Politique commerciale, agricole et écologique : ce que proposent les candidats aux européennes

Analyse

Deux grandes tendances se retrouvent dans presque toutes les listes : le protectionnisme et la préférence pour le local.

Mikael Corre, le 09/05/2019 à 18:40

Politique commerciale, agricole et écologique : ce que proposent les candidats aux européennes

Une éolienne en Loire Atlantique.ALTITUDEDRONE – STOCK.ADOBE.COM

Même la liste du Rassemblement national (RN), si critique de l’UE, considère que c’est à l’échelle communautaire que doivent être taxées les importations venues d’États ne respectant pas certaines normes. « Nous devons rétablir des protections douanières (taxes, quotas et contingentements) aux frontières de l’Europe comme le font d’ailleurs toutes les grandes économies », précise le programme du parti d’extrême droite.

La majorité présidentielle (LREM, MoDem, Agir…), qui propose de mettre en place à l’échelle européenne une taxe carbone, une taxe sur les transactions financières et une préférence en matière de défense, imagine même « fermer le marché européen » aux entreprises qui ne respectent pas les « exigences sociales et environnementales fondamentales », sans donner plus de précision.

Double protectionnisme et localisme

Pour les listes de droite (RN, Les Républicains, Debout la France), ce protectionnisme aux frontières de l’UE doit se doubler d’une défense accrue du marché français. Toutes proposent de donner la priorité aux entreprises nationales dans la commande publique, « et aux entreprises locales », précisent leurs programmes. Le RN envisage par exemple de réserver une « part » des marchés publics aux entreprises de proximité, tandis que les Républicains, plus précis, proposent d’accorder « aux PME locales » 50 % des marchés publics (ils fixent également l’objectif de « 100 % d’aliments bio et locaux dans les cantines »).

Cette mise en avant du local se retrouve également dans toutes les listes de gauche. La France insoumise désire elle aussi donner la priorité aux entreprises locales dans la commande publique. Europe Écologie Les Verts voudrait atteindre « 100 % d’agriculture européenne biologique et locale d’ici à 2050 » et envisage le retrait des aides de la politique agricole commune (PAC) « en cas d’exportation de la production ». Au Parti socialiste (allié avec Place publique), on imagine l’introduction d’une « clause locale » dans le droit européen de la concurrence pour notamment favoriser les circuits courts. La seule liste à ne faire aucune mention de la préférence pour le local est celle de la majorité.

Volontarisme écologique

Toutes en revanche affichent un volontarisme assez inédit en matière d’écologie, avec plusieurs propositions pour financer à grande échelle la transition (plan d’investissement écologique, Banque publique européenne du climat…)

Autre point de convergence : la dénonciation des traités de libre-échange. À gauche, on dénonce des accords « non écologiques » comme le Ceta, le Mercosur et Jefta (EELV), on demande un moratoire sur tout nouvel accord commercial (PS/Place publique) ou on envisage carrément de les refuser « systématiquement » (LFI). Dans la même veine, la majorité promet de refuser tout nouvel accord de libre-échange passé avec un État ne respectant pas l’accord de Paris sur le Climat.

À droite, Les Républicains souhaitent avant tout que la conclusion d’accords commerciaux devienne une compétence mixte entre l’UE et les États membres et non plus une compétence exclusive de l’UE – cela exigerait de réviser les traités européens. La liste menée par François-Xavier Bellamy souhaite également permettre de déroger aux règles européennes de la concurrence dans certains domaines stratégiques pour faire émerger des « champions industriels ». Une proposition également présente dans les programmes de Debout la France et de la majorité.

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Comment les nouveaux accords de commerce menacent la stabilité financière

Bulletin d’information aux Amis de Finance Watch – Octobre 2018
La fête continue… en dessin animé

Depuis notre premier épisode sur les exigences de fonds propres, nous avons publié trois nouvelles animations pour montrer de manière humoristique que l’occasion d’un réalignement fondamental du secteur financier a été manquée après la crise. (en anglais)

Épisode 2 : « Quand la finance se rachète »
Dans cet épisode, nous essayons d’expliquer le concept des externalités négatives et son lien à la finance. Tant que les signaux de prix n’intègrent pas les externalités négatives, la finance verte restera une niche.

Episode 3 : « Un toast au populisme »
Nous y rappelons que les partis extrémistes obtiennent toujours plus de votes après une crise financière, ce qui implique que la déréglementation financière présente un danger pour nos démocraties.

Pour regardez l’episode 4 « Pile je gagne, face ils perdent », cliquez sur la vidéo ci-dessous:

Episode 4: “Pile je gagne, face ils perdent”

Dans cet épisode, nous rappelons le lien entre les bonus et émoluments des traders et le risque systémique. Car #10ansAprès, le casino de la finance est ouvert à nouveau…

Change Finance Forum #2
L’année dernière, notre  « Change Finance Forum » a rassemblé 200 leaders d’opinion, militants, universitaires, experts, praticiens de l’économie et de la finance durable et des citoyens engagés de 19 pays et de 4 continents.

Un an plus tard, nous nous appuyons sur ce succès pour vous inviter à la deuxième édition de ce forum dont l’objectif est de joindre nos forces pour changer la finance !

Le programme détaillé sera bientôt disponible sur la page de l’événement. Nous vous invitons à vous inscrire dès aujourd’hui pour réserver votre place (veuillez noter que les sessions du forum se déroulent en anglais).

L’histoire secrète du casse du siècle
Une nouvelle enquête transfrontalière a révélé que des escroqueries fiscales menées par les plus grandes banques de l’UE ont coûté 55,2 milliards d’euros aux Trésors publics européens. Ces escroqueries, qualifiées de « plus grand vol à l’étalage fiscal de l’histoire européenne », impliquent de nombreuses grandes banques européennes.

C’est grâce à l’enquête d’un collectif de journalistes de 19 médias européens, dont  “Le Monde” que nous connaissons l’ampleur de ces stratagèmes. Un grand merci à eux !

Ce nouveau scandale de la finance concerne les dividendes. Pour les empocher sans être taxés par l’Etat, certains actionnaires transfèrent leurs actions vers l’étranger. C’est ce que l’on appelle, dans le milieu de la finance, le « CumCum », de la locution latine qui veut dire « avec ». Avec la technique du « CumEx », (« avec » et « sans »), des actionnaires peuvent se faire rembourser par l’Etat des taxes qu’ils n’ont en réalité jamais payées. Pour plus d’explications, regardez cette vidéo de 5 min :

« CumEx Files : comment arnaquer le fisc avec la Bourse »»
(Le Monde)
BNP Paribas – L’histoire d’une dérive

Ce 4 octobre a été une date importante pour BNP Paribas, première banque européenne. Pour la première fois, un documentaire indépendant retraçant son histoire et appuyé sur des dizaines d’interviews passait sur une chaîne de télévision (France 3).

Nous vous proposons de lire cette synthèse éclairante du documentaire par Jérôme Cazes.

« BNP Paribas – Dans les eaux troubles de la plus grande banque européenne » (France 3)

LE BILAN DE FIDEL CASTRO A CUBA :

– Seul pays de l’Amérique latine sans malnutrition infantile (UNICEF)
– A été déclaré Paradis International de l’enfance (UNICEF)
– Le plus bas taux de mortalité infantile en Amérique (OMS et UNICEF)
– 130.000 diplômés en médecine depuis 1961 (OMS)
– 10 élèves par enseignant
– 200 Millions d’enfants dorment dans la rue dans le monde entier, aucun enfant à Cuba.
– Développement de 4 types de vaccins contre le cancer
– Système de santé, un exemple pour le monde entier (OMS)
– 54 % du budget de l’état est affecté aux services sociaux
– Cuba multiplie par 100 les dons de l’Espagne à la lutte contre Ebola.
– Cuba a envoyé 796 médecins et infirmières au Liberia et en Guinée.
– Le meilleur système d’éducation en Amérique Latine
– Le plus grand contributeur du PIB à l’éducation
– L’un des taux de développement humain les plus élevés (ONU)
– Premier pays au monde à éliminer la transmission du VIH de la mère à l’enfant.
– Premier pays à éradiquer la poliomyélite
– Pays ayant le plus bas taux de criminalité des Amériques.

NB: Tout cela avec un embargo de plus de 50 ans.
Avec Castro, Cuba est resté debout et digne, en dépit des privations consécutives à cet embargo injustifié.

Tafta est mort? Vive Jefta!

LIBRE-ÉCHANGE

En réponse à l’hostilité affichée par la nouvelle administration américaine à l’égard des règles commerciales existantes, l’Union européenne se lance dans une forme de croisade pour le libre-échange. Elle en appelle à l’union sacrée autour de cet objectif, en dépit de la vague de contestation croissante vis-à-vis de sa propre politique commerciale. Face aux hésitations des pays membres pour la ratification de l’accord de commerce et d’investissement avec le Canada, le Ceta, elle invoque le risque de perdre toute crédibilité auprès de ces autres partenaires commerciaux, en cas d’échec.

La Commission mène en effet une politique très volontariste avec des négociations bilatérales et plurilatérales lancées tous azimuts et redouble d’efforts pour faire aboutir les discussions en cours. Derrière le Ceta, l’accord conclu avec le Viêt-nam et celui avec Singapour arriveront bientôt au stade de la ratification. Pour ce dernier, Bruxelles attend la décision de la Cour de justice de l’Union européenne sur la répartition des compétences entre les Etats membres et le niveau communautaire, prévue pour mi-mai. Elle espère ainsi grignoter de nouvelles compétences en la matière et voudrait pouvoir se passer du long et fastidieux processus des ratifications nationales pour les accords déclarés mixtes.

28 accords en préparation

Mais en coulisses des négociations les plus médiatisées, ce ne sont en fait pas moins de 28 accords qui sont en préparation avec plus d’une soixantaine de pays.

Le projet de traité le plus large est sans doute l’Accord plurilatéral sur les services, intitulé TiSA (Trade in Service Agreement) qui regroupe plus d’une cinquantaine de pays et vise à faciliter les échanges dans les domaines de la finance, des technologies de l’information ou du commerce en ligne. Les règles ainsi négociées entre les pays les plus désireux de faire progresser la libéralisation des services, qui se baptisent eux-mêmes les « très bons amis des services », pourraient ensuite s’imposer au reste du monde, dans un cadre multilatéral. Mais les négociations achoppent encore, notamment sur la question de la libre circulation des données, et semblent désormais suspendues à la position qui sera adoptée par le nouveau gouvernement américain.

L’enjeu du Jefta, l’accord avec
le Japon, pourrait se révéler bien plus important que celui du Ceta,
le traité avec le Canada

Par ailleurs, l’accord bilatéral le plus important à venir dans la liste de l’Union européenne reste encore très largement méconnu du grand public. Il s’agit de l’accord de commerce et d’investissement entre l’Union européenne et le Japon, dit Jefta (Japan EU Free Trade Agreement). A l’occasion de la visite du Premier ministre japonais, Shinzo Abe, à Bruxelles, mi-mars, des informations sur le contenu de l’accord ont fuité pour la première fois dans plusieurs quotidiens européens.

Une portée très large

Lancées en mars 2013, les négociations du Jefta se déroulent en effet en toute discrétion. Et les efforts récents de transparence sur le Tafta, le projet d’accord commercial entre l’Europe et les Etats-Unis, n’y ont rien changé. Même le mandat de négociation, adopté en 2012, reste confidentiel. Le Jefta pourrait pourtant bien se révéler plus important encore que le Ceta. Sa portée est très large puisqu’il couvre aussi presque tous les secteurs d’activités. Mais l’économie japonaise est trois fois plus importante que celle du Canada. Ensemble, le Japon et l’Union pèsent près de 28 % du produit intérieur brut (PIB) mondial.

Un 17round de négociations s’est tenu en septembre 2016 et le prochain est annoncé pour avril 2017 à Bruxelles. Selon les documents évoqués dans la presse, les négociations seraient à un stade avancé et les autorités japonaises et européennes disent compter sur une conclusion des négociations pour la fin de l’année 2017.

Cet accord contient plusieurs des ingrédients les plus contestés du Tafta et du Ceta. Autant d’éléments visant à rendre l’accord « vivant » et dont la mise en place risque d’affaiblir progressivement la capacité des Etats de réguler. L’essentiel des négociations porte à nouveau sur les barrières non tarifaires au commerce : la plupart des retombées escomptées proviendraient des efforts d’harmonisation réglementaire, selon une étude d’impact économique réalisée en 2010.

Le dispositif de coopération
réglementaire pourrait conférer
un poids démesuré aux acteurs
économiques dominants dans
la définition des politiques
publiques

Dans les chapitres presque finalisés, figure un dispositif de coopération réglementaire aussi ambitieux que celui qui était proposé par la Commission européenne pour le Tafta. Ce processus obligatoire vise à s’assurer que les législations existantes et futures n’auront pas d’effet négatif sur les échanges commerciaux. Il prévoit la mise en place d’un comité de coopération réglementaire chargé d’inviter les « personnes intéressées » à participer à ses réunions. L’Union et le Japon s’engagent ainsi à rendre publics à l’avance les projets de réglementations, à organiser des consultations dessus et à prendre en compte les apports reçus. Faute de garde-fous suffisants, un tel mécanisme pourrait conférer un poids démesuré aux acteurs économiques dominants dans la définition des politiques publiques. Ces derniers auraient ainsi l’opportunité de peser sur les projets de loi auxquels ils seraient éventuellement hostiles, avant même que les parlementaires soient saisis.

Un retour de l’arbitrage ancienne manière ?

Enfin, le Jefta contient un volet sur la protection des investissements et un mécanisme de résolution des différends entre investisseurs et Etats. Ce chapitre n’est pas encore finalisé, car les parties ne seraient pas encore d’accord sur la forme à lui donner. Les Japonais semblent peu intéressés par la réforme proposée par la Commission européenne et s’accommoderaient plutôt d’un mécanisme d’arbitrage ancienne version. Quelle que soit l’issue de cette discussion, le socle de règles de protection offertes resterait similaire aux accords passés et très avantageux pour les investisseurs étrangers, au détriment des Etats.

Ces nouvelles révélations suggèrent que la Commission européenne ne semble pas avoir pris la mesure de la remise en cause de sa politique commerciale actuelle. A défaut d’une véritable réforme, la multiplication d’accords contestés et imposés aux forceps risque bien d’alimenter la défiance des citoyens envers les institutions. Une telle fuite en avant ferait peser des risques considérables sur les acquis de l’ouverture commerciale et sur la construction européenne elle-même.

Alep : faux et usage de faux

DÉCRYPTAGE

Par Luc Mathieu , Veronika Dorman , Hala Kodmani et Pauline Moullot 16 décembre 2016 à 20:36 (mis à jour à 20:46)

Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi.
Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi. Photo George Ourfalian. AFP

La chute d’Alep-Est a-t-elle été accueillie par des scènes de liesse dans les quartiers Ouest? Les rebelles ont-ils empêché les civils de fuir la ville ? Poutine et Al-Assad ont-ils vraiment lutté contre Daech ? «Libé» trie le vrai du faux dans la grande guerre de l’intox en Syrie.

La Syrie est le théâtre terrible d’une guerre physique dévastatrice, mais aussi d’une guerre médiatique redoutable. Une guerre de mensonges, d’infos bidonnées et de propagande. Une guerre de mots, d’images et de vidéos. Les partisans de l’axe Damas-Moscou-Téhéran y excellent, mais les rebelles et leurs défenseurs utilisent les mêmes armes, à une échelle différente, moins massive. Tentative de décryptage des intox et exploration des zones grises de la post-vérité.

Les rebelles d’Alep sont-ils des terroristes ?

Il y a des jihadistes, mais ils sont très largement minoritaires sur un total de plus de 5 000 rebelles. Le groupe le plus radical est le Jabhat Fatah al-Sham, anciennement le Jabhat al-Nusra, la filiale syrienne d’Al-Qaeda. Dans les quartiers Est d’Alep, ses combattants étaiententre 150 et 250 lors du début du siège de la ville cet été, selon des ONG syriennes. Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’ONU en Syrie, avance, lui, le nombre de 900 jihadistes du Fatah al-Sham. «Le problème du Fatah al-Sham est qu’ils sont très visibles, explique un directeur d’ONG syrienne qui coordonne ses opérations depuis Gaziantep, en Turquie. Ils donnent l’impression d’être plus nombreux qu’ils ne le sont réellement. Dès qu’ils arrivent quelque part, ils mettent des drapeaux, montent des check-points : ils s’affichent.» Les commandants du Fatah al-Sham affirment qu’ils ne sont plus engagés dans le jihad international et ne souhaitent pas commettre des attentats hors de la Syrie. Mais les services de renseignements occidentaux n’y croient pas. Ils considèrent que la filiale syrienne d’Al-Qaeda est particulièrement dangereuse et reste déterminée à frapper des pays ou des intérêts occidentaux.

Le reste de la rébellion d’Alep-Est est formé de groupes de l’Armée syrienne libre (ASL) ou qui en sont issus. Ces groupes se sont créés à partir de la fin 2011 en regroupant des soldats qui désertaient l’armée syrienne et des civils. Leur objectif n’a pas varié depuis : ils veulent chasser Bachar al-Assad du pouvoir et sont de farouches opposants de l’Etat islamique. La plupart ont reçu financements et armements de différents Etats, dont la Turquie, les Etats-Unis ou la France. Parmi ces rebelles figurent entre autres Fastaqim, une faction qui n’est active que dans la région d’Alep, Faylaq al-Sham et Jabhat Shamiya, une coalition de brigades. Les islamistes du groupe Nourredine al-Zenki sont aussi présents. La majorité de ces rebelles sont originaires de la région. S’ils sont présents autour d’Alep, les salafistes d’Ahrar al-Sham ne sont pas dans les quartiers qui étaient assiégés. Installé dans la ville en 2013, l’Etat islamique (EI) en a été chassé début 2014 par une coalition de groupes rebelles. Certains d’entre eux, tel Nourredine al-Zenki, sont par ailleurs engagés au côté de l’armée turque dans des combats contre l’EI à quelques kilomètres à l’est d’Alep. Et s’apprêtent à lancer une offensive contre Al Bab, principal fief de l’EI dans la région.

Poutine et Al-Assad luttent-ils contre l’EI?

Non. Pour la simple raison que les jihadistes de l’Etat islamique ne sont pas présents à Alep-Est. Pourtant, lorsque Vladimir Poutine a lancé l’opération armée en Syrie, le 30 septembre 2015, sous couvert d’une invitation formelle du président Bachar al-Assad à intervenir (contrairement aux Occidentaux, qui ont fait une fois de plus œuvre d’ingérence illégitime, selon Moscou), «l’objectif militaire [n’était qu’]un soutien exclusivement aérien des forces armées syriennes dans leur combat contre l’EI», avait déclaré le chef de l’administration présidentielle, Sergueï Ivanov.

Mais dès le premier jour des frappes, les analystes qui se basent sur des sources ouvertes, tels Bellingcat, ont relevé que les informations délivrées par le ministère russe de la Défense ne correspondaient pas à la réalité du terrain. Selon l’Institute for the Study of War, un think tank basé à Washington, sur près de 150 frappes russes entre le 30 septembre et le 3 octobre, seule une quarantaine ont visé des sites où se trouvaient les combattants de l’EI. Le reste était dirigé contre l’opposition à Bachar al-Assad et quelques-unes contre le Front al-Nusra. Dès le début, le ministère russe de la Défense a choisi de communiquer massivement sur ses opérations, en publiant des vidéos des frappes. Ainsi 43 d’entre elles sont rendues publiques dans les quinze premiers jours. Officiellement, l’Etat islamique a été ciblé 30 fois. Mais seules 36 des 43 localisations ont été confirmées et… l’EI n’a été ciblé qu’une seule fois, selon le think tank Atlantic Council.

Accusé de désinformation par la coalition menée par les Etats-Unis, le ministère russe de la Défense change de stratégie et n’insiste plus sur les cibles de l’EI. Officiellement, la plus grande partie des frappes filmées vise désormais des «combattants» et des «terroristes». Et, de fait, il apparaît que l’Etat islamique n’est pas la cible privilégiée de l’armée russe. Au fil des semaines, l’information délivrée par les autorités russes apparaît de moins en moins fiable. Les briefings au ministère de la Défense se multiplient mais aucun chiffre n’est communiqué, ni sur le nombre exact de frappes russes ni sur la nature des cibles.

Lancée le 15 novembre, l’offensive contre Alep-Est a en outre renforcé l’EI ailleurs dans le pays. Au moins de manière temporaire. Le 11 décembre, les jihadistes ont ainsi réussi à s’emparer à nouveau de Palmyre, d’où ils avaient été chassés neuf mois plus tôt. La cité historique était mal défendue, l’essentiel des forces syriennes d’élite étant mobilisé sur le front d’Alep. Les soldats russes avaient eux aussi quitté Palmyre. Les soldats syriens ont fui devant l’offensive des jihadistes qui ont récupéré des armes lourdes dans les stocks du régime. Depuis, ils ont continué à avancer.

Le «dernier hôpital d’Alep» a-t-il existé ?

«Le dernier hôpital d’Alep»… l’information serait tellement fausse que les soutiens de Poutine se permettent d’ironiser. Ayant l’impression d’avoir lu si souvent que le dernier hôpital d’Alep avait été bombardé, ils remettent en question l’existence même des bombardements à Alep. «C’est intéressant mais le « dernier hôpital d’#Alep » a été « détruit » 15 fois en 6 mois. Record absolu !» a tweeté par exemple un dirigeant du Parti de gauche le 13 décembre. Un rapport de 2016 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur les attaques contre les systèmes de santé dans le monde révèle pourtant que la Syrie compte le plus grand nombre d’attaques menées sur des infrastructures de santé. Depuis le début de l’année, de nombreux articles ont en effet relaté par exemple que «les deux plus grands hôpitaux d’Alep ont été bombardés» fin septembre, que «le plus grand hôpital d’Alep a été détruit» en octobre, ou encore que «l’un des derniers hôpitaux d’Alep-Est a été détruit» en novembre. En fait, les hôpitaux sont régulièrement et systématiquement ciblés. L’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) a dénombré 117 attaques sur des infrastructures médicales d’Alep entre mars 2011 et novembre 2016. Depuis le début du conflit, plus de 750 membres des personnels médicaux seraient morts en Syrie, selon l’organisation.

Et si l’on a l’impression que les hôpitaux sont régulièrement détruits, ce n’est pas parce que c’est un complot, mais parce qu’un même hôpital a pu être bombardé plusieurs fois, détruit, remis en service et de nouveau bombardé. En avril, 14 infrastructures ont été ciblées à Alep. Du 28 avril au 1er mai, les hôpitaux d’Alep ont été bombardés sans discontinuer pendant quatre jours. Le 3 octobre, l’hôpital M10 a été bombardé pour la troisième fois en une semaine. Ce qui explique simplement pourquoi entre le 28 septembre et le 3 octobre, plusieurs articles ont relaté des bombardements sur cet hôpital. Un rapport de Médecins sans frontières (MSF) sur les bombardements sur l’hôpital d’Al-Quds, le 27 avril, explique bien que l’hôpital a été mis hors service mais a pu rouvrir partiellement vingt jours plus tard.

Pour des questions de sécurité, les hôpitaux sont désormais qualifiés par des noms de code (la lettre M, suivie d’un numéro) mais ces infrastructures sont en fait des hôpitaux de fortune. «Il y a toujours la possibilité de soigner les malades, mais les équipes sont parties aux sous-sols pour se protéger», explique le docteur Ziad Alissa, président d’UOSSM France. L’organisation affirme aussi que certains hôpitaux, bombardés plusieurs fois, ont été annoncés détruits ou mis hors service alors que les équipes s’étaient réfugiées au sous-sol, «pour se protéger» et «ne plus être pris pour cible». Il n’y avait plus à Alep-Est qu’une quinzaine de médecins et d’infirmières ces derniers jours. Les deux derniers hôpitaux encore en service ont été détruits en novembre. Le communiqué de l’OMS explique toutefois que «quelques services de santé sont encore accessibles» : ce qui ne veut pas dire que les hôpitaux n’ont pas été bombardés.

Les rebelles ont-ils retenu des civils ?

Oui, assurent les Nations unies. «Certains civils qui tentent de s’enfuir sont apparemment bloqués par des groupes armés de l’opposition, notamment le front Fatah al-Sham», a ainsi affirmé le 9 décembre Rupert Colville, le porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Et d’ajouter : «Au cours des deux dernières semaines, le front Fatah al-Sham et les brigades Abou Amara ont apparemment enlevé et tué un nombre inconnu de civils qui avaient demandé aux groupes armés de quitter leur quartier afin d’épargner la vie de la population.» Toujours à Alep-Est, la faction Nourredine al-Zenki a, de son côté, indiqué en début de semaine qu’elle avait demandé à des civils de ne pas quitter leur quartier assiégé, les passages vers les zones contrôlées par le régime n’étant pas sûrs à cause des combats. Le matin du 30 novembre, des familles qui tentaient de fuir ont été tuées dans la Vieille Ville par des tirs d’artillerie. Le bombardement a fait 45 morts et des dizaines de blessés, selon les secouristes de la défense civile, les Casques blancs. Des vidéos du carnage ont été diffusées sur les réseaux sociaux.

Y a-t-il eu des scènes de liesse à Alep-Ouest ?

Les images d’une foule célébrant la «libération» de la partie rebelle d’Alep proviennent de la télévision officielle syrienne. Le plan serré de la caméra sur quelques dizaines de manifestants est un procédé connu pour amplifier l’importance d’une protestation ou en l’occurrence, d’une liesse populaire. «Comme vous, je n’ai vu et entendu ces manifestants qu’à la télévision», nous dit un habitant d’Alep-Ouest contacté par le biais de l’application WhatsApp. Son immeuble, proche de la ligne de front, a été touché par un obus tiré par les rebelles et le dernier étage du bâtiment a été détruit. «Bien sûr que nous sommes soulagés par la fin des combats, dit le sexagénaire, mais pas au point de faire la fête dans la rue. Pas après tout ce qu’on a vécu…» Depuis 2012, les quartiers Ouest d’Alep, contrôlés par les forces gouvernementales, ont été régulièrement frappés par des bombardements qui ont fait des centaines de victimes.

Les chrétiens d’Orient protégés par Poutine ?

Cet argument de la protection des chrétiens d’Orient est abondamment utilisé par Damas et Moscou depuis le début du conflit en Syrie. Outre qu’il s’inscrit parfaitement dans la rhétorique de la lutte contre l’islamisme conquérant et le jihadisme, dont les deux pays se vantent d’être les champions, chacun a instrumentalisé la protection de cette communauté à sa manière.

Le régime de Bachar al-Assad, issu lui-même de la minorité alaouite, s’est présenté comme le défenseur de toutes les «minorités» syriennes face à la majorité sunnite qui voudrait les écarter. Exhiber des hommes d’Eglise devant les ambassadeurs occidentaux et les caméras est une tradition politique très courue à Damas. «Ces patriarches sont tous politisés. Ils sont d’ailleurs désignés par Al-Assad qui leur consent toutes sortes d’avantages personnels», rappelle Samira Moubayed, représentante en France de l’organisation Syriens chrétiens pour la paix. Opposée au régime, la chrétienne damascène raconte comment «les services de sécurité entretiennent la peur chez les chrétiens en leur disant que les islamistes vont venir les tuer tandis qu’ils répriment les opposants chrétiens, comme les autres».

Pour la Russie, après des années d’athéisme d’Etat, se positionner en protectrice des chrétiens du Moyen-Orient est redevenu un argument de sa diplomatie. Elle reprend à son compte un rôle délaissé par l’Occident et lui permet de pousser ses pions dans la région. Sergueï Lavrov, son ministre des Affaires étrangères, en est l’un des principaux promoteurs. En mars 2015 à Genève, en marge d’une réunion de l’ONU, il avait fustigé le «génocide» des chrétiens d’Orient, comme le font les sites d’information prorusses qui parlent de «massacres». Une manière d’amplifier la menace pour mieux faire ressortir l’importance de son rôle protecteur. L’argument est porteur en France où la défense des chrétiens de Syrie et du Liban est une tradition historique. Et où tous les gouvernements doivent affirmer leur engagement en ce sens.

Une guerre pour le pétrole et le gaz ?

Cette idée, qui revient en particulier dans la rhétorique des mouvements d’extrême gauche, anticapitalistes et anti-impérialistes, apparaît comme un héritage idéologique des guerres d’Irak de 1991 et 2003, menées par les Etats-Unis. Tout comme ils ont renversé Saddam Hussein pour s’emparer de son pays qui abrite la quatrième plus grande réserve de brut au monde, les Occidentaux voudraient la chute d’Al-Assad qui résisterait à leurs convoitises. La comparaison ne tient pas. Le sous-sol syrien ne contient plus que des quantités insignifiantes de pétrole. La production dans le pays atteint à peine 30 000 barils par jour, soit dix fois moins que la consommation quotidienne. L’essentiel des importations vient d’Irak ou d’Iran, deux alliés du régime. C’est l’EI qui contrôle la région pétrolifère la plus importante autour de Deir el-Zor, dans l’est du pays. Les Russes ont accusé à plusieurs reprises la Turquie et les pays occidentaux d’acheter ce pétrole à l’EI. «Des tankers acheminaient du pétrole de Daech à plusieurs pays de l’UE», avait révélé l’ambassadrice de Russie à Bruxelles, avant de revenir sur ses affirmations. «Personne ne se bat pour des réserves de pétrole de quelque 2 milliards de barils de brut en Syrie», estime le consultant Moiffak Hassan. Ce dernier fait valoir en revanche l’importance du territoire syrien, un couloir clé pour des oléoducs et gazoducs arabes et iraniens vers l’Europe. «Un enjeu essentiel pour la Russie qui tient à maintenir ses parts de marché du gaz et la dépendance de l’Europe vis-à-vis d’elle face à ses rivaux, le Qatar et l’Iran, qui possèdent les deux plus grandes réserves de gaz au monde.» De plus, la Russie, via Soyuzneftgaz, a signé en 2013 un accord avec la Syrie, sans passer par le processus habituel d’appel d’offres, pour explorer l’offshore syrien. Si l’on veut donc parler de l’enjeu des hydrocarbures dans la guerre en Syrie, il implique surtout les intérêts de la Russie. Pas ceux des pays occidentaux.

L’ONU embarquée dans une intox russe?

Une vidéo de quelques minutes où Eva Bartlett, une journaliste«indépendante», est censée démonter «la rhétorique des médias traditionnels sur la Syrie» a été vue des centaines de milliers de fois. Russia Today (RT), la chaîne d’information financée par Moscou (lire page 4), l’a diffusée sur tous ses canaux, dans plusieurs langues. Sur le site francophone de RT, la vidéo avait été vue vendredi près de 600 000 fois. Une version diffusée sur Facebook comptait plus de 2,5 millions de vues. Bartlett y répond à un confrère norvégien lors d’une conférence de presse.

Elle affirme notamment que les médias ne sont pas crédibles car leurs seules sources viennent d’activistes, voire de «terroristes», que les images de victimes sont manipulées, que les habitants d’Alep n’ont jamais vu de Casques blancs – qui sont de toute façon des «terroristes» (ils ont été pressentis pour recevoir le prix Nobel de la paix) – et enfin que les élections (organisées dans les zones contrôlées par le régime) montrent que la population soutient massivement Bachar al-Assad. Le tout, avec le logo de l’ONU en fond. Ce qui fait le succès de cette vidéo, et lui donnerait sa légitimité, c’est que la conférence a tout l’air d’être organisée par les Nations unies. Ce qui n’est absolument pas le cas.

L’événement s’est bien tenu dans une salle de l’ONU mais a été organisé par la Mission permanente de la république syrienne aux Nations unies, l’équivalent de son ambassade qui, à ce titre, a le droit d’utiliser les salles de presse de l’ONU sans aucun contrôle de l’organisation. Kristoffer Ronneberg, le journaliste qui a interpellé Bartlett, s’y est rendu car l’ambassadeur de Syrie à l’ONU était attendu et a posé une question, «choqué par le manque de nuance dans la présentation» d’Eva Bartlett. Il a maintenant l’impression d’être devenu, à son insu, «une petite pièce dans une grande guerre de propagande». D’autant que Bartlett, qui se présente comme une journaliste indépendante écrit régulièrement sur Russia Today et des sites conspirationnistes et prorusses. Sur son site, elle soutient ouvertement le régime syrien.

Luc Mathieu , Veronika Dorman , Hala Kodmani , Pauline Moullot

Trump à la Maison-Blanche : une interview de Noam Chomsky

Lundi 14 novembre 2016  Par C. J. Polychroniou

Noam Chomsky lors d'une conférence à Buenos Aires, le 12 mars 2015. (Photo: Ministerio de Cultura de la Nación Argentina)

Noam Chomsky lors d’une conférence à Buenos Aires, le 12 mars 2015. (Photo: Ministerio de Cultura de la Nación Argentina)

Le 8 novembre 2016, Donald Trump a réussi le plus grand bouleversement de la politique américaine en exploitant avec succès la colère des électeurs blancs et en faisant appel aux penchants les plus vils de la population, d’une manière qui aurait probablement impressionné le propagandiste nazi Joseph Goebbels lui-même.

Mais que signifie au juste la victoire de Trump, et à quoi peut-on s’attendre de la part de ce mégalomane lorsqu’il prendra les rênes du pouvoir le 20 janvier 2017 ? Quelle est l’idéologie politique de Trump, et le « trumpisme », s’il existe, constitue-il un mouvement ? La politique étrangère des États-Unis sera-t-elle différente sous l’administration Trump ?

Il y a quelques années, l’intellectuel reconnu Noam Chomsky avertissait que le climat politique aux États-Unis était mûr pour l’émergence d’un personnage autoritaire. Maintenant, il partage ses pensées sur les conséquences de cette élection, l’état moribond du système politique américain et il dit pourquoi Trump est une réelle menace pour le monde et la planète en général.

C. J. Polychroniou pour Truthout : Noam, l’impensable est arrivé : déjouant tous les pronostics, Donald Trump a remporté une victoire décisive sur Hillary Clinton, et l’homme que Michael Moore décrivait comme un “dépravé, ignorant, un clown à mi-temps et un sociopathe à plein temps” va être le prochain président des États-Unis. Selon vous, quels ont été les éléments déterminants qui ont amené les électeurs américains à provoquer le plus grand bouleversement de l’histoire de la politique américaine ?

Noam Chomsky : Avant de répondre à cette question, je pense qu’il est important de prendre du recul pour comprendre ce qui s’est passé le 8 novembre, une date qui pourrait se révéler être une des plus importantes de l’histoire humaine, selon la manière dont nous l’interprétons.

Pas d’exagération.

L’information la plus importante du 8 novembre a été à peine remarquée et a une certaine importance en soi.

Le 8 novembre, au Maroc, lors de la conférence internationale sur le changement climatique (COP22) qui a été organisée pour poursuivre l’accord de Paris signé lors de la COP21, l’Organisation Mondiale de la Météorologie (WMO) a rendu public  un rapport. La WMO a indiqué que les cinq dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées. Elle a mentionné une élévation du niveau des océans, devant encore augmenter très prochainement du fait de la fonte étonnamment rapide de la glace polaire, plus particulièrement des glaciers de l’Antarctique. Déjà, la glace de la mer de l’Arctique, durant ces cinq dernières années, est 28% en dessous de la moyenne des 29 années précédentes, élevant non seulement le niveau des océans, mais réduisant aussi l’effet de refroidissement dû à la réflexion des rayons solaires par la glace polaire, accélérant donc les effets du réchauffement mondial. Le WMO a indiqué de plus que les températures approchaient dangereusement de l’objectif établi par la COP21, en plus d’autres affirmations et prévisions.

Un autre événement a eu lieu le 8 novembre, qui pourrait également avoir une certaine importance historique pour des raisons, encore une fois, à peine mentionnées.

Le 8 novembre, le pays le plus puissant de l’histoire mondiale, celui qui va marquer de son empreinte le futur proche, a vécu une élection. Les résultats ont placé les pleins pouvoirs du gouvernement – exécutif, Congrès, Cour suprême – dans les mains du parti républicain, devenu ainsi l’organisation la plus dangereuse de l’histoire.

Hormis la dernière phrase ci-dessus, tout ceci est incontestable. Si la dernière phrase peut sembler farfelue, voire scandaleuse, est-ce vraiment le cas ? Les faits parlent d’eux-mêmes. Le parti a pour objectif de détruire la vie humaine développée le plus rapidement possible. Il n”existe aucun précédent historique à une telle position.

Est-ce une exagération ? Prenez en compte que nous n’avons été qu’observateurs.

Durant les primaires des Républicains, chaque candidat a nié dire que ce qui arrive, arrive réellement – à l’exception des modérés, comme Jeb Bush, qui a dit que tout est incertain mais que nous n’avons rien à faire car nous produisons plus de gaz naturel, grâce à la fracturation. Cependant, John Kasich a confirmé que le réchauffement mondial a bien cours, mais il a ajouté que “nous allons brûler du charbon en Ohio et nous n’allons pas nous en excuser.”

Le candidat vainqueur, désormais le président élu, vise une augmentation rapide de la consommation de carburants fossiles, dont le charbon, le détricotage des réglementations, le rejet de toute aide aux pays en voie de développement qui cherchent à transiter vers une énergie renouvelable, et, en règle générale, foncer dans le mur le plus vite possible.

Trump a déjà posé des jalons pour démanteler l’Environmental Protection Agency (EPA), en plaçant à sa tête pour la transition de l’EPA un climato-sceptique bien connu et fier de l’être, Myron Ebell. Le conseiller de Trump en matière d’énergie, le milliardaire du milieu pétrolier Harold Hamm, a annoncé ses souhaits, qui étaient prévisibles : démanteler la réglementation, couper les taxes de l’industrie (et généralement celles du riche secteur des affaires), augmenter la production de carburants fossiles, en supprimant le moratoire d’Obama sur le pipeline Dakota Access. Le marché a réagi rapidement. Les actions des sociétés liées à l’énergie ont grimpé en flèche, notamment le plus important groupe mondial d’extraction du charbon, Peabody Energy, qui était alors placé sous surveillance financière pour risque de dépôt de bilan, mais qui a enregistré un gain de 50% après la victoire de Trump.

Les effets du déni républicain ont déjà été ressentis. Il y avait eu l’espoir que l’accord de la COP21 à Paris mènerait à un traité à la hauteur des enjeux, mais de telles idées ont été abandonnées car le Congrès républicain n’allait pas accepter les contraintes, ce qui fait que seul un accord volontaire a vu le jour, évidemment beaucoup plus faible.

Les effets peuvent bientôt devenir encore plus évidents qu’ils ne le sont déjà. Au seul Bangladesh, des dizaines de millions de personnes devraient fuir les plaines de faible altitude au cours des prochaines années à cause de l’élévation du niveau de la mer et des conditions météorologiques plus violentes, créant une crise migratoire qui rendra la situation actuelle insignifiante. « Les migrants doivent avoir le droit de se rendre dans les pays d’où proviennent tous ces gaz à effet de serre. Des millions devraient pouvoir se rendre aux États-Unis. Et dans les autres pays riches qui se sont enrichis tout en apportant une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène, marquée par la transformation humaine radicale de l’environnement. Ces conséquences catastrophiques ne peuvent que s’accroître, non seulement au Bangladesh, mais dans toute l’Asie du Sud, car les températures, déjà intolérables pour les pauvres, montent inexorablement et les glaciers himalayens fondent, menaçant l’approvisionnement en eau. Déjà en Inde, environ 300 millions de personnes manquent d’eau potable. Et les effets vont aller bien au-delà.

Il est difficile de trouver les mots pour signifier le fait que les humains se trouvent face à la question la plus importante de leur histoire – si la vie humaine développée va survivre dans la forme que nous lui connaissons – et que la réponse est une accélération vers le désastre.

Des observations similaires concernent l’autre problème à propos de la survie humaine, la menace d’une destruction nucléaire, qui a plané au-dessus de nos têtes pendant les 70 dernières années et qui s’amplifie désormais.

Il n’est pas plus facile de trouver les mots pour décrire le constat tout à fait étonnant que, dans toute la masse d’informations concernant l’extravagance électorale, ces faits ont à peine été mentionnés. Je manque terriblement de mots appropriés.

Pour revenir enfin à la question soulevée, pour être précis, il semble que Clinton ait obtenu une légère majorité des voix. La victoire apparemment décisive est en relation avec des caractéristiques curieuses de la politique américaine : entre autres facteurs, le collège électoral qui est un reliquat de la fondation du pays en tant qu’alliance d’États distincts ; le système du gagnant-rafle-tout dans chaque état ; l’organisation des districts du Congrès (parfois par tripatouillage électoral) pour donner plus de poids aux votes ruraux (dans les élections passées, et probablement celle-ci aussi, les démocrates ont eu une marge confortable de victoires dans le vote populaire pour la présidence, mais détiennent une minorité de sièges) ; le taux très élevé d’abstentions (habituellement près de la moitié à des élections présidentielles, celle-ci incluse). Le fait d’une certaine importance pour l’avenir est que dans la classe d’âge 18-25, Clinton a gagné facilement, et que Sanders avait un niveau de soutien encore plus élevé. Ce qui démontre que ces problèmes dépendent de la façon dont la future génération y fera face.

Selon les informations actuelles, Trump a battu tous les records dans le soutien qu’il a reçu de la part des électeurs blancs, de la classe ouvrière et de la classe moyenne basse, en particulier dans la fourchette de revenus de 50 000 à 90 000 dollars, ruraux et suburbains. Ces groupes partagent la colère, répandue dans tout l’Occident, envers l’establishment centriste, révélée aussi bien par le résultat du vote inattendu du Brexit que par l’effondrement des partis centristes en Europe continentale. [Beaucoup] de ceux qui sont en colère et qui sont mécontents sont victimes des politiques néolibérales de la dernière génération, les politiques décrites par le président de la Fed, Alan Greenspan, « Saint-Alan », comme l’a qualifié révérencieusement la profession économique et d’autres admirateurs jusqu’à ce que l’économie miraculeuse qu’il supervisait s’écrase en 2007-2008, menaçant de faire s’écrouler l’économie mondiale avec elle. Comme l’a expliqué Greenspan durant ses jours de gloire, ses succès en matière de gestion économique reposaient essentiellement sur une « insécurité croissante des travailleurs ». Les travailleurs intimidés ne demanderaient pas des augmentations de salaire, des avantages et une sécurité plus élevées, mais seraient satisfaits de la stagnation des salaires et des avantages réduits qui indiquent une économie saine selon les normes néolibérales.

Les travailleurs, qui ont été les cobayes de ces expérimentations en théorie économique, ne sont pas particulièrement heureux du résultat. Ils ne sont pas, par exemple, enchantés du fait qu’en 2007, au sommet du miracle néolibéral, les salaires réels des travailleurs des basses classes étaient plus bas qu’ils ne l’avaient été des années auparavant, ou que les salaires réels des travailleurs masculins se situaient aux alentours de ceux des années 1960 pendant que des gains spectaculaires sont allés dans les poches d’un très petit nombre au sommet, disproportionnellement une fraction de 1%. Ceci ne dépendait pas du résultat de l’offre et de la demande du marché, de la réussite ou du mérite, mais plutôt de décisions politiques déterminées, des sujets analysés avec soin par l’économiste Dean Baker dans un travail récemment publié.

Le sort réservé au salaire minimum illustre ce qui s’est passé. Durant les années 50 et 60 qui sont des périodes de croissance forte et équitable, le salaire minimum sous lequel aucun salaire ne peut être fixé a évolué de la même manière que la productivité. Cela prit fin avec le déclenchement de la doctrine néo-libérale. Depuis lors, le salaire minimum a stagné en valeur réelle. S’il avait continué sur la même lancée qu’auparavant, il serait probablement aux alentours de 20$ par heure. De nos jours, l’augmenter à 15$ par heure est considéré comme une révolution politique.

Avec tous les discours sur le quasi plein emploi d’aujourd’hui, la participation de la population active reste inférieure à la norme antérieure. Et pour les travailleurs, il y a une grande différence entre un emploi stable dans le secteur manufacturier avec des salaires et des avantages sociaux syndicaux, comme dans les années précédentes, et un emploi temporaire avec peu de sécurité dans certaines professions de service. Mis à part les salaires, les avantages et la sécurité, il y a une perte de dignité, d’espoir pour l’avenir, et du sentiment d’appartenance à un monde dans lequel on joue un rôle digne d’intérêt.

L’impact est bien senti au travers du portrait sensible et lumineux fait par Arlie Hochschild d’un bastion Trump en Louisiane, où elle a vécu et travaillé pendant de nombreuses années. Elle utilise l’image d’une file dans laquelle les habitants sont debout, s’attendant à avancer progressivement car ils travaillent dur et respectent toutes les valeurs conventionnelles. Mais leur position dans la file s’est bloquée. Devant eux, ils voient des gens bondir en avant, mais cela ne les désespère pas, parce que c’est « le mode de vie américain » pour (prétendument) mériter d’être récompensé. Ce qui cause la détresse réelle est ce qui se passe derrière eux. Ils croient que des « gens indignes » qui ne « suivent pas les règles » sont propulsés devant eux par des programmes du gouvernement fédéral qu’ils estiment à tort conçus pour les Afro-Américains, les immigrants et d’autres qu’ils considèrent souvent avec mépris. Tout cela est exacerbé par les inventions racistes de Ronald Reagan au sujet des « assistés » (implicitement noirs) qui volent l’argent durement gagné des Blancs et autres fantasmes.

Parfois, l’incapacité à expliquer, en soi une forme de mépris, joue un rôle dans la haine du gouvernement. J’ai rencontré une fois un peintre à Boston qui s’était tourné amèrement contre le gouvernement « malveillant » après qu’un bureaucrate de Washington, qui ne connaissait rien à la peinture, avait organisé une réunion de peintres pour leur dire qu’ils ne pouvaient plus utiliser de peinture au plomb, « la seule qui était fiable » comme tous le savaient, mais le technocrate ne le comprenait pas. Cela a détruit sa petite entreprise, l’obligeant à peindre des maisons ainsi que la sienne avec des produits de qualité inférieure imposés par les élites du gouvernement.

Parfois il y a aussi de véritables raisons à ces attitudes envers les bureaucraties gouvernementales. Hochschild décrit un homme dont la famille et les amis souffrent amèrement des effets mortels de la pollution chimique, mais qui méprise le gouvernement et les « élites libérales » parce que, pour lui, l’EPA (Environmental Protection Agency) signifie qu’un type ignorant lui dit qu’il ne peut pas pêcher, mais ne fait rien contre les usines chimiques.

Ce sont juste des exemples de la réalité des vies des partisans de Trump, qui sont amenés à croire que Trump va faire quelque chose pour remédier à leur sort, même si un rapide regard sur ses propositions fiscales et autres démontrent le contraire, se révélant un problème de plus pour les activistes qui espèrent repousser le pire et faire avancer les changements désespérément nécessaires.

Les sondages effectués à la sortie des bureaux de vote révèlent que l’engouement pour Trump a été inspiré principalement par la conviction qu’il représentait le changement, tandis que Clinton était perçue comme le candidat qui perpétuerait leur détresse. Le « changement » que Trump est susceptible d’apporter sera nuisible ou pire, mais il est compréhensible que les conséquences ne sont pas claires pour des personnes isolées dans une société atomisée dépourvue des types d’associations (comme les syndicats) qui peuvent éduquer et organiser. C’est une différence cruciale entre le désespoir d’aujourd’hui et les attitudes généralement optimistes de beaucoup de travailleurs sous une contrainte économique beaucoup plus grande pendant la grande dépression des années 1930.

Il y a d’autres facteurs qui expliquent le succès de Trump. Des études comparatives montrent que les doctrines de suprématie blanche ont eu une influence encore plus forte sur la culture américaine qu’en Afrique du Sud, et ce n’est pas un secret que la population blanche est en déclin. Dans une décennie ou deux, on estime que les Blancs seront une minorité de la main-d’œuvre, et peu de temps plus tard, une minorité de la population. La culture traditionnelle conservatrice est également perçue comme étant attaquée par les succès de la politique identitaire, considérée comme le domaine des élites qui n’ont que du mépris pour les “américains [blancs] pratiquants, patriotiques, travailleurs, avec de vrais valeurs familiales” qui voient leur pays familier disparaître sous leurs yeux.

L’une des difficultés pour éveiller l’inquiétude du public face aux très graves menaces du réchauffement climatique est que 40% de la population américaine ne voit pas en quoi c’est un problème, puisque le Christ reviendra dans quelques décennies. Environ le même pourcentage pense que le monde a été créé il y a quelques milliers d’années. Si la science entre en conflit avec la Bible, tant pis pour la science. Il serait difficile de trouver une situation analogue dans d’autres sociétés.

Le Parti Démocrate a abandonné toute réelle préoccupation pour les travailleurs dans les années 1970, et ils ont donc été attirés dans les rangs de leurs ennemis de classe, qui au moins prétendent parler leur langue : le style folk de Reagan de faire de petites blagues tout en mangeant des haricots, l’image soigneusement cultivée par George W. Bush d’un type normal que vous pourriez rencontrer dans un bar, qui a aimé couper des broussailles sur le ranch par une température de 40 degrés, et ses erreurs de prononciation probablement simulées. (Il est peu probable qu’il ait parlé comme ça à Yale). Et maintenant Trump, qui donne la parole aux gens qui ont des griefs légitimes : des gens qui ont perdu non seulement leur emploi, mais aussi le sentiment d’estime de soi, et qui se défendent contre le gouvernement qu’ils perçoivent comme ayant détruit leur vie (non sans raison).

L’une des grandes réalisations du système doctrinal a été de détourner la colère du secteur des entreprises vers le gouvernement qui met en œuvre les programmes que le secteur des entreprises conçoit, comme les ententes de protection des entreprises et des droits des investisseurs, qui sont uniformément décrites comme “Accords commerciaux” dans les médias. Avec tous ses défauts, le gouvernement est, dans une certaine mesure, sous influence et contrôle populaire, contrairement au secteur des entreprises. Il est très avantageux pour le monde des affaires d’entretenir la haine pour les bureaucrates gouvernementaux à lunettes et de chasser de l’esprit des gens l’idée subversive que le gouvernement pourrait devenir un instrument de la volonté populaire, un gouvernement par et pour le peuple.

Trump représente-t-il un nouveau mouvement dans la politique américaine ou le résultat de cette élection est-il essentiellement un rejet d’Hillary Clinton par les électeurs qui détestent les Clinton et qui en ont marre de la « politique habituelle » ?

Ce n’est pas nouveau. Les deux partis politiques se sont déplacés vers la droite pendant la période néolibérale. Les néo-démocrates d’aujourd’hui sont à peu près ce qu’on appelait les « républicains modérés ». La « révolution politique » que Bernie Sanders appelait, à juste titre, n’aurait pas grandement surpris Dwight Eisenhower. Les républicains se sont tellement orientés vers le dévouement aux riches et au secteur des entreprises qu’ils ne peuvent espérer obtenir de votes sur leurs programmes actuels. Ils se sont tournés vers la mobilisation de secteurs de la population qui ont toujours été présents, mais pas comme force de coalition politique organisée : les évangéliques, les nativistes, les racistes et les victimes des formes de mondialisation conçues pour faire travailler les travailleurs du monde entier en concurrence les uns avec les autres. Le tout en protégeant les privilégiés et en sapant les mesures légales et autres assurant une protection aux travailleurs avec des moyens d’influencer la prise de décision dans les secteurs publics et privés étroitement liés, notamment avec des syndicats efficaces.

Les conséquences ont été évidentes dans les récentes primaires républicaines. Tous les candidats issus de la base, comme Michele Bachmann, Herman Cain ou Rick Santorum, ont été si extrêmes que l’establishment républicain a dû utiliser ses vastes ressources pour les battre. La différence en 2016 est que l’establishment a échoué, à son grand désarroi, comme nous l’avons vu.

A tort ou à raison, Clinton était l’incarnation des politiques craintes et haïes, alors que Trump a été perçu comme le symbole du « changement ». Un changement de ce genre exige un examen attentif de ses propositions réelles, quelque chose qui a grandement manqué dans ce qui a été porté à la connaissance du public. La campagne elle-même a été remarquable en évitant les questions, et les commentaires des médias se sont généralement conformés à la norme, en restant au plus près du concept selon lequel la véritable « objectivité » signifie signaler exactement ce qui est « dans le cadre », sans s’aventurer au-delà.

Trump a déclaré à la suite du résultat de l’élection qu’il « représentera tous les Américains ». Comment va-t-il le faire alors que la nation est si divisée et qu’il a déjà exprimé une haine profonde pour de nombreux groupes aux États-Unis, y compris les femmes et les minorités ? Voyez-vous une ressemblance entre le Brexit et la victoire de Donald Trump ?

Il y a des similitudes avec le Brexit, mais aussi avec la montée des partis ultra-nationalistes d’extrême droite en Europe, dont les dirigeants ont vite félicité Trump pour sa victoire, car ils le perçoivent comme un des leurs : Nigel Farage, Marine Le Pen, Viktor Orban et d’autres comme eux. Et ces développements sont assez effrayants. Un regard sur les sondages en Autriche et en Allemagne – l’Autriche et l’Allemagne – ne peut manquer d’évoquer des souvenirs désagréables pour ceux qui sont familiers avec les années 1930, encore plus pour ceux qui ont observé directement, comme je l’ai fait étant enfant. Je me souviens encore avoir écouté les discours d’Hitler, ne comprenant pas les mots, bien que le ton et la réaction de l’auditoire étaient assez effrayants. Le premier article dont je me souviens était en février 1939, après la chute de Barcelone, sur la propagation apparemment inexorable de la peste fasciste. Et par étrange coïncidence, c’est de Barcelone que ma femme et moi avons regardé les résultats de l’élection présidentielle américaine de 2016.

Quant à la façon dont Trump va gérer ce qu’il a apporté – non créé, mais mis en avant – nous ne pouvons pas en dire plus. Peut-être que sa caractéristique la plus frappante est l’imprévisibilité. Beaucoup de choses vont dépendre des réactions de ceux qui ont été consternés par sa performance et les visions de sociétés qu’il a projetées, telles qu’elles sont.

Trump n’a pas de posture identifiable sur les problèmes économiques, sociaux et politiques, cependant il y a de claires tendances autoritaires dans son comportement. Donc, n’y a-t-il pas un certain fond de vérité dans ceux qui clament que Trump pourrait représenter l’émergence d’un “fascisme à visage humain” aux États-Unis ?

Pendant de nombreuses années, j’ai écrit et parlé à propos du danger de la montée d’un idéologue honnête et charismatique aux États-Unis, quelqu’un qui pourrait exploiter la peur et la colère qui ont depuis longtemps bouillonné dans une grande partie de la société, et qui pourrait les détourner loin des agents réels de ce malaise vers des cibles vulnérables. Cela pourrait bien conduire à ce que le sociologue Bertram Gross a appelé un « fascisme à visage humain » dans une étude perceptive qu’il avait menée il y a 35 ans. Mais cela exige un idéologue honnête, de type hitlérien, et non pas quelqu’un dont la seule idéologie percevable est lui-même. Les dangers, cependant, ont été réels pendant de nombreuses années, peut-être encore plus à la lumière des forces que Trump a déchaîné.

Avec les Républicains à la Maison Blanche, et contrôlant aussi les deux chambres ainsi que la future composition de la Cour Suprême, à quoi vont ressembler les États-Unis pour au moins les quatre prochaines années ?

Son succès dépend de ses affectations et du cercle de ses conseillers. Les premières indications sont peu attrayantes, pour le dire modérément.

La Cour suprême sera dans les mains des réactionnaires pendant de nombreuses années, avec des conséquences prévisibles. Si Trump suit ses programmes budgétaires selon le modèle de Paul Ryan, il y aura d’énormes avantages pour les très riches, estimés par le Centre de politique fiscale comme une réduction d’impôt de plus de 14% pour le top 0,1% et une réduction substantielle plus généralement à l’extrémité supérieure de l’échelle de revenu, mais avec pratiquement aucun allègement fiscal pour les autres, qui seront également confrontés à de nouvelles lourdes charges. Le correspondant économique du Financial Times, Martin Wolf, écrit : « Les propositions fiscales donneraient d’énormes avantages aux américains déjà riches, comme M. Trump, » tout en laissant les autres le bec dans l’eau, y compris, bien sûr, dans sa circonscription. La réaction immédiate du monde des affaires révèle que Big Pharma, Wall Street, l’industrie militaire, les industries de l’énergie et diverses autres institutions merveilleuses en attendent un avenir très brillant.

Un point positif pourrait être le programme d’infrastructures qu’a promis Trump (avec son lot de discussions et de commentaires), qui dissimule le fait que c’est essentiellement le programme de relance d’Obama qui aurait été très bénéfique pour l’économie et la société en général, mais qui a été enterré par le Congrès républicain sous prétexte qu’il allait faire exploser le déficit. Bien que cette accusation fût fausse à l’époque, étant donné que les taux d’intérêt étaient très bas, c’est un atout pour Trump, qui a repris ce programme en le complétant par des réductions d’impôts radicales pour les riches et le secteur des entreprises, et par des augmentations des dépenses accordées au Pentagone.

Il y a cependant une échappatoire, fournie par Dick Cheney quand il explique au secrétaire du Trésor de Bush que “Reagan a prouvé que les déficits n’ont pas d’importance,” signifiant que les déficits que nous, Républicains, créons dans le but de gagner en popularité, laissons quelqu’un d’autre, de préférence les Démocrates, réparer les pots cassés. Cette technique pourrait marcher, pendant un moment au moins.

Il y a également de nombreuses questions, au sujet des conséquences en termes de politique étrangère, qui restent sans réponse.

Il existe une admiration mutuelle entre Trump et Poutine. Quelle probabilité a-t-on de voir s’ouvrir une nouvelle ère dans les relations USA-Russie ?

Une perspective encourageante pourrait être une réduction des très dangereuses tensions croissantes à la frontière russe : notez “la frontière russe” et pas la frontière mexicaine. C’est donc un sujet que nous ne pouvons pas aborder ici. Il est également possible que l’Europe s’éloigne de l’Amérique de Trump, comme l’ont déjà suggéré la chancelière [Angela] Merkel et d’autres dirigeants européens, et la voix britannique du pouvoir américain, après le Brexit. Cela pourrait éventuellement conduire à des efforts européens pour désamorcer les tensions et peut-être même des efforts pour aller vers quelque chose similaire à la vision de Mikhaïl Gorbatchev d’un système intégré de sécurité eurasienne sans alliances militaires, rejeté par les États-Unis en faveur de l’expansion de l’OTAN, une vision remise au goût du jour par Poutine, proposition sérieuse ou non, nous ne le savons pas, puisque le geste a été ignoré.

La politique étrangère des États-Unis sous l’administration Trump a-t-elle toutes les chances d’être plus ou moins militariste que ce que nous avons vu sous l’administration Obama, ou même sous l’administration de George W. Bush ?

Je ne pense pas que quiconque puisse répondre à cette question avec certitude. Trump est trop imprévisible. Il reste trop de questions ouvertes. Ce que nous pouvons dire est que la mobilisation populaire et l’activisme, correctement organisés et menés, peuvent faire une grande différence.

Et nous devons garder à l’esprit que les enjeux sont très importants.

C.J. Polychroniou est un économiste politique et politologue qui a enseigné et travaillé au sein d’universités et de centres de recherche en Europe et aux États-Unis.

Source : Truthout, le 14/11/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Le blé : vital pour l’homme, central pour la sécurité mondiale

Par Sébastien ABIS, le 6 novembre 2016  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Il a publié à l’été 2015 Géopolitique du blé. Un produit vital pour la sécurité mondiale (IRIS Editions/Armand Colin) et à l’automne 2016, avec Mohammed Sadiki, Agriculture et climat. Du blé par tous les temps (IRIS Editions/Max Milo).

Le blé est omniprésent dans notre quotidien mais nous n’avons pas suffisamment conscience de son caractère précieux et stratégique. Si son accès est facile dans les pays développés, il reste convoité dans de nombreux territoires qui souffrent d’un déficit structurel à son égard. Le blé est donc à la fois une question géopolitique ancienne, contemporaine et peut-être encore plus problématique à l’avenir, argumente S. Abis dans cet article inédit pour Diploweb.com.

C’EST une matière première qui contribue depuis l’Antiquité au développement des sociétés et à l’organisation des relations de pouvoir. Si la demande pour ce produit vital se mondialise et s’amplifie avec la croissance démographique, sa culture reste localisée dans des territoires qui bénéficient d’une géographie généreuse (eau, sols fertiles, climat tempéré). Peu de pays possèdent de tels atouts et rares sont ceux qui en produisent pour à la fois nourrir leurs populations et en exporter. Illustration des déséquilibres alimentaires mondiaux, le blé s’avère être, au même titre que le pétrole, un enjeu géopolitique à considérer avec la plus grande attention. Pour ce faire, nous proposons dans un premier temps de rappeler quelques fondamentaux à propos de l’agriculture et de l’alimentation, puis d’explorer les arcanes géostratégiques des céréales avant de nous interroger sur les liens de plus en plus étroits entre le climat, la sécurité alimentaire et l’énergie. Ces étapes nous amèneront sur l’actualité plus récente, entre la COP21 de Paris et la COP22 de Marrakech, mais également à propos des attributs de puissance de la France qui demeurent synergiques avec les besoins du monde.

Des évidences stratégiques à mémoriser

Il importe de rappeler qu’il existe un impératif alimentaire en tout temps et en tout lieu. Il faut se nourrir pour vivre et il faut donc produire en agriculture pour assurer la sécurité alimentaire du plus grand nombre de personnes. C’est une histoire vieille comme le monde qui n’est pas prête de s’arrêter. La difficulté tient désormais à la nécessité de pouvoir augmenter les productions tout en ménageant les ressources naturelles. L’eau et la terre arable, qui se raréfient et qui sont très mal réparties sur la planète, mais aussi les énergies, les biodiversités terrestres et marines ou encore les forêts : autant d’éléments à préserver sur le plan environnemental et qui sont indispensables à l’activité agricole. L’agriculture et l’alimentation ont toujours représenté des variables clefs dans les jeux de pouvoir, les rivalités et les stratégies des acteurs, étatiques ou autres. Il est hautement probable que le degré de conflictualité entre les Etats autour des enjeux agricoles augmente dans ce siècle. Et là où les armes résonneront, c’est bien la pauvreté et l’insécurité alimentaire qui progresseront mécaniquement. Insistons bien sur ce paramètre : c’est d’abord et avant tout la paix qui détermine les conditions de la sécurité humaine dont fait partie intégrante la composante alimentaire.

Depuis la crise alimentaire mondiale de 2007-2008, qui avait provoqué plusieurs émeutes sociales et politiques dans près d’un quart des Etats de la planète, en raison d’une violente flambée des prix des denrées de base, les enjeux agricoles reprennent une certaine centralité dans l’agenda stratégique international. S’il faut se réjouir de ce « reclassement » (car c’est bien l’absence de considérations sur l’importance de l’agriculture pour la stabilité dans le monde qui constitue une myopie aigüe pour l’analyse), il n’en reste pas moins que les inquiétudes sur l’évolution de la situation alimentaire sont légitimes. Pour faire simple, c’est la complexité de l’équation suivante qui crispe les réflexions : comment produire plus pour répondre à la croissance de la demande mais mieux pour rendre durable le développement sachant que les ressources naturelles indispensables à l’activité agricole – l’eau et la terre – se raréfient dans plusieurs régions de la planète ? Entre l’augmentation de la population (environ 2,5 milliards d’habitants supplémentaires d’ici à 2050), les contraintes météorologiques qui s’accentuent (et l’agriculture est presque totalement climato-dépendante) et les disparités socio-territoriales qui s’accroissent (avec le plus souvent une superposition des cartographies de la pauvreté, des conflits et de la vulnérabilité agricole), il serait difficile de nier le caractère géopolitique des questions agricoles. Le XXIème siècle mettra le monde à l’épreuve sur le plan climatique, énergétique, hydrique, foncier…et donc sur le plan alimentaire globalement. Au cœur de ces enjeux géostratégiques se situe le blé, plante vieille comme les civilisations antiques, mais dont le rôle pivot pour la sécurité mondiale ne se dément pas.

Le blé : progression globale mais inégalités planétaires

Pour beaucoup de botanistes et d’historiens, l’origine du blé se trouve en Mésopotamie, c’est à dire au Moyen-Orient, dans le croissant fertile où serait née l’agriculture elle-même entre environ 9500 et 8700 ans avant J.-C. Cela fait donc presque douze millénaires que cette céréale est produite et consommée. Les surfaces couvertes par du blé se sont même développées à travers la planète, en suivant par exemple les trajets de la route de la soie ou par l’intermédiaire des grandes expéditions maritimes. Cette extension géographique repose sur des caractéristiques bien spécifiques. Le blé est une plante qui s’adapte à des climats variés, même si la préférence va à ceux des régions tempérées où la régularité des pluies favorise sa croissance. La culture du blé s’est peu à peu répandue grâce aux techniques introduites par l’homme. Cette dissémination des cultures dans l’espace mondial confère un pouvoir géopolitique essentiel au blé : des moissons ont lieu toute l’année sur le globe mais selon des calendriers différents. Les régions productrices de blé se répartissent les saisons, dans un mouvement de balancier entre l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud.

Cette moisson tout au long de l’année donne au commerce du blé une relative stabilité, car il se retrouve a priori disponible à tout moment. Or cette situation confortable n’est que relative. D’une année à l’autre, les volumes récoltés peuvent varier fortement dans un ou plusieurs pays. La nervosité gagne rapidement les marchés si des baisses de production et des accidents météorologiques frappent les grands pays producteurs-exportateurs que nous allons présenter ultérieurement. La marge d’imprévisibilités existant sur une récolte peut entraîner des phénomènes spéculatifs, qui seront d’autant plus manifestes si l’affolement prime sur la sérénité. Or l’émotionnel et la psychologie ont pris récemment une part accrue dans le jeu géoéconomique mondial. Un risque géopolitique concomitant peut aussi provoquer un emballement des cours du blé. De même, une mauvaise récolte dans un coin de la planète peut affecter l’ensemble du commerce international. C’est le corollaire inévitable d’un monde de plus en plus interdépendant. D’autant qu’un autre élément essentiel doit être considéré : celui de la très forte internationalisation du blé, c’est-à-dire la part de la production qui se retrouve sur le marché des échanges. Elle oscille en moyenne entre 20 et 25%. Comparativement, moins de 10% des produits agricoles partent sur les tables du commerce mondial. Pour les autres céréales, cette part se situe en moyenne à 15% pour l’orge, 10% pour le maïs, 8% pour le riz.

A la fin du XIXème siècle, la production mondiale de blé est estimée à 60 Mt. Elle passe à environ 100 Mt lorsque la Grande guerre éclate en Europe. Au début des années 1950, la barre des 200 Mt est franchie, puis celle des 300 Mt dès la fin des années 1960. Les innovations génétiques et techniques améliorent les rendements de manière spectaculaire. Dès la fin de la décennie 1970, la production mondiale de blé dépasse 400 Mt. Au milieu des années 1980, le seuil des 500 Mt est déjà atteint. Symboliquement, le passage au XXIème siècle s’effectue avec des récoltes en blé supérieures à 600 Mt. Lors de la dernière campagne 2014-2015, la planète a connu une production record de 720 Mt. A la différence du maïs, le blé reste majoritairement consommé par les êtres humains (environ 70%), avec 66 kilogrammes en moyenne annuelle par individu. Ce chiffre cache des disparités régionales significatives. Dans les pays nord-africains, la consommation de blé par habitant y est trois supérieure ! Le blé occupe actuellement un tiers des superficies céréalières et environ 15% des terres agricoles cultivées dans le monde. Mais ces 225 millions d’hectares (Mha) actuellement dédiés à la culture du blé pèsent finalement peu eu égard à la valeur stratégique du produit. C’est à peine quatre fois la taille de la France. Plus de la moitié des terres à blé de la planète se situent dans 5 « puissances » (Inde, Chine, Russie, Etats-Unis et UE). D’ailleurs, 85% de la production mondiale de blé est réalisée par dix puissances uniquement : à celles précédemment citées s’ajoutent le Canada, l’Australie, le Pakistan, l’Ukraine et la Turquie. Cet oligopole mondial (au sein duquel existe des écarts de rendements importants – la France réalisant à ce niveau de véritable performance avec 7,5 tonnes à l’hectare) détient donc un pouvoir stratégique car ce sont désormais près de 3 milliards de personnes qui consomment du blé quotidiennement et sur tous les continents.

Alors que la population mondiale a été multipliée par quatre au cours du dernier siècle, passant de 1,7 milliard d’habitants au début des années 1910 à 7 milliards au début des années 2010, la consommation et la production de blé sur la planète ont été multipliées par sept sur cette période. Sur ces quelques 700 Mt produites, 6 à 7% sont de type blé dur (qui sert à faire les pâtes ou la semoule), confirmant le poids dominant du blé tendre (qui permet de faire du pain ou des galettes). Par leur travail, et grâce à des politiques volontaristes stimulant cette économie agricole, les hommes ont su répondre au défi alimentaire posé par une demande en très forte croissance. Si cette performance est pour le moins remarquable, des difficultés apparaissent ces dernières années pour la reproduire. Entre 1998 et 2013, la demande mondiale de blé a été supérieure à huit reprises à la production. Il a donc fallu puiser dans les stocks pour combler ces écarts entre ce que la terre produit et ce que le monde consomme. Rappelons ici que les stocks mondiaux de blé ne représenteraient que trois mois de consommation. Cela a eu des répercussions inévitables sur les marchés. En outre, la progression des rendements se tasse depuis la fin du XXème siècle et rien ne garantit qu’il soit possible de servir sur la table du monde les 1000 Mt qui seront probablement appelés par la demande humaine, animale et industrielle à l’horizon 2050.

Rapprocher l’offre de la demande en blé

Dans ce contexte, le rôle géostratégique du commerce du blé, déjà essentiel depuis l’Antiquité, s’amplifie. La logistique, qui permet de rapprocher l’offre de la demande, s’avère déterminante et ses nombreux acteurs, publics ou privés, ont une implication dans la sécurité alimentaire mondiale. Si la culture du blé s’est propagée dans le temps et l’espace, il apparaît finalement que sa production reste concentrée dans très peu de Nations (quand bien même du blé est récolté dans près de 100 pays sur le globe). Il faut donc faire appel aux échanges commerciaux pour permettre à de nombreux pays de couvrir la totalité de leurs besoins domestiques. Cette réalité s’est même confortée avec la croissance des villes qui s’est développée dans un contexte où l’approvisionnement des populations urbaines fut construit essentiellement en empruntant les autoroutes transocéaniques et transcontinentales d’un commerce agricole mondialisé. Environ 160 Mt de blé se retrouvent sur les marchés internationaux actuellement, dont l’écrasante majorité sert à nourrir les hommes. Ce commerce représente un montant de 50 milliards de dollars, le blé étant encore aujourd’hui le produit agricole et alimentaire le plus échangé au monde. Si un individu sur six dépend actuellement des marchés internationaux pour se nourrir, ce taux pourrait grimper jusqu’à 50 % à partir du milieu du siècle. Ainsi donc va s’amplifier une situation contemporaine déjà problématique, où les régions à forte production agricole et céréalière – et avec encore du potentiel – ne sont pas celles où les besoins augmentent. Les données de la FAO indiquent que le déficit en blé pour les pays en développement est passé de 30 à 70 Mt entre 1970 et 2010. Il pourrait atteindre plus de 110 Mt en 2050. Les dix principaux acheteurs de blé dans le monde se nomment désormais Algérie, Brésil, Chine, Corée du Sud, Égypte, Indonésie, Iran, Japon, Mexique et Nigeria. Ils ont acheté chacun au moins 4 Mt de blé sur les marchés au cours des dernières années.

Par rapport à la situation prévalant il y 20 ans, ce sont 60 Mt de blé supplémentaires qui sont mises chaque année sur les marchés. Ce gain ne provient pas des Etats-Unis qui pourtant assurent encore environ 20 à 25% des exportations mondiales de blé. Il résulte en partie de l’activité dans l’UE dontl’élargissement à l’Est du continent a renforcé un potentiel agricole avéré en ce domaine et qui a dopé ses capacités à l’export. Il s’explique surtout par le grand retour de la mer Noire après la grande parenthèse de l’ère soviétique. Sur les temps longs de l’histoire, tout se passe comme si la Chine reprenait sa place dans l’économie mondiale et que les pays de la mer Noire retrouvaient la leur sur la carte céréalière de la planète. A eux trois, Russie, Ukraine et Kazakhstan placent régulièrement plus de 35 Mt sur les marchés annuellement depuis le milieu de la décennie 2000 (contre 5 à 10 Mt dans les années 1990). En additionnant les ventes extérieures de blé de ces trois pays à celles de la Turquie et de la Roumanie, autres riverains de la mer Noire, il apparait que la mer Noire aura réalisé environ 25% des exportations mondiales de blé cumulées entre 2010/2011 et 2014/2015. Pour le dire autrement, avec environ 185 Mt au cours de ces cinq dernières campagnes de commercialisation, le bassin de la mer Noire, c’est 40 Mt de blé exportées en plus par rapport aux Etats-Unis et plus du double des quantités mises sur les marchés par des puissances comme le Canada et l’Australie. A titre comparatif, pour l’UE28, le chiffre est de 130 Mt. Ce grenier historique, dont les dynamiques géopolitiques restent imprévisibles, se présente en miroir inversé vis-à-vis d’un voisinage méridional qui s’affiche lui comme la première zone d’importations de blé de la planète. Alors qu’ils ne comptent que pour 5% de la population mondiale, les pays de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient polarisent le tiers des achats de blé sur les marchés internationaux. Cette observation n’est pas conjoncturelle : c’est une tendance lourde depuis le dernier tiers du XXème siècle et la zone demeurera celle où les besoins d’importations seront les plus forts à l’avenir. L’Egypte, qui pourrait dépasser les 100 millions d’habitants d’ici 2030, est d’ores et déjà le premier pays importateur du monde, avec plus de 10 Mt achetées par campagne. Algérie, Maroc, Tunisie,Irak, Iran, Syrie, Yémen et Arabie saoudite suivent de près dans ce classement de la « peur ». Car manquer de blé, c’est révéler une vulnérabilité et dépendre de l’extérieur pour nourrir sa population, donc pour tenter d’atténuer les risques sociopolitiques internes.

Agriculture, climat et énergie : des défis en commun

Le paramètre météorologique est fondamental quand il s’agit d’agriculture. Il existe depuis toujours une climato-dépendance manifeste, comme pour nul autre secteur d’activité. La sécurité alimentaire, qui détermine pour beaucoup la sécurité humaine, repose donc aussi sur les conditions climatiques. Si le travail des hommes et la disponibilité des ressources hydriques et foncières s’avèrent essentiels à la production agricole, il ne faut pas non plus sous-estimer l’importance des pluies, des températures ou de l’équilibre des saisons. Malgré l’existence de nombreux débats, les scientifiques s’accordent sur l’accentuation des transformations climatiques au cours des prochaines décennies et d’un réchauffement tendanciel des températures à l’échelle du globe, qui se traduiront par une démultiplication des instabilités. La vie de millions de personnes sera bouleversée, tout comme les cultures agricoles. Le 5e rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), paru en 2014, met particulièrement l’accent sur les risques alimentaires liés aux changements climatiques. Sans adaptation des pratiques agricoles, les rendements des grandes cultures – dont le blé – pourraient diminuer de 2 % par décennie en moyenne et au niveau mondial.

L’impact s’avère très variable d’une région à une autre et il faut y considérer à chaque fois le bilan global des effets négatifs et des effets positifs, comme par exemple la croissance locale des rendements sous l’effet de l’élévation de la température, de l’humidité et de la disponibilité de CO2. Ceci pourrait par exemple être le cas dans les latitudes élevées. Pour autant, il est légitime de redouter les effets des changements climatiques sur les récoltes de blé dans certaines régions de basse altitude. Certaines, déjà fragiles sur le plan des dotations géographiques et des équilibres céréaliers, seront aussi les plus touchées par les événements météorologiques extrêmes. Pire, il s’agit aussi, le plus souvent, des zones les plus instables sur le plan géopolitique. Les changements climatiques pourraient ainsi amplifier la sismicité chronique de certains pays, notamment en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. L’élévation des températures devrait, en effet, y être l’une des plus significatives du globe, selon le GIEC, et sans adaptation, les rendements des cultures pourraient baisser jusqu’à 30 % en cas de réchauffement de 1,5 à 2 °C d’ici à la fin du siècle, voire de 60 % si le scénario se situe à + 3 ou 4 °C. Les tensions relatives à l’accès aux ressources (eau, sols) et à l’alimentation se développeront donc dans ces pays, tout comme les migrations dites « environnementales » s’additionneront à celles « rurales », provoquant un accroissement des risques urbains et de l’instabilité sociopolitique. Plus de désordres climatiques demain, c’est donc assurément plus d’instabilités sur les marchés mondiaux du blé. Les prix du blé – donc du pain – partiraient à la hausse. Un pays importateur en Afrique du Nord, par exemple, pourrait être triplement victime du changement climatique : baisse des rendements sur son sol, accidents météorologiques chez ses fournisseurs et nervosité croissante des marchés. Il est donc très probable que la sensibilité aux chocs intérieurs et internationaux se renforce dans de nombreux pays. Cependant, la vulnérabilité sociale y sera fortement distinctive, puisque, comme hier et aujourd’hui, les franges les plus pauvres des sociétés seront principalement touchées.

Si les questions démographiques, hydriques, foncières ou climatiques pèsent sur l’équation agricole mondiale, l’énergie n’est pas non plus une problématique secondaire. Dans son histoire contemporaine, l’agriculture mondiale a recouru à toujours plus d’intrants et demeure encore très consommatrice d’énergie. De près ou de loin, l’agriculture est donc liée à la conjoncture pétrolière, elle-même soumise aux aléas géopolitiques. Le prix du blé sur les marchés internationaux peut être tiré à la hausse si, parallèlement, les cours du pétrole et du fret maritime s’envolent. L’énergie appelle donc inévitablement des considérations quand une réflexion prospective sur le blé est engagée. Alimentation, énergie et climat forment un nexus stratégique sur lequel la géopolitique du XXIe siècle continuera de reposer. L’amélioration des rendements, tout comme la réduction des pertes après récolte et sur les routes du transport, s’affiche pourtant comme un déterminant majeur dans l’équation future de la sécurité alimentaire de la planète. Pour faire face à la hausse de la demande en blé, il est certain que les régions productrices dotées de solides atouts pédoclimatiques et géographiques vont devoir franchir des paliers en matière de productivité à l’hectare, puisque l’extension des surfaces céréalières sera de moins en moins possible. En Amérique du Nord, en Europe, en Russie, autour de la mer Noire et même en Afrique du Nord, un tel potentiel d’accroissement existe. Il dépend des politiques publiques, de la structuration de l’agriculture et, surtout, des investissements dans la recherche. Il est probable que si des pays producteurs abandonnent le progrès de la recherche agronomique à l’heure où d’autres investissent dans l’innovation, alors la cartographie mondiale de la production en blé pourrait être profondément transformée au cours de ce siècle. Des frontières technologiques définies dépendent les zones dynamiques de production de demain.

2016 : de COP21 à COP22 en passant par des moissons catastrophiques

L’agriculture, grande victime des changements climatiques, est souvent considérée comme l’une des principales responsables des émissions de Gaz à effet de serre (GES). A l’échelle de la planète, elle contribuerait à hauteur de 17%, directement à travers les activités agricoles (notamment l’élevage), auxquels s’ajouteraient 7 à 14% liés à des modifications d’affectation des terres [1]. L’agriculture fait donc incontestablement partie du problème. Nous pourrions objecter que sa vocation première, à savoir nourrir les êtres humains, n’est pas négociable à la table des débats climatiques internationaux alors que tant d’autres secteurs, fortement émetteurs de CO2, ne se caractérisent pas par un tel besoin vital. Nous le ferons simplement en miroir d’une situation où l’agriculture parait toujours plus diabolisée que d’autres activités au sujet des émissions de GES. Et nous soulignons ce paramètre à plus forte raison que l’agriculture est l’unique secteur, avec les forêts, qui simultanément rejette (par respiration) et capte du CO2 (par photosynthèse sous l’action de la lumière) ! Elle fait donc aussi bien partie des solutions. Ce message a été porté par la France qui vient de tenir avec succès la COP21 à Paris en décembre 2015 et par le Maroc qui accueille la COP22 à Marrakech en novembre 2016. Dans ces deux événements internationaux consacrés au climat, l’agriculture est équitablement traitée, pour à la fois souligner que le secteur était le plus touché par les dérèglements climatiques et que cela représentait une menace pour la production durable de nourriture, pour intensifier les transitions dans les systèmes agricoles afin de réduire l’empreinte environnementale du secteur, mais aussi pour révéler que l’agriculture pouvait apporter des solutions concrètes dans les réponses à mettre en œuvre en faveur du climat. La mise en place de l’initiative dite du « 4 pour 1000 » (qui vise à accroître le stockage de carbone dans les sols pour améliorer les rendements agricoles et réduire les émissions du secteur) s’avère à ce titre illustrative de l’effort diplomatique mené dans cette perspective.

Comme toutes les cultures agricoles, les productions et les rendements en blé sont fonctions de la météorologie. Celle-ci peut entraîner des écarts importants entre les saisons ou venir contrecarrer des efforts déployés pour le développement agricole. Il suffit de regarder l’année 2016 et de chaque côté de la Méditerranée. Le Maroc, après une récolte record en 2015 de l’ordre de 11,5 Mt en céréales, a connu une sécheresse considérable entre l’automne 2015 et le printemps 2016, la pire enregistrée depuis 50 ans. Résultat, en 2016, le Royaume connait une contraction de 70% de sa production céréalière, qui tombe à 3,6 Mt, soit un chiffre plus de deux fois inférieur à la moyenne enregistrée de 8 Mt sur la période 2009-2015. Si la mise en place du Plan Maroc Vert en 2008, visant à faire de l’agriculture un pilier stratégique du développement du Royaume, permet depuis de doper les productions en tendances et d’atténuer l’impact de la sécheresse en 2016, force est de constater que le manque de pluviométrie aura à lui seul provoqué une chute brutale de la moisson en céréales. De l’autre côté de la Méditerranée, la France a connu une situation similaire mais en miroir inversé. 2016 n’y aura pas été une année sèche, mais au contraire très pluvieuse, combinée avec des températures douces en hiver et parfois presque tropicales au démarrage de l’été. Des inondations dramatiques ont frappé la plupart des régions céréalières de l’Hexagone, à tel point que la récolte 2016 chute à 29 Mt, soit près de 30% en moins par rapport à 2015 où elle fut record à 41 Mt. Alors que la France est réputée pour son climat stable lui facilitant des productions végétales régulières, atout que lui envient tous les Etats céréaliers de la planète qui rencontrent bien plus souvent des accidents météorologiques, l’année 2016 lui enseigne qu’elle est pleinement exposée aux aléas du climat. Pour elle comme pour le Maroc, moins de céréales récoltées se traduit immédiatement, à des degrés certes différenciés, par des chocs économiques en milieu rural et dans la balance commerciale.

Le blé en France, produit phare d’une diplomatie économique à organiser

Toutefois, l’année 2016 pour la France ne doit pas masquer des réalités tendancielles, à plus forte raison que les temps longs comptent énormément dans l’équation géopolitique agricole. La France est tout particulièrement concernée par le blé et la Méditerranée. Le premier constitue son « pétrole doré », la seconde représente à la fois son histoire, son influence et sa responsabilité. Puisque la France s’interroge sur l’état de sa puissance et son rang à l’international, parallèlement à des démarches visant à redresser l’économie du pays et à valoriser ses meilleurs atouts pour agir avec justesse dans la mondialisation, n’aurait-elle pas intérêt à sillonner davantage ces champs de blé qui couvrent 10% de sa superficie métropolitaine totale ? 5ème pays producteur et le 3ème exportateur en blé de la planète, la France fait partie de ce cercle très fermé de pays capables de nourrir sa population et de libérer systématiquement depuis les années 1970 des surplus à l’export. Environ 500 000 emplois directs et indirects sont générés en France par la filière céréalière. En 2015, l’exportation de céréales s’est élevée à 9 milliards d’euros, le blé tendre étant de très loin la céréale phare dans cette performance qui chaque année se reproduit. Avec le blé, la France exporte l’équivalent de deux Airbus par semaine. N’est-ce pas là un exploit à relater plus souvent ?

A ces résultats remarquables s’ajoute une dimension géopolitique qui confère au blé un pouvoir potentiellement majeur dans cette diplomatie économique que la France cherche à développer. En effet, un hectare de blé sur cinq cultivé en France se retrouve consommé par les populations du Sud de la Méditerranée, qui captent ainsi deux-tiers des exportations françaises de blé en dehors de l’UE (l’Algérie en est le principal débouché). Ces flux céréaliers créent de l’interdépendance : si les pays nord-africains ont besoin des productions de l’hexagone, la France doit compter sur ces clients. Relations humaines de confiance, francophonie, fiabilité des productions et accompagnement technique pour le développement agricole et logistique local apportent des preuves concrètes et récurrentes de la solidité des rapports que la France et la Sud de la Méditerranée entretiennent grâce au blé. Si la concurrence s’amplifie et que des critères qualité se transforment, c’est surtout l’instabilité et l’insécurité dans cette région proche qui pourraient altérer ces dynamiques économiques, agronomiques et diplomatiques.

Le paramètre climatique est fondamental pour la sécurité alimentaire mondiale, qui est l’un des déterminants de la stabilité et de la paix. À cette vérité planétaire, qui résonne significativement en Afrique – thématique au coeur de la prochaine COP22 au Maroc – la France doit formuler une réponse. Ses avantages géographiques, logistiques et humains lui confèrent un statut de grand pays agricole et de grenier à blé. Comme chaque attribut de puissance, de tels atouts nécessitent d’être territorialement entretenus, politiquement valorisés et stratégiquement ajustés aux évolutions globales. La France, en quête d’un repositionnement intelligent sur la scène internationale, où son rôle serait cohérent avec ses forces intérieures et les besoins extérieurs, doit pouvoir s’appuyer sur son agriculture et compter sur la valeur de ses céréales en intégrant davantage les défis climatiques. Le blé – à la différence de certains produits létaux pourtant plus commentés – ne serait-il donc pas un excellent ambassadeur d’une diplomatie économique à la française, capable de conjuguer performances commerciales, coopérations techniques et responsabilités géopolitiques autour d’un produit vital ?

Copyright Novembre 2016-Abis/Diploweb


Plus

Sébastien Abis, Mohammed Sadiki, Agriculture et climat. Du blé par tous les temps (IRIS Editions/Max Milo)

Le blé : vital pour l'homme, central pour la sécurité mondiale

4e de couverture

Activité vitale de par sa fonction nutritive, l’agriculture remplit aussi des rôles économiques, sociaux et environnementaux. Elle continue également d’être un déterminant de la stabilité et de la paix. Or, la croissance démographique et l’amplification des changements climatiques la placent devant un double impératif. Très exposée aux chocs météorologiques et aux catastrophes naturelles, l’agriculture doit cependant accroître sa productivité tout en réduisant son empreinte sur l’environnement. Parallèlement, elle offre des réponses face aux menaces qui pèsent sur l’évolution du climat.

Cette interaction permanente entre climat, alimentation et géopolitique trouve un écho majeur dans le bassin méditerranéen, véritable baromètre des tensions agricoles mondiales. La gestion de l’eau et de la terre, l’amélioration des conditions de vie en milieu rural et la nécessité de recourir aux marchés internationaux pour couvrir les besoins alimentaires sont des défis majeurs à relever dans cette région.

Le blé se situe au coeur de ces problématiques. Denrée de base pour des milliards d’individus, il s’avère essentiel dans l’équilibre des systèmes nutritionnels. Plante climato-active, il constitue, à l’instar des forêts, une véritable « pompe à carbone ». À travers les cas de la France et du Maroc, pays dans lesquels le blé occupe une place centrale dans les politiques agricoles et les dynamiques territoriales, il est intéressant d’observer l’évolution des pratiques des céréaliculteurs pour conjuguer sécurité alimentaire et adaptation aux changements climatiques. Produire plus, produire mieux et assurer une régularité de la production de blé, telles sont les tendances à renforcer au regard des enjeux stratégiques qui rapprochent le futur de l’Europe, de la Méditerranée et de l’Afrique.

Voir le livre de Sébastien Abis et Mohammed Sadiki, Agriculture et climat. Du blé par tous les temps (IRIS Editions/Max Milo) sur le site de l’IRIS