Yves Bonnefoy, vie et mort d’un poète existentiel

2 JUILLET 2016 | PAR PATRICE BERAY

Il n’avait pas besoin d’entrer dans la Pléiade pour faire figure de son vivant de classique de la poésie de langue française. Comme nulle autre en son temps, son œuvre plonge ses racines dans les pensées de l’existence.

C’était un adieu anticipé de quelques semaines seulement. Yves Bonnefoy vient de mourir, à Paris où il était hospitalisé, à l’âge de 93 ans. Pour le plus émouvant des saluts à ses lecteurs (simple et vrai donc, à ses yeux), il avait intitulé le dernier livre de poèmes paru de son vivant, au mois d’avril de cette année, Ensemble encore. Et à dire « vrai » comme le poète, il n’est pas de plus belle incitation que ce livre de paroles – comme on dit livre d’images – à la redécouverte d’un des rares contemporains, depuis la mort de René Char, dont la renommée dépasse les milieux de la poésie.

Yves Bonnefoy (dr)Yves Bonnefoy (dr)

On peut même dire de celui qui a inauguré son œuvre en 1947 par le recueil Anti-Platon qu’il est devenu en à peine quelques décennies une figure classique de la poésie de langue française. De cela, historiquement, la raison est simple, même si elle se révélera ensuite redoutable de complexité pour les poètes : dans l’immédiat après-guerre, le jeune Yves Bonnefoy (né à Tours en 1923), tout imprégné de surréaliste, est un des premiers d’importance à avoir capté l’héritage de son art tout en acceptant de le confronter armes et bagages, de pied en cap, au monde des idées. Ainsi, cette réflexion critique lui fait d’emblée excéder les domaines traditionnellement réservés de l’esthétique, de la poétique ou de la philosophie de l’art. C’est au point qu’un de ses critiques, le grand spécialiste de Paul Celan et universitaire suisse John E. Jackson, y décèle une dimension proprement philosophique innervant toute son œuvre.

Acceptant de relever les défis que pose la philosophie à la poésie en son temps, après l’effroyable tragédie de la Seconde Guerre mondiale, commence pour Yves Bonnefoy la bataille de toute une vie, de toute une œuvre, visant à reconquérir des capacités d’autonomie à la poésie. Car c’est bien là le sens de cette pensée engagée pour la poésie par Bonnefoy sur le terrain de la philosophie. Très vite, l’étudiant qui suit les cours à la Sorbonne de Gaston Bachelard se passionne pour l’enseignement de Jean Wahl (à qui des décennies plus tard, Gilles Deleuze devait déclarer toute sa reconnaissance). Il découvre alors les philosophies dites de l’existence qui ont fait florès dans les années 1930 autour du philosophe russe réfugié en France Léon Chestov, et qui s’inscrivent à la suite de Nietzsche, Kierkegaard, Dostoïevski, notamment, dans une lutte contre les évidences d’une raison à leurs yeux désincarnée. Tout comme Benjamin Fondane avant lui, Bonnefoy y trouvera les mêmes « lueurs d’espoir » arrachées à la tragédie de l’existence qui le mèneront à faire grand cas de Baudelaire et de Rimbaud dans la poésie française.

Tout à son exploration d’une philosophie qui accepte de sonder les limites de la pensée conceptuelle à l’instar de ces philosophies de l’existence enseignées par Jean Wahl, Yves Bonnefoy tourne donc le dos à cette autre pensée de l’existence qui, dans ces années d’après-guerre, bat le pavé, l’existentialisme de Sartre, à la vision, juge-t-il, par trop réductrice de la poésie. S’il prône un dialogue entre la poésie et la philosophie, sa visée est bien d’en dégager une expérience renouvelée du monde sensible. C’est cela même que perçoit le si perspicace écrivain égyptien de langue française Georges Henein dansDu mouvement et de l’immobilité de Douve (1953), œuvre véritablement fondatrice :« Ce livre fait taire nos habitudes poétiques pour nous introduire à une langue sans mirages ni feux follets […] Selon une double discipline d’irritation et de patience, Bonnefoy travaille au durcissement de la parole. » Et Henein ajoute : « Le prétexte de l’expression poétique permet à Yves Bonnefoy d’escamoter l’instant présent et de faire affleurer dans tout ce qu’il écrit l’incessant battement de la MUE du monde. » Comme dans cet « ici-maintenant » :

Le ravin pénètre dans la bouche maintenant,
Les cinq doigts se dispersent en hasards de forêt maintenant,
La tête première coule entre les herbes maintenant,
La gorge se farde de neige et de loups maintenant,
Les yeux ventent sur quels passagers de la mort et c’est nous dans ce vent dans cette eau dans ce froid maintenant.

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Cette vision du monde existant se pare en ces années d’après-guerre par la voix d’Yves Bonnefoy d’une conscience suraiguë de la mort, que le poète nomme la finitude. Le fait humain, de la vie humaine y est ainsi lesté, devant l’histoire, de toute une charge d’angoisse. Là où Fondane demandait au poète de « descendre » « des catégories de sa pensée, dans les catégories de sa propre vie », là où d’autres jeunes poètes en marge du surréalisme, avec lesquels il a cheminé un temps, en appellent encore au « non-être », à l’« infortune » libre rimbaldienne pour retrouver par les deux bouts le temps de l’invention du poème, Bonnefoy instaure une nouvelle métaphysique. Une pensée de l’être s’est enracinée où le poète va filer ses propres notions librement revisitées, retravaillées au travers de ses lectures. Parmi celles-ci figurent bien sûr les textes métaphysiques de Martin Heidegger, mais profondément amendés par l’ontologie « militante et brisée » de la pensée existentielle de Karl Jaspers que lui a transmise Jean Wahl, comme l’a démontré Yvon Inizan dans La Demande et le don (2013). Souvent parées d’une majuscule initiale, toutes les notions qu’en tire Bonnefoy – l’« ici-maintenant », la finitude, aux côtés du lieu, de l’Être, la Présence, l’Un, la Terre – tournent autour des deux piliers qu’interroge en tension cette métaphysique : le langage et l’existence.

Le poème doit « réveiller le monde »

Yves Bonnefoy est ainsi bien fondé à déclarer qu’à ses yeux, les poètes les plus importants avaient fait « de leur époque une grande pensée de l’existence » (dans un ouvrage sur sa filiation avec les poètes du XIXe siècle). C’est cet éclairement de l’existence par la poésie dans la relation à autrui, au monde, qui a réuni dans les cahiers de L’Éphémère de 1967 à 1972 des poètes (et peintres) dont il s’est senti proche (Jacques Dupin, Louis-René des Forêts, André du Bouchet, rejoints par Michel Leiris, Philippe Jaccottet, Paul Celan…). Pour ces créateurs tournant résolument le dos à tout idéalisme dans leur représentation, si le monde existe, il n’en est pas moins devenu muet, quasi impénétrable. Ce qui s’est perdu dans le rapport au monde perçu, Bonnefoy appelle à le restaurer au nom d’un « grand réalisme », d’une expérience renouvelée de la« présence » aux choses. L’acte poétique, selon ses propres termes, doit « réveiller le monde ». Comme ici, exemplairement, dans ce passage du poème « La terre » extrait du recueil Dans le leurre du seuil (1975) :

Oui, moi les pierres du soir, illuminées,
Je consens.

Oui, moi la flaque
Plus vaste que le ciel, l’enfant
Qui en remue la boue, l’iris
Aux reflets sans repos, sans souvenirs,
De l’eau, moi, je consens.
[…]

La demande du poète est cette passion vécue qui ne cesse d’interroger l’absence des choses dans les mots, lesquels, pris pour eux-mêmes, ne sont que concepts, aspects de la réalité du monde. Pour en faire l’expérience pleine, le poète prend sur soi, comme il n’a cessé de s’en ouvrir dans ses féconds entretiens (pour les derniers réunis dansL’Inachevable, 2010), les « questions impossibles », les « saluts improbables » de la pensée existentielle, et rejette toute « poésie d’idées » qui se cantonnerait à une esthétique poétique rationnellement maîtrisée. C’est le sens des critiques attentionnées mais fermes que Bonnefoy formule à l’encontre de Paul Valéry, à qui il oppose la « vérité de parole » des Fleurs du mal de Baudelaire ou le « besoin » que l’on éprouve de Rimbaud. De même, l’attention qu’il a pu porter à la poésie de Mallarmé ne s’est jamais départie de sagacité critique : il la réprouve en quelque sorte, pour s’être détournée de la« personne particulière » de chaque être, mais s’attache à en restituer les confins.

Alberto Giacometti, « L'Homme qui chavire », bronze (1950-52)Alberto Giacometti, « L’Homme qui chavire », bronze (1950-52)

Cette position singulièrement libre et nuancée avec les lettres est tout autant révélatrice du sérieux dont s’entoure la démarche de nature magistrale de Bonnefoy que de la prodigalité de son œuvre. Alors que nombre de pratiques poétiques s’instaurent dans l’après guerre par opposition au surréalisme – de l’Oulipo jusqu’aux expérimentations textuelles, langagières, en passant par des écritures plus lyriques –, rien d’aussi tranché chez celui qui va occuper des décennies après Paul Valéry (ironie de l’histoire !) la chaire d’« Études comparées de la fonction poétique » au Collège de France de 1981 à 1993. Au fil du temps, d’un temps si redouté pour son œuvre de destruction, le poète et critique littéraire, philosophe à bien des égards, s’est doublé d’un traducteur (Shakespeare, Keats, Leopardi…) et d’un remarquable historien d’art (des peintres italiens de la Renaissance à Morandi ou Giacometti en passant par Poussin, Goya).Dans une de ses études, John E. Jackson a très justement relevé « l’infléchissement vers la prose du vers » du poète. Si le geste créateur de Bonnefoy s’inaugure par une réfutation de la fiction en tant que telle, avec le retournement en poème du projet de roman qui était à la base de Du mouvement et de l’immobilité de Douve (1953), des vers longtemps laissés en jachère ont ainsi pu susciter la récente évocation autobiographique de L’Écharpe rouge (2016). Sur le long chemin par détours de son écriture, il semble que le poète a trouvé dans le récit la vision nécessaire pour affermir son « intuition d’une unité qui demeure en tout et partout présente » (L’Inachevable). Si bien que cette « parole poétique » tant guettée par Yves Bonnefoy n’a été délivrée nulle part peut-être dans son œuvre avec autant de gracile évidence que dans ces vers d’ouverture d’Ensemble encore :

C’est bizarre, je ne vous reconnais pas.
Tant il fait nuit je ne vois plus votre visage
En dépit dans vos yeux de cette lumière
De diverses couleurs si loin là-bas.
Je comprends que vous tous, vous nêtes plus
Auprès de moi quune seule présence,
À qui tendre la coupe, je ne sais
Ni ne le veux, je la pose, un instant.
Apercevant vos mains,
Je les touche des miennes, cest suffisance.
[…]

« Tu dois me croire. Ah encore ! »

En 2008, les actes de colloques La Conscience de soi de la poésie que le poète a dirigés lui ont permis de revenir sur le problème de l’autonomie de la poésie, notamment par rapport à la philosophie. En substance, si la poésie ne doit pas faire système, on peut en attendre, selon les mots du poète, qu’elle prenne « conscience d’une forme de connaissance qui n’est qu’à elle ». Précisant sa pensée, Yves Bonnefoy y souligne que« le plus important » lui paraît être le problème de l’autonomie du poétique « au regard, non tant des convictions religieuses […] que du fait de croire ». Cette « crise de croyance » que Verónica Estay Stange dans un essai sur « les voix secrètes du symbolisme », Sens et musicalité (2014), situe avec acuité au cœur de la modernité de Nerval et Baudelaire prend ainsi, chez Bonnefoy, valeur d’« attestation » existentielle dans la relation à autrui, au monde, comme on peut le lire dans le poème « La Grande Ourse » d’Ensemble encore (voir sous l’onglet “Prolonger” de cet article un extrait plus long de ce poème) :

[…]
Tu dois me croire. Ah encore !

Encore quoi ?

Des voix, des gens qui se parlent, ils sont trois ou quatre, c’est précipité, c’est violent.

Tu n’as pas eu le temps de les entendre.

Mais si ! Oui, c’était court. Mais c’était long aussi. Un instant, d’accord. Mais à l’infini. Un morceau de pierre, avec ses marques, ses fissures, toute sa couleur, c’est bien de l’infini, non ? Ces gens se parlaient depuis des siècles. Ici, ici. […]

Voilà bien cet infini dont Yves Bonnefoy a précisé dans les entretiens de L’Inachevablequ’il n’est pas « l’infini du dehors » mais « l’infini intérieur à la chose particulière ». C’est à cette perception de l’infini de la vie en chacun et chaque chose que demande de croire le poème.

On n’oubliera toutefois pas, au moment présent de la disparition du poète, les mots dans les mêmes actes de colloque de John E. Jackson s’autorisant de Rimbaud et de Nerval pour souligner, à propos de la « douleur », du « deuil », de la « mémoire » chez les poètes, combien tout « gain de réflexivité ne pouvait faire oublier le prix affectif auquel il se payait ».

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Parmi les publications récentes d’Yves Bonnefoy :
Ensemble encore
, suivi de Perambulans in noctem, Mercure de France, avril 2016, 142 p., 14,80 €.
L’Écharpe rouge, suivi de Deux Scènes et notes conjointes, Mercure de France, avril 2016, 272 p., 19 €.
L’Hésitation d’Hamlet et la décision de Shakespeare, coll. « La librairie du XXIe siècle » dirigée par Maurice Olender, Éditions du Seuil, novembre 2015, 160 p., 18 €.

Voir aussi sous l’onglet “Prolonger” de cet article.