«L’Europe est-elle vraiment impuissante face à la fournaise australienne?»

«L’Europe est-elle vraiment impuissante face à la fournaise australienne?»

 

Attisés par des rafales d’une violence rare, les immenses brasiers qui ravagent depuis le mois d’octobre l’Australie donnent un avant-goût de la noria de calamités que le dérèglement climatique provoquera dans les décennies à venir. Les accalmies de ces derniers jours n’ont pas mis fin aux centaines de foyers, apparemment incontrôlables, qui reprendront de plus belle dès ce vendredi 10 janvier. Si ces incendies n’ont rien d’exceptionnel sur le continent le plus aride de la planète, leur force dévastatrice s’explique par des facteurs climatiques inédits (dipôle positif de l’océan Indien), les records de température (48,9ºC à Sydney le samedi 4 janvier) ainsi qu’une sécheresse persistante.

Un drame inévitable ?

Cette catastrophe écologique sans précédent semble traduire avant l’heure les prédictions les plus sombres du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Les colonnes ascendantes d’air chaud engendrées par ces gigantesques incendies créent des nuages d’orage dont la foudre provoque de nouveaux foyers ; leur propagation est facilitée par trois années consécutives de sécheresse. Ce cercle vicieux des pyrocumulus évoque, sans doute à une échelle infime, la thèse du franchissement des points de basculement (« tipping points ») du Giec (1). La boîte de Pandore est-elle définitivement ouverte ? Ce drame est-il inévitable ?

Climato-scepticisme à la Trump

Fervent défenseurs de l’industrie du charbon, les pouvoirs publics fédéraux australiens ont mené depuis des années une politique ultralibérale, laquelle a réduit quasiment à néant les politiques de conservation de la nature et de gestion forestière. Au demeurant, le climato-scepticisme du Premier ministre, Scott Morrison, n’a rien à envier à celui de Donald Trump. Destinée à redorer le blason de son parti, la surmédiatisation du déploiement militaire tardif n’a d’ailleurs pas convaincu les Australiens.

Une empreinte carbone de 5 %

L’ironie tient au fait que tant l’industrie minière que l’exportation du charbon vers la Chine et l’Inde ont largement contribué à la prospérité économique de l’Australie. Si l’on tient compte des émissions produites par la combustion du charbon australien en Asie, l’empreinte climatique de ce pays ne comptant que 25 millions d’habitants (0,3 % de la population mondiale) est de 5 % et non pas de 1,3 % comme l’a récemment affirmé Scott Morrison. L’argument avancé par ce dernier « too small to matter » ne tient assurément pas la route, d’autant plus que la science climatique se moque des frontières.

L’Europe doit être intransigeante

En droit international, rien n’empêche l’Australie de fournir le moindre effort dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Il s’agit là d’un choix souverain. Alors qu’elle négocie depuis juin 2018 avec l’Australie un accord de commerce international, destiné à accroître les échanges commerciaux entre les deux continents, l’Europe est-elle pour autant démunie face à la mauvaise volonté des autorités fédérales australiennes à prendre au sérieux la crise climatique ? Si la nouvelle Commission européenne se targue de vouloir atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, ne devrait-elle pas prendre la balle au bond et exiger, dans le cadre des négociations en cours, des engagements fermes en termes de transition énergétique ?

On le sait, les quatre derniers gouvernements australiens sont tombés sur ce sujet qui avive les polémiques. Mais les institutions de l’Union européenne (à la différence du Ceta, ce futur traité commercial relève d’une compétence exclusive de l’Union) doivent veiller à ce que les partenaires commerciaux respectent les valeurs promues par les traités fondateurs, parmi lesquelles l’on retrouve le développement durable et la lutte contre le réchauffement climatique. Il revient, dès lors, à notre ministre du Commerce international siégeant au Conseil des ministres de l’UE ainsi qu’aux eurodéputés qui devront in fine approuver l’accord commercial de veiller à ce que ces valeurs soient prises au sérieux. Il y va de la crédibilité de la nouvelle politique européenne du « Green Deal » récemment porté sur les fonts baptismaux de l’Union.

(1) IPPC, Special Report Global Warming of 1,5ºC , chapter 3 (2018) 83.

 

Un prix Nobel face au krach à venir ? Joseph Stiglitz. Par Thinkerview

Source :Thinkerview, Youtube, 25-09-2019

Source :Thinkerview, Youtube, 25-09-2019

https://www.les-crises.fr/un-prix-nobel-face-au-krach-a-venir-joseph-stiglitz-par-thinkerview/

Température mondiale : 2e mois de septembre le plus chaud. Par Johan Lorck

Source : Global Climat, Johan Lorck, 02-10-2019

Avec +0,632°C au-dessus de la moyenne 1981-2010, le mois de septembre 2019 se classe au 2e rang depuis 1948, date du début de l’archive NCEP-NCAR. L’année 2019 est pour le moment à la deuxième place derrière 2016.

Les réanalyses comme NCEP-NCAR intègrent de multiples observations dans un modèle permettant de suivre quasi quotidiennement l’évolution du climat. Les données sont donc immédiatement publiées, contrairement aux bilans mensuels des stations au sol. Les réanalyses permettent ainsi de se faire une idée des futures annonces des agences comme la NASA, la NOAA et le Met Office qui ne sont pas faites avant le milieu du mois suivant (en l’occurrence à la mi-octobre).

Le top 10 des mois de septembre les plus chauds

Avec +0,632°C au-dessus de la moyenne 1981-2010, le mois de septembre 2019 est le 2e plus chaud des annales NCEP-NCAR, derrière 2016 (+0,68°C). Depuis 1948, sur les cinq mois de septembre les plus chauds, on trouve dans dans l’ordre 2016, 2019, 2015, 2017 et 2013. L’anomalie de température mondiale est en hausse par rapport à août 2019 (+0,56°C).

Top 10 des mois de septembre les plus chauds depuis 1948. Anomalies par rapport à la moyenne 1981-2010. D’après NCEP-NCAR.

On peut voir ci-dessous l’évolution de la température mondiale en septembre avec une tendance de fond au réchauffement depuis 1948. La tendance est de +0,158°C par décennie depuis le début de l’archive, avec une accélération sur les 20 dernières années à +0,236°C/décennie.

Anomalies de température mondiale en septembre par rapport à la moyenne 1981-2010. D’après NCEP-NCAR.

2019 pour le moment la deuxième année la plus chaude des archives

Dans ce classement provisoire, les neuf premiers mois de 2019 sont comparés à des années pleines. 2019 devrait faire partie des trois années les plus chaudes et se positionne pour le moment à la deuxième place, juste devant 2017. Après un petit El Niño, des conditions neutres prévalent désormais dans le Pacifique.

Top 10 des années les plus chaudes depuis 1948. Anomalies par rapport à la moyenne 1981-2010. D’après NCEP-NCAR.

Les anomalies régionales en septembre 2019

La moyenne globale reste élevée malgré le refroidissement qui continue au niveau des Tropiques. Les anomalies positives se confirment dans l’Arctique, tandis que l’Antarctique renoue avec des valeurs inférieures à la normale.

Carte d’anomalies pour le mois de septembre 2019. D’après NCEP-NCAR.

+1,175°C en septembre 2019 par rapport à l’ère préindustrielle

On peut remonter plus loin dans le temps, en utilisant les archives de la NASA, et en retenant comme base la période 1880-1899 (représentative de la période préindustrielle). L’anomalie est de +1,175°C en septembre 2019, donc sous l’objectif le plus ambitieux de la COP 21 (+1,5°C).

Source : Global Climat, Johan Lorck, 02-10-2019

https://www.les-crises.fr/temperature-mondiale-2e-mois-de-septembre-le-plus-chaud-par-johan-lorck/

 

“ Selon le rapport du Giec, l’objectif d’1,5°C est possible sans les technologies controversées ”

Le rapport spécial du Giec se concentre sur l’objectif de limiter la hausse des températures à +1,5°C. Présenté le 8 octobre, son résumé a été validé lors d’une plénière à Incheon en Corée du Sud.

Interview, 08 octobre 2018, Agnès Sinaï pour Actu environnement

“ Selon le rapport du Giec, l’objectif d’1,5°C est possible sans les technologies controversées ” Henri Waisman
Coordinateur du chapitre 5 du Résumé à l’attention des décideurs du rapport du GIEC sur les 1,5°C et chercheur senior au sein du programme climat de l’IDDRI, en charge des activités sur les trajectoires de développement bas carbone à long-terme.

Actu-environnement : Les politiques en cours sont-elles compatibles avec une trajectoire à 1,5°C ?

Henri Waisman : L’objet de ce rapport est d’évaluer l’écart des scénarios actuels par rapport à l’objectif de stabiliser la hausse moyenne de la température à +1,5°C à l’horizon de la fin du siècle. Le Giec estime que l’évaluation des émissions telles qu’elles sont rapportées dans les contributions nationales dans leur volet atténuation nous amène à un scénario de 52 à 58 gigatonnes de CO2 à l’horizon 2030. La première conclusion est que cette trajectoire n’est pas cohérente avec l’objectif de 1,5°C, même avec des changements drastiques après 2030.

AE : Cela veut dire que les trajectoires d’émissions, même corrélées aux politiques climatiques nationales, mènent à des émissions excessives (overshoot) ?

HW : Sur la question de l’overshoot différents scénarios sont considérés. L’ensemble des scénarios pour aller à 1,5°C impliquent un point de passage plus faible en 2030 que les contributions nationales actuelles. Le niveau par lequel il faudrait passer tourne autour de 30 gigatonnes de CO2 plutôt que 52.

AE : Quels sont les principaux scénarios de réduction des émissions retenus ? Est-il possible d’atteindre les 1,5°C sans recourir à des solutions à émissions négatives ?

HW : Différents types de familles de scénarios s’appuient sur des solutions très différentes. Les BECCS permettent d’obtenir des émissions négatives mais posent question car il s’agit d’une technologie non expérimentée à grande échelle. Elles peuvent aussi causer une compétition sur l’usage des sols, avec des effets négatifs sur la production agricole si les BECCS sont déployées à grande échelle. Le présent rapport Global Warming of 1,5°C fait ressortir qu’une famille de scénarios est capable de réaliser l’objectif de 1,5°C sans recourir à cette technologie controversée. A condition de mener des actions ambitieuses à très court terme. En l’occurrence, il s’agit de réduire la demande d’énergie, ce qui est un enjeu fondamental, et de recourir à des solutions à séquestration de carbone par les puits forestiers dans une ampleur limitée. On a une combinaison de solutions pour réduire les émissions à court terme et moins dépendre des émissions négatives sur le long terme.

AE : S’agit-il de laisser les fossiles sous terre ?

HW : Le point d’entrée, c’est de construire des systèmes où on n’a plus besoin de ces énergies fossiles, par exemple dans le cadre de la production d’électricité. Il est sans équivoque qu’aller vers un scénario à 1,5°C demande une réduction extrêmement importante de la part des énergies fossiles dans le mix énergétique mais aussi de traiter les questions que cela pose pour les pays qui en dépendent le plus. Il s’agit de transformer les économies afin de transitionner vers des modèles qui dépendent moins de ces énergies.

AE : Les secteurs économiques sont-ils visés ? Quid des secteurs agricoles et des transports ?

HW : Le rapport développe des analyses détaillées sur l’ensemble des solutions. Le secteur des transports est particulièrement important car il repose presque entièrement sur des carburants à base de pétrole. Des mesures sont envisagées sur l’efficacité des véhicules, sur le report modal, mais aussi le changement de carburant, par exemple l’électrification du parc, le recours aux biocarburants, selon les spécificités des pays. Le rapport met en évidence l’ampleur de la transformation qui doit avoir lieu. A l’horizon 2020 les carburants à basse émission ne représentent que 5% environ de l’ensemble des carburants. Or les scénarios proposent de rehausser de 35% à 65% la part des carburants à basse émission à l’horizon 2050. Il y a une volonté de considérer l’ensemble de ces solutions dans leur contexte dans leur diversité, en fonction des contraintes.

AE : Y’a t-il aussi des mesures envisagées pour réduire la demande en transport, au-delà de la substitution d’un carburant par un autre ?

HW : De fait, plus on va agir sur la demande, sur les comportements, plus on va induire de l’efficacité. C’est une approche originale de ce rapport que de considérer les systèmes plutôt que les secteurs : systèmes énergétiques, systèmes de transports, systèmes agricoles, systèmes urbains. Parmi les points identifiés par le rapport, les changements des modes de planification de l’usage des sols et le développement urbain sont des déterminants fondamentaux pour suivre la trajectoire à 1,5°C. On parle de changement structurel, et non à la marge, de l’ensemble du fonctionnement de l’économie, avec un volet fondamental sur l’évolution des infrastructures, en particulier les infrastructures urbaines. Le chapitre sur les transformations systémiques comporte un long paragraphe qui discute explicitement de transitions rapides et de grande ampleur dans les systèmes énergétiques, dans les systèmes de transport, dans les infrastructures urbaines, dans l’usage des sols, dans les systèmes industriels. La question de l’efficacité s’inscrit au sein de la transformation d’un système et non pas indépendamment d’elle. Passer d’une approche sectorielle à une approche systémique pour faire évoluer les systèmes dans leur ensemble, voilà l’apport des nouveaux scénarios.

AE : En ce qui concerne l’évolution des modes de vie, le rapport fait-il des préconisations ?

HW : La question des modes de vie en général est un aspect fondamental au sein d’un système. Qui dit évolution urbaine dit évolution des modes de vie, des déplacements vers le centre ville, qui vont dépendre du réseau des transports en commun. C’est pourquoi grouper ensemble la question urbaine et la question des infrastructures a été un point crucial du rapport. Le changement systémique concerne aussi la question des modes de vie.

AE : Que dit le rapport sur la géo-ingéniérie ?

HW : A la différence des technologies d’émissions négatives qui cherchent à retirer du carbone de l’atmosphère, la géo-ingénierie cherche à agir sur le système climatique sans agir sur la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Elle n’est pas traitée dans le rapport, parce qu’en l’état actuel des recherches on n’est pas capable de quantifier les caractéristiques des solutions de géo-ingéniérie. De plus, de telles solutions ne prennent pas en considération d’autres effets de la concertation de carbone dans l’atmosphère comme l’acidification des océans. Les évaluations faites montrent qu’il est tout à fait possible d’aller vers 1,5°C sans recourir à ces technologies.

AE : Est-ce qu’on peut stabiliser la température globale à 1,5°C en tenant compte de l’équité ?

HW : Le rapport met l’équité au centre. Les scénarios à 1,5°C demandent à tous les pays de faire des efforts importants en termes de réduction de gaz à effet de serre. Ils invitent à mettre la question de l’équité au cœur de la question en fonction des réalités sociales de chaque pays. On vise un mix de politiques que les pays peuvent s’approprier de manière spécifique à chaque contexte. Par ailleurs la coopération internationale demeure la condition nécessaire, un critère critique pour les pays en développement et les régions les plus vulnérables. C’est l’objet du Dialogue de Talanoa qui va se dérouler en marge de la COP 24 d’avoir cette discussion collective sur l’équité des transitions.

AE : Comment s’est passée l’adoption du rapport ?

HW : Le présent rapport est accepté par tous les pays membres du Giec. Chaque ligne est passée par une approbation en plénière. Concrètement il y a un consensus sur le rapport et sur le résumé à l’attention des décideurs. Cette semaine tous les pays ont participé de façon intense et constructive. On se retrouve dans une salle avec des centaines de paires d’yeux qui regardent le même texte selon leur propre point de vue. L’exercice qui a été fait cette semaine a été d’essayer d’extraire les éléments pertinents pour la décision politique et de s’assurer que le rapport était équilibré. Les discussions n’ont pas altéré le contenu du rapport mais ont permis de clarifier certains points.

https://www.actu-environnement.com/ae/news/Giec-Il-est-possible-de-realiser-objectif-de-1-5-sans-recourir-a-des-technologies-controversees-32136.php4#xtor=ES-6