Des économies émergentes, toujours émergentes ?

Vient de paraître : Pierre Salama :

Des-pays-toujours-emergents_largeAu cours des années 1960 -2000, près de 29% des pays en développement connaissent un taux de croissance moyen du PIB supérieur à celui des Etats-Unis de 1,53 point. Au cours des années 2000 à 2011, ce pourcentage s’accroit considérablement : 90% des pays en développement ont un taux de croissance supérieur à celui des Etats-Unis de 2,94 points selon les données de la Banque Mondiale. Un processus de convergence se déroule : l’écart entre les niveaux de PIB de très nombreux pays du Sud et ceux du Nord se réduit. Ce sont surtout les pays émergents asiatiques qui en bénéficient le plus. Dans l’ensemble le différentiel entre les taux de croissance de plus en plus important traduit un mouvement de convergence des niveaux de revenus par habitant entre pays du Sud et du Nord. L’exemple des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) illustre bien ce phénomène de convergence. Le poids économique des BRIC représente, en 2000, 16,39% du PIB mondial, évalué au taux de change de parité de pouvoir d’achat de 2005 et en 2012, 27,11% grâce surtout à la forte croissance de la Chine et de l’Inde, selon la base de données du Fonds Monétaire International (2013). Le poids de la Chine dans le PIB mondial passe de 2000 à 2012 de 7,12% (contre 23,49% pour les Etats-Unis), à 14,52% (contre 18,87% pour les Etats-Unis), celui de l’Inde de 3,71% à 5,63%, celui du Brésil de 2,91% à 2,83% et celui de la Russie de 2,65% à 3,02%.

Mais les différences de revenu per capita demeurent encore très importantes entre pays du Sud et pays du Nord. Les inégalités de revenu étant plus élevées dans les pays du Sud que dans les pays du Nord, sauf exception, il en résulte qu’une fraction plus ou moins importante de la population des pays du Sud a un revenu moyen proche de celui des pays du Nord, et que le pourcentage de pauvres et de catégories vulnérables y est plus élevé.

Cette convergence des pays du Sud avec les pays du Nord, concerne-t-elle tous les pays ? Sur longue période, quelques pays du Sud ne connaissent pas de convergence avec les pays du Nord. L’exemple de l’Argentine est à cet égard un cas emblématique d’une divergence sur longue période avec les pays avancés. La marginalisation de l’Argentine vient de loin. Alors qu’en 1913, le revenu par tête de l’Argentine correspondait à 65% de celui de la Grande-Bretagne, en 1945 il se situait encore à 60% pour passer en 2001 à 39%. La comparaison avec le revenu par tête des espagnols est encore plus éloquente : 393% en 1913, 290% en 1945 et 51% en 2001. Le revenu par tête des argentins est passé ainsi du quadruple de celui des espagnols à un peu plus de la moitié.

Des phases de convergence, puis de divergence se succèdent, surtout dans les pays latino-américains, alors que dans les pays asiatiques, la convergence est plus régulière. Dans l’ensemble cependant, et surtout depuis une vingtaine d’années, la convergence prédomine sauf dans quelques pays. La convergence avec les pays avancés est donc plus ou moins contrastée selon les pays. Certains pays comme la Chine, l’Inde, les « dragons » (Corée du Sud, Taïwan…) et les « tigres » (Thaïlande, Malaisie..) connaissent sur longue période un processus de convergence prononcé avec les pays avancés, ce n’est pas le cas pour d’autres pays, principalement en Amérique latine, voire en Afrique.

Les économies émergentes sont-elles à la veille de difficultés économiques importantes ? Le ralentissement de la croissance et des exportations de la Chine, de l’Inde, et de nombreux pays latino-américains, conjugué à un retour dans ces derniers de la contrainte externe, en sont-ils les signes avant-coureurs ?

Certains pays comme l’Inde, l’Afrique du Sud font face à des déficits externe et interne importants. Ces déficits s’accumulant nourrissent des doutes sur la viabilité de leurs modèles de croissance. Leurs monnaies se déprécient fortement en 2013, suite aux fuites de capitaux. La Chine connait un ralentissement de sa croissance, dont le niveau reste cependant élevé, et un essoufflement de son modèle économique. La Chine réussira-t-elle la reconversion de son modèle économique ? Les principaux pays latino-américains voient leur avenir s’assombrir à vue d’œil. Le Brésil connait un ralentissement prononcé de sa croissance et des contestations sociales importantes, en 2013, l’Argentine souffre également d’une récessions depuis peu et de problèmes de gouvernance sérieux, le Mexique révise à la baisse sa croissance et reste fortement dépendant de la conjoncture nord-américaine.

Aussi, au-delà du mythe véhiculé sur « l’état de santé » des économies émergentes la question pertinente est de savoir si les économies émergentes ne sont pas à la fin d’un cycle d’expansion initié dans les années dans les années 1980 et 1990 en Asie et dans les années 2000 en Amérique latine, annonciateur de difficultés accrues pour le monde du travail.

L’objet de ce livre est de répondre à ces questions. Parmi les économies émergentes, notre intérêt porte plus particulièrement, mais non exclusivement, sur les pays désignés par l’acronyme BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), à l’exclusion de la Russie. Ces pays en effet participent activement depuis une vingtaine d’années aux changements de la division internationale du travail et, ayant acquis un poids économique conséquent, contribuent à la croissance mondiale de façon déterminante.

Dans un premier chapitre nous montrons que loin de constituer un tout homogène, les pays émergents sont un « tout différencié » et qu’au-delà de quelques caractéristiques communes, ils diffèrent parfois profondément sur de nombreux points. Le second chapitre présente les modes d’adaptation différents des économies émergentes aux bouleversements de l’environnement international depuis une vingtaine d’années, tant du point de vue des échanges commerciaux que financiers. Le troisième chapitre et le quatrième chapitre sont centrés sur l’analyse des régimes de croissance des principales économies asiatiques (Chine et Inde), de l’Afrique du Sud et des grandes économies latino-américaines (Argentine, Brésil, Mexique), leurs originalités, leurs limites et les effets de contagion. Le cinquième chapitre analyse la question de la pauvreté et met en avant le rôle de deux variables clés : le taux de croissance et la distribution des revenus pour expliquer son évolution. Le sixième chapitre s’interroge sur les causes de la montée des classes moyennes dans les pays émergents et sur les possibilités qu’elle offre de dynamiser la croissance par le développement du marché intérieur. Enfin, le septième chapitre s’interroge sur les coûts environnementaux de la croissance dans les pays émergents.

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