Alain Bihr

Alain Bihr, professeur émérite de sociologie, a été l’un des membres fondateurs et des rédacteurs de la revue A Contre-Courant. Auteur de nombreux ouvrages sur le socialisme, le mouvement ouvrier, la dynamique des inégalités et l’extrême droite, il a notamment publié : La Farce tranquille : normalisation à la française, Spartacus, 1986 ; Du Grand soir à l’alternative. Le mouvement ouvrier européen en crise, Éditions ouvrières, 1991 ; Déchiffrer les inégalités, Syros, 1995 (avec Roland Pfefferkorn) ; La préhistoire du capital,Editions Pages deux, 2006 ; La logique méconnue duCapital, Editions Pages deux, 2010 ; Les rapports sociaux de classe, Editions Pages deux, 2012 ; La novlangue néolibérale, Editions Pages deux et Syllepse, 2017. Et aussi, dans le numéro 2 des CahiersLes utopiques : « De l’internationalisation à la transnationalisation ».

http://www.lesutopiques.org


De et sur l’auteur :

Les « gilets jaunes » : ce n’est qu’un début…,les-gilets-jaunes-ce-nest-quun-debut/

Les « gilets jaunes » : un soulèvement populaire contre l’acte II de l’offensive néolibéraleles-gilets-jaunes-un-soulevement-populaire-contre-lacte-ii-de-loffensive-neoliberale/

Les « gilets jaunes » : pourquoi et comment en être ?les-gilets-jaunes-pourquoi-et-comment-en-etre/

1415-1763, le premier âge du capitalisme, tome 1, L’expansion européenne,

Trois notes de lecture :

« La mondialisation a permis de donner naissance au capitalisme »alain-bihr-la-mondialisation-a-permis-de-donner-naissance-au-capitalisme/

La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitalisteevidences-non-fondees-fausses-banalites-pour-un-morbide-cafe-du-commerce/

La logique méconnue du « Capital »sous-sa-forme-de-marchandise-la-valeur-opacifie-et-mystifie-la-realite-sociale/


1 Immanuel Wallerstein, Le mercantilisme et la consolidation de l’économie-monde européen 1600-1750,  Flammarion, 1985, page 149.

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Un « puceau de la pensée » élu dans « une hallucination collective » : le macronisme selon Emmanuel Todd

Un « puceau de la pensée », une formule adaptée pour cette sorte d’adolescent névrotique.
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L’intellectuel, dont la parole publique est devenue rare, a tenu le 3 octobre à Sciences Po une conférence d’analyse du macronisme. Pendant une heure et demie, le démographe a multiplié les flèches en direction d’Emmanuel Macron, de ses députés et de ses électeurs.

On avait perdu l’habitude d’entendre l’analyse d’Emmanuel Todd sur l’actualité politique. L’anthropologue et historien n’apparaît plus que de manière épisodique dans les médias : pour essuyer les plâtres de l’émission de Frédéric Taddéi sur Russia Today le 27 septembre, en fin de soirée dans l’Emission politique de France 2 un an auparavant, ou à l’occasion d’un entretien dans Marianne. Le 3 octobre, l’intellectuel qui a prédit l’effondrement de l’URSS et le printemps arabe a donné une conférence à Sciences Po, où il était l’invité de Critique de la raison européenne, l’association souverainiste de l’école de la rue Saint-Guillaume à Paris.

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 Critique de la Raison Européenne@CRE_SciencesPo
Le macronisme, on en mange tous les jours, mais sait-on vraiment ce qu’il y a dedans?

Et qui mieux qu’un « esprit triste » (dixit @EmmanuelMacron) pour en parler ?

« Qu’est-ce que le macronisme ? » – Emmanuel Todd

« Pour moi, la toile de fond du macronisme, c’est une certaine honte d’être Français »

En confiance dans un cadre propice, Emmanuel Todd s’est montré fidèle à lui-même : sur un ton badin et flegmatique, il a enchaîné les flèches contre la Macronie, sujet qui « ne l’intéresse pas du tout » mais auquel il a tout de même consacré plus d’une heure et demie (voir la vidéo ici). Ne reculant pas devant l’outrance, il a qualifié tour à tour Emmanuel Macron de « nain intellectuel » ou de « puceau de la pensée« . Mais il a aussi repris son costume d’analyste, livrant d’abord son regard sur la campagne présidentielle de l’an dernier, notamment sur les personnes « en extase » devant le candidat En Marche qui selon lui « racontait des trucs absolument pas intéressants avec un air de messie (…), le genre de machins qu’on apprenait à Sciences Po avant la grande crise de 2008« . Comment, alors, expliquer sa victoire ? Todd estime que « dans le contexte d’émergence du macronisme, il y a ce qu’il faut bien appeler une très grande médiocrité morale. Doit-on la situer dans l’ensemble du pays ou dans les classes moyennes ? La morale reposait sur des structures stables, anciennes et historiques – la culture catholique, la culture communiste, la culture socialiste, la culture nationale, gaulliste -, tout ça a explosé, on est dans un monde d’immoralité. Pour moi, la toile de fond du macronisme, c’est une certaine honte d’être Français ».

Les électeurs d’Emmanuel Macron, Todd les décrit comme « des gens des classes moyennes, ayant souvent une bonne éducation, qui se prennent pour autre chose que ce qu’ils sont, qui se pensent bons, qui se pensent intelligents, qui sont dans un état de lévitation psychique ». Reprenant les cartes électorales, dont il est un observateur attentif depuis ses ouvrages avec Hervé Le Bras, il analyse le vote Macron comme « la vieille carte socialiste avec des bastions catholiques supplémentaires qui ont sans doute quelque chose à voir avec le ralliement de Bayrou, et une plus grande visibilité des métropoles ».

« Chez les jeunes diplômés en perte de vitesse, la désignation d’une France d’en bas, fermée (…) peut s’analyser exactement dans les mêmes termes que la xénophobie anti-Arabes »

C’est d’ailleurs lorsqu’on l’interroge sur une des théories phares d’explication du vote macroniste que Todd se montre le plus percutant : le démographe réfute totalement l’idée des « deux France« , celle des métropoles mondialisées face à celle de la périphérie. « Ça ne peut être que fauxpuisque Le Pen et Macron ne rassemblent que 45% des électeurs. On n’est absolument pas dans une repolarisation de l’électorat ». Lui se refuse à voir l’électorat macroniste comme celui des gagnants de la mondialisation : « L’interprétation dominante, moralisatrice à sa manière, c’est que les gens qui votent Le Pen sont des losers (…), et que les gens, les jeunes en particulier, qui ont voté Macron, sont des winnersMais ça ne correspond pas du tout à l’évolution économique et socio-culturelle observée dans le monde occidental ». Pour Todd, « les catégories super macronistes de jeunes diplômés sont des catégories qui, par rapport à ce qu’étaient leurs aînés diplômés, sont en chute sociale. Ce sont des déclassés virtuels. Évidemment, leur taux de chômage est plus faible mais leurs conditions de travail, l’intérêt de leur travail n’est en rien comparable à celui des générations précédentes ».

Et c’est pourquoi, d’après Emmanuel Todd, le vote Macron des jeunes diplômés serait… « une réaction au déclassement« . Explication : « Vous avez les ouvriers français dont la peur du déclassement les amène à chercher quelqu’un en dessous : les Arabes, ou les étrangers. Chez les jeunes diplômés en perte de vitesse, dans leur inconscient absolu, finalement, la désignation d’une France d’en bas, fermée, en ancrage territorial, peut s’analyser exactement dans les mêmes termes que la xénophobie anti-Arabes. Simplement, là ce sont les prolos français qui sont pris pour cible par les déclassés d’en haut ». Le macronisme serait donc le produit de « l’effondrement moral des classes moyennes » françaises, conclut Emmanuel Todd.

« Macron a inventé l’irrealpolitik, une politique extérieure toute de verbe qui n’a plus aucun rapport avec la réalité du monde »

L’intellectuel a également pointé son viseur sur les députés LREM : « Une Assemblée recrutée sur CV dont l’absence de convictions idéologiques générale ne peut être que remarquable« , « à l’intersection de la désintégration politique et de l’effondrement moral de la société« . Puis, revenant sur leur leader, il en a fustigé la politique étrangère. « Macron a inventé l’irrealpolitik, une politique extérieure toute de verbe qui n’a plus aucun rapport avec la réalité du monde, où l’on s’envoie des grandes claques dans le dos« , persifle-t-il, fustigeant un « problème d’insuffisance intellectuelle et de manque de formation« , « une incompréhension préoccupante par rapport à ce qui se passe dans le monde anglo-américain« . En effet, Todd estime que « le virage souverainiste, protectionniste et national » ayant démarré aux Etats-Unis et en Angleterre est inéluctable, et qu’il ne servirait à rien de s’y opposer comme le fait le chef de l’Etat.

La conclusion est extrêmement sombre, tout comme le ton de la conférence. Le macronisme ? « Un moment d’hallucination collective des classes moyennes qui se sont racontées qu’un type jeune allait tout d’un coup mettre la France en lévitation« . La France ? « En grand état de risque, parce que ses classes moyennes sont assez méprisables moralement en ce moment, mais aussi parce que les gens qui sont aux commandes ne sont juste pas au niveau en termes de perception de l’Histoire« . Quant à la popularité en chute libre du chef de l’Etat, Emmanuel Todd ne se montre pas plus optimiste : « Si on unifie l’UMPS et qu’on l’appelle Macron, on obtient toujours la même chose. Macron est tout simplement en train de tomber dans la trappe où tous les autres sont tombés. Sauf que maintenant, revitaliser la comédie gauche-droite, ça va poser un problème ». En bref, les deux hommes partagent un prénom, et c’est à peu près tout.

« Le programme de Macron est mort » : le média américain, National Review, tue le Macronisme

Emmanuel Macron, Président de la France

(Un édito du média américain, The National Review)

Macron ne fait plus l’unanimité. Si en France, nombreux sont celles et ceux qui s’attaquent sévèrement à sa politique, dans la presse internationale la réaction est la même. Pour beaucoup, Emmanuel Macron a complètement raté son quinquennat et ses chances de briguer un second mandat sont mortes.

C’est du moins l’avis du journaliste américain Michael Brendan Doughtery, éditorialiste au journal The National Review créé en 1955 et basé à New York. Dans un édito publié ce 23 avril et intitulé : « l’échec de Macron est de mauvais augure pour la France », il n’a pas mâché ses mots.

« Un fonctionnaire communiste du temps de la Guerre Froide »

Pour le journaliste, Macron a perdu le contrôle du pays. « (…) On voit que le grand espoir des centristes européens, Emmanuel Macron, semble avoir perdu le contrôle de son pays », note-t-il. Analysant les interminables discours de Macron prononcé depuis son investiture, Michael Brendan Doughetery n’hésite pas à comparer le président français à un « fonctionnaire communiste du temps de la Guerre Froide ».

Parlant du programme politique de Macron, il écrit : « le programme entier de Macron est mort, sauf sur un seul point : la privatisation. Les Américains ne devraient-ils pas être excités à l’idée que la privatisation arrive en France ? Vu le parcours de la France en matière de privatisation, probablement pas ».

« Mélenchon, Corbyn et Sanders »

Et d’ajouter : « quand les politiciens français parlent de privatiser les biens de l’Etat, le résultat n’est presque jamais la création d’un marché compétitif qui augmente la qualité des services et baisse leurs prix. Au contraire, le résultat est de donner à des amis qui sortent des grandes écoles (le petit club de l’élite parisienne) la permission de tirer profit des biens de l’Etat avec la promesse implicite que le contribuable va mettre la main à la poche quand l’entreprise ne marche plus ».

Selon le journaliste, l’échec de Macron est un coup dur pour les partis du centre et centre-droite qui veulent raviver le projet Européen. Dans son analyse, il estime que l’échec de Macron pourrait baliser la voie à des forces d’extrême-gauche. « Dans l’échec de Macron, je vois venir : Mélenchon en France, Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne et Bernie Sanders aux Etats-Unis », conclut-il.

Pour lire l’édito dans sa version originale en anglais, cliquez ici : The Nationale Review

Privatisations : quel bilan pour les épargnants français, 20 ans après ?

Bourse de Paris, CAC 40
© kovalenkovpetr – Fotolia.com

Investir dans la FDJ, Aéroports de Paris ou Engie, ça vous tente ? Le projet de loi Pacte prévoit d’importantes cessions d’actifs publics pour ces trois sociétés. Une première depuis l’introduction en bourse d’EDF et GDF, au cœur des années 2000 ! Bilan des privatisations passées, pour les épargnants ? Tout en contraste…

Un couple de personnes âgées, sans aucune connaissance ni intérêt pour la chose financière, fait l’inventaire de son patrimoine avec ses enfants. Dans le lot, surprise : un Plan d’épargne en actions (PEA), pour quelques milliers d’euros. Les titres ? EDF, Engie, Technicolor (ex-Thomson Multimedia), Orange, etc. Bref : le couple de seniors avait accepté à l’époque d’acheter quelques actions lors des grandes privatisations des années 90 et 2000. Bilan, pour ce couple qui n’a jamais réalisé d’arbitrage ni jamais réinvesti de dividendes : une poche actions (le compte-titres du PEA) en négatif, plus de 20 ans plus tard… Une perte financière à peine compensée par les dividendes accumulés dans le compte espèces de ce même PEA !

« J’ai pris le bouillon de la bulle internet »

Une mauvaise expérience qui trouve son écho sur notre forum, où les membres ont été invités à évoquer leurs souvenirs. « J’ai souscrit à la privatisation de Thomson et ce fut une de mes pires décisions. Pour celle de France Télécom, j’ai vécu l’envolée du cours jusqu’à des niveaux presque stratosphériques : heureusement j’ai su me contenter du  »presque ». » Un autre membre du forum, répondant à ce dernier : « Pour France Télécom, je ne me suis pas contenté du  »presque » et j’ai pris le bouillon de la bulle internet. C’était mes premiers pas en bourse. Finalement l’opération a été blanche car, heureusement, France Telecom servait de bons dividendes. » Quelques membres ont tout de même des souvenirs plus agréables. Du très bon : « J’ai participé à toutes les privatisations et revendu assez rapidement… toujours avec une plus-value. » Du modéré : « Je n’ai pas le souvenir de pertes, mais de gros gains non plus. »

Les grandes privatisations des années 1980-2000

  • 1986-1988 : le gouvernement Chirac – avec Edouard Balladur à Bercy – privatise en partie Saint-GobainTF1Société Générale, Suez, CCF, Matra ou encore la Caisse nationale de Crédit Agricole.
  • 1988-1993 : suite à la réélection de François Mitterrand, le gouvernement décide de céder des actifs d’Elf-Aquitaine ou encore de Renault.
  • 1993-1997 : les gouvernements Balladur puis Juppé se désengagent quasi totalement de Total et Elf-Aquitaine, et procèdent à des cessions d’actifs de BNPRhône-Poulenc, AGF, Seita, Péchiney, Renault…
  • 1997-2002 : le gouvernement Jospin procède à des privations partielles, parmi lesquelles France TélécomThomson-CSFAir FranceCICCrédit lyonnais, Gan, CNP…
  • 2002-2005 : les gouvernements Raffarin puis de Villepin cèdent de nouvelles participations, notamment dans les sociétés d’autoroutes, mais lancent surtout l’ouverture du capital d’EDF et GDF.

Des ventes massives… marquées par certains abus

Des entreprises aujourd’hui florissantes, d’autres un temps à l’agonie. Difficile de faire un panorama homogène de ces vagues de cessions d’actifs, y compris pour les particuliers qui ont misé sur ces sociétés. « En termes de chiffres de ventes, ces privatisations ont évidemment été un succès ! En particulier pour certaines marques emblématiques comme EDF ou France Télécom », positive Charles-Henri d’Auvigny, président de la F2iC (1). « Cela a permis à certains de prendre goût à l’actionnariat. » L’action EDF a ainsi été souscrite par près de 5 millions de Français ! Ce qui a clairement aidé à dénombrer plus de 7 millions de PEA au milieu des années 2000.

« Du point de vue des épargnants, on peut parler de déception, voire parfois de spoliation »

« Du point de vue de l’intérêt général, les vagues de privatisations des années 1990-2000 furent finalement un échec puisque le nombre d’actionnaires particuliers en France a d’abord cru puis fortement régressé », juge avec le recul Pierre-Henri Leroy, président du cabinet Proxinvest, qui pointe de graves abus dans la commercialisation des actifs de l’Etat auprès des particuliers : « Du point de vue de ces personnes, on peut parler de déception, voire parfois de spoliation. Du fait d’un grave déficit de bonne gouvernance et de régulation, l’intérêt des actionnaires minoritaires a été largement trahi au profit des émetteurs et banquiers. Du point de vue des banquiers, en revanche, il y a eu le bénéfice à court terme de fortes commissions de placement, puis les droits de garde et de trop grasses commissions de gestion. »

En off, plusieurs interlocuteurs, y compris d’anciens banquiers, nous ont confirmé des abus dans la commercialisation des anciens actifs d’Etat. Vente à des clients bancaires nullement au fait des risques, ni véritablement intéressés par la bourse. Réservation d’actions, au prétexte d’une bonne affaire, dans des conditions douteuses. Pierre-Henri Leroy, de Proxinvest, ne remet pas en cause l’intérêt de privatiser. C’est la « méthode » qu’il juge « douteuse » pour ces « opérations de vente massives » : « Le déroulé a donc été le même pour toutes ces grandes privatisations, comme pour le placement d’actifs symboliques comme Eurotunnel : une grosse opération ponctuelle, pour de grosses commissions dans les réseaux pour les banquiers, une grande négligence sur le  »service après-vente », la qualité de l’information et la gouvernance des sociétés privatisées. »

Le cours de quelques actions emblématiques

  • EDF : 29 € lors de l’émission en novembre 2005, 79 € en novembre 2008, 12 € en ce début avril
  • Thomson (devenue Technicolor) : 300 € en avril 2001, 160 € en avril 2005, 25 € en septembre 2008, 1 € début avril 2019
  • France Telecom (devenue Orange) : 27 € en octobre 1997, 185 € en mars 2000, 14 € début avril 2019
  • BNP : 17 € en octobre 1993, 88 € en mai 2008, 44 € début avril 2019
  • Renault : 28 € en novembre 1994, 118 € en juillet 2008, 11 € en mars 2009, 62 € début avril 2019
  • Total : 3 € en janvier 1989, 32 € en janvier 2000, 50 € en avril 2019

Source : Euronext. Prix arrondis. Cotation brute, hors dividendes.

« Il n’y a pas de grands perdants »

« On se souvient plus des échecs », reconnaît Philippe Crevel, économiste et directeur du Cercle de l’épargne, « mais la majorité de ces opérations ont été rentables pour les épargnants », juge-t-il, en citant Renault parmi les exemples de placements rentables pour les premiers investisseurs. « Il n’y a pas eu de grands perdants ! » appuie Charles-Henri d’Auvigny, de la F2iC. « Les cours de certaines entreprises privatisées ont effectivement été très volatils. Mais les investisseurs ont perçu des dividendes ! Chaque année ! Si l’on compare avec le Livret A… »

Comment tirer les leçons du passé ?

Investir dans les titres vendus par l’Etat n’est donc pas nécessairement une mauvaise opération. Encore faut-il connaître les rudiments de la bourse : comprendre les risques, diversifier, savoir réinvestir ses dividendes… « Les banques sont rarement à l’aise avec les titres vifs », affirme Charles-Henri d’Auvigny, président de la F2iC. « C’est trop de travail pour les conseillers bancaires : c’est compliqué et ça coûte cher… Elles ne privilégient pas l’investissement en actions, alors qu’elles le devraient, parce que leurs réseaux ne sont pas au point sur le conseil boursier. »

Les actions, pour les banques ? « C’est compliqué et ça coûte cher »

Peu à l’aise avec la bourse, les banquiers s’y intéressent donc quand il y a une grosse opération, avec d’importants objectifs commerciaux. La vague de privatisations de la loi Pacte, qui doit permettre de « relancer l’actionnariat populaire », va-t-elle donner lieu aux mêmes abus qu’il y a 20 ans ? Sollicitée, l’Autorité des marchés financiers (AMF) n’a pas donné suite. « Certes, depuis cette époque, il y a eu un resserrement de la réglementation sur les méthodes de commercialisation et de gestion collective », reconnaît Pierre-Henri Leroy, de Proxinvest. Désormais les banquiers sont censés se pencher sur la capacité d’un client à prendre des risques, de façon bien plus encadrée, et le devoir de conseil a été renforcé.

« Mais la régression du nombre d’actionnaires et d’analystes financiers confirme que l’Etat français a préféré et préfère une économie de grandes banques et de dirigeants protégés par le droit de vote double [dérogation au principe 1 action 1 voix, pour certains actionnaires dont l’Etat, dans certaines grandes sociétés, NDLR] à une économie de marchés vivants et équitables. » Pierre-Henri Leroy milite ainsi pour une vente « au fil de l’eau », de façon discrète et échelonnée, via l’Agence des participations d’Etat « au prix du marché » : « Tout le monde saurait qu’une cession d’actifs est en cours, sans en faire une grande opération politique. » Message envoyé à Bercy…

En savoir plus sur https://www.cbanque.com/bourse/actualites/73399/privatisations-quel-bilan-pour-les-epargnants-francais-20-ans-apres#4YDKfoAjIFiGXUjq.99

Services publics : un rapport préconise une sous-traitance généralisée au profit du privé

PAR OLIVIER PETITJEAN 3 AVRIL 2019

Réaliser « jusqu’à 25 milliards d’euros d’économies pour les dépenses publiques » : c’est la proposition « choc » d’un rapport de « contribution au grand débat national » remis le 27 mars, au ministre de l’Action et des comptes publics, Gérard Darmanin. Ce rapport, rédigé par Olivier Duha, PDG de l’entreprise Webhelp spécialisée dans la relation client, et avec le soutien d’un cabinet de lobbying, soulève d’importantes interrogations sur l’avenir de la fonction publique. Pour réaliser ces mirifiques économies, il y est proposé d’explorer « une piste majeure » et « sous-exploitée » : une « externalisation » généralisée des services publics. Autrement dit, la sous-traitance à des entreprises privées de missions jusqu’ici accomplies dans les ministères et les administrations qui en dépendent.

Il ne s’agit plus seulement de la privatisation de la fourniture de services publics locaux comme l’approvisionnement en eau, la collecte et le recyclage des déchets, ou la restauration dans les cantines scolaires, telle qu’on la connaît depuis des décennies en France. Le projet vise à confier au secteur privé des tâches administratives de base jusqu’ici réservées aux agents publics, notamment ce qui concerne le lien aux usagers, ainsi que certaines activités jugées annexes comme le gardiennage ou le nettoyage.

À qui profitera la sous-traitance ?

Dans le contexte du mouvement des Gilets jaunes et du Grand débat national, la proposition pourrait séduire : des services publics moins coûteux, mais autant – voire plus – efficaces, que demander de plus ? Les auteurs du rapport promettent des économies mirobolantes, pas moins de 25 milliards d’euros peut-être, grâce aux vertus de la « concurrence ». En réalité, ce type de marché est fortement oligopolistique, c’est-à-dire dominé par un petit nombre de firmes en position de force dans leurs négociations avec l’État. Les économies annoncées n’ont qu’une seule origine : la réduction drastique du nombre d’emplois concernés, et des salaires plus bas que ceux des fonctionnaires. Pas sûr que cela contribue à améliorer la qualité du service rendu.

La France ne manque pas de « champions » dans le secteur des services informatiques et de la sous-traitance qui pourraient profiter à plein de ces nouveaux marchés : des groupes issus du secteur des cantines scolaires qui se sont ensuite diversifiées comme Sodexo ou Elior, des firmes de services informatiques comme Atos ou Sopra Steria, ou encore des spécialistes des centres d’appel comme Teleperformance ou… Webhelp, la société que dirige le rédacteur du rapport [1].

Au Royaume-Uni, des externalisations catastrophiques

Autrement dit, ce rapport prônant l’externalisation a été rédigé par le dirigeant d’une entreprise appelée à profiter directement de cette même externalisation. Pour rédiger son rapport, Olivier Duha s’est assuré le soutien du cabinet de lobbying Altermind, fondé par l’homme d’affaires et publiciste libéral Mathieu Laine, réputé proche d’Emmanuel Macron. Selon le Canard enchaîné, il s’était vanté en 2017 d’avoir convaincu ce dernier de mettre en oeuvre rapidement la suppression de l’ISF.

Cette politique d’externalisation des services publics a déjà été appliquée à grande échelle dans un pays : la Grande-Bretagne. De nombreuses firmes françaises comme Atos ou Sodexo en ont largement profité, qu’il s’agisse de gestion des aides sociales, de prison et de services de probation, ou d’autres tâches administratives. Mais cette politique de sous-traitance tous azimuts au secteur privé s’est accompagnée de nombreux scandales, en matière d’exclusion des plus vulnérables, de gestion chaotique de prison privatisée, d’accompagnement problématique des demandeurs d’asile (voir aussi l’analyse du politologue britannique Colin Crouch). Dans de nombreux cas, les contrats de sous-traitance se sont révélés plus coûteux à l’usage pour les finances publiques.

Quand le gouvernement se fait dicter sa politique par les lobbies

Reste à voir dans quelle mesure le gouvernement donnera suite aux propositions du rapport. Il y a cependant de quoi être troublé : le gouvernement demande directement aux entreprises et à leurs lobbys de lui suggérer sa politique sur les dossiers mêmes dont elles cherchent à profiter. Une démarche dans la droite ligne du comité « Action publique 2022 » mis en place par le gouvernement actuel pour réfléchir à la transformation de l’État, et qui accorde une large place à des consultants, entrepreneurs et avocats d’affaires susceptibles de profiter de son démantèlement [2].

Il y a quelques semaines, le Défenseur des droits Jacques Toubon mettait en garde dans son rapport d’activité 2018 sur les conséquences humaines des politiques de privatisation. Il déplorait ainsi « l’évanescence croissante des services publics », entre dématérialisation et privatisation, et ses effets « sur les personnes pour lesquelles ils constituent souvent le principal recours ». Sur ce point comme sur d’autres, on peut craindre qu’il ne soit pas entendu.

Notes

[1Voir le communiqué de presse présentant le rapport.

[2Lire les analyses de Mediapart ici et .

Marcel Gauchet, historien : «Macron a échoué sur tout», par Joëlle Meskens

Source : Le Soir, Joëlle Meskens, 25-12-2018

 

De notre envoyée permanente

Marcel Gauchet est historien et philosophe français, rédacteur en chef de la revue Le Débat. Pour lui, la crise des gilets jaunes reflète une énorme déception après l’élection d’Emmanuel Macron.

Le gouvernement a cédé aux gilets jaunes. La crise est finie ?

Je crains que les mesures prises ne soient que des pansements. Beaucoup ont parlé d’une colère. Mais c’est surtout une demande à l’égard du pouvoir qui s’est exprimée. Les gilets jaunes ont dit : « Améliorez notre sort. » Mais comment fait-on ? On peut augmenter les salaires, mais au-delà ? Qu’en est-il de la division internationale du travail ? Du déclassement ? De ce point de vue, il n’y a aucune issue. L’incompréhension s’est installée entre des parties entières de la société qui ne parlent plus le même langage. Ce n’est plus une fracture sociale mais une fracture morale.

Vous êtes inquiet ?

Oui, sur la capacité de la France à trouver une réponse politique. Il n’y a plus de consensus possible. Le gouvernement d’Emmanuel Macron est durablement affecté. Mais il n’y a pas d’alternative possible. On est dans l’impasse. Le pays est devenu ingouvernable.

Voilà déjà trente ans que vous étudiez les fractures françaises. Pourquoi est-ce aujourd’hui que cela explose ?

Au départ, il y a une cause : la projection des fractures globales liées à la mondialisation sur le territoire. Des régions entières, frappées par la désindustrialisation, sont sinistrées. Tout cela s’est aggravé depuis trente ans. Macron a été élu à cause de la décomposition du système politique déjà engendrée par ce phénomène profond. Il a donné une expression au phénomène du discrédit des partis politiques. Mais la déception est énorme.

Quelle en est la cause ?

Macron s’est fait élire en promettant d’écouter la société. Mais il a fait exactement le contraire ! Macron a seulement pensé qu’il avait un déficit de crédibilité, alors il a voulu « faire » président. Mais il fallait en même temps continuer une politique plus délibérative, tournée vers l’écoute des mécontentements et des frustrations.

Il a fait des choses…

Ce gouvernement a légiféré à une vitesse folle. Mais à l’arrivée, les gens se sont dit : cela n’a rien à voir avec ce que l’on attendait. Le gouvernement est dans les contradictions permanentes. Les réformes s’entrechoquent, mais aussi se contredisent. C’est une politique incompréhensible. Et les technocrates ne sont pas capables de l’expliquer.

Les Français n’attendent-ils pas trop du président ? Macron lui-même avait dit en campagne qu’il fallait une sorte de roi…

Mais il s’est trompé sur ce que l’on attendait d’un roi. Un roi, ce n’est pas un manager, pas un patron de start-up qui secoue ses employés pour qu’ils travaillent dix-huit heures par jour pour que les Français, par effet d’entraînement, deviennent tous milliardaires ! Dans la tradition française, un roi, c’est un arbitre. Quelqu’un qui est là pour contraindre les gouvernants à écouter les gouvernés. Quand les gens accusent Macron d’être le président des riches, ils lui reprochent surtout de ne pas être l’arbitre entre les riches et les pauvres.

La claque qu’il a reçue peut lui donner la sagesse qui lui a manqué

dans l’exercice du pouvoir ?

Elle pourrait. Elle devrait. Il faut qu’il fasse à l’égard de lui-même la disruption qu’il voulait faire pour les autres. Ce n’est pas exclu, il est jeune, plastique, pas enfermé dans des routines de pouvoir. C’est ça qu’il faudrait : un appel à Macron pour changer.

Est-ce que ce n’est pas pour lui

l’opportunité de faire les réformes

de gauche qu’il avait promises

après un début de mandat à droite ?

Il n’en a pas les moyens ! L’idée qu’en un an et demi, on peut réformer la France et ensuite redistribuer les fruits de la croissance, c’est du roman rose. Les problèmes de ce pays sont si profonds qu’ils ne peuvent pas être résolus si vite. Vous ne réformez pas l’économie, les institutions, l’école, l’hôpital en si peu de temps ! Sa promesse était démesurée. Le vrai problème de fond, c’est le cadre étroit dans lequel il inscrit son action. Sarkozy, Hollande et Macron ont tous mené une politique de l’offre, constituée autour de l’adhésion au cadre européen. Mais le projet de changer l’Europe tout en redonnant à l’économie française son dynamisme et sa compétitivité perdue, c’est une folie. Tant que l’on est dans ce schéma, toutes les politiques françaises sont vouées à l’échec.

Pourquoi ?

Parce que l’euro est surévalué par rapport aux capacités productives. Alors l’appareil productif s’enfonce inexorablement. Un abîme sépare l’économie française de l’économie allemande et même de l’économie du Nord de l’Italie. Le pari économique est intenable. Et l’idée d’une refondation de l’Europe dans un sens qui plairait aux Français est aussi une fiction. Personne n’en veut. Macron a échoué sur tout. Le premier échec date de l’été 2017, avec la négociation sur le travail détaché. Si Macron avait réussi à arracher aux Européens une réforme significative, il aurait marqué un point décisif. Mais il n’a obtenu que des micro-aménagements qui n’entreront en vigueur qu’en 2022.

En laissant filer le déficit,

Macron a perdu ce qu’il lui restait

de crédit en Europe ?

Macron a eu un succès d’estime, mais pas de capacité d’entraînement. Mais paradoxalement sa faiblesse pourra peut-être faire bouger les choses. Le fait que la France fasse peur aux Européens peut être une meilleure arme que sa bonne volonté. Car qu’arriverait-il s’il y avait un risque de Frexit ? Qu’est-ce qu’il resterait de l’Europe ? Si les autres Européens ont soudain très peur de ce qui se passe en France, peut-être que Macron obtiendra des concessions. Les autres Européens n’ont pas plus envie que nous d’un scénario à l’italienne, avec une alliance Mélenchon-Le Pen. Il n’est pas exclu que l’Europe évolue sous la pression d’un danger.

Le danger populiste est réel

en France ?

Il y a une impasse française. Je ne vois pas de gouvernement dans le système politique classique qui puisse assumer. C’est la conclusion un peu triste et désespérée à laquelle j’arrive. Mais les populistes ne peuvent pas gouverner non plus. Les gens ne sont pas fous. Ils votent pour Marine Le Pen mais ils ne croient pas qu’elle puisse gouverner. C’est une force de contestation, pas d’alternative. Comme Mélenchon.

Les gilets jaunes demandent

un renouveau démocratique,

notamment via le référendum

d’initiative citoyenne…

Cette demande est compréhensible. C’est le mouvement d’individualisation de la société qui conduit à une demande démocratique exacerbée. Chacun veut se faire entendre pour son compte. Mais c’est une demande à laquelle il est très difficile de répondre parce que c’est une demande d’écoute individuelle. Il y aurait autant de référendums possibles que de citoyens.

Une démocratie plus directe, ce serait un danger ? Le système suisse est-il forcément mauvais ?

Non. Le système helvétique, le plus ancien, repose sur une tradition particulière. C’est un pays fédéral. Comme beaucoup de choses sont décidées par les cantons, il y a un besoin de cadre national. En France, ce ne serait pas un instrument adapté à la tradition politique. Les perdants n’admettent jamais leur défaite. Regardez ce qui s’est passé avec le référendum de 2005 sur la Constitution européenne. Dans une démocratie, je considère qu’il y a deux Constitutions : la Constitution écrite et la Constitution non écrite, qui repose sur l’intelligence et la sagesse des gouvernants. Ce n’est pas au peuple de dire ce qu’il veut quand il a désigné des gouvernants. C’est aux gouvernants de comprendre les attentes des gouvernés et d’en tenir compte pour les traiter politiquement. Un gouvernement décide, mais il doit organiser la discussion dans la société.

Le grand débat national, à partir de janvier, sera-t-il cette opportunité ?

J’ai des craintes car d’abord c’est une concession. On dit aux gilets jaunes, vous n’êtes pas contents, alors on va vous donner un débat. Mais ça va être le défouloir. Normalement, le gouvernement fait des propositions qui sont discutées au parlement. Mais dans ce parlement, on ne discute de rien.

Il y a quand même un motif d’espoir dans cette crise ?

J’en ai un petit. Macron a réussi parce qu’il a proposé une issue à quelque chose qui était une vraie fatigue de la société française devant ses propres blocages. Tout le monde en avait marre des réformes impossibles. On peut penser que ça va être un réveil sur la nécessité pour les Français d’un diagnostic lucide sur leur situation réelle. Qu’ils voient enfin tout ce qui ne va pas.

Source : Le Soir, Joëlle Meskens, 25-12-2018

« La transition agricole viendra des néo-paysans »

23 février 2019 / Entretien avec Virginie Raynal

Ce samedi 23 février s’ouvre à Paris le Salon international de l’agriculture, la vitrine du modèle industriel. Pourtant, il existe d’autres façons de cultiver la terre et d’élever des animaux, explique Virginie Raynal, paysanne dans l’Aubrac. Ces formes alternatives ne demandent qu’à croître et à inventer un nouveau rapport à la société et à l’alimentation.

SPÉCIAL SALON DE L’AGRICULTURE — À l’occasion du Salon international de l’agriculture, la vitrine des « puissants » du secteur, Reporterre a choisi de mettre en avant les « petits », ceux qui bousculent les codes du milieu. Avant de mettre les pieds dans les champs la semaine prochaine, nous faisons le point, ce samedi, sur le développement des agricultures alternatives, avec une agricultrice observatrice et participante de ce mouvement.


Virginie Raynal est une maraîchère en phase finale d’installation dans l’Aubrac. Elle est administratrice au bureau de la Fadear, la Fédération des associations pour le développement de l’emploi agricole et rural.

Reporterre — Que pensez-vous du Salon de l’agriculture ?

Virginie Raynal — Ce salon reste celui de l’agriculture industrielle. Nous, paysans porteurs d’une alternative pour la société, on s’y sent minoritaires. Mais, on a à cœur d’utiliser quand même cet espace pour sensibiliser le grand public et échanger avec les acteurs du monde agricole. Donc, la semaine prochaine, on sera présent pour parler de la politique agricole commune de l’Union européenne et du fait que ce doit aussi être une politique alimentaire. On va évoquer l’accueil des nouveaux paysans dans le monde agricole, discuter des questions de transmission des fermes.


L’agriculture paysanne, les agricultures alternatives au système industriel se développent-elles vraiment, ou est-ce juste qu’on en parle plus qu’avant ?

L’indicateur principal est la demande. On n’arrive pas à y faire face. Le nombre de personnes que l’on accompagne dans leur projet agricole est en croissance constante. Dans les départements où nous sommes présents, les équipes sont sollicitées par de plus en plus d’acteurs différents. Ce sont à la fois des porteurs de projet qui veulent s’installer comme agriculteurs ; des paysans qui veulent changer leurs pratiques et s’associer à des dynamiques innovantes — comme les semences paysannes ou les démarches d’installation collective ; des collectivités et territoires qui nous sollicitent, par exemple quand ils veulent approvisionner la restauration collective avec des aliments produits localement. On devient des acteurs au même titre que les chambres d’agriculture ou les groupements d’agriculture biologique, on nous invite à la table, nous, organisations de développement d’une autre agriculture, parce qu’on apporte de l’innovation.


Depuis la création de la Fadear, mesurez-vous une évolution ?

On existe depuis 1984. À l’époque, c’était l’unique organisation à rassembler des paysans de la France entière qui se questionnaient sur le système agricole et l’industrialisation de l’agriculture. Il n’y avait alors qu’un seul syndicat et qu’une seule voix pour l’agriculture [c’est-à-dire, le syndicat agricole majoritaire, tenant d’une agriculture productiviste, la FNSEA]. Il y avait un besoin de réflexion et de recherche sur comment réinventer une agriculture avec pour valeurs des fermes à taille humaine, l’autonomie, la répartition des terres plutôt que l’accaparement, etc. Une ferme n’est pas seulement un moyen de produire et gagner de l’argent ; elle a une place dans son village et dans la société et elle a pour fonction de nourrir. On est désormais présents dans plus de 65 départements, avec encore des demandes de création dans d’autres, qui émergent localement de la part des paysans.

En une trentaine d’années, ce qui a évolué, c’est la problématique du renouvellement des générations. Il y a actuellement environ 500.000 exploitants agricoles, mais ça diminue de manière drastique. Beaucoup de paysans n’ont pas de successeurs. Ou alors, leurs enfants partent faire des études avant d’envisager de reprendre la ferme et puis finalement ne la reprennent pas. De ce bouleversement est apparue la question de l’installation de personnes non issues du milieu agricole. Or, parmi ce nouveau public, il y a beaucoup de personnes qui arrivent avec une aspiration environnementale ou sociétale. Ils veulent s’inscrire dans un tissu rural riche, participer à la vie du territoire et sur lequel ils s’installent, faire de la pédagogie… En installant ces gens qui ont une autre vision de l’agriculture, on facilite la transition agricole. C’est d’ailleurs humainement plus simple pour eux de remettre en question le modèle agricole parce qu’ils n’ont pas le poids de l’histoire de leur famille sur la ferme.


Quelles innovations apporte cette agriculture alternative, paysanne ?

On travaille beaucoup sur les innovations sociales. Les formes d’installation collective sont plus fréquentes qu’avant. Les gens recherchent une ferme avec un lieu de vie où plusieurs foyers peuvent vivre ensemble, avoir une complémentarité des productions, et avoir une qualité de vie car à plusieurs sur une ferme, on peut se relayer. Certains, aussi, s’installent en agriculture mais pas sous le statut agricole, notamment parce qu’ils veulent rester dans un collectif associatif ou une coopérative d’activité. Il y a beaucoup de réflexions sur la forme juridique que peut prendre une ferme. On explore aussi la possibilité de faire une installation pour dix ans, et d’ensuite transmettre l’activité à quelqu’un d’autre. Donc, la ferme perdure, mais celui qui y travaille va peut-être faire autre chose après ou a peut-être fait autre chose avant. Et puis, ils innovent en créant des passerelles entre l’agriculture et la culture ou le social, notamment en pratiquant l’accueil à la ferme.

Les onze néo-paysans de la ferme de la Tournerie.

Cela correspond à une évolution du profil des paysans. On a la chance d’observer dans nos réseaux une vraie transformation sociale, sans doute parce qu’il y a la liberté de l’exprimer. Alors que dans le circuit classique de l’installation, on accompagne moins les gens à aboutir selon leur imagination.


Certains deviennent un peu des paysans-chercheurs, mènent des expérimentations. Vous observez cela ?

Oui, en tout cas, le fait de créer des groupes de travail sur un territoire, pour réaliser des essais sur un sujet agronomique, c’est plus fréquent, plus assumé et plus communiqué qu’avant. Par exemple dans le maraîchage, il y a beaucoup d’essais autour du travail — ou pas — du sol.

Chez moi, un groupe de paysans et de chercheurs travaille sur la flore des prairies. On est dans un secteur où les prairies sont encore naturelles. Ils se demandent comment la composition d’une prairie influe sur l’organisme de l’animal pour ensuite avoir un produit à manger qui soit sain, riche en certains nutriments. Ils mesurent la différence entre une prairie homogène avec peu de variétés de fleurs et une plus diversifiée.


Quelles évolutions voyez-vous entre les « vieux » et les « jeunes » paysans ?

La différence majeure est que la majorité de notre public est constitué de gens qui ne sont pas issus du milieu agricole, alors que les fondateurs de la Fadear étaient issus de familles de paysans. Pour nous, il est très important d’accompagner les personnes venant de la société civile qui veulent entrer dans le monde agricole. Parce que ce n’est pas facile d’y accéder, et pour assurer le renouvellement nécessaire.

L’autre différence est dans les projets agricoles. On voit plus d’installations collectives, mais aussi de plus petites fermes. La nouvelle génération arrive aussi souvent avec l’envie d’avoir une diversité d’ateliers sur la ferme. C’était une idée des fondateurs du réseau mais qui a été ébranlée par l’élan général de la société à aller vers une spécialisation de chaque région dans un type d’agriculture.

Enfin, les nouveaux profils sont des personnes un peu plus âgées, qui viennent alors qu’elles ont déjà une expérience de vie dans un autre domaine, qui arrivent en ayant déjà réfléchi au type d’agriculture qu’elles souhaitent pratiquer. Cela apporte un vrai renouveau des pratiques culturales.

Aujourd’hui, le nombre de paysans continue de diminuer et la taille moyenne des fermes continue d’augmenter. La montée des alternatives n’enraye pas le mouvement général. Quels sont les freins ?

Effectivement, on déplore que les politiques publiques ne soient pas plus révolutionnaires !

L’un des problèmes principaux est le dispositif national d’aide à l’installation agricole, qui cadre très strictement les aides financières à l’installation. Il a un peu évolué mais n’est toujours pas adapté, et une grande proportion des installations se font en dehors de ce cadre. L’un des critères limitants est l’âge : après 40 ans, on ne peut plus demander d’aide à l’installation. Or, l’évolution de la société fait que beaucoup de gens qui s’installent en agriculture ont déjà un certain nombre d’années d’études et de vie professionnelle, donc, le temps qu’ils s’installent, ils ont bien souvent dépassé l’âge. Notamment, beaucoup de femmes abandonnent ou s’installent en dehors du cadre. Quand on souhaite s’installer, c’est à ce moment-là qu’on a éventuellement des enfants, mais on ne peut pas prolonger les délais d’installation en cas de grossesse.

Après une autre difficulté est l’accès au foncier. Il y a un fort enjeu économique sur les terres agricoles qui sont en concurrence avec plein d’autres activités industrielles ou commerciales. Et dans le monde agricole, il y a une forte compétition entre les systèmes productivistes, qui ont besoin d’une grande surface, et le fait d’accepter de céder une petite part des terres à des nouveaux. Sur le principe, les organismes de gestion des terres agricoles doivent donner la priorité à l’installation. Mais, en pratique, il y a beaucoup de pressions et ce n’est pas évident pour des candidats non issus du milieu agricole, qui arrivent avec des projets innovants, d’être crédibles.

Enfin, la formation est ce qu’il y a de moins problématique. Mais, récemment, un fonds de formation qui permettait à beaucoup de personnes de financer une formation pour entrer dans le monde agricole a changé de politique et a restreint nettement la possibilité de se former pour les non-issus du milieu agricole. Il va y avoir un creux le temps que l’on mette en place des alternatives de financement des formations. Cela traduit le manque de volonté politique que l’on observe de manière générale.

Dans ce contexte de forces contraires, comment voyez-vous l’avenir ?

Pour moi, il n’y a pas le choix. On ne peut pas continuer avec un système ambivalent, dual, où l’on a une agriculture dévastatrice des autres. Ce n’est pas envisageable de continuer à espérer que les initiatives locales suffiront à compenser les dégâts causés par une agriculture productiviste et mondialisée. ll faut rapidement inverser la tendance. Je vois l’avenir de manière assez sombre, s’il n’y a pas un mouvement de la société civile pour se réapproprier les politiques nationales et européennes sur l’agriculture et l’alimentation.

  • Propos recueillis par Marie Astier
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