Les défis des nouveaux traités de libre-échange

18 décembre 2018

L’agenda commercial européen a récemment renégocié les accords de libre-échange. Ces derniers peuvent être les bienvenus, mais sous conditions.

Même si le président Trump conduit une politique commerciale fondée sur les tarifs et l’intimidation, l’agenda commercial européen a été récemment rythmé par les négociations sur les accords dits « profonds » avec le Canada (Ceta), les Etats-Unis (TTIP) ou le Japon. Ces accords peuvent être les bienvenus – sous conditions.

Une libéralisation non standard

Les tarifs européens étant déjà très bas, exception faite de l’agriculture, ces nouveaux accords traitent davantage des services, de la propriété intellectuelle, et de la compatibilité des tests et régulations. Cette avancée est globalement positive. Si les phares d’une voiture japonaise sont reconnus conformes aux standards des Nations unies au Japon, il n’apparaît pas opportun de tester à nouveau cette conformité en Europe. À moins bien sûr de vouloir imposer un coût supplémentaire aux producteurs japonais – et aux consommateurs de ces voitures en Europe. Les nouveaux accords de commerce font un pas important dans cette direction, qui doit être encouragé.

Les économistes s’accordent à dire que le commerce international peut accroître les inégalités au sein des pays.

La redistribution des gains du commerce

Les économistes s’accordent à dire que le commerce international peut accroître les inégalités au sein des pays. L’opinion dominante est néanmoins que le libre-échange génère plus de gains que de pertes et bénéficie à tous si les gagnants compensent les perdants. Ce principe est le fondement des efforts de libéralisation commerciale des dernières décennies, mais les compensations promises n’ont pas toujours été à la hauteur. Au final, un clivage entre les perdants et les gagnants de la mondialisation est né, et des dirigeants aux politiques par ailleurs très libérales se font maintenant les champions du protectionnisme.

La mondialisation est devenue le coupable idéal de la montée des inégalités.
Si l’ouverture commerciale fait en effet des gagnants et des perdants, il en va de même d’autres évolutions. Le progrès technologique bénéficie aux travailleurs les plus qualifiés quand la robotisation remplace les moins qualifiés. La mondialisation est cependant devenue le coupable idéal de la montée des inégalités, venant dédouaner une politique nationale incapable d’y remédier. Cette incapacité est le fruit d’un manque de volonté politique mais aussi de la difficulté à mettre en place une politique de redistribution dans un monde où le capital est mobile. D’où la nécessité d’une coordination internationale.

Le protectionnisme n’est pas la solution, mais des accords de libre-échange négligeant l’aspect distributif sont insuffisants et intenables. Un des enjeux pour la politique commerciale de demain est d’inclure la répartition des gains à la mondialisation, c’est-à-dire une dimension fiscale. Alors que les plus grandes multinationales peuvent aujourd’hui éviter l’impôt sur les sociétés dans les pays dans lesquels elles font leurs profits, l’occasion est unique d’obtenir l’engagement des signataires des grands accords commerciaux pour une coopération fiscale et une taxation juste des profits des entreprises multinationales.

La pollution générée par le transport international des marchandises et celle liée à la production de nombreux pays n’est pas reflétée de façon adéquate dans le prix des biens.

Mondialisation et environnement

À l’heure actuelle, la pollution générée par le transport international des marchandises et celle liée à la production de nombreux pays n’est pas reflétée de façon adéquate dans le prix des biens. Dans ces conditions, mondialisation et environnement ne peuvent pas faire bon ménage. Un accord mondial fort étant utopique, d’aucuns se réfugieraient dans l’inaction. Pourquoi l’Europe devrait-elle forcer ses producteurs polluants à payer au détriment de leur compétitivité et des emplois européens?

Ces effets appellent à la mise en place d’une taxe carbone à la frontière. Une telle taxe augmenterait les prix des importations de biens en proportion du carbone émis dans leur processus de production, rétablissant l’équilibre entre les producteurs européens et leurs concurrents étrangers. Elle serait nécessairement complexe et imparfaite: comment mesurer le CO2 émis pour produire une tonne d’acier dans une usine à Delhi? Elle ne serait donc pas toujours claire et objective, deux propriétés pourtant souhaitables. Serait-elle pour autant plus arbitraire que les politiques d’antidumping, et leur dose d’opacité? C’est là que les accords commerciaux du futur doivent mettre l’accent: intégrer les marchés du carbone, encourager la collecte et l’échange de données d’émissions, et conditionner leur application au respect de normes environnementales.

Mathieu Parenti et Gonzague Vannoorenberghe prendront la parole sur le thème des relations commerciales internationales à la tribune de la Société royale d’économie politique ce jeudi 20 décembre à 12h15 dans les locaux du SPF Économie, à Bruxelles. Renseignements: secretariat@economie-politique.be et http://www.economiepolitique.be

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L’économie du XXI° siècle


par Florence Jany-Catrice & André Orléan , le 18 décembre 2018
Un manuel d’économie ambitieux et novateur propose d’évacuer les controverses théoriques au profit de « l’étude de la réalité ». Occasion d’examiner la pensée des économistes mainstream et de leur positionnement actuel vis-à-vis du développement du capitalisme.
S’il n’est pas dans les habitudes de La vie des idées de s’intéresser à un manuel d’économie, observons cependant que celui qui nous intéresse ici, sobrement intitulé L’Économie, n’a rien d’un manuel ordinaire. À plus d’un titre, il s’agit même d’un événement !

D’abord par ses conditions de production tout à fait particulières puisque L’Économie est le résultat d’un vaste travail collectif réunissant, depuis 2013 sous l’intitulé CORE [1], des centaines d’économistes de toutes nationalités, parmi lesquels nombre de grands noms de la discipline [2], autour d’une équipe de 23 rédacteurs. Ensuite, par sa diffusion qui, via un site en accès libre, est gratuite et mondiale [3]. Les auteurs n’hésitent pas à écrire : « Nous sommes une coopérative de producteurs de connaissances, engagés à donner un accès numérique gratuit à L’Économie afin d’aider à la création d’une citoyenneté mondiale renforcée par le langage, les faits et les concepts de l’économie. »

L’ambition n’est pas mince. Il s’agit de proposer une pensée de l’économie qui soit à la mesure de ce qu’est devenu le capitalisme contemporain, à savoir une pensée globale pour un monde global. Au XXIe siècle, l’économie, comme pratique et comme discipline, ne connaît plus de frontières. Elle est la même pour tous aux quatre coins du globe. Aussi le livre prend-il grand soin de ne privilégier aucune région du monde dans le choix des illustrations pratiques qu’il étudie. Comme le proclame sa préface, « CORE n’est pas qu’un livre ou un cours. C’est une communauté mondiale d’enseignants et d’étudiants qui n’a de cesse de croître. » Cet ambitieux pari semble déjà en bonne voie de réussite : « En juillet 2017, 3000 enseignants en économie répartis dans 89 pays se sont inscrits pour avoir accès à nos ressources pédagogiques ». Ce livre, produit explicitement pour les étudiants de premier cycle, a vocation à devenir la référence en matière de pédagogie économique.

Dans sa version française, disponible en ligne, le manuel CORE est composé de 16 « unités » (ou chapitres) plutôt par objets (tels que le capitalisme, le marché du travail, l’entreprise, la banque et la monnaie, le chômage, l’inflation et les politiques économiques), augmentés de 6 chapitres thématiques : « La Grande dépression, l’âge d’or et la crise financière mondiale » ; « L’insertion des pays dans l’économie mondiale » ; « Les inégalités économiques » ; « Économie et environnement » ; « Innovation, information et économie en réseau » ; « Économie, politique et politiques publiques ».

Son accès gratuit sur la toile ne devrait pas manquer de susciter une grande curiosité auprès du lectorat bien plus large de tous ceux qui sont intéressés par les questions économiques. Notons cependant que, si sa présentation est très soignée, à la fois dans le choix des exemples, dans le déroulement des démonstrations et dans la définition des notions, sa lecture demande un effort certain, comme on peut s’y attendre s’agissant d’un manuel.

Restaurer la confiance du public à l’égard des économistes

Au-delà de sa production et de sa diffusion, le projet que poursuit ce manuel n’est pas moins révolutionnaire. En effet, de quoi s’agit-il ? De clore définitivement la crise de défiance qui touche l’économie depuis la crise financière de 2008. On se souvient, en effet, que l’incapacité manifeste des économistes à anticiper cette crise et à en prévenir les effets catastrophiques avait suscité un intense mouvement de critiques à l’encontre d’une discipline jugée trop abstraite et par trop déconnectée du monde réel. Parmi ses manifestations les plus marquantes, est resté dans toutes les mémoires l’étonnement manifesté par la Reine d’Angleterre devant une faillite intellectuelle sans précédent : « Comment se fait-il que personne n’ait rien vu ? » La contestation a été singulièrement vive chez les étudiants. Elle s’est fait entendre par le biais de diverses organisations comme Autisme-économie, PEPS( Pour un Enseignement Pluraliste dans le Supérieur en Économie ), ou plus généralement le réseau international ISIPE (International Student Initiative for Pluralism in Economics) ou encore Rethinking Economics.Le manuel CORE, porté au départ par l’Institution for a New Economic Thinking (INET) dont Georges Soros a été l’initiateur [4], se présente comme la réponse apportée par la profession des économistes universitaires à cet ensemble de contestations et, plus particulièrement, à celles toujours vivaces des étudiants [5]. Pour ce faire, « ce nouvel enseignement prend le contrepied des manuels classiques, avec une idée simple : étudier la réalité [6]. » Avec L’Économie, il s’agirait même, nous dit-on, de « Réenchanter l’économie ». Vaste programme car, pour une grande partie du public, l’économie reste cette « science lugubre » dénoncée dès le XIXe siècle.

Un plus grand souci des faits…

Pour rendre l’économie attrayante, L’Économie propose une approche qui rompt radicalement avec ce qu’on a connu dans le passé, à savoir des conceptualisations trop ardues, des mathématiques trop sophistiquées et des hypothèses trop irréalistes. On ne trouve plus aucune référence à ce qui a constitué le cœur de la discipline : la théorie de l’équilibre général. Rappelons-le, celle-ci proposait une vision fortement stylisée et mathématisée des économies de marché, à la manière de ce que Max Weber a nommé un idéaltype, dans le but de démontrer, non seulement la possibilité d’existence d’une société fondée sur la flexibilité concurrentielle des prix, mais plus encore son optimalité au regard de l’allocation des ressources. Cette manière très conceptuelle d’appréhender la logique marchande, et de la légitimer, est aujourd’hui délaissée au profit d’une stratégie nouvelle : non pas penser le capitalisme tel qu’il devrait être mais tel qu’il est réellement ! Autrement dit, accorder la priorité aux faits et en finir avec les dérives théoricistes, ce que Thomas Piketty qualifie dans Le capital au XXIesiècle, de « passion infantile pour les mathématiques et les spéculations théoriques, et souvent très idéologiques (p. 63) ».

On peut parler à ce propos d’un changement de paradigme. Ce nouveau paradigme en voie d’émergence que le manuel s’emploie à faire connaître, on peut le définir par la formule suivante : « l’économie est devenue une science expérimentale ». Cette perspective expérimentale est aujourd’hui un mouvement de fond dans le monde de la recherche économique, mouvement porté avec conviction par la génération montante des jeunes économistes qui s’y reconnaît pleinement. Observons à ce propos que sur les 23 rédacteurs du manuel, dix ont obtenu leur doctorat après l’an 2000. C’est ce nouveau paradigme du XXIe siècle en voie de constitution que donne à voir L’Économie. Il revendique une démarche s’attachant à penser le capitalisme dans sa réalité concrète et délaissant, en conséquence, les propositions sans contenu empirique. L’abandon, dans le manuel CORE, de l’homo œconomicus et de la fable du troc pour cause d’irréalisme participe de cette nouvelle attitude. Ce même souci de vérité empirique est également apparent dans le chapitre 11 consacré aux marchés financiers en ce qu’il met au premier rang de sa réflexion les phénomènes de bulles spéculatives et non plus, comme auparavant, l’hypothèse d’efficience. Cette dernière, qui était jusqu’à la crise de 2008 l’alpha et l’oméga des analyses financières, est reléguée dans une annexe intitulée « Quand les économistes ne sont pas d’accord » !

… mais en conservant les mêmes schémas explicatifs

Cet aggiornamento atteint cependant rapidement ses limites dans la mesure où le cadre d’analyse de L’Économie demeure entièrement néoclassique, ne rompant nullement avec l’individualisme méthodologique et la rationalité instrumentale. Pour chacune des questions économiques de base qu’examine successivement ce manuel (travail, chômage, entreprise, monnaie, etc.), l’interprétation proposée est parfaitement standard (salaire d’efficience, information asymétrique, principal-agent, théorie des jeux, etc.). Aucune nouveauté de ce côté. C’est ainsi que la monnaie est analysée de la manière la plus traditionnelle qui soit : comme ce qui facilite les échanges. La question de la confiance est certes citée mais sans être prise au sérieux. Le rapport de la monnaie à la souveraineté quant à lui n’est même pas envisagé. Autrement dit, la fable du troc est critiquée mais la monnaie reste appréhendée exclusivement au travers de son rôle d’intermédiaire des transactions ; ce que la fable du troc cherchait très exactement à illustrer. Il ne semble pas que les auteurs aient perçu la contradiction.

L’économie sans théorie générale

Si les interprétations proposées ne sont pas nouvelles, est original en revanche le fait que la théorie a perdu sa primauté dans l’administration de la preuve, et même dans l’argumentation générale qui est proposée. Il est significatif à cet égard que L’Économie ne se définisse jamais par référence à une tradition de pensée spécifique. Ainsi, dans la conclusion, trois auteurs sont distingués pour l’importance des innovations conceptuelles qu’ils ont impulsées : Friedrich Hayek, John Maynard Keynes et John Nash. Mais c’est pour immédiatement souligner qu’aucun ne saurait prétendre à une quelconque prééminence. Ils possèdent tous une partie, mais une partie seulement, de la vérité : « Nous avons été inspirés et avons appris de ces trois grands intellectuels. Cependant, nous n’avons intégré le raisonnement complet d’aucun d’entre eux ». En effet, poursuit la postface, pour chacun d’entre eux, peut être exhibée une situation où ses recommandations ont été mises en défaut. Ce sont les contextes qui déterminent quand, et pour combien de temps, on peut être hayékien, keynésien ou nashien. Autrement dit, on chercherait en vain, dans L’Économie, la présence d’une « Grande Théorie » proposant une image totalisante du capitalisme. On n’y connaît qu’une série d’analyses partielles portant sur des sujets spécifiques (innovation, chômage, inégalités, monnaie, etc.).

Pour le dire de manière synthétique, ce nouveau paradigme se caractérise par un rapport pour le moins distant à l’argumentation conceptuelle. Ceci est tout à fait perceptible dans L’Économie. On y observe, en effet, un désintérêt manifeste pour les questions proprement théoriques. C’est là un trait qui ne manquera pas de frapper le lecteur : toutes les grandes questions et controverses qui, depuis toujours, ont été au cœur de la réflexion des économistes ont disparu, qu’il s’agisse de la marchandise, du capital, des prix ou des profits. L’analyse proposée est présentée comme la seule possible. L’existence d’interprétations autres n’est jamais, ou presque, envisagé. La pédagogie du manuel ne laisse pas de place au doute. Par ailleurs, le manuel ne s’intéresse qu’au comment, jamais au pourquoi : « comment fonctionne le capitalisme ? » et non pas « pourquoi y a-t-il du capitalisme ? » La manière dont ce manuel aborde la question jadis cruciale du profit est emblématique de cet esprit. Pour le dire simplement, le profit est appréhendé comme un fait, une réalité qui s’impose à l’observateur quoi qu’il en ait, à savoir ce qu’il reste aux propriétaires d’entreprise lorsqu’ils ont payé leurs fournisseurs, leurs salariés, leurs créanciers, leurs impôts et leurs dirigeants. « Le profit est le résidu », nous est-il dit. Le manuel ne va pas plus loin que cette définition comptable. La question cardinale qui a été au cœur des paradigmes économiques antérieurs : « pourquoi y a-t-il du profit ? » ; autrement dit, « comment se fait-il que les recettes soient supérieures aux dépenses ? », a, quant à elle, totalement disparu. En effet, pour le manuel CORE, le profit est une réalité qu’on constate. Autrement dit, l’évidence manifeste et durable du profit est la meilleure de toutes ses justifications.

Certes L’Économie en étudiera avec soin l’évolution historique en fonction de telles ou telles variables, mais réfléchir à sa signification se situe en dehors de son domaine d’intérêt. Le physicien se demande-t-il pourquoi il y a de la matière ? Observons qu’il en va exactement de même avec les prix. Dans les paradigmes antérieurs, les économistes s’interrogeaient avec passion sur le pourquoi des prix. Il en était ainsi parce que, pour eux, les prix n’allaient pas de soi. Ils demandaient à être élucidés. L’élaboration du concept de valeur économique visait précisément à faire comprendre de quoi les prix étaient faits. Il est vrai que l’économie politique s’est constituée à une époque qui connaissait d’autres rapports sociaux que l’échange et le salariat ; à une époque où, en conséquence, la question du pourquoi restait bien présente. De telles interrogations ont totalement disparu du manuel CORE parce que ce texte appartient à une époque où les prix ne demandent pas plus de justification que les profits, en conséquence de quoi la réflexion sur la valeur a été jetée aux poubelles de l’histoire.

Il est clair que cette manière si particulière d’appréhender la réalité économique, propre au paradigme expérimental, qui consiste à s’incliner devant ce qui est, ne va pas subjectivement sans un certain degré d’acquiescement au monde tel qu’il va. Pour le dire autrement, c’est parce que nous appartenons à une époque qui a cessé majoritairement de prendre au sérieux l’existence d’alternatives au capitalisme qu’a pu se développer ce nouveau paradigme. Il a fallu pour cela que l’existence du marché et du profit cesse d’être matière à controverses au sein de la discipline. Aussi ce manuel est-il symptomatique d’une génération d’économistes qui n’est plus capable d’imaginer autre chose que le capitalisme, qui l’appréhende comme l’horizon indépassable de leurs analyses. Cette qualification ne vaut pas, à nos yeux, nécessairement condamnation politique car, dans le cadre du capitalisme, une large palette de politiques visant à l’amélioration des conditions concrètes d’existence est concevable. Il s’agit plutôt d’en souligner les conséquences dommageables pour le lecteur et, plus particulièrement, pour le lecteur étudiant à qui est destiné en priorité ce travail.

Les interrogations critiques restent sans réponse

Pour éviter tout malentendu, soulignons qu’à nos yeux, le projet COREa raison lorsqu’il souligne combien sont peu adaptées les présentations traditionnelles qui, non seulement, ne s’intéressent pas aux problèmes économiques de l’heure qui sont pourtant au centre des préoccupations des étudiants, mais également concentrent leur enseignement sur des théories fort ardues, comme celle de l’équilibre général, dont le lien à la réalité économique n’a rien d’évident même si son intérêt proprement conceptuel est indéniable. On comprend en conséquence que le manuel ait voulu changer cela en offrant une large place à l’examen des problèmes contemporains. Cependant, il nous paraît tout aussi erroné de croire que la curiosité des étudiants se limite à cela.

S’ils sont un peu cultivés, s’ils ont lu Friedman, Keynes ou Schumpeter, ils savent que l’économie est également un lieu de controverses théoriques. Ils savent que, sur la question du capitalisme, du marché, du profit, de la marchandise, des positions s’affrontent prenant appui sur des argumentaires conceptuels construits et ils sont certainement intéressés par les connaître, d’autant plus que ces débats sont toujours d’actualité. Or L’Économie fait une totale impasse sur ces controverses. « À chaque question, sa solution », telle est la logique du manuel, sans que la solution retenue soit mise en concurrence avec d’autres solutions possibles.

À titre de comparaison, rappelons que Paul Samuelson, dans son fameux manuel L’Économique, lorsqu’il en arrive au profit, présente pas moins de six interprétations distinctes de celui-ci. Cette approche pluraliste nous semble une bonne pédagogie. Dans L’Économie, on peut parler a contrario d’une totale absence de pluralisme et il est à craindre que cela provoque, chez de nombreux lecteurs, un fort sentiment de frustration. Le mouvement PEPS s’en est d’ailleurs fait l’écho au travers d’une tribune publiée sur son site :

« L’économie est une science sociale, donc traversée par des discussions entre paradigmes mutuellement incompatibles et c’est justement ce qui lui permet d’avancer. Nous voyons donc mal comment il est possible de répondre aux attentes des étudiants en niant l’existence même de la pertinence des débats qui traversent, et ont toujours traversé à la base la discipline. »

Nous adhérons à ce constat. L’étudiant en économie a soif de théories autant que de faits. Un bon manuel doit également répondre à cette aspiration. Ajoutons pour bien nous faire comprendre que l’existence de controverses est, pour toute discipline scientifiquement constituée, un signe de bonne santé. Ceci est vrai également des sciences de la nature. Pensons, à titre d’exemple, aux intenses débats autour de la théorie des cordes qui opposent les physiciens quant à la question de l’unification de la mécanique quantique et de la relativité générale.

Différentes conceptions du pluralisme

Il faut d’ailleurs noter que cette question du pluralisme n’est nullement négligée par l’équipe CORE. C’est ce dont témoigne avec force un texte de Samuel Bowles [7] dans lequel celui qui, avec Wendy Carlin et Margaret Stevens, a coordonné la rédaction du manuel, tente de justifier les choix qui ont été faits par son équipe en cette matière. Pour ce faire, Bowles commence par déprécier le pluralisme tel que nous l’entendons en le nommant « pluralisme de juxtaposition », pour lui préférer ce qu’il nomme le « pluralisme d’intégration ». Cette attaque ne manque pas d’esprit. Il faut reconnaître que le terme « pluralisme de juxtaposition » est bien trouvé puisqu’en effet, l’attitude pluraliste suppose, en un premier temps, d’appréhender séparément chacune des approches examinées dans le but d’en dégager la logique intérieure avec le plus de netteté possible.

Cependant il faut souligner que l’examen pluraliste ne s’arrête nullement à cette juxtaposition qui n’en constitue que la première étape car, enfin, ce qui est recherché est bien la mise en relation des approches dans le but d’en expliciter les forces et les faiblesses, au regard des faits comme au regard de la fécondité conceptuelle, par le jeu de la comparaison. Ce moment de la mise en rapport est le moment crucial de la pédagogie pluraliste, celui qui permet d’approfondir notre compréhension des concepts en concurrence grâce à la lumière vive que jette sur eux la comparaison avec ce qu’ils ne sont pas et même, quelquefois, contre quoi ils ont été pensés. Pour cette raison, le terme « pluralisme de juxtaposition » ne convient pas. L’appellation « pluralisme de comparaison » serait plus appropriée, si toutefois on souhaite qualifier la notion de pluralisme.

Cependant, de quelque manière qu’on le nomme, Bowles lui préfère cette autre approche qu’il nomme « pluralisme d’intégration ». De quoi s’agit-il ? Bowles écrit : « Le pluralisme peut également être obtenu en combinant les idées des différentes écoles de pensée au sein d’un paradigme commun. Appelons-le pluralisme par intégration » Tel serait le pluralisme mis en œuvre dans le manuel. À ceux qui seraient tentés de voir, dans cette présentation unilatérale, une préjudiciable absence de pluralisme, Bowles répond qu’ils ont tort de s’inquiéter car ce paradigme unique intègre tous les paradigmes ! Cet argument ne résiste pas à l’analyse. En effet, nous avons montré que le rapport qu’entretient le paradigme expérimental aux différentes théories n’est en rien un rapport d’intégration mais bien plutôt un rapport instrumental : il s’agit de s’approprier un morceau de théorie isolé de son cadre conceptuel.

Cette manière de faire est clairement perceptible dans l’exemple que propose Bowles lui-même pour illustrer le pluralisme d’intégration, celui du rapport à Marx. Notons, à ce sujet, que Marx n’intervient, dans le manuel, qu’à une seule occasion, dans le chapitre consacré à l’entreprise. Il y est présenté en tant que précurseur de l’idée selon laquelle le contrat salarial est un contrat incomplet : « [Cette idée] vient directement de Karl Marx, écrit Bowles ». C’est assurément joué sur les mots que de se prévaloir de cette apparition fugitive pour prétendre à une quelconque intégration de Marx, alors même qu’aucun des grands concepts du marxisme n’est présent dans le manuel. Ne retenir qu’une partie de la pensée d’un auteur sans se soucier du cadre théorique qui lui donne son sens ne saurait être qualifié d’approche pluraliste. Ceci est d’ailleurs tout aussi vrai pour Keynes ou pour Hayek.

Le capitalisme sans adversaires

Lire L’Économie aide à prendre conscience des importantes mutations que connaît aujourd’hui la réflexion des économistes. Ces évolutions n’ont rien de fortuit ou de contingent. Elles sont dictées par les transformations mêmes du capitalisme. Il en a toujours été ainsi car, de par son rôle de premier plan dans la gestion des affaires du monde, l’économie est tenue étroitement sous le contrôle des forces sociales dominantes. Il n’est que d’observer les évolutions paradigmatiques depuis la Seconde Guerre mondiale pour s’en convaincre. Il y eut d’abord la période keynésienne, de 1945 à la fin des années 1970, à savoir une conception théorique pleinement adaptée à un capitalisme étroitement régulé, reposant largement sur l’intervention publique. Puis, avec l’irruption du néo-libéralisme, la donne change radicalement. S’ouvre une période qui a pour enjeu la destruction des anciennes régulations keynésiennes et leur remplacement par des marchés concurrentiels.

Pour prévaloir, une transformation de telle ampleur ne va pas sans la mobilisation d’un discours de combat visant à convaincre les sociétés de son bien-fondé. Il s’agit de montrer les bienfaits de la concurrence, non seulement pour résoudre tel ou tel problème pratique, mais également pour sa capacité à construire un ordre social efficace, voire optimal. Eugène Fama, Milton Friedman ou Robert Lucas incarnent parfaitement cette période de l’analyse néoclassique dans laquelle la microéconomie adossée à la théorie de l’équilibre général est au sommet de son rayonnement. Mais cette période est désormais close. Les analyses à la Fama, Friedman ou Lucas semblent aujourd’hui bien désuètes. Le capitalisme ne demande plus à être justifié parce qu’il n’a plus d’adversaire reconnu. Il est désormais la loi universelle du genre humain. L’Économie est le paradigme économique de ce Nouveau Monde dans lequel le capitalisme règne sans rival d’un bout à l’autre de la planète.