distinguer de la multitude : ‘Je me suis dit que j’allais faire mieux que les autres’. » Les propos virulents constituent ici un moyen de gagner en reconnaissance sur le forum, d’apparaître comme une personne ressource, voire un « leader d’opinion ».

Les usages stratégiques de la violence expressives dépassent pour autant les seules logiques de reconnaissance interpersonnelle et présentent des causes davantage structurelles. Le débat public en ligne s’apparente bien souvent à des batailles de visibilité quand les sujets abordés sont controversés : les partisans d’une cause vont chercher à rendre leurs argumentaires le plus visible possible aux yeux des internautes, par exemple en améliorant le référencement de leurs sites sur les moteurs de recherche (pour s’assurer qu’ils disposent d’un bon classement et arrivent dans les premiers résultats) ou en ayant recours à des hashtags sur les réseaux sociaux afin de faire remonter les fils de discussion dans les « sujets tendances » (trending topics) sur lesquels tomberont automatiquement les internautes en s’y connectant. Sur Twitter, le recours aux hashtags dans les conversations relève même parfois d’une « politique affective » pour reprendre l’expression de Maxime Cervulle et Fred Pailler : des camps opposés sur une même thématique vont se doter de leurs propres hashtags pour s’attribuer des espaces de débat militants (par exemple #mariagepourtous et #manifpourtous lors des débats sur la légalisation du mariage homosexuel), et rassembler des sympathisants autour de visions communes. Pour autant, la plasticité des hashtags couplée au système d’adressage permis par l’arobase sur Twitter (qui permet de mentionner directement quelqu’un dans son tweet et de le lui faire savoir) produisent des ponts entre ces communautés idéologiques et génèrent des polémiques et du conflit sur le réseau social [14].

Tout l’enjeu, dans ces conflits, est moins de convaincre des opposants dont les positions sont bien établies que de s’adresser à la majorité silencieuse qui consulte les débats sans jamais y prendre part. Si l’architecture des réseaux sociaux est conçue de manière à inciter les internautes à prendre la parole ou à réagir, il semblerait que la plus grande partie d’entre eux utilisent ces plateformes à la manière de navigateurs, pour accéder à des contenus sans jamais participer aux conversations, « liker » des messages où partager des posts. Des camps en opposition vont ainsi chercher à diminuer la visibilité des arguments adverses, soit en augmentant la visibilité de leurs propres arguments, soit en cherchant à disqualifier leurs opposants, afin de les délégitimer aux yeux du public « neutre » qui assiste à la joute. Dans ce contexte, faire taire ses adversaires en les intimidant peut relever d’une stratégie collective. Le recours au cyberharcèlement militant tend ainsi à devenir un mode d’action collective à part entière sur les réseaux sociaux. Cette pratique, historiquement liée aux réseaux d’extrême droite parfois qualifiés de « fachosphère », se serait étendue aux militants des causes progressistes. Jonathan Chait, journaliste au New York Times, a dénoncé dans une tribune remarquée une nouvelle culture du politiquement correct au sein de la gauche radicale américaine qui viserait à disqualifier par l’humiliation les points de vue considérés comme « illégitimes ». Ces pratiques auraient selon le journaliste pour conséquence de limiter la liberté d’expression d’individus qui craignent d’être perçus et affichés comme « rétrogrades » sur les réseaux sociaux. « Le débat démocratique repose sur l’idée de convaincre les gens d’être d’accord avec vous », conclut Chait dans cette tribune, « pas de leur faire redouter de ne pas être d’accord. »

La responsabilité des plateformes

Face à cette situation, les plateformes de réseaux sociaux, où se déroule aujourd’hui l’essentiel du débat public en ligne, ont une première responsabilité liée à la conception des espaces de débat qu’ils mettent à disposition de leurs utilisateurs. Le design des outils d’expression a en effet une influence primordiale sur les dynamiques d’échange qu’ils font naître. Sur Twitter par exemple, le recours aux hashtags, l’adressage via l’arobase ou la limite des 140 caractères (aujourd’hui 280) favoriseraient des dynamiques de simplification et de radicalisation des propos, propices à des échanges conflictuels [15]. Les algorithmes qui trient et hiérarchisent les informations sur ces plateformes sont également régulièrement mis en cause. Sur Facebook, la manière dont le EdgeRank organise les posts des contacts des utilisateurs sur leurs fils d’actualité engendrerait la constitution de « bulles informationnelles » où les internautes seraient sans cesse au contact d’informations qui les confortent dans leurs opinions. Plus globalement, la conception des espaces de débat sur les réseaux sociaux est principalement tournée vers l’expression de préférences, par exemple à travers les « likes » sur Facebook ou YouTube. Ceux-ci seraient ainsi relativement peu utilisés comme des dispositifs de prise de parole en tant que tels, et consacreraient à l’inverse une posture réactive chez les internautes, souvent exprimée en termes binaires (j’aime / j’aime pas), qui ne facilite pas l’épanouissement d’un débat constructif et apaisé [16].

La seconde responsabilité des plateformes a trait à leur modèle économique. La plupart des grandes entreprises du web génèrent l’essentiel de leur chiffre d’affaires en vendant l’attention de leurs utilisateurs à des annonceurs : plus les internautes passent de temps à utiliser leurs services, plus ils sont exposés à des publicités, et plus les plateformes génèrent des revenus. Dans ce contexte, les contenus haineux, au même titre que les contenus mensongers, constituent des produits informationnels particulièrement compétitifs. Parce qu’ils génèrent de l’« engagement », c’est-à-dire qu’ils font réagir les internautes et suscitent des visionnages, des clics et des partages, ils contribuent à la croissance économique des plateformes. Ainsi, au-delà d’un simple « laisser-faire », ces dernières sont parfois accusées d’assurer la promotion de contenus douteux. L’algorithme de recommandation de YouTube par exemple, a été récemment mis en cause dans la promotion de vidéos complotistes : les internautes passant du temps à les visionner, elles permettent d’y insérer davantage de « coupures publicitaires », quitte à les recommander à un public qui ne chercherait pas a priori ce type de contenu. Ce qui avait fait polémique dans cette affaire est que cette même logique s’appliquait à la plateforme YouTube Kids, pourtant destinée aux enfants à partir de 4 ans.

Lutter contre la haine en ligne

La « responsabilisation des plateformes » est ainsi au cœur des politiques publiques de lutte contre la haine en ligne. Historiquement, les géants du web ont toujours adopté une posture de « plombiers », qui gèrent des « tuyaux » mais ne souhaitent pas intervenir dans la régulation des contenus qui y circulent. Ces entreprises ont trainé des pieds, à de multiples reprises par le passé, pour retirer des contenus haineux, déréférencer des sites, supprimer des posts et des contenus. Si la logique semble s’être inversée depuis les attentats de 2015 et la diffusion de propagande djihadiste sur les réseaux sociaux, la nouvelle posture des plateformes (intervenir davantage, et plus rapidement) s’accompagne également de risques de délégation de pouvoirs de censure des états vers des entreprises privées. En Allemagne, une loi particulièrement contraignante pour les plateformes de réseaux sociaux est entrée en vigueur en janvier 2018. Elle les oblige notamment à retirer les contenus haineux qui leur sont signalés en moins de 24h sous peine d’amendes pouvant atteindre les 50 millions d’euros. L’application de cette loi fait aujourd’hui polémique outre-Rhin dans la mesure où les plateformes sont maintenant accusées d’excès de zèle : elles censureraient des contenus qui ne relèveraient pas de propos illicites, et ceci en toute opacité.

La lutte contre les discours de haine en ligne est un exercice particulièrement périlleux dans la mesure où elle peut rapidement constituer une atteinte aux libertés fondamentales sur internet. Dans ce contexte, lutter contre les contenus illicites doit également s’accompagner d’une protection de la liberté d’information et d’expression des internautes, notamment en obligeant les plateformes à plus de transparence sur leurs pratiques de censure (communiquer sur les contenus retirés et les critères à partir desquels ils sont retirés) et en offrant aux internautes des voies de recours ou de contestation quand leurs contenus sont supprimés. Le récent rapport « Renforcer la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur internet », remis au Premier ministre le 20 septembre dernier, émet des propositions en ce sens. Jusqu’à présent, la lutte contre les propos haineux en ligne repose principalement sur le volontarisme des plateformes, lui-même alimenté par le besoin de protéger leur image de marque. À l’échelle européenne, un code de conduite visant à lutter contre les discours haineux illégaux en ligne a été mis en place en juin 2016. À cette occasion, les principales plateformes ont pris un certain nombre d’engagements, en évitant cependant toute mesure contraignante. La Commission se satisfait pour l’instant de cette situation, qui semble par ailleurs porter ses fruits : d’après une enquête réalisée par ses soins fin 2017, les entreprises signataires retireraient 70% des contenus qui leur sont signalés (contre 59% lors de la précédente enquête, en mai 2017), et dans 81% des cas en moins de 24h.

Une autre piste, qui pourrait s’avérer particulièrement fructueuse mais qui constitue jusqu’à présent le parent pauvre des politiques publiques de régulation des contenus, serait de s’attaquer au marché de la publicité en ligne. En imposant par exemple aux régies publicitaires de rendre publique la liste des sites sur lesquels sont diffusées les publicités des annonceurs, ces derniers seraient incités à refuser que leurs campagnes soient relayées par des sites hébergeant des contenus haineux. De la même façon, les réseaux sociaux pourraient être contraints à davantage de transparence concernant les individus et les organisations qui sponsorisent des contenus douteux via leurs propres régies. Démonétiser les contenus qui propagent des discours de haine pourrait constituer un frein efficace à leur circulation. Ces pistes sont également abordées dans le rapport mentionné plus haut, reste maintenant à savoir si le législateur s’en saisira.

Enfin, la lutte contre les discours de haine ne concerne pas que les plateformes et les pouvoirs publics, il est l’affaire de tous. Des associations ont ainsi entrepris de mettre en place des stratégies de contre-discours sur les réseaux sociaux, visant à mobiliser les internautes témoins de discours de haine à leur porter la contradiction en intervenant dans le débat. La plateforme Seriously portée par le think tank Renaissance Numérique, ou le site Répondre aux préjugés, proposent par exemple aux internautes des banques d’arguments et de statistiques à poster en réponse aux propos racistes, antisémites, homophobes ou misogynes. L’ambition est ici de chercher à occuper l’espace du débat pour délégitimer les contenus haineux aux yeux du public qui assiste aux joutes sans y prendre part. Ces initiatives accompagnent également une nouvelle approche de l’éducation aux médias et à l’information à l’école, visant à promouvoir une « éducation au débat » qui, au-delà de l’évaluation de la pertinence des sources d’information, s’intéresse à leur appropriation par les enfants et les adolescents et aux mécanismes de construction d’opinions collectives dans l’échange.

Aller plus loin

• Romain Badouard, Le désenchantement de l’internet. Désinformation, rumeur, propagandeFYP Editions, 2017. 
• Dominique Cardon, La démocratie Internet, Le Seuil, 2010. 
• Antonio Casilli, Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Le Seuil, 2010. 
• Patrice Flichy, « Internet, un outil de la démocratie ? », La vie des idées, 2008 
• Fabienne Greffet, Stéphanie Wojcik, « Parler politique en ligne. Une revue des travaux français et anglo-saxon », Réseaux, n°150, 2008, p. 19-50. 
• François Jost, La méchanceté en actes à l’ère numériqueCNRS Editions, 2018.
• Arnaud Mercier, « L’ensauvagement du web »The Conversation, 2018. 
• Scott Wright, « Les conversations politiques en ligne au quotidien : design, délibération et “tiers espace” », Questions de communication, n° 30, 2016, p. 119-134.
Ressources en ligne :
Affordance.info
Internet Actu

La mère Sévigné ?

Ah !! Vivement qu’on en revienne au temps de la mère Sévigné : On écrit une lettre, on reçoit la réponse trois mois après. C’est sûr, c’est écrit, c’est cool et ça marche mieux que ces foutus téléphones vis à vis desquels je m’efforce de rester poli. Je viens de téléphoner à ma nièce pour la troisième fois sans succès. J’appelle sa sœur parceque c’est quand même pressé, je tombe sur un répondeur pour la troisième fois aussi, trois messages sans réponse. Exaspérant. La faute à qui ? A mes nièces ? A la saturation actuelle de communication qui accapare la moitié du temps de vie de chacun au service de son téléphone ? Aux compagnies de téléphone qui proposent et font payer des services qu’ils sont incapables d’assurer ou même qu’ils ont fait le choix de ne pas assurer ? Comme dirait Alceste :
P
« J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ;
Je n’y puis plus tenir, j’enrage, et mon dessein
Est de rompre en visière à tout le genre humain. »
P
Alceste aurait été libertaire non ?

Comment les nouveaux accords de commerce menacent la stabilité financière

Bulletin d’information aux Amis de Finance Watch – Octobre 2018
La fête continue… en dessin animé

Depuis notre premier épisode sur les exigences de fonds propres, nous avons publié trois nouvelles animations pour montrer de manière humoristique que l’occasion d’un réalignement fondamental du secteur financier a été manquée après la crise. (en anglais)

Épisode 2 : « Quand la finance se rachète »
Dans cet épisode, nous essayons d’expliquer le concept des externalités négatives et son lien à la finance. Tant que les signaux de prix n’intègrent pas les externalités négatives, la finance verte restera une niche.

Episode 3 : « Un toast au populisme »
Nous y rappelons que les partis extrémistes obtiennent toujours plus de votes après une crise financière, ce qui implique que la déréglementation financière présente un danger pour nos démocraties.

Pour regardez l’episode 4 « Pile je gagne, face ils perdent », cliquez sur la vidéo ci-dessous:

Episode 4: “Pile je gagne, face ils perdent”

Dans cet épisode, nous rappelons le lien entre les bonus et émoluments des traders et le risque systémique. Car #10ansAprès, le casino de la finance est ouvert à nouveau…

Change Finance Forum #2
L’année dernière, notre  « Change Finance Forum » a rassemblé 200 leaders d’opinion, militants, universitaires, experts, praticiens de l’économie et de la finance durable et des citoyens engagés de 19 pays et de 4 continents.

Un an plus tard, nous nous appuyons sur ce succès pour vous inviter à la deuxième édition de ce forum dont l’objectif est de joindre nos forces pour changer la finance !

Le programme détaillé sera bientôt disponible sur la page de l’événement. Nous vous invitons à vous inscrire dès aujourd’hui pour réserver votre place (veuillez noter que les sessions du forum se déroulent en anglais).

L’histoire secrète du casse du siècle
Une nouvelle enquête transfrontalière a révélé que des escroqueries fiscales menées par les plus grandes banques de l’UE ont coûté 55,2 milliards d’euros aux Trésors publics européens. Ces escroqueries, qualifiées de « plus grand vol à l’étalage fiscal de l’histoire européenne », impliquent de nombreuses grandes banques européennes.

C’est grâce à l’enquête d’un collectif de journalistes de 19 médias européens, dont  “Le Monde” que nous connaissons l’ampleur de ces stratagèmes. Un grand merci à eux !

Ce nouveau scandale de la finance concerne les dividendes. Pour les empocher sans être taxés par l’Etat, certains actionnaires transfèrent leurs actions vers l’étranger. C’est ce que l’on appelle, dans le milieu de la finance, le « CumCum », de la locution latine qui veut dire « avec ». Avec la technique du « CumEx », (« avec » et « sans »), des actionnaires peuvent se faire rembourser par l’Etat des taxes qu’ils n’ont en réalité jamais payées. Pour plus d’explications, regardez cette vidéo de 5 min :

« CumEx Files : comment arnaquer le fisc avec la Bourse »»
(Le Monde)
BNP Paribas – L’histoire d’une dérive

Ce 4 octobre a été une date importante pour BNP Paribas, première banque européenne. Pour la première fois, un documentaire indépendant retraçant son histoire et appuyé sur des dizaines d’interviews passait sur une chaîne de télévision (France 3).

Nous vous proposons de lire cette synthèse éclairante du documentaire par Jérôme Cazes.

« BNP Paribas – Dans les eaux troubles de la plus grande banque européenne » (France 3)

Déployer des parcs éoliens et solaires aiderait le Sahara à verdir

JEAN MICHEL GRADT Le 20/10 à 14:33Mis à jour à 20:15

Implanter nombre considérable d’éoliennes panneaux solaires effet doubler précipitations, notamment Sahel, affirme récente étude.
Implanter un nombre considérable d’éoliennes et de panneaux solaires aurait pour effet de doubler les précipitations, notamment au Sahel, affirme une récente étude. – Shutterstock

Cette étude montre que, déployés sur de très grandes échelles, ces parcs pourraient dynamiser la végétation au Sahara et au Sahel.
Parsemer le Sahara de parcs éoliens et solaires, l’idée n’est pas nouvelle. En théorie, ils produiraient assez d’énergie renouvelable pour satisfaire la demande mondiale d’électricité. Mais les bénéfices de tels projets ne se limitent pas à l’énergie : selon une étude publiée en septembre dans la revue Science ces mêmes installations rendraient le désert du Sahara et le Sahel voisin plus verts.

La modélisation montre en effet qu’installer trois millions d’éoliennes et panneaux solaires sur 20 % de la surface du désert du Sahara (soit 9 millions de kilomètres carrés) « aurait pour effet de causer un doublement des précipitations », note avec intérêt l’ONU Environnement.

Comment ? Pour schématiser, en modifiant la circulation des masses d’air pour les éoliennes, et en augmentant la température au niveau du sol pour les centrales solaires, les énergies renouvelables pourraient conduire à une augmentation des pluies au Sahara, les précipitations passant de 0,24 à 0,59 mm par jour.

Les chercheurs, qui ont obtenu ces résultats grâce à un modèle climatique qui intègre une dynamique de la végétation, estiment que la région la plus susceptible de bénéficier des telles installations est le Sahel, une terre aride qui s’étend du Sénégal à Djibouti.

« L’augmentation de précipitations la plus importante se produirait dans le Sahel, avec une magnitude de changement comprise entre +200 et +500 mm de précipitations par an, ce qui est suffisamment important pour avoir des impacts écologiques, environnementaux et sociétaux majeurs ».

Lever les obstacles
L’ONU pointe cependant trois obstacles majeurs à ce type de projets. Le premier est d’ordre politique. Pour qu’un tel plan fonctionne, « il suppose le soutien politique de toutes les parties concernées, y compris celui de groupes actuellement qualifiés de terroristes », écrit l’organisation internationale.

Obstacle naturel ensuite, avec les tempêtes de sable qui pourraient endommager les installations ou nuire à leur rendement. L’argent enfin. La maintenance d’un système solaire/éolien de cette taille pourrait s’avérer « un défi énorme et très coûteux, si la construction de routes dans le désert devait être envisagée ».

Lancé début 2010, le projet Desertech, qui visait à produire de l’électricité au Sahara pour l’acheminer en Europe, a échoué. Un échec qui n’a pas dissuadé le Maroc d’inaugurer en février 2016 la première tranche de la centrale solaire de Noor. Et de persévérer : Noor Ouarzazate III sera en effet livrée à la fin de l’année. Une preuve que s’agissant du climat, ce qui paraissait compliqué hier pourrait s’avérer nécessaire demain.

Même si la communauté internationale n’est toujours pas en mesure d’ atteindre les objectifs de l’Accord de Paris , « des objectifs ambitieux s’appuyant sur des informations scientifiques rigoureuses et une volonté politique internationale sont le meilleur espoir que nous ayons pour éviter d’atteindre un point de basculement, où quoi que nous fassions sera insuffisant et trop tardif », prévient Niklas Hagelberg, spécialiste des changements climatiques à ONU Environnement.

Jean-Michel Gradt

https://www.lesechos.fr/…/0302420048193-deployer-des-parcs-…