« La transition agricole viendra des néo-paysans »

23 février 2019 / Entretien avec Virginie Raynal

Ce samedi 23 février s’ouvre à Paris le Salon international de l’agriculture, la vitrine du modèle industriel. Pourtant, il existe d’autres façons de cultiver la terre et d’élever des animaux, explique Virginie Raynal, paysanne dans l’Aubrac. Ces formes alternatives ne demandent qu’à croître et à inventer un nouveau rapport à la société et à l’alimentation.

SPÉCIAL SALON DE L’AGRICULTURE — À l’occasion du Salon international de l’agriculture, la vitrine des « puissants » du secteur, Reporterre a choisi de mettre en avant les « petits », ceux qui bousculent les codes du milieu. Avant de mettre les pieds dans les champs la semaine prochaine, nous faisons le point, ce samedi, sur le développement des agricultures alternatives, avec une agricultrice observatrice et participante de ce mouvement.


Virginie Raynal est une maraîchère en phase finale d’installation dans l’Aubrac. Elle est administratrice au bureau de la Fadear, la Fédération des associations pour le développement de l’emploi agricole et rural.

Reporterre — Que pensez-vous du Salon de l’agriculture ?

Virginie Raynal — Ce salon reste celui de l’agriculture industrielle. Nous, paysans porteurs d’une alternative pour la société, on s’y sent minoritaires. Mais, on a à cœur d’utiliser quand même cet espace pour sensibiliser le grand public et échanger avec les acteurs du monde agricole. Donc, la semaine prochaine, on sera présent pour parler de la politique agricole commune de l’Union européenne et du fait que ce doit aussi être une politique alimentaire. On va évoquer l’accueil des nouveaux paysans dans le monde agricole, discuter des questions de transmission des fermes.


L’agriculture paysanne, les agricultures alternatives au système industriel se développent-elles vraiment, ou est-ce juste qu’on en parle plus qu’avant ?

L’indicateur principal est la demande. On n’arrive pas à y faire face. Le nombre de personnes que l’on accompagne dans leur projet agricole est en croissance constante. Dans les départements où nous sommes présents, les équipes sont sollicitées par de plus en plus d’acteurs différents. Ce sont à la fois des porteurs de projet qui veulent s’installer comme agriculteurs ; des paysans qui veulent changer leurs pratiques et s’associer à des dynamiques innovantes — comme les semences paysannes ou les démarches d’installation collective ; des collectivités et territoires qui nous sollicitent, par exemple quand ils veulent approvisionner la restauration collective avec des aliments produits localement. On devient des acteurs au même titre que les chambres d’agriculture ou les groupements d’agriculture biologique, on nous invite à la table, nous, organisations de développement d’une autre agriculture, parce qu’on apporte de l’innovation.


Depuis la création de la Fadear, mesurez-vous une évolution ?

On existe depuis 1984. À l’époque, c’était l’unique organisation à rassembler des paysans de la France entière qui se questionnaient sur le système agricole et l’industrialisation de l’agriculture. Il n’y avait alors qu’un seul syndicat et qu’une seule voix pour l’agriculture [c’est-à-dire, le syndicat agricole majoritaire, tenant d’une agriculture productiviste, la FNSEA]. Il y avait un besoin de réflexion et de recherche sur comment réinventer une agriculture avec pour valeurs des fermes à taille humaine, l’autonomie, la répartition des terres plutôt que l’accaparement, etc. Une ferme n’est pas seulement un moyen de produire et gagner de l’argent ; elle a une place dans son village et dans la société et elle a pour fonction de nourrir. On est désormais présents dans plus de 65 départements, avec encore des demandes de création dans d’autres, qui émergent localement de la part des paysans.

En une trentaine d’années, ce qui a évolué, c’est la problématique du renouvellement des générations. Il y a actuellement environ 500.000 exploitants agricoles, mais ça diminue de manière drastique. Beaucoup de paysans n’ont pas de successeurs. Ou alors, leurs enfants partent faire des études avant d’envisager de reprendre la ferme et puis finalement ne la reprennent pas. De ce bouleversement est apparue la question de l’installation de personnes non issues du milieu agricole. Or, parmi ce nouveau public, il y a beaucoup de personnes qui arrivent avec une aspiration environnementale ou sociétale. Ils veulent s’inscrire dans un tissu rural riche, participer à la vie du territoire et sur lequel ils s’installent, faire de la pédagogie… En installant ces gens qui ont une autre vision de l’agriculture, on facilite la transition agricole. C’est d’ailleurs humainement plus simple pour eux de remettre en question le modèle agricole parce qu’ils n’ont pas le poids de l’histoire de leur famille sur la ferme.


Quelles innovations apporte cette agriculture alternative, paysanne ?

On travaille beaucoup sur les innovations sociales. Les formes d’installation collective sont plus fréquentes qu’avant. Les gens recherchent une ferme avec un lieu de vie où plusieurs foyers peuvent vivre ensemble, avoir une complémentarité des productions, et avoir une qualité de vie car à plusieurs sur une ferme, on peut se relayer. Certains, aussi, s’installent en agriculture mais pas sous le statut agricole, notamment parce qu’ils veulent rester dans un collectif associatif ou une coopérative d’activité. Il y a beaucoup de réflexions sur la forme juridique que peut prendre une ferme. On explore aussi la possibilité de faire une installation pour dix ans, et d’ensuite transmettre l’activité à quelqu’un d’autre. Donc, la ferme perdure, mais celui qui y travaille va peut-être faire autre chose après ou a peut-être fait autre chose avant. Et puis, ils innovent en créant des passerelles entre l’agriculture et la culture ou le social, notamment en pratiquant l’accueil à la ferme.

Les onze néo-paysans de la ferme de la Tournerie.

Cela correspond à une évolution du profil des paysans. On a la chance d’observer dans nos réseaux une vraie transformation sociale, sans doute parce qu’il y a la liberté de l’exprimer. Alors que dans le circuit classique de l’installation, on accompagne moins les gens à aboutir selon leur imagination.


Certains deviennent un peu des paysans-chercheurs, mènent des expérimentations. Vous observez cela ?

Oui, en tout cas, le fait de créer des groupes de travail sur un territoire, pour réaliser des essais sur un sujet agronomique, c’est plus fréquent, plus assumé et plus communiqué qu’avant. Par exemple dans le maraîchage, il y a beaucoup d’essais autour du travail — ou pas — du sol.

Chez moi, un groupe de paysans et de chercheurs travaille sur la flore des prairies. On est dans un secteur où les prairies sont encore naturelles. Ils se demandent comment la composition d’une prairie influe sur l’organisme de l’animal pour ensuite avoir un produit à manger qui soit sain, riche en certains nutriments. Ils mesurent la différence entre une prairie homogène avec peu de variétés de fleurs et une plus diversifiée.


Quelles évolutions voyez-vous entre les « vieux » et les « jeunes » paysans ?

La différence majeure est que la majorité de notre public est constitué de gens qui ne sont pas issus du milieu agricole, alors que les fondateurs de la Fadear étaient issus de familles de paysans. Pour nous, il est très important d’accompagner les personnes venant de la société civile qui veulent entrer dans le monde agricole. Parce que ce n’est pas facile d’y accéder, et pour assurer le renouvellement nécessaire.

L’autre différence est dans les projets agricoles. On voit plus d’installations collectives, mais aussi de plus petites fermes. La nouvelle génération arrive aussi souvent avec l’envie d’avoir une diversité d’ateliers sur la ferme. C’était une idée des fondateurs du réseau mais qui a été ébranlée par l’élan général de la société à aller vers une spécialisation de chaque région dans un type d’agriculture.

Enfin, les nouveaux profils sont des personnes un peu plus âgées, qui viennent alors qu’elles ont déjà une expérience de vie dans un autre domaine, qui arrivent en ayant déjà réfléchi au type d’agriculture qu’elles souhaitent pratiquer. Cela apporte un vrai renouveau des pratiques culturales.

Aujourd’hui, le nombre de paysans continue de diminuer et la taille moyenne des fermes continue d’augmenter. La montée des alternatives n’enraye pas le mouvement général. Quels sont les freins ?

Effectivement, on déplore que les politiques publiques ne soient pas plus révolutionnaires !

L’un des problèmes principaux est le dispositif national d’aide à l’installation agricole, qui cadre très strictement les aides financières à l’installation. Il a un peu évolué mais n’est toujours pas adapté, et une grande proportion des installations se font en dehors de ce cadre. L’un des critères limitants est l’âge : après 40 ans, on ne peut plus demander d’aide à l’installation. Or, l’évolution de la société fait que beaucoup de gens qui s’installent en agriculture ont déjà un certain nombre d’années d’études et de vie professionnelle, donc, le temps qu’ils s’installent, ils ont bien souvent dépassé l’âge. Notamment, beaucoup de femmes abandonnent ou s’installent en dehors du cadre. Quand on souhaite s’installer, c’est à ce moment-là qu’on a éventuellement des enfants, mais on ne peut pas prolonger les délais d’installation en cas de grossesse.

Après une autre difficulté est l’accès au foncier. Il y a un fort enjeu économique sur les terres agricoles qui sont en concurrence avec plein d’autres activités industrielles ou commerciales. Et dans le monde agricole, il y a une forte compétition entre les systèmes productivistes, qui ont besoin d’une grande surface, et le fait d’accepter de céder une petite part des terres à des nouveaux. Sur le principe, les organismes de gestion des terres agricoles doivent donner la priorité à l’installation. Mais, en pratique, il y a beaucoup de pressions et ce n’est pas évident pour des candidats non issus du milieu agricole, qui arrivent avec des projets innovants, d’être crédibles.

Enfin, la formation est ce qu’il y a de moins problématique. Mais, récemment, un fonds de formation qui permettait à beaucoup de personnes de financer une formation pour entrer dans le monde agricole a changé de politique et a restreint nettement la possibilité de se former pour les non-issus du milieu agricole. Il va y avoir un creux le temps que l’on mette en place des alternatives de financement des formations. Cela traduit le manque de volonté politique que l’on observe de manière générale.

Dans ce contexte de forces contraires, comment voyez-vous l’avenir ?

Pour moi, il n’y a pas le choix. On ne peut pas continuer avec un système ambivalent, dual, où l’on a une agriculture dévastatrice des autres. Ce n’est pas envisageable de continuer à espérer que les initiatives locales suffiront à compenser les dégâts causés par une agriculture productiviste et mondialisée. ll faut rapidement inverser la tendance. Je vois l’avenir de manière assez sombre, s’il n’y a pas un mouvement de la société civile pour se réapproprier les politiques nationales et européennes sur l’agriculture et l’alimentation.

  • Propos recueillis par Marie Astier
Puisque vous êtes ici…… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance,Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaires ni actionnaires, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — car cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Publicités

Police de l’eau – Une note technique explore les pistes d’optimisation de la procédure de déclaration

12/03/2018 Philie Marcangelo-Leos / Victoires-Editions

Optimiser le temps passé par les agents instructeurs au titre des dossiers de déclaration relevant de la loi sur l’eau, tel est l’objectif poursuivi par une note technique en date du 5 février dernier rédigée par la direction de l’eau et de la biodiversité. Environ 10.000 dossiers sont ainsi concernés annuellement par cette procédure simplifiée, visant généralement de petits projets, pour lesquels l’impact sur les milieux aquatiques est théoriquement moindre. Parmi eux seuls certains présentent en effet des enjeux particuliers et requièrent une « vigilance accrue », selon le ministère de la Transition écologique. La note demande en conséquence aux services instructeurs (Dreal, Driee, DDT, DDTM etc.) de hiérarchiser leurs interventions en fonction d’un cadrage-type (en annexe) élaboré sur la base de la « nomenclature eau ».
Dans un contexte d’effectifs contraints, il s’agit avant tout de concentrer les troupes sur les « projets présentant des risques environnementaux sur des milieux fragiles ». Et ce d’autant que la réforme de l’autorisation environnementale conduit « à renforcer la mobilisation des services instructeurs pour assurer, sur les dossiers présentant le plus d’enjeux environnementaux, une information amont du pétitionnaire, un respect des délais d’instruction et, le cas échéant, la coordination de l’instruction », souligne le document. Selon la même logique de hiérarchisation, l’accompagnement des pétitionnaires à l’amont du dépôt de leur dossier de déclaration « doit être réservé aux situations qui représentent un intérêt dépassant le seul intérêt particulier ».
A partir de critères objectifs d’identification, le document fournit la marche à suivre pour éviter l’éparpillement des services. Cette grille d’analyse a toutefois « vocation à être adaptée au niveau régional et, le cas échéant, au niveau départemental », notamment pour prendre en compte « les spécificités locales: Sdage, Sage, PAOT, zonages natura 2000, etc. ». L’existence d’arrêtés-types locaux (prescriptions particulières, opposition à déclaration) pourrait également « permettre d’alléger l’instruction des dossiers au cas par cas ».

LIRE AUSSI
Dialogue environnemental : le Parlement autorise définitivement la ratification des ordonnances :
https://www.caissedesdepotsdesterritoires.fr/cs/ContentServer?pagename=Territoires/Articles/Articles&cid=1250280612022
15/02/2018

Quand le productivisme nuit à l’agriculture

27.02.2018, par  Laure Cailloce

L’utilisation massive de produits phytosanitaires pèse sur le budget des agriculteurs sans réel impact sur les rendements, selon les chercheurs qui travaillent avec les agriculteurs de la zone atelier de Chizé (Deux-Sèvres).  Stephane LEITENBERGER/REA
Vincent Bretagnolle étudie les alternatives à l’agriculture intensive sur les 450 kilomètres carrés d’une zone agricole située au sud de Niort. Il explique à CNRS Le journal comment un moindre recours aux pesticides augmente les revenus des agriculteurs sans affecter leur production.
P

Conduire des expérimentations sur un territoire de 450 kilomètres carrés, comme vous le faites dans la zone atelier de Chizé, ce n’est pas banal. Pouvez-vous nous expliquer le principe de vos recherches ?
Vincent Bretagnolle1 : La zone atelier « Plaine et val de Sèvres » – c’est son nom officiel – a été créée en 1994 sur un constat : le modèle agricole productiviste est en bout de course. Il dégrade l’environnement et la biodiversité, a des conséquences délétères sur la santé humaine – au premier chef, sur celle des agriculteurs –, et n’est plus viable économiquement puisqu’on assiste à la baisse continue des revenus des mêmes agriculteurs. Face à ce constat, la question qui se pose est la suivante : quel modèle inventer pour l’agriculture de demain ? À Chizé, nous avons décidé d’explorer la piste de l’agroécologie, une agriculture durable qui utilise les ressources de la nature pour se développer. Mais, à la différence de la plupart des études basées sur des modèles théoriques ou menées dans des stations expérimentales hors-sol, nous testons toutes nos hypothèses en conditions réelles, grâce à la participation des agriculteurs : près de 200 exploitations ont ainsi accepté de collaborer ces dix dernières années.

À quoi ressemble votre zone d’étude, concrètement ?
V. B. : C’est une des grandes plaines céréalières de France où l’on cultive le blé, le colza, le tournesol, mais aussi le maïs ou la luzerne. Les terres y étant très pauvres, on y pratique encore beaucoup l’élevage, même si les prairies ont disparu au profit des stabulations, ces bâtiments où les animaux vivent à longueur d’année. 450 exploitations agricoles sont aujourd’hui présentes sur ce territoire, qui a la particularité d’être classé Natura 2000 du fait de la présence d’oiseaux protégés comme le busard ou l’outarde canepetière. On y trouve encore des haies, des petits bosquets, et quelques vignes dans le sud de la zone, mais ces éléments du paysage très prisés des insectes et des oiseaux disparaissent progressivement.

Depuis dix ans, les chercheurs de la zone atelier ont travaillé main dans la main avec 200 exploitations agricoles : producteurs de blé, de colza ou encore de tournesol.  V. BRETAGNOLLE
P

V. B. : C’est une série d’études que nous avons démarrées suite au plan Écophyto, lancé dans la foulée du Grenelle de l’environnement de 2007.

Réduire l’apport d’herbicides et d’engrais azotés de 30 à 50 % lorsqu’ils sont utilisés massivement n’a aucun effet sur la production, qui reste stable.

À l’époque, le gouvernement voulait réduire de moitié en dix ans le recours aux pesticides – un objectif qui a été plusieurs fois repoussé depuis. Nous nous sommes donc posé la question : est-ce qu’il est techniquement possible de réduire de 50 % le recours aux pesticides, et avec quelles conséquences sur les rendements agricoles et les revenus des agriculteurs, mais aussi sur la biodiversité ? À Chizé, on parle surtout d’herbicides utilisés pour lutter contre les adventices, ces plantes sauvages qui poussent dans les champs (coquelicots, bleuets…) et sont réputées entrer en compétition avec les cultures.

En plus des herbicides, nous avons aussi voulu étudier le rôle ambigu des engrais azotés, qui sont bien sûr utilisés par les céréales que l’on cultive, mais aussi par les adventices contre lesquelles on prétend lutter…

Quels résultats avez-vous obtenus ?
V. B. : Plusieurs expérimentations ont été menées. L’une d’entre elles, conduite sur 56 parcelles au total, a permis d’évaluer les effets respectifs de la diminution des herbicides et de l’azote sur la culture du blé, sur une période d’une année – le temps d’un cycle complet, donc. Les résultats obtenus sont spectaculaires : réduire l’apport d’herbicides et d’engrais azotés de 30 à 50 % lorsqu’ils sont utilisés massivement n’a aucun effet sur les rendements, qui restent stables. En clair, on continue de produire autant en réduisant de moitié ou presque les doses de produits utilisés. La conséquence de cela, c’est que les revenus des agriculteurs augmentent significativement, car ils ont acheté moins de produits phytosanitaires mais aussi moins de gasoil pour les disperser : ces gains atteignent jusqu’à 200 euros l’hectare pour certains agriculteurs. Ces résultats ont depuis été confirmés par des études plus longues – sur une période de cinq ans – menées sur le blé mais aussi sur le colza, le maïs et le tournesol.

Vos conclusions ne sont-elles pas en contradiction avec les promesses des fabricants de produits phytosanitaires ?
V. B. : Ce que nous observons dans nos études est en effet contradictoire avec les résultats obtenus par les fabricants de produits phytosanitaires ou certains instituts techniques. Une explication possible est que les conditions expérimentales sont très différentes. Ils testent leurs produits sur de petites surfaces hyper-contrôlées, dans des conditions optimales ; nous sommes en conditions réelles, à l’échelle d’un territoire, et faisons face à des facteurs extérieurs comme les aléas climatiques, l’hétérogénéité des sols, l’érosion de la biodiversité… Ce que nous sommes en mesure de dire aujourd’hui, grâce à nos études, c’est qu’il n’existe pas de lien détectable entre herbicides, adventices et production. La réalité, c’est que les rendements agricoles n’augmentent plus depuis vingt ans, et ce malgré l’amélioration continue des variétés cultivées. On touche aux limites du modèle.

Sur cette parcelle, des fleurs de colza sont recouvertes de voilages pour empêcher tout contact avec les pollinisateurs. L’absence d’insectes réduit la production de 30%, selon les études menées à Chizé.  J.-L GAUTIER
P

V. B. : Dans les campagnes, les insectes pollinisateurs – et les abeilles en particulier – ne cessent de diminuer en abondance et en diversité : soit ils sont tués directement par les insecticides, soit ils voient une partie de leurs ressources alimentaires – les fleurs des champs, les prairies, les haies… – éliminées par les herbicides et la modification progressive des paysages.

Les études menées sur la zone montrent que les abeilles jouent un rôle essentiel dans la production du colza et du tournesol, qu’on croit à tort pollinisés par la seule action du vent.

Cela a des conséquences directes sur la production agricole. Ainsi, les études menées sur la zone de Chizé montrent que les abeilles jouent un rôle essentiel dans la production du colza et du tournesol, qu’on croit à tort pollinisés par la seule action du vent : les écarts de production sont de l’ordre de 30 % selon que les abeilles ont eu accès ou pas aux cultures, ce qui est considérable. Pour le mesurer, nous avons recouvert certains plants de colza et de tournesol de voilages empêchant tout accès des insectes aux fleurs ; nous avons également comparé les rendements de parcelles situées dans des paysages radicalement différents, certains riches en haies et prairies favorables à la présence d’insectes, d’autres dépourvus de ces éléments. C’est tout l’intérêt de mener des études à l’échelle d’un territoire tout entier !

La biodiversité serait donc utile à la production agricole ?
V. B. : Oui, c’est le cas pour les abeilles qui assurent la pollinisation des cultures, mais aussi pour les espèces animales qui permettent le contrôle biologique des ravageurs : des coléoptères comme les carabes, par exemple, sont des auxiliaires précieux des cultures, car ils consomment limaces, pucerons et graines d’adventices. Le problème, c’est que les populations d’insectes connaissent un déclin spectaculaire dans les campagnes : en 25 ans, les populations de carabes présentes sur la zone-atelier de Chizé ont diminué de 80 %. Dans le même temps, les effectifs d’oiseaux se sont effondrés sur la zone, en partie parce qu’ils ont moins d’insectes à manger, et en partie parce que les milieux refuges où ils nichent (prairies, arbres morts, murets…) se réduisent. La situation est telle aujourd’hui qu’on ne peut pas se contenter de jouer sur un seul paramètre – réduire les intrants, par exemple. C’est le modèle entier qu’il faut changer, et on ne pourra pas le faire sans les agriculteurs.

Notes

  • 1.Vincent Bretagnolle est écologue au Centre d’études biologiques de Chizé (CNRS/Université de La Rochelle/Inra). Il a créé la zone-atelier Plaine et Val de Sèvres et en assure la direction depuis 25 ans.

REVENUS AGRICOLES. Selon l’APCA, un retour à la normale qui cache des faiblesses structurelles

•  Florian Cazeres • TERRE-NET MÉDIA

Le revenu agricole a augmenté de 22,2 % en 2017 selon les Chambres d’agriculture (APCA). Une bonne nouvelle qui ne doit pas cacher les faiblesses structurelles du modèle agricole français, selon l’organisation. Elle demande une loi « ambitieuse » suite aux États généraux de l’alimentation et s’oppose à une baisse du budget de la Pac.

Pascal Ferey (Vice-président), Jean-Louis Cazaubon (Vice-président), Claude Cochonneau (Président), Dominique Chalumeaux (secrétaire général), lors de la présentation des voeux de l'APCA pour 2018.Pascal Ferey (vice-président), Jean-Louis Cazaubon (vice-président), Claude Cochonneau (président), Dominique Chalumeaux (secrétaire général), lors de la présentation des vœux de l’APCA pour 2018. (©Florian Cazeres)Àl’occasion de ses vœux à la presse mercredi 17 janvier, Claude Cochonneau, président des Chambres d’agriculture, s’est satisfait de l’augmentation globale des revenus des agriculteurs en 2017, après trois années « catastrophiques ». « Ce retour à la normale ne peut pas faire de mal, car nos trésoreries ont été sérieusement endommagées ces dernières années », a-t-il commenté.Le revenu agricole global (résultat net de la branche agricole par actif non salarié) a en effet augmenté de 22,2 % en 2017. Une hausse qui s’explique avant tout par une meilleure conjoncture sur les marchés agricoles, mais aussi par la baisse de certaines charges, comme le prix de l’aliment du bétail et des engrais.Mais cette bonne nouvelle ne masque pas les difficultés de l’agriculture française. Les filières porcines, céréalières et laitières ont particulièrement souffert des prix faibles en 2017. Par ailleurs, « la précarité demeure pour les agriculteurs », selon l’APCA, qui ajoute que les « exploitations restent particulièrement fragiles face au contexte international et climatique ».

L’APCA s’alarme de la baisse de l’excédent commercial

Les Chambres d’agriculture alertent également sur la baisse de l’excédent commercial de l’agroalimentaire en 2017, aggravé par la « multiplication des traités de libre échange » (Ceta, Ukraine, négociations avec le Mercosur), et « l’arrivée sur le marché mondial de nouveaux pays, comme la Russie, qui atteignent des niveaux de rendements très élevés ».

Les revenus des agriculteurs n’ont pas profité de meilleures relations commerciales avec la distribution, malgré la charte d’engagement « pour une relance de la création de valeur », signée en novembre par distributeurs et producteurs en marge des États généraux de l’alimentation, sous l’égide du gouvernement.

« Cette charte n’a rien changé dans nos relations commerciales », déplore Claude Cochonneau. Face à cette situation, les Chambres d’agriculture demandent à l’État et aux parlementaires « d’être ambitieux » dans le projet de loi élaboré à l’issue des États généraux, qui devrait être déposé le 31 janvier prochain.

« L’enjeu est de changer 30 années de mauvaises pratiques commerciales, de remettre le producteur au centre du dispositif, et au départ de l’échelle de valeur », commente le président des Chambres d’agriculture, ajoutant que « les agriculteurs ne devraient plus jouer un rôle de variable d’ajustement d’une économie agricole devenue instable », ajoute-t-il.

La réforme de la Pac inquiète

Autre sujet sensible qui devrait avoir un impact sur les revenus des agriculteurs : la réforme de la Pac. « Nous sommes inquiets des propositions qui ont émergé », indique Claude Cochonneau. Les Chambres d’agriculture demandent à l’Union de s’engager pour une « agriculture européenne exportatrice ».

Les discussions sur l’avenir de la Pac s’inscrivent dans les débats sur le budget de l’Union européenne pour la période 2020-2028. Or, le gouvernement français, dans une note rendue publique le 9 janvier 2018, a fait savoir que la Pac « ne serait pas sa priorité dans ces négociations ». Une position inédite, alors que le budget de la Pac devrait déjà diminuer avec le Brexit.

« Nous voulons amener les représentants français à s’engager pour un budget conséquent, afin de garder au moins la même proportion de budget pour l’agriculture au sein du budget européen. Ce n’est pas du tout acquis aujourd’hui », craint Claude Cochonneau.

Vers une « renationalisation de la Pac » ?

Les Chambres d’agriculture s’inquiètent également de la proposition du Commissaire européen à l’agriculture Phil Hogan relative à la « renationalisation de la Pac », qui a suscité un tollé en novembre. Ce dispositif permettrait de donner plus de marge aux États dans la mise en œuvre de cette politique, quitte à risquer des distorsions de concurrence au sein de l’Union.

Pour Claude Cochonneau, la Pac est en tout cas un moyen essentiel de survie pour les agriculteurs, permettant de leur assurer un revenu, dans un contexte difficile. « S’il devait y avoir une diminution drastique du budget de la Pac, l’effet sera immédiat, le nombre d’agriculteurs diminuerait dans des proportions jamais vues », alerte le président des Chambres d’agriculture.

40 % DE CAPITAUX INVESTIS EN TROP !

GESTION ÉCONOMIQUE

Investissements matériels : en optimisant tout le parc matériel recensé sur 30 exploitations gersoises, on pourrait réduire de 40 % le nombre de matériels et de 30 % les charges de mécanisation

Sur les 30 exploitations étudiées dans le Gers, la réduction potentielle des capitaux investis en matériels agricoles est estimée à 40%.

04/01/2018 – 14:00 

L’optimisation du parc matériel à l’échelle de plusieurs exploitations peut générer un surcroît important de compétitivité. En Gascogne, une étude « grandeur nature » menée sur 30 fermes le prouve.

Partagez cet article: 40 % de capitaux investis en trop !
 Arvalis-Institut du végétal, la société WeFarmup et Agro d’Oc (l’union des CETA d’OC), ont étudié dans le détail les investissements de matériels agricoles de 30 exploitations gersoises. Tous les matériels disponibles ont été recensés, soit : 93 tracteurs, 51 semoirs, 23 déchaumeurs, 25 moissonneuses, 26 épandeurs d’engrais…

Ces données (voir l’étude complète) ont été comparées avec le cumul des besoins d’équipements de chaque exploitation, en fonction de son assolement et des jours météo disponibles pour intervenir sur les parcelles. Bilan : un parc largement surdimensionné au regard des besoins réels des 30 exploitations additionnées.

capitaux-investis

Comparaison des capitaux réellement investis par famille de matériels sur un panel de 30 exploitations gersoises, et des capitaux nécessaires

CHIFFRES À L’APPUI

Des économies considérables seraient possibles en optimisant ce parc. Et cela, sans prendre aucun risque supplémentaire pour les exploitations concernées. « A titre d’exemple, au pic d’utilisation, quatorze semoirs monograines, sur les vingt du collectif, restaient sous le hangar » citent les auteurs de cette étude. Des gains potentiels de compétitivité seraient réalisables en raisonnant à l’échelle de plusieurs fermes, les capitaux investis en matériels agricoles. Cela saute aux yeux pour des équipements comme les chisels ou les déchaumeurs à disques. Dans le premier cas, le gain potentiel de capitaux est évalué à 77 %. 56 % dans le deuxième. On estime au total que l’on pourrait réduire de 40 %, l’ensemble des capitaux investis en matériels sur ce panel d’exploitations.

INVESTISSEMENTS MATÉRIELS TRACTEURS, DIVISÉ PAR DEUX !   

Ce constat vaut aussi pour les matériels automoteurs. Ainsi, le niveau actuel de capitaux immobilisés dans les tracteurs sur les 30 exploitations étudiées, est de 5 000 000 €. Or, le seuil de capitaux nécessaire est évalué à seulement de 2 500 000 €. Moitié moins de capitaux ! Le potentiel global de réduction des charges annuelles de mécanisation est de l’ordre de 30 %. « Pour la mise en œuvre concrète des marges de manœuvre identifiées, les aspects logistiques devront être abordés » prévient toutefois Baptiste Dubois, chargé d’études chez Arvalis. Mais les perspectives d’économies sont telles, que cela vaut le coup de s’y pencher sans plus attendre. En industrie, l’investissement dans l’outil de production est généralement mieux calibré. En agriculture, de substantielles marges d’économies sont encore à portée de main, tout en intégrant bien sûr les contraintes pédo-climatiques spécifiques à cette activité.

Voir aussi les articles suivants parus sur les charges de mécanisation :

Les charges de méca reviennent en scène

Charges de mécanisation, attention au virage

Focus sur les coûts de mécanisation

Charges de mécanisation: ne pas subir

Charges de mécanisation : sur le chemin de la maîtrise

Conscience de la Terre

 RICHARD HASSELMANN / Président du collectif Libr’Acteurs

Pour avoir croisé le ministre de la Transition Écologique dans une autre vie, je crois pouvoir dire que l’homme est exigeant, attentif et cohérent avec lui-même. C’est heureux, car il va avoir effectivement besoin de ces traits de personnalité dans les mois qui viennent.

Ainsi au moment où s’ouvre le mois de l’ESS (Économie Sociale et Solidaire), modèle qui abrite les formes les plus pertinentes d’initiatives vouées à la transition écologique, s’amoncèlent de nombreux nuages qui obscurcissent la conscience de la Terre.

Sans revenir sur les premières semonces en forme de CETA ou de TAFTA, véhicules de nombreuses « invasions barbares », il n’est qu’à évoquer l’émoi suscité par la décision de la Région Ile de France consistant à couper quasiment les vivres à l’agriculture biologique. Les tenants d’une agriculture raisonnée, de la permaculture et autres défenseurs des terres agricoles fertiles sont montés au créneau, dans une indifférence désolante.

Ce premier pas de clerc a fait école, incitant d’autres collectivités à emboiter le pas, menaçant ainsi l’existence d’AMAP et de nombreuses exploitations familiales à taille humaine. Dans le même registre, il faut relever la suppression des incitations fiscales à l’actionnariat solidaire, qui risque de porter un coup fatal à de nombreuses structures.

Dans ce contexte, comment s’étonner de voir, au moment de boucler le projet de loi de finances pour 2018, la biodiversité sacrifiée ? À cet égard, la tribune publiée dans Les Échos est salutaire. Signée, entre autres, par la présidente de la Fondation pour la Nature et l’Homme (FNH), chère au coeur du ministre, elle révèle une nouvelle atteinte aux comportements vertueux que laissait espérer le vote de la loi portant sur la reconquête de la biodiversité. En l’espèce, il s’agit tout simplement de diminuer, voire tarir les moyens dont disposent les Agences de l’Eau à dire souverain des bassins concernés.

Mais, pour tous ceux et celles qui connaissent nos crédos et nos proximités, le comble est sans doute atteint par notre ministre de l’Agriculture qui proclame, sans rire, qu’interdire le glyphosate, c’est porter atteinte à l’agroécologie. J’invite ici le ministre de la Transition Écologique à convier son collègue à quelques cours du soir. Il est probable que P. Rabhi et les animateurs de Terre et Humanisme apprécieront comme moi ! Voilà un ministre en charge de l’agriculture qui ose prétendre que l’agroécologie a besoin de Monsanto et Bayer réunis ! C’est une conception bien curieuse et inquiétante de la gestion écologique de l’espace, marque de fabrique d’une agroécologie responsable. Comme dirait le Sapeur Camenbert, passées les bornes, il n’y a plus de limite.

Il est donc urgent de surveiller avec attention un pouvoir qui compte en ses rangs de tels experts. À l’inverse, l’économie circulaire mise en lumière dans le supplément des Échos de ce week-end constitue bien un sujet majeur qu’il convient de vulgariser, car ce concept colle parfaitement à la nouvelle donne mondiale, qui implique économie de la ressource, promotion et soutien des produits les plus vertueux dotés d’une traçabilité sans faille.

Belle feuille de route pour un ministre impliqué, et en toute hypothèse, en ce mois de l’ESS et après, pour un mouvement citoyen conscient des enjeux.

En savoir plus sur https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-175403-opinion-conscience-de-la-terre-2126308.php#V8fdHqxZltcgrySO.99

Face à la montée des nationalismes et de la xénophobie, la souveraineté alimentaire est plus nécessaire que jamais

Publié le Tribune parue dans Mediapart le 20 janvier 2017

Avec le Brexit, l’élection de Donald Trump, la montée de l’extrême droite en Europe et le développement des migrations, il est urgent d’intensifier la coopération entre les pays et leurs populations. Les guerres, le dérèglement climatique, l’épuisement des ressources naturelles, la pauvreté massive, la faim et la malnutrition mais aussi l’accroissement des inégalités sont autant de problèmes fondamentaux que l’humanité doit chercher à résoudre ensemble. On ne peut le faire sans remettre en cause à la fois la mondialisation néolibérale actuelle, et les orientations xénophobes et nationalistes qui se présentent contre la globalisation économique tout en protégeant et renforçant leurs propres intérêts.

Les fausses réponses au néolibéralisme sont à la une, notamment celle de Donald Trump qui, dans son projet présidentiel, d’un côté développe des protections contre les importations et bloque le Traité trans-pacifique, et de l’autre favorise le capitalisme financier, les multinationales américaines, les énergies fossiles et le capitalisme vert,… tout en niant le dérèglement climatique et réprimant les luttes sociales. L’Union européenne n’est pas en reste, qui impose à l’Afrique des accords de « partenariat » économique (APE) très inégalitaires et maintient dans la politique agricole commune (PAC) des outils de protection masqués et de dumping1. Les critiques officielles – y compris celles du FMI – des défauts ou excès de la mondialisation, le report du projet de traité transatlantique (alors que le CETA2 est en cours d’adoption), ainsi que la réduction actuelle des échanges internationaux, nous montrent que le cadre néolibéral actuel est à bout de souffle. Mais ces évolutions n’empêchent pas les multinationales de poursuivre leurs offensives, en se protégeant avec des brevets et en cherchant à imposer des tribunaux d’arbitrage privés dans les accords commerciaux.

Les mouvements sociaux luttent contre les projets de traité de « libre »-échange, pour la justice climatique, pour la solidarité internationale, pour la conquête de nouveaux droits pour les paysan(ne)s et pour le respect des droits humains partout dans le monde. Ces luttes diverses visent à répondre aux attentes des populations victimes des effets de la mondialisation néolibérale, dans les domaines de l’alimentation, de l’environnement, du revenu et de l’emploi, notamment. Au cœur de ces luttes s’inscrit le mouvement pour la souveraineté alimentaire, qui revendique le droit des populations à décider démocratiquement de leur politique agricole et alimentaire et vise un changement en profondeur de nos systèmes alimentaires.

Notre réponse à la montée des nationalismes et de la xénophobie réside dans le renforcement des mobilisations aux quatre niveaux (local, national, régional, international) qui permettront la conquête progressive de la souveraineté alimentaire, revendication portée depuis 1996 par le mouvement paysan mondial Via campesina et de nombreuses organisations. La souveraineté alimentaire, c’est « le droit des populations, de leurs pays ou unions, à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping [ou mieux sans préjudices] vis-à-vis des autres pays », (Via campesina, 2003). Elle « place ceux qui produisent, transforment et consomment une alimentation locale et saine, au cœur des systèmes et politiques alimentaires et agricoles […] en lieu et place des exigences du marché et des transnationales … » (Forum Nyéléni, 2007). C’est une exigence démocratique, qui se situe à l’inverse de la captation du pouvoir par l’agenda des sociétés transnationales. Et ce n’est pas un agenda du repli sur soi : les mouvements sociaux qui revendiquent la souveraineté alimentaire expriment une solidarité transnationale, et ils ne contestent pas le rôle du commerce international – bien qu’ils appellent à sa régulation, et à un rééquilibrage entre commerce international et renforcement des systèmes alimentaires locaux.

La souveraineté alimentaire est à traduire à l’ONU en un nouveau droit commercial international, favorisant l’adoption aux niveaux national et régional de politiques agricoles adaptées aux besoins des pays en matière d’organisation des marchés et d’appui aux agricultures durables et favorables à des pratiques alternatives de production et d’échange. Elle vise à assurer la sécurité alimentaire dans de bonnes conditions. La souveraineté alimentaire n’est pas l’autarcie. Elle veut mettre le commerce international à sa juste place en donnant la priorité à l’agriculture et à l’alimentation de la population, non aux marchés. Elle donne un nouveau cadre favorable à des politiques de relocalisation des productions, à l’agro-écologie, à la protection et à l’accès durable aux ressources. Elle permet de développer des systèmes alimentaires donnant la priorité à la nutrition, à la santé, à l’environnement et adaptés culturellement.

Au plan international, elle fournit la base pour passer d’échanges actuellement hégémoniques – favorisés par les règles de l’OMC – au profit des Etats puissants et des sociétés multinationales, à des échanges de type coopératif, limitant les avantages des pays pouvant abuser de leur situation concurrentielle. Au devoir des pays de ne pas nuire aux économies agricoles des pays tiers doit correspondre le droit de mettre en place de réelles protections -droits de douanes et quotas d’importation notamment, justifiées sur les plans économique, social et écologique.

Face à la concentration globalisée du pouvoir alimentaire, la prise de conscience par les consommateurs et les citoyens des enjeux et de leur capacité d’action s’est bien développée. Les initiatives de relocalisation alimentaire se multiplient, mais restent fragiles dans le cadre des politiques actuelles. Dans cette bataille pour la souveraineté alimentaire, ne  laissons pas  les paysans seuls. L’alimentation est l’affaire de tous. Ensemble, organisations paysannes et citoyennes, certaines institutions, chercheurs, s’appuyant sur les réussites locales de « transition », nous devons proposer de nouvelles règles, de nouveaux cadres pour le commerce international agricole et les politiques agricoles et alimentaires. Il y a urgence. L’adoption prochaine d’une déclaration onusienne sur les Droits des paysans et autres personnes travaillant en milieu rural et les avancées au sein du Comité pour la sécurité alimentaire mondiale, notamment en ce qui concerne l’importance de l’accès aux marchés locaux, nationaux et régionaux pour les petits producteurs, devraient constituer autant de points d’appui vers la souveraineté alimentaire.

Par les mobilisations larges et plurielles qu’elle implique, comme par ses nombreux apports, la conquête de la souveraineté alimentaire constitue une bataille essentielle dans la période actuelle à hauts risques: pour faire reculer les nationalismes, les injustices, la xénophobie, pour la sauvegarde et le développement de l’agriculture paysanne, pour une alimentation nutritive et saine, accessible à tous, et pour la protection de la planète.

Par Michel Buisson, Auteur de « Conquérir la souveraineté alimentaire », l’Harmattan, 2013 ; Gérard Choplin, Auteur de « Paysans mutins, paysans demain-Pour une autre politique agricole et alimentaire », Editions Yves Michel, à paraître en février ; Priscilla Claeys, Senior Research Fellow in Food Sovereignty, Human Rights and Resilience, Centre for Agroecology, Water and Resilience (CAWR), Coventry University (UK) et Gustave Massiah, Auteur de « Une stratégie altermondialiste » Editions La Découverte Paris 2011 ; Représentant du CRID au Conseil International du Forum Social Mondial

Cosignataires :

Jacques Berthelot, Economiste, auteur de « Réguler les prix agricoles », L’Harmattan, 2013

Ibrahim Coulibaly, Président de la CNOP (Coordination Nationale des Organisations Paysannes) du Mali

Manuel Eggen, Chargé de recherche et plaidoyer FIAN Belgium

Christophe Golay, Auteur de « Droit à l’alimentation et accès à la justice », Bruylant, 2011, et « The Fight for the Right to Food. Lessons Learned », Palgrave Macmillan, 2011

Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération Paysanne

Geneviève Savigny, Coordination européenne Via Campesina

Olivier de Schutter, Ancien Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation (2008-2014)

Aurélie Trouvé, Maître de conférences AgroParisTech, Porte-parole d’Attac

1 Les paiements directs de la PAC permettent d’exporter des produits agricoles à des prix inférieurs aux coûts de production. Notifiés indûment dans la « boîte verte » de l’OMC, ils sont sous la menace constante d’une poursuite à l’OMC. Associés à des prix agricoles alignés sur les cours mondiaux, ils sont de fait une subvention à l’agro-industrie et à la grande distribution, qui s’approvisionnent à bas prix en produits européens.

2 Accord commercial signé entre l’UE et le Canada mais non encore ratifié