L’économie toxique

Introduction à l’ouvrage : L’économie toxique, spéculation, paradis fiscaux, lobby, obsolescence programmée…
Publié le 14 novembre 2014
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Avec l’aimable autorisation de M éditeur

Notre système économique pourrait beaucoup mieux fonctionner. Son inefficacité se révèle surtout par les inégalités sociales, qui ne cessent de s’accentuer, et par la détérioration de notre environnement. Pourtant, avec l’état toujours plus avancé de la science, avec la démocratie qui, après des années d’existence, devrait atteindre une plus grande maturité, avec l’information qui peut aujourd’hui se diffuser plus facilement que jamais, on pourrait croire que notre espèce a en main tout ce qu’il faut pour améliorer considérablement son sort. Ce qui ne semble pas survenir, hélas. Nous savons très bien que tant la science, la démocratie et l’information deviennent rapidement l’otage de grands intérêts financiers qui détournent tout à leur avantage. Les populations du monde en arrivent ainsi à accepter des pratiques économiques qui ne s’appliquent pas dans leur intérêt. Mais elles les tolèrent, parce qu’elles existent tout simplement, et parce qu’on est parvenu à faire croire qu’elles sont inévitables.

Nous nous sommes donné le défi d’examiner ces pratiques économiques, qui sont parfaitement courantes, sur lesquelles on a presque cessé de réfléchir tant elles font partie de notre paysage, mais qui demeurent fondamentalement nocives. Si elles persistent, c’est que des individus en tirent avantage. Seulement, ces avantages sont loin d’être partagés, et se transforment même en travers et en nuisance pour toutes les autres citoyennes.

Il existe selon nous un important hiatus entre l’acceptation de ces pratiques et leurs effets foncièrement négatifs. Le fait de les connaître, d’en révéler l’absurdité et les conséquences ravageuses encouragera, nous l’espérons, une certaine réflexion, en attendant leur éventuelle élimination, si une réflexion semblable est un jour partagée à une très grande échelle.

Les choix économiques nuisibles, mis en œuvre et encouragés par les gens qui nous gouvernent, sont, hélas, abondants. Dans ce livre, nous nous sommes limités à dix d’entre eux, qui nous paraissent particulièrement significatifs, à défaut d’être exhaustifs.

Nous avons donc retenu :

• L’enseignement d’une pensée unique en économie. Le choix des départements d’économie dans les universités d’enseigner l’économie néoclassique aux dépens de toute autre vision, rend très difficiles les débats nécessaires, voire fondamentaux, permettant de développer une conception plus inclusive de cette matière. Comment peut-on envisager que l’économie s’adapte aux besoins du plus grand nombre si son enseignement reste figé et exclusif ?

• La spéculation, son morcellement, ses conséquences. L’immense marché des produits dérivés, le plus important de tous les marchés, montre à quel point les paris sur l’avenir occupent une place démesurée dans notre économie. On spécule sur les aliments, les ressources naturelles et même sur des catastrophes à venir. Ce qui maintient l’économie sur un fil et affecte particulièrement les pauvres et la classe moyenne, lorsque les crises – inévitables – se succèdent.

• La création de la monnaie par les banques privées. Lors de la crise de 2007-2008, il a été possible de constater l’immense pouvoir de certaines banques, tellement puissantes que les États ont été contraints de les empêcher de faire faillite, malgré leurs erreurs et leur irresponsabilité. Pourtant, c’est aux banques que l’on donne le pouvoir de créer la monnaie. Est-ce donc une solution encore envisageable pour l’avenir ?

• Les paradis fiscaux. Alors que nous nous efforçons de maintenir des États de droit, nous donnons à une minorité le moyen de leur échapper, grâce aux paradis fiscaux. Ces refuges fiscaux permettent à certaines gens et aux grandes entreprises de se soustraire à l’impôt, de profiter de législations de complaisance, voire de multiplier les fraudes. Pourtant peu d’actions sont prises pour limiter les dégâts qu’ils provoquent.

• Le lobbyisme comme mode de gouvernement. La démocratie accorde en principe une valeur égale à toute citoyenne. Or, le lobbyisme permet à certains individus liés à l’entreprise un accès privilégié aux décisionnaires et aux élues. Pour y arriver, les lobbyistes déploient des moyens financiers considérables. Avec un impressionnant retour sur l’investissement, le lobbyisme crée un rapport de force considérable et disproportionné au profit des entreprises

• L’exploitation sans limites des énergies fossiles. Plutôt que d’envisager un virage déterminé en faveur des énergies renouvelables, la plupart des pays occidentaux continuent à favoriser l’exploitation des énergies fossiles, même si celles-ci sont de plus en plus polluantes et difficiles d’accès. Les conséquences sur l’environnement sont considérables.

• L’étalement urbain. Sous le prétexte d’économiser, en offrant des maisons moins chères, les banlieues s’étalent sur de grands territoires, ce qui rend difficile l’organisation du transport en commun, accapare de bonnes terres et nous rend dépendants de l’automobile. Cela se fait sans planification, aux dépens d’une organisation sociale qui gagnerait beaucoup à bien densifier le logement.

• La baisse de revenu des ménages. La tendance économique de ces dernières années a été de donner toujours plus aux actionnaires, aux dépens des salariées, qui doivent vivre avec des revenus moindres. Ce partage déséquilibré demeure l’un des fondements de cette société inégalitaire qui est la nôtre. Or, ces inégalités sont non seulement inacceptables, mais elles paralysent un progrès social pourtant indispensable.

• L’obsolescence programmée. Beaucoup de produits sont conçus avec une durée de vie limitée, de façon à relancer constamment la consommation. Cette pratique coûte très cher aux ménages et favorise le gaspillage à haute échelle.

• La quête constante de la croissance. Peut-on encore envisager une croissance sans fin alors que plusieurs des ressources sur lesquelles nous avons basé notre développement sont épuisables ? L’obsession de la croissance est l’un des plus grands obstacles qui empêchent de voir l’économie autrement.

Aucune de ces activités n’est absolument nécessaire et pourtant, elles sont mises en œuvre avec constance, aux dépens d’un équilibre qui assurerait une meilleure qualité de vie. Notre objectif dans chacun des chapitres est de démontrer comment elles demeurent nocives, de révéler les failles dans leur justification et de proposer des solutions de remplacement.

Nous cherchons à poursuivre notre travail accompli dans un livre précédent, Sortir de l’économie du désastre, austérité, inégalités, résistances1, dans lequel nous avons voulu démystifier l’économie et montrer les failles du système. Nous considérons toujours que la science économique est aujourd’hui prise dans un carcan idéologique, qui rend contestables ses prétentions scientifiques et qui l’empêche de trouver des solutions efficaces aux problèmes multiples auxquels nous faisons face. Elle s’enferme dans des discours trop souvent hermétiques, accumule des chiffres et des tableaux qui la rendent rébarbative, ce qui l’abandonne complètement aux expertes.

Il nous semble pourtant essentiel de démocratiser l’économie afin que les choix en ce domaine demeurent collectifs et que le débat public soit enrichi. Ce livre soutenu par le Réseau pour un discours alternatif sur l’économie est une modeste contribution en ce sens.

Bernard Élie (professeur d’économie à l’université du Québec) et Claude Vaillancourt (romancier essayiste québecois, président d’Attac au Québec) : Introduction à l’ouvrage : L’économie toxique, spéculation, paradis fiscaux, lobby, obsolescence programmée…, M Éditeur, Saint-Joseph-du-Lac (Québec) 2014, 148 pages