Un prix Nobel face au krach à venir ? Joseph Stiglitz. Par Thinkerview

Source :Thinkerview, Youtube, 25-09-2019

Source :Thinkerview, Youtube, 25-09-2019

https://www.les-crises.fr/un-prix-nobel-face-au-krach-a-venir-joseph-stiglitz-par-thinkerview/

Sentiment d’injustice et révolte sociale

par Pierre Merle , le 29 janvier

Quelles que soient les causes structurelles, ce sont deux éléments ponctuels qui ont, selon le sociologue Pierre Merle, alimenté le sentiment d’injustice et déclenché la révolte des gilets jaunes : l’inéquité fiscale et l’inadéquation écologique.
Les analyses du mouvement de protestation des gilets jaunes sont multiples. Certaines approches sont structurelles et ont pour projet de montrer que ce mouvement de protestation était en germe depuis plusieurs années, voire des décennies. Cette contribution privilégie une autre temporalité. Elle a pour objet de comprendre pourquoi les protestations des gilets jaunes ont émergé spécifiquement en cette fin d’année 2018. Les pratiques de pouvoir de l’actuel gouvernement ont été suffisamment analysées – spécifiquement les « petites phrases » du président – pour qu’il ne soit plus utile de les présenter. Par contre, les politiques socio-fiscales mises en œuvre et leur inadéquation à la question de la transition écologique constituent deux ruptures qui ont largement contribué à l’émergence d’un mouvement social inédit par son ampleur et sa durée.

Réformes socio-fiscales et sentiment d’injustice fiscale

Une des revendications majeures des gilets jaunes porte sur les prix des carburants et, plus globalement, sur leur pouvoir d’achat. « On ne s’en sort plus » est le leitmotiv ordinaire. Dans quelle mesure cette protestation est-elle fondée ? La notion statistique de pouvoir d’achat utilisée par l’Insee est celle du pouvoir d’achat du revenu disponible brut (RDB). Il se définit comme la somme de tous les revenus d’activité et des revenus du patrimoine ainsi que des transferts aux ménages (prestations sociales), moins les impôts et autres prélèvements sociaux. Le revenu réel qui reste à la disposition des ménages pour la consommation et l’épargne se calcule en déflatant l’indice des prix à la consommation de la croissance des revenus (le RDB).

Sur les dix dernières années, la politique de réduction du déficit public a principalement été assurée par une réduction du revenu disponible moyen des ménages (Insee, 2018). L’analyse de l’évolution du revenu disponible par décile montre que ce sont les ménages les plus aisés, ceux du 10e décile, dont le revenu disponible a été le plus affecté (-2,2%) sur la période 2008-2016. La baisse de leur RDB est due essentiellement aux réformes fiscales mises en œuvre de 2012 à 2017, notamment la suppression du bouclier fiscal, l’ajout d’une tranche marginale d’imposition sur le revenu pour les plus hauts revenus, et l’alignement de la fiscalité des revenus du capital sur celle du travail.

Si les ménages du premier décile, en raison du maintien du pouvoir d’achat des prestations sociales, ont connu une baisse de leur revenu disponible limitée (-1%), les ménages des deuxième, troisième et surtout quatrième déciles ont également connu une baisse sensible de leur revenu disponible (de -1,6% à -2%). Ces ménages, qui appartiennent aux catégories populaires et à la « petite » classe moyenne (ouvriers, employés, retraités pauvres, artisans et petits commerçants), sont surreprésentés dans le mouvement des gilets jaunes. À l’inverse, les catégories moyennes aisées (du septième au neuvième décile) ont été affectées modérément par la baisse moyenne du revenu disponible des ménages (cf. tableau).

Évolution du revenu disponible selon le décile de niveau de vie (2008 – 2016)

 PNG - 249.6 ko
Champ : France métropolitaine, ménages ordinaires dont le revenu est positif ou nul et dont la personne de référence n’est pas étudiante. 
Lecture : Entre 2008 et 2016, le revenu disponible moyen des ménages du 10e décile de niveau de vie a baissé de 2000 € (en euro 2016), soit une baisse de 2,2 % en euros constants.
Source : Insee (2018)

L’expérience sociale des gilets jaunes, caractérisée par une baisse progressive de leur pouvoir d’achat, est donc validée par l’évolution du revenu disponible brut selon le décile. Après l’élection du président Macron, les mesures adoptées à partir de juillet 2017 et la loi de finances initiale 2018 (LFI), votée fin 2017, ont débouché sur une inflexion sensible des politiques socio-fiscales antérieures.

Parmi les principales réformes socio-fiscales prises depuis juillet 2017, certaines ont exercé un effet symbolique et financier fort, spécifiquement l’augmentation de la CSG, la fiscalité écologique et les mesures relatives aux revenus et patrimoine. À partir de janvier 2018, le taux de CSG des retraités est passé de 6,6% à 8,3% (+1,7 point) sans faire l’objet de compensation pour la majorité d’entre eux. Pour être exonérés de la hausse de la CSG, les retraités devaient avoir une pension de retraite inférieure à 14 404 euros par an pour un célibataire (1200 € mensuels) et 22 051 euros pour un couple (soit 1837 € par mois). Fait inédit, les retraités dont les revenus sont équivalents au SMIC ont donc connu une baisse nette de leur pension ! À cette perte de pouvoir d’achat s’ajoute la suppression de l’indexation sur les prix des pensions de retraite. Celles-ci ont progressé de seulement de 0,3% alors que le taux d’inflation est reparti à la hausse en 2017 (+1%) et encore plus en 2018 (+1,9% sur les 10 premiers mois). En 2018, pour les retraités modestes, surreprésentés parmi les gilets jaunes et dont les pensions ont été réduites par la hausse de la CSG, la désindexation de leur pension exerce des effets encore plus sensibles sur leur niveau de vie [1].

La loi de finances initiale de 2018 a aussi sensiblement baissé la taxation du capital avec la création d’un plafonnement forfaitaire unique (PFU) sur les revenus du capital. En passant de 45 % à 12,8 %, le taux marginal d’imposition au barème de l’impôt sur les revenus des actifs financiers a été divisé par 3,5. Ce taux uniforme de 12,8 % est inférieur à la première tranche d’imposition des revenus du travail, fixée à 14 % dès que le revenu déclaré atteint 9 807 euros (soit 817 € mensuels). À partir de 2018, les revenus de la rente sont donc moins imposés que ceux du travail. Une autre mesure fiscale majeure est la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune. Avec celle-ci, la détention des actifs financiers n’est également plus imposée. Ces mesures fiscales sur la détention et les revenus du capital ont réduit de 5,3 milliards d’euros les recettes de l’État en 2018 (Madec, 2018) [2].

L’addition de ces mesures fiscales (PFUISF et IFI) débouche sur une réduction de l’imposition des revenus des ménages du 10e décile. Cette réduction est particulièrement élevée pour les ménages les plus aisés. Ainsi, 44 % des gains liés à la mise en place du PFU vont bénéficier à 1 % des ménages, soit 370 000 foyers fiscaux. Leur gain moyen devrait être de plus de 10 000 € par an. Pour les 100 contribuables les plus riches, le gain serait de 1,5 million d’euros en moyenne (Fondation Jean Jaurès, 2018). Outre l’efficacité contestée de ces allégements fiscaux (Dabla-Norris et al., 2015, Madec et al., 2018 ; Merle, 2018 OCDE, 2015, Piketty, 2017), les gilets jaunes considèrent à juste titre que les plus riches sont moins taxés alors que les autres le sont davantage. Le sentiment d’injustice, objectivement fondé, a favorisé un « ras-le-bol fiscal » puissamment fédérateur.

La connaissance des gains en pouvoir d’achat des catégories les plus aisées doit être complétée par l’analyse détaillée de la situation des catégories populaires et moyennes (Madec, Plane et Sampognaro, 2018). Pour être complète, une telle analyse ne doit pas se limiter à la seule augmentation de la CSG et aux mesures relatives à la détention et aux revenus du capital mais porter sur l’ensemble des dispositions socio-fiscales qui exercent un effet sur le revenu disponible des ménages (chèque énergie, prime d’activité, revalorisation AAHRSA et ASPA, baisse de la taxe d’habitation et, évidemment, l’effet de fiscalité écologique et de la fiscalité sur le tabac).

Pour les quatre premiers vingtiles, l’ensemble des mesures prises par le gouvernement exerce en 2018 des effets le plus souvent négatifs sur le niveau de vie moyen des plus pauvres (-0,6% pour le premier vingtile). L’effet négatif de la fiscalité écologique est particulièrement marqué. Ce calcul de l’évolution du pouvoir d’achat permet de connaître un effet moyen par vingtile (cf. tableau). Il présente toutefois deux limites. D’abord, l’impact des mesures socio-fiscales du budget estimé jusqu’en décembre 2018, c’est-à-dire en année pleine, est plus favorable aux premiers déciles (Madec, Plane et Sampognaro, 2018). Ensuite, pour les travailleurs pauvres qui ne bénéficient pas des mesures sociales (revalorisation RSAASPA et AL), la baisse du niveau de vie est plus forte (cf. tableau). Cette baisse est encore plus marquée pour les professions aux revenus modestes dont l’usage de la voiture est particulièrement fréquent (aides ménagères, aides à domicile, ambulanciers, artisans, infirmières libérales, VTC ne bénéficiant pas de détaxe sur le carburant, etc.). Il en est de même des populations rurales. Les analyses cartographiques réalisées par Hervé Le Bras montrent que ces populations spécifiques sont surreprésentées parmi les gilets jaunes.

Impact des mesures socio-fiscales du budget par vingtile de niveau de vie en moyenne (en % du niveau de vie)

PNG - 249.6 ko
Note de lecture : les mesures socio-fiscales du budget 2018 devraient accroître de 1,6 % le niveau de vie des ménages appartenant aux 5 % les plus aisés (dernier vingtile)
Source : Madec et al. (2018)

La suppression de l’ISF et la création du plafonnement forfaitaire unitaire (PFU) ont eu pour conséquence d’imposer une réduction du périmètre d’intervention de l’État. Dans la Loi de Finances Initiale (LFI) 2018, la mission « Cohésion des territoires » dont l’objet est de développer « une stratégie d’accès pour tous et en tout point du territoire aux services essentiels (très haut débit, téléphonie mobile, accès aux services publics essentiels, logement, santé, culture…) » fait l’objet d’une baisse de crédits budgétaires de 1,7 Mds d’euros (Ministère de l’économie, 2017). La baisse de ces crédits est notamment justifiée par la réforme des aides personnelles au logement. La mission « Travail et emploi » du Ministère du travail se caractérise également par une baisse de crédits considérable de -1,5 Mds d’euros (de 16,7 Mds en 2017 à 15,2 Mds en 2018). Par rapport à la loi de finances initiale de 2017, les principales diminutions concernent les contrats aidés (- 40 %), soit plus de 100 000 emplois aidés, et les aides temporaires à l’embauche (- 42 %) (Ministère de l’économie, 2018).

Le financement des réductions d’impôts favorables aux catégories aisées (ISF et PFU) a été réalisé par une réduction des dépenses spécifiquement destinées aux catégories moyennes et populaires surreprésentées dans le mouvement des gilets jaunes. Pour cette raison, les analyses limitées à la seule évolution du niveau de vie sont incomplètes lorsque « l’accès aux services publics essentiels », déjà insuffisant pour les catégories modestes, est encore réduit, notamment dans les territoires ruraux. Les gilets jaunes ne connaissent pas le détail des chiffres mais ils perçoivent la logique d’ensemble. Bien que simplificateur, un slogan tel que « le président des riches » constitue une synthèse globalement juste. Les gilets jaunes ont compris que la politique gouvernementale se fait en partie sans eux et contre eux. Le « travail de pédagogie » que souhaite mener le gouvernement ne peut modifier ni la réalité objective ni même, tant la légitimité du gouvernement est affaiblie, la conscience incomplète, partielle voire partiale, que les gilets jaunes ont de cette réalité. Pour faire accepter l’augmentation des prix des carburants, l’argument de la transition écologique présenté par le gouvernement est-il plus pertinent ?

La stratégie gouvernementale de transition écologique : efficace ou illusoire ?

Le gouvernement justifie la hausse des prix des carburants par la nécessité de financer la transition écologique. Le principe du pollueur payeur est indirectement sollicité. Cet argument est a priori fondé. La répartition des émissions de CO2 par secteurs d’activité montre que les transports sont responsables de 29% des émissions, un poste plus important que l’agriculture (20 %), les bâtiments et résidentiels tertiaires (19 %), l’industrie (18 %), la production d’énergie (11%), le traitement des déchets (4 %) (CITEPA, 2018). À l’intérieur des transports, les voitures particulières représentent 54% des émissions, soit 15,6% des émissions totales de CO2 et les poids lourds 21%, soit 11,3 % des émissions. Les autres modes de transports, notamment aérien et maritime, émettent sensiblement moins d’émissions de CO2. Augmenter la TICPE (Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) apparaît légitime.

Dans les prévisions du gouvernement, le montant total des recettes de la TICPE (essence, diésel et fioul) devrait être de 33,8 milliards d’euros en 2018 (et 37,7 milliards en 2019 grâce à l’augmentation de la TICPE). Assimiler l’augmentation de la TICPE à la transition écologique est toutefois trompeur. Seulement 21% de la TICPE sont directement affectés à la transition énergétique, soit 7,1 milliards en 2018. L’essentiel de la TICPE est donc affecté au budget général pour financer d’autres dépenses ou compenser les pertes de recettes.

Enfin, et ces données invalident le discours du gouvernement, malgré une hausse de la TICPE attendue de 3,9 milliards d’euros en 2019, la part réservée à la transition énergétique ne va pas augmenter (Senécat et Vaudamo, 2018). La hausse de la taxe est donc détournée de son objectif officiel de financement de la transition écologique. De la même façon, pour l’année 2018, le projet de loi de finances rectificative a prévu de flécher vers le budget général 577 millions d’euros prélevés du compte d’affectation spéciale « Transition énergétique ». Ces 577 millions d’euros, qui n’ont pas été utilisés, correspondent à l’augmentation de la TICPE en 2018 (Public Sénat, 2018).

La stratégie gouvernementale consiste donc, en invoquant la cause de la transition écologique, à augmenter la TICPE qui pèse sensiblement plus sur les bas revenus, et à utiliser le montant de cette taxe pour permettre de limiter le déficit budgétaire et, notamment, financer les baisses d’impôts accordées aux contribuables les plus aisés qui sont aussi, par ailleurs, les plus gros pollueurs. Les émissions de gaz à effet de serre augmentent en effet fortement avec le niveau de revenu (Piketty, 2015).

Certes, la hausse des prix des carburants devrait réduire la consommation des automobilistes. Mais cette corrélation négative entre prix et consommation est faiblement vérifiée s’il n’existe pas d’alternatives à l’usage de la voiture. La dernière enquête nationale de l’Insee (2008) sur les « modes de transports et déplacements » des Français apporte sur cette question des informations utiles. Sur l’ensemble du territoire métropolitain, de 80% à 90% des « déplacements du domicile vers un lieu de travail fixe » sont assurés en voiture en tant que conducteur ou passager. Cette proportion considérable ne baisse que lorsque le résident habite au « centre d’un pôle urbain de plus de 100 000 habitants » (61% de déplacements en voiture), dans la banlieue de Paris (45%) ou à Paris même (12,7%). La densité des transports collectifs urbains et périurbains est une des conditions d’une réduction de l’usage de la voiture. Dans la banlieue parisienne, bien qu’ils soient souvent dégradés, les transports collectifs demeurent cependant une réelle alternative à la voiture. Ils sont utilisés par 45% des actifs. Augmenter la TICPE sans offrir une alternative à la voiture permet d’augmenter les recettes de l’État, mais exerce un effet réduit sur la baisse de la consommation de carburant (Combes, 2018).

Pour favoriser la transition écologique, le gouvernement propose des primes pour renouveler le parc automobile par des voitures moins polluantes, voire des voitures électriques. La première mesure ne peut exercer que des effets réduits sur les émissions de CO2. Les normes européennes de pollution plus sévères se sont traduites par une réduction modérée des émissions de CO2 tant les tests d’homologation sous-estiment les consommations réelles. Dans la tradition des « Baladurettes », « Jupettes » et « Sarkozytes », la politique des primes à l’achat relève davantage du soutien au marché de l’industrie automobile, actuellement morose, qu’à la transition énergétique. Quant à la surprime pour la voiture électrique, l’Ademe indique que celle-ci, à la fabrication, exerce des impacts environnementaux plus importants que les voitures thermiques en raison des diverses pollutions minières liées à l’extraction des métaux rares utilisés dans les batteries. À l’instar des agro-carburants, cette solution est problématique [3].

Une partie des mesures gouvernementales d’accompagnement à l’augmentation de la taxe sur les carburants manifeste une préférence accordée à la voiture individuelle. Cette préférence est cohérente avec la récente réforme de la SNCF. Alors que l’entretien des routes et l’amélioration des réseaux routiers sont financés par l’ensemble des contribuables, il en est autrement du réseau ferroviaire financé essentiellement par les passagers. La dette du gestionnaire d’infrastructure atteint pour cette raison près de 45 milliards d’euros fin 2016 (Spinetta, 2018) et a imposé, de 1950 à 2010, une réduction de plus de 25% du réseau, soit 10 00 km de lignes en moins. Sur le dernier demi-siècle, la concurrence de la route qui accumule les investissements publics contribue à expliquer la place grandissante des déplacements polluants liés à l’automobile.

Loin de revenir sur cette tendance, la récente réforme de la SNCFaccentue celle-ci. D’abord, la réforme prévoit le recentrage sur les transports du quotidien en zone urbaine et périurbaine et les dessertes à grande vitesse entre les principales métropoles françaises. La réduction du réseau secondaire va donc être poursuivie ainsi que l’isolement des populations rurales. Ensuite, l’ouverture à la concurrence, prévue dès l’année 2019, va s’opérer sur la seule partie du réseau actuellement rentable et réduire d’autant les recettes de la SNCF susceptibles de financer l’entretien du réseau secondaire non rentable. Loin de relancer des déplacements en train dont les émissions en CO2 sont réduites, la réforme de la SNCF risque d’aboutir au résultat inverse. La privatisation partielle des chemins de fer anglais a débouché sur une réduction de la qualité du service et une augmentation des prix, facteurs peu favorables à un usage plus intensif.

D’autres mesures gouvernementales vont à l’encontre de la transition écologique. Ainsi, dans le cadre de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PLE), le crédit d’impôt transition écologique (CITE) lié au remplacement des fenêtres en simple vitrage par du double vitrage a été sensiblement réduit. À un investissement de long terme susceptible d’aider les ménages à réduire leur facture énergétique, le gouvernement a préféré le « chèque énergie » qui compense une partie du coût de l’énergie au lieu d’essayer de le réduire. Le parallèle entre l’augmentation de la taxe carbone aux effets énergétiques incertains et la réduction d’une aide fiscale aux effets immédiats et certains montre, de nouveau, que la thématique de la transition écologique est instrumentalisée dans le but d’accroître les recettes de l’État.

De la part de l’actuel gouvernement, il existe un paradoxe à invoquer la transition écologique et la nécessité d’augmenter la TICPE et, en même temps, 1) de ne pas affecter la totalité de l’accroissement des recettes de la TICPE à cette transition, 2) de favoriser des palliatifs tels que le remplacement de vieux véhicules par des plus récents, 3) de ne pas investir davantage dans les transports collectifs, 4) de réduire des aides fiscales réduisant la facture énergétique. Les gilets jaunes ont une certaine conscience de ces paradoxes lorsqu’ils indiquent que les solutions proposées par le gouvernement sont inadaptées. Le remplacement de leur véhicule par un nouveau constitue un coût souvent inaccessible. De surcroît, l’amortissement d’un tel achat ne peut se réaliser que sur plusieurs années et sa rentabilité est incertaine.

Conclusion

Les raisons de la mobilisation des gilets jaunes sont doubles. Outre le sentiment de n’être ni entendus ni compris, ils expriment un puissant sentiment d’injustice fiscale et ne sont pas convaincus par la politique gouvernementale de transition écologique. Dans ces domaines, leur expérience subjective est objectivement fondée. Parmi les revendications protéiformes des gilets jaunes figurent aussi la taxation du kérosène, celle du fuel lourd et, plus largement, le rétablissement de l’ISF, la taxation des entreprises les plus polluantes ou la lutte contre la fraude fiscale qui constitue un manque à gagner considérable pour les finances publiques. Autant de pistes qui relèvent de l’équité fiscale, qui permettraient de financer et/ou de favoriser la transition écologique, et qui ne sont ni proposées ni, semble-t-il, envisagées par le gouvernement. Si le « grand débat national » prévoit d’aborder la question fiscale, celle-ci est envisagée dans le cadre d’une « fiscalité efficace et compétitive ». La thématique de la justice fiscale, centrale dans le mouvement des gilets jaunes, est d’emblée marginalisée.

Comment un tel fossé a-t-il pu se construire entre le gouvernement et une large frange de citoyens ? Majoritairement issues des catégories bourgeoises hautement dotées en capital culturel et/ou économique, les élites dirigeantes ignorent largement le monde social, la spirale de la marginalisation, les processus de délitements des liens sociaux, la peur du déclassement et les fins de mois difficiles. Dans les « grandes écoles » (polytechnique, HECENA…), ces écoles de pouvoir, la formation des élites en psychologie, sociologie, histoire, géographie, économie est souvent lacunaire. Pour autant que des formations en sciences sociales aient lieu, par exemple en économie, elles sont sélectionnées pour être « utiles ». Elles sont souvent l’objet de luttes idéologiques et sont parfois davantage susceptibles de désinformer que de comprendre le monde social [4].

Si le mouvement des gilets jaunes résulte de la déconnexion des élites, cette interprétation occulte une analyse du conflit en termes de lutte des classes. Les réformes socio-fiscales, spécifiquement la suppression de l’ISF et la création du PFU, ont largement favorisé les catégories sociales les plus riches au détriment des catégories populaires et moyennes. Ces dernières revendiquent un partage moins inéquitable des richesses. Pour cette raison, le mouvement des gilets jaunes et la politique du gouvernement sont en opposition frontale. Il n’existe pas de « réconciliation » entre le sommet et la base, seulement des compromis provisoires et fragiles. Soit ils sont élaborés par la négociation, soit ils émergent de la violence. Seul le premier choix est compatible avec la démocratie.

Pour substituer la concertation à la violence, il aurait fallu que le gouvernement fût capable d’un geste symbolique et financier fort. Lorsque l’ISF a été supprimé, le ministre de l’économie a indiqué que les effets de cette mesure seraient évalués. Certains ministres ont rappelé cet engagement au plus fort de la crise des gilets jaunes. Le président a exclu l’idée de revenir sur cet allégement fiscal. En restant fidèle à son image de président des riches et à une politique qui leur est particulièrement favorable, Emmanuel Macron a perdu une occasion de repenser son action politique. Il a pris ainsi le risque de faire, à terme, le lit des extrémismes politiques.

Lire la suite

Internet et la brutalisation du débat public

par Romain Badouard , le 6 novembre

Internet nous rend-il plus agressifs, ou plus tolérants à l’égard de l’agressivité, dans nos discussions politiques du quotidien ? Romain Badouard dresse une cartographie la violence des débats en ligne, de ses usages et de ses effets.
Le 3 juillet dernier, le tribunal correctionnel de Paris a rendu une décision inédite : pour la première fois en France, deux internautes anonymes ont été condamnés pour cyberharcèlement à 6 mois de prison avec sursis et 2000€ d’amende, après avoir proféré des menaces de mort à l’encontre de la journaliste Nadia Daam. À la suite d’une chronique sur Europe 1 où elle prenait la défense de deux militants féministes eux-mêmes victimes de cyberharcèlement, la journaliste avait fait l’objet d’une campagne particulièrement violente sur des forums de discussion et sur les réseaux sociaux (menaces de viol, appels au meurtre, divulgation de son adresse personnelle, diffusion des photographies de sa fille accompagnées de l’adresse de son école). Au procès, le fossé séparant la violence des propos tenus et les justifications livrées par leurs auteurs ont marqué les journalistes présents sur place : pour ces jeunes adultes, il s’agissait d’humour et de provocations davantage que de réelles menaces. Ils qualifiaient ainsi leurs propos d’échanges « trollesques » entre membres d’une communauté qui partagent les mêmes codes de communication, et où l’ironie est un registre d’expression particulièrement courant. Si cette décision de justice marque une nouvelle étape dans la lutte contre le cyberharcèlement, elle rouvre un vieux dossier pour les chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent aux pratiques participatives sur internet : celui de la « qualité » du débat public en ligne.

Internet nous rend-il plus agressifs, ou plus tolérants à l’égard de l’agressivité, dans nos discussions politiques du quotidien ? Pour certains observateurs, il semble indéniable qu’internet, et les réseaux sociaux en particulier, favorisent la « violence expressive », engendrent un « ensauvagement » des relations sociales ou accompagnent une « démocratisation de la méchanceté ». De notre côté, nous préférons aborder le sujet en mobilisant le concept historiographique de « brutalisation », qui désigne initialement un processus d’amplification de la violence politique dans l’entre-deux-guerres, hérité de l’expérience de la Première Guerre Mondiale. Dans le contexte qui nous intéresse ici, toute connotation guerrière ou toute analogie avec le climat politique de l’époque est à proscrire : si nous utilisons le terme de « brutalisation » [1], c’est pour nous intéresser, comme les historiens qui ont mobilisé ce concept dans leurs travaux, au double processus de banalisation et de légitimation de la violence dans le débat public, qui semble aujourd’hui à l’œuvre dans différents espaces de discussion en ligne.

Les causes de la banalisation de la violence dans les conversations politiques du quotidien sont plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord et dépassent largement la seule question de l’anonymat des internautes. Celle-ci présente des racines culturelles, tant les pratiques d’échange propres au web disposent de leurs propres codes, mais aussi sociales, quand l’agressivité en ligne se trouve des justifications morales. Notre objectif est également de montrer que la violence peut constituer une ressource stratégique dans le cadre de controverses autour de sujets de société : faire taire un adversaire en l’intimidant permet alors d’occuper l’espace du débat et d’assurer une visibilité optimale aux arguments que l’on défend. Les plateformes de réseaux sociaux ne sont par ailleurs pas exemptes de responsabilités dans ce dossier, dans la mesure où leur design comme leurs modèles économiques favorisent la propagation de contenus virulents, voire haineux. Les pouvoirs publics, de leur côté, incitent les plateformes à s’investir davantage dans la régulation des contenus qu’ils hébergent, laissant paradoxalement courir le risque d’une privatisation des pouvoirs de censure sur internet.

La qualité du débat en ligne

Au début des années 2000, un courant de recherche à la croisée des sciences politiques et des sciences de la communication s’est formé autour de l’analyse des formes de délibération sur internet. Au moyen de méthodes de codage des conversations, les chercheurs et chercheuses de ce champ ont entrepris de caractériser la culture de débat ayant émergé en ligne. L’enjeu était de comprendre si les conditions de prise de parole offertes par internet permettaient aux individus de s’émanciper d’un certain nombre de carcans sociaux, d’évaluer la dimension constructive des conversations en ligne ou encore d’étudier les registres d’expression utilisés pour parler de politique au quotidien. Ces travaux ont mené à des résultats parfois contradictoires [2] : selon certains, internet permet aux individus qui n’osent pas prendre la parole en public de faire valoir leurs arguments dans des conversations politiques [3], alors que selon d’autres les dynamiques de discussion dans les forums ne font que renforcer la domination des leaders d’opinion et réduire au silence les avis minoritaires [4]. De la même façon, certaines enquêtes mettent en lumière la dimension constructive des discussions quand celles-ci ont pour objectifs de prendre des décisions affectant une communauté [5], ou quand celles-ci se déroulent dans des espaces non partisans [6], alors que d’autres soulignent la fréquence des dynamiques d’enfermement idéologique quand les internautes campent sur leurs positions ou radicalisent leurs argumentaires [7].

La première conclusion que l’on peut tirer de cette somme d’études hétérogènes est qu’on ne débat pas mieux ou moins bien sur internet qu’en face-à-face : on y débat autrement. La seconde est qu’il n’existe pas une façon de débattre sur internet, mais que chaque espace d’échange présente ses propres standards de discussion en fonction du public qui s’y retrouve (public homogène ou hétérogène), de la finalité de la discussion (parvenir à une décision commune ou échanger de manière informelle) et de l’architecture de l’espace de débat (les technologies mobilisées pour échanger engendrent des dynamiques plus ou moins délibératives).

Si la « qualité » d’un débat est relative à l’espace dans lequel il prend place, il en va de même pour la perception de l’agressivité : dans de nombreux espaces d’échange en ligne, l’agressivité est un registre d’expression comme un autre et ne constitue pas un obstacle à la bonne tenue de la discussion. Les travaux de Patricia Rossini ont ainsi montré qu’un commentaire vulgaire ou virulent ne l’empêche pas d’être sourcé ou argumenté et qu’en ce sens, l’agressivité intègre les répertoires d’expression légitimes dans de nombreuses communautés en ligne [8]. La tolérance à l’égard des propos virulents se vérifie particulièrement lorsque la violence expressive est tournée vers l’objet de la discussion plutôt que vers un interlocuteur en particulier. Selon Rossini, les propos tenus par les internautes sont proportionnellement plus agressifs dans les sections commentaires des sites de médias que sur Facebook. L’hypothèse avancée par la chercheuse pour expliquer cette constatation est que les discussions dans les sections commentaires sont davantage orientées vers les questions de société ou les personnalités publiques, alors que sur les réseaux sociaux la dimension interpersonnelle de l’échange y prend plus d’importance. Pour le dire autrement, une communauté qui débat se montrera plus tolérante à l’égard d’un message vulgaire ou virulent si l’agressivité est tournée vers une personnalité publique ou un sujet de société, que si elle s’adresse directement à l’une des personnes qui participe à l’échange.

Transgresser les normes

Un autre cas où la violence des propos tenus fait l’objet d’une certaine tolérance est celui des « trolls ». Le qualificatif de « troll » désigne un internaute plus ou moins malveillant dont l’objectif est de « pourrir » des fils de discussion en générant artificiellement des polémiques. Pour ce faire, il exprime un désaccord systématique avec ce qui se dit, dénigre ses interlocuteurs ou tient des propos absurdes dans le seul but d’irriter les autres participants à la discussion. Si le « troll » fait l’objet d’une relative tolérance, c’est que ses prises de parole s’en prennent au cadre de la discussion davantage qu’aux participants. Leurs interventions pourraient même avoir des effets positifs sur la qualité des débats. Selon le sociologue Antonio Casilli en effet, un troll fédère contre lui l’ensemble des internautes présents dans un fil de discussion, qui vont ainsi dans leurs réponses prendre la défense du collectif et réaffirmer leur appartenance à la communauté. Le troll augmenterait ainsi le niveau d’attention de ces interlocuteurs, stimulerait leur participation et in fine, contribuerait indirectement à l’enrichissement de la conversation [9].

Les cas du « trolling » et celui de l’agressivité comme registre d’expression, que l’on pourrait réunir sous le terme d’« incivilités », doivent être distingués du cyberharcèlement et des discours de haine, même si la frontière entre les genres est parfois poreuse. Dans le premier cas, la véhémence des prises de parole ne constitue pas une attaque contre un interlocuteur, mais une transgression des normes sociales qui régissent un espace d’échange. Dans le second cas en revanche, les propos ont une portée personnelle ou collective qui visent explicitement à dénigrer un individu ou un groupe. Si ces pratiques sont punies par la loi en vertu des dommages psychologiques qu’elles peuvent occasionner chez leurs victimes, elles ont également des effets néfastes sur le débat public. Parce qu’elles ont pour objectif de faire taire un individu ou de discréditer l’opinion d’un groupe, elles peuvent être considérées comme des atteintes au pluralisme démocratique. Elles engendrent des phénomènes de censures collectives et d’auto-censure qui appauvrissent le débat. En octobre 2016, la Commission Européenne a ainsi rendu publique une enquête sur la haine en ligneréalisée dans les 28 États membres de l’Union. Dans cette enquête, les 3/4 des sondés qui indiquaient suivre des débats sur internet affirmaient avoir été témoins de discours de haines, de menaces ou d’insultes. Pour la moitié d’entre eux, ces expériences les avaient dissuadés de prendre part aux conversations alors même qu’ils le souhaitaient initialement.

La justification morale de l’agressivité

Le cyberharcèlement et les discours de haine peuvent pourtant se trouver une justification morale qui légitime leurs usages sur le web et les réseaux sociaux. La chercheuse américaine Lindsay Blackwell a mené une étude dont les résultats vont dans ce sens [10]. L’étude en question visait à caractériser les ressorts de l’acceptation de la violence dans le débat en ligne. Pour ce faire, la chercheuse a réuni trois panels différents à qui, à la manière de focus groups, elle a demandé de réagir collectivement à un message qu’elle leur présentait. Le message était un tweet, écrit par une certaine « Amy » s’adressant à une interlocutrice nommée « Sarah » en ces termes : « Tu n’es qu’une conne. Suicide-toi. »

Le premier groupe n’a eu accès qu’au message en lui-même et il lui était demandé d’exprimer un niveau d’acceptabilité des propos tenus. Comme on pouvait s’y attendre, ceux-ci ont considéré le message d’Amy comme une transgression grave, condamnable et injustifiée. Le même tweet a par la suite été présenté à un second panel, en lui précisant que la « Sarah » en question avait volé 100 dollars à un couple de personnes âgées. Pour le troisième groupe, la somme en question montait à 10 000 dollars. Dans le cas de ces deux panels, les réactions ont considérablement varié par rapport aux premières réactions : le message d’« Amy » était toujours perçu comme une transgression condamnable, mais celle-ci était majoritairement considérée comme légitime par les membres des panels. Selon Lindsay Blackwell, cette étude illustre la pratique de justice punitive très présente sur les réseaux sociaux, qui s’apparente à la « loi du talion » que l’on résume généralement par l’expression « œil pour œil, dent pour dent ». Les propos injurieux y sont d’autant plus acceptés qu’ils s’adressent à une personne ayant eu un comportement immoral ou qui sort de la norme, et pour lequel elle doit être sanctionnée par la communauté.

Un cas célèbre de justice punitive en ligne est celui de Justine Sacco. En 2013, la jeune britannique part en voyage en Afrique du Sud. Avant de prendre son avion, elle tweete un message disant « Je pars pour l’Afrique. J’espère que je n’attraperai pas le sida. Je plaisante, je suis blanche ». Le tweet en question, qu’elle justifiera par la suite comme un trait d’humour, est très vite repris et condamné sur Twitter pour sa teneur raciste. Lorsque Sacco atterrit au Cap, son tweet a occasionné des milliers de réponses : des condamnations, des parodies, des insultes et des appels au meurtre. Le temps du trajet en avion, elle a perdu son emploi (son employeur est directement pris à partie sur Twitter) et une bonne partie de ses relations personnelles et familiales lui tournent le dos. Entre le 20 décembre et la fin de l’année 2013, son nom est recherché 1,2 million de fois sur Google.

Le lynchage collectif comme distraction

Le cas de Justine Sacco est l’une des histoires qui inspirera au journaliste Jon Ronson son ouvrage So you’ve been publicly shamed qui traite de ces nouvelles formes d’humiliation collective sur les réseaux sociaux. Selon l’auteur, ces lynchages s’apparentent à une nouvelle forme de contrôle social, voire une résurgence des tribunaux populaires ou des jeux du cirque. Sans aller jusque-là, il semble indéniable que ces formes de condamnation collectives s’inscrivent dans une histoire. Selon le chercheur François Jost, elles peuvent être considérées comme les héritières du «  hate watching », cette pratique qui vise à regarder des émissions tout en en détestant le contenu, dans le seul but de les critiquer et de tourner en ridicule ses protagonistes. Les réseaux sociaux prendraient ainsi le relais de la télé-réalité du début des années 2000, en amplifiant la dimension collective de la moquerie et par effet d’entraînement, sa virulence [11].

Le lynchage en ligne comme pratique sociale, voire comme distraction, soulève la question de sa réception. Si l’ironie et le second degré sont des registres d’expression particulièrement mobilisés sur les réseaux sociaux, tous les internautes ne disposent pas de la même grille d’interprétation des messages violents. Les chercheuses Amanda Lenhart et Michele Ybarra ont par exemple mené une étude portant sur la perception du cyberharcèlement chez les adolescents aux États-Unis [12]. Elle révèle que si les garçons sont autant victimes d’agressions verbales que les filles (dans cette étude, un adolescent sur deux se dit avoir été la cible d’attaques en ligne), le discernement entre ce qui relève de l’agression et de l’humour varie considérablement selon les sexes : les jeunes femmes, davantage sujettes à des insultes concernant leur physique, expriment un seuil de tolérance inférieur à la violence expressive, alors que pour les jeunes hommes, un propos est considéré comme « admissible » tant qu’il ne va pas jusqu’à la menace directe de violence physique.

Que des insultes, des propos virulents ou des propos haineux soient formulés au premier ou au second degré, il n’en demeure pas moins que leur prolifération engendre irrémédiablement leur banalisation. Comme le veut la « loi de Poe », en ligne, les extrémismes « sincères » et « satiriques » sont difficilement différenciables et constituent en fin de compte les deux facettes d’un même processus de normalisation de l’agressivité. La sociologue Catherine Blaya a récemment conduit une enquête portant sur l’exposition des adolescents aux discours haineux sur internet, dont les conclusions vont dans ce sens. À partir de 1 093 questionnaires et entretiens réalisés auprès de collégiens et lycéens âgés de 11 à 18 ans, elle a estimé que 35,2 % d’entre eux avaient été confrontés à des messages racistes, antisémites, misogynes ou homophobes sur internet, et que 15% d’entre eux en avaient été directement victimes. L’enquête en question relevait que le sexe ou l’origine sociale n’avaient pas d’incidence sur le fait de devenir producteur de haine. Elle montrait par ailleurs qu’une part importante des auteurs de ces injures en étaient eux-mêmes victimes. Les discours haineux semblaient ainsi engendrer un cercle vicieux : puisque les internautes visés en étaient victimes dans l’indifférence générale, ils les intégraient comme des formes d’expression légitimes et les reproduisaient à leur tour [13].

L’anonymat en question

Lorsqu’il s’agit d’aborder la question du cyberharcèlement ou des discours de haine en ligne, l’anonymat des internautes est souvent désigné comme la cause principale de leur prolifération, dans la mesure où il favoriserait une forme de déresponsabilisation des individus. Protégés derrière un pseudonyme, ils trouveraient sur internet un exutoire idéal pour manifester leurs frustrations sans avoir à en payer les conséquences. Ces accusations oublient souvent que l’anonymat constitue l’un des piliers de la culture de débat en ligne, et qu’il est une condition sine qua none à la libération de la parole permise par internet. Dans notre vie quotidienne en effet, nos prises de parole sont en grande partie conditionnées par un ensemble de marqueurs sociaux. On sait que lors de réunions publiques par exemple, les femmes se manifestent moins que les hommes et qu’elles sont davantage sujettes à se faire interrompre. De la même façon, les individus qui disposent d’un faible niveau d’éducation osent moins prendre la parole dans une conversation lorsqu’elles perçoivent leurs interlocuteurs comme davantage cultivés qu’elles. L’émergence d’un internet grand public au milieu des années 1990 a porté en elle la promesse de pouvoir s’affranchir de ces carcans. Sur un forum ou un réseau social, personne ne perçoit l’âge, le sexe ou la couleur de peau de son interlocuteur. On peut y aborder les sujets que l’on n’ose pas aborder avec ses proches en face-à-face, on peut tester la pertinence d’un argument ou la popularité d’une opinion.

Il semblerait par ailleurs que l’anonymat ne constitue pas réellement un élément provocateur de l’agressivité dans le débat. Des chercheurs de l’université de Zurich ont par exemple étudié récemment plus de 500 000 commentaires sur une plateforme de pétitions allemande. Leur but était d’observer la manière dont les signataires débattaient de sujets sensibles en s’intéressant notamment aux registres d’expression auxquels ils avaient recours. Leur conclusion est qu’un individu qui tient des propos agressifs sous sa propre identité sera jugé comme plus « crédible » par ses interlocuteurs parce qu’il assume ses opinions. La radicalité produit une forme de reconnaissance particulièrement recherchée lorsque le sujet du débat est vague ou charrie un nombre important d’incertitudes. Les chercheurs suisses soulignaient ainsi que plus la thématique d’un échange était controversée, plus les propos violents exprimés à découvert étaient nombreux.

La violence comme ressource stratégique

On retrouve cette idée de l’agressivité comme ressource stratégique dans les propos tenus par les internautes ayant harcelé Nadia Daam. Lors de leur procès, lorsque le juge demande à l’un des deux accusés pourquoi il a tenu de tels propos sur un forum, celui-ci répond : « je ne vais pas dire que c’était pour gagner des points sur le forum ou des points internet mais… c’est presque ça ». Après la condamnation des deux internautes, un troisième individu postera sur le même forum un nouvel appel au meurtre. Il sera à son tour jugé en comparution immédiate. À la barre, il plaidera une « blague » pour divertir la communauté. Comme le rapporte la journaliste du Monde présente à l’audience : « il reconnaît seulement des propos « aguicheurs », proférés lors d’un « pic de connexion ». (…) Dans le flot de messages publiés sur la journaliste ce jour-là, le prévenu cherche alors à se distinguer de la multitude : ‘Je me suis dit que j’allais faire mieux que les autres’. » Les propos virulents constituent ici un moyen de gagner en reconnaissance sur le forum, d’apparaître comme une personne ressource, voire un « leader d’opinion ».

Les usages stratégiques de la violence expressives dépassent pour autant les seules logiques de reconnaissance interpersonnelle et présentent des causes davantage structurelles. Le débat public en ligne s’apparente bien souvent à des batailles de visibilité quand les sujets abordés sont controversés : les partisans d’une cause vont chercher à rendre leurs argumentaires le plus visible possible aux yeux des internautes, par exemple en améliorant le référencement de leurs sites sur les moteurs de recherche (pour s’assurer qu’ils disposent d’un bon classement et arrivent dans les premiers résultats) ou en ayant recours à des hashtags sur les réseaux sociaux afin de faire remonter les fils de discussion dans les « sujets tendances » (trending topics) sur lesquels tomberont automatiquement les internautes en s’y connectant. Sur Twitter, le recours aux hashtags dans les conversations relève même parfois d’une « politique affective » pour reprendre l’expression de Maxime Cervulle et Fred Pailler : des camps opposés sur une même thématique vont se doter de leurs propres hashtags pour s’attribuer des espaces de débat militants (par exemple #mariagepourtous et #manifpourtous lors des débats sur la légalisation du mariage homosexuel), et rassembler des sympathisants autour de visions communes. Pour autant, la plasticité des hashtags couplée au système d’adressage permis par l’arobase sur Twitter (qui permet de mentionner directement quelqu’un dans son tweet et de le lui faire savoir) produisent des ponts entre ces communautés idéologiques et génèrent des polémiques et du conflit sur le réseau social [14].

Tout l’enjeu, dans ces conflits, est moins de convaincre des opposants dont les positions sont bien établies que de s’adresser à la majorité silencieuse qui consulte les débats sans jamais y prendre part. Si l’architecture des réseaux sociaux est conçue de manière à inciter les internautes à prendre la parole ou à réagir, il semblerait que la plus grande partie d’entre eux utilisent ces plateformes à la manière de navigateurs, pour accéder à des contenus sans jamais participer aux conversations, « liker » des messages où partager des posts. Des camps en opposition vont ainsi chercher à diminuer la visibilité des arguments adverses, soit en augmentant la visibilité de leurs propres arguments, soit en cherchant à disqualifier leurs opposants, afin de les délégitimer aux yeux du public « neutre » qui assiste à la joute. Dans ce contexte, faire taire ses adversaires en les intimidant peut relever d’une stratégie collective. Le recours au cyberharcèlement militant tend ainsi à devenir un mode d’action collective à part entière sur les réseaux sociaux. Cette pratique, historiquement liée aux réseaux d’extrême droite parfois qualifiés de « fachosphère », se serait étendue aux militants des causes progressistes. Jonathan Chait, journaliste au New York Times, a dénoncé dans une tribune remarquée une nouvelle culture du politiquement correct au sein de la gauche radicale américaine qui viserait à disqualifier par l’humiliation les points de vue considérés comme « illégitimes ». Ces pratiques auraient selon le journaliste pour conséquence de limiter la liberté d’expression d’individus qui craignent d’être perçus et affichés comme « rétrogrades » sur les réseaux sociaux. « Le débat démocratique repose sur l’idée de convaincre les gens d’être d’accord avec vous », conclut Chait dans cette tribune, « pas de leur faire redouter de ne pas être d’accord. »

La responsabilité des plateformes

Face à cette situation, les plateformes de réseaux sociaux, où se déroule aujourd’hui l’essentiel du débat public en ligne, ont une première responsabilité liée à la conception des espaces de débat qu’ils mettent à disposition de leurs utilisateurs. Le design des outils d’expression a en effet une influence primordiale sur les dynamiques d’échange qu’ils font naître. Sur Twitter par exemple, le recours aux hashtags, l’adressage via l’arobase ou la limite des 140 caractères (aujourd’hui 280) favoriseraient des dynamiques de simplification et de radicalisation des propos, propices à des échanges conflictuels [15]. Les algorithmes qui trient et hiérarchisent les informations sur ces plateformes sont également régulièrement mis en cause. Sur Facebook, la manière dont le EdgeRank organise les posts des contacts des utilisateurs sur leurs fils d’actualité engendrerait la constitution de « bulles informationnelles » où les internautes seraient sans cesse au contact d’informations qui les confortent dans leurs opinions. Plus globalement, la conception des espaces de débat sur les réseaux sociaux est principalement tournée vers l’expression de préférences, par exemple à travers les « likes » sur Facebook ou YouTube. Ceux-ci seraient ainsi relativement peu utilisés comme des dispositifs de prise de parole en tant que tels, et consacreraient à l’inverse une posture réactive chez les internautes, souvent exprimée en termes binaires (j’aime / j’aime pas), qui ne facilite pas l’épanouissement d’un débat constructif et apaisé [16].

La seconde responsabilité des plateformes a trait à leur modèle économique. La plupart des grandes entreprises du web génèrent l’essentiel de leur chiffre d’affaires en vendant l’attention de leurs utilisateurs à des annonceurs : plus les internautes passent de temps à utiliser leurs services, plus ils sont exposés à des publicités, et plus les plateformes génèrent des revenus. Dans ce contexte, les contenus haineux, au même titre que les contenus mensongers, constituent des produits informationnels particulièrement compétitifs. Parce qu’ils génèrent de l’« engagement », c’est-à-dire qu’ils font réagir les internautes et suscitent des visionnages, des clics et des partages, ils contribuent à la croissance économique des plateformes. Ainsi, au-delà d’un simple « laisser-faire », ces dernières sont parfois accusées d’assurer la promotion de contenus douteux. L’algorithme de recommandation de YouTube par exemple, a été récemment mis en cause dans la promotion de vidéos complotistes : les internautes passant du temps à les visionner, elles permettent d’y insérer davantage de « coupures publicitaires », quitte à les recommander à un public qui ne chercherait pas a priori ce type de contenu. Ce qui avait fait polémique dans cette affaire est que cette même logique s’appliquait à la plateforme YouTube Kids, pourtant destinée aux enfants à partir de 4 ans.

Lutter contre la haine en ligne

La « responsabilisation des plateformes » est ainsi au cœur des politiques publiques de lutte contre la haine en ligne. Historiquement, les géants du web ont toujours adopté une posture de « plombiers », qui gèrent des « tuyaux » mais ne souhaitent pas intervenir dans la régulation des contenus qui y circulent. Ces entreprises ont trainé des pieds, à de multiples reprises par le passé, pour retirer des contenus haineux, déréférencer des sites, supprimer des posts et des contenus. Si la logique semble s’être inversée depuis les attentats de 2015 et la diffusion de propagande djihadiste sur les réseaux sociaux, la nouvelle posture des plateformes (intervenir davantage, et plus rapidement) s’accompagne également de risques de délégation de pouvoirs de censure des états vers des entreprises privées. En Allemagne, une loi particulièrement contraignante pour les plateformes de réseaux sociaux est entrée en vigueur en janvier 2018. Elle les oblige notamment à retirer les contenus haineux qui leur sont signalés en moins de 24h sous peine d’amendes pouvant atteindre les 50 millions d’euros. L’application de cette loi fait aujourd’hui polémique outre-Rhin dans la mesure où les plateformes sont maintenant accusées d’excès de zèle : elles censureraient des contenus qui ne relèveraient pas de propos illicites, et ceci en toute opacité.

La lutte contre les discours de haine en ligne est un exercice particulièrement périlleux dans la mesure où elle peut rapidement constituer une atteinte aux libertés fondamentales sur internet. Dans ce contexte, lutter contre les contenus illicites doit également s’accompagner d’une protection de la liberté d’information et d’expression des internautes, notamment en obligeant les plateformes à plus de transparence sur leurs pratiques de censure (communiquer sur les contenus retirés et les critères à partir desquels ils sont retirés) et en offrant aux internautes des voies de recours ou de contestation quand leurs contenus sont supprimés. Le récent rapport « Renforcer la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur internet », remis au Premier ministre le 20 septembre dernier, émet des propositions en ce sens. Jusqu’à présent, la lutte contre les propos haineux en ligne repose principalement sur le volontarisme des plateformes, lui-même alimenté par le besoin de protéger leur image de marque. À l’échelle européenne, un code de conduite visant à lutter contre les discours haineux illégaux en ligne a été mis en place en juin 2016. À cette occasion, les principales plateformes ont pris un certain nombre d’engagements, en évitant cependant toute mesure contraignante. La Commission se satisfait pour l’instant de cette situation, qui semble par ailleurs porter ses fruits : d’après une enquête réalisée par ses soins fin 2017, les entreprises signataires retireraient 70% des contenus qui leur sont signalés (contre 59% lors de la précédente enquête, en mai 2017), et dans 81% des cas en moins de 24h.

Une autre piste, qui pourrait s’avérer particulièrement fructueuse mais qui constitue jusqu’à présent le parent pauvre des politiques publiques de régulation des contenus, serait de s’attaquer au marché de la publicité en ligne. En imposant par exemple aux régies publicitaires de rendre publique la liste des sites sur lesquels sont diffusées les publicités des annonceurs, ces derniers seraient incités à refuser que leurs campagnes soient relayées par des sites hébergeant des contenus haineux. De la même façon, les réseaux sociaux pourraient être contraints à davantage de transparence concernant les individus et les organisations qui sponsorisent des contenus douteux via leurs propres régies. Démonétiser les contenus qui propagent des discours de haine pourrait constituer un frein efficace à leur circulation. Ces pistes sont également abordées dans le rapport mentionné plus haut, reste maintenant à savoir si le législateur s’en saisira.

Enfin, la lutte contre les discours de haine ne concerne pas que les plateformes et les pouvoirs publics, il est l’affaire de tous. Des associations ont ainsi entrepris de mettre en place des stratégies de contre-discours sur les réseaux sociaux, visant à mobiliser les internautes témoins de discours de haine à leur porter la contradiction en intervenant dans le débat. La plateforme Seriously portée par le think tank Renaissance Numérique, ou le site Répondre aux préjugés, proposent par exemple aux internautes des banques d’arguments et de statistiques à poster en réponse aux propos racistes, antisémites, homophobes ou misogynes. L’ambition est ici de chercher à occuper l’espace du débat pour délégitimer les contenus haineux aux yeux du public qui assiste aux joutes sans y prendre part. Ces initiatives accompagnent également une nouvelle approche de l’éducation aux médias et à l’information à l’école, visant à promouvoir une « éducation au débat » qui, au-delà de l’évaluation de la pertinence des sources d’information, s’intéresse à leur appropriation par les enfants et les adolescents et aux mécanismes de construction d’opinions collectives dans l’échange.

Aller plus loin

• Romain Badouard, Le désenchantement de l’internet. Désinformation, rumeur, propagandeFYP Editions, 2017. 
• Dominique Cardon, La démocratie Internet, Le Seuil, 2010. 
• Antonio Casilli, Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Le Seuil, 2010. 
• Patrice Flichy, « Internet, un outil de la démocratie ? », La vie des idées, 2008 
• Fabienne Greffet, Stéphanie Wojcik, « Parler politique en ligne. Une revue des travaux français et anglo-saxon », Réseaux, n°150, 2008, p. 19-50. 
• François Jost, La méchanceté en actes à l’ère numériqueCNRS Editions, 2018.
• Arnaud Mercier, « L’ensauvagement du web »The Conversation, 2018. 
• Scott Wright, « Les conversations politiques en ligne au quotidien : design, délibération et “tiers espace” », Questions de communication, n° 30, 2016, p. 119-134.
Ressources en ligne :
Affordance.info
Internet Actu

21 démissions au conseil municipal de Villeneuve-la Comptal dans l’Aude

21 démissions au conseil municipal de Villeneuve-la Comptal dans l’Aude

Le conseil lors de son élection.

Mars 2014… Fraîchement élus, les conseillers municipaux villeneuvois posent tout sourire. L’idylle des débuts se termine par une démission collective de 21 conseillers ou membres des listes appelés à l’être.

Les élus du collectif, composés d’une part des six membres de l’ex-majorité (Mmes Cabon, Rolland, Thiers et Vielmas, MM. Lincou et Serres) ainsi que le dernier membre de la liste Claude Quemerais, qui devenait automatiquement conseiller, ont déposé leurs lettres de démission.

Les trois membres de l’opposition (M. Pattier, Mme Puebla, M. Taupiac) ainsi que les membres restants de leur liste devenant eux aussi automatiquement conseillers leur ont emboîté le pas.

21 démissions sur le bureau du préfet
Au total, ce sont 21 personnes conseillers ou appelés à l’être qui ont remis leur démission. Côté maire comme du collectif, on attend désormais les retours de la préfecture. C’est lors d’une réunion sur la vidéoprotection, ce mercredi 2 mai que lesdits courriers ont été remis au maire qui, pour l’heure, précise « qu’elle n’en a pas accusé réception ni ne les a acceptés. Je vais sûrement le faire, mais je veux que la préfecture les voie. Ils contiennent des propos mensongers et diffamatoires.

Par ailleurs, les lettres de démission des personnes de leur liste sont datées du 30 avril, alors que ceux qu’ils étaient censés remplacer ne l’ont fait pour leur part que le 2 mai. Tout était préparé. Ils n’ont pas réussi à me virer et ont tout essayé », pointe B. Studer.

Un point de non-retour
Côté collectif, on explique : « On voit bien que ça n’avance pas. Nous avons cru que la préfecture allait nous appuyer pour la faire démissionner puisqu’elle n’a plus la majorité, mais rien ne bouge », soulignent d’une seule voix Ariane Serres et Stéphane Pattier. « Pour nous, c’est la commune avant tout. C’est la raison pour laquelle nous avons mis de côté les rancœurs de la campagne municipale, nos différends, pour travailler ensemble », souligne celui-ci.

« Physiquement et moralement insupportables »
« Nous, élus du collectif, avons prouvé notre responsabilité en ne pénalisant pas la commune et en votant certaines délibérations, mais cela ne change rien à notre détermination, à notre perte de confiance grandissante et définitive envers le maire. L’adoption de ces délibérations n’était pas un recul des dissensions au sein des conseils municipaux, au contraire la tension n’a cessé de croître et les séances sont devenues physiquement et moralement insupportables. Nous ne pouvons laisser « pourrir » cette situation jusqu’en 2020, pour le bien des habitants et de la commune. Nous n’avons pas, pour la seconde année, approuvé le compte de gestion et celui, administratif, de 2017, car ceux-ci sont le reflet de la gestion du maire. Nous n’avons pas eu les moyens de les contrôler régulièrement et ne saurions les approuver les yeux fermés. Mais nous nous sommes abstenus pour le vote du budget primitif pour 2018, faute d’avoir pu réaliser une réelle étude de ce budget, et d’autre part nous ne voulons pas bloquer l’équipe qui sortira des urnes lors des prochaines élections ».

Des élections avant trois mois ?
Toutes vos infos en illimité et sans publicité à partir d’1€/mois
Des élections qui devraient intervenir dans un délai maximum de 3 mois, puisque l’article L.270 du code électoral précise que « dans les communes de plus de 1 000 habitants, une élection partielle intégrale (renouvellement de l’ensemble du conseil municipal) s’impose lorsque le système du suivant de liste ne peut plus être appliqué et que le conseil municipal compte au moins un tiers de sièges vacants ».

De Charybde en Scylla
Avril 2014, le conseil municipal est installé. Fin 2014, Martine Connoir démissionne de son poste d’adjoint et reste conseillère. En 2015, Céline Berdugo démissionne pour suivre son mari muté. Novembre 2015, A.Cabon et J.-L.Serres rendent symboliquement leur écharpe d’adjoint ; en janvier 2016, B.Studer leur retire leur délégation, ils redeviennent simples conseillers. Mars 2016, un collectif est créé, qui réunit 6 conseillers de l’ex-majorité et 3 de l’opposition. Juillet 2017, M.Lincou démissionne de son poste d’adjoint et reste au conseil. Avril 2017, compte administratif et budget primitifs sont retoqués. 12 octobre 2017, tentative de médiation par la préfecture. En décembre, lors d’un conseil municipal extraordinaire, le collectif délivre un blâme au maire et lui retire ses délégations.

GLADYS KICHKOFF

Dérives dangereuses

 Jan2018
Alors que des femmes se battent en Algérie, en Arabie Saoudite, en Iran, en Indonésie, partout dans le monde musulman, pour le droit à la libre disposition de leur corps dans tous les moments de la vie, nous défendons chez nous le droit à la différence qui conduit au communautarisme et à la différence des droits.

Alors que nous nous sommes battus, pendant des siècles, contre l’absolutisme meurtrier de l’Eglise catholique, qui a inventé sa propre technique de torture (la Question), qui a terrorisé des populations entières avec sa propre Gestapo (l’Inquisition), qui a exterminé des peuples entiers au nom de l’évangélisation, qui a exercé une véritable dictature morale jusqu’au milieu du XXe siècle, qui encore aujourd’hui s’oppose à de nouveaux droits qui ne s’imposent à personne, nous invoquons le danger de stigmatiser une communauté religieuse pour tolérer ce que nous avons combattu ici et ce que combattent là-bas ces femmes qui se battent pour leur liberté. Au prix de leur vie.

Je suis radicalement hostile à toute forme de discrimination ; je respecte toutes les croyances même si je n’en pratique aucune ; j’estime avoir le droit de critiquer le principe des religions tout en respectant les croyants ; j’entends qu’aucune religion ne s’impose à moi ni à toute personne qui n’y adhère pas librement ; je suis bien à l’aise dans une société vraiment multiculturelle (à ne pas confondre avec une mosaïque de ghettos communautaires comme en Grande-Bretagne où la loi commune n’est plus appliquée partout), à une véritable mixité si, et seulement si, elle se construit AU NOM DE L EGALITE.

La France n’est pas un pays où le Chef de l’Etat est le chef d’une Eglise ; la France n’est pas un pays où des textes religieux dictent la législation ; la France n’est pas un pays où la référence à un dieu est omniprésente jusqu’à se retrouver sur chaque billet de banque ; la France n’est pas un pays où l’on est obligé de prêter serment sur un livre religieux tout en invoquant une divinité ; la France n’est pas un pays qui a abandonné certains de ses territoires à une législation religieuse ; la France est un pays où il n’y a aucune obligation d’adhérer à un culte et d’en pratiquer les rites ; la France est un Etat laïc.

J’ai connu, dans ma Belgique natale, le temps où ne pas aller à la messe, où ne pas célébrer les grandes fêtes catholiques, où refuser le baptême, le mariage religieux, les funérailles religieuses valaient aux miens d’être montrés du doigt et stigmatisés.

J’ai vécu l’arrivée au  d’évangélistes américains déclarant sans rire que si les Cambodgiens avaient subi les Khmers rouges, c’était parce qu’ils ignoraient le vrai dieu.

J’ai refusé une carrière universitaire aux Etats-Unis parce que l’omniprésence du religieux qui j’y ai ressenti m’était insupportable.

Le fondamentalisme religieux est une agression majeure contre la liberté. Il doit susciter une vigilance de tous les instants. Qu’il s’agisse des chrétiens hostiles au nom de leur bible au mariage pour tous, des juifs orthodoxes qui revendiquent l’application stricte de la torah ou des musulmans intégristes qui exigent l’application de la charia, les religions monothéistes dans leur stricte orthodoxie sont des entreprises liberticides. D’ailleurs, chaque fois qu’elles en ont l’occasion (à l’ONU, par exemple), elles s’unissent pour brimer les libertés. A commencer par celles des femmes.

La liberté de croire ne peut en aucune façon signifier l’obligation de croire. La liberté de manifester son opinion, fut-elle religieuse, ne peut d’aucune manière, se traduire par l’obligation de subir la manifestation de cette opinion. La libre expression des opinions s’arrête là où commence le prosélytisme.

Ce que j’exprime n’a rien à voir avec le droit de s’habiller comme chacun l’entend. Le débat vestimentaire, chez les uns et les autres, est une diversion pour éviter l’essentiel et pour exacerber les tensions. Les bonnes âmes chrétiennes qu’un voile effarouche aujourd’hui s’accommodaient fort bien avant 1963 de voir nos rues noircies du spectacle des curés en soutane et des religieuses voilées. Et les athées ne se sentaient pas pour autant agressés.

La communauté nationale doit être l’espace d’un commun épanouissement dans l’égalité des droits et des devoirs et dans l’exercice d’une liberté respectueuse de l’autre.

Raoul M. Jennar