Cinq intellectuels se penchent sur l’après capitalisme

23 décembre 2014 | Par Joseph Confavreux

« Il est plus facile d’envisager la fin du monde que celle du capitalisme », aime affirmer le philosophe Slavoj Žižek. C’est pourtant à cette dernière question que se sont confrontés cinq intellectuels d’envergure dans un livre original dans sa forme et son propos, intitulé Le capitalisme a-t-il un avenir ? »

Alors que fleurissent les images et les imaginaires de la fin du monde, cinq chercheurs issus du champ intellectuel anglo-saxon – Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Craig Calhoun et Georgi Derluguian – ont décidé d’interroger plutôt la fin du capitalisme. Sa possibilité ou sa plausibilité, mais aussi les tours et détours que cette sortie du capitalisme pourrait emprunter.

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L’originalité du livre tient à son sujet – penser sérieusement et concrètement un monde post-capitaliste – mais aussi à la démarche des auteurs. Contrairement à l’habitude de nombreux livres collectifs, celui-ci ne se contente pas de juxtaposer des propos personnels sur un même thème, mais esquisse une véritable confrontation mutuelle, en forme de « construction contrapuntique », avec une introduction et une conclusion signées à dix mains.

Les auteurs y partagent « la conviction que quelque chose d’énorme se profile à l’horizon » : une crise structurelle « bien plus importante que la grande récession de 2008, laquelle risque de passer rétrospectivement pour le simple prologue d’une période de troubles et de transformations bien plus profonds ». À partir de là, l’argument central du livre est qu’il y a « pour les systèmes historiques diverses façons – plus ou moins destructrices – de dépérir tout en se transformant en quelque chose d’autre », et qu’il est donc urgent de comprendre comment pourrait se dérouler la fin du capitalisme, qui a, selon la majorité d’entre eux, déjà commencé.

Les cinq chercheurs affirment vouloir se défaire de tout jugement moral et estiment qu’il n’est pas question « de condamner ou de défendre le capitalisme », même s’ils ne viennent pas du bord le plus libéral du champ intellectuel. En tant que « pratiquants de la sociologie historique », ils savent que le sort des sociétés humaines « ne dépend pas de la quantité de biens ou de maux sociaux qu’elles engendrent ». Pour eux, « la question n’est donc pas de savoir si le capitalisme est meilleur ou pire que toutes les autres sociétés ayant existé jusqu’à nos jours. La question est de savoir s’il a encore un avenir ».
Immanuel Wallerstein

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Chacun tente alors de répondre à la question qui donne son titre au livre. Pour Immanuel Wallerstein, historien et économiste émérite à l’université de Yale, le « capitalisme est un système, et tous les systèmes ont une durée de vie, ils ne sont pas éternels ». Le théoricien des « systèmes-monde » défend l’idée que le système capitaliste « traverse actuellement la phase terminale de sa crise structurelle ».

Sa recherche persistante de l’accumulation sans fin de capital et sa volonté de pénaliser les acteurs cherchant à fonctionner sur la base d’autres valeurs ou d’autres objectifs constituent, pour Wallerstein, des impasses.

Pour lui, « le système-monde moderne dans lequel nous vivons ne peut plus se perpétuer parce qu’il s’est trop écarté de l’équilibre et ne permet plus aux capitalistes d’accumuler indéfiniment du capital. Par ailleurs, les classes subalternes ne croient plus qu’elles sont du bon côté de l’histoire et que l’avenir leur appartient. Nous vivons donc une crise structurelle qui se caractérise par une lutte autour des alternatives systémiques ».

Randall Collins, qui enseigne la sociologie à l’Université de Pennsylvanie, fait l’hypothèse que la fin du capitalisme pourrait être provoquée par la disparition de sa base politique et sociale au sein de la classe moyenne. Il met en effet l’accent sur les conséquences d’un chômage structurel de masse qui guette les classes moyennes sous l’impact du remplacement du travail humain par des machines avec l’essor des nouvelles technologies, notamment dans les domaines de l’information et de la communication.

Pour lui, aucune des soupapes de sécurité qui avaient permis au capitalisme de surmonter, aux XIXe et XXe siècles, la mécanisation du travail manuel, n’existe aujourd’hui, en particulier la compensation de cette mécanisation par la croissance d’emplois exigeant une formation supérieure. À partir de là, il estime que c’est cette « évolution structurelle à long terme qui mènera très probablement le capitalisme à sa perte d’ici trente à cinquante ans ».
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Pour Craig Calhoun,

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directeur de la London Scool of Economics, un capitalisme réformé pourrait être sauvé, parce que ce mot ne désigne pas seulement une économie de marché, mais aussi une économie politique.

Selon lui, il est également nécessaire de re-contextualiser les discours catastrophistes qui ne font « que refléter l’opinion qui prévaut dans les vieux pays du centre du système-monde capitaliste, inquiets de perdre les bénéfices liés à leur position privilégiée. Si vous considérez les choses depuis nombre de pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, c’est une autre histoire ».

Constat auquel il faut ajouter la non-pertinence de l’idée que le capitalisme pourrait s’effondrer comme a pu le faire le communisme soviétique. Pour lui, cette idée « impliquerait une transition soudaine de l’existence à la non-existence, en quelques années seulement », qui était envisageable dans le cadre du système étatique de l’URSS mais pas dans le système beaucoup plus complexe qu’est le capitalisme mondialisé.

Une des voies d’évolution du capitalisme qu’envisage Calhoun serait que la mondialisation ne soit pas irréversible et que des systèmes moins étroitement connectés voient le jour pour faire face à la fois aux menaces externes et aux risques internes qui perturbent le fonctionnement du capitalisme aujourd’hui.

« L’avenir du capitalisme risquerait d’être ennuyeux »

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Michael Mann, sociologue à l’Université de Californie (UCLA), juge quant à lui quasiment impossible de prévoir l’avenir du capitalisme, car les sociétés ne sont pas des systèmes mais « un enchevêtrement de multiples réseaux d’interaction dont les quatre plus importants sont les rapports de pouvoir idéologiques, les rapports de pouvoir économiques, les rapports de pouvoir militaires et les rapports de pouvoir politiques ».

Une complexité accentuée par le fait que les régions du monde sont très différemment affectées par les évolutions à l’œuvre. « La crise capitaliste est aujourd’hui très profonde en Grèce, elle l’est beaucoup moins dans la Turquie voisine, et presque pas en Chine. Il est également possible que ces différences engendrent des trajectoires de développement historiquement distinctes à l’échelle planétaire. »

Mann estime, en divergeant de l’analyse de Randall Collins, que « le chômage de masse ne sonne pas nécessairement le glas du capitalisme », notamment pour des raisons démographiques qui exigeront encore plus de travail envers les personnes et des rééquilibrages migratoires profonds.

Il envisage ainsi un scénario où « toute l’humanité pourrait vivre dans une économie presque stationnaire, comme le font déjà les Japonais depuis vingt ans. En fin de compte, plutôt que catastrophique, l’avenir du capitalisme risquerait d’être simplement un peu ennuyeux ». À moins qu’un effondrement écologique ne précipite les choses…

Enfin, Georgi Derluguian, qui enseigne les sciences sociales à la New York University d’Abu Dhabi, repose la question commune aux cinq auteurs à l’aune de l’effondrement du système soviétique. Il juge en particulier que la société qui remplacera le capitalisme ne ressemblera pas au modèle communiste, et que l’urgence est aujourd’hui en priorité « d’analyser les divers programmes politiques et économiques, ainsi que les coalitions et les compromis possibles afin de minimiser les incertitudes de la transition en cas de crise majeure ».

Au-delà de leurs divergences sur les rythmes et les modalités de métamorphoses profondes qu’ils jugent inévitables, les cinq chercheurs « s’accordent à penser qu’il est fort peu probable que les développements de la crise mondiale débouchent sur des révolutions semblables à celles du passé ». Pour eux, « le capitalisme n’est pas un espace physique, tel un palais royal ou un quartier financier qui pourrait être investi par une foule révolutionnaire ou devenir la cible de manifestations idéalistes ».

Il s’agit donc plutôt de rouvrir le domaine de l’imaginaire, puisque « les grandes avancées ne deviennent possibles que lorsque la réflexion et le débat sur la gamme des options alternatives conquièrent une audience suffisamment large ». De ce point de vue, les chercheurs ont un rôle à jouer dans cette réouverture de l’avenir, au moment où les sciences sociales contemporaines font souvent « délibérément abstraction des possibilités structurelles de changement historique ».

En effet, pour eux, « les mécanismes habituels qui garantissent le statu quo sont en panne » et « face à l’impasse dans laquelle se trouve l’économie politique du capitalisme, nous sommes à un carrefour historique où des options largement considérées comme utopiques pourront devenir techniquement réalisables dans le cadre d’un nouveau type d’économie politique ».

Prévoir la fin, la sortie ou la transformation radicale du capitalisme financier et mondialisé ne veut pas nécessairement dire mettre fin aux rapports marchands et au travail salarié qui ont existé avant le capitalisme et devraient lui survivre. Pour les auteurs, « le capitalisme est simplement une configuration historique spécifique des rapports marchands et des structures étatiques au sein de laquelle l’obtention d’un gain économique privé par tous les moyens, ou presque, est un objectif primordial de la mesure de tout succès. L’émergence d’une organisation différente et plus satisfaisante du marché et de la société humaine n’est nullement exclue ».

Sur les contours de cette « organisation différente », les auteurs font montre d’avis aussi partagés que prudents, même si tous récusent le principe d’un retour au communisme et paraissent s’accorder à juger la forme étatique obsolète. « Qu’est-ce qui nous fait croire que les États ou bien des alliances interétatiques se montreront à la hauteur de la tâche d’organiser des milliards de personnes au service d’initiatives altruistes telles que la reforestaration, le développement de nouvelles technologies, l’éducation des enfants, les soins aux personnes âgées, et, en général, la lutte pour un mode de vie soutenable ? » interrogent-ils.

Jugeant que « la grande œuvre historique du XXIe siècle devrait être l’internationalisation des coûts de reproduction sociale et environnementale à une échelle véritablement planétaire », les cinq chercheurs se méfient toutefois d’une posture de prophète ou de Cassandre. « Il s’agit là de pronostics structurels qui ne sont pas sans parenté avec ce qu’on appelle les « tests de résistance » dans le domaine de l’ingénierie civile », affirment-ils pour décrire leur démarche.

En dépit de leur prudence rhétorique, le résultat n’échappe pas complètement aux doutes qui pèsent sur les exercices de prédiction, surtout si on se représente le caractère disruptif de l’avenir qui ne permet pas de simplement projeter le monde de demain comme la continuité, même intensifiée, de celui d’aujourd’hui. Mais deux des auteurs du livre, Collins et Wallerstein, qui ne voient pas d’issue possible pour le capitalisme, avaient toutefois déjà prédit la fin du communisme soviétique dans les années 1970…

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