Mondialisation capitaliste, eurocentrisme et immigration Une prolétarisation du monde qui démasque le pseudo « postmodernisme »

Publié le 22 février 2020

[Deuxième partie]

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Mondialisation capitaliste, eurocentrisme et immigration. Une prolétarisation du monde qui démasque le pseudo « postmodernisme »

La régression sociale que constitue la mondialisation est d’une ampleur inégalée depuis le nazisme. Elle marque une mutation des rapports de force héritée justement de la victoire contre celui-ci. Elle accompagne la disparition des équilibres issus de la seconde guerre mondiale avec son axe bipolaire « est/ouest » mais aussi ses dynamiques de luttes de libération nationale et pour un « nouvel ordre économique international » c’est-à-dire contre le néocolonialisme, d’oppositions aux guerres impérialistes, d’exigences d’un traitement égalitaire pour les composantes surexploitées des classes populaires (jeunes, femmes, immigrés et héritiers de l’immigration, etc.). Une telle régression n’a été possible qu’avec une préparation et un accompagnement idéologique de longue durée visant à perturber les repères théoriques et idéologiques des dominés de la planète. La galaxie des théories dites « postmodernes » fut, selon nous, le véhicule principal de ce combat pour réimposer l’hégémonie culturelle des classes dominantes.

L’Eurocentrisme

L’offensive idéologique qui accompagne la contre-révolution que constitue, la dite « mondialisation » ne pouvait être efficace qu’en s’appuyant sur des éléments de vérité c’est-à-dire sur des cécités et occultations antérieures au sein même des mouvements de lutte contre l’ordre dominant à l’échelle mondiale. Dénoncer ces occultations était une tâche nécessaire. Cette dénonciation fut cependant le prétexte d’une parcellisation de l’analyse et des luttes. Elle ne fut pas mise en œuvre pour appeler à une analyse plus large prenant en compte la dynamique mondiale du capitalisme mais pour présenter chacune des luttes comme séparée des autres. Le lien systémique entre elles était occulté. Parcellisation de l’analyse et des luttes constituent ainsi le tronc commun et le point d’aboutissement partagé de toute la galaxie postmoderne. Parmi les cécités et occultations ayant servi de base d’offensive à cette lutte idéologique se trouve l’eurocentrisme c’est-à-dire une lecture de l’histoire confondant l’universalisme tronqué du capitalisme né en Europe et universalisme réel. Dans le passé cela a conduit pêle-mêle à l’idée d’une colonisation humanitaire pouvant s’opposer à la colonisation barbare du capitalisme, à la thèse de la mission civilisatrice de « gauche » (encore vivace dans le discours de nombreuse ONG « d’aide au développement »), à celle de « l’intégration » des immigrés (c’est-à-dire à une lecture de leurs conditions d’existence référée à leurs caractéristiques culturelles et non à leurs conditions matérielles d’existence et les inégalités qui les caractérisent), à la justification contemporaine ou à l’inaction face aux guerres impérialistes (au prétexte de lutte contre la barbarie ou contre un « tyran » dans un pays du sud de la planète), etc.

Au cœur de l’erreur euro-centrique se trouve, selon nous, la non prise en compte ou la sous-estimation du caractère mondial du capitalisme et ce dès ses premiers pas. Ce mode de production né en Europe a comme caractéristique nous rappelle Aimé Césaire d’être « une forme de civilisation qui […] se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes (1) ». Immanuel Wallerstein utilise lui la métaphore du cancer soulignant le développement exponentiel par métastases, sans autres limites que la mort, qui spécifie le capitalisme (2). La mondialisation capitaliste est une tendance existant dès le début du capitalisme du fait de la concurrence entre capitaux à des fins de maximisation du profit. La destruction des civilisations amérindiennes, l’esclavage, la colonisation, le néocolonialisme et la mondialisation actuelle, ne sont que des formes successives de cette logique d’expansion imposées par les mutations du rapport des forces. Dès l’aube du capitalisme celui-ci polarise le monde en un centre dominant et des périphéries dominées faisant de la pauvreté à un pôle la condition de l’amélioration des conditions d’existence à un autre, du sous-développement ou plus exactement du mal-développement des périphéries la condition du « développement » du centre, de la guerre dans les pays du Sud la condition de la paix dans les pays du Nord, etc. « La polarisation est une constante depuis l’origine du capitalisme. Mais dire que c’est une constante n’est pas dire qu’elle a vêtu une forme inchangée. Elle est passée par des étapes avec des formes adaptées au développement du capitalisme et au résistances des peuples à ses effets » résume Samir Amin (3). La polarisation en classes à l’intérieur de chaque pays et la polarisation à l’échelle mondiale reflète ainsi une même constante et une même logique du système capitaliste.

La sous-estimation euro-centrique de cette polarisation mondiale a conduit la « gauche » dans les pays du Nord à une sous-estimation de l’impérialisme (et en conséquence de l’internationalisme comme nécessité incontournable) issu du fonctionnement cancéreux du capitalisme. Il a fallu ainsi attendre qu’un pays européen (la Grèce) soit touché par les mécanismes de la dette impérialiste pour que ce thème et ce combat se diffuse alors que la dette et les plans d’ajustement structurel qui l’ont accompagnés avaient déjà depuis plusieurs décennies ravagés la quasi-totalité des pays de la périphérie dominée. Il a fallu également attendre que le capitalisme prenne la forme contemporaine de la « délocalisation » des entreprises vers la périphérie pour que l’on entende parler de « mondialisation » alors que celle-ci plongeait déjà depuis des décennies les pays périphériques dans la misère.

La même sous-estimation conduit aujourd’hui aux thèses postmodernistes du remplacement de l’impérialisme par « l’empire ». Cet « empire » qui remplacerait l’impérialisme serait caractérisé par la prédominance du « travail immatériel » sur le « travail industriel » qui serait elle-même le signe du passage de la société industrielle à la société postindustrielle : « Dans la dernière décennie du XXe siècle, écrit Antonio Negri, le travail industriel a perdu son hégémonie, et c’est le « travail immatériel » qui a émergé à sa place, c’est-à-dire un travail qui crée des produits immatériels : le savoir, l’information, la communication, les relations linguistiques ou émotives (4) ». Cette approche limite son regard aux pays dominants du centre et occulte l’existence d’une division internationale du travail concentrant la production industrielle dans les pays de la périphérie. Elargissons le regard à l’échelle planétaire et le tableau d’ensemble se transforme pour faire apparaître une prolétarisation du monde et un travail industriel largement dominant. La thèse postmoderne de l’Empire porte une négation des relations inégalitaires entre le centre dominant et les périphéries dominées. Celles-ci seraient remplacées par une réalité mondiale unique :

« Dans l’actuelle phase impériale, il n’y a plus d’impérialisme – ou, quand il subsiste, c’est un phénomène de transition vers une circulation des valeurs et des pouvoirs à l’échelle de l’Empire. De même, il n’y a plus d’État-nation : lui échappent les trois caractéristiques substantielles de la souveraineté – militaire, politique, culturelle –, absorbées ou remplacées par les pouvoirs centraux de l’Empire. La subordination des anciens pays coloniaux aux États-nations impérialistes, de même que la hiérarchie impérialiste des continents et des nations disparaissent ou dépérissent ainsi : tout se réorganise en fonction du nouvel horizon unitaire de l’Empire. La subordination des anciens pays coloniaux aux Etats-nations impérialistes, de même que la hiérarchie impérialiste des continents et des nations disparaissent ou dépérissent ainsi : tout se réorganise en fonction du nouvel horizon unitaire de l’Empire. (5)

Une telle analyse fait disparaître les notions de « classes » et de « nations » qui céderaient la place à un nouveau « sujet historique » appelé « multitude » qui serait devenue la « classe globale » remplaçant la « classe ouvrière » qui serait le propre de la phase antérieure du capitalisme, la société industrielle. Cette « multitude » définie comme « la totalité des individus qui travaillent et produisent sous la loi du capital (6) » se caractérise pour ces deux auteurs par la diversité extrême en opposition avec les concepts de « classe » et/ou de « peuple » postulant une certaine homogénéité. Comme le fait remarquer Samir Amin une telle lecture n’est qu’un retour à l’individu de l’idéologie libérale : « son fondement est que les nations sont en voie de disparition, et à leur place, l’individu est devenue l’agent actif dans l’histoire. Ça c’est une vision idéaliste qui ne correspond à rien. C’est l’idéologie libérale tout simplement, qui a cours aujourd’hui (7). » Ce qui disparaît au passage en effet n’est rien que moins que l’idée de classe sociale d’une part et celle de « nation dominée » d’autre part. Cette « disparition » entraîne logiquement avec elle la lutte des classes et la lutte anti-impérialiste d’autre part. A la place il ne reste que la lutte de multiples groupes sociaux juxtaposés sans aucune articulation avec un même système de domination, celui du capitalisme mondialisé.

La segmentation généralisée du prolétariat mondialisé

La galaxie des théories postmoderne a réussi à s’imposer en s’appuyant sur des cécités et occultations antérieures des forces de « gauche ». Elle met ainsi en avant la diversité et la hiérarchisation des situations d’exploitations et/ou de domination et leur occultation par une grande partie des forces de « gauche ». La critique est pertinente mais la conclusion tirée est erronée. La mise en concurrence des forces de travail a toujours été une constante du capitalisme dès sa naissance. Elle utilise pour ce faire tous les facteurs possibles et imaginables : le sexe, l’origine, l’âge, etc. Racisme, sexisme et âgisme sont de ce fait, non des tares morales mais des modes de gestion de la force de travail. Il en découle une segmentation du travail et des statuts et une stratification des exploités. L’approche essentialiste de la classe sociale ou du capitalisme a largement freinée la prise en compte des dominés parmi les dominés. Il n’y a jamais eu de classe ouvrière ou de capitalisme homogène. La première a toujours été constituée de plusieurs niveaux d’exploitation (discriminations sexistes, racistes ou âgistes) et le second a toujours juxtaposé certaines formes d’exploitation au centre dominant et d’autres dans les périphéries dominées (esclavagisme, engagisme, différentiel de droit du travail et de conditions d’existence entre le centre et la périphérie).

La nouvelle phase de mondialisation capitaliste actuelle n’apporte rien de nouveau sur le fond. Elle ne fait que pousser à l’extrême la logique de mise en concurrence des forces de travail et avec elle la segmentation des travailleurs (Entre les pays du centre et les pays de la périphérie, entre les pays de la périphérie, au sein des pays du centre, etc.). La mondialisation capitaliste est une séquence historique de généralisation de la segmentation. Elle suscite logiquement une série de conséquences pouvant donner l’apparence d’une juxtaposition de situations d’exploitation sans lien systémique. Pour ne prendre que l’exemple de la situation française, la même logique de segmentation généralisée des travailleurs conduit au volant permanent de travailleurs sans-droit que constituent les « sans-papiers », à l’exacerbation des discriminations racistes qui assignent les immigrés et leurs enfants français à certains segments du marché du travail, à une multiplication des statuts pour l’ensemble des travailleurs, etc. Loin de constituer une « multitude » ces différentes catégories sont toutes le résultat de la concurrence exacerbée entre travailleurs qui caractérise notre séquence historique.

La conséquence des approches postmodernistes est l’abandon de la lutte pour l’unification des dominés c’est-à-dire de la prise de conscience d’être en opposition avec un même système d’exploitation stratifiant pour mieux exploiter, hiérarchisant pour mieux se reproduire et s’étendre. L’unité d’exploitation n’a jamais signifié son unicité. Si dans le passé et encore aujourd’hui l’aspect unitaire est fallacieusement utilisé pour masquer et/ou sous-estimer et/ou euphémiser la surexploitation spécifiques de certains segments, la galaxie postmoderne inverse simplement la logique (qui reste de ce fait tout aussi fallacieuse) en affirmant l’absence d’aspect unitaire au prétexte de la diversité des situations d’exploitations. En lieu et place du combat pour faire reculer le chauvinisme, le racisme, le sexisme, etc., il est proposé à chacun des groupes sociaux concernés de se percevoir (et de percevoir l’oppression spécifique qui est la sienne) comme spécifiques par essence et non plus par construction historique et politique. Ce qui disparaît au passage c’est la dimension, systémique du capitalisme qui est à dimension commune à tous les segments du prolétariat mondialisé. Ce faisant c’est une des tâches essentielles posées à nos luttes qui est évacuée, celle que Samir Amin résume comme suit : « comment articuler les luttes segmentaires dans une stratégie de combat ample et généralisé ? (8) »

La réponse à cette question ne peut pas être la négation des luttes segmentaires, de leur importance et de leur légitimité. De même qu’il était complètement farfelue d’appeler les esclaves à s’insurger contre le capitalisme sans prendre en charge concrètement le combat pour l’abolition, il est complètement hallucinant d’exiger des victimes de la discrimination racistes ou sexistes d’occulter leurs oppressions spécifiques au prétexte de la lutte contre le capitalisme. L’unification des victimes d’un même système d’exploitation passe inévitablement, non par l’occultation des oppressions spécifiques, mais au contraire par la lutte contre elles. Il ne s’agit pas ici d’appeler à une « solidarité » extérieure mais à la conscience de l’existence d’un même système d’exploitation et de domination. Marx posait ainsi comme suit la question : « Dans les États-Unis du nord de l’Amérique, toute velléité d’indépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que l’esclavage souillait une partie du sol de la République. Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri (9). » Dans un autre texte Karl Marx souligne les effets concrets de la négation des oppressions spécifiques ou de leur renvoie à un statut secondaire et négligeable :

« Chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qu’il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les Blancs pauvres vis-à-vis des Nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande ». (10)

Il en est de même sur le plan international. Les carences d’internationalisme ne favorise pas la lutte des classes nationales mais l’affaiblisse. L’oppression et l’exploitation impérialiste des périphéries dominées renforce la force du capitalisme et rend plus difficile son renversement. Ici aussi, il ne s’agit pas d’une solidarité morale extérieure mais d’une prise de conscience systémique. Voici comment Marx pose la question de l’intérêt pour la classe ouvrière anglaise de l’indépendance de l’Irlande en reconnaissant au passage ses erreurs d’analyses antérieures : « Pendant longtemps, j’ai cru qu’il était possible de renverser le régime irlandais grâce à la montée de la classe ouvrière anglaise. J’ai toujours défendu ce point de vue dans le New York Tribune. Or une analyse plus approfondies m’a convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise ne fera jamais rien tant qu’elle ne se sera pas défaite de l’Irlande. C’est en Irlande qu’il faut placer le levier. Voilà pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général (11). » Il en est de même aujourd’hui sur la question de l’indépendance des dits « DOM », du Franc CFA ou de la présence militaire française en Afrique.

A la prolétarisation du monde correspond donc la nécessité de rompre avec le fatras de théorisations postmodernistes qui obscurcissent l’intelligence des enjeux de notre séquence historique et des luttes qu’elle exige.

Saïd Bouamama

https://bouamamas.wordpress.com/2020/01/23/mondialisation-capitaliste-eurocentrisme-et-immigration-une-proletarisation-du-monde-qui-demasque-le-pseudo-postmodernisme-deuxieme-partie/

(1) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, Paris, 2004, p. 9.

(2) Immanuel Wallerstein, L’occident, le capitalisme et le système-monde moderne, Sociologie et sociétés, volume 22, n°1, printemps 1990, pp. 15-52.

(3) Demba Moussa Dembelé, Samir Amin, Intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud (entretien avec Samir Amin), CODESRIA, Dakar, 2011, p. 39.

(4) Toni Negri, Traversées de l’Empire, L’Herne, Paris, 2011, p. 53.

(5) Toni Negri, L’Empire stade suprême de l’impérialisme, Le Monde Diplomatique, janvier 2001, p. 3.

(6) Michael Hardt et Toni Negri, Multitude. Guerre et Démocratie à l’âge de l’Empire, La Découverte, Paris, 2004, p. 133.

(7) Demba Moussa Dembelé, Samir Amin, Intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud (entretien avec Samir Amin), op. cit., p. 36.

(8) Samir Amin, Au sujet des thèses de Michael Hardt et d’Antonio Negri. Multitude ou prolétarisation ?, http://www.medelu.org/Au-sujet-des-theses-de-Michael, consulté le 23 janvier 2020 à 11h30

(9) Karl Marx, Le Capital, livre 1, éditions du Progrès/éditions sociale, Paris, 1976, p. 292.

(10) Karl Marx, lettre à Siegfried Mayer et August Vogt du 9 avril 1870, in Marx-Engels, Correspondance, tome X, éditions sociales, Paris, 1984, p. 345.

(11) Karl Marx, lettre à Friedrich Engels du 10 décembre 1869, Correspondance, tome X, éditions sociales, Paris, 1984, pp. 232-233.

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Qu’il est difficile de quitter la route de la servitude !

ESF 075 By: Bryce Edwards – CC BY 2.0

Chili, Ken Loach, Pays-Bas, Amazon : l’actualité récente qu’il est difficile de ne pas céder aux sirènes du socialisme et du populisme.

C’est ironique. Depuis vendredi 18 octobre dernier, le Chili est en proie aux émeutes et à la violence1 pour dénoncer 30 ans d’ultra-libéralisme forcené, mais c’est la hausse annoncée – et annulée le lendemain – d’un prix géré administrativement par un service public, celui du ticket de métro à Santiago aux heures de pointe de 800 à 830 pesos (soit une augmentation équivalente à 4 centimes d’euros), qui a mis le feu aux poudres.

C’est ironique. En 30 ans de cette « orthodoxie néo-libérale » qui serait à la racine de tous les malheurs des Chiliens depuis la fin de la dictature de Pinochet en 1990, on compte deux présidents chrétiens-démocrates élus par une Concertación de partis chiliens de la gauche et du centre (1990-2000), un indépendant de gauche (2000-2006), la socialiste Michelle Bachelet pour deux mandats (2006-2010 et 2014-2018) et Sebastián Piñera, droite libérale, de 2010 à 2014, puis à nouveau depuis 2018, Michelle Bachelet ayant perdu beaucoup de son aura dans des scandales financiers.

LE CHILI, UN PAYS PEU ÉTATISÉ

Il est vrai que le Chili n’a jamais été très étatisé. Bien avant les conseils des « Chicago Boys » de Milton Friedman sous Pinochet, interventions du reste largement montées en épingle, le pays avait par exemple adopté l’idée du « bon habitation » : plutôt que de s’engager lui-même dans la construction puis la location des logements (avec tout l’électoralisme que l’on connaît chez nous dans l’attribution des HLM), l’État alloue directement les fonds aux familles, charge à elles de s’entendre avec un constructeur.

Il en résulte aujourd’hui un pays très « mature » sur le plan économique (dixit notre Direction du Trésor) quoique toujours très dépendant du cuivre. Sa croissance fut de 4 % en 2018, son taux de chômage est tombé à 6,8 % au second trimestre 2019 et ses comptes publics 2018, à pâlir d’envie, ne pèsent pas sur les générations futures :

Dépenses publiques : 27 % du PIB
Prélèvements obligatoires : 20 % du PIB
Dette publique : 25 % du PIB

Parallèlement, la pauvreté a beaucoup baissé, ainsi que nous le montre le graphique ci-dessous publié par le journal Le Monde, même si les disparités de revenu restent fortes. C’est cependant le pays le plus dynamique, le plus moderne et le plus porteur de prospérité en Amérique du Sud. Rien de comparable avec le dramatique effondrement économique et politique du Venezuela (ou de l’Argentine ou du Brésil avec Lula puis Dilma Roussef) sur fond de corruption et de confiscation du pouvoir.

Mais à entendre les manifestants, qui se plaisent à chanter le célèbre refrain des luttes d’extrême gauche – El pueblo, unido, jamás será vencido ! – il semblerait que le modèle de justice sociale recherché soit justement celui, mélange de clientélisme, subventions aux fidèles, salaires et pensions complètement hors marché, entreprises publiques nombreuses et totalement déficientes, que Chávez et Maduro ont eu à cœur d’appliquer jusqu’à mettre leur peuple complètement à genoux. Pas mal pour un pays qui dispose de réserves de pétrole immenses.

UN ÉTAT CHILIEN AUTORITAIRE ET GLOUTON

Mais au Chili, cette mise en coupe féroce des ressources d’un pays riche par un État autoritaire et glouton afin de financer ses partisans et eux seuls ne rebute pas les contestataires. À l’inverse, c’est l’idée d’avoir à faire ses propres choix personnels, c’est l’idée de payer directement pour les services voulus au sein d’une offre concurrentielle qui est violemment rejetée : l’État doit pourvoir à tout.

« Cette explosion de colère sociale est avant tout liée à l’extrême privatisation de la vie quotidienne : la santé, l’éducation, les retraites, l’eau… Ici, le citoyen est de plus en plus considéré comme un consommateur. »  (un sociologue chilien interrogé par Le Monde)

Voilà le grand mot lâché : un consommateur. Si vous vous rappelez, exactement ce dont se plaignaient récemment des enseignants syndiqués de notre Éducation nationale : à partir du moment où l’enseignement privé existe et constitue une concurrence pour le public, les parents sont comme des consommateurs vis-à-vis de l’instruction de leur enfants. C’est horrible, c’est injuste.

Non, ce qu’il faut pour que rien ni personne ne dépasse, c’est impérativement le même service pour tout le monde, l’égalité parfaite, surtout pas de concurrence, ni de choix, ni de liberté individuelle… modèle qui n’a jamais débouché au mieux que sur une médiocrité assurée. La France est un exemple, le Venezuela encore plus.

Même discours du côté de Ken Loach, cinéaste britannique engagé, mais surtout marxiste, qui sort ces jours-ci un nouveau film pour dénoncer l’ubérisation de la société et les cadences infernales induites par l’économie numérique des « plateformes » type Amazon, Deliveroo, etc. Il a 83 ans, il a vécu la dégringolade délétère de l’URSS et de la plupart des régimes communistes apparentés, mais il n’a rien vu, rien appris.

Viscéralement anti-libéral, il nous refait sans grande originalité le coup du livreur obligé d’uriner dans une bouteille par peur de prendre une pause (The Guardian, 2018) et il nous explique ce que nous disait déjà dans L’Humanité, une référence, le journaliste Jean-Baptiste Malet infiltré dans un entrepôt Amazon en 2013, à savoir que les employés ont en quelque sorte l’obligation de travailler pendant leur temps de travail.

«Travailler pour des plateformes ne peut pas rendre heureux»

Deux anciens livreurs qui se sont retournés contre les multinationales ont visionné «Sorry We Missed You» de Ken Loach. Ils racontent à «Libération» en quoi le film fait écho à leur expérience.

Le travail est certes répétitif, mais les qualifications demandées ne sont pas mirobolantes non plus. Qui pour employer et payer des étudiants et des personnes peu qualifiées qui se forgent ainsi un début d’expérience au travail, sinon les nouveaux acteurs de l’économie numérique ?

NOSTALGIQUE KEN LOACH

Il est vrai que par rapport au rythme trépidant de la fonction publique, célèbre pour ses arrêts de travail longs et nombreux, ses salariés protégés, ses syndicats tout-puissants d’immobilisme et ses horaires de travail très en deçà des 35 heures hebdomadaires pour une efficacité microscopique, les « plateformes », ça décoiffe !

C’est sans doute pourquoi Ken Loach ne se contente pas de dénoncer. Nostalgique des grands monopoles d’État qui n’ont jamais su satisfaire les consommateurs parce qu’ils se refusent à admettre qu’une personne soit plus qu’un simple usager, plus qu’un simple pion sans goût ni préférence, il a aussi des propositions à faire :

« Il faut nationaliser, créer un service public de livraison comme l’était la Poste autrefois. »

Voilà qui serait cool et sympa – à condition de n’être pas trop pointilleux sur les délais de livraison – et à condition que les services informatiques toujours très en pointe de l’État parviennent à développer des applications à peu près dignes de ce nom, ce qui n’est pas, mais alors pas du tout gagné.

Force est de constater cependant que malgré les échecs accumulés année après année partout où il a cours, ce modèle sociétal du tout État continue à attirer au nom de l’égalité et de la justice sociale. Ce sont jusqu’aux électeurs des Pays-Bas, pays prospère qui jouit d’un plein-emploi enviable suite à la réforme libérale entreprise par son dirigeant actuel Mark Rutte, qui ont infligé un camouflet sévère à l’exécutif lors des dernières élections européennes. Il n’a réuni que 14,6 % des suffrages tandis que le Parti travailliste néerlandais est arrivé premier avec un score de 19 %.

LE POISSON DU MAÎTRE DES POISSONS

Quand j’étais collégienne – c’était dans les années 1970 – les jeunes de mon âge et moi-même avions une grande passion pour les pensées profondes venues d’ailleurs. Parmi nos morceaux de choix, nous citions à tout propos la maxime suivante – et nous la trouvions prodigieusement géniale :

« Si tu donnes un poisson à un homme, il se nourrit une fois. Si tu lui apprends à pêcher, il se nourrira toute sa vie. »

À voir le monde évoluer depuis quelques temps, on dirait bien que la plus haute aspiration humaine soit devenue de recevoir le poisson, un poisson, n’importe lequel, de la main du maître des poissons. Se mettre en situation de pêcher et choisir ses propres poissons semble dorénavant relever d’une prise de responsabilité impossible, d’un effort insurmontable et d’un état d’esprit bassement individualiste qui a perdu toute valeur.

De là à en déduire que persiste chez beaucoup d’électeurs une préférence pour la protection sur la libéralisation et pour la prise en charge collective sur la responsabilité personnelle…

La servitude volontaire n’est pas une lubie d’Étienne de la Boétie (1530-1563), la route de la servitude n’est pas un fantasme de Friedrich Hayek (1899-1992). Ce sont les caractéristiques non négligeables de la nature humaine que des individus plus décidés et plus autoritaires que les autres, des individus qu’on pourrait qualifier de populistes, s’empressent toujours d’exploiter à leur profit sous prétexte d’apporter à leurs contemporains des lendemains qui chantent clé en main.

À partir de là, deux façons de faire. La soviétique, où l’on abolit la propriété privée et où une planification se charge de tout répartir selon les fins sociales du pouvoir. Et la social-démocrate, la nôtre, où l’on garde un secteur privé bien encadré, destiné à générer les impôts qui permettront de redistribuer les poissons, toujours selon les fins sociales du pouvoir en place. Dans tous les cas, une route de servitude dont l’actualité récente sous différents angles montre qu’il est terriblement difficile de s’écarter.

Mais est-ce bien cela que nous voulons ?

Qu’il est difficile de quitter la route de la servitude !

Tout ce qu’il faut savoir sur le CETA

« En évitant soigneusement les questions majeures : Est-il prudent de se rendre dépendant d’un pays outre Atlantique pour des questions alimentaires la situation énergétique étant ce qu’elle est ? Qui d’autre que les multinationnales trouve un intérêt à cet accord ? Ne s’agit-il pas de la mise en place d’un énorme gaspillage ? Veut-on vraiment aller jusqu’au bout de la privatisation de nos services publiques ? Veut-on vraiment donner tous les pouvoirs aux firmes et abandonner notre système démocratique (déjà très mal en point) ? La politique, la vraie, ne consisterait-elle pas à mettre en place ce qu’il est utile de faire (créer une agriculture qui nous donne une autonomie alimentaire, redéfinir les besoins des individus et constituer une société qui puisse les satisfaire, créer un contre-pouvoir aux volontés hégémoniques des firmes, …) ? Il est clair, avec un minimum d’objectivité, que la signature du CETA emmène le monde à l’opposé de ces intérêts et de nos intérêts. Il ne s’en cache même pas, c’est seulement les observateurs qui s’efforcent de ne pas le voir. »

P

PTout ce qu'il faut savoir sur le CETA

Publié le
Les agriculteurs avancent beaucoup de raisons pour expliquer leur colère. Mais ces dernières semaines, c’est le vote en faveur du Ceta à l’Assemblée nationale du 23 juillet dernier qui a remis le feu aux poudres. Qu’implique cet accord entre l’Union Européenne et le Canada ? Pourquoi inquiète-t-il à ce point nos agriculteurs ? Éléments de réponse.
P

Qu’est-ce que le Ceta ?

P

Pourquoi le qualifie-t-on d’accord de «nouvelle génération» ?

Cette expression est employée depuis 2011 et le début des négociations pour l’accord en l’UE et la Corée du Sud, bouclé en 2015. Elle signifie que contrairement aux anciens accords commerciaux, la «nouvelle génération» ne se limite pas à la simple réduction des droits de douane entre les États que l’accord concerne. Les nouveaux accords réduisent également ce qu’on appelle les «obstacles non-tarifaires». Dans le cas du Ceta, ça veut dire que l’accord va également faciliter l’échange de services, ouvrir davantage les marchés publics aux candidatures étrangères ou encore harmoniser les normes de toute nature afin de limiter les démarches de certification de conformité à l’exportation.

PQui est contre et pourquoi ?

À l’échelle de l’Europe, les réticences gouvernementales ont été assez faibles dans un premier temps. Seule la Belgique, en 2016, à cause du refus de trois gouvernements régionaux, a fait reporter de quelques jours la ratification du traité par le Parlement européen. Aujourd’hui, d’autres pays posent problème, au premier rang desquels l’Italie, qui a promis à plusieurs reprises à ses agriculteurs que l’accord ne passerait pas chez eux. L’Irlande et la Pologne font aussi partie des pays où le travail législatif n’a pas commencé. En l’état, 90 % du contenu de l’accord – la partie qui ne nécessitait que la ratification de l’UE – est déjà entré en vigueur. Mais si l’Italie ou n’importe quel autre parlement national ou régional des 28 États membres refuse de ratifier la partie de l’accord qui dépend de l’État et qui concerne les tribunaux d’arbitrage, alors c’est la globalité du Ceta, sous cette forme, qui devra être abandonné. En France, les critiques viennent principalement de deux secteurs pourtant souvent en opposition : agriculteurs et écologistes. Les premiers craignent une nouvelle concurrence déloyale venue d’Outre-Atlantique, puisque l’accord prévoit une très importante augmentation des quotas d’importation de produits canadiens comme le bœuf, le porc, le blé ou le maïs. Problème : les agriculteurs canadiens sont soumis à beaucoup moins de contraintes de production que leurs homologues français. Leurs prix sont donc plus compétitifs. Du côté des écologistes, on regrette cette augmentation d’échanges commerciaux qui va fatalement avoir un impact sur l’environnement via le transport de marchandises.

PQui est pour et pourquoi ?

La majorité des pays de l’UE sont favorables au Ceta. D’ailleurs, en plus de la France, 13 des 28 États membres ont déjà ratifié l’accord (Autriche, Croatie, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, Lettonie, Lituanie, Malte, Portugal, République Tchèque, Royaume-Uni et Suède). En France, même s’il subsiste des réserves, les producteurs de fromage doivent pouvoir bénéficier de l’augmentation des quotas d’exportation. La reconnaissance sur le sol canadien de 143 appellations géographiques européennes (sur un total de 1 500), dont 42 pour la France, est également une bonne nouvelle. Mais les principaux bénéficiaires pourraient être les grandes entreprises comme Alstom ou Bouygues, qui lorgnent l’ouverture des marchés publics canadiens à la concurrence européenne (de 10 % à 30 %).

Depuis des années, la colère monte

«Suicides», «endettement», «sécheresse», «loup», «CETA», «Mercosur», «retraites», «ZNT», «prix», «végans». Dans les allées du Sommet de l’élevage de Clermont-Ferrand vendredi dernier, Emmanuel Macron a pu apprécier sur les pancartes tous les motifs de griefs des agriculteurs, qui se cumulent depuis des années. Et il y en a eu d’autres ! Souvenez-vous l’hiver 2017-2018. À la fin du mois de janvier, les agriculteurs, révoltés contre la diminution des zones agricoles défavorisées, avaient multiplié les actions d’envergure. Dans la région en particulier : à Toulouse, une vaste opération de blocage du périphérique avait eu lieu, point d’orgue de plusieurs semaines de grogne au bout desquelles ils avaient obtenu gain de cause. Mais encore ? L’ours, la grippe aviaire… La liste est très longue.

 Lucas Serdic

Libéralisme et néo-libéralisme. Quelle stratégie du Capital ? Quelle réponse du mouvement ouvrier ?

Viktor Orban, en veine de théorisation, propose « d’instaurer un État illibéral » tout en gardant la philosophie des politiques d’austérité mises en œuvre partout dans le monde. Le dirigeant hongrois dessine ainsi l’idéologie néo-libérale : imposer la mondialisation du Capital en diminuant drastiquement le coût du travail en jouant sur la concurrence de tous contre tous et toutes.1 L’illibéralisme tient dans la rupture avec le libéralisme des révolutions anglaises et françaises, un système politique, économique, social qui prend sa légitimité dans la démocratie, le vote des citoyen-ne-s.

Un État illibéral est un État qui fait fi de la démocratie et propose, comme modalité de gouvernement, la dictature. Orban révèle aussi la crise politique, crise démocratique comme résultat de la mise en œuvre de politiques en faveur des riches contre les pauvres. Une grande partie des populations ne croit plus aux mythes qui ont fait la force des démocraties parlementaire : Liberté – Égalité –Fraternité, trilogie qui tend à disparaître du fronton des Mairies. Le simple fait de les énoncer fait sourire. Liberté ? Les gouvernements mettent partout en œuvre la répression. Les lois sécuritaires remettent en cause de plus en plus nettement les libertés démocratiques, en France comme ailleurs. Seul le discours change. Il est plus ou moins cynique.

Égalité ? Les inégalités progressent. Les riches deviennent plus riches. Le nombre de millionnaires n’a jamais été aussi élevé et les pauvres plus nombreux et plus pauvres. En France, le système de protection sociale qui subsiste malgré toutes les contre-réformes, amortit le choc de la baisse des revenus du travail.

Fraternité ? Il n’est besoin que de mentionner le discours démagogique sur les migrants. Il est question de « crise des migrants » alors que les migrations révèle l’ensemble des crises, à commencer par les guerres et les mutations climatiques, qui agite la planète. Une fois encore l’Autre sert de bouc émissaire face aux problèmes qu’aucun gouvernement, pour l’heure, n’essaie de régler malgré des discours lénifiants. Plus encore, jamais les sociétés n’ont été aussi profondément éclatées.

Le résultat est une profonde interrogation sur la légitimité des gouvernements. Les partis politiques se sont suicidés à mettre en œuvre ces politiques qui supposent de pressurer toujours plus la classe laborieuse. Qui se révolte logiquement. Et s’abstient. Lorsque la gauche et la droite se réfère au même corpus théorique et pratique, voter apparaît dépourvu de tout effet.

Corpus théorique ?

La volonté de construire une nouvelle forme d’Etat, une forme répressive, fait partie du dispositif néo-libéral. Contrairement à l’idée mainte et maintes fois répétée, la question n’est pas d’appauvrir l’intervention de l’État mais de faire basculer les politiques pour servir les desseins du capitalisme actuel, un régime d’accumulation à dominante financière. La forme sociale et nationale qui a marqué les « 30 glorieuses » (1945-1975) doit être détruite pour permettre une nouvelle expansion du Capital.

Le néo-libéralisme s’est construit au cours du 20e siècle, suivant Quinn Slobodian à la fin de l’Empire austro-hongrois comme l’indique le titre de son livre : « Globalists : The End of Empire and the Birth of Neoliberalism ». En économie, Von Hayek – tête des économistes autrichiens – dés 1920 s’évertue à construire l’idéologie néo-libérale qui aura comme devise : « Il faut s’adapter »2.

Retour sur l’histoire de la pensée économique3

Hayek s’appuie sur les économistes appelés néo-classiques dont les approches ne sont pas toujours communes. Mais ils se réfèrent tous à la même théorie de la valeur : l’utilité pour le consommateur. La préférence du consommateur fait le prix et donc la valeur de toute chose, de toute production. Pour parler autrement : « la main invisible du marché » règle la vie économique. L’État permet aux mécanismes du marché de fonctionner et de réaliser « l’allocation optimum des ressources ».

Dans beaucoup trop de manuels d’économie, cette vision de la « main invisible » est attribuée à Adam Smith, premier économiste qui œuvre, en ce 18e siècle, pour comprendre et appréhender la nécessaire révolution dans les modes de production. La révolution industrielle transforme la donne et il faut, pour la nouvelle classe dirigeante, la bourgeoisie, une théorie explicative du basculement en cours. Dans la différence des environnements, la France restée paysanne, verra les théorisations des physiocrates qui déterminent que toute la richesse provient de la terre. Adam Smith puis David Ricardo feront de la dépense du travail humain dans l’industrie la source de la richesse, la valeur de toute chose.

Logiquement « la main invisible » ne se trouve pas dans l’ouvrage principal d’Adam Smith, « Enquête sur la richesse des nations » mais plutôt chez Jeremy Bentham, philosophe.

Karl Marx s’emparera de cette théorisation, de la valeur travail pour la critiquer en trouvant le concept de « force de travail » et l’exploitation des salarié-e-s par les propriétaires du Capital.

La réaction, en cette fin du 19e siècle sera donc de construire un nouveau modèle, de nouveaux paradigmes pour à la fois rendre opaques les mécanismes économiques et trouver une parade à Marx d’un côté et faire oublier le libéralisme révolutionnaire, appelé aussi « le siècle des Lumières ». Un patrimoine à faire fructifier pour le mouvement ouvrier et non pas à ignorer.

Le néo-libéralisme s’impose comme la référence dans toutes les politiques mises en œuvre dans les années 1920. La crise dite de 1929 n’y changera rien dans un premier temps. Il faudra le « New Deal » de F. D. Roosevelt et les théorisations de Keynes pour permettre la mise en œuvre de nouvelles politiques. Elles visent à lutter contre la surproduction et, par-là même l’effondrement de l’économie. La forme sociale et nationale de l’État en découle logiquement.

Néo-libéralisme, le retour

La fin de la période dite des « 39 glorieuses » en 1974-75 – une grande rupture dans l’histoire récente du capitalisme – oblige à passer à un nouveau régime d’accumulation, une nouvelle manière de crier des richesses. Les années 1980 verront la victoire du néo libéralisme par KO debout de la part des forces du mouvement ouvrier.

Une erreur manifeste se glissera dans cette défaite sans combat. La place de l’État. Le discours néo-libéral s’organise dans l’idée du « moins d’Etat », une idée fausse provenant de la confusion entre libéralisme et néo-libéralisme. Le « moins d’Etat » a comme conséquence de considérer l’État-Nation comme garant des conquêtes ouvrières et démocratiques en dénonçant la « mondialisation » comme l’origine, de tous les maux. Tout démontre la fausseté d’une telle théorisation. L’Europe serait la seule responsable, par exemple, de toutes les déstructurations de la société française sans prendre en compte le rôle premier de l’État en France. Plus encore, l’Europe étant une construction inter-étatique, si le gouvernement français avait voulu refuser les directives de la Commission européenne, il avait toute latitude pour le faire. L’inanité de cette réponse au néo-libéralisme saute aux yeux.

Cette erreur a créé des faux ennemis et une approche politique qui a fait le jeu de l’extrême droite qui a trouvé une justification à ses discours démagogiques. La défense de l’État-Nation dans le régime d’accumulation capitaliste actuel est une stratégie assassine pour le mouvement ouvrier, pour sa reconstruction. Il est nécessaire de revenir à la solidarité internationale des travailleurs face à un capitalisme globalisé – pour exprimer la tendance fondamentale à la mondialisation mais qui suppose des contre tendances. L’État-Nation est le vecteur de la construction du néolibéralisme. Toutes les politiques menées depuis quasi quarante ans viennent le montrer.

Politiques qui s’organisent dans la destruction des règles précédentes. C’est le sens qu’il faut donner à la déréglementation. Une nouvelle réglementation s’est mise en place qui allie aux côtés de l’État, des règles édictées par des partenaires privés via les partenariats public privé et la contractualisation. Les privatisations sont à la fois la contestation des services publics – tout à un prix fixé par le consommateur en fonction de l’utilité qu’il prête à ce service -, le mouvement vers la globalisation et une récompense des élites.

Le rôle de l’État n’a pas diminué, il a changé. Il est tout autant nécessaire pour maintenir l’ordre néo-libéral. Ordre qui appelle la dictature pour l’imposer au plus grand nombre contre les intérêts du plus grand nombre. Cette démonstration est aussi à la base de la thèse de Romaric Godin, « La guerre sociale en France » (Ed La Découverte) où il décrit le néolibéralisme des élites françaises, un État au service du développement du marché en favorisant le Capital.

Le néolibéralisme a comme objectif déclaré de détruire toutes les formes de solidarité collective pour faire surgir une nouvelle division internationale du capital, une organisation géopolitique qui permette aux grandes sociétés capitalistes de dominer le monde en servant de la révolution scientifique et technique du numérique en cours. L’individualisation, résultat des quarante ans de néolibéralisme, est une donnée qu’il faut prendre compte pour construire des solidarités collectives, pour refonder la nécessité des services publics et renouer avec la liberté, l’égalité, la fraternité et la sororité comme la solidarité internationale des travailleurs. Le tout se veut une réponse aux crises du capitalisme : mutations climatiques, crise écologique, financière, économique, sociale. De ce point de vue le bilan du néolibéralisme tient de la grande catastrophe. Plutôt de se faire les avocats du collapse – l’effondrement – et de se réfugier dans sa campagne, il serait temps de s’atteler à un programme de transformations sociales capable de s’appuyer sur le libéralisme.

Nicolas Béniès


1 Voir « Dans la tête de Viktor Orban », Amélie Poinssot, Solin/Actes Sud, Arles, 2019

2 C’est le titre du livre de Barbara Stiegler, « « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique », NRF essais/Gallimard, Paris, 2019. Un essai intéressant sur la controverse américaine entre Walter Lippman – un colloque organisé à Paris en 1939 porte son nom – et John Dewey sur le contenu du libéralisme et de la citoyenneté. On lui fera le reproche de brasser trop de sujets mais elle met bien en évidence la différence de nature entre le libéralisme et le néo-libéralisme.

3 Jacques Mistral in « La science de la richesse. Essai sur la construction de la pensée économique » (NRF essais/Gallimard, Paris, 2019) permet de se faire une idée de la différence fondamentale entre « classiques » et « néo-classiques ». Par voie de conséquence il ne met pas dans le même sac libéralisme et néolibéralisme. Sa conclusion est une pierre apportée à ce débat.

Libéralisme et néo-libéralisme. Quelle stratégie du Capital ? Quelle réponse du mouvement ouvrier ?

Politique commerciale, agricole et écologique : ce que proposent les candidats aux européennes

Analyse

Deux grandes tendances se retrouvent dans presque toutes les listes : le protectionnisme et la préférence pour le local.

Mikael Corre, le 09/05/2019 à 18:40

Politique commerciale, agricole et écologique : ce que proposent les candidats aux européennes

Une éolienne en Loire Atlantique.ALTITUDEDRONE – STOCK.ADOBE.COM

Même la liste du Rassemblement national (RN), si critique de l’UE, considère que c’est à l’échelle communautaire que doivent être taxées les importations venues d’États ne respectant pas certaines normes. « Nous devons rétablir des protections douanières (taxes, quotas et contingentements) aux frontières de l’Europe comme le font d’ailleurs toutes les grandes économies », précise le programme du parti d’extrême droite.

La majorité présidentielle (LREM, MoDem, Agir…), qui propose de mettre en place à l’échelle européenne une taxe carbone, une taxe sur les transactions financières et une préférence en matière de défense, imagine même « fermer le marché européen » aux entreprises qui ne respectent pas les « exigences sociales et environnementales fondamentales », sans donner plus de précision.

Double protectionnisme et localisme

Pour les listes de droite (RN, Les Républicains, Debout la France), ce protectionnisme aux frontières de l’UE doit se doubler d’une défense accrue du marché français. Toutes proposent de donner la priorité aux entreprises nationales dans la commande publique, « et aux entreprises locales », précisent leurs programmes. Le RN envisage par exemple de réserver une « part » des marchés publics aux entreprises de proximité, tandis que les Républicains, plus précis, proposent d’accorder « aux PME locales » 50 % des marchés publics (ils fixent également l’objectif de « 100 % d’aliments bio et locaux dans les cantines »).

Cette mise en avant du local se retrouve également dans toutes les listes de gauche. La France insoumise désire elle aussi donner la priorité aux entreprises locales dans la commande publique. Europe Écologie Les Verts voudrait atteindre « 100 % d’agriculture européenne biologique et locale d’ici à 2050 » et envisage le retrait des aides de la politique agricole commune (PAC) « en cas d’exportation de la production ». Au Parti socialiste (allié avec Place publique), on imagine l’introduction d’une « clause locale » dans le droit européen de la concurrence pour notamment favoriser les circuits courts. La seule liste à ne faire aucune mention de la préférence pour le local est celle de la majorité.

Volontarisme écologique

Toutes en revanche affichent un volontarisme assez inédit en matière d’écologie, avec plusieurs propositions pour financer à grande échelle la transition (plan d’investissement écologique, Banque publique européenne du climat…)

Autre point de convergence : la dénonciation des traités de libre-échange. À gauche, on dénonce des accords « non écologiques » comme le Ceta, le Mercosur et Jefta (EELV), on demande un moratoire sur tout nouvel accord commercial (PS/Place publique) ou on envisage carrément de les refuser « systématiquement » (LFI). Dans la même veine, la majorité promet de refuser tout nouvel accord de libre-échange passé avec un État ne respectant pas l’accord de Paris sur le Climat.

À droite, Les Républicains souhaitent avant tout que la conclusion d’accords commerciaux devienne une compétence mixte entre l’UE et les États membres et non plus une compétence exclusive de l’UE – cela exigerait de réviser les traités européens. La liste menée par François-Xavier Bellamy souhaite également permettre de déroger aux règles européennes de la concurrence dans certains domaines stratégiques pour faire émerger des « champions industriels ». Une proposition également présente dans les programmes de Debout la France et de la majorité.

Comment les nouveaux accords de commerce menacent la stabilité financière

Bulletin d’information aux Amis de Finance Watch – Octobre 2018
La fête continue… en dessin animé

Depuis notre premier épisode sur les exigences de fonds propres, nous avons publié trois nouvelles animations pour montrer de manière humoristique que l’occasion d’un réalignement fondamental du secteur financier a été manquée après la crise. (en anglais)

Épisode 2 : « Quand la finance se rachète »
Dans cet épisode, nous essayons d’expliquer le concept des externalités négatives et son lien à la finance. Tant que les signaux de prix n’intègrent pas les externalités négatives, la finance verte restera une niche.

Episode 3 : « Un toast au populisme »
Nous y rappelons que les partis extrémistes obtiennent toujours plus de votes après une crise financière, ce qui implique que la déréglementation financière présente un danger pour nos démocraties.

Pour regardez l’episode 4 « Pile je gagne, face ils perdent », cliquez sur la vidéo ci-dessous:

Episode 4: “Pile je gagne, face ils perdent”

Dans cet épisode, nous rappelons le lien entre les bonus et émoluments des traders et le risque systémique. Car #10ansAprès, le casino de la finance est ouvert à nouveau…

Change Finance Forum #2
L’année dernière, notre  « Change Finance Forum » a rassemblé 200 leaders d’opinion, militants, universitaires, experts, praticiens de l’économie et de la finance durable et des citoyens engagés de 19 pays et de 4 continents.

Un an plus tard, nous nous appuyons sur ce succès pour vous inviter à la deuxième édition de ce forum dont l’objectif est de joindre nos forces pour changer la finance !

Le programme détaillé sera bientôt disponible sur la page de l’événement. Nous vous invitons à vous inscrire dès aujourd’hui pour réserver votre place (veuillez noter que les sessions du forum se déroulent en anglais).

L’histoire secrète du casse du siècle
Une nouvelle enquête transfrontalière a révélé que des escroqueries fiscales menées par les plus grandes banques de l’UE ont coûté 55,2 milliards d’euros aux Trésors publics européens. Ces escroqueries, qualifiées de « plus grand vol à l’étalage fiscal de l’histoire européenne », impliquent de nombreuses grandes banques européennes.

C’est grâce à l’enquête d’un collectif de journalistes de 19 médias européens, dont  “Le Monde” que nous connaissons l’ampleur de ces stratagèmes. Un grand merci à eux !

Ce nouveau scandale de la finance concerne les dividendes. Pour les empocher sans être taxés par l’Etat, certains actionnaires transfèrent leurs actions vers l’étranger. C’est ce que l’on appelle, dans le milieu de la finance, le « CumCum », de la locution latine qui veut dire « avec ». Avec la technique du « CumEx », (« avec » et « sans »), des actionnaires peuvent se faire rembourser par l’Etat des taxes qu’ils n’ont en réalité jamais payées. Pour plus d’explications, regardez cette vidéo de 5 min :

« CumEx Files : comment arnaquer le fisc avec la Bourse »»
(Le Monde)
BNP Paribas – L’histoire d’une dérive

Ce 4 octobre a été une date importante pour BNP Paribas, première banque européenne. Pour la première fois, un documentaire indépendant retraçant son histoire et appuyé sur des dizaines d’interviews passait sur une chaîne de télévision (France 3).

Nous vous proposons de lire cette synthèse éclairante du documentaire par Jérôme Cazes.

« BNP Paribas – Dans les eaux troubles de la plus grande banque européenne » (France 3)

LE BILAN DE FIDEL CASTRO A CUBA :

– Seul pays de l’Amérique latine sans malnutrition infantile (UNICEF)
– A été déclaré Paradis International de l’enfance (UNICEF)
– Le plus bas taux de mortalité infantile en Amérique (OMS et UNICEF)
– 130.000 diplômés en médecine depuis 1961 (OMS)
– 10 élèves par enseignant
– 200 Millions d’enfants dorment dans la rue dans le monde entier, aucun enfant à Cuba.
– Développement de 4 types de vaccins contre le cancer
– Système de santé, un exemple pour le monde entier (OMS)
– 54 % du budget de l’état est affecté aux services sociaux
– Cuba multiplie par 100 les dons de l’Espagne à la lutte contre Ebola.
– Cuba a envoyé 796 médecins et infirmières au Liberia et en Guinée.
– Le meilleur système d’éducation en Amérique Latine
– Le plus grand contributeur du PIB à l’éducation
– L’un des taux de développement humain les plus élevés (ONU)
– Premier pays au monde à éliminer la transmission du VIH de la mère à l’enfant.
– Premier pays à éradiquer la poliomyélite
– Pays ayant le plus bas taux de criminalité des Amériques.

NB: Tout cela avec un embargo de plus de 50 ans.
Avec Castro, Cuba est resté debout et digne, en dépit des privations consécutives à cet embargo injustifié.

Tafta est mort? Vive Jefta!

LIBRE-ÉCHANGE

En réponse à l’hostilité affichée par la nouvelle administration américaine à l’égard des règles commerciales existantes, l’Union européenne se lance dans une forme de croisade pour le libre-échange. Elle en appelle à l’union sacrée autour de cet objectif, en dépit de la vague de contestation croissante vis-à-vis de sa propre politique commerciale. Face aux hésitations des pays membres pour la ratification de l’accord de commerce et d’investissement avec le Canada, le Ceta, elle invoque le risque de perdre toute crédibilité auprès de ces autres partenaires commerciaux, en cas d’échec.

La Commission mène en effet une politique très volontariste avec des négociations bilatérales et plurilatérales lancées tous azimuts et redouble d’efforts pour faire aboutir les discussions en cours. Derrière le Ceta, l’accord conclu avec le Viêt-nam et celui avec Singapour arriveront bientôt au stade de la ratification. Pour ce dernier, Bruxelles attend la décision de la Cour de justice de l’Union européenne sur la répartition des compétences entre les Etats membres et le niveau communautaire, prévue pour mi-mai. Elle espère ainsi grignoter de nouvelles compétences en la matière et voudrait pouvoir se passer du long et fastidieux processus des ratifications nationales pour les accords déclarés mixtes.

28 accords en préparation

Mais en coulisses des négociations les plus médiatisées, ce ne sont en fait pas moins de 28 accords qui sont en préparation avec plus d’une soixantaine de pays.

Le projet de traité le plus large est sans doute l’Accord plurilatéral sur les services, intitulé TiSA (Trade in Service Agreement) qui regroupe plus d’une cinquantaine de pays et vise à faciliter les échanges dans les domaines de la finance, des technologies de l’information ou du commerce en ligne. Les règles ainsi négociées entre les pays les plus désireux de faire progresser la libéralisation des services, qui se baptisent eux-mêmes les « très bons amis des services », pourraient ensuite s’imposer au reste du monde, dans un cadre multilatéral. Mais les négociations achoppent encore, notamment sur la question de la libre circulation des données, et semblent désormais suspendues à la position qui sera adoptée par le nouveau gouvernement américain.

L’enjeu du Jefta, l’accord avec
le Japon, pourrait se révéler bien plus important que celui du Ceta,
le traité avec le Canada

Par ailleurs, l’accord bilatéral le plus important à venir dans la liste de l’Union européenne reste encore très largement méconnu du grand public. Il s’agit de l’accord de commerce et d’investissement entre l’Union européenne et le Japon, dit Jefta (Japan EU Free Trade Agreement). A l’occasion de la visite du Premier ministre japonais, Shinzo Abe, à Bruxelles, mi-mars, des informations sur le contenu de l’accord ont fuité pour la première fois dans plusieurs quotidiens européens.

Une portée très large

Lancées en mars 2013, les négociations du Jefta se déroulent en effet en toute discrétion. Et les efforts récents de transparence sur le Tafta, le projet d’accord commercial entre l’Europe et les Etats-Unis, n’y ont rien changé. Même le mandat de négociation, adopté en 2012, reste confidentiel. Le Jefta pourrait pourtant bien se révéler plus important encore que le Ceta. Sa portée est très large puisqu’il couvre aussi presque tous les secteurs d’activités. Mais l’économie japonaise est trois fois plus importante que celle du Canada. Ensemble, le Japon et l’Union pèsent près de 28 % du produit intérieur brut (PIB) mondial.

Un 17round de négociations s’est tenu en septembre 2016 et le prochain est annoncé pour avril 2017 à Bruxelles. Selon les documents évoqués dans la presse, les négociations seraient à un stade avancé et les autorités japonaises et européennes disent compter sur une conclusion des négociations pour la fin de l’année 2017.

Cet accord contient plusieurs des ingrédients les plus contestés du Tafta et du Ceta. Autant d’éléments visant à rendre l’accord « vivant » et dont la mise en place risque d’affaiblir progressivement la capacité des Etats de réguler. L’essentiel des négociations porte à nouveau sur les barrières non tarifaires au commerce : la plupart des retombées escomptées proviendraient des efforts d’harmonisation réglementaire, selon une étude d’impact économique réalisée en 2010.

Le dispositif de coopération
réglementaire pourrait conférer
un poids démesuré aux acteurs
économiques dominants dans
la définition des politiques
publiques

Dans les chapitres presque finalisés, figure un dispositif de coopération réglementaire aussi ambitieux que celui qui était proposé par la Commission européenne pour le Tafta. Ce processus obligatoire vise à s’assurer que les législations existantes et futures n’auront pas d’effet négatif sur les échanges commerciaux. Il prévoit la mise en place d’un comité de coopération réglementaire chargé d’inviter les « personnes intéressées » à participer à ses réunions. L’Union et le Japon s’engagent ainsi à rendre publics à l’avance les projets de réglementations, à organiser des consultations dessus et à prendre en compte les apports reçus. Faute de garde-fous suffisants, un tel mécanisme pourrait conférer un poids démesuré aux acteurs économiques dominants dans la définition des politiques publiques. Ces derniers auraient ainsi l’opportunité de peser sur les projets de loi auxquels ils seraient éventuellement hostiles, avant même que les parlementaires soient saisis.

Un retour de l’arbitrage ancienne manière ?

Enfin, le Jefta contient un volet sur la protection des investissements et un mécanisme de résolution des différends entre investisseurs et Etats. Ce chapitre n’est pas encore finalisé, car les parties ne seraient pas encore d’accord sur la forme à lui donner. Les Japonais semblent peu intéressés par la réforme proposée par la Commission européenne et s’accommoderaient plutôt d’un mécanisme d’arbitrage ancienne version. Quelle que soit l’issue de cette discussion, le socle de règles de protection offertes resterait similaire aux accords passés et très avantageux pour les investisseurs étrangers, au détriment des Etats.

Ces nouvelles révélations suggèrent que la Commission européenne ne semble pas avoir pris la mesure de la remise en cause de sa politique commerciale actuelle. A défaut d’une véritable réforme, la multiplication d’accords contestés et imposés aux forceps risque bien d’alimenter la défiance des citoyens envers les institutions. Une telle fuite en avant ferait peser des risques considérables sur les acquis de l’ouverture commerciale et sur la construction européenne elle-même.

Alep : faux et usage de faux

DÉCRYPTAGE

Par Luc Mathieu , Veronika Dorman , Hala Kodmani et Pauline Moullot 16 décembre 2016 à 20:36 (mis à jour à 20:46)

Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi.
Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi. Photo George Ourfalian. AFP

La chute d’Alep-Est a-t-elle été accueillie par des scènes de liesse dans les quartiers Ouest? Les rebelles ont-ils empêché les civils de fuir la ville ? Poutine et Al-Assad ont-ils vraiment lutté contre Daech ? «Libé» trie le vrai du faux dans la grande guerre de l’intox en Syrie.

La Syrie est le théâtre terrible d’une guerre physique dévastatrice, mais aussi d’une guerre médiatique redoutable. Une guerre de mensonges, d’infos bidonnées et de propagande. Une guerre de mots, d’images et de vidéos. Les partisans de l’axe Damas-Moscou-Téhéran y excellent, mais les rebelles et leurs défenseurs utilisent les mêmes armes, à une échelle différente, moins massive. Tentative de décryptage des intox et exploration des zones grises de la post-vérité.

Les rebelles d’Alep sont-ils des terroristes ?

Il y a des jihadistes, mais ils sont très largement minoritaires sur un total de plus de 5 000 rebelles. Le groupe le plus radical est le Jabhat Fatah al-Sham, anciennement le Jabhat al-Nusra, la filiale syrienne d’Al-Qaeda. Dans les quartiers Est d’Alep, ses combattants étaiententre 150 et 250 lors du début du siège de la ville cet été, selon des ONG syriennes. Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’ONU en Syrie, avance, lui, le nombre de 900 jihadistes du Fatah al-Sham. «Le problème du Fatah al-Sham est qu’ils sont très visibles, explique un directeur d’ONG syrienne qui coordonne ses opérations depuis Gaziantep, en Turquie. Ils donnent l’impression d’être plus nombreux qu’ils ne le sont réellement. Dès qu’ils arrivent quelque part, ils mettent des drapeaux, montent des check-points : ils s’affichent.» Les commandants du Fatah al-Sham affirment qu’ils ne sont plus engagés dans le jihad international et ne souhaitent pas commettre des attentats hors de la Syrie. Mais les services de renseignements occidentaux n’y croient pas. Ils considèrent que la filiale syrienne d’Al-Qaeda est particulièrement dangereuse et reste déterminée à frapper des pays ou des intérêts occidentaux.

Le reste de la rébellion d’Alep-Est est formé de groupes de l’Armée syrienne libre (ASL) ou qui en sont issus. Ces groupes se sont créés à partir de la fin 2011 en regroupant des soldats qui désertaient l’armée syrienne et des civils. Leur objectif n’a pas varié depuis : ils veulent chasser Bachar al-Assad du pouvoir et sont de farouches opposants de l’Etat islamique. La plupart ont reçu financements et armements de différents Etats, dont la Turquie, les Etats-Unis ou la France. Parmi ces rebelles figurent entre autres Fastaqim, une faction qui n’est active que dans la région d’Alep, Faylaq al-Sham et Jabhat Shamiya, une coalition de brigades. Les islamistes du groupe Nourredine al-Zenki sont aussi présents. La majorité de ces rebelles sont originaires de la région. S’ils sont présents autour d’Alep, les salafistes d’Ahrar al-Sham ne sont pas dans les quartiers qui étaient assiégés. Installé dans la ville en 2013, l’Etat islamique (EI) en a été chassé début 2014 par une coalition de groupes rebelles. Certains d’entre eux, tel Nourredine al-Zenki, sont par ailleurs engagés au côté de l’armée turque dans des combats contre l’EI à quelques kilomètres à l’est d’Alep. Et s’apprêtent à lancer une offensive contre Al Bab, principal fief de l’EI dans la région.

Poutine et Al-Assad luttent-ils contre l’EI?

Non. Pour la simple raison que les jihadistes de l’Etat islamique ne sont pas présents à Alep-Est. Pourtant, lorsque Vladimir Poutine a lancé l’opération armée en Syrie, le 30 septembre 2015, sous couvert d’une invitation formelle du président Bachar al-Assad à intervenir (contrairement aux Occidentaux, qui ont fait une fois de plus œuvre d’ingérence illégitime, selon Moscou), «l’objectif militaire [n’était qu’]un soutien exclusivement aérien des forces armées syriennes dans leur combat contre l’EI», avait déclaré le chef de l’administration présidentielle, Sergueï Ivanov.

Mais dès le premier jour des frappes, les analystes qui se basent sur des sources ouvertes, tels Bellingcat, ont relevé que les informations délivrées par le ministère russe de la Défense ne correspondaient pas à la réalité du terrain. Selon l’Institute for the Study of War, un think tank basé à Washington, sur près de 150 frappes russes entre le 30 septembre et le 3 octobre, seule une quarantaine ont visé des sites où se trouvaient les combattants de l’EI. Le reste était dirigé contre l’opposition à Bachar al-Assad et quelques-unes contre le Front al-Nusra. Dès le début, le ministère russe de la Défense a choisi de communiquer massivement sur ses opérations, en publiant des vidéos des frappes. Ainsi 43 d’entre elles sont rendues publiques dans les quinze premiers jours. Officiellement, l’Etat islamique a été ciblé 30 fois. Mais seules 36 des 43 localisations ont été confirmées et… l’EI n’a été ciblé qu’une seule fois, selon le think tank Atlantic Council.

Accusé de désinformation par la coalition menée par les Etats-Unis, le ministère russe de la Défense change de stratégie et n’insiste plus sur les cibles de l’EI. Officiellement, la plus grande partie des frappes filmées vise désormais des «combattants» et des «terroristes». Et, de fait, il apparaît que l’Etat islamique n’est pas la cible privilégiée de l’armée russe. Au fil des semaines, l’information délivrée par les autorités russes apparaît de moins en moins fiable. Les briefings au ministère de la Défense se multiplient mais aucun chiffre n’est communiqué, ni sur le nombre exact de frappes russes ni sur la nature des cibles.

Lancée le 15 novembre, l’offensive contre Alep-Est a en outre renforcé l’EI ailleurs dans le pays. Au moins de manière temporaire. Le 11 décembre, les jihadistes ont ainsi réussi à s’emparer à nouveau de Palmyre, d’où ils avaient été chassés neuf mois plus tôt. La cité historique était mal défendue, l’essentiel des forces syriennes d’élite étant mobilisé sur le front d’Alep. Les soldats russes avaient eux aussi quitté Palmyre. Les soldats syriens ont fui devant l’offensive des jihadistes qui ont récupéré des armes lourdes dans les stocks du régime. Depuis, ils ont continué à avancer.

Le «dernier hôpital d’Alep» a-t-il existé ?

«Le dernier hôpital d’Alep»… l’information serait tellement fausse que les soutiens de Poutine se permettent d’ironiser. Ayant l’impression d’avoir lu si souvent que le dernier hôpital d’Alep avait été bombardé, ils remettent en question l’existence même des bombardements à Alep. «C’est intéressant mais le « dernier hôpital d’#Alep » a été « détruit » 15 fois en 6 mois. Record absolu !» a tweeté par exemple un dirigeant du Parti de gauche le 13 décembre. Un rapport de 2016 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur les attaques contre les systèmes de santé dans le monde révèle pourtant que la Syrie compte le plus grand nombre d’attaques menées sur des infrastructures de santé. Depuis le début de l’année, de nombreux articles ont en effet relaté par exemple que «les deux plus grands hôpitaux d’Alep ont été bombardés» fin septembre, que «le plus grand hôpital d’Alep a été détruit» en octobre, ou encore que «l’un des derniers hôpitaux d’Alep-Est a été détruit» en novembre. En fait, les hôpitaux sont régulièrement et systématiquement ciblés. L’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) a dénombré 117 attaques sur des infrastructures médicales d’Alep entre mars 2011 et novembre 2016. Depuis le début du conflit, plus de 750 membres des personnels médicaux seraient morts en Syrie, selon l’organisation.

Et si l’on a l’impression que les hôpitaux sont régulièrement détruits, ce n’est pas parce que c’est un complot, mais parce qu’un même hôpital a pu être bombardé plusieurs fois, détruit, remis en service et de nouveau bombardé. En avril, 14 infrastructures ont été ciblées à Alep. Du 28 avril au 1er mai, les hôpitaux d’Alep ont été bombardés sans discontinuer pendant quatre jours. Le 3 octobre, l’hôpital M10 a été bombardé pour la troisième fois en une semaine. Ce qui explique simplement pourquoi entre le 28 septembre et le 3 octobre, plusieurs articles ont relaté des bombardements sur cet hôpital. Un rapport de Médecins sans frontières (MSF) sur les bombardements sur l’hôpital d’Al-Quds, le 27 avril, explique bien que l’hôpital a été mis hors service mais a pu rouvrir partiellement vingt jours plus tard.

Pour des questions de sécurité, les hôpitaux sont désormais qualifiés par des noms de code (la lettre M, suivie d’un numéro) mais ces infrastructures sont en fait des hôpitaux de fortune. «Il y a toujours la possibilité de soigner les malades, mais les équipes sont parties aux sous-sols pour se protéger», explique le docteur Ziad Alissa, président d’UOSSM France. L’organisation affirme aussi que certains hôpitaux, bombardés plusieurs fois, ont été annoncés détruits ou mis hors service alors que les équipes s’étaient réfugiées au sous-sol, «pour se protéger» et «ne plus être pris pour cible». Il n’y avait plus à Alep-Est qu’une quinzaine de médecins et d’infirmières ces derniers jours. Les deux derniers hôpitaux encore en service ont été détruits en novembre. Le communiqué de l’OMS explique toutefois que «quelques services de santé sont encore accessibles» : ce qui ne veut pas dire que les hôpitaux n’ont pas été bombardés.

Les rebelles ont-ils retenu des civils ?

Oui, assurent les Nations unies. «Certains civils qui tentent de s’enfuir sont apparemment bloqués par des groupes armés de l’opposition, notamment le front Fatah al-Sham», a ainsi affirmé le 9 décembre Rupert Colville, le porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Et d’ajouter : «Au cours des deux dernières semaines, le front Fatah al-Sham et les brigades Abou Amara ont apparemment enlevé et tué un nombre inconnu de civils qui avaient demandé aux groupes armés de quitter leur quartier afin d’épargner la vie de la population.» Toujours à Alep-Est, la faction Nourredine al-Zenki a, de son côté, indiqué en début de semaine qu’elle avait demandé à des civils de ne pas quitter leur quartier assiégé, les passages vers les zones contrôlées par le régime n’étant pas sûrs à cause des combats. Le matin du 30 novembre, des familles qui tentaient de fuir ont été tuées dans la Vieille Ville par des tirs d’artillerie. Le bombardement a fait 45 morts et des dizaines de blessés, selon les secouristes de la défense civile, les Casques blancs. Des vidéos du carnage ont été diffusées sur les réseaux sociaux.

Y a-t-il eu des scènes de liesse à Alep-Ouest ?

Les images d’une foule célébrant la «libération» de la partie rebelle d’Alep proviennent de la télévision officielle syrienne. Le plan serré de la caméra sur quelques dizaines de manifestants est un procédé connu pour amplifier l’importance d’une protestation ou en l’occurrence, d’une liesse populaire. «Comme vous, je n’ai vu et entendu ces manifestants qu’à la télévision», nous dit un habitant d’Alep-Ouest contacté par le biais de l’application WhatsApp. Son immeuble, proche de la ligne de front, a été touché par un obus tiré par les rebelles et le dernier étage du bâtiment a été détruit. «Bien sûr que nous sommes soulagés par la fin des combats, dit le sexagénaire, mais pas au point de faire la fête dans la rue. Pas après tout ce qu’on a vécu…» Depuis 2012, les quartiers Ouest d’Alep, contrôlés par les forces gouvernementales, ont été régulièrement frappés par des bombardements qui ont fait des centaines de victimes.

Les chrétiens d’Orient protégés par Poutine ?

Cet argument de la protection des chrétiens d’Orient est abondamment utilisé par Damas et Moscou depuis le début du conflit en Syrie. Outre qu’il s’inscrit parfaitement dans la rhétorique de la lutte contre l’islamisme conquérant et le jihadisme, dont les deux pays se vantent d’être les champions, chacun a instrumentalisé la protection de cette communauté à sa manière.

Le régime de Bachar al-Assad, issu lui-même de la minorité alaouite, s’est présenté comme le défenseur de toutes les «minorités» syriennes face à la majorité sunnite qui voudrait les écarter. Exhiber des hommes d’Eglise devant les ambassadeurs occidentaux et les caméras est une tradition politique très courue à Damas. «Ces patriarches sont tous politisés. Ils sont d’ailleurs désignés par Al-Assad qui leur consent toutes sortes d’avantages personnels», rappelle Samira Moubayed, représentante en France de l’organisation Syriens chrétiens pour la paix. Opposée au régime, la chrétienne damascène raconte comment «les services de sécurité entretiennent la peur chez les chrétiens en leur disant que les islamistes vont venir les tuer tandis qu’ils répriment les opposants chrétiens, comme les autres».

Pour la Russie, après des années d’athéisme d’Etat, se positionner en protectrice des chrétiens du Moyen-Orient est redevenu un argument de sa diplomatie. Elle reprend à son compte un rôle délaissé par l’Occident et lui permet de pousser ses pions dans la région. Sergueï Lavrov, son ministre des Affaires étrangères, en est l’un des principaux promoteurs. En mars 2015 à Genève, en marge d’une réunion de l’ONU, il avait fustigé le «génocide» des chrétiens d’Orient, comme le font les sites d’information prorusses qui parlent de «massacres». Une manière d’amplifier la menace pour mieux faire ressortir l’importance de son rôle protecteur. L’argument est porteur en France où la défense des chrétiens de Syrie et du Liban est une tradition historique. Et où tous les gouvernements doivent affirmer leur engagement en ce sens.

Une guerre pour le pétrole et le gaz ?

Cette idée, qui revient en particulier dans la rhétorique des mouvements d’extrême gauche, anticapitalistes et anti-impérialistes, apparaît comme un héritage idéologique des guerres d’Irak de 1991 et 2003, menées par les Etats-Unis. Tout comme ils ont renversé Saddam Hussein pour s’emparer de son pays qui abrite la quatrième plus grande réserve de brut au monde, les Occidentaux voudraient la chute d’Al-Assad qui résisterait à leurs convoitises. La comparaison ne tient pas. Le sous-sol syrien ne contient plus que des quantités insignifiantes de pétrole. La production dans le pays atteint à peine 30 000 barils par jour, soit dix fois moins que la consommation quotidienne. L’essentiel des importations vient d’Irak ou d’Iran, deux alliés du régime. C’est l’EI qui contrôle la région pétrolifère la plus importante autour de Deir el-Zor, dans l’est du pays. Les Russes ont accusé à plusieurs reprises la Turquie et les pays occidentaux d’acheter ce pétrole à l’EI. «Des tankers acheminaient du pétrole de Daech à plusieurs pays de l’UE», avait révélé l’ambassadrice de Russie à Bruxelles, avant de revenir sur ses affirmations. «Personne ne se bat pour des réserves de pétrole de quelque 2 milliards de barils de brut en Syrie», estime le consultant Moiffak Hassan. Ce dernier fait valoir en revanche l’importance du territoire syrien, un couloir clé pour des oléoducs et gazoducs arabes et iraniens vers l’Europe. «Un enjeu essentiel pour la Russie qui tient à maintenir ses parts de marché du gaz et la dépendance de l’Europe vis-à-vis d’elle face à ses rivaux, le Qatar et l’Iran, qui possèdent les deux plus grandes réserves de gaz au monde.» De plus, la Russie, via Soyuzneftgaz, a signé en 2013 un accord avec la Syrie, sans passer par le processus habituel d’appel d’offres, pour explorer l’offshore syrien. Si l’on veut donc parler de l’enjeu des hydrocarbures dans la guerre en Syrie, il implique surtout les intérêts de la Russie. Pas ceux des pays occidentaux.

L’ONU embarquée dans une intox russe?

Une vidéo de quelques minutes où Eva Bartlett, une journaliste«indépendante», est censée démonter «la rhétorique des médias traditionnels sur la Syrie» a été vue des centaines de milliers de fois. Russia Today (RT), la chaîne d’information financée par Moscou (lire page 4), l’a diffusée sur tous ses canaux, dans plusieurs langues. Sur le site francophone de RT, la vidéo avait été vue vendredi près de 600 000 fois. Une version diffusée sur Facebook comptait plus de 2,5 millions de vues. Bartlett y répond à un confrère norvégien lors d’une conférence de presse.

Elle affirme notamment que les médias ne sont pas crédibles car leurs seules sources viennent d’activistes, voire de «terroristes», que les images de victimes sont manipulées, que les habitants d’Alep n’ont jamais vu de Casques blancs – qui sont de toute façon des «terroristes» (ils ont été pressentis pour recevoir le prix Nobel de la paix) – et enfin que les élections (organisées dans les zones contrôlées par le régime) montrent que la population soutient massivement Bachar al-Assad. Le tout, avec le logo de l’ONU en fond. Ce qui fait le succès de cette vidéo, et lui donnerait sa légitimité, c’est que la conférence a tout l’air d’être organisée par les Nations unies. Ce qui n’est absolument pas le cas.

L’événement s’est bien tenu dans une salle de l’ONU mais a été organisé par la Mission permanente de la république syrienne aux Nations unies, l’équivalent de son ambassade qui, à ce titre, a le droit d’utiliser les salles de presse de l’ONU sans aucun contrôle de l’organisation. Kristoffer Ronneberg, le journaliste qui a interpellé Bartlett, s’y est rendu car l’ambassadeur de Syrie à l’ONU était attendu et a posé une question, «choqué par le manque de nuance dans la présentation» d’Eva Bartlett. Il a maintenant l’impression d’être devenu, à son insu, «une petite pièce dans une grande guerre de propagande». D’autant que Bartlett, qui se présente comme une journaliste indépendante écrit régulièrement sur Russia Today et des sites conspirationnistes et prorusses. Sur son site, elle soutient ouvertement le régime syrien.

Luc Mathieu , Veronika Dorman , Hala Kodmani , Pauline Moullot