Interview : Échange touristique à sens unique 

Pour Bernard Duterme, sociologue, directeur du Centre tricontinental et coordinateur du livre La domination touristique, le tourisme international tend à creuser les écarts entre le Nord et le Sud, les visiteurs et les visités, l’homme et l’environnement. Propos recueillis par Sophie Chyrek pour Le Journal des activités sociales de l’énergie (CCAS, Paris, novembre-décembre 2019).

Pourquoi définir le tourisme comme une « domination » ?

Le tourisme international, appréhendé comme un marché où se croisent des offres et des demandes, met en présence des tour-opérateurs, des visiteurs et des visités. En présence asymétrique. Les premiers se concurrencent ou se conglomèrent, les deuxièmes s’imitent ou se distinguent, les derniers se précipitent ou se retirent. Le tout, dans un environnement que les uns et les autres soumettent aux logiques le plus souvent prédatrices de la mise en tourisme, de la « touristification » des territoires. En cela, la dynamique traduit bien un rapport social de domination. Il s’agit de mettre au jour les schémas inégalitaires et les polarisations qui le constituent, les disparités d’accès et les usages du travail qui le sous-tendent.

Le tourisme n’a-t-il pas aidé certaines régions à sortir de la pauvreté ou enclenché des processus de démocratisation ?

Le tourisme international représente de fait la première source de devises pour un tiers des 50 pays les plus pauvres et environ 10% du PIB de tous les pays en développement. Pour autant, l’expansion de l’industrie du dépaysement tend objectivement, dans ses formes dominantes, à creuser les écarts. Par l’injuste répartition des coûts et des bénéfices (socioéconomiques, écologiques, culturels…) qu’elle produit en grande quantité. L’extrême concentration des retombées pécuniaires au sein d’un vaste complexe de groupes multinationaux privés n’en est qu’un aspect. Dans un marché libéralisé et dérégulé à souhait, plus pauvre (et ensoleillée) est la contrée de destination, plus lui échappe les revenus générés par les séjours des vacanciers qu’elle accueille, et plus lui incombe la gestion des « externalités négatives ». Quant à l’effet de contagion démocratique supposé du tourisme en pays autoritaires, il ne convainc plus grand monde là où tour-opérateurs et régimes autocratiques ont pactisé ou pactisent toujours – les exemples ne manquent pas –, dans l’indifférence du touriste béat.

Le tourisme social peut-il cohabiter avec un tourisme mondial plus égalitaire ?

Par définition même, le tourisme social suppose un tourisme plus égalitaire, en cela qu’il vise précisément à étendre à tous l’accès au droit à la mobilité récréative. Or, à l’échelle planétaire, un individu sur quinze seulement (environ 7% de l’humanité) est en position économique, politique, culturelle de visiter les quatorze restants, assignés à résidence. Le bilan est d’autant plus injuste que l’on sait aujourd’hui qu’une démocratisation réelle du tourisme international déborderait les capacités d’absorption écologique du globe. Son empreinte environnementale (gaz à effet de serre inclus) est telle qu’elle met au grand jour son impossible généralisation.

Les touristes « solidaires », « éthiques », « responsables » ouvrent-ils la voie vers un rapport plus équilibré ?

Dans le meilleur des cas, oui. À condition de rompre avec la logique dominante de l’expansion touristique et de garantir une répartition véritablement équitable des coûts et des bénéfices. À condition aussi d’échapper à la récupération commerciale de cette offre dite « alternative », autorégulée et autolabellisée « éthique ». À condition enfin de ne pas nourrir l’illusion qu’une micro-solution peut résoudre un macro-problème, que des choix de consommation personnels – élitistes, réservés de facto à de petits groupes de « bobos » en quête de voyages légitimes – peuvent « sauver le monde » ou « moraliser » le capitalisme touristique.

Les mécanismes de compensations environnementales ont-ils une efficacité ?

Outre qu’ils sont pratiqués pour une part infime des flux touristiques, ils renvoient à ce qu’on a appelé, face au défi climatique, les « fausses solutions », telles que le marché du carbone ou l’achat du droit de polluer… Compenser une dégradation assumée par le financement d’un projet incertain à l’autre bout du monde peut donner « bonne conscience », mais reste bien en deçà des choix politiques à opérer d’urgence en matière de réduction des pollutions et de limitation des flux.

Les récentes faillites peuvent-elles provoquer une prise de conscience ?

J’en doute. Certes la sensibilité des opinions publiques et même de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) aux impacts sociaux et environnementaux de l’industrie touristique est en hausse, mais elle reste peu opérante. La faillite d’un business model fait place à l’émergence d’un autre, plus dérégulé encore, qui tend à accroître l’« airbnbisation » des centres-villes, les emballements inflationnistes, la pression sur les biens communs, les accaparements privatifs, la « gentrification »… au détriment des populations locales.

Comment sortir de cette « domination touristique » ?

Par l’« organisation mondiale du tourisme » ! Chance, l’OMT existe déjà. Reste à l’investir d’un pouvoir de régulation. Les leviers du changement se situent en effet dans les marges de manœuvre des États, le contrôle des investissements et la fixation des termes de l’échange. Ainsi que dans l’implication des populations concernées et la définition de politiques coordonnées. Objectif : démocratiser le droit à la mobilité et rendre son exercice viable ! On peut rêver.

Bernard Duterme, Sophie Chyrek

https://www.cetri.be/Echange-touristique-a-sens-unique

https://journal.ccas.fr


Alternatives sud : La domination touristiquedes-mouches-sur-des-tas-de-fumier-recouverts-des-oripeaux-de-glamour-et-de-la-distraction/

Éditorial de Bernard Duterme : Tourisme Nord-Sud : le marché des illusionseditorial-de-bernard-duterme-tourisme-nord-sud%E2%80%89-le-marche-des-illusions/

Interview : Échange touristique à sens unique 

Viande bovineLa FNB veut travailler très vite à l’organisation des producteurs

 | par   |  Terre-net Média

Dans un « contexte morose » de décapitalisation croissante du cheptel allaitant, faute de prix rémunérateurs, la Fédération nationale bovine veut travailler très rapidement sur l’organisation des producteurs et la contractualisation « en marche avant » dans l’espoir d’endiguer « le plan social annuel que connaît la production bovine française ».

Selon le plan de filière viande bovine, les acteurs se sont engagés à ce que 40 % des volumes passent en Label Rouge d'ici 2023.

Selon le plan de filière viande bovine, les acteurs se sont engagés à ce que 40 % des volumes passent en Label Rouge d’ici 2023. (©Terre-net Média)

Les années passent, les attentes restent. L’an passé, à l’occasion de leur congrès 2019 en Lozère, les éleveurs de la fédération nationale bovine s’estimaient sous pression de prix non rémunérateurs et contraints d’observer une décapitalisation importante du troupeau allaitant français.

Un an plus tard, à la veille d’un congrès 2020 qui se tiendra les 5 et 6 février à Anse, au nord de Lyon, rien ne semble avoir changer. « J’ai l’impression de me répéter, mais la situation ne s’améliore pas », a résumé Bruno Dufayet, président de la FNB, lors d’une conférence de presse mercredi 15 janvier. « Les chiffres sont encore plus alarmants que l’an dernier : en moyenne et toutes catégories confondues, on enregistre des prix d’entrée abattoir à 3,60 €/kg, payé 3,45 €/kg à l’éleveur, pour un coût de production qui a encore augmenté, à 4,89 € ! » Autrement dit, à chaque kilo de carcasse vendu, un éleveur de bovins allaitants perd 1,44 €.

À chaque kilo de carcasse vendu, un éleveur de bovins allaitants perd en moyenne 1,44 €.

Mais la FNB veut croire dans des perspectives qui lui semblent pourtant porteuses. « Nous faisons le constat d’un maintien de la consommation française. Nous sommes en reconquête dans la restauration hors domicile, avec 48 % de viande bovine française constatée en 2017, contre 34 % en 2014. » Le marché italien de l’engraissement des broutards s’est lui aussi éclairci, depuis que la Pologne a fait le choix d’engraisser ses propres animaux.

Reste la mise en œuvre du « plan de filière interprofessionnel » qui nécessitera de « bâtir très vite » une nouvelle organisation des producteurs « pour ne plus qu’on se fasse concurrence entre nous », face notamment au leader du marché.

La FNB veut ainsi « très rapidement » travailler sur une AOP (association d’organisation de producteurs, ndlr) ». « Un travail doit aussi être mené avec les coopératives », précisent les représentants du syndicat. « Notre objectif c’est qu’au salon de l’agriculture, fin février, on soit dans une logique de création d’une association d’organisations de producteurs pour réussir à jouer collectif et ainsi imposer des prix rémunérateurs aux éleveurs, face aux acteurs de l’aval de la filière » espère Bruno Dufayet.

40 % DE LA VIANDE BOVINE FRANÇAISE SOUS LABEL ROUGE D’ICI 2023

Autre enjeu : la contractualisation. Alors qu’aujourd’hui seules 2 % des transactions font l’objet d’une contractualisation formelle, un décret ministériel a rendu obligatoire la contractualisation écrite pour toute transaction commerciale de viande bovine en Label Rouge, en décembre. Or dans le cadre de l’application du plan de filière issu des travaux des EGA, la filière s’est engagée à ce que 40 % de l’offre de viande bovine en 2023 soit en label rouge.

La contractualisation écrite doit donc permettre que « les pratiques commerciales du passé privant l’éleveur d’une juste rémunération n’aient plus lieu d’exister », selon le syndicat. « Le vendeur devra proposer à son acheteur un contrat comportant, notamment, l’indicateur de coût de production interprofessionnel, ainsi qu’un engagement ferme portant sur les volumes prévisionnels, exprimés en têtes d’animaux ou carcasses entières. »

20 % des éleveurs de bovins viande sont dans une situation de trésorerie très précaire.

Selon la FNB, il y a urgence, car la décapitalisation du cheptel allaitant s’est amplifiée en 2019. « Le cheptel a perdu 220 000 têtes l’an passé. » Un contexte qui est, selon Bruno Dufayet, à l’origine du « plan social annuel » que connaît l’élevage allaitant. « Encore en 2019, 1 200 éleveurs ont arrêté le métier et ne sont pas remplacés ». Qu’il s’agisse de départs en retraite ou non, « il n’y a pas de repreneur et les terres partent à l’agrandissement ou sont reprises pour une autre filière ». Et parmi ceux qui poursuivent leur activité, « 20 % sont dans une situation de trésorerie très précaire. »

À la conjoncture nationale s’ajoute un climat international qui inquiète tout autant les leaders de la FNB. « Depuis l’application provisoire du Ceta (l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada, ndlr), les importations de viande bovine canadiennes ont triplé ». Et Bruno Dufayet d’ajouter : « Les Canadiens ne se sont pas battus pour obtenir un contingent de 65 000 t pour finalement n’en exporter que 2 000 t ! Nous ne sommes pas dupes. »

Seule éclaircie au tableau de l’export : l’intérêt des acheteurs chinois pour la viande française. Depuis qu’il s’est rendu en Chine avec une délégation invitée par Emmanuel Macron en octobre dernier, le président de la FNB estime à 50 000 t le volume annuel de viandes de qualité que la France pourrait écouler « à échéance très courte ».

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«L’Europe est-elle vraiment impuissante face à la fournaise australienne?»

«L’Europe est-elle vraiment impuissante face à la fournaise australienne?»

 

Attisés par des rafales d’une violence rare, les immenses brasiers qui ravagent depuis le mois d’octobre l’Australie donnent un avant-goût de la noria de calamités que le dérèglement climatique provoquera dans les décennies à venir. Les accalmies de ces derniers jours n’ont pas mis fin aux centaines de foyers, apparemment incontrôlables, qui reprendront de plus belle dès ce vendredi 10 janvier. Si ces incendies n’ont rien d’exceptionnel sur le continent le plus aride de la planète, leur force dévastatrice s’explique par des facteurs climatiques inédits (dipôle positif de l’océan Indien), les records de température (48,9ºC à Sydney le samedi 4 janvier) ainsi qu’une sécheresse persistante.

Un drame inévitable ?

Cette catastrophe écologique sans précédent semble traduire avant l’heure les prédictions les plus sombres du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Les colonnes ascendantes d’air chaud engendrées par ces gigantesques incendies créent des nuages d’orage dont la foudre provoque de nouveaux foyers ; leur propagation est facilitée par trois années consécutives de sécheresse. Ce cercle vicieux des pyrocumulus évoque, sans doute à une échelle infime, la thèse du franchissement des points de basculement (« tipping points ») du Giec (1). La boîte de Pandore est-elle définitivement ouverte ? Ce drame est-il inévitable ?

Climato-scepticisme à la Trump

Fervent défenseurs de l’industrie du charbon, les pouvoirs publics fédéraux australiens ont mené depuis des années une politique ultralibérale, laquelle a réduit quasiment à néant les politiques de conservation de la nature et de gestion forestière. Au demeurant, le climato-scepticisme du Premier ministre, Scott Morrison, n’a rien à envier à celui de Donald Trump. Destinée à redorer le blason de son parti, la surmédiatisation du déploiement militaire tardif n’a d’ailleurs pas convaincu les Australiens.

Une empreinte carbone de 5 %

L’ironie tient au fait que tant l’industrie minière que l’exportation du charbon vers la Chine et l’Inde ont largement contribué à la prospérité économique de l’Australie. Si l’on tient compte des émissions produites par la combustion du charbon australien en Asie, l’empreinte climatique de ce pays ne comptant que 25 millions d’habitants (0,3 % de la population mondiale) est de 5 % et non pas de 1,3 % comme l’a récemment affirmé Scott Morrison. L’argument avancé par ce dernier « too small to matter » ne tient assurément pas la route, d’autant plus que la science climatique se moque des frontières.

L’Europe doit être intransigeante

En droit international, rien n’empêche l’Australie de fournir le moindre effort dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Il s’agit là d’un choix souverain. Alors qu’elle négocie depuis juin 2018 avec l’Australie un accord de commerce international, destiné à accroître les échanges commerciaux entre les deux continents, l’Europe est-elle pour autant démunie face à la mauvaise volonté des autorités fédérales australiennes à prendre au sérieux la crise climatique ? Si la nouvelle Commission européenne se targue de vouloir atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, ne devrait-elle pas prendre la balle au bond et exiger, dans le cadre des négociations en cours, des engagements fermes en termes de transition énergétique ?

On le sait, les quatre derniers gouvernements australiens sont tombés sur ce sujet qui avive les polémiques. Mais les institutions de l’Union européenne (à la différence du Ceta, ce futur traité commercial relève d’une compétence exclusive de l’Union) doivent veiller à ce que les partenaires commerciaux respectent les valeurs promues par les traités fondateurs, parmi lesquelles l’on retrouve le développement durable et la lutte contre le réchauffement climatique. Il revient, dès lors, à notre ministre du Commerce international siégeant au Conseil des ministres de l’UE ainsi qu’aux eurodéputés qui devront in fine approuver l’accord commercial de veiller à ce que ces valeurs soient prises au sérieux. Il y va de la crédibilité de la nouvelle politique européenne du « Green Deal » récemment porté sur les fonts baptismaux de l’Union.

(1) IPPC, Special Report Global Warming of 1,5ºC , chapter 3 (2018) 83.