2007-2017 : dix ans de déceptions

04 Juil2017, Raoul Marc Jennar
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A partir de 1999, je me suis adressé aux Françaises et aux Français à travers des articles, des livres et des conférences. Je l’ai fait d’abord pour alerter sur l’Organisation Mondiale du Commerce et les accords qu’elle gère, instruments de la mondialisation néo-libérale voulus, négociés et adoptés par nos gouvernements et ratifiés par nos parlements. Je me suis surtout concentré sur l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) dont la mise en oeuvre progressive conduit au démantèlement par étapes de tous les services publics et à l’ubérisation de nos sociétés et aussi sur les droits de propriété intellectuelle qui réduisent l’accès aux médicaments essentiels, favorisent les manipulations génétiques sur le vivant végétal, animal et humain et portent gravement atteinte à la biodiversité en légalisant la bio-piraterie. Ce qui m’a amené à mettre en lumière le rôle néfaste de l’Union européenne dans ces domaines, notamment par un livre à l’origine d’une évolution de mon engagement dans la sphère politique : « Europe, la trahison des élites ».

Ce livre, dont un chapitre analysait le projet de traité constitutionnel européen, m’a conduit, en 2004, à être, avec Yves Salesse, le co-auteur de l’appel des 200 pour un « non » de gauche au TCE et à devenir un des animateurs de la campagne pour ce « non ». Ce rejet du TCE se fondait sur l’espoir d’une possibilité de réformer l’UE. C’était un « non » pour un « oui » à une autre Europe, plus démocratique, plus sociale, plus écologique. J’ai animé 132 réunions publiques en 2004-2005. Notre victoire m’a conduit à participer, avec des centaines d’autres, à une tentative de transformer l’essai à l’occasion de l’élection présidentielle de 2007 en élaborant un projet politique qui serait porté par une candidature commune. Nous avons passé toute l’année 2006 à travailler sur 125 propositions émergeant de dizaines de comité unitaires antilibéraux, les fameux CUAL. Mais nous nous sommes fracassés sur le choix de cette candidature, le PCF entendant imposer à tout prix sa candidate. Un authentique rassemblement alternatif se brisait sur la volonté d’un appareil politique partisan. Première immense déception.

Sur les ruines de la gauche après l’élection de Sarkozy, rien n’a bougé pendant des mois. Et puis est survenue la proposition de la LCR de se dissoudre pour créer un rassemblement plus vaste, chacun apportant la richesse de ses engagements antérieurs. Ce fut le NPA où je me suis engagé après un échange épistolaire public avec Daniel Bensaïd. Ce projet fut très bien accueilli et les adhésions furent nombreuses jusqu’à dépasser les 9000. J’ai participé au processus constitutif, au congrès fondateur, puis à l’exécutif du NPA. Le grand débat, alors qu’approchait l’élection du parlement européen de 2009 était la question de l’unité à la gauche du PS. Mélenchon avait quitté le PS et créé le PG qui s’est lui même associé au PCF au sein du Front de Gauche. Celui-ci nous proposait une démarche unitaire. Nous répondions positivement à condition que cette démarche ne soit pas réservée aux seules élections européennes, mais aussi aux scrutins qui allaient suivre : régionales, puis municipales. Ce que le FdG a refusé. Le NPA est parti seul aux élections et n’a eu aucun élu. Cet échec a provoqué au sein du NPA une sorte de repli sur soi accompagné d’une reprise en main par les anciens cadres de la LCR dans la plus classique des logiques d’appareil. Et des milliers d’adhérents sont partis sur la pointe des pieds. Une deuxième grande déception provoquée une nouvelle fois par la capacité de nuisance d’un appareil.

J’ai rallié alors le PG. Mais j’ai très vite observé que son fonctionnement portait en lui tous les défauts du PS, avec un dirigeant principal n’accordant sa confiance qu’à un premier cercle de proches inconditionnels. Par ailleurs, l’affrontement des appareils cartellisés dans le FdG conduisait rapidement à l’impuissance de celui-ci. Le Front de Gauche portait en lui une espérance. La volonté hégémonique du PCF, qui avait déjà détruit l’espérance des CUAL, et ses liens avec un PS dont il condamnait en même temps les politiques, reproduisaient les mêmes effets destructeurs. Troisième déception.

J’ai pris du recul, observant la dérive d’un Mélenchon de plus en plus attiré par une pratique solitaire de l’action politique. Son mouvement en faveur d’une VIe République, dans laquelle Mélenchon et ses fidèles se réservaient une capacité de contrôle absolue sur le M6R, a servi en quelque sorte de laboratoire pour ce qui fut ensuite la France Insoumise. Le projet politique qui en est sorti représentait cependant une véritable alternative démocratique, sociale et écologique, même s’il était entaché de quelques fantaisies bolivaristes. Le candidat qui portait ce projet apparaissait comme le seul choix possible à gauche, un choix certes par défaut, mais qui offrait le véritable vote utile pour qui adhère à des valeurs reniées et désertées par le PS et ses différents candidats potentiels. Quel qu’il fut, un candidat du PS, à mes yeux, avait perdu toute crédibilité. Le soir du 23 avril apporta la belle surprise de voir Mélenchon obtenir plus de 7 millions de voix, ce qui le situait électoralement au même niveau que Fillon et Le Pen. Il obtenait la première place dans de nombreuses villes importantes et dans de nombreuses circonscriptions. Compte tenu de l’absence de dynamique unitaire, avec un PCF envoyant des signaux contradictoires, ce résultat devait être considéré comme une très grande victoire. Mais au lieu de cela, on assistait au spectacle démobilisateur d’une déception injustifiée et d’une contestation du résultat. Au lieu de mobiliser son électorat sur les enjeux à venir – les législatives – le candidat laissait éclater ses blessures d’amour propre, relayées jusqu’à la stupidité par ses représentants sur les plateaux de télévision. Par la suite, tout est allé dans le même sens, démontrant une incapacité d’être à la hauteur des responsabilités que confère la confiance de millions de femmes et d’hommes. Les aboiements et les éructations, un temps disparus, reprirent de plus belle. Et n’ont plus cessé depuis. L’esprit partisan de l’appareil dirigeant de la France Insoumise, qui se confond avec l’appareil du PG, expliqua le refus d’ouvrir les candidatures aux législatives à des compagnons de route qui apportaient pourtant une immense valeur ajoutée. Avoir écarté la candidature de Monique Pinçon-Charlot relève du sectarisme le plus imbécile. Ce ne fut malheureusement pas le seul cas emblématique d’une démarche où l’idée de rassemblement a été ravalée au niveau du ralliement inconditionnel. Aujourd’hui, le spectacle de la compétition stérile entre deux groupes parlementaires prétendant chacun au monopole de la radicalité de gauche est indigne des souffrances des millions de femmes et d’hommes victimes du système. Quatrième déception.

Et la dernière. Parce que chaque fois, j’y ai cru. Parce que chaque fois, j’ai cru devoir inviter mes lecteurs et mes auditeurs à m’accompagner dans le soutien apporté à ces tentatives de rassemblement. Parce que chaque fois, la logique des appareils à tué l’espérance à laquelle j’ai contribué.

Je n’ai pas la prétention de me considérer comme un leader d’opinion et encore moins comme une conscience. Je me suis contenté d’agir en intellectuel engagé. Je regrette de m’être fourvoyé et d’avoir incité des gens à se fourvoyer aussi. Je les prie de croire à la sincérité de mes engagements successifs. Je renonce désormais à m’exprimer sur tout ce qui relève de la politique politicienne.

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Macron ne sera pas « un mal passager »

Il se dit et s’écrit beaucoup que face au mal immédiat et définitif que représenterait l’élection de Mme , celle de n’apporterait, à tout prendre, qu’un mal passager.

C’est perdre la mémoire et s’aveugler.

Perdre la mémoire, car c’est oublier que jamais il n’a été possible de revenir sur une avancée néo-libérale depuis 1983.

Jamais, il n’a été possible de revenir sur un traité européen. Quand deux peuples, par la voie du référendum, l’ont tenté, en 2005, on leur a infligé le plus antidémocratique des démentis.

A-t-il jamais été possible de revenir même sur une directive européenne ? Il suffit de constater l’impossibilité de réviser la directive sur les travailleurs détachés, qui organise la concurrence déloyale entre travailleurs de différents pays de l’UE pour s’en convaincre. Pas une seule fois, une avancée antisociale initiée par l’Union européenne n’a pu être remise en question.

A-t-il été possible de revenir sur les pouvoirs exorbitants de la Commission européenne dont certains membres détiennent tout à la fois du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire ? Jamais.

A-t-il été possible de modifier les décisions européennes une fois qu’elles ont été intégrées dans le droit national ? Jamais.

A-t-il été possible d’empêcher les opérations successives de démantèlement du droit du travail ?  A-t-il été possible de revenir sur les reculades successives du régime des retraites ?

On peut, comme certains, se dire qu’on va faire grève, qu’on va manifester, bref que s’agissant de Macron, le problème se règlera dans les luttes. Cela suffit-il à rendre Macron tolérable ? Cela suffit-il pour faire silence aujourd’hui sur son programme ?

Macron répète deux choses : « il ne cèdera en rien » ; il demande « un soutien large ». C’est le message claire d’un thatchérisme à la française. C’est la route ouverte à la violence patronale et bancaire.

Macron imposera sa volonté puisqu’il bénéficie du soutien du monde de la finance, de celui des affaires et des médias, dont les uns et les autres sont propriétaires.

Ce que Macron transformera demeurera.

Rappeler les dangers d’un parti qui plonge ses racines dans Vichy, c’est indispensable. Passer sous silence la révolution conservatrice qui se prépare, c’est irresponsable.

Il faut résolument s’opposer à Le Pen. Mais cela ne peut en aucune façon conduire à relativiser et à minimiser le danger majeur que représente aussi l’élection de Macron.

RMJ

L’élection de tous les dangers

ATTAC % Lettre d’information — 3 mai 2017

Les résultats du premier tour de la présidentielle illustrent bien la crise politique et démocratique que connaît la France. Ils conduisent à l’affrontement au second tour d’un tenant du libéralisme le plus décomplexé et la représentante d’une extrême droite qui met au cœur de son projet le racisme et la préférence nationale.

Emmanuel Macron est porteur des politiques libérales de ces dernières décennies, qui ont conduit à l’augmentation de la pauvreté, des inégalités et à la désespérance sociale. Il est l’ami de la finance et le candidat zélé du libre-échange. Son programme ne sera en rien un obstacle à la montée des idées de l’extrême droite dans les années à venir.

Marine Le Pen est porteuse d’un racisme décomplexé à l’égard des étranger·e·s et des musulman·e·s. Son projet est de s’attaquer aux libertés publiques, aux mouvements sociaux, aux syndicats et d’instaurer un pouvoir autoritaire. Son élection le 7 mai prochain serait un stimulant très puissant pour les fractions les plus réactionnaires au sein de notre société, un danger vital pour les libertés publiques. Elle ne mettrait en aucun cas un coup d’arrêt au capitalisme financier et à sa violence. Marine Le Pen est tout sauf la candidate du peuple. Son élection créerait la pire des situations.

Quel que soit le résultat de ces élections présidentielles, la mobilisation sera à l’ordre du jour ! Attac poursuivra son travail d’éducation populaire tournée vers l’action et recherchera des convergences avec les autres mouvements sociaux pour développer les résistances et construire les alternatives indispensables. Nous participerons aux mobilisations sociales face au nouvel ordre établi, aux multinationales et à la finance, au racisme et aux discriminations qui gangrènent notre société. Nous devons reprendre l’offensive dès maintenant !

Face à la menace FN, un aveuglement suicidaire

L’avis de Renaud Dély me parait sommaire et peu argumenté. C’est typiquement l’utilisation du FN comme repoussoir pour faire voter Macron. Pauvre Marianne!! Le fascisme FN y est démultiplié mais rien sur le despotisme fascisant et néo libéral de Macron et les ravages qu’il a clairement l’intention de mettre en oeuvre dans la société française. Voir également l’article beaucoup plus éclairé, me semble-t-il, de Raoul Marc Jennar ici :

https://ferradinijm.wordpress.com/2017/05/02/le-piege-les-menaces-et-lespoir/

et ici :

http://www.jennar.fr/2017/05/02/le-piege-les-menaces-et-lespoir/

JM Ferradini

Marianne

Publié le 28/04/2017 à 11:15

 Sommes-nous devenus fous ? En rassemblant plus de 7,5 millions des voix, l’extrême droite française a battu le 23 avril son record historique dans les urnes. Marine Le Pen s’est qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle sans coup férir. Le Front national est aux portes du pouvoir. Jamais depuis 1965 et la première élection du président de la République au suffrage universel la démocratie française n’a paru aussi fragile et aussi menacée. Ce péril devrait émouvoir. Il n’en est rien. Cette situation devrait mobiliser. Pas davantage. Pis, la campagne du second tour s’est engagée sous les auspices d’un stupéfiant « Macron bashing ». Les mêmes qui reprochent au candidat d’En marche son arrogance pour avoir arrosé trop tôt son élection… répètent qu’il n’y a aucun risque de victoire de Marine Le Pen et qu’ils pourront donc à loisir se disperser le 7 mai vers l’abstention ou le vote blanc. Suicidaire aveuglement.

Depuis le soir du premier tour, l’ancien ministre de l’Economie est sommé de battre sa coulpe. Il est jugé responsable, et même coupable de tout. Lui qui est entré dans la carrière politique il y a moins de trois ans doit répondre de la progression quasi continue de l’extrême droite depuis plus de trois décennies. La bulle médiatique n’en finit pas de gloser sur son erreur de débutant – au sens propre du terme puisqu’il en est un en matière de campagne électorale – de la soirée qu’il a passée dans une brasserie parisienne. Les mêmes observateurs qui prophétisaient à longueur d’antenne avant le premier tour un introuvable « vote caché » et l’inéluctable « remontada » de l’ancien « collaborateur » de Nicolas Sarkozy assimilent désormais les moindres écarts de communication d’Emmanuel Macron à d’impardonnables fautes politiques. Son programme est passé au crible, ses propositions soupesées au centime près. Tous se gaussent, s’indignent ou s’alarment des fautes du jeune homme sans se préoccuper du vrai danger tapi dans l’ombre.

Le piège, les menaces et l’espoir

2002 : pour repousser le père , ce nostalgique de Vichy, de l’Indochine et de l’Algérie françaises, ce négationniste des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et du génocide commis par la barbarie nazie, des millions de Françaises et de Français ont voté pour un Jacques Chirac dont ils ne partageaient pas les choix politiques. Nombreux sont ceux qui, cette année-là, se sont fait violence en votant contre leurs convictions. Rien n’est plus malsain dans une démocratie.

 

Mais c’est de là qu’est née la stratégie du vote utile. Le scénario parfait pour les tenants du système. La garantie de l’élection systématique d’un des leurs. Ils ne furent pas obligés d’y recourir lors du scrutin de 2007 puisque ni Ségolène Royal, ni à fortiori Nicolas Sarkozy ne remettait en cause l’ordre établi, celui du « il n’y a pas d’alternative ».

Sarkozy devenu à juste titre un épouvantail pour une majorité du peuple, c’est contre lui qu’on invoqua le vote utile. Ce fut l’opération menée à bien en 2012. Au premier, comme au deuxième tour, il fallait donner toutes ses chances au disciple du social-libéral Delors et ne prendre en aucun cas le risque que Sarkozy puisse être réélu.

Sarkozy évacué par son propre camp en vue de l’élection de 2017, la nouvelle menace surgit d’une opération bien menée depuis des années par la presse dominante, Le Monde en tête : la dédiabolisation du FN. Tout au long des dix années écoulées que n’a-t-on lu dans la presse dominante qui contribuait à faire du FN un parti comme un autre ? Que n’a-t-on entendu dans la bouche d’un Sarkozy ou d’un Valls des propos qui flirtaient avec la xénophobie et le racisme du FN ?

Cette dédiabolisation fut une réussite. Elle s’est traduite par une montée en puissance dans les sondages et lors des scrutins intermédiaires. Ainsi, normalisée, et donc plus proche d’une éventuelle victoire, la dirigeante du FN pouvait, pour les présidentielles, être présentée comme une candidature aussi répugnante que celle de son père en 2002. Il suffisait qu’à l’approche des élections, les médias dominants oublient la dédiabolisation et insistent sur les sondages pour ressusciter le discours de la peur, appeler au vote utile et ainsi écarter, au premier tour, une candidature vraiment de .

Avec en prime, pour le deuxième tour, en face de Mme Le Pen reconfigurée en repoussoir, un pur produit du monde de la finance et du MEDEF, mais beau gosse, belle gueule, une sorte de Lecanuet un tantinet inspiré avec, parfois, des phrases qui sonnent bien, à la Kennedy, et souvent, des propos qui sonnent creux. Parfait produit marketing !

Et sans qu’aucun de ces soi-disant observateurs avertis ne s’en étonne, dans une urgence dramatisée, en un chœur quasi unanime le 23 avril au soir, où la moindre voix hésitante fut montrée du doigt, la droite classique, le centre et la droite solférinienne entonnent le pieu verset «  président ». Et tout aussitôt se joint à ce chœur un des artisans de cette opération, un des premiers responsables du succès actuel du FN, Hollande.

Mais qui ne voit que cet empressement est destiné à emprisonner l’électorat de gauche, une nouvelle fois, dans un choix qui n’est pas le sien ? Avec, à la clé, et ça c’est neuf, en face, d’une part une demande d’un vote d’adhésion et d’autre part un engagement ferme de pratiquer la pire politique de la plus brutale des manières. Ce qui signifie que les gens qu’on presse aujourd’hui de voter Macron vont voter pour quelqu’un qui non seulement brime leurs convictions, mais surtout menace leurs intérêts personnels. Car les intérêts de la finance et du MEDEF, dont Macron est le bras politique, n’ont jamais été ceux du peuple.

Ne convient-il pas, en présence d’un tel piège, de se poser la question, dans chacun des cas, en quoi consiste le danger ?

La menace Le Pen

Le Pen élue, c’est incontestablement une image totalement défigurée de la France. Une raciste, une xénophobe à la tête du pays, cela réduirait la France au niveau d’une Hongrie, d’une Pologne, d’une Ukraine, qui au moins peuvent expliquer qu’elles n’ont jamais connu la démocratie avant 1991.

Le Pen élue, nombreux aujourd’hui redoutent un passage légal vers une dictature fasciste (certains, les plus effrayés, parlent même de national socialisme et invoquent l’arrivée d’Hitler au pouvoir par la voie démocratique) par application de l’article 16 de la Constitution, ce qui permettrait la fin des libertés fondamentales, un « Vel d’Hiv pour les migrants », l’épuration idéologique et culturelle.

Le Pen élue, ce serait aussi un désastre social et économique dont les gens modestes qui votent pour elle seraient les premières victimes.

Je respecte ces craintes, surtout lorsqu’elles sont le résultat d’une confrontation directe avec le fascisme, d’une lucidité démocratique ou d’une exigence éthique (exigence que je dénie aux gens du PS et de LR qui ont tant fait pour le succès du FN avec les politiques initiées et soutenues). Et j’en partage certaines. Même si je tente de raison garder. D’abord, parce qu’il y a la manipulation médiatique dont l’intérêt est de pousser au paroxysme de la peur pour favoriser le poulain du patronat. Mais aussi, parce que je me méfie des analogies historiques. Nous ne sommes ni dans l’Italie de 1922, ni dans l’Allemagne de 1933, ni dans la France de 1940. Et, si répugnant soit-il, le FN ne dispose ni de SA, ni de SS, ni de la Milice et il n’est pas en mesure de dicter sa loi par la violence, sauf à surévaluer quelques groupuscules. Il faut se garder des références historiques qui n’ont qu’un faible rapport avec la réalité d’aujourd’hui. Ce qui n’enlève rien à la critique impitoyable dont le parti de Mme Le Pen doit faire l’objet et à la vigilance qui doit s’exercer de la part de tous les démocrates.

Nous sommes dans un régime présidentiel que, de Mitterrand à Hollande, on s’est bien gardé de tempérer ou de supprimer. Le peuple en est aujourd’hui largement victime. Les pouvoirs de la présidence sont grands. Mais ils ne sont pas absolus. Un président français a besoin d’une majorité parlementaire. Sur la base des voix obtenues par le FN le 23 avril, celui-ci n’a aucune chance d’obtenir une majorité parlementaire. Ce serait un premier barrage au pouvoir de Mme Le Pen si elle était élue.

Certains objectent que dans ce cas, en justifiant sa démarche par les manifestations et les grèves suite à son élection, situation qu’elle qualifiera de chaos, Mme Le Pen pourra se servir des dispositions de l’état d’urgence et de l’article 16 pour s’arroger les pleins pouvoirs. La question revient dans les débats et il faut l’aborder.

Relisons cet article dont nombreux sont ceux qui le citent dans sa version de 1958 en oubliant le dernier paragraphe ajouté en 2008 :

« Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacés d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier ministre, des Présidents des Assemblées ainsi que du Conseil constitutionnel.

Il en informe la Nation par un message.

Ces mesures doivent être inspirées par la volonté d’assurer aux pouvoirs publics constitutionnels, dans les moindres délais, les moyens d’accomplir leur mission. Le Conseil constitutionnel est consulté à leur sujet.

Le Parlement se réunit de plein droit.L’Assemblée nationale ne peut être dissoute pendant l’exercice des pouvoirs exceptionnels. 

Après trente jours d’exercice des pouvoirs exceptionnels, le Conseil constitutionnel peut être saisi par le Président de l’Assemblée nationale, le Président du Sénat, soixante députés ou soixante sénateurs, aux fins d’examiner si les conditions énoncées au premier alinéa demeurent réunies. Il se prononce dans les délais les plus brefs par un avis public. Il procède de plein droit à cet examen et se prononce dans les mêmes conditions au terme de soixante jours d’exercice des pouvoirs exceptionnels et à tout moment au-delà de cette durée. »

Cet article est effrayant. Au point qu’on doit d’abord s’interroger. Pourquoi ceux qui crient aujourd’hui au loup ne l’ont-ils pas fait disparaître quand ils en avaient le pouvoir ? Certes, cet article contient quelques garde-fous intégrés dans le dernier paragraphe. Mais en trente jours, bien des abus de pouvoir peuvent être commis. Je me demande d’ailleurs pourquoi les journalistes ne posent pas aux deux candidats la question du recours éventuel à cet article. Car Macron, autant que Le Pen, pourrait aussi s’en servir si son mépris du peuple provoque grèves et manifestations.

D’aucuns évoquent la possibilité de recourir à l’article 36 de la Constitution relatif à l’état de siège. Mais le pouvoir exécutif ne peut le prolonger au-delà de douze jours sans l’accord du Parlement.

Demeure la quatrième possibilité « dictatoriale » de l’éventuelle élue FN : les ordonnances. Relisons l’article 38 de la Constitution :

« Le Gouvernement peut, pour l’exécution de son programme, demander au Parlement l’autorisation de prendre par ordonnances, pendant un délai limité, des mesures qui sont normalement du domaine de la loi.

Les ordonnances sont prises en Conseil des Ministres après avis du Conseil d’État. Elles entrent en vigueur dès leur publication mais deviennent caduques si le projet de loi de ratification n’est pas déposé devant le Parlement avant la date fixée par la loi d’habilitation. Elles ne peuvent être ratifiées que de manière expresse.

A l’expiration du délai mentionné au premier alinéa du présent article, les ordonnances ne peuvent plus être modifiées que par la loi dans les matières qui sont du domaine législatif. »

On le constate immédiatement, l’accord du Parlement est indispensable. Il n’y a donc aucune possibilité pour Mme Le Pen de pouvoir y recourir. Par contre, Macron, lui, pourra. Puisqu’il disposera, lui, d’une majorité parlementaire comme on va le voir.

Ainsi est évaluée à sa juste proportion, me semble-t-il, la menace FN. Mais je respecte totalement celles et ceux qui font une autre appréciation. Dans l’évaluation d’un risque, il n’y a jamais de certitude absolue. Et cela vaut aussi pour ce qui va suivre.

La menace Macron

S’il ne faut pas que Mme Le Pen soit élue, il ne faut pas davantage que l’élection de Macron ressemble, par l’ampleur des voix obtenues, à une sorte de chèque en blanc qui lui permettrait de réaliser le projet qu’il porte. Car la menace Macron est bien réelle.

Convenons d’abord, qu’à la différence de Mme Le Pen, avec les ralliements nombreux qu’il a déjà obtenus y compris à droite, avec le renouvellement que va provoquer le fait qu’un tiers au moins des parlementaires sortants ne vont pas se représenter, un boulevard s’offre aux candidats d’En Marche. Même s’il ne réunit pas à lui seul une majorité absolue, il ne sera guère difficile à Macron d’obtenir le ralliement d’autres libéraux de droite ou de gauche. Il disposera d’une majorité au Parlement. C’est à retenir pour apprécier les moyens dont il va disposer pour imposer sa politique.

Et cette majorité pourrait, si la violence des réformes Macron provoque grèves et manifestations, justifier un recours à l’article 16 qui, soyons en certain, ne poserait aucun problème à ces élus-là. De toutes façons, Macron pourra gouverner par ordonnances. Souvenons-nous qu’il a clairement répété à de multiples reprises qu’il ne « cèdera rien » de son programme. Dès cet été, comme il l’a annoncé. C’est, en pire, la violence sociale et la brutalité antidémocratique pratiquées par Valls et annoncées par Fillon. C’est cela le « de gauche et de droite » dont se réclame Macron.

Macron élu pourra, dès cet été, provoquer le démantèlement du droit du travail et l’ubérisation de la société. Agissant par ordonnances, il abandonnera le dialogue social tant vanté quand il se pratique en Allemagne.

Macron élu, cela veut dire l’austérité généralisée, une précarisation massive des emplois et dès lors un appauvrissement généralisé de la population et une réduction de l’espérance de vie. Comme en Allemagne.

Macron élu, c’est la dictature de la finance et du monde des affaires. Le soutien aux groupes bancaires les moins éthiques comme BPCE, BNP Paribas, Crédit Agricole, Crédit Mutuel-CIC et Société Générale ; le soutien à des entreprises comme Bayer, Monsanto, Sanofi, qui font passer le profit avant la santé et la biodiversité ; le soutien à l’agro-business, ses pesticides et ses fermes de mille vaches et de dix mille porcs ; le soutien à Vinci, ses autoroutes onéreuses et ses travaux inutiles, coûteux et destructeurs du cadre de vie (ND des Landes); le rejet de la relocalisation de l’économie.

Le programme de Macron, c’est ce que l’organe patronal Le Monde appelle de ses vœux depuis tant d’années : réduire le périmètre de l’Etat, l’éternel attente des conservateurs de tous les temps et sous tous les cieux. Il y a toujours trop d’Etat pour ceux qui refusent une équitable redistribution de la richesse produite, c’est-à-dire, aujourd’hui, pour ceux qui rejettent la démocratie politique et la démocratie sociale ainsi que la transition écologique.

Macron élu, avec son soutien au TAFTA, au CETA à l’ACS et à cette pratique nouvelle du libre-échange qui s’en prend à la souveraineté des peuples, c’est le rêve de ses mentors qui se réalisera : « Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire. » (David Rockefeller, Newsweek, 1 février 1999).

Macron élu, sa politique se résume en quelques mots :  le démantèlement progressif et irréversible de l’Etat.

Macron élu, c’est une mutation irréversible de la société française. L’impossibilité, observée chaque jour, de remettre en question les avancées néo-libérales, les accords de l’OMC, les traités européens, les directives européennes, tous textes transcrits dans la législation nationale, doit nous convaincre du caractère irréversible de la révolution conservatrice que Macron mettra en oeuvre. On ne reviendra pas sur les bouleversements Macron, il faut en être conscient.

A la différence des craintes légitimes qu’inspire l’élection de Mme Le Pen, dont on nous abreuve de manière apocalyptique, rien n’est dit par la presse dominante des dangers majeurs qu’apporte l’élection de Macron. Rien de plus naturel quand on sait quels sont les intérêts que sert cette presse. Et pourtant, la dictature qui vient n’est pas nécessairement celle redoutée par les médias.

***

Allons un peu plus loin dans la réflexion et tentons d’imaginer la situation en cas de victoire de l’un ou de l’autre.

Le Pen élue, le choc provoqué peut créer le désarroi ou le sursaut ou les deux consécutivement. Le désarroi, c’est une classe politique déboussolée avec des élus de droite se ralliant au FN afin d’être réélus, avec le marais des indécis, avec un parti socialiste en pleine décomposition ne sachant plus à quel libéral se vouer. Je suis d’avis qu’il n’y a pas grand chose à attendre des politiciens professionnels. Mais il n’est pas interdit d’espérer en même temps, face au désarroi, le sursaut. Il peut venir du peuple lui même, de ceux qui se sont abstenus, qui ont voté blanc et de ceux qui ont voté non pas pour Macron mais contre le FN. Ce sursaut, il viendra surtout de ceux qui se sont employés à offrir une alternative au FN. Une alternative qui n’est pas nourrie par les politiques qui accroissent l’influence du FN. Bref, Mme Le Pen élue, c’est la crise. Une crise extrêmement grave. Mais une crise, c’est toujours la transition d’un état vers un autre. En France, il a toujours fallu des circonstances extrêmes pour passer d’un état vers un autre. Peut-être certains ont-ils besoin d’un tel choc pour permettre l’indispensable mutation du système politique français ? Pour conclure, Le Pen élue, c’est un moment très dangereux à surmonter dans des délais relativement courts. Donc, cette analyse qui s’efforce à l’honnêteté intellectuelle, ne peut, pour ce qui me concerne, conduire qu’à une seule décision : pas une voix pour le FN !

Macron élu, sa marge de manœuvre va être conditionnée par deux facteurs : son résultat et le taux d’abstentions et de votes blancs qui l’accompagnera d’une part et la majorité parlementaire dont il disposera pour gouverner d’autre part. Si le 7 mai au soir, il y a davantage d’électeurs qui n’ont pas voté pour lui que les voix qu’il aura obtenues pour être élu, Macron saura qu’il ne pourra pas imposer à la majorité des Françaises et des Français qui lui sont hostiles – car cette majorité existera bel et bien – les politiques antidémocratiques, antisociales et anti écologiques que son programme et ses soutiens annoncent. On me rétorquera que le monde qu’il représente se soucie peu de tels scrupules. J’en conviens. Mais j’observe que Macron demande un « vote d’adhésion » et que se multiplient, de la part des libéraux ralliés à lui, des appels à ce que sa victoire « soit large ». C’est donc que cela a de l’importance vu le massacre social qui s’annonce. Sa légitimité sera fonction de son score. A chacun d’apprécier l’utilité, pour la suite, d’un Macron en dessous de 60% le 7 mai.

Macron devra aussi obtenir une majorité parlementaire qui lui donnera les mains libres pour ramener le peuple de France au sort qui était le sien au 19e siècle. Au nom, bien entendu de la modernité et de la lutte contre les archaïsmes. Discours classique qui était déjà celui des patriciens contre les plébéiens dans la Rome républicaine. On a vu qu’il peut réunir cette majorité parlementaire.

L’espoir

L’empêcher d’obtenir cette majorité doit donc être, dès à présent, l’objectif prioritaire des celles et de ceux qui veulent, pour tout le peuple de France, des « jours heureux ».

C’est possible. Si les 7 millions de voix obtenues sur le nom de Jean-Luc et sur le projet « L’Avenir en commun » ne se dispersent pas et se transforment en autant de sièges à l’Assemblée nationale. Le boulevard évoqué plus haut profitera de la même manière à La . Si elle reste rassemblée.

Ces 7 millions peuvent même devenir neuf ou dix, si s’opère autour de ce projet authentiquement alternatif un rassemblement non pas d’appareils discrédités, mais de femmes et d’hommes pour qui résister, c’est beaucoup plus que faire barrage. C’est construire.

 

Raoul Marc Jennar

Sbstn Vzcn Pfff ! Et il croit vraiment à ce qu’il raconte là ??? C’est pas parce que Mélenchon n’est pas d’accord avec l’Europe telle qu’elle est , contrairement à Bové , qu’il veut que la France se replie sur elle-même . Ça fait quelques jours que Hamon et ses amis ont choisi Mélenchon comme cible privilégiée , et mentant sur lui et sur ce qu’il dit ; je ne suis pas sûr que ça fasse avancer les choses…
Julien Lagrange
Julien Lagrange Quand on a rien à dire et du mal à se taire…
Marc Gaillet
Marc Gaillet Faux! Mélanchon veut une Europe social aussi.
Jean-Michel Ferradini
Jean-Michel Ferradini Dire que JLM ne veut pas de l’Europe me semble une supercherie. JLM propose des solutions pour rendre équitable et à figure humaine une Europe actuellement dévoyée et despotique. Comme il connait bien la position des détenteurs actuels du pouvoir (Junker et sa bande), il propose, en cas de refus, de faire une autre Europe sans eux. Je vois dans cette attitude plus de réalisme que de supercherie. Pourtant d’habitude j’aime bien les positions de JB mais là non.

Pourquoi Mélenchon est le principal gagnant du débat (et Macron le grand perdant)

Il apparaît clairement un couple de gagnants, un couple de perdants, et un candidat qui a fait « match nul ».

21/03/2017 15:44 CET . Thomas GuénoléPolitologue, maître de conférences à Sciences Po
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Pourquoi Mélenchon est le principal gagnant du débat (et Macron le grand perdant) AFP PHOTO / POOL / Eliot BLONDET
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Pour ne plus se fourvoyer dans leurs pronostics et leurs analyses, les journalistes politiques, les experts, les candidats ainsi que leurs états-majors, doivent l’admettre et l’accepter: les sondages sont devenus des instruments inefficaces, cassés, obsolètes, pour mesurer les tendances dans l’électorat. Il s’ensuit qu’aujourd’hui, se fonder sur les sondages (ou sur l’immolation d’une vache) pour bâtir un pronostic ou une analyse politique, c’est commettre une faute professionnelle.
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Si l’on s’en tient, donc, à une analyse qualitative du débat du 20 mars, il apparaît clairement un couple de gagnants, un couple de perdants, et un candidat qui a fait « match nul ».
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Jean-Luc Mélenchon est le principal gagnant du débat, qu’il a globalement dominé après un début en retrait et le pied sur le frein. Lorsqu’un candidat s’en tient à exprimer des valeurs et des positions générales, l’électorat trouve qu’il n’est pas assez concret. A contrario, s’il s’en tient à décliner un catalogue de propositions, l’électorat va le juger trop technocrate. Entre ces deux écueils, le candidat de la France insoumise a tiré son épingle du jeu parce qu’il a été le seul à réussir presque systématiquement, lors de ses prises de parole, à exprimer à la fois ses valeurs et des propositions concrètes. De plus, les propositions étaient le plus souvent présentées en les ancrant dans la réalité quotidienne de ses électorats-cibles, les classes moyennes inférieures et populaires, et en les exprimant de leur point de vue, technique qui accroît le sentiment d’être bien représenté par le candidat. A cela s’ajoute l’évitement de deux dangers qui guettaient spécifiquement Jean-Luc Mélenchon: alors qu’il peut facilement devenir agressif ou colérique, il a au contraire été débonnaire et souvent drôle; alors que son format habituel est le discours-fleuve, il est parvenu à faire entrer son propos dans le cadre ultra-court des prises de parole en une poignée de minutes. Il y a donc fort à parier que suite à ce débat, Jean-Luc Mélenchon n’a pas perdu d’électeurs déjà acquis à sa cause et a marqué des points chez les indécis.

Marine Le Pen sort également gagnante du débat, dans une moindre mesure. Elle a en effet choisi de se comporter en « déléguée de classe » de l’électorat « CSP – » qui lui est déjà fortement acquis (le vote FN est très fort depuis plusieurs années chez les sans-diplôme, les ouvriers non qualifiés et les quinquagénaires en précariat). En substance, elle a exprimé fidèlement le point de vue de l’homme de la rue qui vote déjà pour elle. La conséquence positive est un très fort effet d’identification, donc de satisfaction, pour ce socle électoral déjà lepéniste, tout simplement parce qu’à l’issue de ce débat il se sent très bien représenté par la candidate. En revanche, la contrepartie négative est l’impossibilité, avec ce type de discours, de séduire aussi les catégories sociodémographiques qui lui font le plus cruellement défaut: les classes moyennes et plus spécifiquement les CSP+ fortement diplômées, conduites au contraire à juger qu' »elle n’a pas le niveau » et « pas la stature » d’une femme d’Etat. Elle sort donc gagnante du débat parce qu’elle a consolidé et satisfait son socle électoral, mais sans marquer des points au-delà de ce socle.
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François Fillon a fait quant à lui un « match nul ». C’est la conséquence de sa stratégie délibérément en retrait et minimaliste. Il arrivait dans ce débat chargé de casseroles pour cause d’accusations accumulées de corruption, d’abus de biens sociaux, de népotisme. Il a donc délibérément choisi de faire profil bas, d’être en retrait, durant l’essentiel de la confrontation. Il s’est strictement contenté d’exprimer les points-clés de son message avec lesquels le socle électoral de droite est profondément en phase, que ce soit sur l’économie ou sur les sujets de société. Cela revient en quelque sorte à se fondre dans le décor, pour redevenir un candidat normal plutôt que sulfureux et cabossé. De fait, à l’issue du débat, François Fillon ne fait pas partie des gagnants mais il remplit ce qui était manifestement son objectif: en sortir « normalisé ». Cela obtenu, il est vraisemblable que comme lors de la primaire de la droite, il cherchera à monter en puissance lors des prochains débats.

Benoît Hamon, pour sa part, sort perdant. Pour se distinguer sans pour autant paraître agressif, il a eu raison d’opter pour des attaques rares mais bien ciblées contre chacun de ses adversaires: contre Mélenchon sur Poutine, contre Macron sur les financeurs riches de sa campagne et l’influence supposée de grands lobbies privés sur sa campagne, contre Fillon sur son népotisme et son rapport à l’argent, contre Le Pen sur sa laïcité à géométrie variable concernant l’Alsace-Moselle. Cependant, à cause de son extrême retenue sur la forme, ces attaques n’ont pas été véritablement marquantes: il aurait fallu davantage les mettre en scène, les « dramatiser ». Par ailleurs, dans l’expression de son propre contenu il reste essentiellement sur la poignée de grands thèmes-clés qu’il maîtrise très bien: revenu universel, laïcité, perturbateurs endocriniens, burn-out. Revers de la médaille, à la longue cela donne l’impression qu’il tourne en boucle sur ces thèmes et donc qu’il est faible sur le reste. A cela s’ajoute l’insuccès par contraste: puisque peu de différences vraiment marquantes sont apparues entre lui et Jean-Luc Mélenchon ce soir-là, et puisque ce dernier a très bien réussi sa performance, il s’ensuit en quelque sorte un « effet Batman et Robin », au détriment de Benoît Hamon.

Last but not least, Emmanuel Macron est le grand perdant du débat. Principal problème, sa mise en scène de lui-même a été très mauvaise durant ses prises de parole. Sur le plan corporel, ses dodelinements de tête incessants et un même geste de la main répété en boucle pour marteler son propos ont donné l’impression d’une posture gauche, empruntée, maladroite. De plus, sur le plan de l’élocution et indépendamment de ses réels talents en rhétorique, sa voix est fréquemment trop partie dans l’aigu, probablement sous l’effet du stress. Quant au fond, bien qu’il ait été plusieurs fois capable d’exprimer des positions claires et fermes, dans l’ensemble il a perpétué sa tendance lourde à rester dans le flou, entre deux rives; à s’efforcer de concilier les contraires jusqu’à en devenir illisible. Ce travers était déjà constatable lorsqu’il avait fustigé l’humiliation des militants de la Manif pour tous puis assuré la communauté homosexuelle de son soutien, ou qualifié la colonisation de crime contre l’humanité puis regretté que ses propos aient été jugés blessants par des pieds-noirs. Les deux attaques qui ont véritablement fait mouche contre lui sont à cet égard révélatrices: François Fillon disant « Un petit peu à gauche, un petit peu à droite, c’est ça la politique de monsieur Macron »; et Marine Le Pen réussissant le seul « headshot » de la soirée en soulignant, à raison, qu’Emmanuel Macron venait de faire sur l’Europe une longue tirade de langue de bois.

Il faut toutefois rappeler que de tous, Emmanuel Macron est le seul candidat à n’avoir quasiment aucune expérience du débat politique. Pour un débutant propulsé en demi-finale de la présidentielle, sa performance est donc plus qu’honorable. C’est comparé aux autres qu’il est apparu surclassé. Sa contreperformance entraîne néanmoins une conclusion potentiellement inquiétante. A savoir: s’il s’avère qu’il est finaliste face à Marine Le Pen, à ce stade il n’a clairement pas le niveau pour la battre lors du grand débat du second tour de la présidentielle. En d’autres termes, contrairement à ce qui est beaucoup répété ici et là, s’il n’améliore pas massivement ses compétences de débatteur, Emmanuel Macron n’est assurément pas le meilleur candidat disponible pour faire barrage au Front national.

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